‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 3 sur 16 · UNE RENCONTRE · texte numérisé non relu

UNE RENCONTRE

Par un de ces jours brûlants des tropiques, qui invitent l'étranger à aller se reposer aux pieds des Andes, un voyageur à la taille droite, souple et élancée, vêtu d'un habit de toile grise, portant un chapeau panama à larges bords et des souliers rouges et poudreux, cheminait silencieusement sur les bords sablonneux de la mer pacifique.

Le soleil, comme une gerbe de feu électrique, venaient de franchir à l'orient le sommet neigeux des Cordillières ; ses rayons argentaient le dos éblouissant des vagues dont les ondulations, roulant sur la plage blanche et unie, faisaient entendre leur clapotement doux et monotone. Une brise tiède, aromatisée par les exhalaisons de la Flore printannière, agitait le feuillage épais et verdoyant des cyprès et des

nopals dont sont courronnées les cimes altières du Pichincha. Les oiseaux faisaient entendre de toutes parts la suave harmonie de leur3 chants.

Cependant cet homme semblait insensible aux mille beautés dont la nature semblait vouloir faire parade ce jour-là.

Ses regards étaient remplis d'une tristesse indéfinissable. Quoique jeune encore, de légères rides sillonnaient son front large et intelligent. On voyait que cet homme avait dû beaucoup souffrir; sa figure était cuivrée par les feux de la zone torride et une barbe démesurément longue tombait noire comme la nuit sur des épaules qui annonçaient une force athlétique.

Je le suivais depuis un quart d'heure, quand il s'arrêta soudain, tourna ses regards vers la haute mer, tendit les bras vers je ne sais quel objet imaginaire de ses rêves, fit un geste de désespoir, soupira, essuya une larme qui coulait sur sa joue bronzée et continua sa route.

Il marcha ainsi pendant une heure, accablé sous le poids de ses tristes pensées. Il était arrivé dans un de ces bosquets tels que l'Amérique équatoriale peut seule en produire. Il se trouvait sous une forêt de bois d'acajou dont les branches flexibles, épaisses et serrées formaient

de délicieux ombrages, de lauriers roses dont les fleurs embaumaient cette terre féerique et antique des vieux Lucas.

Il alla s'asseoir sous un sycomore séculaire, en face de la mer, qui aiguillonnée par les vents alizés de dix heures commençaient à se soulever comme un coursier auquel son cavalier donne de l'éperon.

Il portait un havresac passé en bandouillière sur ses épaules : il le déposa sur la mousse moelleuse qui formait à ses pieds un tapis vert émaillé de petites fleurs blanches, l'ouvrit et en tira, une boîte de sardines à l'huile, du pain, du fromage et une bouteille de vin à laquelle il fit subir une assez forte soustraction.

Après ces libations préliminaires, il tira de sa poche un couteau poignard avec lequel il ouvrit la boîte de sardines et il se mit à manger.

Quand il eut terminé son œuvre gastronomique, et au moment qu'il allait se remettre en route, je m'avançai rapidement sur son passage et le saluant :

Buenos dies, caballero, lui dis-je, en langue espagnole.

Buenos dies, Senor, me répondit-il, dans la même langue.

Hace mucho calor, continuai-je. (Il fait très chaud.) a 2

Si Senor, hace mucho calor, (oui, monsieur, il fait très chaud).

Quiere Vd. corner y beber un vaso de vino conmigo ?

Il me demandait si je voulais manger et boire un ver de vin avec lui.

Si Senor, quedo à Vd. muy agradecido — -je lui répondis — oui, monsieur, je vous suis très reconnaissant.

Sur ce, il me présenta une coupe d'argent, me passa sa bouteille de vin et me dit de son sourire triste et mélancolique, buvez, monsieur. Je versai dans mon verre un peu du nectar qu'il m'offrait et le tendant vers la mer, je m'écriai ; Puisse cette santé, ô mes compatriotes, vous réveiller de l'engourdissement où vos préjugés vous ont plongés.

Le pauvre étranger me regarda étonné de ma santé, et retomba dans une profonde rêverie.

Je lui adressai plusieurs fois la parole pour le tirer de cette espèce de somnolence, mais il était tellement absorbé dans ses pensées, qu'il semblait ne rien entendre au-delà de sa sphère.

Diable d'homme, dis-je, comment m'y prendrai-je, pour le faire causer ?

Tout en me faisant cette question je considérais, avec admiration, cette figure sur laquelle

brillaient mille sentiments mêlés de noblesse, d'intelligence et de mélancolie douloureuse, je n'osais le tirer de cette méditation, qui semblait, à cette heure absorber toutes ses facultés intellectuelles et morales, je fis cependant un effort sur moi-même et lui dis :

Auriez-vous la bonté d'enseigner à un pauvre Canadien exilé, et à peu près égaré dans ces lieux, la route qui conduit à Santiago ?

