‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 15 sur 16 · MON BIEN AIMÉ ET MALHEUREUX IÎAMELIN · texte numérisé non relu

MON BIEN AIMÉ ET MALHEUREUX IÎAMELIN

Fuis ! fuis ! le plus grand danger te menace ! Et dire, ô mon Dieu, que c'est moi qui suis la cause involontaire de tous les malheurs qui vont fondre sur toi ! Cette pensée torture mon cœur ! oui, fuis, cher ami, car une de tes lettres a disparu de mon secrétaire, et à l'heure qu'il est, cette lettre est probablement entre les mains de tes ennemis qui ne manqueront pas de s'en servir pour découvrir ta retraite et t'arrêter. Mon Dieu ! que je suis malheureuse ! Pourquoi ne l'aije pas brûlée aussitôt. Regrets superflus ! le mal est fait. Mais qui se serait jamais imaginé qu'il y eût ici-bas, des hommes assez bas, assez

vils, assez lâches pour venir dévaliser une jeune fille ? 0 mon ami, je te demande pardon à genoux pour tous les maux que je vais te causer. Si tu voyais mon pauvre cœur comme il saigne, tu m'en voudrais moins I Que ne puis-je partager tes malheurs ! Avec quelle joie je me dévouerais : Mais je suis impuissante à pouvoir te soulager, et j'en ai le cœur brisé ! Fuis, ô mon bien aimé, fuis ! ma pensée te suivra dans l'exil, et ici mes prières s'élèveront sans cesse vers le ciel pour lui demander la fin de tes souffrances.

Adieu ! ô mon ami, aie foi en la divine Providence. Elle dissipera tôt ou tard les nuages qui aujourd'hui, assombrissent notre ciel et peutêtre, aurons-nous encore des jours de sérénité et de bonheur.

Helmina, Cette lettre me plongea dans le plus affreux désespoir.

Te laisser, ô mon Helmina, lui répondis-je aussitôt, non jamais ! Mille morts plutôt que la vie sans toi ! Et puis peut-être nous effrayonsnous à tort ou au moins pour peu de chose, car après tout, je ne suis pas plus coupable que ceux qui ont combattu à mes côtés, et qui sont revenus de la prison dans leurs familles. Ainsi donc, chère Helmina, je suis décidé à laisser les évè-

lents suivre leurs cours. Loin de toi, vois-tu, je ne pourrais supporter la vie ! je préfère cette lueur d'espérance qui vient de traverser mon esprit à l'exil sans toi. Si je dois mourir, au moins mes regards pourront encore se porter avant de mourir vers les lieux que tu habites. Adieu! chère Ilelmina, prie, pour celui qui t'aime, cette Providence entre les mains de laquelle il confie son sort.

Hamelin.

Trois jours après, notre maison fut soudain environnée de soldats. Ne pouvant plus supporter cette vie de tortures et d'angoisses, je me livrai. Le soir j'étais écroué à la prison de Montréal.

On m'avait jeté dans un cachot sombre et humide, une botte de paille dans un coin me servait de lit. Je m'y affaissai, l'esprit accablé de sombres réflexions.

Le lendemain, quand le guichetier vint m'apporter ma triste nourriture et une cruche d'eau, je lui demandai s'il ne pourrait pas me procurer de l'encre et une plume.

Il me regarda avec surprise, une pitié sincère se peignit dans ses yeux. Il fut ému de mes malheurs et de ma jeunesse. Ces émotions sont assez rares chez les guichetiers. Ce

vous demandez là, jeune homme, me dit-il, est contre les ordres que j'ai reçus ; cependant je tâcherai de vous en procurer.

Le soir du même jour, il m'apporta le papier et l'encre que je lui avais demandés, puis s'étant assis auprès de moi, il tira de dessous sa veste une caniste en ferblanc à demi remplie de vin et un pâté de mouton, et me le» donna, disant que c'était sa femme qui me les envoyait.

— Vous direz à Madame votre femme, dis-je, que je ne sais trop comment lui prouver ma reconnaissance, car ici je ne possède pas un liarcL

— Chut ! chut ! dit-il, ma femme fait le bien pour le bien, et non pour en avoir des récompenses. Mais, dites-moi, jeune homme, pourquoi vous a-t-on arrêté !

Alors je lui racontai fidèlement tout ce que j'avais fait. Quand j'eus fini, il secoua tristement la tête et me quitta.

Aussitôt qu'il fut parti, j'écrivis sur mes genoux à Helmina, les lignes suivantes : Chère et bien aimée Helmina,

Mes pressentiments du lac se vérifient, je suis tombé comme la colombe dans les serres cruelles de l'épervier, et qui sait si jamais nous nous reverrons. Mes juges sont loin d'être tendres. Aussi redouté-je leurs jugements.

