i SOUVENIRS D'UN
l'amour me fait déraisonner. 0 oui, vous m'aimerez toujours, n'est-ce pas ? mais dites-moi, pourquoi ne voulez-vous plus me servir ?
— Ecoutez, me dit-elle, en essuyant ses jeux du revers de son tablier blanc, et apprenez pourquoi je vous ai parlé ainsi. Ensuite vous me direz si j'ai tort de vous retenir.
D'abord vous n'ignorez pas combien mon rôle est délicat, puisqu'il s'agit de votre bonheur. Je dois donc agir avec beaucoup de circonspection. Une parole, un mot indiscret suffit quelquefois pour faire avorter les plans les mieux conçus. Alors que de chagrins superflus ! Il faut donc que je sonde le terrain en habile général, que j'étudie minutieusement et avec soin le caractère, les idées, les penchants d'Helmina. La moindre balourdise peut tout gâter. Je voulais donc vous garder afin de vous introduire cette après-midi. Elle vous verra, elle vous remarquera, et si elle vous aime, il faudra bien qu'elle me parle de vous. Je hasarderai, à propos, quelques louanges sur vos mérites, sur vos talents.
— Bien, bien, dis-je, en l'interrompant, dorez la pilule, elle sera plus facile à avaler.
— Je ne dirai que la vérité, continua- t-elle. Tous les jours je serai auprès d'elle, l'interrogeant, l'épiant, tout comme le génie tentateur auprès de nos premiers parents.
J'inventerai mille histoires auxquelles je saurai mêler habilement votre nom. Je verrai si cela fait sensation et je vous écrirai tout jusqu'aux moindres détails. Voilà pourquoi je veux vous garder. Oserez-vous encore douter de mon amitié ?
Je me jetai dans ses bras et la serrant sur mon cœur, je m'écriai : Bonne Geneviève, comment pourrai-je jamais vous prouver toute ma reconnaissance ?
— Paix, me dit-elle, je suis toujours assez payée de votre amitié. — Allons dîner.
Nous entrâmes dans un petit salon où tout respirait le bon ordre et la propreté. Il n'y avait pour tout ornement qu'une table de noyer noir sur laquelle étaient épars quelques coquillages de mer, un sofa, une ancienne horloge, des bouquets dont l'odeur suave embaumait l'appartement, et dans une cage appendue à la muraille deux oiseaux des Canaris aux ailes veloutées quis'éjouissaient autour d'un nid fixé à l'un des angles de la demeure aérienne.
Après le dîner qui fut frugal, mais gai, à cause des mille saillies spirituelles de Geneviève, nous traversâmes tous deux chez M. Helvin.
La première personne qui se présenta à nous fut Cécile, grande et belle fille dont la physionomie n'avait rien de terrestre.
166 SOUVENIRS D'UxN
Dès qu'elle m'eut aperçu et reconnu, elle fut transportée de joie. Elle se frappa dans les mains — mains blanches et potelées, me sauta au cou, et m'entraîna, en gesticulant et en criant, maman Helvin, (c'était ainsi qu'elle appelait madame Helvin qui était devenue pour elle une seconde mère) mon cousin Hamelin. Voyez donc comme il a grandi.
A cette interpellation un peu brusque, madame Helvin se tourna de mon côté, me salua en souriant, et m'invita à passer au salon.
Oh ! que le coeur me battait violemment à cette heure suprême et solennelle ! ! !
J'allais me trouver dans un instant en présence de celle pour qui j'eusse alors sacrifié mon sang et ma vie ! Le condamné ne doit pas éprouver de plus fortes angoisses à la vue de l'instrument de son supplice.
Cependant Cécile s'avança, ouvrit la porte du salon, me fit signe d'entrer et m'y suivit avec Geneviève.
Mademoiselle Helmina lisait près de la fenêtre, cachée par un rideau vert-pomme, l'un des immortels romans d'Alexandre Damas. Elle ne s'était pas aperçue de notre entrée.
— Que fais-tu donc là, Helmina, lui cria ma cousine ? jette donc ce livre au vent du ciel ; et
viens donc voir mon cousin que je te l'introduise et que vous fassiez connaissance.
Aussitôt elle bondit sur son siège, semblable à quelqu'un qui sort d'un profond sommeil, se leva, s'avança vers moi, et me tendit en rougissant, sa petite main blanche que je portai à mes lèvres en tressaillant.
Elle m'adressa quelques mots auxquels je répondis par quelques phrases inintelligibles.
Geneviève qui s'aperçut de mon agitation et de mon embarras, s'interposa, la pria de vouloir nous faire de la musique, ajoutant qu'un peu rêveur et mélancolique j'aimais passionnément l'harmonie.
Elle obéit avec grâce, s'assit sur le tabouret de velours placé devant le piano, et chanta, d'une voix tremblante et sentimentale la nostalgie :
Vous m'avez dit à Paris, jeune Pâtre, Viens, suis nous, cède à tes nobles penchants, Notre art, nos soins, l'étude et le théâtre, T'auront bientôt fait oublier les champs. Je suis venu, mais voyez mon visage, Sous tant de feux, mon printemps s'est fané. 0 rendez-moi, rendez-moi, mon village, Et la montagne où je suis né, etc., etc.
Cette chanson est la seule que j'aie retenue, et la seule qui me rappelle le plus heureux moment de mon existence écoulée. Plus l'homme
avance dans la vie, plus le souvenir des rares et éphémères instants de bonheur qui Font sillonnée se réveillent douloureusement dans son âme. Le berceau est le frère aîné du tombeau ; tous deux se lient par la chaîne ininterrompue de nos souvenirs.
Quand elle eut fini de chanter, j'étais ému. J'essayai de lui adresser quelques louanges, mais je n'articulai que quelques syllabes brisées. Elles furent néanmoins accueillies favorablement, et me valurent toutes leurs sympathies.
— Cher cousin, me dit Cécile, vous êtes toujours aimable et un peu flatteur.
— Dites donc bon et indulgent, reprit aussitôt Helmina.
— Dites plutôt diseur de banalités, dis-je, car il faudrait une langue plus déliée que la mienne pour vous exprimer combien votre voix de Syrène m'a impressionné. Mes louanges sont autant au-dessous de vos talents que votre angélique beauté est au-dessus de toutes celles que j'ai remarquées jusqu'à ce jour.
Elle garda le silence, baissa la tête, et une sainte pudeur colora ses joues d'un vif incarnat.
Je profitai du trouble que causèrent mes dernières paroles. Je les saluai et me retirai.
Le soleil avait franchi les trois quarts de sa
«ourse. Des milliers d'hirondelles se croisaient dans les airs et se rassemblaient de toutes parts pour immigrer ensemble dans des régions plus douces .
Je pris au hasard le sentier solitaire du lac. Il brillait au pied de la falaise comme un miroir au milieu d'un pré vert. Ma nacelle était au port et se balançait mollement au souffle de la brise. Je sautai dedans, et je la poussai au large d'un coup d'aviron.
