‹ Souvenirs d'un exilé canadienChapitre 6 sur 16 · UNE NUIT DE SANTIAGO · texte numérisé non relu

UNE NUIT DE SANTIAGO

Le soleil venait de se coucher derrière les hautes montagnes des Cordillières qui dominent

la ville et la campagne de ses crêtes noires et chevelues ; la chaleur la plus accablante avait pesé sur la terre engourdie ; les panaches du cocotier, immobiles et ternes, semblaient s'affaisser sous le poids de leurs élégantes folioles ; le large parasol du bananier protégeait à peine les innombrables familles d'arbustes qui croissent au pied de sa tige filandreuse.

Un morne silence régnait dans l'air, silence menaçant, pareil à celui qui précède les épouvantables ras de marée de la plupart de ces parages, après lesquels on cherche sur la plage désolée les débris des navires et les cadavres mutilés des matelots.

Le Chilien avait quitté sa case ouverte à toutes les brises, et respirait avec effort la lourde atmosphère qui l'emprisonnait.

Les récifs de la baie ne poussaient aucun murmure, la lame mourait sur le sable, comme meurt tout ce qui est sans énergie et sans volonté.

Le paille-en-queue, dont la visite est une joie, avait suspendu son vol et attiédi son cri d'allégresse Pas un nuage, à l'horizon, qui dit

le mouvement ; pas un, qui, au zénith, protégeât de son voile contre les sueurs du sol menacé dans son opulence. C'était une torpeur mille fois

plus dangereuse que ses violences et qui torturait également l'âme et le corps dont rien ne se faisait le protecteur.

Voici la nuit, nuit diaphane, balsamique, caressante, avec la mer qui se ride, les oiseaux qui gazouillent, les étoiles qui scintillent, les arbres et les fleurs qui s'épanouissent.

Voici la nuit, avec le sommeil que Ton sent venir, avec des caresses, avec des sourires aux lèvres, des pensées à l'âme : nuit fraîche et parfumée comme une jeune fiancée, nuit suave et poétique, baignée dans son mystère et son recueillement. Bénie sois-tu, ô nuit de Santiago que les embrasements de la journée rendent plus harmonieuse ! Bénie sois-tu, ô nuit, qui nous berce et nous enivre comme une tendresse de mère, comme un baiser de sœur, comme le souvenir d'un premier amour !

Au Chili, la nuit, tout s'agite, tout se colore, tout se peuple ; la nuit vou3 n'êtes jamais isolé ; vous appartenez à tout ce qui vous entoure, comme tout ce qui vous entoure est à vous : l'oiseau qui soupire, la feuille qui frémit, le flot qui murmure, le ruisseau qui s'échappe. Ce qui surtout vous émeut ici ; c'est la musique du silence que vous écoutez par tous le3 sens ; vous croyez entendre la brise mélodieuse s'échapper

de la charmille et courir ç\ et là, sautillante, vagabonde comme un boléro catalan, ou se traîner capricieuse et mélancolique comme une élégie de Schuber. Ne changez pas de place pour vous balancer à toutes ces mélodies ; elles viennent à vous, ainsi que des visiteuses aimées, elles savent que vous les attendez ; et, souveraines courtoises du lieu, elles vous épargnent jusqu'à l'impatience du désir.

Les nuits du Chili ne se lassent jamais de leurs générosités, soit qu'elles se couronnent d'un ciel d'azur, soit qu'elles se voilent d'un crêpe chargé d'orage ; on se demande, au Chili, si, en effet, l'éclair est une menace, et la foudre un châtiment. Les furets n'ont pas de colosses déracinés par le météore, les cases n'ont point de brèches ouvertes par le glaive de Dieu. Aussi, la tempête qui mugit, loin de donner l'épouvante, fait-elle présager des heures calmes et joyeuses pour le lendemain. Ici, la pensée chemine avec la vie ; et plus la brise est orageuse, plus vous visitez de sites et d'oasis, plus la nuit devient caressante et fraternelle. Elle noie les regrets, les désirs, le3 passions, les remords ; elle ferme les portes au sommeil, ce consolateur de toutes les infortunes. La nuit arrive, vous êtes égaré, vous entrez dans une case ; le repos y entre avec vous ; il

est l'hôte de la demeure ; il l'abandonne avec tous, et vient vous retrouver lorsque vous l'appelez, ou lorsqu'il devine que sa présence est nécessaire.

