‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 16 sur 16 · SOUVENIRS D7UN · texte numérisé non relu

SOUVENIRS D7UN

Vers les trois heures de l'après-midi, le geôlier m'apporta une bouteille de vin et une d'eau de vie. Je pris aussitôt la bouteille d'eau de vie, et en ayant fait sauter le bouchon, je la lui offris. Il la prit et but une assez forte dose.

— Excellente, dit-il, en se léchant la moustache. Il n'y a, dans tout Montréal, que le vieux Thomson capable d'en vendre de pareille.

Je bus à mon tour une couple de gorgées. En effet, dis- je, cette eau de vie est excellente.

Le geôlier, satisfait de mon approbation, se rengorgea avec orgueil. Puis la liqueur lui délia un peu la langue. Il devint plus expansif.

Je profitai de l'occasion pour le faire causer ; je lui demandai comment nous étions de prisonniers en tout, s'il y en avait plusieurs de condamnés à la peine capitale ?

Quand il me quitta, je connaissais le nombre des sentinelles, l'heure de son coucher. Je lui avais demandé si le fleuve était pris ; comment étaient les chemins, puis pour ne pas éveiller ses soupçons, s'il était marié, comment il avait d'enfants, s'il vivait à son aise, &c, &c, &c. il avait répondu à tout avec la plus grande complaisance du monde. Mais ma bouteille était aux trois quarts vide. Il devait m'en rapporter une autre le lendemain avec l'argent que je lui avais donné.

Quand il revint m'apporter mes bouteilles, il passa cette fois deux heures à causer avec moi ; une nouvelle bouteille avait été engloutie dans son insatiable gosier.

— Bon, dis-je, ça donne, et prenant la fiole à la liqueur violette , je versai dix gouttes de son contenu dans la bouteille vierge ; et me jetant sur ma botte de paille, je dormis d'un profond sommeil.

La nuit du lendemain devait décider à jamais de mon sort ; aussi au fur et à mesure que le soleil baissait et approchait, je me sentais saisi de crainte et d'espérance. S'il allait se douter de quelque chose et changer de conduite à mon égard ! J'avais l'esprit torturé de mille angoisses. Et quand la porte roula sur ses gonds je fus sur le point de défaillir. Mais bientôt ma joie fut égale à la crainte que j'avais éprouvée. Car j'aperçus le geôlier qui s'avançait chargé d'un énorme pâté qui fumait encore; c'est, dit-il, en m'abordant, ma femme qui vous envoie cela.

Je lui témoignai une grande joie pour son présent. Dites à votre femme, dis-je, qu'elle est devenue de ce jour, une seconde mère pour moi.

Ma joie et mes dernières paroles émurent le bon geôlier, quand je lui passai la bouteille

où se trouvait le fameux narcotique, il avait des larmes dans les yeux et repoussant ma bouteille : non, mangeons, dit-il, je suis trop triste pour boire.

0 cher Dechamps, vous ne pouvez vous figurer dans quelles terribles angoisses, me plongeait ce refus soudain. Je n'insistai pas, mais coupant le pâté avec le couteau qu'il avait apporté, je le servis et nous nous mîmes à manger. Cependant, s'apercevant que j'étais rêveur et que je ne mangeais pas :

— Qu'avez-vous donc, dit-il, que vous ne mangez pas ?

— J'ai, dis-je, que je ne puis manger, sans mon coup d'appétit et que vous ne voulez pas boire.

— Eh ! que ne le disiez-vous donc plus tôt ; allon^passez-rnoi cette bouteille et buvons. Je ne me le fis pas dire deux fois, je lui présentai la bouteille, et la prenant il la vida au quart. Je fis alors beaucoup d'honneur au pâté, et le geôlier me regardait manger d'un air béat.

Après avoir bien mangé, nous nous mîmes à causer. Mais les premiers bâillements commencèrent à faire leur apparition. Craignant cependant qu'il ne me quittât avant que le narcotique eût produit l'effet désiré, je lui passai de nouveau la bouteille qu'il vida presqu'entièrement.

— Maintenant, dis-je au geôlier, écoutez bien ce que je vais vous dire, ce sont mes derniers souhaits, mes derniers voeux que je vous prie de vouloir rapporter fidèlement à ma pauvre mère, quand je ne serai plus.

— Dites, monsieur, je vous promets au nom de ce que j'ai de plus cher au monde, d'accomplir votre dernière volonté.

Alors je me mis à lui broder une histoire, faite à plaisir, mais je n'étais pas rendu au quart que mon homme ronflait déjà à démolir les murs de mon cachot.

Il était temps d'agir : je courus aussitôt à mon lit et j'y pris la soutane ; puis revenant au gardien, je le dépouillai de ses habits dont je me revêtis à la hâte. Ensuite je l'affublai de ma soutane, l'étendis sur mon lit, pris ses clefs et sortis.

Je traversai le corridor sans renco ntrer personne ; mais en ouvrant la porte qui en fermait l'entrée je me trouvai face à face avec la sentinelle. 0 que le cœur me battit ! Je me penchai aussitôt sur le trou de la serrure et feignis avoir de la peine à en retirer la clef. Dans cette position je tournais le dos à la sentinelle. Enfin celle-ci s'éloigna et je descendis tranquillement Pescalier afin de ne donner aucun soup-

çon. Dans la cour, les ténèbres étaient complètes. Arrivé à la geôle du gardien, j'entrai, afin que -la sentinelle qui se trouvait à dix pieds de moi me prit pour le geôlier. J'en ressortis bientôt avec une bouteille que j'eus la précaution de mettre en évidence, et quand je passai à la sentinelle elle me cria :

— You'll give me a drop, Joe.

— Yes, réponclis-je, d'un ton bref, et je sortis. Une fois dans la rue, je me dirigeai du côté de l'épicier Thompson, puis quand j'eus détourné le coin de la rue, je me précipitai vers le rivage où je trouvai bientôt Camille qui m'attendait blotti près du mur d'enceinte.