A cette demande, il se dressa sur ses jambes, comme mû par un ressort invisible, me regarda pendant une ou deux secondes de son œil noir, vif et perçant, et sortant comme d'un profond sommeil il me dit :

Ne m'avez vous pas dit que vous étiez Canadien ?

Cette question m'était adressée en français.

Oui, monsieur, répondis-je dans la même^ langue.

A peine avais-je terminé qu'il me sautait au cou, m'étreignant convulsivement sur son cœur.

Quoi ! me dit-il, mes oreilles ont- elles bien entendu, ou n'est-ce encore qu'une vaine illusion ! ! 0 mon Dieu, serait-il possible, qu'après tant d'années d'exil je retrouverais un de mes bien-aimés compatriotes ? Un être qui a vécu sous le même ciel que moi, un homme qui

a été témoin des déchirements douloureux de notre malheureuse patrie !

Oui, monsieur, je suis Canadien, et je ne saurais vous exprimer quel bonheur j'éprouve de voir là devant moi, un homme, que dis-je un frère, qui a respiré le même air que moi, qui a vécu sur le bord des mêmes fleuves, qui a senti battre son cœur sous les mêmes forêts vierges, qui m'ont prêté leur ombrage, sous l'ombre des mêmes clochers qui ont fait retentir les airs de leurs exclamations de sainte allégresse au jour de notre naissance.

Alors si vous eussiez vu la joie de cet homme vous l'eussiez pris pour un fou : il courait, il faisait entendre de frénétiques hourrahs î Puis il vint à moi, et me serrant les doigts à me les broyer, buvons, dit-il, tous deux ensemble à la patrie absente, et, si le temps vous le permet, causons.

Très bien, causons, dis-je, et faites-moi l'honneur de me dire comment vous vous nommez, et de quelle partie du Canada vous venez ?

Mon nom est H. B. Hamelin, et je suis natif du comté de Huntingdon.

Et moi, dis-je, je me nomme Charles Deschamps, et je vis le jour à Laprairie.

A Laprairie, s'écria-t-il,mais ce n'est qu'à une demi-heure de mon village.

Et, quel est ce village, monsieur ?

Non, non, pas à présent, dit-il. Mais plus tard je vous ferai connaître le nom de mon village.

— Et vous m'apprendrez aussi, sans doute, quelle fatale destinée vous a jeté sur ces plages, car, quand vous marchiez, tout à l'heure, vou3 paraissiez bien malheureux ?

Ah ! oui, cher monsieur, bien malheureux, allez. J'ai souvent désiré que la mort mit un terme à la douleur qui me brise le cœur ; mais Dieu n'a pas voulu m'accorder cette grâce. Il fallait que je busse jusqu'à la lie mon calice d'amertume.

Est-ce qu'il y aurait de l'indiscrétion de ma part, clis-je, à vous demander le récit de vos aventures ?

Oh ! mon cher ami (permettez que je vous appelle de ce doux nom) épargnez-moi. je vous en supplie, car vous raconter ma vie, c'est raviver toutes les plaies encore saignantes de mon cœur. Attendez, peut être un jour, je pourrai tout vous dire sans mourir, mais aujourd'hui je me sens incapable de le faire ; mon cœur est encore trop malade.

Bien, dis-je, supposez que je n'ai rien dit, et parlons d'autres choses.

Tenez, me dit-il, après quelques moments de réflexion, demain vous saurez ma vie entière.

0 mon ami, remettez ce récit à plus tard ; je ne voudrais pas passer le scalpel sur des plaies encore vives.

Je le sais, me dit-il,'mais ma résolution est prise, et puis, voyez-vous, il est de ces douleurs qui ne s'effacent jamais, et je sens que la mienne ne s'apaisera que dans ma tombe. Ainsi, demain matin, venez à sept heures, là haut sur le sommet des Andes. Nous serons plus près du ciel, et celle que je pleure ne pourra que mieux m'entendre.

Merci, mon ami, demain je ne manquerai pas à notre rendez-vous.

Nous descendîmes des Andes ; le soleil des tropiques, brûlant jusqu'à son coucher, dorait les sommets neigeux de toutes les montagnes du Chili.

Arrivés à Santiago, nous nous séparâmes, nous disant adieu jusqu'au lendemain.

Oh ! que cette nuit me parut longue ! que j'avais hâte de me retrouver avec cet homme dont la vie, quoique peu avancée encore, semblait avoir été éprouvée par tant de vicissitudes.

Enfin le jour tant désiré commença à filtrer à travers les carreaux brisés de ma chambre. Je

me jetai hors de mon lit et ayant fait rapidement ma toilette, je descendis à la cuisine où je pris une tasse de café ; puis je demandai à Pablo de3 mets pour la journée, et deux bouteilles de vin.

Quand il eut mis ces effets dans mon sac de voyage, je saisis mon fusil, et sortant aussitôt, je me dirigeai vers la montagne.