Enfin je me trouvais seul au milieu du ciel et des flots. Tout ce qui venait de m'arriver me paraissait illusoire. Mille sentiments contraires agitaient mon cœur. Sa pensée me suivait comme un songe auquel ni les temps ni les lieux ne sauraient nous dérober. Je repassais dans mon esprit les moindres circonstances de cette première entrevue. Je tâchais d'interpréter ses moindres gestes. Son silence même devenait l'objet de mon étude. Je me rappelais toutes mes paroles — je les analysais scrupuleusement tour-à-tour. Je leur donnais mille interprétations diverses et je finissais par les trouver compromettantes et insipides. Il ne m'en fallait pas plus pour me faire haïr, m'écriais-je, furieux et désespéré. Sot que je suis, qu'ai-je dit ? Tantôt je penchais sur le bord de ma nacelle qu'au-
cane main ne gouvernait, mon front découvert et brûlant, et je me mirais dans l'onde brillante et limpide du lac. Je me trouvais mille défauts T mille difformités. Je me comparais à elle, à elle si belle, si pure, si fraîche, si brillante, si animée, si spirituelle — et cette comparaison me jetait dans un profond abattement, et, toujours penché sur les flots, je mêlais mes larmes brûlantes aux eaux fraîches du lac.
Quand je quittai le lac, la nuit était venue. Les premiers flambeaux du soir brillaient au ciel, et un nuage épais et ténébreux montait lentement à l'horizon. Pas un souffle de vent ne troublait l'atmosphère. Le temps était lourd et l'eau du lac, couleur de cendre, frissonnait légèrement. Pas un oiseau ne chantait. Le silence était solennel. On entendait seulement dans le lointain un bruit sourd, prolongé, semblable à celui que fait entendre la chute de Niagara, à l'oreille attentive du voyageur qui en est encore éloigné de plusieurs lieues.
Cependant le nuage montait toujours. Je tirai ma nacelle sur le rivage et je me précipitai vers la maison- A peine fus-je entré, qu'un ouragan, si commun dans nos régions septentrionales, éclata tout-à-coup.
Jamais de mémoire d'homme coup de vent ne s'était fait sentir avec autant de violence.
Les angoisses qu'éprouva la famille pendant cette bourrasque se conçoivent mieux qu'ils ne se racontent. Les uns pleuraient, les autres se tenaient mornes et tremblants. Ma mère disait force litanies et nous couvrait sous un déluge d'eau bénite.
Cependant les vents déchaînés n'en continuaient pas moins de mugir comme une meute de chiens affamés. La maison, assaillie de toutes parts, craquait horriblement. On eut dit que par intervalle, la tourmente la soulevait sur ses fondations. Le vent qui s'engouffrait à travers les soupiraux faisait entendre d'épouvantables gémissements. La grêle qui tombait contre les contrevents avec la force du marteau qui bat l'enclume, nous assourdissait. Tout le ciel était en feu ; d'affreux éclats de tonnerre ébranlaient la plaine des airs. Des torrents d'eau coulaient sur le plancher. Le chien effrayé de tout ce vacarme des éléments faisait retentir la maison de plaintifs hurlements.
Enfin, après vingt minutes de cette rage furibonde, les vents se calmèrent et la sérénité se rétablit peu à peu dans la nature.
Une fois le danger passé, la tranquillité revint au milieu de nous. Nous nous groupâmes autour du foyer que nous attisâmes, et à la clarté de
la vive lumière qu'il nous donna bientôt, nous causâmes de cette horrible tempête ; de la crainte que chacun avait éprouvée ; des chances de salut que chacun avait nourries dans son cœur, dans le cas où la maison se serait écroulée ; puis dix heures sonnèrent et nous nous couchâmes.
Je passai une nuit remplie d'angoisses. J'avais hâte de revoir Geneviève et de savoir quelle impression j'avais produite la veille sur le cœur de mademoiselle Helmina.
Je fus réveillé de grand matin par ma mère qui pleurait à chaudes larmes.
— Qu'est-il donc arrivé, chère mère, m'écriaije avec anxiété ?
— Ce qui est arrivé ! Ah ! mon pauvre enfant, un bien grand malheur.
— Quoi donc, demandai-je, tout alarmé ? Aurions nous perdu quelqu'un qui nous sont chers ?
— Hélas ! oui, mon pauvre enfant, nous avons perdu ce que nous avons de plus cher au monde. Notre vieux moulin git en ce moment sur la côte en lambeaux dispersés ! étables, granges, remises, le vent a tout renversé.
A cette nouvelle désastreuse, je sautai à terre» je m'habillai à la hâto et je sortis.
Quel horrible bouleversement ! je ne rencontrais partout sur mon passage, que ruine et désolation ! Haies, remises, arbres, futaies, hangards, étables, granges, tout avait été renversé, brise, déraciné, détruit ou dispersé !
Plus loin, j'aperçus les décombres du moulin, dont la couverture avait été emportée par la tempête à plus de trois cents pieds sur la côte. A cette vue, je ne pus retenir mes pleurs !
— Tristes débris, m'écriai-je, le cœur navré de douleurs, voilà donc ce que te réservait une impitoyable destinée ? Qu'es-tu devenu, toi qui devais supporter la vieillesse de tes maîtres ? Est-ce là ce qu'attendait de toi mon pauvre père ? ingrat, m'écriai-je, dans ma douleur et mon égarement, voilà comment tu reconnais toutes les sueurs que tu nous a coûté !
Ma mère m'avait rejoint. Accablée sous le poids du malheur qui la frappait, elle se tenait à l'écart, assise sous le noyer, la tête appuyée contre le tronc de l'arbre, et sanglottait amèrement.
Je m'approchai d'elle : mère, dis-je, nous avons tout perdu dans cette nuit fatale. C'est Dieu qui l'a voulu ainsi. Dans sa sagesse éternelle, il ôte et donne à qui il lui plaît. Il est inutile de nous laisser abattre par la douleur ; k2
nos larmes sont superflues ; Bénissons sans murmurer la main qui nous châtie. Celui qui fait briller son soleil sur nous et qui nourrit le passereau, ne nous abandonnera pas !
— Oui, mon enfant, que la volonté de Dieu soit faite et que son saint nom soit béni. Mais, hélas ! continua-t-elle, ce moulin constituait une partie de mon être. Enfant, je venais m'y reposer ; veuve, je venais encore, au coucher du soleil, m'asseoir sur ce rocher désert ; je te tenais dans mes bras, pauvre petit, et je pleurais celui que j'y avais vu si souvent. C'est encore ici que le printemps, après la fonte des neiges, ou l'automne après les grandes pluies, alors que sa roue commençait à battre le flot écumant, je venais m'entretenir avec tous mes souvenirs. Quand le soleil descendait derrière ces forêts éloignées, il me semblait toujours que votre père allait en sortir, comme autrefois, le visage riant, et venir au-devant de moi, le cœur content, l'oeil heureux et épanoui, et gesticulant avec ses mains, à la vue de votre infortuné frère que je lui tendais au bout de mes bras. Le pauvre innocent poussait des éclats de rire et faisait des efforts inutiles pour se précipiter dans ceux de votre père.
Durant ce récit douloureux de ses pieux sou-
venirs, ma mère s'interrompait souvent pour essuyer ses pleurs.