— Quoi ! tu as réussi, me dit-il, à t'échapper de la prison ?

— Oui, oui, dis-je, vite, le moindre retard peut me perdre.

Nous sautâmes aussitôt dans la barque et nous nous éloignâmes à force de rames. Une demie heure après nous étions sur l'autre rive.

Durant la traversée, j'avais raconté à Camille toutes les circonstances de mon évasion.

Une fois débarqués, nous lançâmes la barque au courant afin qu'elle n'indiquât pas, dans le cas où nous serions poursuivis, la place où nous avions pris terre.

— Maintenant, dis-je à Camille, où sont les chevaux ?

— Par ici, dit-il. Je le suivis.

Arrivés derrière une vieille 6 table, nous trouvâmes un homme et deux chevaux, et l'ayant payé, nous montâmes en selle et partîmes ventre à terre ! Les chevaux dévorèrent l'espace qui me séparait de la maison paternelle, où en arrivant je trouvai tout le monde sur pieds, la table dressée et le poêle chaud.

Oh ! que ma pauvre mère ressentit de joie à mon arrivée. Elle priait, elle pleurait, elle m'embrassait ! Quel trésor d'amour que celui d'une mère !

— Helmina, dis-je à ma mère; où est Helmina ?

— Elle est couchée, mon enfant, mais il ne serait pas prudent de la réveiller, le docteur dit que la moindre émotion peut l'emporter.

— Mais je ne la verrai donc pas avant de partir, peut-être pour ne plus revenir.

— Je ne dis pas cela, mon enfant, mais il faut la préparer peu à peu à cette entrevue. Tune voudrais pas, n'est-ce pas, être la cause de sa mort.

Comme j'allais répondre à ma mère j'aperçus Helmina dans la porte de la chambre. Elle

nous avait entendus et s'était levée. Elle était là devant nous, blanche comme une morte !

Je courus à elle, et la soulevant dans mes bras, je couvris son front de baisers.

— Comme tu es changée, chère Helmina.

— Oh ! si tu savais combien j'ai souffert, vas, tune serais pas étonné de ma faiblesse ! Que de nuits de tourments, o mon Dieu, j'ai passées depuis que je te savais condamné à mort ! Mais, dit-elle, par quel hazard te trouves-tu donc ici ce soir ! Est-ce bien toi que je vois là, où n'est-ce qu'un fantôme qui me serre dans ses bras ?

— Non, chère Helmina, je suis libre, libre pour t'aimer et ne nous plus séparer.

Elle secoua tristement la tête. Il est trop tard, dit-elle, les angoisses de cette nuit, (car je savais qu'elle devait décider de ton sort) m'ont tuée. Je sens, dit-elle, d'une voix qui faiblissait, que je vais mourir !

— Non, non, ô ma bien-aimée Helmina, tu ne mourras pas !

Elle me jeta un regard d'une tristesse indécible et me passant ses bras autour du cou : Oh ! que je me sens heureuse de pouvoir mourir dans tes bras, me dit-elle. Reçois les derniers baisers de celle qui t'a tant aimé.

— C'est impossible, dis-je, en fondant en

larmes. Oh ! non, tu ne mourras pa3 ! Dieu nous réserve encore de lon^s jours de bonheur. Et puis tu sais bien, chère Helmina, que sans toi, la vie me serait un fardeau insupportable !

Elle ne me répondit pas, mais faisant soudain un nouvel effort, elle me baisa au front, porta la main à son cœur, et laissa retomber sa tête sur mes épaules. Je regardai. Ses beaux yeux s'étaient fermés. Elle était morte.

J'appelai ma mère, de l'eau, dis-je, de l'eau, vite, Helmina se trouve mal.

Ma mère accourut. On lui frotta les tempes avec de l'eau froide, et les mains avec du sel, mais elle ne devait plus se réveiller.

Morte ! morte ! ! î m'écriai-je, et je m'évanouis.

Quand je revins à moi, j'étais couché dans un lit dont les rideaux étaient fermés. Je les entrouvis ; une seule chandelle éclairait le modeste appartement où je me trouvais. Camille dormait auprès de moi, la tête appuyée sur le bord de mon lit. Où suis-je, dis-jé à Camille après l'avoir éveillé ?

— En sûreté, mon ami, vous êtes sauvé- Nous sommes à Rouse's Point.

Alors il se fit jour dans mon cerveau, et tous les événements de cette lamentable nuit se

retracèrent vivement dans mon esprit, et je pleurai amèrement.

Quand j'eus bien pleuré : Par quel hazard, dis-je à Camille, me trouvé-je, en si peu de temps, à huit lieues de la maison paternelle ?

— Après ton évanouissement, cher Hamelin,ne pouvant te tirer de cet état et sentant que dans trois heures au plus on apprendrait ta fuite de la prison, nous t'avons passé des habits de femmes par dessus les tiens, et ayant aussitôt attelé les deux chevaux les plus vigoureux de l'écurie sur un traîneau léger, je suis parti avec toi, laissant ta mère dans l'état le plus déplorable. Une fois en route, je fis courir les pauvres bêtes au risque de les faire crever. Une neige épaisse tombait du ciel, mais il ne faisait pas froid comme il le fait depuis que je suis arrivé, car le vent n'était pas encore changé. Je jetais de temps en temps un coup d'oeil inquiet sur toi, mais la vie semblait t'avoir abandonné, cependant à la chaleur de tes mains et aux faibles battements de ton cœur, on voyait que tu vivais. Arrivé ici, après une course qui avait duré deux heures tout au plus, et durant laquelle je n'avais rencontré aucun être vivant, je suis accouru à cet hôtel dont les habitants furent très surpris de me voir, au milieu de la

nuit, avec un homme inanimé et ne savaient trop s'ils devaient me laisser entrer. Je leur racontai alors en peu de mots ton histoire, et enfin aide de deux hommes vigoureux nous t'avons jeté sur ce lit. Le commis de l'hôtel courut chercher un médecin, qui, après un court examen, nous dit que ce ne serait rien. Tel est, mon cher ami,ce qui s'est passé depuis le moment où tu perdis connaissance.

