‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 12 sur 16 · LE COLLEGE · texte numérisé non relu

LE COLLEGE

Quand mon beau-père fut de retour de 1& ville, ma mère lui conta mon histoire et il fut résolu que j'entrerais au collège de Saint Sulpice.

Quinze jours après j'entrais au collège. Les. années que j'y ai passées furent tranquilles et heureuses. Oh ! que ne duriez-vous toujours ! j'ai éprouvé depuis bien des déboires, bien descontrariétés, bien des vicissitudes, bien des souffrances ! !

• La vie de collège est une vie d'illusions, de rêveries et d'extases. Elle ne nous laisse apercevoir le monde réel qu'à travers un mirage trompeur qui nous le représente sous ses couleurs les plus avantageuses.

Je fus en tout quatre ans dans cette maison.

Au fur et à mesure que je voyais poindre à l'horizon le jour qu'il me faudrait quitter cette sainte demeure, bien différent de la plupart des jeunes gens qui voient arriver la fin de leurs

études comme une époque de délivrance et de liberté, j'étais au contraire rempli d'une indicible tristesse. Mon âme était pleine de sombres pressentiments. L'avenir m'apparaissait sous les couleurs les moins favorables. Je cherchais à me faire illusion sur la rapidité avec laquelle fuyait le temps qui allait bientôt me lancer dans le monde. Ce jour fatal arriva enfin.

Avant de confier ma faible nacelle à cette mer si fertile en naufrages, je me recueillis dans la retraite et je cherchai dans le directeur de ma conscience des lumières qui m'éclairassent et me guidassent dans le choix d'un état.

Huit jours plus tard, je tombais comme une feuille détachée de l'arbre qui l'avait nourrie de sa sève au milieu d'une société indifférente et souvent injuste.

Seul et abandonné à moi-même, sans parents, sans guide, sans appui, sans espérance, je jetai autour de moi, ô cher Deschamps, un regard d'angoisses et presque de désespoir !

Quelques jours après mon départ du collège, j'allai frapper à la porte de plusieurs bureaux d'avocat, avec ma ceinture d'écolier pour toute lettre de recommandation. Je fus partout reçu avec cette politesse froide et guindée qui glace et brise le cœur. Quand j'avais exposé le motif

de ma visite, on me répondait invariablement par ces deux phrases banales : " Nous n'avons besoin de personne dans ce moment-ci ; " ou bien encore : " revenez dans quinze jours."

Il est si facile, voyez-vous, de demeurer quinze jours à Montréal, quand on n'a pour toute richesse dans sa poche que quelques prix de collège et un certificat de bonne conduite. Je retournai néanmoins chez quelques-uns, mais ce fut peine perdue. Perdant alors patience et courage, je quittai la ville, et retournai dans mon village. Là je m'enfermai, pendant quelques jours, dans la chambre des sanglots, afin de réfléchir plus à mon aise sur la bizarrerie de ma destinée. Ces lieux réveillèrent dans mon cœur, mes souvenirs d'enfance et je pleurai amèrement.

Cependant la nuit était arrivée, triste, sombre et lugubre. Au dehors les vents gémissaient et de gros nuages gris roulaient sur le ciel en lambeaux déchirés ; une pluie torrentielle battait, sur les vitres de ma chambre, une mesure triste et monotone, tout-à-fait en harmonie avec mes sombres pensées.

Je me jetai, épuise de chagrin, sur le bord de mon lit. Le sommeil ne se fit pas longtemps attendre. Il fut long et profond. On le trouve

si doux à cet âge peu avancé qui est comme l'aurore de la vie ! Plus tard, quand le malheur a étendu sur l'homme le voile sombre de son aile, ce n'est plus que difficilement que les bienfaits du sommeil peuvent atteindre ses esprits torturés par mille angoisses. Pour moi, j'en étais encore à ma première épreuve ; je n'avais fait qu'effleurer le vase du bout des lèvres, et le sang généreux qui coulait dans mes veines ne laissait encore aucune prise sérieuse au malheur.

Le lendemain quand je m'éveillai, des flots de lumière inondaient ma chambre ; je sautai hors de mon lit et j'appelai Marguerite, vieille servante qui m'avait bercé enfant, sur ses genoux et m'avait bien souvent endormi par ses chansons et ses refreins aussi agrestes qu'elle-même, et je la priai de m'apporter du pain et du lait.