— J'ai tout perdu, disait-elle, ce qui pouvait encore me le rappeler. Je n'ai plus rien dans la vie qui soit digne de la prolonger ! Il ne me reste plus rien à désirer ici bas ! Mon existence a été un long supplice. La mort qui, pour les heureux de ce monde, est un moment souvent terrible et redoutable, sera désormais pour moi l'heure de la délivrance ! ! !
— 0 ma mère bien-aimée, lui dis-je, en l'embrassant, chassez, je vous en supplie, ces sombres pensées ; banissez de votre esprit ces souvenirs cuisants qui torturent votre âme. Pensez à moi, à votre fils qui vous aime ; que deviendrais-je sans vous ? Vivez de longues années pour celui dont la vie sera consacrée à adoucir vos chagrins et vos peines.
— Vous avez raison, me dit-elle, je me dois à votre bonheur. Pauvre enfant, continua-t-elle, après un moment de silence, en me jetant un coup d'œil rempli d'une indicible douceur, vous avez tout perdu sur cette terre de douleur et de deuil, il est juste que je vive pour vous.
Mes dernières paroles avaient frappé juste. L'amour maternel l'emportait. Ame forte et courageuse, elle se releva triste et calme, et s'en retourna à la maison.
Deux jours après ces événements, je reçus de Geneviève le billet suivant :
Cher Hamelin,
Vous avez dû être surpris, sans doute, de mon retard à vous donner des nouvelles d'Helmina. Vous l'avez peut-être déjà attribué à mon indifférence. Les hommes sont si impatients quand il s'agit de leur bonheur ! On ne peut, je le comprends, jouir trop vite des quelques instants de bonheur que Dieu nous accorde. La vie est si courte, et remplie de tant d'obstacles ! Je vous pardonne donc d'avance tout ce que ce retard a pu vous faire commettre d'injustices à mon égard.
Mais revenons à Helmina. Je l'ai vue tous les jours depuis votre introduction chez elle. Elle vous trouve charmant, beau, spirituel. Vingt fois le jour, elle me parle de vous, s'informe de vos projets d'avenir, de vos goûts, de vos liaisons. Elle m'a demandé hier quand vous reviendriez. Pourquoi on ne vous voyait plus ? Alors je lui ai raconté les malheurs qui vous sont arrives, la peine que vous aviez éprouvée. Pendant mon récit que je lui fis un peu détaillé, de grosses larmes roulaient dans ses jeux ! Ensuite elle m'a demandé si je ne vous avais pas vu ? — et comme je répondis affirmativement, si vous aviez parlé d'elle, comment vous la trouviez, etc., etc.
Avant de partir elle m'a fait promettre de vous inviter à venir demain. Vous comprenez que cela entrait parfaitement dans mes plans, je promis donc.
Elle doit inviter quelques amis à venir faire la veillée chez elle. Il y aura musique, chant et réveillon. A la hâte. Elle m'appelle. Adieu ! Votre amie,
Geneviève.
Cette lettre m'arrivant après les malheurs que nous avions éprouvés, remplit mon âme d'une joie inexprimable. Ce qui surtout mettait le comble à mon bonheur, c'était qu'Helmina avait versé des larmes au récit de nos malheurs. Divines larmes que j'eusse voulu savourer goutte à goutte ! J'en témoignai ma joie à Geneviève, dans la lettre que je lui écrivis aussitôt. Voici cette lettre :
Chère Geneviève,
Que de joie votre lettre m'a causé ! De quels sentiments elle a rempli mon cœur ! De quelles célestes consolations, mon âme a été comblée ! Quoi ! elle a pleuré sur nos désastres ! Que n'aije été là pour boire cette enivrante rosée du cœur ! Quoi ! elle a poussé sa bonté jusqu'à vouloir s'informer du plus malheureux des êtres î Quoi ! elle veut que je sois de la fête que vous
avez si subitement improvisée. Quoi ! Je pourrai la voir encore, je pourrai, dans quelques heures, entendre de nouveau, cette voix si pure, si douce, si harmonieuse, voir ces traits réguliers et angéliques qui font mon tourment, respirer le même air qu'elle I 0 joie ineffable ! 0 bonheur incomparable ! 0 délicieux enivrement, est-il quelque chose ici-bas que je voulusse changer contre un seul de ces instants fortunés ! non, non, rien n'est égal à la félicité que j'éprouve, aux délices qui remplissent mon cœur ! Et cette joie, ce bonheur, cette félicité, c'est à vous, ma chère amie, que je dois tout. Ah ! comment pourrai-je jamais oublier ce que vous faites pour moi ? Plutôt le souvenir du bonheur que je ressens s'effacer pour jamais de ma mémoire !
Adieu, chère Geneviève. Tenez, plus le moment approche, plus je me sens mal à l'aise. La crainte se glisse peu à peu dans mon cœur ! Il me semble que cette veillée va décider pour jamais de mon sort. J'hésite, je tremble, une sueur froide inonde mon front.
A vous pour la vie,
B. Hamelin.
Aussitôt après l'envoi de cette lettre, je me mis à ma toilette que je fis la plus belle possible, puis quand six heures sonnèrent je me rendis
chez Geneviève que je trouvai assise à sa fenêtre dont les vitres étincelaient des feux amortis du couchant. Elle m'attendait. Dès que je fus arrivé, elle me fit asseoir auprès d'elle, et parla aussitôt d'Helmina.
— Enfin, me dit-elle, je suis presque certaine qu'elle vous aime. Depuis deux jours, elle saisit toutes les occasions de se trouver avec moi, de faire tomber la conversation sur vous, de s'enquérir de vos intentions futures sur l'état que vous allez embrasser.
L'autre jour, je lui répondis que je croyais que vous vous feriez prêtre, alors elle est devenue rêveuse, et quelques gros soupirs se sont échappés de son sein.
Le lendemain elle me dit qu'elle voulait se faire sœur. Comment, dis-je, vous renonceriez si tôt aux charmes séducteurs d'un monde que vous n'avez fait qu'entrevoir, et dont vous faites l'ornement et la joie !
— Hélas ! oui, me répondit-elle, en soupirant, je renoncerai désormais à toutes les joies d'ici-bas. Le bonheur n'est pas fait pour moi, je ne vois dans l'avenir que de sombres nuages, je ne découvre partout qu'illusions déçues, que rêves éphémères, que déboires et contrariétés, que douleur et infortune ! J'avais cru cependant,
continua- t-elle, en jetant son regard limpide sur le ciel, saisir un instant le bonheur. Ce n'en était qu'une image trompeuse !
Je compris que cette perspective de bonheur qu'elle avait entrevue, c'était vous-même, et qu'en vous faisant prêtre, elle renoncerait au monde qui sans vous n'aurait plus d'attraits pour elle. Ainsi, mon cher Hamelin, me dit Geneviève, en riant, il ne tient qu'à vous de faire renaître le bonheur et l'espérance dans son cœur. La destinée est entre vos mains.
— Plût à Dieu, dis-je, que son bonheur dépendît de moi ! Elle n'éprouverait pas longtemps l'aiguillon du malheur. Sa félicité serait la mienne, sa volonté, ma volonté suprême.
— Et bien ! dit Geneviève, il vous sera facile ce soir, de connaître la vérité. Je tâcherai de l'en traîner au jardin, vous nous suivrez, et là vos cœurs s'épancheront dans une mutuelle confidence. Mais voici bientôt l'heure, allons, et courage en l'avenir !
