SON ÉDUCATION
Déjà trois ans, dit Hamelin, s'étaient écoulés ■depuis les secondes noces de ma mère, et j'avais atteint mes sept ans. Il fallait songer à me faire instruire ou à me faire apprendre un métier.
Ma mère qui avait reçu une fort bonne éducation et qui connaissait le prix d'être instruit, m'envoya aux écoles. J'en fréquentai plusieurs, entre autres celle du bon M. Courville, jadis ecclésiastique, qui passa sa vie dans la pauvreté comme la plupart des instituteurs de ce temps-là, où l'on faisait si peu pour l'éducation du peuple et qui mourut dans la misère, laissant à la société, une nombreuse famille pour héritage, et aux instituteurs, un exemple de résignation, de persévérance et de dévouement. Le pauvre malheureux il avait mangé pendant trente ans le pain amer de son ingrate profession.
Je commençai mes classes un lundi du mois de mai. C'était une belle journée. Le soleil lançait sur la campagne ses gerbes de rayons d'or. Le clocher de la vieille église qui était couvert en fer blanc éblouissait la vue. L'atmosphère était saturée de tous les parfums du matin. Le ruisseau gémissait sur les cailloux argentés de ses rives, son murmure plaintif imitait les accords des harpes éoliennes. Un vent tiède et parfumé carrossait mollement le feuillage verdoyant et velouté des bois.
J'étais vêtu en grande tenue, me dit Hamelin en riant, bottes vernies, pantalons blancs, habit vert, chapeau à plume. Je marchais droit et plein d'orgueil.
A notre arrivée, le père Courville nous reçut en souriant. Il me prit dans ses bras et m'appliqua sur les joues deux gros baisers, et après avoir causé quelques temps avec ma mère, il me conduisit en classe.
Mes débuts furent très-peu brillants ; j'étais d'une dissipation incomparable. Au bout de l'année je n'étais guère plus avancé qu'au commencement. Mes parents, conseillés par mon maître, résolurent de me retirer de l'école. J'eusse peut-être été plus heureux, s'ils avaien suivi leur première résolution. Mais, quand on
voulut me retirer de l'école, je me mis à pleurer à chaudes larmes ; ils consentirent donc à me laisser continuer mes études, mais plutôt pour se débarrasser de mon importune petite personne que dans l'espérance de faire jamais quelque chose de moi.
Mais cette menace avait froissé mon amour propre, je voulais leur prouver à tout prix que je n'étais pas si sot qu'on le pensait, je me mis à travailler avec tant d'ardeur que six mois après, j'avais laissé bien loin derrière moi les plus brillants élèves de la classe, ce qui n'était pas fort extraordinaire, car l'école du magister Courville, ne renfermait pas, certes, de grands philosophes.
Je fus trois ans à cette école ; puis M. Courville étant mort, j'entrai à l'école de mademoiselle Rainic.
Les écoliers, voyant arriver au milieu d'eux, un nouveau déballé, se mirent à me poursuivre de leurs sarcasmes. Je m'irritai. Ceci les encouragea. Si je n'eusse rien dit, toutes ces tracasseries seraient mortes au début. Ils redoublèrent donc leurs railleries. Je devins furieux. Je frappai un élève à la figure. Alors vingt poings se levèrent sur moi. Je me mis en garde, me tenant adossé au mur de la classe, dans
i'attitude la plus provoquante. Mon air déterminé intimida les plus braves. Il faut vous dire que j'étais d'une force au-dessus de mon âge. Il s'éloignèrent donc et je me crus quitte, mais ils revinrent bientôt à la charge. Ils étaient armés d'un grand pot d'eau. J'ignorais cependant que cette eau me fut destinée. D'abord ils firent semblant de se disputer l'eau pour boire, tout en s'approchant de moi ; et quand ils furent assez proches ils me la lancèrent à la figure, je fus couvert sous un déluge d'eau. Hélas ! j'étraînais un habit neuf, ce jour-là. Le sang me monta à la figure, la colère m'emporta : je saisis une chaise qui se trouvait près de m:>i et en moins de temps qu'il m'en faut pour le raconter j'avais étendu une dizaine de ces mutains à mes pieds. Je fus tranquille le reste du jour.
Le lendemain, mes nouveaux condisciples furent doux comme des agneaux. Chacun cherchait le moyen de m'être agréable. J'oubliai tout et je pardonnai.
Les mauvaises passions n'ont pas de racines profondes dans le cœur des enfants. Ils oublient bientôt les injures reçues. C'est en vain que les moralistes ont voulu persuader au monde que l'enfant naissait méchant et corrompu. Rien ne révèle chez lui, comme chez le tigre ouïe léopard,
l'instinct carnassier. Jamais il ne cherche à mordre ou à égratigner comme la plupart des bêtes fauves. Au contraire, son petit œil doux, serein et limpide brille d'une douceur inexprimable. Si plus tard, il devient méchant, ce sont les mauvaises impressions qu'il a reçu autour de son berceau, qui l'ont rendu tel.
