‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 4 sur 16 · ENFANCE DE HAMELIN · texte numérisé non relu

ENFANCE DE HAMELIN

Le voyageur qui passe à St. Philippe, petit village qui s'élève en amphithéâtre sur deux collines, ne peut s'empêcher de remarquer à quelques centaines de verges du vieux temple gothique du hameau, sur une éminence de quelques mètres, tout près du ruisseau qui déroule en cet endroit ses tortueux anneaux, à travers les prairies verdoyantes, dont il réfléchit les fleurs, le sommet des coteaux et l'azur du ciel, une vaste maison grise, couleur sombre, aux soliveaux meurtris, hachés, troués à coup de crosses de fusil et de bayonnettes : c'est dans cette maison que demeura le colonel de Salaberry, avec les principaux officiers de son armée, durant l'hiver qui précéda la bataille de Chateauguay, combat à jamais glorieux pour notre nation et dont le souvenir se conserve encore vivace dans la mémoire des braves guerriers de ce temps-là dont quelques-uns vivent encore aujourd'hui, en l'année 1852.

Cette maison d'un aspect triste et sévère ressemble à ces antiques châteaux de l'Armorique qui rappellent une autre époque, et qui tiennent tout à la fois de la barbarie et de la civilisation.

Une porte épaisse faite de chêne et bardée de fer s'ouvre maintenant sur un petit jardin potager où poussent des arbres fruitiers, des légumes et des fleurs : quelques oiseaux viennent le printemps y chanter, un jour ou deux, leurs éphémères amours, mais jamais ils n'y font leurs nids.

Cette porte qui, le matin, reçoit les lueurs de l'aurore à travers les immenses forêts de sapins et de bouleaux qui étendent, à l'horizon, le vert rideau de leur feuillage, était l'entrée principale des héros canadiens de 1812.

Au nord est un puits aux eaux douces, pures et rafraîchissantes, plus loin, et formant avec la maison et le jardin, un triangle rectangle se trouve une remise qui menace ruine : derrière celle-ci une grange, une é" table, une prairie bordée d'ormes gigantesques et de noyers séculaires, un vieux moulin à scie, courbé sous le poids des années et s'écroulant sur la chute que forme en cet endroit le ruisseau, complètent à peu près ce tableau.

C'est dans cette maison que le 1 juillet 1820, je suis né.

Quand je pris place au banquet amer et douloureux de la création, l'auteur de mes jours dormait sa nuit et son sommeil.

B. Hamelin, mon père, naquit le 14 novembre 1796, de Catherine Delatour et de F. Hamelin, hanovrien, venu en Canada en 1794 au service de l'Angleterre, employé ensuite en qualité d'agent par la Société du Nord-Ouest.

Mon père était le plus jeune de la famille qui se composait de cinq enfants. Il avait reçu de la nature un coeur sensible, noble et généreux, une rare mémoire et beaucoup de jugement. Ses parents néanmoins, vu la difficulté alors de se faire instruire en Canada, ne lui firent donner qu'une éducation médiocre. Ne pouvant donc aspirer aux hautes charges que procure seule une bonne éducation, il employa tous ses talents au perfectionnement de l'agriculture, et ses efforts se virent couronnés d'un succès tel qu'il tripla en peu d'années la valeur de ses fermes, et fut indubitablement devenu le plus riche cultivateur du comté, si une mort prématurée ne l'eût soudain moissonné au milieu de ses plus beaux projets d'avenir.

Il avait malheureusement trop d'ambition. Ii se mit en tête de bâtir, sur le ruisseau, un moulin pour scier, pour moudre et pour carder. Une

fois son plan arrêté, il fit un voyage à Montréal pour avoir un architecte : il en trouva un, c'était un anglais du nom oVHenderson : il coucha à la ville, et le lendemain il arrivait à la maison avec cet Henderson.

Maudit soit le jour où cet homme entra chez nous, car il devait causer la mort de mon père et la sienne.

Pendant un mois l'ouvrage marcha rapidement, mais ensuite Henderson, qui avait fait des amis au village, se relâcha peu à peu de son activité première, puis il commença à s'absenter sous divers prétextes, d'abord une heure, puis deux heures, puis des semaines entières.