La bonne fille revint bientôt avec le pain et le lait, et de plus du sucre et des fruits qu'elle avait été cueillir pour son jeune maître.

Quand j'eus déjeûné, je remontai à ma chambre et passai le reste du jour à lire Monte Christo.

Le soir, après le souper, je pris ma canne et je sortis. Le ciel était pur, et au couchant quelques nuages se doraient encore des clartés mourantes d'un beau jour, un vent frais ridait les

flots du lac et détachait des arbres les feuilles jaunies de l'automne qui approchait en répandant dans la nature,la mélancolie et le deuil. Peu après, la lune se leva et blanchit à mes pieds, de sa lumière pâle et veloutée, les tapis de gazon.

Je me promenais depuis une heure environ quand j'entendis résonner à mes oreilles des accords mélodieux que je pris alors pour ceux d'une harpe. Je me dirigeai aussitôt vers l'endroit d'où ils m'avaient semblé venir.

Quand je fus arrivé au sommet de la colline sur laquelle le village est bâti, je me trouvai en face de l'habitation de M. Helvin. La musique avait cessé. Je continuai néanmoins d'avancer' jusqu'à la galerie. J'aperçus alors à travers les rideaux de damas entrouverts, assise devant un p:.ano, une jeune fille, les coudes appuyés sur un cahier de musique, et plongée dans une profonde rêverie.

Un petit chien blanc étendu sur le tapis moelleux de la chambre, reposait paisiblement à ses pieds.

Une seule bougie, placée au côté d'elle, sur un petit guéridon, répandait à l'intérieur, une lueur vacillante et douteuse.

La maîtresse de ce charmant boudoir, ne donnait cependant aucun signe de vie, tant elle était

? moment préoccupée par une idée fixe, qui -semblait absorber toutes ses facultés intellectuelles.

Elle demeura longtemps dans cet état d'immobilité complète.

Pais elle sortit soudain de cette espèce de léthargie. Elle jeta un coup d'œil inquiet autour d'elle, se frotta les yeux à plusieurs reprises, comme quelqu'un qui sort d'un sommeil profond, et laissa courir ses petits doigts blancs et effilés sur le clavier d'ivoire de l'instrument, qui se mit .à soupirer des accords, doux, brisés, tristes, interrompus, traduisant comme un miroir fidèle les pensées qui faisaient alors vibrer les fibres tristes ou joyeuses du cœur de la jeune fille.

Charmé et transporté par cette harmonie ■ divine qui tantôt s'élevait et grondait comme le "bruit des grandes eaux, ou de la foudre à travers les nuages, tantôt faiblissait, baissait, s'amortissait et ne faisait plus entendre qu'un murmure plaintif semblable au dernier soupir d'un mourant, je demeurais immobile comme si j'eusse été cloué au vantail de la croisée, et je ne pouvais me rassasier de promener mes regards éblouis, sur tant de charmes réunis.

Oh ! Jamais poëte n'a, dans ses plus fortes excentricités amoureuses, rêvé un tel idéal de

beauté, de candeur ingénue, de perfections réunies î

Oh ! qu'elle était belle, cher Deschamps, qu'elle était belle î

D'une taille élégante et svelte qu'enveloppait alors*une robe de mousseline blanche à trois falbalas, avec un ruban rose qui la serrait amoureusement, elle me rappelait ces ombres légères, aëriennes, de Marven, que nous peint Ossian, roulant incorporées au brouillard de la nuit, dans les gorges ou au-dessus des montagnes de l'antique Calédonie. Sa blancheur ne pouvait se comparer qu'à un lis humide de rosée, s'épanouissant sous les premiers baisers de l'aurore. Ses joues, légèrement colorées, avaient la fermeté et le pâli du marbre. Ses yeux noirs et fendus en amende étaient expressifs et avaient je ne sais quoi de doux, de triste, de limpide qui captivait, subjuguait et passionnait tous ceux qui en approchaient.—Dans ce moment, elle les tenait fixés sur un coin bleu du ciel, alors parsemé d'étoiles, et semblait poursuivre à travers les plaines de l'infini, quelque personnage invisible. Ses lèvres écarlates comme un grain de corail qui sort des flots, s'entrouvaient en tremblant pour laisser passer les mots, expression naïve et sainte de ce cœur de seize ans, et découvraient à l'œil une