0 vous, moralistes de toutes sectes, n'allez pas chercher vainement dans la nuit des temps, la cause primordiale de la dépravation du genre humain. (1) Nos lois barbares, nos moeurs corrompues, nos usages stupides, la misère, la nudité, la faim, la soif ont seuls produit tous ces malheurs. Montrez-moi dans l'univers un homme heureux, comblé de biens, sain de corps et d'esprit, jouissant de la considération de ses compatriotes qui ait jamais tué son semblable. Mais entrez dans les prisons et les bagnes, qui trouvez-vous ? La misère au teint hâve, déguenillée, farouche, qui ne voit dans le monde que la loi du plus fort. Et sans aller si loin dans les misères de l'humanité, que d'hommes se sont vus sur le point de commettre une injustice, que dis-je, un crime, parce que le besoin du moment les aiguillonnait. Ah ! que de contrariétés dans cette pauvre vie ! Que de déceptions cruelles et dou-
(1) Je fais ici exception du péché originel.
loureuses ! Dites-moi, ô vous heureux favorisés de la fortune, le ciel de votre existence n'a-t-il jamais été assombri par quelques nuages ? N'attribuons donc pas à des causes fantastiques et bizarres, les maux qui affligent notre globe. Adorons en silence les desseins de la Providence sur nous, mais n'agravons pas, par nos sophismes des souffrances qui sont inhérentes à notre nature. On ne peut pas plus changer l'homme qu'on ne peut changer les caractères du loup et de l'agneau. Supportons donc, avec courage, le fardeau de la vie, et ne maudissons plus les lueurs blafardes, incertaines, phénoménales qui s'élèvent sombres et nuageuses et planent couvertes d'un voile, audessus du chaos.
Je fis à cette école, un ami bien précieux, Camille Bertrand, dont le père était fermier et demeurait à quelques arpents de la maison.
Ce jeune homme était doué de mille brillantes qualités et jouissait déjà de l'estime et de la considération de tout le monde. Jamais paroles injurieuses ou blessantes ne sortaient de ses lèvres.
Il avait une figure belle et noble, des yeux noirs, vifs et perçants, une bouche qui souriait toujours, des cheveux blonds et bouclés, une taille souple et puissante.
La similitude de nos caractères et de nos goûts nous unit bientôt d'une amitié inséparable, et cette amitié sortie pure de l'enfance ne s'est jamais démentie depuis.
Après nos classes, nous nous amusions à faire la pêche sur le petit lac du moulin. Nous construisions au pied du coteau, appelé les Eboulis, des magasins, espèces de grottes pastorales, couvertes de branches d'arbres. Nous y apportions le fruit de notre pêche, et faisions cuire à la broche les poissons que nous avions pris. Que ces repas nous paraissait délicieux ! Nous les préférions de beaucoup à ceux que nous prenions à la maison paternelle. Oh ! heureuse enfance, que tes plaisirs innocents et tes joies enfantines rappellent à la vieillesse de doux souvenirs.
Ou bien encore, le jour des grands congés, nous allions faire paître dans les forêts voisines, les troupeaux de la ferme. Je vois toutes ces choses comme si c'était hier qu'elles fussent arrivées. Il me semble encore nous voir partir le matin, avec nos bâtons et nos chiens, et conduisant devant nous le troupeau, avec ses clochettes suspendues au cou et trottant sur la route dure et battue de la vallée. Peu après il disparaissait dans les sentiers fourrés du bois ou paissait, à la vue, sur le penchant des collines-
Quel plaisir n'éprouvions-nous pas, quand, par une belle matinée d'automne, nous cheminions silencieux dans les vastes forets, dont les feuilles gémissantes, tombant sur le sol, faisaient entendre le bruit sec de leur chute. Que nous ressentions en nous de vives joies quand, couchés sur l'épais feuillage des bois, nous causions à voix basse, délicieusement bercés par les murmures tristes et mélancoliques que faisait entendre le vent à travers les grands rameaux des sapins altiers ? De combien de sentiments délicieux notre âme n'était-elle pas remplie, lorsqu'à l'approche des grandes ombres de la nuit, nous apercevions derrière les bois, les dernières clartés mourantes d'un beau jour ! Que de charmes inexprimables, se glissaient dans nos âmes quand les premières étoiles de la nuit commençaient à briller au ciel, et que le disque argenté de la lune, dessinait sur le gazon déjà humide de rosée, l'épaisse toison de nos blancs moutons ?