Nous nous rendîmes incontinent chez mademoiselle Helvin. Elle nous attendait au salon. Aucun des invités n'était encore arrivé. A notre arrivée, elle vint nous recevoir, ma présence l'intimida un peu, elle rougit, nous salua et nous fit passer au salon. 0 pudeur divine, vertu
précieuse, sauvegarde des amoureux, que tu répandais alors de charmes inconnus sur toute sa personne î
Elle portait une robe de soie bleu ciel foncé qui faisait ressortir le vif incarnat de ses joue3 ; ses cheveux soigneux descendaient en boucles ondulées sur ses épaules vermeilles et satinées.
Cependant le3 convives arrivèrent successivement, les violons et les clarinettes commencèrent à jouer. Les invités se mirent à valser et ce ne fut bientôt qu'un tourbillon joyeux de satyres s'ébattant sous les yeux de Flore leur divinité.
Toute cette folle jeunesse se livrait, sans soucis de l'avenir, à la plus turbulente gaieté. Les uns hasardaient en rougissant, un premier aveu, les autres attendaient encore l'heureuse occasion de se déclarer. Les jeunes nymphes, tremblantes d'émotion, rougissaient avec bonheur, et laissaient entrer dans leur cœur les délices dangereuses d'un premier amour.
Quelques-unes plus défiantes, ou moins naïves, prenaient un air boudeur, et dissimulaient mal toutefois la joie qu'elles ressentaient dans leur cœur.
Enfin tout était animé, enjoué, riant et agréable.
Paisible et folâtre jeunesse, hâte-toi de mettre
à profit les quelques rares instants de bonheur qui sillonnent la vie ! Il ne reste plus bientôt que le doux souvenir des joies pures et incomparables de l'enfance, et la douleur arnère de les avoir perdues !
A la troisième valse, je priai mademoiselle Helmina de danser avec moi. Elle se leva toute honteuse et me tendit la main. Nous suivîmes aussitôt le tourbillon des danseurs. Tout le monde avait les yeux sur nous. 0 ciel ! quels sentiments délicieux enivraient mon cœur ! De quelle joie divine débordait mon âme ! De quels rêves de bonheur chimérique je berçais mon imagination ! Je sentais battre son cœur près du mien, et chaque palpitation me jetait dans des transports frénétiques que je ne contenais qu'avec peine et douleur. Sa tête, légèrement inclinée,, effleurait mon épaule, et je sentais sur ma joue la chaleur enivrante de son souffle embaumé, ivre de transports, affamé de désirs, je la serrai violemment contre mon cœur.
— Qu'avez-vous, monsieur, me demanda -t-elle aussitôt ?
— Rien, mademoiselle ; je craignais que vous ne vous fissiez mal sur l'angle aigu du piano, contre lequel j'allais vous précipiter dans mon étourderie.
— Ainsi, me dit-eîle en souriant, je trouve en vous, non seulement un habile valseur, mais encore un protecteur.
0 naïveté ! 0 candeur ingénue ; tu ignorais alors les maux que tu me faisais souffrir involontairement. Chacune de tes paroles m'allait au cœur comme un dard qui me faisait une blessure que je n'e^ 3 voulu guérir pour tout l'or du Pérou.
— Je sacrifierais mille vies comme la mienne , répondis-je, pour vous épargner la moindre douleur.
Pour toute réponse, elle jeta sur moi, des yeux languissants d'amour ; ce qui acheva de bouleverser complètement mes esprits.
Quand nous eûmes fini de valser, elle vint s'asseoir auprès de moi, et me fit raconter l'histoire de nos désastres. Ce récit sembla l'intéresser vivement. La douleur de ma mère surtout l'émut beaucoup, et elle me promit de venir la voir le lendemain.
Là se borna cette conversation que j'eusse voulu voir durer des siècles, et qui fut interrompue par M. Roulo qui l'invita à danser. Je maudissais dans mon cœur l'importun qui m'arrachait au plaisir d'un si doux entretien.
Cependant l'aiguille de la pendule dressée sur
le tabernacle, comme la divinité du temps, marquait déjà onze heures. Si les heures de malheurs sont longues, hélas ! celles qui sont témoins de nos joies sont toujours bien courtes.
La danse se ralentit peu à peu ; les instruments se turent ; la salle devint déserte.
Quand nous fûmes seuls, Geneviève s'approcha d'Helmina et lui dit quelques mots à l'oreille.
Elle fut quelque temps pensive ; puis elle répondit affirmativement.
Sur un coup d'oeil significatif de Geneviève, je me levai et les suivis au jardin. La nuit était pure, fraîche et éblouissante des milliers d'étoiles qui parsemaient la voûte céleste. Une brise aromatisée caressait mollement les feuilles veloutées des fleurs qui bordaient les allées du jardin, et les exhalaisons odoriférantes imprégnaient fortement l'air que nous respirions. Je marchais entre Helmina et Geneviève. Je songeais au moyen de déclarer mon amour sans me compromettre dans le cas où il ne serait pas accepté.
Nous étions arrivés au berceau où elles entrèrent et s'assirent sur le seul banc qui s'y trouvait. Je me mis à leurs pieds.
— Il y a place auprès de nous, monsieur, dit Helmina.
— Je suis si bien ici, répondis-je, que je voudrais pouvoir y passer la vie. Il me serait si doux de mourir à vos pieds !
— Méchant flatteur, me dit-elle, en me frappant sur le bras.
— Flatteur ! dis-je, oh non ! demandez plutôt à mademoiselle Geneviève.
— Pardon, dit celle-ci, il faut que je coure à la maison ; mais je reviens aussitôt.
Ce n'était là qu'un prétexte pour nous laisser seuls un moment, et ne nous pas gêner dans nos aveux dans le cas où les choses en viendraient là.
— Oui, continuai-je, demandez à Geneviève, à son retour ; elle vous dira que vous êtes encore la seule qui ayez mérité mes faibles hommages. J'ai dû vous paraître bien maussade, mais c'est votre faute ; car quand je suis auprès de vous, mon esprit est si troublé, mon cœur si agité, si plein d'amour en présence de tant de charmes, de grâce et de candeur, que je ne sais plus que dire. L'abondance de sentiments que j'éprouve alors est d'autant plus difficile à exprimer que vous m'imposez par la dignité de vos procédés. Vertu, douceur, beauté, vous réunissez tout. Oh ! que je vous aime, que je vous adore, disje, en me laissant choir à ses pieds. Oh ! que
je suis malheureux ! je vous aime sans espérance et je ne vous demande qu'un peu de compassion pour un malheureux que l'amour fait délirer ! Je ne vous demande à défaut d'amour qu'un peu de votre amitié pour m'aider à supporter la vie. Oh ! je vous en conjure, ne vous offensez pas de ma conduite ! mon amour est pur comme le charme qui l'a fait naître. Il est fondé sur la base inébranlable du mérite et des vertus. Je le sens, cet amour ne s'éteindra jamais dans mon coeur, dussé-je vivre des siècles !
Ces paroles brûlantes, ce discours passionné troublèrent et émurent son cœur. Je sentis tomber sur mes mains la rosée embaumée de ses larmes divines. Sa tête s'était à son insu appuyée sur mon front et je les sentais couler sur ma joue.