rangée de petites dents perlées et plus éblouissantes que l'ivoire le plus pure. Sa chevelure était noire comme l'aile d'un corbeau, et descendait en longues tresses sur ses épaules fermes et vermeilles ou roulait au souffle de la brise qui s'introduisait par la fenêtre, sur un sein arrondi dont les ondulations cadencées soulevaient la gaze transparente de son fichu. Deux épingles d'or la retenaient sur son front large et pensif. Sa voix, car alors elle chantait une romance des vieux bords canadiens, était pure et sonore.

Oh ! avec quel regret je la vis fermer son piano, s'éloigner, d'une démarche majestueuse, vers la porte de la chambre et disparaître à mes yeux !

Je me retirai le front brûlant, l'esprit agité, le cœur serré, et de retour chez moi je ne pus fermer l'œil de toute la nuit. Les dernières vibrations de l'instrument, et les soupirs de sa voix tintaient sans cesse à mes oreilles et cette fraîche image d'ange était toujours là présente à ma mémoire, et m'obsédait sans relâche et sans repos pour mon esprit. Il me semblait entendre sa voix partout ; dans le souffle de la brise, dans le murmure du ruisseau, dans les gémissements du vent dans les sapins. Incapable de dormir, je me levai et fermai ma fenêtre, puis j'allumai

ma lampe et je pris le premier livre qui me tomba sous la maiu; mais il me fut impossible de lire. Je lisais vingt foi3 la même page, sans rien comprendre. Mon esprit était ailleurs. Je remis donc mon livre dans les rayons de la bibliothèque et ouvrant de nouveau ma fenêtre, je m'y assis. Une teinte rose du coté de l'orient frangeait l'horizon, et le coq, ce précurseur du jour, faisait entendre de divers lieux à la fois son chant plein, puissant et sonore. L'écho des bois, des vallons et des montagnes les répétait tour à tour, et donnait à toute la nature- enJormie, le premier signal du réveil : — Le rossignol, le rougegorge et la grive mêlèrent successivement leurs voix harmonieuses ou plaintives à ces bruits divers et tout devint vie et mouvement autour du petit village dont les habitants, à l'exception d'un seul, se livraient encore aux douceurs du sommeil. Je me jetai à genoux et je priai Dieu. Après cet acte de reconnaissance à l'Etre suprême, je déjeunai. Ensuite je pris mon fusil, ma gibecière et je sortis. Une brise pleine de l'arôme des fleurs soufflait mollement. Je suivis pendant quelque temps le cours tortueux du ruisseau, puis sautant la haie d'aubépine, j'entrai dans la forêt encore ensevelie d'ombres. Je m'assis au pied d'un hêtre pour attendre le

retour du soleil. Il parut bientôt radieux sur lacime verdoyante du mont Ste. Marie. Je n'ai jamais trouvé rien de plus beau que ce spectacle au milieu des bois. Des torrents de lumière divergeaient à travers les feuilles, le tronc des arbres, les branches entrelacées, et venaient se jouer dans les mille sentiers sombres de la forêt, sur les feuilles embaumées du thé des bois, aux graines carailleuses, crystallisées, humides de rosée, sur les lilas, les liannes annelées, les bourdainiers aux grains d'azur ; tout était parfumé, brillant, saturé de lumière.

Mais j'étais insensible à toute cette munificence de la nature. La perdrix, la bécassine et le coq-des-bois se levaient et se relevaient devant moi ; le lièvre courait paisiblement dans mes sentiers, et mon fusil demeurait stationnaire sur mon épaule. Une seule pensée m'occupait ; un seul objet remplissait mon coeur. C'était l'image de cette jeune fille que j'avais vue la veille et que je ne reverrais peut-être jamais î cette voix mélancolique et divine que je n'entendrais peut-être plus !