J'arrivai bientôt sous les lauriers fleuris sous lesquels nous nous étions donné rendez-vous, mais mon nouvel ami n'était pas encore arrivé.

J'attachai mon sac à la branche d'un arbre et je m'avançai, avec mon fusil, dans l'épaisseur de la forêt; à peine avais-je fait trois arpents que je vis sortir d'un taillis, un énorme sanglier des Andes, un peu moins gros que ceux d'Europe : je portai aussitôt mon fusil à l'épaule, et visant au coeur, je mis le doigt sur la détente : le coup partit.

Le sanglier que je n'avais fait que blesser, se précipita sur moi : je n'eus que le temps de me jeter derrière un arbre déraciné par la tempête ; il vint s'arrêter furieux près de l'arbre. Alors je lui envoyai ma seconde charge à bout portant, mais, soit que dans ma précipitation je l'eusse mal ajusté, soit que la crainte eût fait un peu dévier le coup, l'animal, après être tombé, se releva plus terrible, et d'un bond sauta par des-

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•sus l'arbre ; c'en était fait de moi ! ! je fermai les yeux attendant paisiblement le coup qui devait me donner la mort.

Cependant rien ne vint, et en ouvrant les yeux, j'aperçus mon ami, un poignard sanglant à la main, et me souriant tristement.

Cher ami, dis-je, je commence cette journée par vous devoir la vie, car sans vous, j'étais un homme mort. Veuillez donc me raconter ce qui s'est passé depuis mon évanouissement.

Quand vous avez tiré le dernier coup de fusil, j'étais à dix pas derrière- vous, et comme le sanglier allait vous é rentrer, je le saisis à la gorge et lui plongeai deux fois mon poignard dans le flanc ; et maintenant regardez, le voilà qui agonise.

En effet, je le vi3 à quelques pas de moi qui agonisait.

Ce sanglier avait environ quatre pieds de longueur, et pouvait peser de cent cinquante à deux cents livres.

Hamelin lui ouvrit le ventre, en fit sortir les entrailles et le coupa en deux. Il alla ensuite chercher de l'eau d'une source qui jaillissait du rocher et le lava.

Que voulez-vous faire de cette vjande, lui demandai-je ?

Parbleu ! je veux que nous en goûtions. Rien n'est plus savoureux que la chair de cet animal.

Ah ! dis-je. mais comment ferons-nous pour l'emporter jusqu'à la ville, puisque nous n'avons pas de chevaux.

Il me regarda en souriant. Il faut d'abord déjeûner, dit-il, ensuite nous songerons à ce qu'il faudra faire du reste ; et prenant son poignard qu'il avait déposé par terre, il se mit à couper des tranches de cette viande. Quand il en eut une quantité suffisante, il les saupoudra de sel et de poivre. Ensuite il alluma un grand feu et quand le bois fut brûlé, il rassembla les tisons et étendit ses tranches sur cette espèce de gril improvisé, les arrosant de temps en temps d'un excellent beurre frais qu'il avait eu soin d'apporter avec lui. Il s'en exhala bientôt une odeur et un fumet propres à exciter l'appétit du gastronome le plus difficile.

Quand la cuisson eut à peu près atteint sa perfection, il l'arrosa de vin. Enfin il retira son plat du feu et le déposa sur des feuilles de bananier.

Il me fît signe de m'asseoir sur l'herbe, et nous nous mîmes à manger. Je vous avouerai franchement, cher lecteur, que jamais auparavant je n'avais fait un repas aussi succulent.

Le repas terminé, il creusa un trou de deux pieds de profondeur dans le flanc de la montagne, couvrit le fond de cette fosse des cendres du foyer éteint, y coucha les restes mortels de l'infortuné sanglier qui avait failli me tuer au lieu de me nourrir de sa chair, les sala légèrement et les couvrit de terre.

Maintenant, dit-il, fumons : et si jamais il nous prend fantaisie de revenir en ces lieux, nous y trouverons un repas tout prêt et cent fois meilleur que celui que nous venons de faire, car ainsi préparée, voyez-vous, cette chair acquiert un goût digne du palais le plus rebelle.

Et qui donc vous a appris toutes ces choses, dis-je ?

Hélas ! cher ami, le besoin est un bien grand maître, lui seul m'a enseigné le moyen de ne pas mourir de faim, .alors que les sbires du gouvernement anglais me traquaient comme une bête fauve.

Chaque parole de cet homme étrange m'étonnait et excitait de plus en plus dans mon cœur le désir de connaître les diverses péripéties de cette existence malheureuse.

Nous nous éloignâmes un peu du lieu du banquet, et tirant nos pipes et notre tabac canadien, nous fumâmes avec délices, tout en regardant

piramider capricieusement dans le ciel bleu, la fumée de nos calumets.

Quand nous eûmes payé notre tribut au Dieu des fumeurs, Hamelin me fit le récit de ses aventures à peu près dans les termes suivants :

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