Si mon père eût eu plus de fermeté, il eût chassé cet ivrogne, mais il était d'une douceur et d'une tolérance inouies. Il souffrit tout sans rien dire, mais sa santé s'altéra, car il lui fallait souvent lever seul des morceaux de bois, audelà de ses forces. Aussi, dans l'automne il tomba malade, et continua néanmoins à travailler, malgré les prières de ma mère. Cette maladie ainsi négligée dans ses commencements devint incurable, et les médecins, appelés trop tard, déclarèrent qu'il n'y avait plus d'espoir de le sauver.

Il fallait donc se résigner à la mort. Mon

pauvre père s'y résigna avec toute la foi d'un vrai chrétien.

Douze jours avant de mourir, il perdit mon frère Maximilien, son fils premier-né, et la douleur qu'il éprouva de cette perte accéléra la fin de ses jours, car il idolâtrait cet enfant.

Enfin le jour fatal arriva, et sa belle âme désormais affranchie des misères de cette vie, s'envola pure et sainte vers la céleste patrie.

Huit jours après sa mort, Henderson se noyait en voulant traverser la digue du moulin. Cet homme, dont le gosier était toujours altéré, mourait dans l'élément qui seul pouvait rafraîchir sa poitrine brûlée par l'eau de vie.

Après la perte successive de ce qu'elle avait de plus cher au monde, ma mère était devenue inconsolable. On craignit pendant quelque temps pour ses jours. Vingt fois le jour elle parcourait les vallons qui entourent le domaine paternel, faisant retentir les échos des bois de ses cris et de ses larmes.

Plusieurs m'ont dit l'avoir vue agenouillée sur la pierre froide et humide du cimetière sous laquelle reposaient les restes mortels de son époux et de son fils ; et là, immobile comme une statue d'airain, gémir, sangloter et prier des .nuits entières. 0 fragilité des choses humaines !

0 inconstance de la fortune ! Quelle douleur subite et navrante ! quelle douleur inexprimable ne doit pas laisser dans le cœur d'une mère jeune et sensible, la perte d'un époux, la perte d'un fils premier-né !

Que lui restait-il désormais dans le monde? Un vide terrible venait de se faire autour d'elle, et l'avenir apparaissait à ses yeux sous les couleurs les plus sombres.

Il lui fut impossible de demeurer dans des lieux, qui, à chaque pas, à chaque instant du jour, renouvelaient ses chagrins, en lui rappelant mille souvenirs de bonheur goûté dans des temps plus heureux. Elle quitta donc cette demeure témoin de tant d'infortune et de cuisants souvenirs. Elle loua ses fermes et alla se réfugier auprès d'une de ses sœurs nommée Cécile.

Cette sœur était mariée au frère de mon père, alors riche négociant. Elle était d'un caractère doux et charmant et d'une rare beauté. Ces cheveux étaient du noir le plus pur et se tordaient autour de ses tempes comme une tresse de soie. Elle avait des yeux si beaux, si doux, si mélancoliques qu'on eut dit une de ces divinités qui apparaissent dans les songes délirants du poète, météore subite dont il cherche, mais en vain, à son réveil, à reproduire l'idéale image.

Aujourd'hui que vingt ans ont couvert son tombeau du manteau de l'oubli, je la revois encore aussi fraîche, aussi vermeille que si elle était morte d'hier. Oui, il me semble voir se dessiner sa blanche silhouette sur le sentier blanchi qui conduisait au vieux temple, alors qu'elle et ma mère allaient porter des fleurs aux pieds de la Madone.

Quand elle vit ma mère, elle fondit en larmes ; mais ma mère ne pleurait plus, l'excès de la douleur avait tari ses pleurs. A sa maigreur, à sa pâleur de spectre on voyait qu'une sinistre catastrophe avait bouleversé son existence.

Ma tante fit tout ce qu'elle put pour la distraire et la consoler.