Oh ! Helmina, je ne crains nullement la mort. Je l'ai déjà affrontée sur le champ de bataille. Ma plus grande douleur c'est de te laisser ! 0 fatalité ! sans cette maudite révolution, nous serions encore heureux. Que ne suis-je mort à tes pieds au fond de ma barque ! Oh ! que cette mort m'eût été douce ! Mais que me reste-t-il maintenant en perspective ? la mort ou l'exil, et l'exil sans toi, c'est encore la mort !

Chère Helmina, j'ai une grâce à te demander, c'est de dire à ma mère qu'elle tâche de me faire parvenir, mais avec toutes les précautions possibles, un peu d'argent et surtout, une petite fiole remplie d'une liqueur violette, laquelle se trouve dans le tiroir de mon secrétaire. Dis-lui que cette fiole est ma dernière planche de salut si je suis condamné, et qu'elle n'ait rien à redouter en me l'envoyant ; cette fiole est un secret que j'ai dérobé à la science et dont je veux faire l'essai sur mon guichetier. Xe m'oublie pas, car cet oubli pourrait me causer la mort. Adieu ! adieu ! Ah î que j'ai de larmes dans le coeur en te faisant cet adieu ! Défie-toi de Moïse Roulo ; c'est un traître.

Brûle cette lettre qui serait ma perte si elle tombait entre les mains de mes ennemis.

Un ami malheureux.

Le lendemain, quand le guichetier entra dans mon cachot, je lui demandai s'il aurait la bonté de porter ma lettre à la poste.

— A la poste ! ! ! Mais êtes-vous fou ? ignorez-vous donc qu'en ce temps-ci, toutes les lettres suspectes y sont décachetées, sans scrupule, afin d'y pouvoir trouver des armes contre les malheureux accusés politiques, mais si vous avez à la ville quelque personne sûre à qui vous puissiez vous confier, je me ferai un plaisir de la lui porter moi-même.

— Merci, cher monsieur, dis-je, comment pourrais-je jamais reconnaître ce que vous faites aujourd'hui pour moi ! Tenez, voici cette lettre : il faudrait la porter chez M. P., Faubourg des Récollets, No. 17.

— C'est bien, jeune homme, il sera fait comme vous le désirez ; et ce disant, il prit la lettre et sortit.

Trois jours après, deux huissiers entrèrent dans mon cachot et me dirent de les suivre.

J'obéis silencieusement. Deux minutes après, j'entrais à la salle des audiences ; elle était remplie d'une foule de curieux, trois juges à figure rébarbative étaient assis sur leurs bancs.

Je montai à la barre précédé des deux huis" siers.

Les juges me contemplèrent un instant, puis l'un d'eux m'adressant la parole :

— Quels sont vos noms et prénoms ? demandât-il, d'un air et d'un ton qui me disaient que je n'avais aucune pitié à attendre d'eux.

—F. B. Hamelin.

— Votre profession ?

— Etudiant.

— De quelle paroisse etes-vous ?

— De St. Philippe.

— Prisonnier Hamelin, vous êtes accusé d'avoir pris part au feu d*Odeltown. Qu'avez-vous à répondre ?

— Cette accusation est vraie, votre honneur, j'ai pris part aux divers combats qui se sont livrés à Odeltown. Mais c'était contre ma volonté car on m'y avait forcé.

— De plus, on vous accuse d'avoir participé au meurtre de Walker et d'avoir ouvert la porte du poêle qui était rouge pour y jeter un enfant au berceau ; qu'avez-vous à dire pour vous disculper de ces deux terribles accusations ?

— J'ai à dire, votre honneur, que ces deux accusations sont les deux plus affreux monsonges qui aient été dits depuis que l'univers est créé ; car le soir du meurtre de l'infortuné Walker, j'étais caché dans les bois avec ma mère, un

domestique et deux enfants. Ce ne fut que huit jours après, que j'appris cette déplorable aventure.

— Témoins, dit le juge, approchez.

Deux hommes fendirent la foule et se présentèrent devant les juges.

A la vue de ces deux hommes, je bondis d'indignation, car ces deux hommes n'étaient autres que Roulo et Savourini qui venaient se parjurer pour assouvir leur haine contre moi et me perdre.

— Votre nom, témoin, dit le juge, parlant à Roulo.

— Moïse Roulo.

— Où demeurez-vous ?

— A St. Philippe.

— Connaissez-vous le prisonnier à la barre ?

— Parfaitement bien. C'était mon ami.

Le traître ! ! ! Il se disait mon ami, afin de donner plus de force à son parjure.