J'arrivai ainsi, mû par un ressort invisible qu'une puissance intérieure gouverne, jusqu'à la grotte que cinq ans auparavant j'avais construite dans le dessein de me faire ermite. Hélas ! à

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cette heure, ces idées étaient bien loin de mon esprit. Cette jeune fille m'avait ébloui ; j'étais amoureux sans même le deviner. Ah ! si j'avais pu lire dans l'avenir les maux cruels que cet amour devait me causer, les larmes amères qu'il me ferait verser, j'eusse chassé loin de moi sa coupe empoisonnée !

Je trouvai à peu près tout dans le même ordre, qu'autrefois. La source remplie de ses eaux pures et fraîches coulait toujours auprès. Les mêmes arbres au feuillage épais l'ombrageaient.

Je me glissai, en rampant, dans la grotte. Un air froid et humide me frappa la figure ; quelques chauves souris, effarouchées par le bruit de mes pas, me battirent le visage de leurs ailes et s'enfuirent en criant.

Partout où l'homme a passé s'établit et règne l'animal sauvage. Aujourd'hui le chacal foule en paix les lieux où furent jadis Balbeck et Tyr.

Je retrouvai au fond de ma grotte le modeste autel de pierre que j'avais érigé et la petite croix de cèdre, mais un peu inclinée, comme quelqu'un qui salue un ancien compagnon d'infortune. A cette vue, mes souvenirs d'enfance se réveillèrent, mon cœur se gonfla et je pleurai. Je sortis, à la porte je trouvai la pierre sur h-

quelle j'avais gravé des vers ; les caractères en étaient parfaitement conservés. Je dis adieu à tous ces témoins démon enfance, et je m'éloignai l'esprit un peu moins agité.

Hélas ! je ne devais plus revenir en ces lieux. La main barbare d'un étranger allait bientôt détruire tout ce qui m'avait été si cher.

A quelques centaines de verges de la forêt, au nord, était un puits que mon père avait fait creuser pour abreuver les bêtes pendant les grandes chaleurs de l'été. Il y avait auprès une auge à moitié remplie d'eau. J'allai m'asseoir à l'une de ses extrémités. De ce banc rustique je vis coucher le soleil sur la cime flétrie des forêts opposées ; son rayon avait la mélancolie d'un adieu. L'étoile du berger scintillait à travers les nuages dores du couchant. Les arbres avaient néanmoins conservé leur manteau printannier, et l'on ne s'apercevait de l'approche de l'automne qu'à l'émigration des corneilles qui, au moment du crépuscule, volaient en bandes au-dessus des bois.

Je les suivais dans leur vol, d'un œil rempli de tristesse, car elles m'annonçaient par leur fuite, que moi aussi il me faudrait peut-être bientôt aller chercher loin de la patrie le pain qu'elle me refusait.

Quand j'entrai à la maison, la nuit était tombée et les premières lumières commençaient à briller au village.

Ma surprise fut grande quand j'aperçus ma mère, car j'ai oublié de vous dire que mon beaupère avait quitté St. Philippe pour St. Martin où il avait fait une grosse entreprise et que ma mère l'y avait suivi. Elle vint aussitôt au-devant de moi et je me jetai dans ses bras. Pauvre mère, elle avait bien vieilli depuis que je l'avais quittée ! En ce moment la joie inondait son cœur ; elle me faisait mille questions auxquelles je m'empressais de répondre. Elle me trouvait grandi, elle me trouvait beau, spirituel. Ah ! toutes les mères sont bien les mêmes à l'égard de leurs enfants. Elles leur trouvent toujours mille qualités qu'elles seules aperçoivent !

Nous soupâmes ensemble et après le souper nous nous retirâmes chacun dans notre chambre. La mienne, comme je crois vous l'avoir dit, donnait sur le village. Quand tout le monde de la maison se fut endormi, je sautai par la fenêtre que je refermai du mieux que je pus, et je m'acheminai vers le village. Une agréable fraîcheur avait succédé à la chaleur du jour, et la lune, qui avait franchi à peu près la moitié de sa course, brillait d'un vif éclat. J'arrivai bientô t i2