Elles faisaient ensemble de longues promenades à pieds dans la campagne alors si pure, si fraîche, si belle. Ou bien elles allaient s'entretenir sur les bords du petit ruisseau qui serpente entre deux collines couronnées de verts sapins, d'épinettes rouges et de noisetiers aux barbes aigiies, et là leurs coeurs s'épanchaient. Ma tante trouvait toujours mille paroles consolantes pour calmer la douleur de ma mère.

Elles passaient ainsi de longues heures à rire ou à pleurer, selon le sujet de la conversation et souvent les grandes ombres de la nuit ou le premier scintillement des étoiles interrompaient

seuls leurs longs entretiens. Alors elles s'en retournaient à la maison, plus gaies, se reposer pour recommencer le lendemain.

Bien des jours s'écoulèrent ainsi, mais la douleur de ma mère, comme un feu mal éteint sous les cendres, renaissait à la première occasion.

Cependant grosso de moi, le temps de ses couches approchait et bien que sa douleur se fût un peu calmée, et qu'elle eût résolu de s'en retourner chez elle, ma tante la pria si instamment de rester avec elle pour l'époque qui devait me donner le jour, qu'elle consentit enfin.

Les quelques semaines qu'elles avaient passées ensemble avaient cimenté davantage les liens de leur amitié, et désormais leurs vies, comme deux ruisseaux dont les eaux, coulent dans le même lit, éprouvaient partout le besoin d'être ensemble,

Vingt jours après, (c'était un dimanche, le 4 juillet 1820), je vins au monde.

Aprè3 tant de vicissitudes éprouvées dans sa grossesse, tant de larmes versées sur les objets chéris qu'elle avait perdu, l'enfant qu'elle venait de mettre au monde devait conserver toute sa vie une empreinte indéfinissable de tendresse et de mélancolie douloureuse. Pauvre et malheureux enfant, que me restait-il dans l'univers ! Il me restait ma mère ! 0 lecteur, quel nom con-

solant que celui d'une mère ! Quel foyer brûlant d'amour ! Quelles sollicitudes pour ceux que se3 flancs ont portés, que son sein a nourris ! Quel dévouement ! Quel enivrement céleste ! Quelles douces larmes ! Qui de vous, ô lecteur, ne les a pas senties couler sur son front ces larmes divines, au jour des tribulations et des inquiétudes de la vie !

De cette époque si reculée de ma vie, j'ai conservé une lettre que ma mère écrivait au curé Pigeon. Voice ce qu'elle lui disait :

Cher Monsieur,

Je viens de mettre au monde le petit orphelin que le ciel m'a donné, pour me consoler de la perte de celui que j'ai tant aimé, tant pleuré et que lui le malheureux enfant ne connaîtra jamais. Veuillez, ô mon protecteur, lui servir de père. Qu'il trouve en vous ce qu'il a perdu ; soyez son appui, son conducteur dans cette carrière si épineuse de la vie qui vient de s'ouvrir pour lui. L'enfant est petit, faible, et d'une santé peu rassurante, je désirerais donc qu'il fût porté demain sur les fonds baptismaux. Adieu. Daignez venir ce soir, je vous attends.

Votre protégée,

Catherine Hamblin,

Née Delatour.

Je fus donc le lendemain porté à l' église du hameau et baptisé*.

A l'âge de trois ans, il m'est arrivé une aventure qui faillit me conduire au tombeau. Plût au ciel que je fusse mort alors ! Hélas ! j'eusse ignoré bien des malheurs, bien des trahisons ; mais la cruelle destinée, qui avait planée triste et sombre sur mon berceau n'était pas encore accomplie. Il me fallait vivre pour boire jusqu'à la lie le calice d'amertume !

Ah ! la somme des maux de la vie peut-elle jamais se racheter par les quelques joies passagères dont nous jouissons ; non, non, la vie ne saurait jamais être un bien, puisqu'elle ne peut procurer à l'être le plus privilégié, le plus favorisé de la fortune un instant du vrai bonheur !

C'était au temps de la moisson. J'étais demeuré seul avec Jacques, vieux domestique de la maison. Tous les habitants étaient au champ. Jacques était occupé à faire la cuisine.