— Que savez-vous sur son compte, continua le

juge ?

— Je sais, votre honneur, que M. Hamelin, le prisonnier à la barre, était chez Walker, le soir du meurtre, où je m'étais rendu en toute hâte pour avertir ce malheureux vieillard de ce qui se tramait contre lui, mais les patriotes m'avaient

devancé ; qu'il conseilla au capitaine Robert de fusiller Walker, qu'ensuite il entra dans la chambre à coucher où se trouvait un enfant au berceau qu'il apporta dans ses bras, et qu'ayant ouvert la porte du poêle pour l'y jeter, je me précipitai sur l'enfant et le lui arrachai d'entre les mains.

— Savez-vous autre chose ?

— Non, votre honneur.

— Prisonnier à la barre, qu'avez- vous à répondre contre cette terrible accusation ?

— J'ai à répondre, votre honneur, que le témoin qui vient de se parjurer, est le plus grand scélérat que j'aie jamais connu.

— Témoin, avancez, dit le juge, s'adressant à Savourini. Eh bien ! qu'avez-vous à dire ?

— J'ai à dire, votre honneur, que tout ce que vient de vous dire M. Roulo est la pure vérité, car j'étais à deux pieds de lui quand toutes ces choses se sont passées.

— Et par quel hasard vous trouviez-vous chez Walker ?

— Je suis menuisier, votre honneur, et je travaillais pour Walker quand il a été tué.

— Eh bien ! prisonnier, vous venez d'entendre le second témoin. Son témoignage corrobore celui du premier.

— Je me trouve, votre honneur, dis-je, dans la même position critique que se trouvait la pieuse Suzanne, accusée par deux scélérats qui avaient voulu la séduire et auxquels elle avait résisté, avec cette différence près, que Suzanne eut le bonheur de trouver un Daniel qui fit briller son innocence, tandis que moi j'ai le malheur de ne pouvoir confondre ces deux infâmes ; je remets donc mon sort entre les mains de celui qui seul à cette heure, je le sens, pourrait me protéger contre l'injustice et la méchanceté des hommes.

— Auriez-vous des témoins qui puissent anéantir ces deux témoignages et nous prouver que vous nous dites vrai ?

— Hélas ! dis]:, trois malheureux que la justice a frappés, auraient pu, par leurs témoignages, foudroyer ces deux misérables, mais ils ne sont plus !

— Et quels sont ces trois hommes, dit le juge ?

— Les deux Sanguinet et le capitaine Robert.

— Pourquoi n'avez-vous pas pris d'avocats pour défendre votre cause ?

— Parce que je savais d'avance que leur ministère me serait inutile.

Le juge se tourna alors vers le jury et lui fît une longue adresse, dans laquelle il lui prouva

que j'étais coupable de trois grands crimes dont un suffisait pour mériter la mort : le premier d'avoir porté les armes contre le gouvernement ; le second d'avoir participé au meurtre de Walker ; et le troisième, d'avoir voulu, dans ma rage de cannibale, faire rôtir un pauvre innocent au berceau. Il dit encore beaucoup de choses que je n'entendis plus, car à cette heure, un seul objet occupait mon esprit et mon cœur, Helmina que je savais agonisante et que ce dernier de mes malheurs tuerait.

Quand le juge eut fini de mentir, le jury se retira en conseil, et revint cinq minutes après pour rendre son verdict.

Un profond silence régnait dans la salle. Tous les yeux étaient fixés sur le jury.

— Coupable ou non coupable, demanda le juge ?

— Coupable, répondit le jury.

— Vous avez entendu, dit le juge. Vous êtes coupable. Il ne me reste plus qu'à prononcer contre vous la terrible sentence que vous avez encourue par votre folle et barbare conduite. A genoux.

— Non, dis-je, souriant amèrement et dédaigneusement, jamais ! car je suis innocent.

— Oui, innocent, s'écria dans la foule une voix de femme.

Je me retournai avec la rapidité de l'éclair. Ce cri déchirant, je l'avais reconnu. C'était celui de nia pauvre mère, qui s'était évanouie et que deux hommes du peuple traînaient alors dehors- Que n'eus-je pas donné, ô mon Dieu, pour voler à son secours et la consoler !

— Mettez cet homme à genoux, cria le juge irrité de mon refus.

Deux huissiers s'approchèrent de moi, et me firent plier sur les genoux.

— Hamelin, dit le juge, la justice vous condamne à être le vingt-cinq du courant, pendu par le cou, jusqu'à ce que mort s'en suive. Que Dieu vous ait en sa sainte protection.