— Oh ! merci, cher Camille, pour toutes les peines que tu t'es données pour moi. Oh ! si tu savais comme le cœur me fait mal. Pauvre Helmina ! Pauvre Helmina î Ah ! ce n'est pas toi qui es la plus malheureuse. Je sens que la douleur de l'avoir perdue, me suivra jusqu'au tombeau. Et je me remis à pleurer.

Camille, qui savait que ces pleurs me soulageraient, me laissa faire.

Quand j'eus bien pleuré, je me levai et je me fis apporter à déjeuner dans ma chambre. Ensuite je sortis avec Camille, espérant que l'air me ferait du bien. Je passai une partie de l'avant midi à visiter les manufactures et quand je revins je me trouvais beaucoup mieux.

Camille passa le reste de la journée avec moi et ne partit qu'assez tard dans la soirée, me recommandant à son départ de ne pas sortir

seul le soir, me disant que les détectives du gouvernement feraient leur possible pour m'enlever.

Je fus bien vu à Rouse's Point ; c'était à qui me prouverait ses sympathies. Il n'y eut pas jusqu'aux dames qui se payèrent le plaisir de m'envoyer des lettres d'invitation. Je vivais ainsi depuis quatre mois, lorsque un jour, au moment où j'allais me mettre à table pour diner, arriva un courrier du Canada avec une lettre pour moi. Hélas ! cette lettre m'apprenait la mort de ma pauvre mère ; elle n'avait pu, elle non plus, survivre à sa douleur. Mon Dieu ! ma destinée était donc fatale à tous ceux que j'avais aimés. On m'apprenait de plus que je trouverais à la seule et unique banque de Champlain une somme de douze mille francs, prix d'une de mes terres qu'on avait vendue.

Le lendemain, je me rendis au village Champlain et je touchai mon argent.

Quinze jours après, je m'embarquais à bord du vapeur Burlington faisant route pour Whitehall. Le lac Champlain, qui doit son nom à l'immortel fondateur de Québec, dormait dans le calme, étendant à perte de vue devant nous la nappe azurée de ses flots bleus et limpides. Peu après notre départ, il s'éleva une brise

légère qui tempera la chaleur excessive du jour et nous apporta de terre l'odeur suave de3 premières fleurs du printemps. Bientôt le soleil se plongea derrière les montagnes qui, se dorant soudain de ses feux amortis, répandirent sur les flots les réverbérations de leurs cimes. Enfin la nuit tomba et je me couchai.

Le lendemain j'arrivai à Troy d'où je ne repartis que vers les onze heures du soir pour New York où je demeurai plusieurs jours. Cette ville agréablement située sur une baie magnifique, est une des plus florissantes et des plus populeuses de l'Union. Durant les quelques jours que j'y demeurai, je visitai les places publiques, les théâtres, les maisons les plus remarquables de commerce, son Parc-central, plus beau et plus grand, dit-on, que le bois de Boulogne, Brooklyn, séparée de la cité par la rivière de l'Est, dont les eaux sont sans cesse sillonnées de milliers de bateaux et de voiles.

Enfin le 22 de mai, je pris à bord du

Trumbul qui faisait voile pour le Chili. Ce navire, ces voiles, ces cordages, ces matelots au cabestan chantant l'éternel : hourrah, Ah ! ! ! me faisaient oublier ma douleur. Etant partis, nous allâmes jeter l'ancre à quelques kilomètres de la ville. La nuit était tombée sombre et triste. Q

Pas un astre ne brillait au ciel. Mais New York, en revanche, illuminait l'horizon de ses mille lumières. D'un coté, j'entendais le fracas assourdissant de la grande ville, de l'autre, la grande voix des vagues de l'Atlantique qui déferlaient sur la plage.

A onze heures je descendis dans ma cabine et m'endormis en songeant amèrement à tous ceux que le ciel m'avait si cruellement ravis.

A l'aube du jour, lorsque je remontai sur le pont, le navire, sous toutes ses voiles, prenait la pleine mer. Les montagnes disparaissaient au loin dans la brume des vagues ! Le ciel était pur et serein. Le soleil, brillant de tous ses feux, faisait étinceler les flots de la mer qui commençait à onduler sous le souffle du vent frais qui venait de terre. Cependant le roulis me força bientôt de redescendre dans ma cabine où je me couchai ; mais vers les six heures du soir la mer s' étant calmée, je remontai de nouveau sur le pont où je trouvai tout l'équipage qui, couché le long des bastingages, fumait et causait. Toutes les cotes avaient disparu, nous n'apercevions plus que le ciel et l'eau. Notre navire qui était, aux dires du capitaine, l'un des meilleurs voiliers, se balançait majestueusement sur le dos écumant des grandes vagues comme un aigle qui se repose

dans les airs sur ses grandes ailes qui paraissent immobiles. Rien n'est beau et grand comme la mer. La mer, c'est l'image de l'infini ; c'est le séjour des pensées profondes. L'ame se perd dans son immensité. Séparée du reste des mortels, la créature s'y sent plus près du Créateur. A cette heure, le soleil, ce roi brillant du jour, touchait l'humide horizon ; son disque, à demi plongé dans l'onde amèfe, ressemblait à un nageur vacillant sur les vagues.