Pendant qu'il préparait, au dehors, le dîner r je m'avisai d'aller porter des copeaux secs sur le feu. Malheureusement je m'en approchai trop et l'élément destructeur gagna mes habits et m'eût bientôt réduit en cendre si Jacques, qui m'entendit pousser les hauts cris, ne fût accouru?

soudain et ne m'eût jeté dans une cuvette remplie d'eau qui heureusement se trouvait auprès du feu.

J'en fus quitte pour quelques légères brûlures. Mais quel coup terrible, quelle nouvelle foudroyante, c'eût été pour ma pauvre mère qui était absente, si, à- son retour, elle n'eût trouvé de moi que quelques restes brûlés et quelques lambeaux noircis.

Quand elle fut de retour et qu'elle eut appris ce qui m'était arrivé, elle se jeta aux pieds d'un crucifix, et remercia Dieu de m'avoir sauvé la vie, promettant de ne me plus jamais quitter à l'avenir.

Cependant le temps qui adoucit les douleurs les plus fortes et le3 pins puissances avait fermé les plaies du cœur de ma pauvre mère. Elle avait recouvré la santé et avec elle, un teint frais et coloré. Elle venait d'atteindre sa trentième année, mais personne ne lui eût donné plus de vingt ans. Hélas ! quelques jours encore et le malheur flétrira tous ces charmes.

Déjà de nombreux prétendants se présentaient pour l'épouser. Elle leur résista longtemps, décidée qu'elle était de ne plus se remarier, mais enfin, conseillée par ses parents qui s'apercevaient que sa fortune diminuait de jour en jour,

et qu'il lui fallait quelqu'un qui prit soin de ses intérêts, elle consentit enfin à convoler à de secondes noces. Elle devint, en conséquence,, tous les jours plus attentive aux égards qu'avaient pour elle plusieurs riches propriétaires de l'endroit qui recherchaient son alliance.

Du nombre de ceux-ci se trouvait un sculpteur nommé J. Bériau. Ce monsieur était de l'Isle Jésus et avait, conjointement avec M. St. James,, sculpteur comme lui, entrepris les ouvrages de l'église St. Philippe. Il pensionnait chez mon oncle, F. Hamelin, où il s'était souvent rencontré avec ma mère. La douceur encore plus que la beauté de celle-ci avait attiré ses regards. De plus ma mère était riche et dans la vie simple et matérielle, cette dernière considération n'est jamais sans quelque poids.

Cet homme avait trente ans, une taille de cinq pieds et dix pouces, mince, droite, des cheveux noirs, des yeux bleus, une figure brune et régulière. Il était franc dans ses transactions, et possédait au suprême degré cette politesse exquise qui fait le charme des sociétés civilisées. Habile architecte, célèbre sculpteur, on trouve encore partout dans beaucoup de nos églises de campagne les traces de son génie. Voilà pour le physique et les talents ; mais il y avait chez

cet homme deux êtres quant au moral : Eprouvait-il quelques contrariétés, sa tile s'échauffait, et il devenait la proie d'une colère terrible, épouvantable. Au contraire avait-il réussi dans ses entreprises, il était alors d'une humeur charmante, et pouvait donner la moitié de son cœur à quiconque le lui eut demandé. Dans ces instances de courtes jouissances, toute la famille s'épanouissait mais ces moments n'étaient que d'éphémères éclairs sortis d'un ciel chargé d'orages. Il y avait en lui deux principes, celui du bien qui fait faire aux hommes des actions dignes du ciel, et celui du mal qui les ravale à la brute. Malheureusement le mauvais principe dominait le bon, et pour nous les jours de sérénité étaient toujours d'assez étonnants phénomènes.

Tel est l'homme qu'épousa ma mère.

J'avais atteint ma quatrième année, et les circonstances qui accompagnèrent les secondes fiançailles de ma mère sont restées profondément gravées dans ma mémoire. Je me les rappellerai toujours, car elle furent pour moi la suite d'événements bien cruels. 0 cette nuit ! cette nuit malheureuse s'élève aujourd'hui à travers mes souvenirs comme un fantôme qui me fait encore trassaillir ! Mais n'anticipons pas sur la marche des événements, et continuons autant qu'il nous-

est possible, à narrer selon les dates et le cours es choses.