Après le jugement, je fus reconduit à mon cachot où je m'évanouis. Les efforts que j'avais faits pour demeurer calme m'avaient brisé.

Quand je revins à moi, la nuit était tombée et ma lampe brillait d'un éclat sinistre.

Dans dix jours, dis-je, il me faudra sortir de ce tombeau pour entrer dans un autre d'où l'on ne ressort plus ! Mon sommeil fut troublé par mille songes funèbres, tantôt il me semblait que je m'avançais au son de mon dernier glas vers l'instrument de mon supplice ; tantôt il me semblait que j'étais mort et que je franchissais, accompagné de la troupe céleste, les espaces incommensurables

de Fimmensité. C'est une terrible chose, mon cher Deschamps, que de savoir l'heure et le moment de sa mort ! De savoir que vous qui jeune et plein de force et de santé, vous ne serez dans un instant qu'un cadavre. Q'ie ce c qui aimait tant aura cessé de battre et d'aimer ! ! !

Le lendemain, un prêtre entra dans mon cachot. J'eus peur, un frisson mortel parcourut tous mes membres. Je crus que déjà on venait me préparer à faire le grand voyage de l'éternité. Il vint s'asseoir près de moi, tira de dessous sa soutane un paquet que je ne remarquai pas d'abord, car je tenais mes yeux fixés sur le sol, et me le remit en disant :

— Voici ce que j'ai promis à votre mère de vous remettre.

Je pris ce paquet avec empressement et reconnaissant ce qu'il contenait, merci, cher Abbé, disje. Puisse le ciel vous récompenser pour ce que vous faites aujourd'hui pour moi.

— Mais, mon cher Hamelin, je ne suis pas plus abbé que toi ; tu ne reconnais donc plus I

Ayant alors levé les yeux : quoi î m'écriai je, Camille ! et je lui sautai au cou.

Nous nous tînmes longtemps embrassés et sanglottant. Puis quand ma douleur se fut calmée je lui demandai des nouvelles d'Helmina. Il

m'apprit que Mr. Helvin ayant découvert son amour pour mci l'avait chassée de chez lui et que ma mère lui avait ouvert les bras et l'avait recueillie comme son enfant. Mais qu'accablée sous le poids de tant d'épreuves, elle était presque mourante.

Cette nouvelle me brisa le cœur, et mes larmes coulèrent de nouveau. 0 mon cher Camille, dis-je, ce n'est pas sur moi que je pleure, car peu importe ma mort pourvu qu'elle soit heureuse, mais je pleure de ne pouvoir adoucir ses chagrins. Oh ! bénie soit ma mère d'avoir tendu une main amie dans le malheur, à celle que j'aime plus que moi-même ! Je mourrai maintenant avec moins de regrets, puisqu'elle est devenue ma soeur, et que ma mère veillera sur elle comme son ange conducteur.

— Oui, dit Camille, il est noble et généreux: pour votre mère d'avoir agi ainsi. Mais ce n'est pas tout d'avoir sauver la fille il faut encore tâcher de sauver le fils.

— 0 mon cher Camille, ceci n'est pas aussi facile que vous pouvez le penser !

— Tenez, Hamelin, voici du plomb, de la cire et des allumettes. Comprenez-vous maintenant ?

— Oui, je comprends, cher ami, mais supposons que je sorte d'ici, pensez-vous qu'il soit facile de tromper les sentinelles ?

EXILÉ CAX.ADIEX. 265

— J'ai pensé à tout, dit Camille, et ce disant il tira de dessous sa soutane une autre soutane qu'il me tendit. Tiens, dit-il, voici un passeport.

Je la pris et la cachai sous la paille de mon lit.

— Tiens, prends aussi ce poignard et ce pistolet, cela peut servir.

Je mis ces deux armes dans la poche de mon paletot.

— Maintenant, dis-je à Camille, c'est après demain que je vais tâcher de m'échapper d'ici. Trouve-toi donc à dix heures du soir, avec une barque, ici vis-à-vis de la prison, au pied de la distillerie Molson, afin de traverser aussitôt, si les places du fleuve nous le permettent ; tu m'apporteras une redingote, car je ne possède ici que cet habit ; de plus tu tiendras deux chevaux tout prêts sur l'autre rive ou un seul si tu préfères ne pas m'accompagner, et maintenant, dis-je, adieu î cnr voici le geôlier qui vient.

A genoux, dit Camille, et jouons notre rôle jusqu'au bout, je m'agenouillai. Le geôlier entra? mais nous trouvant dans cette posture, il attendit que je me fusse relevé, puis s'approchant de nous, il fit signe à Camille de le suivre et tous deux disparurent derrière l'épaisse porte de fer qui se referma sur moi.

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