Teu de temps après son coucher, la lune se leva, argentant de sa douce et pâle lumière les déserts incommensurables de l'Océan. Rien n'est doux et mélancolique comme une nuit sur mer, lorsque le ciel est serein, que la lune brille et que des milliers d'étoiles parsèment la voûte céleste. Ces millions de flambeaux étincelants de la nuit que reflètent les flots de la mer nous jettent dans de douces illusions ; on croirait louvoyer entre deux firmaments. La nuit est l'heure du silence et au milieu de ce silence solennel qui n'est interrompu que par le clapotement des vagues qui se brisent à la proue, et le murmure plaintif du vent dans les cordages, l'âme se sent bercer d'extases et de rêveries. Le cœur s'épand, l'œil se dilate, l'imagination s'agrandit et l'esprit est tout étonné de parcourir des régions jus-

qu'alors inconnues. La mer comme le désert est la plus haute expression du génie créateur. La mer et le désert sont l'image de l'infini ; le regard de Dieu peut seul en mesurer l'étendue; l'homme s'y sent atome, mais l'esprit s'y élève ; ses pensées y prennent l'essor vers des régions étherées, il balbutie, et ses balbutiements atteignent les proportions colossales de l'infini ; il chante, et sa lyre résonne des notes d'une harmonie céleste. Enfin la mer représente inépuisablement tous les drames de l'homme, tous les mouvements de son âme, ses joies, ses fêtes, ses douleurs, ses tristesses, ses rêveries, ses intimités, ses tendresses, ses effusions, ses piétés, ses extases î

Vingt jours après notre départ de New York, une terrible tempête nous assaillit sur les côtes du Brésil. Nous avions eu, depuis trois jours, un calme plat et une pluie fine poussée par le vent d'ouest. Sur le soir du troisième jour, il se fit au couchant une large trouée dans le ciel, comme si une main puissante eût déchiré les nuages, et soudain un vent violent se déchaîna sur les flots. La mer s'agita, se souleva, mugit et écuma ; les vents sifflaient horriblement dans les cordages ; les grandes vergues furent brisées et emportées par le tourbillon ; le mât d'artimon

et le mât de misène se rompirent ; le gouvernail se brisa et le navire roula à la merci des vents et des flots.

Tout l'équipage était plongé dans un morne désespoir. Les femmes faisaient retentir l'air de leurs lamentations. La nuit était des plus sombres. Quelques éclairs illuminaient seuls de temps en temps l'immensité des plaines liquides.

Nous étions chargés d'eau de vie. Quelques barriques, détachées des autres, faisaient dans la cale un bruit épouvantable. A ce vacarme se mêlaient le bris des verres et des carafes, le roulement assourdissant des malles, des tables et des autres effets libres. Ajoutez à cette musique infernale, les jurements du capitaine, le cri des matelots, les hurlements des femmes et des enfants j et pour accompagnement, la grande voix des éléments irrités, et vous aurez à peu près une idée du drame terrible qui se jouait à bord, au milieu des ténèbres et de la tempête.

Quelle nuit d'angoisses mortelles je passai ! Ah ! que je regrettais la paisible maison de mon père, l'innocente et douce société de nos païsans et le clocher de mon village !

Le lendemain vers cinq heures, le vent tomba ; comme un acteur épuisé, la mer se calma. Tout l'équipage reprit peu à peu courage pour être Q2

replongé bientôt dans le plus affreux désespoir. Au moment où chacun se disposait à prendre un peu de nourriture pour se remettre des fatigues de la nuit, on nous annonça qu'une voie d'eau venait de se faire dans la cale. Alors nouveaux cris, nouvelles larmes : On fit jouer es pompes toute la journée, mais l'eau montait toujours. La nuit arriva encore plus horrible que la veille. A neuf heures, il y avait sept pieds d'eau dans la cale. Le capitaine commanda alors de jeter la cargaison à la mer. Pour moi je recommandai mon âme à Dieu, puis ayant fait un éternel adieu à mes amis du Canada, et avalé une demi bouteille d'eau de vie, je me jetai épuise sur mon lit et le sommeil m'ôta bientôt, avec la conscience du danger, l'idée de mes malheurs.

Lorsque je me réveillai, il y avait six pouces d'eau clans ma cabine. Le plus profond silence régnait dans le navire. Est-ce que tout le monde dort, me dis-je, tandis que nous sommes sur le point de sombrer ? Je sautai aussitôt hors de mon lit, et je courus sur le pont. Personne ! je me précipitai à la chambre du capitaine, je la trouvai vide ; j'entrai dans celle du second : Rien ! Je revins sur le pont, les chaloupes avaient disparu. Mon malheur m'était

révèle. On m'avait abandonné ! Je m'affaissai sur le pont et je pleurai ! Quand je me relevai, je jetai un regard sur la mer que j'avais oubliée dans mon désespoir. 0 joie inexprimable ! j'aperçus alors à une demi lieu tout au plus une île contre laquelle la marée poussait le navire.

Une idée subite me traversa le cerveau ; je courus à la chambre du charpentier où je trouvai tout ce qu'il me fallait pour la mettre à exécution. Une scie, une hache, un marteau, des clous, enfin tout ce dont j'avais besoin pour construire un radeau.

Je remontai aussitôt avec ces objets, plus précieux alors pour moi que tous les trésors de l'univers. La tempête avait jeté sur le pont les deux bouts de mat de misène et du mat d'artimon. Je les débarrassai aussitôt de leurs cordages et les éloignant parallèlement de cinq pieds, je les liai à deux traverses. Ceci fait, je les couvris de bons madriers que je clouai avec des clous de cinq pouces. Au bout d'une heure j'avais un radeau solide et capable de porter dix hommes.

Je me jetai à genoux et je remerciai Dieu ; puis je redescendis dans la cuisine ; là je trouvai deux jambons, un demi baril de biscuits, un sac

de farine, un baril d'eau-de-vie, un baril de vin, des assiettes, des couteaux, des cuillers, enfin toute une batterie de cuisine.

Après de longs efforts, je parvins à monter tous ces objets sur le pont où je les attachai solidement sur mon radeau, ainsi que ma malle de voyage et ma carabine.

Durant mon travail, le navire s'était approché à deux encablures de la plage que j'apercevais douce et unie.

Tout-à-coup le navire donna sur un bas fonds, la secousse fut si violente que je fus renversé sur le pont.

Lorsque je me relevai, le navire sombrait et je sautai promptement sur mon radeau, attendant le dénouement avec crainte. Enfin il disparut sans moi, et je vis, le cœur rempli d'une joie indicible, mon radeau flotter sur les flots, et la brise le pousser mollement sur la plage, où dix minutes après j'abordais avec toutes mes richesses.