Or ce fut le 9 juin 1824 que les fiancés se rendirent à l'église du hameau, accompagnés d'une foule nombreuse de parents et d'amis.

Les chants sonores du chœur, les violons, les clarinettes et les tambours faisaient résonner les vitres du vieux temple.

Après la célébration du mariage les nouveaux époux, suivis de tous les invités, se rendirent chez mon oncle où un repas splendide attendait les convives.

Toute la journée se passa dans la joie. Ma mère seule n'avait pas participé à la joie générale, comme si elle avait eu quelques présentiments funestes. Quant aux convives ils se grisèrent tous comme des Allemands. A dix heures du soir beaucoup commencèrent à déserter la salle du festin, à onze heures tout le monde s'était retiré. A tous ces bruyants éclats de rire, à toute cette joie folle et emportée avaient succédé le calme et le repos. Vaste océan des passions humaines, si le vent vient à tomber, tout rentre dans le silence.

De son coté ma mère suivie de son nouvel époux, se mit en route. Ils traversèrent tous deux le petit ruisseau qu'elle avait si souvent

franchi avec moi, quand elle se rendait chez sasœur.

Durant ce court trajet, ils n'échangèrent aucune parole. Ma mère, seule, sans trop savoir pourquoi, laissait échapper de sa poitrine oppressée, de longs soupirs.

Arrivée à la maison, elle fit préparer sa chambre. Cet appartement était tendu d'étoffes sombres. Au milieu un berceau qui m'était destiné ; au dessus d'un petit guéridon, l'image de la Vierge ; dans un des angles du mur une antique horloge, qui marquait onze heures et demie ; un grand fauteuil, façon Louis XV, dans lequel mon père avait coutume de se reposer ; et dans l'embrasure de deux croisées, un bureau d'érable piqué. Tel était l'ameublement de cette chambre.

Hélas ! c'est dans cette chambre, appelée depuis par ma mère la chambre des sanglots, et que je ne revis jamais sans verser des pleurs, à cause des tristes souvenirs qu'elle réveillait en mon âme, que l'âme de mon père quitta son enveloppe mortelle pour s'envoler au ciel, que je suis né.

Depuis la mort de mon père, ma mère m'avait toujours couché avec elle. Ce fut donc pour moi un coup terrible quand il fallut me priver

soudain de cette douce habitude. Je criais, je pleurais, j'étais inconsolable. Elle voulu me prendre avec elle, mais son mari s'y opposa.

Cependant mes cris et mes larmes redoublèrent.

Ma mère pria, supplia, menaça, mais tout fut inutile. M. Bériau n'était pas homme à se laisser fléchir par des pleurs.

Le mauvais principe dominait le bon. Echauffé par le vin et arrivé au paroxisme de la colère, il me saisit dans ses bras et me battit cruellement.

Je n'avais jamais reçu un soufflet de ma mère, et cette correction brutale me fit évanouir. de crainte et de douleur.

Ma mère, qui jusque là s'était contentée de pleurer son sort malheureux, ne put se contenir davantage, elle se précipita furieuse, comme une lionne à qui on arrache ses petits, sur cet homme cruel qui me tenait serré entre ses bras, comme s'il eut voulu m'étouffer, et m'arracha sans connaissance, maudissant le jour où elle avait connu un monstre semblable.

Celui-ci ne prononça pas une parole, la rage le suffoquait. Il fit trois fois précipitamment le tour de la chambre, tomba lourdement sur le parquet et ne donna plus aucun signe de vie.