devant la croisée où la veille m'était apparue belle et charmante mon adorable Sylphide ; mais je la trouvai plongée dans l'obscurité. Déçu dans mes espérances, je sautai par-dessus la haie et me trouvai dans un riant petit jardin qui s'étendait au nord de la maison ; j'en parcourus toutes les allées sablonneuses et bordées de violettes et de jasmins. Ces allées, ces fleurs, ces arbres, tout m'y rappelait l'objet de ma passion. Elle devait avoir fléré ces fleurs et foulé de ses petits pieds mignons le sol de ce jardin. Le silence profond, solennel, les grandes ombres des arbres que la lune projetait à mes pieds, tout m'enivrait et plongeait mon âme dans le monde des illusions les plus folles et les plus excentriques. Tantôt je me figurais que je me promenais sous ces allées ombreuses, accompagné de cette jeune vierge qui m'appelait des noms les plus doux ; tantôt je traversais de vastes solitudes, des déserts arides, puis, soudain apparaissait un charmant oasis, avec des fruits et l'eau pure d'une fontaine pour nous désaltérer. Nous j coulions dans une éternelle ivresse des jours tissus d'or et de soie. Puis ramené à la réalité par les objets qui m'environnaient, je m'arrêtais triste et confus de ma folie, et de profonds soupirs s'exhalaient de ma poitrine oppressée.

Pendant que je faisais tous ces rêves de bonheur, mon attention fut soudain attirée par un bruit léger qui semblait s'approcher de mon côté.

M'étant retourné, je vis venir à travers les arbres du jardin une femme qui paraissait, comme moi, vouloir respirer l'air embaumé de la nuit.

Tremblant d'être aperçu, je me cachai sous un grosellier, près duquel se trouvait un berceau, ombragé par une jeune vigne dont les liannes s'entrelaçaient en dôme et formaient une voûte presque impénétrable aux rayons de l'astre nocturne.

La jeune fille, que je reconnus bientôt pour celle que j'avais vue la veille auprès du piano, vint passer tout près de moi ; sa robe de mousseline effleura le grosellier qui me servait de retraite. Cette odeur agréable qui s'exhale du vêtement des femmes me flatta agréablement l'odorat. Elle s'assit sous la vigne à quelques pas de moi. Quelques grappes seulement de raisins pourprés nous séparaient. J'entendais sa respiration : respiration douce et calme comme celle d'un enfant. Un rayon de la lune filtrant à travers la vigne éclairait son front et me la montrait dans toute sa beauté.

0 qu'elle était charmante ainsi couchée sur

l'herbe verdoyante du berceau. J'étais tombé en extase devant une beauté si parfaite. A genoux, les mains tendues vers elle, je m'enivrais à longs traits de tous ses charmes !

Cependant elle jeta un dernier regard autour d'elle, appuya sa tête contre les branches flexibles de la vigne, ferma ses beaux yeux limpides et s'endormit.

Vous dire ce que j'éprouvais d'ivresse et d'amour à cette heure ne peut s'exprimer en aucune langue humaine. Je pris mon crayon, j'arrachai une feuille de mon journal et j'écrivis les quelques lignes suivantes :

" Dormez tranquille, ô ange de candeur naïve, ô beauté divine qui faites depuis deux jours les tourments de mon cœur, dormez — je veille sur vous comme le génie protecteur de tant de charmes innocents. Que vos songes soient doux, tranquilles et riants — qu'ils ne vous révèlent pas néanmoins le malheureux qui soupire, gémit et pleure à quelques pas de votre auguste berceau, et qui désormais sera le plus malheureux des mortels."

Je pliai cette feuille et m'étant approché d'elle silencieusement, et de manière à n'être pas vu d'elle, même si elle ne dormait pas, je l'attachai au bas de sa robe et je m'enfuis.

Le lendemain, quand je me réveillai, les hirondelles entraient et sortaient par les carreaux brisés de ma fenêtre. Je les avais accoutumées à venir manger les miettes de ma table — leurs petits yeux brillants et inquiets semblaient m'accuser de ma paresse et de mon indifférence.

Au dehors tombait une plaie fine et froide, poussée par le vent d'ouest.

A cette heure l'airain sonore appelait les fidèles à la basse-messe. Plusieurs villageois cheminaient vers le temple du Seigneur. Je fis rapidement ma toilette et je les y suivis.

Arrivé à l'église, j'allai m'asseoir seul auprès d'une colonne — là je pouvais tout voir sans être remarqué.