Je passai le reste du jour à porter ou rouler ces objets sur la côte, remettant au lendemain le projet de visiter mon île, dont les forets se déroulaient à perte de vue.

Je me fis, au moyen de mes barils et des planches de mon radeau une cabane pour la nuit.

J'y apportai les voiles ou plutôt les morceaux de voiles qui avaient échappé au naufrage, et je m'en fis un lit sinon moelleux, du moins passable ; d'ailleurs les souffrances et les fatigues que j'avais éprouvées sur mer m'auraient fait prendre des roseaux pour de la plume et jamais sommeil ne fut plus profond que celui que je goûtai durant cette nuit.

Le lendemain, dès que le soleil eût franchi les bornes de la nuit, je pris mon fusil et je gagnai la forêt d'où je revins peu de temps après avec deux perdrix et trois bécassines que j'avais tuées. Je fis aussitôt du feu avec les allumettes que j'avais sauvées du naufrage, et je les fis cuire sous les cendres. Mon déjeuner fut excellent. Ensuite je fumai une pipe, et reprenant mon fusil, je m'enfonçai dans la foret avec l'intention de la traverser et de faire le tour de mon île. Après deux heures de marche j'arrivai soudain en face de la mer dont les flots bleus et calmes venaient mourir sur la plage. Arrivé au rivage, je me dirigeai vers le couchant. Je marchai jusqu'au soir. La nuit arrivée, je montai clans un chêne touffu et je m'y reposai jusqu'au retour du soleil.

Dès qu'il fut levé, je mangeai quelques fruits secs et je continuai mon voyage. Enfin vers

deux heures de l'après midi j'arrivai à ma cabane, couvainçu que mon île était inhabitée et qu'elle ne renfermait aucun animal carnassier.

Le jour suivant, dans l'espérance d'attirer les regards de mon coté, dans le cas où quelque navire viendrait à passer dans ces parages, je montai au haut d'un arbre fort haut et j'attachai à son sommet un long morceau de voile, puis en descendant je sciai toutes les branches jusqu'au pied, ce qui me faisait un mât magnifique.

Tous les matins je montais dans un arbre, armé de ma lunette, et j'explorais la mer. Je passais ainsi de longues heures mais comme aucune voile ne paraissait à l'horizon, je redescendais triste et abattu, et je regagnais ma cabane où je passais le reste du jour à lire ou à écrire.

Six mois s'écoulèrent ainsi sans apporter aucun changement dans ma destinée. Mais un jour que je revenais d'une longue chasse à travers les bois, mon oreille fut soudain frappée de bruits inaccoutumés. Ces bruits ressemblaient à des voix humaines et je sentais palpiter mon cœur au désir de voir enfin de mes semblables. Oh ! vous ne savez pas, vous qui avez toujours vécu au milieu de la société, tout ce qu'il y a

de douloureux de ne pouvoir communiquer ses pensées, ses impressions, ses joies ou ses douleurs à quelqu'un qui vous comprenne !

Je courus à la lisière du bois. Les voix continuaient de se faire entendre, mais je ne voyais personne. Je m'avançai en rampant, jusqu'au sommet de la falaise, un buisson me cachait le visage. J'en écartai les branches avec précaution. Tout-iVcoup, j'aperçois, 0 surprise ! 0 bonheur ! une douzaine d'hommes assis sur l'herbe verte autour de mes barils et causant avec animation. J'étais, sans doute, le sujet de cette conversation.

La distance qui me séparait d'eux m'empêchait d'entendre leur langage et de savoir de quelle nation ils étaient. Mais je voyais bien à leur costume et au teint de leur visage que c'était des matelots européens.

Une barque était amarée au rivage, et un trois-mdts se balançait majestueusement sur les flots à une demi lieue environ de la cote.

Je m'avançai de nouveau, en m'effaçant derrière chaque aspérité de terrain, jusqu'à une portée de pistolet de ma cabane. 0 alors, cher Deschamps, la joie que je ressentis est inexprimable ! Car ces hommes, c'était des Français, c'est-à-dire, des amis, des frères.

Je me levai aussitôt, et me précipitai au devant d'eux.

A ma vue, tous se levèrent et m'accueillirent avec des marques visibles d'intérêt et de sympathie. Mais aux premières paroles que j'articulai, cette sympathie se changea soudain en la plus folle démonstration de joie et d'amitié ; on me faisait mille questions . . De quel pays êtesvous ? Comment avez-vous fait naufrage ? A bord de quel navire étiez-vous ? Quel était le nom du capitaine? Où alliez-vous, &c, &c.

Je répondis à tout ce flux de questions, du mieux qu'il me fut possible. Quand je leur eus appris que Santiago était le but de mon voyage, tous s'écrièrent à la fois : bravos î bravos ! bravissimos ! C'est là que nous allons nous aussi, mon pays, et nous ferons route ensemble.

Aussitôt tous ces braves gens se mirent à porter mes effets dans la barque, vingt minutes après nous arrivions à bord de la Pucelle dont le capitaine, homme instruit et aux manières distinguées, me reçut avec bonté. Il me fit manger à sa table tout le long du voyage.

Enfin, après un mois d'une navigation rapide et heureuse, nous débarquâmes à Santiago.

Quelques jours après mon arrivée, je résolus de passer ma vie à faire la chasse sur les Cordil-

lières. Et j'eus bientôt sujet de me réjouir du genre de vie que j'avais choisi, car non-seulement cette occupation me fournissait des moyens d'existence sans trop de travail, mais il me procurait encore l'avantage de me trouver seul avec je ne sais quel fantôme de mes rêves évanouis, et de respirer ici sur ces montagnes un air frais et pur. C'est ainsi, cher Deschamps, que je vivais depuis cinq ans, retiré du reste des hommes, quand j'eus le bonheur de vous rencontrer sur les Andes. Et maintenant, cher ami, me dit-il, vous connaissez par quelles suites de circonstances malheureuses, je me trouve en ces lieux, loin du ciel qui m'a vu naître et de tous ceux que j'ai aimés !