0 vous qui êtes mères, qu'eussiez-vous fait à la place de la mienne ? 0 nuit à jamais malheureuse ! Quelques heures à peine se sont écoulées depuis leur union, et déjà se manifeste terrible, cette brutalité qui bientôt devait s'appesantir sur elle-même. Beaucoup d'entre vous, sans doute, auriez quitté pour jamais des lieux témoins de tant d'infortune ; mais ma mère n'en fit rien, elle supporta tout avec une résignation angélique. 0 sainte femme ! 0 ange de dévouement qui consentit à souffrir patiemment les maux que le ciel t'envoyait ; puisse le ciel reconnaître tant de vertus !

Quand j'eus repris mes sens, je me jetai aux pieds de ma mère dans la posture d'un enfant qui prie, et lui dit, en lui tendant mes petites mains suppliantes : Maman, ô maman, ne me laisse pas tuer î Je serai encore pour toi bien bon, bien gentil.

Ma mère, que les pleurs étouffaient, ne me répondit rien, mais elle m'étreignit entre ses bras et me couvrit de baisers. Telle fut la fin de cette scène douloureuse.

Elle m'emporta dans la chambre voisine, et me coucha entre elle et sa servante.

Pauvre mère, cette heure funeste venait de lui révéler le secret lamentable de son infortune.

Hélas ! quels sombres horizons se déroulaient sous ses yeux. Quel tableau lugubre ! Spectre hideux qui devait l'assiéger sans cesse.

La fatigue, la douleur, l'accablement l'assoupirent bientôt. Je ronflais déjà, la tête appuyée sur son sein. A cet âge le souvenir des maux s'efface en bien peu de temps. Un songe affreux l'assaillit et la poursuivit dans son sommeil. Il lui sembla voir sortir d'une caverne dont l'entrée béante, pavée d'ossements blanchis, exhalait une odeur fétide, nauséabonde, un je ne sais quoi à forme humaine ; ses yeux d'une grandeur démesurée roulaient sanglants dans leurs orbites ; il tenait dans sa bouche énorme, profonde, rougie par une écume de sang les lambeaux ensanglantés d'un jeune enfant expirant, et dont les yeux à demi-éteints regardaient le ciel, avec une douceur angélique. mais remplis d'angoisses comme quelqu'un qui implore un libérateur. Puis il lui sembla que cet enfant c'était moi-même, et qu'elle faisait mille efforts inutiles pour me porter secours, mais ses membres étaient comme cloués au sol : je lui tendais les bras. Ma mère se tordait dans la douleur et le désespoir. Cependant le monstre continuait à me dévorer, déjà sa large gueule s'ouvrait immense pour m'engloutir tout

entier dans son vaste estomac, quand soudain la terre trembla, un coup de tonnerre affreux ébranla les cieux qui s'ouvrirent, et du milieu d'un rayon lumineux, elle aperçoit mon père calme et souriant avec tristesse. Il fond sur le monstre, le terrasse, la terre tremble et s'entrouve,'un large gouffre apparaît, mon père l'y précipite et alors du haut du ciel il jette à ma mère un regard doux, triste et abattu, et disparaît derrière le voile d'argent de la voûte éthérée. Elle se réveilla en sursaut, le front couvert d'une sueur glacée.

Le reste de la nuit fut pour ma mère une éternité d'angoisses et de souffrances. 0 que de pensées accablantes torturèrent son cœur endolori ! 0 nuit de douleurs aiguës, poignantes, inexprimables. Depuis quatre ans elle avait éprouvé bien des contrariétés, souffert bien des maux, mais jamais semblable malheur n'avait fondu sur elle. Et elle, qui avait éprouvé tant de douleurs, se sentait accablée sous ce dernier coup. Quel douloureux parallèle elle établissait entre mon père qui avait toujours été pour elle si doux, si bon, si passionné, et cet homme qui alors gisait étendu sans vie sur le plancher.

Dès l'aube du jour, mon beau-père, honteux de la scène de cette nuit, se leva, sortit et disparut, c

Quand ma mère se leva, elle se trouva seule avec sa douleur.

Nous nous rendîmes dans la salle à manger où nous trouvâmes le déjeûner prêt ; il se composait d'oeufs frais, de beurre doré, de miel et de fraises dans de la crème sucrée.

Ma mère, cependant, mangea peu.