Elle ne me disait rien, mais son silence et ses larmes remplissaient mon cœur d'espérance.
A ce moment, nous entendîmes Geneviève qui revenait tranquillement et en chantant afin de nous donner le temps de reprendre nos sens.
— Geneviève, dis-je, et je me levai aussitôt.
— Demain, dit-elle, vous saurez quels sont mes sentiments pour vous. Elle n'en put dire davantage, Geneviève entrait sous le berceau.
Quand nous quittâmes le jardin, le jour allait se lever. Nous nous éloignâmes silencieusement du berceau qui venait d'être le dépositaire de mon amour. Nous sentions, sans nous le dire, qu'une nouvelle vie allait commencer pour nous. Quelqu33 soupirs échangés et compris, quelques oeillades où se peignaient tous nos souhaits, tous nos désirs, tout notre bonheur, étaient des interprêtes fidèles, des signes non équivoques de la félicité que nous éprouvions. 0 joie ! ô bonheur ! que ne duriez-vous toujours ! Cruelle destinée, quel abîme as-tu mis entre nous ? Jours heureux et les plus beaux de ma vie, qu'ëtesvous devenus ! Sainte ivresse qui échauffait nos coeurs, quelle fatalité t'a-t-elle sitôt détruite. Fautil encore, hélas ! après tant d'années de souffrances et de tourments, que je rouvre les plaies encore saignantes de mon cœur ? O ciel impitoyable, que ne borniez-vous ma malheureuse existence aux pures jouissances de cette première entrevue. Mais non, il me fallait vivre et boire jusqu'à satiété le calice amer de la douleur !
Le soleil se plongeait clans les eaux calmes et bleues de la mer Pacifique, quand Hamelin cessa de raconter, remettant la suite au lendemain.
Il était ému ; de grosses larmes roulaient sur ses joues bronzées.
Nous avions atteint le troisième plateau des Cordillières. Nous descendîmes de nos chevaux et leur donnâmes la liberté. Ensuite nous cherchâmes un refuge pour la nuit.
Après bien des recherches, nous trouvâmes enfin au fond d'un ravin, une excavation profonde, et nous résolûmes d'y coucher.
Nous allumâmes un grand feu tant pour nous protéger contre les bêtes sauvages que pour nous réchauffer, car le froid est vif sur les Andes. Puis ayant soupe, nous nous couchâmes, et malgré le vacarme et les hurlements des chiens sauvages qui échangeaient d'un rocher à l'autre leurs lugubles coutilènes, notre sommeil fut long et profond.
Le lendemain de grand matin, nous nous remîmes en selle, et Hamelin reprit son récit où il l'avait interrompu la veille.
Quand je me fus éloigné, mon cher Deschamps, de Geneviève et d'Helmina, je fus agité de mille pensées folles. Je bâtissais mille châteaux en Espagne, je me livrais aux plus excentriques projets d'avenir. Le bonheur me faisait délirer. Je devenais tour-à-tour, avocat, ministre,
juge, etc. Je voguais à pleines voiles dans les eaux du Pactocle. L'argent, l'or et les diamants étincelaient dans mes coffres. J'en achetais les plus belles robes, les plus beaux cachemires, et dans les rêves de mon imagination en délire, je causais à Helmina, les surprises les plus agréables, en déposant ces riches cadeaux à ses pieds.
Le lendemain, je fus retenu au lit par une grosse fièvre qui dura cinq jours. Quand je me levai, je trouvai sur ma table une lettre que je décachetai aussitôt. Elle était d'Helmina : Cher Monsieur, me disait-elle,
Oh ! je vous en conjure, n abusez pas de la pauvre orpheline qui va vous ouvrir son cœur ! Puissent les aveux que vous m'avez faits, sous le berceau du jardin, être sincères ! car seule et sans appui le malheur me tuerait. Je tremble en vous écrivant ces lignes ! je devrais peut-être me taire et tenir cachés au fond de mon cœur, les sentiments que j'éprouve pour vous ! Telle serait, je le sais, la conduite d'un grand nombre, mais j'ai confiance en vous î La noblesse de votre conduite à mon égard, m'a touchée, et d'ailleurs j'ai besoin de votre amour pour vivre ! Cet amour fait le charme de ma vie ! Hélas ! s'il devait jamais s'éteindre dans votre l2
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cœur, je ne pourrais, je le sens, supporter un tel revers !
Oh ! si vous saviez, cher ami, combien j'ai prié pour vous durant le temps de votre maladie, combien j'ai versé de larmes, dans la crainte que j'avais que cette maladie ne fût dangereuse, je suis sûre que vous en aimeriez davantage celle qui veut devenir ici-bas votre ange consolateur, votre amie, votre amante.
Que j'ai ressenti de bonheur quand j'ai appris que vous étiez convalescent ! Oh ! si la honte de faire une telle démarche, ne m'eût retenue, comme j'aurais volé auprès de votre lit de souffrance. Auprès de vous, mon bien aimé, qui serez maintenant ma seule joie et ma seule espérance.
La vôtre pour la vie,
Helmixa.
P. S. — Si veus m'aimez ne montrez cette lettre à personne ; que notre amour ne soit connu que de Geneviève. La moindre indiscrétion pourrait tout perdre. Soyons donc sur nos gardes, afin que vos démarches ne donnent aucun soupçon à ceux qui ont les yeux ouverts sur nous. Ils pourraient bien ne nous être point favorables.
Je ne pourrai aller chez vous aujourd'hui,
comme je vous l'avais promis, madame Helvin et Cécile sont à la ville et je suis gardienne. A un autre jour. Adieu !
Deux jours après la réception de sa lettre je lui écrivis la suivante :
Chère et bien-aimée Helmina,
Votre lettre a opéré en moi un bien grand changement. J'étais malheureux, mes idées étaient tristes, sombres, douloureuses. Eh bien ! rien de cela maintenant. Je suis heureux, mon cœur surabonde de joie ! je suis le plus fortuné des mortels ! mes nuits ne sont plus troublées par l'insomnie, mes rêves sont des rêves de bonheur ! Vous avez déchiré le voile et fait briller sur mon horizon une nouvelle aurore. J'entrevois à travers mille formes de bonheur et de félicité l'aube éblouissante d'une nouvelle vie, vie remplie de toutes les joies dont il soit permis de jouir ici-bas. Assez longtemps mes larmes ont coulé ! Assez longtemps mon cœur a saigné ! Je vais jouir enfin du plus parfait bonheur ! Chère Helmina, votre amour me comble de joie. Tenez, quand je songe à ma félicité, une espèce de vertige s'empare de moi. 0 jours heureux, soyez éternels ! Coulez ! coulez lentement ! Disparaissez, ennuyeux intervalles qui me séparez de
mon bonheur ! Faites que mon paradis sur la terre s'ouvre pour moi demain ! Méprisez un instant l'ordre immuable du temps et que mon bonheur soit aujourd'hui.
Ne tardez pas de venir. Ma mère vous attend. Adieu !