Il soupira et se tut.

Nous étions alors arrivés sur les bords de l'Amazone, dont les flots paisibles et unis comme un miroir, représentaient les sites fantastiques et pittoresques de ses rives.

Le village des Zumas apparaissait dans le lointain, se confondant avec les rayons dorés du soleil couchant.

Les Zumas.

Nous pressâmes le pas de nos coursiers, et une demi heure après, nous entrâmes dans le village des Zumas qui, étonnés de voir arriver des blancs

dans leurs tribus, accoururent en foule sur notre passage, dans l'attitude la plus provoquante.

Nous fîmes signe à l'un des chefs, que nous reconnûmes facilement au grand nombre de plumes de différentes couleurs qui ornaient sa tête, que nous voulions lui parler.

Quand il se fut approché de nous : Grand chef, lui dit Hamelin en langue indienne, nous sommes des étrangers de bien loin par de là le3 mers. Nous venons chez vous passer quelque temps et visiter votre tribu, dans l'intention d'échanger avec les tiens quelques-unes des marchandises de notre pays. Puisse le Grand Manitou t'inspirer à notre égard des idées de justice et d'équité !

— Nous n'avons qu'à faire de tes richesses, dit le chef d'un ton irrité. La nature nous donne ici sans peine et sans travail tout ce dont nou3 avons besoin. Les blancs sont des traîtres qui ont massacré beaucoup des nôtres et avec lesquels nous ne voulons avoir aucun rapport quelconque. Ainsi, poursuivit-il, il eût été plus sage pour vous de demeurer dans votre pays, car demain vous servirez tous deux de nourriture aux guerriers de ma tribu. Sur ce, il fit signe à ses Zumas de nous arrêter.

Quatre hommes à figures de démons, s'avan-

cèrent aussitôt vers nous, et nous renversant de nos chevaux, nous lièrent les mains et les pieds.

Nous les avions laissés faire sans opposer la moindre résistance. Quand nous fûmes liés :

— Chef, dit Hamelin, est-ce ainsi que vous traitez ceux qui ont sauvé la vie à un guerrier de votre tribu, que le3 Espagnols allaient massacrer ?

— Prouve ce que tu dis, répliqua l'Indien. Mais prends garde de nous tromper, car si tu nou3 trompes, tu mourras avec ton compagnon, de la mort la plus cruelle.

— Tiens, dit Hamelin, tirant de sa poche, un os sur lequel étaient représentées quelques figures grossières, connais-tu ce nactas (c'est ainsi que les Indiens de cette tribu appellent leurs amulettes.)

— Oui, continua le chef d'un ton radouci, mais tu peux l'avoir dérobé à quelques guerriers de notre tribu.

— Chef, connais-tu Oranuco ?

—Oui.

— Et bien envoie-le chercher — tu verras si ce que je dis est vrai.

Aussitôt il fit signe à un jeune Indien qui se trouvait auprès de lui et qui portait lui aussi quelques plumes sur la nuque. C'était son fils.

Ce jeune homme n'eut pas plutôt reçu cet ordre 9 qu'il partit comme une flèche et disparut.

Vingt minutes après, deux Indiens, un vieillard et son fils, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, apparurent devant le chef.

— Connais-tu cet homme, Oranuco, dit celui-ci, g'adressant au plus jeune des deux Indiens ?

L'Indien, à qui le chef avait adressé cesparoles, ne nous avait pas remarqués — se tournan alors de notre côté, et reconnaissant Hamelin, il poussa un grani cri, se précipita à ses genoux, les étreignit entre ses bras et les couvrit de baisers.

Puis se retournant vers le chef.

— Cet homme blanc, dit-il, est mon frère, car il m'a sauvé la vie. Je lui ai promis que si jamais il lui prenait fantaisie de venir dans notre tribu, il serait l'ami des Zumas.

— C'est bien, dit le chef. Déliez cet homme blanc et son compagnon et puisqu'il t'a sauvé la vie, je veux qu'il soit traité en frère — et venant à nous il nous tendit la main et ajouta : Ah ! si toutes les peaux blanches étaient comme vous, nous n'en serions pas aujourd'hui réduits à nous garder nait et jour contre leur méchanceté.

A ces paroles du chef, toutes ces figures, un instant auparavant sombres et respirant la ven-

geance, se déridèrent subitement, et nous conduisirent en triomphe jusqu'à la case d'Oranuco.

Cette case, comme toutes celles de cette tribu, était de forme circulaire, construite en terre cuite et couverte de peaux de jagouar3. L'intérieur en était également couvert de la peau de3 mêmes animaux. Des arcs de noyers et des flèches empoisonnées pendaient à la muraille.

Etant entrés, nous nous étendîmes par terre à la façon des Indiens, les jambe3 croisses sous nos genoux. Alors Oranuco nous apporta à boire une espèce de bière de maïs fermenté assez agréable au goût. Pendant ce temp3-li les femmes étaient sorties pour nous préparer à souper. Chez les Indiens la cuisine se fait toujours en plein vent. Une heure après, elles revinrent avec un grand plat de bois rempli de poissons rôtis et jaunes comme de l'or et de viande de peccari cuite sous les cendres.

Ainsi préparée, cette viande ne le cèle nullement, par son goût et par sa saveur, à celle de nos meilleurs porcs frais. Deux jeunes filles les suivaient chargées de bananes et d'ananas.

Les deux Indiens se couchèrent, à la façon des anciens Romains, et le repas commença.

Le repas, chez ces peuples, s'y fait toujours dans le plus grand silence, et si quelquefois l'on

y parle ce n'est que pour apprécier la qualité des mets servis.

A près le souper les Indiens nous racontèrent leurs exploits guerriers — nous montrèrent plusieurs chevelures de la tête d'ennemis qu'ils avaient tués dans divers combats et nous dirent que la guerre était sur le point de se rallumer avec les Aroncans, peuple farouche et intrépide* Puis nous nous couchâmes.