Telles sont les nuits du Chili ; nuits de paix et de quiétude, pour le riche, mais de turbulence et de douleur pour l'infortuné voyageur qui est obligé de coucher à la belle étoile, car on y trouve des légions immenses de fourmis noires et rouges, de mouches silencieuses ou bourdonnantes, des maringouins à l'aiguillon pénétrant ; de telle sorte que, sans moustiquaire, votre nuit est un combat contre le monde grignotant, rongeant, bourdonnant, piquant, suçant, dont je viens de vous parler.

Avec une moustiquaire bien close, vous riez des impatiences, des colères de cette impuissante armée que vous bravez sans peur, comme le font contre les balles les soldats d'une citadelle casematée.

Avec une moustiquaire que vous avez hermétiquement fermée avant de vous y emboîter, vous pouvez rêver à loisir, penser à votre patrie absente, à vos beaux jours éteints, à vos amours, à vos frères, à votre mère, à la tombe.

La moustiquaire fait espérer des rêves consolateurs ; depuis bien longtemps, hélas ! ils ne

viennent plus me visiter. . . , Il était dix heures quand je me glissai sous ma moustiquaire. Mon sommeil fut doux et profond.

LE JAGOUAR.

Le lendemain à six heures je repris le chemin de la montagne, et peu après je retrouvai mon ami assis au pied de son arbre et qui m'attendait depuis une demi-heure.

Il vint au-devant de moi, aussitôt qu'il m'aperçut. Sa figure était épanouie ; il était presque heureux.

Eh bien, dis-je, quelle nouvelle ? Il me semble que vous êtes moins triste que d'habitude.

Rien d'extraordinaire, cher Deschamps ; cependant, toute à l'heure, en gravissant les Andes, j'ai fait une découverte qui nous amusera plus que mes récits que je vous continuerai un peu plus tard, car c'est une découverte à fortes émotions-

Et quelle est cette découverte, dis-je ?

— L'antre d'unjagouar.

—Où?

— Là bas, sur le versant de cette chaîne de montagnes.

— Et que prétendez-vous faire de cette découverte ?

— Aller l'attaquer dans son repaire.

— A quoi bon, dis-je, nous exposer sans cause à être dévorés par ce terrible animal ?

— A quoi bon, dites-vous, mais à purger la terre d'un être nuisible aux hommes et aux bêtes inoffensives.

— C'est très-bien, dis-je, mais soyons prudents. Tirons nos fusils et rechargeons-les à balles.

Il approuva mon conseil, et ayant déchargé nos fusils, nous les rechargeâmes à balles. Ceci fait, nous nous acheminâmes vers le point désigné. Après avoir marché une demi-heure à travers de hautes futaies, nous nous trouvâmes soudain, au détour d'un escarpement de rochers, en face de l'antre du jagouar. C'était une profonde excavation dans le rocher.

Comment, demandai-je à Hamelin, ferons-nous pour le faire sortir de là, car vous savez que ces animaux font la sieste durant le jour et ne sortent guère que la nuit.

Suivez-moi, dit-il, vous voyez cette ouverture ; elle peut avoir deux pieds de hauteur, sur un et demi de largeur. Il faut que nous allions nous placer au-dessus. Ainsi places, il sera impossible au jagouar, en sortant de son souterrain, de s'élancer sur nous, Et nous aurons deux chances de le tuer contre lui une de nous dévorer. Mais

rampons avec précaution, car ces animaux ont l'ouïe perfectionnée au suprême degré.

Nous nous traînâmes sur les mains et sur les genoux jusqu'au sommet de l'antre. Il y avait là une grande pierre sur laquelle deux personnes pouvaient se tenir sans être gênées. Nous nous y assîmes.