Le temple était plongé dans une demi obscurité. Quelques cierges seulement brûlaient au grand autel et jetaient une lueur mélancolique sur le vénérable vieillard qui officiait et dont la voix touchante résonnait en accents pieux sous les vastes voûtes dorées du temple.

Tout est grand, sublime et imposant dan3 nos églises ! Ce silence, ce recueillement, ces lumières, ces chants sacrés, ces enfants de chœur vêtus de blanc, cette foule d'adolescents et de vieillards qui prie aux deux extrémités de la vie ; tout porte à la piété, à l'extase, à l'amour de

Dieu ! Tout ce qui s'en éloigne est un non sens. Point de culte possible sans mystère. Les temples de nos frères séparés sont des tombeaux vivants qui glacent le cœur, éloignent de la vérité, tuent l'enthousiasme, et éteignent dans l'âme ce divin flambeau de la poésie, sœur des saintes extases et des sentiments religieux.

Cependant la cloche tinta et le prêtre monta à l'autel. Tout le monde entra. De ce nombre était mon ange. Elle portait une robe bleu-ciel, un long cachemire couleur d'orange couvrait ses épaules. Ses joues étaient enflammées et quelques gouttes de pluie ruisselaient sur son front pur et blanc. 0 ciel, que n'eus-je pas donné pour être une de ces gouttes favorites qui baisaient ce charmant visage !

Il y avait devant moi un banc vide, elle vint s'y asseoir — et ouvrant un petit livre de prières doré sur tranches, elle se mit à lire.

Je suivais avec ravissement le mouvement de ses petites lèvres roses. Je ne pouvais me lasser de contempler ces doigts d'ivoire qui retournaient de temps en temps la feuille parcourue !

Vers la fin de la messe, elle ferma son livre, et en le fermant une feuille s'en échappa et roula à ses pieds. Je fus prompt comme l'éclair — -je sautai dessus et la lui remis. Elle me sourit.

me remercia d'un signe de tête, et se retournant pour n'être point vue, elle colla ses lèvre3 sur ce billet.

0 cher Déchamps, ce que j'éprouvai alors, tient du délire ! Ce billet, c'était le même que je lui avais donné ou plutôt que j'avais attaché au bas de sa robe pendant qu'elle dormait sous la vigne du jardin. Que je suis malheureux, me disais-je, elle porte ses lèvres divines sur ces mots mystérieux et elle ignore que celui qui le3 a écrits soupire auprès d'elle, ivre de transports et d'amour ?

L'office divin fini, je me promenai sur la terrasse de l'église. Tout le monde sortit, se groupa, parla quelque temps, puis se dispersa. Je demeurai seul. Elle laissa l'église la dernière. Je la suivis de loin. Un autre à ma place eut trouvé l'occasion de lui parler, mais j'étais alors d'une timidité sans exemple. Je me contentai de demander au premier gamin que je rencontrai quelle était cette demoiselle.

— Cette demoiselle, monsieur, me dit-il, c'est l'orpheline que M. Helvin a élevée et fait instruire !

— Et quel est son nom, mon garçon ?

— Helmina, monsieur.

Helmina ! quel nom poétique et harmonieux.

Je me rendis ensuite chez M. Dupuis. Geneviève, l'une de ses demoiselles, m'était fort attachée, et je l'aimais comme une soeur. Quand j'avais des peines, c'était à elle que je les racontais. Elle réussissait presque toujours à me consoler. Aujourd'hui, hélas ! le malheur s'est abattu sur elle, mais je ne suis plus là pour l'adoucir.

Agée de dix-sept ans, elle était gaie, brillante, animée, spirituelle. Sans être d'une beauté remarquable, elle captivait cependant au premier abord. C'était un mélange bizarre du type grec et andalou. Front large et élevé, yeux noirs et brillants, surmontés de cils soyeux, et formant un curieux contraste avec les longues tresses de ses cheveux blonds. Nez mâle et aquilin, narines dilatées, lèvres roses, mais un peu épaisses, dents blanches, taille droite et souple, pieds petits et bien assis.