Le lendemain, quand nous nous levâmes, toute la famille était déjà debout, et se préparait pour une grande partie de pêche au lac du brochet. Déjà les femmes étaient allées chercher les cheyaux et les hommes attendaient, en fumant leurs calumets.

Chez les Indiens, les femmes y sont soumises aux plu3 durs travaux : Ce sont elles qui ensemencent les terres, récoltent les fruits, filent la laine ; elles tissent les étoffes et les tapis ; elles préparent les teintures ; elles cousent le3 vêtements ; elle3 pansent les bestiaux ; elles portent des fardeaux ; elles font tout, enfin. Quand l'homme a labouré son champ, il passe sa vie à cheval, à faire la chasse ou la guerre.

Une tunique qui ferme au col et descend jusqu'au dessous des genoux ; une mantille de soie ' écarlate serrée à la taille, à l'aide d'une cein-

ture à boucle d'argent ; un bandeau de laine rouge sur le front ; des verroteries dans les cheveux ; de grossiers bijoux d'argent à profusion, au cou et aux mains, et le3 pieds nus, voilà la toilette de la femme chez les Zuma3.

Le Zumas n'a pas de tente, mais une case, où il naît, où il meurt, à moins que la guerre ne le force d'émigrer; ses troupeaux vaguent en liberté, et il fait irruption au milieu d'eux quand il a besoin de viande ou de laine. Son cheval, il le choisit tout développé et dans toute sa force, au milieu d'une bande de chevaux sauvages, galopant dans les herbages des Llanos, et il le dompte. Puis il voyage, il chasse, il va en guerre, tandis que sa femme demeure assise au foyer. Le Zumas est stable, chasseur et guerrier.

Une lance, longue de 15 pieds, et formée d'un morceau de coleni, arbuste de la plaine, est son arme de prédilection ; elle est armée d'un fer pointu, trè3 mince et très flexible, le plus souvent empoisonnée, et est douée d'une sorte d'élasticité assez grande pour enlever un cavalier de dessus la selle, quand elle est maniée adroitement.

A notre vue les Indiens nous annoncèrent cette partie de pêche et nous demandèrent si nous voulions en être. Nous leur répondîmes affir-

mativement et notre réponse parut leur causer un grand plaisir, car ils se levèrent aussitôt et nous apportèrent deux lignes toutes neuves et faites de nerfs de requins.

Nous partîmes au lever du soleil. Une forte ondée était tombée pendant la nuit et toute la campagne était fraîche et verdoyante. Des milliers d'oiseaux inconnus animaient toutes les forêts d'alentour du cri joyeux de leur3 chants. La brise soulevait sur son passage à travers cette nature vierge et fleurie, un arôme que nous aspirions avec délice. Le fleuve des Amazones, reflétait dans ses ondes limpides, les rayons du soleil et brillait comme une lame d'argent sortant des creusets de l'atelier.

Nous côtoyions ces rives humides sur un sable fin, dur et doré.

Après deux heures de marche à travers ce pays enchanté, nous arrivâmes sur le bord d'une colline au pied de laquelle dormait un beau petit lac d'environ douze arpents de diamètre et dont les eaux brillantes comme du crystal nous permettaient de voir à une trè3-grande profondeur.

Un rocher couvert de nopals et de sycomores s'avançait à trois arpents dans le large. C'est là que nous allâmes nous placer pour faire la pêche.

Dès que nos lignes furent lancées à l'eau, le poi33on se mit à mordre et si gloutonnement qu'aussitôt jetées il fallait le3 retirer, amenant sur la côte tout frétillant, tantôt un doré, tantôt une truite, tantôt un brochet.

A midi nous en avions pris au-dessus de trois cents. Alors sur un signe des Indiens, la pêche cessa, et le3 femmes descendant jusqu'au rivage, se mirent à le3 nettoyer.

Tandis qu'elles se livraient à ce travail, les deux Indiens nous conduisirent sur une petit© colline, située à une quinzaine d'arpents du lac où aussitôt qu'ils y furent arrivé3, ils se mirent à creuser la terre avec leurs tomohack3.

Hamelin et moi les regardions faire tout étonnés, car nous ne pouvions nous imaginer pourquoi ils fouillaient ainsi le sol. Mais nous ne fûmes pas longtemps dans cet état d'incertitude, car soudain, Oranuco se baissa, ramassa un objet d'un noir brillant, et s'avançant ver3 nous.

— Voilà, dit-il, une des ces pierres que vous autres blancs estimez tant.

— Quoi ! des diamants, m'écriai-je ?

— Oui, regardez, nous dit l'Indien.

— Mais non, vous vou3 trompez, Oranuco, le diamant n'a pa3 cette couleur.

Aussitôt il tira de sa poche une petite fiole et la débouchant avec beaucoup de précaution, il versa quelques gouttes de son contenu sur cette pierre ; soudain une tache plus brillante que le crystal apparut à nos yeux. Nous la prîmes ; nous l'examinâmes ; c'était du diamant.

Oranuco nous enseigna à quel signe le reconnaître, et nous nous mîmes à l'œuvre. Nous en eûmes bientôt trouvé une vingtaine et nous fussions retournés archi-millionnaires à la case des Zumas, si des cris aigus et venant du rivage n'eussent à ce moment fait diversion à nos travaux.

Nous nous précipitâmes aussitôt vers le lac. Là il se passait une scène singulière. Huit Espagnols, dont les chevaux paissaient l'herbe à quelque distance, avaient percé de leurs lances deux des malheureuses Indiennes, et tenaient les deux plus jeunes par les cheveux.

— Vengeance, s'écria Oranuco, en saisissant son fusil, vengeance ! et il s'élança au secours de ses deux sœurs. Nous le suivîmes de près.

Arrivés sur la côte, nous fîmes feu et un Espagnol roula sur le sable.