A vous pour toujours,
B. Hamelin.
Trois jours après l'envoi de ma lettre, je vis venir, vers les quatre heures de l'après-midi, à travers les ormes, les bouleaux et les trembles qui bornent le sentier, Helmina, modestement vêtue de noir, et ralentissant le pas au fur et à mesure qu'elle s'approchait de la maison, comme si alors une crainte subite se fut emparée de son cœur.
Je m'élançai au devant d'elle. Quel bonheur pour nous, dis-je, en portant à mes lèvres la main qu'elle me tendait, de vous recevoir dans notre humble chaumière ! Que ma mère qui connaît mon amour pour vous, va être contente de vous voir ! Venez, ma bien-aimée, animer ces lieux de votre douce présence. Entrez pour la première fois sous ce toit qui m'a vu naître et dont vous serez, quand vous voudrez, l'honorée châtelaine.
— Ma mère, qui nous avait vu arriver, vint au-devant de nous, et recueillit Helmina avec joie. Elle l'embrassa plusieurs fois, et l'ayant fait entrer, elle la conduisit de la cave au grenier, du grenier à la laiterie, puis de la laiterie au jardin.
Vous savez, mon cher Deschamps, que c'est un peu la manie des gens de campagne d'étaler ce qu'ils possèdent.
Retiré dans un coin, je les suivais en souriant, ne pouvant me lasser d'admirer avec quel intérêt elle semblait écouter tout ce que lui disait ma mère, et regarder tout ce qu'elle lui montrait.
Quand ma mère eut fait voir tout le confortable de la maison et de ses alentours, elle revint s'asseoir avec Helmina sur le banc adossé à la laiterie.
J'allai prendre place au côté d'elle. Maintenant, dis-je à ma mère, si vous le permettez, je vais faire voir à mademoiselle Helmina tous les dégâts causés par la tempête.
— Allez, mes enfants, dit ma mère.
J'offris aussitôt mon bras à Helmina, et nous nous dirigeâmes vers le ruisseau.
Pendant la route, je soupirais, car une idée triste venait de traverser mon esprit.
Cette idée, cher Deschamps, c'est que la
veille, mon beau-père m'avait annoncé que je ne pouvais passer ma vie à flâner ainsi, et qu'il serait plus avantageux pour moi de retourner à Montréal, et d'y faire des études commerciales, attendu que je ne voulais embrasser aucune profession libérale.
— Qu'avez-vous, me dit Helmina, s'apercevant de ma tristesse ? vous voilà encore triste ! serais-je, par hasard, la cause involontaire de cette tristesse ? D'où vous vient ce chagrin ? Regretteriez-vous les aveux que vous m'avez faits ? Ne m'aimeriez-vous plus ?
— Oh ! que vous êtes cruelle, Helmina, de me parler ainsi ! Venez, je vais vous ouvrir mon cœur. Mais éloignons-nous encore un peu.
Nous continuâmes à marcher pendant un quart d'heure, passant derrière la colline au pied de laquelle gisaient épars les décombres du moulin, et qui obstruaient tout le rivage, et nous allâmes nous asseoir sur le sable brillant d'une petite dune dont les ondulations empêchaient que nous fussions vus à distance.
A nos pieds se déroulaient bleues et limpides las eaux brillantes du lac. Près du rivage se balançait ma nacelle au souffle de la brise qui commençait à rider la surface des ondes.
— Voulez-vous, Helmina, que je démare ma
chaloupe, et que nous allions faire un tour sur le lac?
— Oh ! oui, me dit-elle, avec animation, fuyons sur les flots ; nous sommes si bien entre le ciel et l'eau !
D'un saut je fus sur la rive. Entrez, dis-je, en lui tendant la main — puis je hissai la voile — le vent l'enfla. Alors la barque vira, glissa et bondit sur les lames. Je me mis au gouvernail— elle s'assit à mes pieds.
Soudain un cri rauque et lugubre se fit entendre au-dessus de nos têtes : c'était un êmérillon qui fendait rapidement les airs, à la poursuite d'un pauvre pigeon qui fuyait éperdu devant l'oiseau cruel.
— Helmina, voyez-vous cet oiseau sinistre. Si l'on voulait croire aux présages comme les citoyens de l'ancienne Rome, ne dirait-on pas qu'il nous annonce quelque malheur ?
— Oui, sans doute, ce spectacle est affreux — mais quels malheurs pouvons-nous raisonnablement redouter ?
— Que sais-je ? je suis peut-être fataliste, mais depuis quelque temps, j'éprouve un malaise que je ne puis m'expliquer. Hier soir, j'ai eu pendant mon sommeil un songe affreux. Il me semblait que j'errais dans des déserts inconnus,
que j'étais poursuivi, que mille obstacles obstruaient mon passage, et que j'allais devenir la proie du monstre qui me poursuivait, tout comme ce malheureux pigeon.
— Singulière coïncidence, dit Helmina, d'un air rêveur. Après tout, continua-t-elle, ce n'est qu'un songe, et les songes, depuis ceux de Joseph, ne sont guère véridiques. — Banissons, je vous en prie, tout ce qui pourrait attrister cette promenade, et troubler le bonheur que nous goûtons d'être ensemble.
— Oui, chère Helmina, j'ai tort, sans doute — et je devrais me trouver satisfait de mon bonheur. Je vous aime avec une tendresse qui ne fait que s'accroître tous les jours. Que pourrais je désirer de plus ? votre douce voix me console — vos regards, comme les rayons d'une lumière divine, dissipent les nuages de mon esprit et raniment mon cœur. Quand je sens ainsi votre souffle tiède et embaumé sur mon front, tous les ravissements du ciel inondent à la fois mon âme, et pourtant, le croiriez-vous, même auprès de vous, à l'instant même, je suis ému, troublé, la tristesse me serre le cœur et j'ai envie de pleurer.
— 0 mon cher Hamelin, vous vous rendez malheureux vous-même. Votre esprit est comme
ces vers qui grossissent tous les objets. Votre tristesse m'afflige, vous me cachez peut-être quelque chose. Oh ! parlez, mon ami, ouvrezmoi votre cœur. Nos âmes ne doivent-elles pas n'en faire qu'une !
— Ecoutez, chère Helmina, je vais vous dire avec sincérité tout ce que je ressens. Vous allez savoir pourquoi la souffrance se mêle souvent à mon bonheur, et vous tâcherez de trouver quelques remèdes à mes maux :
Avant le jour où je vou3 ai vue, belle et radieuse, comme un météore, je ne pensais qu'à passer gaîment quelque temps à la campagne et ensuite entrer dans quelques bonnes maisons de commerce de la ville. Mes jours s'écoulaient sans souci ; je ne pensais pas, je sentais à peine ; j'étais plutôt ennuyé que malheureux, et engourdi que souffrant. Vous avez paru, Helmina, et dès ce moment une révolution complète s'est opérée en moi. Votre présence a été pour moi d'abord un sujet d'étonnement rempli de charmes et presque d'angoiases et bientôt de délire. La bonté de ma cousine, la grâce prévenante de madame Kelvin, tout m'encourageait, tout m'attirait : aussi je me livrais sans mesure à l'enivrement dont vous remplissiez mon âme, et qui excluait tout ce qui aurait pu troubler le bonheur
incomparable que je goûtais. Oh ! que j'étais heureux 1
— Pauvre ami, dit Helmina, et qui fait que vous êtes malheureux maintenant ?