Maintenant, dit Hamelin, il faut forcer ce seigneur à sortir de son palais.

A cette heure, sa figure ne trahissait pas la moindre émotion, quant à moi, je n'étais pas, il s'en faut, aussi tranquille que lui, j'avais peur, mais je me contenais au point de n'en rien laisser paraître.

Il tira de son sac sa corne à poudre, en fit tomber environ un once dans un pot d'étain, la détrempa dans un peu d'eau, la durcit avec ses doigts et en fit une boulette de la grosseur d'un œuf de pigeon.

Ensuite il fit une mèche, enveloppa sa boulette dans un morceau de cotonnade qu'il attacha avec une corde. Ces préparatifs faits il se coucha à plat ventre sur le bord de l'antre. Profond, dit-il, puis il se releva, prit une pierre, l'attacha à cette espèce de bombe improvisée, prit une allumette, l'alluma et mettant le feu à la mèche, il la lança dans les ténèbres du gouffre.

Une demi-minute après nous entendîmes une détonation sourde et prolongée, accompagnée d'un épais nuage de fumée sulfureuse qui sortait de l'antre comme d'une fournaise, et d'un rugissement strident, caverneux qui fît retentir les échos du souterrain.

Nous nous tenions sur le bord de l'entrée nos fusils à l'épaule et le doigt sur la détente.

Cependant ces rugissements devenaient de plus en plus distincts. On voyait que la bête s'approchait. Nos coeurs avaient cessé de battre ; notre respiration était à peine sensible. Le chasseur seul connaît ces sortes d'angoisses qui mettent l'homme fort et vigoureux entre le hasard d'une réussite ou la mort ; mort affreuse où l'on se sent arracher, lambeau par lambeau, la vie avec le sang.

Puis, soudain, les rugissements cessèrent. J'ouvris la bouche pour parler, mais Hamelin me fit un signe tellement impératif que le mot commencé expira sur mes lèvres. Le moment suprême approchait. Le jagouar à ce moment devait se trouver tout près de la porte de l'antre et chercher dans l'espace qui se déroulait devant lui, qui pouvait avoir troublé son repos, afin d'en tirer une vengeance à sa façon.

Cinq minutes d'angoisses inexprimables s'é-

coulèrent entre les derniers rugissements du jagouar et sa détermination soudaine de garder le silence. Puis nous entendîmes un bruit léger, tel que la lame en produit en lavant le rivage caillouteux d'une rade ; puis un souffle bruyant ; puis le jagouar apparut. Nous ne voyions que sa tête, mais lui ne nous voyait pas : ses regards se portaient sur la vallée qui s'étendait au pied des Andes.

Hamelin le visa à l'œil, son fusil était immobile comme s'il eût été pris dans un étaux; il tira sur la détente, le coup partit. Le jagouar fit un bond terrible. La balle l'avait frappé audessus de l'œil ; un ruisseau de sang s'échappait de sa blessure. Soudain, il nous aperçut, et comme il se ramassait surlui-même pour s'élancer je lui envoyai ma charge qui lui brisa une des patte3 de devant. Cependant, malgré cette seconde blessure, il s'avança furieux sur nous ; mais il n'allait pas très-vite, ses blessures le gênaient. J'attendis qu'il se fut un peu approché et le couchant enjoué, je lui envoyai ma seconde charge en pleine poitrine. Il tomba, mais il n'était pas mort, c'est pourquoi il se releva aussitôt, et faisant un effort suprême, il vint s'arrêter à quatre pieds de nous. Hamelin lui envoya alors sa seconde charge et cette fois il s'affaissa sur

lui-même. Bien que blessé à mort et affaibli par la perte de son sang, il mordait encore les ■cailloux qui se trouvaient à sa portée. Quand il fut mort, nous le dépouillâmes de sa peau et retournâmes ensuite sous notre arbre, où, après avoir mangé une bouchée et causé un peu de notre aventure, Hamelin poursuivit ainsi son récit interrompu :

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