Les sept autres Espagnols, nous apercevant, et voyant tomber l'un des leurs, sautèrent furieux sur leurs chevaux et s'avancèrent sur nous avec la rapidité d'une flèche.

Tout ceci fut fait si promptement que nous n'eûmes pas le temps de recharger no3 armes.

— Ici, vite, nous dit Oranuco, en escaladant un rocher sur lequel nous nou3 arré tâmes.

Les Espagnols étaient arrivés au pied : sentant qu'il ne fallait pas nou3 donner le temps de recharger, ils sautèrent à terre et s'avancèrent sur nou3 au pas de charge.

Nous les attendions avec nos tomohaçks, bien décidés de mourir plutôt que de céder un pouce de terrain.

Le combat s'engagea donc avec impétuosité de part et d'autre.

Au premier choc, j'abattis un Espagnol d'un coup de crosse de fusil. Le coup avait porté à la tête. La cervelle inondait son visage. Il tomba sur le père d' Oranuco percé d'un coup de lance au côté.

A la vue de son père mort, Oranuco se précipita sur le meurtrier de son père, et du tranchant de son tomohack lui trancha l'artère du cou.

Nous demeurions trois contre cinq. Les forces n'étaient pas égales, cependant malgré notre infériorité, nous leur eussions résisté avec avantage, nous eussions combattu à armes égales, mais les longues lances des Espagnols avaient une grande supériorité sur nos tomohaçks.

Nous nous battîmes néanmoins en désespérés. Le combat fut long et acharne, et se serait probablement prolongé jusqu'à la nuit si, à ce moment, un accident fatal ne fut venu mettre fin au oombat en nous forçant de fuir.

Le rocher sur lequel nous combattions était couvert d'une moussse épaisse, sous cette mousse se trouvait une crevasse de deux ou trois pieds de profondeur. Or, au moment où Hamelin, assiégé par deux Espagnols, retraitait, en combattant, soudain la terre manqua sous ses pieds «t il tomba percé d'un coup de lance.

A cette vue Oranuco, sentant que nous ne pourrions résister plus longtemps, s'élança au pied du rocher, et moi je me précipitai dans le lac, plongeant et nageant entre deux eaux jusqu'à un bouquet de joncs qui se trouvait à un arpent du rocher.

De cette place, je pouvais tout voir sans être vu. Sortant la tête au-dessus de l'eau pour respirer, j'aperçus Oranuco qui fuyait à cheval, poursuivi par les Espagnols qui m'avaient crus noyés.

Lorsque j'eus vu les Espagnols et Oranuco, disparaître dans le lointain au milieu du tourbillon de poussière que soulevaient les pieds de leurs chevaux, je gagnai aussitôt la rive, afin de

porter secours à Hamelin s'il en était encore temps. Je le trouvai baigné dans son sang ; une balle lui avait traversé la poitrine, je mis la main sur son cœur, il battait encore. Je courus chercher de l'eau et lui lavai le visage, puis je lui fit glisser quelques gouttes de vin entre ses lèvres entr'ouvertes.

Il donna bientôt des signes de vie, et ses yeux s'ouvrirent.

— Ah ! me dit-il, c'est fini, cher Deschamps, je vais trouver bientôt la fin de toutes mes douleurs.

Il tira de son sein son portrait et me le donna en disant :

— Tiens, cher Deschamps, prends ceci en souvenir de moi.

Je pleurais comme un enfant.

— Voici, continua- t-il, un médaillon : ce sont les cheveux de ma pauvre mère et ceux d'Helmina. Quand je serai mort tu les déposeras sur ce cœur qui les a tant aimées.

Ces efforts l'avaient épuisé ; sa voix faiblissait ; je lui donnai un peu de vin. Ce cordial le ranima.

— Cher Deschamps, reprit-il, quand tu seras de retour dans ma patrie, tu diras à ma cousine Cécile, si elle vit encore, que je suis mort en pro-

nonçant son nom et celui d'Helmina. Tu lui diras que je lui lègue la terre qui me reste. Et toi, cher Deschamps, serre-moi la main que je te dise le dernier adieu !

Je la pris et je la portai à mes lèvres. Il tomba alors dans une espèce d'extase. Ses yeux plongeaient dans l'azur du ciel. Oh ! murmura-til en tendant la main, la voilà qui vient me chercher ; Oh ! qu'elle est belle, mon Hel . . mi. . na ! ! ! 0 Jésus !

En prononçant ces dernières paroles, un sourire angélique effleurait ses lèvres. Je me penchai pour lui donner le baiser d'adieu ! il était mort î ! ! ! !

Alors, de peur que les Espagnols ne revinssent, je chargeai mon malheureux ami sur mes épaules et je me dirigeai vers la forêt : Quand j'y entrai le soleil allait se coucher, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois, une demi-heure aprÔ3 j'arrivai sur les bords sablonneux d'une petite rivière calme et profonde, je déposai Hamelin sur ce sable éblouissant de blancheur, j'allai ensuite cueillir de la mousse verte dont j'en fis un lit funèbre à mon ami, je passai la nuit en prière auprès de ses restes mortels et le matin à l'aurore je creusai dans le sable avec mon tomohack une fausse et je l'y couchai. Ces devoirs accom-

plis je gravai sur une pierre avec la pointe de mon poignard l'épi taphe suivante :

" 0 vous, qui passez dans ces lieux, priez pour un infortuné qui mourut assassiné loin de sa patrie. Il fut forcé de s'exiler pour avoir voulu affranchir son pays de l'esclavage.

0 mes bien-aimés compatriotes, fuyez les séditions ; soutenez vos droits, cela est juste, mais soutenez-les par des moyens qui ne vous mettent pa3 dans la triste alternative de choisir entre la mort et l'exil. Ne vous laissez jamais entraîner par les discours incendiaires d'orateurs qui cherchent moins votre bonheur que le moyen de s'élever aux honneurs en se servant de vous comme de marchepieds. Fuyez donc la révolte, car la rébellion conduit à l'exil ou à l'échafaud. "

Fin.

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