Quand j'arrivai, je la trouvai assise dans le parterre, s'amusant à découper des fleurs artificielles. Elle ne m'eut pas plutôt aperçu qu' elle lança ses fleur3 dans le parterre, et se précipita au devant de moi. Elle ne savait comment me témoigner sa joie. Elle sautait ; elle dansait, elle chantait. 0 naïveté folle et puérile, pourquoi la douleur t'a-t-il si tôt effacée !

A toute cette folle ivresse, à tout cet enjouement, je souriais mélancoliquement.

— Il paraît, me dit-elle, remarquant ma tristesse, que quelques mouches vous ont pique ?

— Hélas ! oui, chère amie, répondis-je, je suis bien malheureux.

— Gomment ! vous malheureux, au milieu de ces fleurs, à l'aspect de ce beau soleil qui commence à briller entre ces deux nuage3, avec cette figure d'archange et vos vingt printemps ? Vraiment, mon bel ami, vous n'êtes pas sage.

Puis elle fit une pose, me regarda fixement, devint rêveuse et me dit en souriant :

— Y aurait-il de l'indiscrétion, monsieur, à vous demander le sujet de vos douleurs ?

— Au contraire, ma chère Geneviève, puisque je suis venu avec l'intention de vous dévoiler les secrets de mon coeur.

— -Très-bien, me dit-elle, je n'attendais pas moins de votre amitié ; mais allons nous asseoir sous ce platane,' à l'extrémité du jardin.

Nous nous assîmes sur le gazon que les feuilles épaisses de cet arbre avaient protégé contre la pluie qui était tombée le matin, et je lui Ê3 le récit de mes aventures.

Lorsque j'eus terminé :

— Rien n'est plus facile, me dit-elle, de vous

ervir dans cette occasion, puisque mademoiselle Helmina Delorme est mon amie intime. Mais il y a ici, pour vous, un mystère que je dois éclaircir, et qui applanira de beaucoup les difficultés. Sachez donc que cette charmante enfant que j'ai connue au couvent, et qui, depuis, est devenue ma meilleure amie, est la fille de la veuve que votre oncle Lamoureux a épousée, après la mort de votre pauvre tante Emilie. Celui-ci étant mort aussi et n'ayant laissé aucune fortune, M. Helvin, qui est puissamment riche et qui fut toujours l'ami de votre oncle, se chargea de votre cousine Cécile et de mademoiselle Helmina, car il ne voulait pas séparer ces enfants. Vous n'avez pu encore la connaître, parce qu'elle achevait ses études au pensionnat des dames du Sacré-Cœur, à Trois-Rivières.

— Quoi ! m'écriai-je, en bondissant de surprise, cet ange pur, cet beauté adorable, est devenue la sœur de Cécile, ma bien-aimée cousine ?

— Oui, reprit-elle, toutes deux du même âge, toutes deux orphelines, ne dirait-on pas que la Providence les avait destinées dès le berceau, à vivre de la même vie, à s'ébattre sous le même ciel ?

Hélas ! cher Deschamps, et depuis à partager le même tombeau !

— Pauvres anges, dis-je, ne ressemblent-elles

pas à deux tourterelles, séparées du nid maternel

parla tempête et réunies dans un nid étranger ?

— Oui, mon ami, et orphelin vous-même, la

Providence vous a choisi pour les protéger.

— Oui, chère Geneviève, et je compte beaucoup sur votre amitié pour me procurer une faveur aussi désintéressée, dis-je, en riant. Promettezmoi donc d'y aller souvent, et de me tenir au courant de tout ce que vous aurez fait. Et maintenant, merci et au revoir.

— Non, non, me dit-elle, en me retenant par la manche de mon habit, restez ; vous dînerez avec moi.

— Impossible, ma chère, il faut que je sois chez moi à deux heures précises.

— Soit, me dit-elle, d'un ton boudeur, allez, mais je renonce à tout.

— Et pourquoi renonceriez-vous si tôt au plaisir de me rendre heureux ? Vous ne m'aimez donc plus Geneviève !

Elle soupira, et une larme vint humecter ses yeux. Hélas ! j'ignorais qu'elle m'aimait autrement qu'en amie.

— Oh ! que vous êtes cruel, me dit-elle, et que vous m'appréciez mal !

— Pardon, mille fois pardon, chère amie,

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