Quand nous eûmes déjeûné, elle commanda à sa servante de me mettre mon chapeau ; elle avait besoin d'air et d'espace pour se distraire. Elle me prit par la main, et nous allâmes faire le tour des collines verdoyantes et touffues qui. avoisinent le ruisseau et que le soleil, à cette heure, illuminait de tous ses feux. Elle s'enfonça sous ces frais ombrages et se promena plusieurs heures plongée dans les plus amères réflexions. Enfin épuisée de fatigues elle s'assit au pied d'un : arbre. De temps en temps des paroles entrecoupées de sanglots s'échappaient de sa poitrine : souffrante. Pendant ce monologue le doux' nom de mon père résonna souvent à mon oreille. Elle demeura ainsi jusque vers les deux heures de l'après-midi ; la douleur lui faisait oublier les heures, et ce ne furent que mes pleurs, car j'avais faim, qui la rappelèrent à eile-même. Elle me reprit par la main et nous retournâmes à la maison. En entrant, la servante accourut au Rêvant de nous :

Eh bien ? dit ma mère.

Point revenu encore, madame, seulement, dit-elle, un jeune homme est venu ici apporter ce billet.

Ma mère l'ouvrit. Il était de M. Bériau et ne contenait que ces quelques lignes :

Madame, disait-il, ayez soin de vou3 pourvoir de quelqu'un qui ait soin de la maison pendant mon absence. Les affaires urgentes m'appellent à l'Isle Jésus, où je serai probablement une quinzaine de jours.

Tout à vous,

J. BÉRIAU.

Cette lettre était bien froide, cependant elle calma un peu la douleur de ma mère. Toutes réflexions faites elle attribua la scène de la veille à l'effet de l'alcohol. Une fois cette hypothèse admise, sa figure se rasséréna.

Monsieur Bériau revint au bout de six semaines et comme ses affaires s'étaient arrangées selon ses désir3, tout alla bien à Ja maison. Peu de temps après, il fit de nouvelles entreprises et nous arrivait tantôt gai, tantôt furieux, selon que ses affaires avaient été prospères ou *malheureuse3. Aussi jamais nous ne désirions son

tour, et quand il annonçait son départ tout

le monde s'empressait pour qu'il partît au plus rite.

Deux années s'écoulèrent ainsi sans apporter aucun changement dans nos destinées, mais alors mon beau-père, qui. avait perdu au jeu une forte somme, arriva à la maison ivre et dans un état d'exaspération inexprimable.

Il demanda à souper. Malheureusement, comme' il n'était pas attendu ce soir-là, le souper n'était pas prêt. Il se mit alors à tout briser dans la maison : vaisselle, meubles, tables, horloge, tout y passa ; puis il s'en prit à ma mère, et sa colère augmentant à mesure que ma mère cherchait tous les moyens de l'apaiser, il la frappa. Ma mère tomba et s'évanouit.

Il profita de cet évanouissement pour prendre le peu d'argent qui restait à la maison, puis il sella son cheval et s'enfuit.

Le lendemain, ma mère alla trouver sa sœur Cécile. Elles s'embrassèrent avec mille transports de joie ; ensuite elles passèrent au jardin et allèrent s'asseoir sous un pommier épais et dont les fruits vermeils pendaient jusqu'à leurs pieds.

Lit ma mère s'épancha dans le sein de sa sœur : elle lui raconta tous ses chagrins.

Ma tante avait écouté silencieusement ce dou-

loureux récit, mais on voyait, par l'abondance des larmes qu'elle versait, combien elle était vivement émue. Enfin rompant le silence, elle essuya ses pleurs, se jeta au cou de ma mère et la pressant sur son cœur, elle lui cria : Courage, 6 ma sœur, courage ! Ses traits étaient altérés. Puis, reprenant la parole, elle lui dit : J'ai une triste nouvelle à t'apprendre. Je suis préparée à tout événement, dit ma mère ; parle, je t'écoute.

Ayant encore essuyé deux larmes qui coulaient sur ses joues pâlies par une longue toux qui devait bientôt la ravir à la terre, ma tante commença ainsi le récit suivant:

Page 1