— Ecoutez,chère Helmina, votre présence m'est devenue nécessaire ; tout ce qui m'en éloigne m'est un sujet de douleur ! Vous comprenez peut-être maintenant pourquoi je pleure ? Il faudra bientôt que je vous quitte. Je ne puis rester éternellement dans cet état d'inaction. J'ai aussi moi mon chemin à faire, et quand je serai loin de vous votre pensée s'attachera à moi le jour, la nuit, sans relâche, pour me tourmenter. Vos charmes seront toujours présents à mon esprit. Votre voix tintera continuellement à mon oreille, pour me rappeler cruellement le bonheur que j'aurai perdu. 0 tenez, Helmina, je ne puis songer à tout cela sans frémir !
— Oui, je comprends, cher Hamelin, ce que cette vie aura de pénible, mais pensez-vous que je serai ici, beaucoup plus heureuse que vous ?
— Non, sans doute, si votre amour est égal au mien. Mais vous, vous serez libre, vous pourrez aller où bon vous semblera, tandis que moi, il me faudra rester enfermé auprès de mes maîtres.
— Je serai libre, dites-vous, et tant mieux, car j'emploierai cette liberté pour. . . .mais non,
reprit-elle aussitôt, car que dirait-on d'une semblable démarche ? Le monde est si mauvais !
— Vous avez raison, chère Helmina, je dois même renoncer à tout espoir d'entrevue entre nous, et voilà ce qui met le comble à ma douleur !
Ici je laissai tomber ma tête sur ses genoux et je les arrosai de mes larmes.
— Ecoutez, me dit-elle, après un moment de réflexion. J'ai une idée, je me ferai passer pour votre soeur, et advienne que pourra, j'irai vous voir. Et puis vous m'écrirez souvent, n'est-ce pas?
— Oh ! oui, dis-je, en portant sa main à mes lèvres, ce sera mon unique consolation, et je m'en donnerai avec prodigalité.
Cependant le soleil avait franchi plus des trois quarts de sa course ; son disque éblouissant répandait dans toute la nature une lumière douce et tiède, et tachetait d'une couleur sanguine les nuages qui couraient sur le ciel, poussées par le vent du soir qui tombait des montagnes. Les coteaux aux crêtes couronnées de bois sombres étendaient sur les eaux pures et dormantes du lac, leurs vastes ombres ; les ruisseaux murmurants, les vents sonores, les cascades écumantes, les notes mélodieuses et lointaines des cloches
des hameaux voisins, répercutées par les mille échos des bois, la verdure des prairies, tout plongeait l'âme dans une douce rêverie, compagne inséparable des premières amours.
Couchés au fond de la nacelle que le vent enflait et que la vague berçait mollement, laissant errer nos regards dans le vague indéfini de l'atmosphère, nos âmes remplies des mêmes idées, nos cœurs brûlant du même amour, nous serions demeurés ainsi une éternité qu'elle nous eut paru une seconde ! Je ne pouvais me lasser de contempler cette douce figure, cette grâce ingénue répandue sur tous ses traits ! Pourquoi faut-il, ô Helmina, dis-je à demi voix, nous séparer si tôt. Je voudrais pouvoir vivre des siècles dans cet état ! chaque minute ainsi passée à vos genoux renferme une éternité de jouissance, de joie et de bonheur ! Qui sait, hélas ! si jamais nous contemplerons encore comme ce soir, le ciel, les flots, les rochers, la verdure ! Vojez-vous ces montagnes ? Elles étaient il y a à peine un instant colorées de tous les feux du soleil couchant et maintenant elles se dérobent peu à peu à nos yeux, comme un acteur fatigué, derrière le rideau léger, humide et transparent des brumes qui s'élèvent du sein des vallées. Hélas! peutêtre un jour, notre amour se sera-t-il évanoui de même.
A cet instant une voix se fit entendre ; c'était la vieille Marguerite qui venait me chercher pour souper. Je gagnai le rivage à regret.
—Oh ! Helmina, m'écriai-je, ne nous quittons plus, mourons ensemble. Voyez ces étoiles qui brillent au fond de l'humide crystal des flots ! ne semblent-elles pas nous y inviter ?
— Non, me dit-elle, vivons — Dieu nous réserve encore des jours heureux !
0 flots, qui fûtes alors insensibles à mon bonheur, que ne nous engloutissiez-vous pas tous deux dans vos sombres profondeurs !
Je me relevai le visage baigné de larmes. Elle n'était pas moins émue que moi. Son souffle, tiède et parfumé comme la brise du matin encore toute pleine de l'arôme des fleurs, soulevait sa poitrine virginale. Une larme brillante comme une perle humide sillonnait sa joue. Oh ! qu'il y avait de beauté, de douceur, de ravissements, d'extase dans ces yeux limpides qu'elle tenait languissamment fixés sur moi ! 0 Helmina, ma bien-aimée Helmina, m'écriai-je, que ne puis-je éternellement vous regarder ainsi ! Il y a tout un ciel de bonheur dans ce regard !
— J'avais la même pensée en vous regardant, me dit-elle ; il me semble qu'à force de nous contempler, nos corps deviennent transparents, et
que nous voyons à travers leur enveloppe, tout ce qu'il y a de passions, d'amour, et de félicité dans nos cœurs ! 0 cruelle destinée, pourquoi nous séparer !
— Non, non, dis-je, en l'étreignant sur mon cœur, mourons ensemble, mais ne nous séparons pas !
Pendant que je parlais, elle se tenait à demi renversée sur le bord de la nacelle, ce qui donnait à toute sa personne je ne sais quoi de doux, de tendre, de gracieux, de provoquant, de subtil, d'aérien ! J'étais ivre de mon bonheur ! La flamme qui me brûlait eût consumé des milliers d'existences î
Amour éthéré qui n'avait rien de terrestre et qui, affranchissant nos âmes de la matière, les confondait dans une éternelle béatitude ! Les heures, les semaines, les mois n'étaient rien pour nous — leur durée s'évanouissait avec la rapidité d'une pulsation, devant l'éternelle extase qui nous faisait savourer dans une tierce de temps, tous les plaisirs, toutes les joies, toutes les ivresses que peuvent contenir des éternités de jouissances. Chaque pensée de nos âmes, chaque souhait, chaque désir de nos cœurs étaient comme des jets humineux sur un ciel sans nuage ; ils étaient compris, goûtés, reçus,
rendus à l'instant qu'ils étaient formes. La parole nous était superflu. Nos âmes s'étaient tellement accoutumées à vivre de la même vie à deux qu'elles étaient devenues diaphanes, et elles se comprenaient par le langage tacite et mystérieux des mêmes joies, des mêmes désirs, des mêmes affections, des mêmes sentiments qui le? animaient !
wciand nous sortîmes de la barque, le Boleil s'était depuis longtemps précipité derrière les Eboulis ! Nous marchâmes quelque temps dans le sentier qui serpentait à travers les treffles fleuris de la vallée.- Quand nous fûmes arrivés sur la colline nous nous arrêtâmes.
J'étais retombé dans ma douleur. Oh ! que le coeur me faisait mal à cet instant ! Il fallait pourtant lui annoncer mon départ que je n'avais fait que lui faire envisager de loin. Je ne savais par où commencer ;— de quels termes me servir pour adoucir autant que possible la douleur que j'allais lui causer. Elle vint à mon secours.
— 0 ! me dit-elle, d'où vient cette tristesse subite ? Etes-vous malade ! comme vous êtes blême ! on dirait que vous allez défaillir.
— Oui, chère Helmina, dis-je, je suis bien malade. Oh ! si vous saviez comme le cœur me fait mal ! ! !
— Et le sujet de cette douleur ?
— Mon départ.
— Quand partez-vous donc ? dans un mois, deux mois, dites.
— Hélas ! non, c'est demain que je pars.
— Demain, dit-elle, en poussant un grand cri, et elle s'évanouit dans mes bras.
Le coup était porté. Il ne s'agissait plus que de la faire revenir, je la déposai à terre et je courus chercher de l'eau au ruisseau ; je lui en jetai quelques gouttes au visage et elle reprit bientôt ses sens.
Je la baisai au front et la rougeur revint. — Comprenez-vous maintenant pourquoi j'étais si triste. 0 Helmina, si j'avais à choisir entre aller à la ville et vivre, ou vivre encore quelques jours de plus avec vous et mourir, je préférerais mourir.
Elle gardait le silence, mais des larmes abondantes coulaient perle à perle sur son charmant visage. Je pleurais plus Qu'elle.
Nous nous levâmes de la pierre où nous nous étions assis, et la main dans la main, les yeux fixés sur le ciel, nous nous montrâmes une étoile comme point de ralliement.
— Regardez, o Helmina, dis-je, ce phare lumineux ; qu'il soit le flambeau de notre amour, que
tous les soirs à la même heure, il unisse nos âmes par la pensée, et nous rappelle notre bonheur passé ; qu'il soit le témoin de la flamme si pure qui fait battre nos cœurs à l'unisson ! que sa lumière s'éteigne à jamais du jour où notre amour sera brisé, que cette étoile soit l'âme secrète et mystérieuse de notre félicité — que tous les soirs en la contemplant, sa douce lumière nous rappelle l'un à l'autre, fasse palpiter nos cœurs d'un même désir et nous plonge dans une même extase !
Je me tus. Je la pressai une dernière fois sur mon cœur. Je lui criai l'adieu déchirant des amants, et je m'éloignai lentement, la tête penchée sur ma poitrine, versant des larmes amères, et jetant de temps en temps un regard douloureux de son coté.
Elle s'éloignait d'une démarche majestueuse, et toutes les fois qu'elle se tournait pour me regarder, sa figure angélique se dessinait pure et blanche sur l'azur du ciel parsemé d'étoiles. Enfin elle disparut derrière les arbres de la colline.
Alors je m'arrêtai, tendant les bras vers l'endroit où elle avait disparu, comme si j'eusse voulu embrasser l'air qu'elle avait respiré, et je m'affaissai sur le sol humide de la vallée ! M
Je ne sais combien de temps je demeurai dans cet état de morne insensibilité, suite inévitable des grandes douleurs, mais quand je revins à moi, je pouvais à peine me soutenir sur mesjambes. La nuit était noire et profonde. Les vents de l'automne faisaient entendre à travers toutes les gorges des collines leurs grandes voix tristes, semblable au râle de la mort dans la poitrine d'un agonisant.
J'errai quelque temps au hasard. Cette obscurité, ces vents, cette solitude me plaisaient à cause de la conformité qu'ils avaient avec mes pensées.
Cependant de larges gouttes de pluie commencèrent à tomber. La tourmente s'accrut, et mille bruits confus, stridents, prolongés, sortirent comme une musique infernale de tous les antres, de toutes les forêts, de toutes les montagnes, et se mêlèrent aux tourbillons de l'ouragan. Je me plaisais au milieu de ce vacarme épouvantable des éléments. L'œil en feu, les cheveux épars, je faisais des efforts inutiles pour me soulever du sol et tourbillonner avec la tempête. Je parlais à haute voix. Je m'entretenais avec je ne sais quels fantômes de mes amours, des pensées qui agitaient mon esprit. Je marchais toujours ; où allais-je ? Devant moi. Mais l'amour
me guidait à mon insu. Je me trouvai soudain en face d'un objet qui me barrait le passage ; je levai la tête, je reconnus la maison de Mr. Helvin à la lueur des éclairs qui sillonnaient le ciel par intervalles. Je longeai aussitôt l'aile gauche au nord, et je me trouvai un instant après vis-à-vis la chambre à coucher d'Helmina. Une faible lumière vacillait à travers les demi rideaux entrouverts.
Il y avait tout près une remise assez élevée. En montant sur le toit je pouvais voir dans l'intérieur de la chambre. Je réussis après bien des efforts à l'escalader. Je vis Helmina. Elle était agenouillée, ses yeux étaient rouges à cause des larmes qu'elle avait versées. Elle priait avec ferveur.
Rien n'inspire la piété comme l'amour chaste et désintéressé. Je tombai à genoux moi-même.
La prière est un baume salutaire qui calme l'agitation des sens. Je ne sais combien de temps elle demeura prosternée devant l'humble crucifix de bois noir pendu à la muraille ; enfin elle se leva, ouvrit sa fenêtre, murmura quelques mots inintelligibles, emportés aussitôt par les vents, se retira dans son alcôve, éteignit sa chandelle et se coucha.
Ici je me tais, car jamais langue humaine
ne pourrait décrire ce que j'éprouvais. La plume défigure les sentiments du cœur en voulant les rendre. Elle était à deux pas de moi ! Je n'avais qu'à parler et la fenêtre s'ouvrait, et j'étais reçu dans sa chambre. . . Je ne l'osai ; je craignis de profaner par ma présence le sanctuaire de la jeune vierge, idole de mon cœur.
Je descendis dans la cour, et à la faveirr d'une lueur douteuse, car le ciel s'était un peu éclairci, je m'en retournai chez ma mère qui était fort inquiète de mon retard.
Quinze mois plus tard je repassai, à la même heure, par un temps orageux, sur le même toit, près de la même fenêtre ! le vent mugissait comme autrefois et sifflait en sons lugubres et funèbres à travers les carreaux brisés des mansardes ! j'y ai vu comme autrefois une jeune fille tenant un enfant dans ses bras et agenouillée près du même crucifix, mais ce n'était plus elle.
Alors, cher Deschamps, mes souvenirs s'éveillèrent plus vifs que jamais et je «.pleurai amèrement !
Je partis, le lendemain, avec mon beau-père qui retournait à St. Martin, et qui devait me trouver en passant une place à la ville. Les nuages de la nuit s'étaient dissipés, les vents
^étaient calmés et le soleil se levait brillant audessus des bois.
Quand je traversai le pont du ruisseau, je jetai un coup d'œil avide sur la maison de M. Helvin. Je vis, à la fenêtre de l'appartement supérieur, l'objet de tous mes rêves.
Elle m'avait reconnu, ouvert sa fenêtre, et agitait son mouchoir blanc dans les airs en signe d'adieu.
Je tirai le mien de ma poche et l'agitai de manière à ce que M. Bériau pût attribuer ce mouvement à tout autre usage. Mes yeux étaient secs, mais j'avais des larmes dans le cœur.