Puis, quand l'hiver venait avec ses frimas, et qu'une neige molle et épaisse avait couvert les campagnes de son linceul glacé, nous sortions avec nos traîneaux légers, et montions sur le sommet des plus hautes collines pour en descendre ensuite avec la rapidité d'une locomotive
sur une voie ferrée.
Des centaines de traîneaux de toute grandeur venaient se joindre aux nôtres. En peu de jours le lieu de la glissade devenait dur et uni comme une glace vive. Oh, que de joies folles, inexprimables, nous éprouvions quand nos traîneaux, partis des sommets les plus élevés, avaient à franchir au milieu de l'espace, un ravin de plusieurs pieds de profondeur qu'exprès nous avions choisi pour augmenter, par l'aiguillon du danger, le plaisir de le franchir !
Et puis ces glissades avaient toujours lieu la nuit, à la clarté de la lune qui faisait briller aux branches des arbres, les mille rubis de l'hiver.
Mais chaque époque avait ses plaisirs et bientôt aux traîneaux succédaient les patins. Dès que le ruisseau grossi des pluies de l'automne, s'était couvert de son pont de glace, des centaines de patineurs de tous les âges et de toutes les conditions venaient s'ébattre sur son miroir solide et brillant. Nous nous partagions en deux bandes et jouions aux contrebandiers. Voici quel était ce jeu : l'un des deux corps représentait les gendarmes et faisait la garde sur les frontières que nous déterminions au moyen d'énormes glaçons jetés en travers sur le ruisseau ; l'autre jouait le rôle de contrebandiers et allait chercher des raisins sauvages dans les interstices
des roche» de la Cote Ste. Marc. Peu après, il revenait chargé de sa marchandise qu'il essayait de passer sans payer la douane. Mais soudain, au moment de franchir la frontière, sortaient les gendarmes, qui cachés dans les sinuosités du ruisseau, étaient au guet. Alors s'engageaient entre les deux partis un combat acharné dont les uns sortaient victorieux et les autres faits prisonniers subissaient le sort des vaincus. On leur faisait un procès qui se terminait presque toujours par la vente des marchandises saisies et la mise en liberté des délinquants.
D'autrefois, après avoir tenu, ce que nous appelions, dans notre naïveté enfantine, notre conseil de guerre, nous faisions une grande quantité de boules de neige, et, armés de ces terribles projectiles, nous nous rangions en bataille, puis, à un signal donné par notre généçal, la petite armée se mettait en marche ; nos étendards flottaient au vent ; le tambour battait la marche. Nous faisions ainsi plusieurs milles à la rencontre d'autres patineurs que nous appelions nos enne mis. À la première rencontre nous poussions ensemble mille cris de guerre. Les échos du rivage les répétaient au loin.
De leur côté, nos adversaires, répondaient à
nos cris provoquants par leur allalah guerrier, et et peu après l'action s'engageait. Nous étions tous animés du courage des grandes batailles. Mille boules de neige lancées de part et d'autre volaient dans les airs et tombaient sur nos têtes comme les gouttes de pluie dans les grands orages. Partout nos soldats se distinguaient et faisaient des prodiges de valeur et de courage.
La victoire s'achetait toujours cher et ce n'était qu'après de longues heures d'un combat acharné qu'elle se décidait enfin en faveur de l'un oul'autre parti. Alors la déroute des vaincus devenait générale, et les vainqueurs les poursuivaient longtemps, faisant un grand nombre de prisonniers, qui, les mains liées derrière le dos étaient conduits au moulin que nous désignions sous le nom de notre prison d'état. On les y retenait jusqu'à ce que le général ennemi vint les racheter ; ces rachats se faisaient moyennant quelques sous que nous employions ensuite à l'achat de quelques bombons que nous mangions en commun sur la glace.
Oh ! jamais je n'ai revu en hiver la petite rivière de St. Philippe, que toutes ces circonstances de ma jeunesse ne se soient réveillées vives dans mes souvenirs !
C'est ainsi que nous passions, sans soucis de
l'avenir, ni de ce que nous serions un jour, nos joyeux hivers.
Ces combots et les récits que ma mère me faisait au coin du feu pendant les longues soirées de l'hiver, alors qu'au dehors les vents sifflaient un air plaintif et monotone, enflammaient ma jeune imagination et devaient être plus tard la cause de tous mes malheurs. Ici, disait-elle, campait le général Huchereau avec ses braves chasseurs. Là étaient Duchenay et ses sauvages. Cette vieille bâtisse leur servait de caserne. Plus loin dans cette plaine s'exerçaient les miliciens canadiens ; dans cette maison que tu vois là-bas à l'extrémité du village, sous ces hauts chênes, Pendeglass, maltraité par soa général, se brisa la cervelle d'un coup de pistolet Ce champ uni et aride était occupé par les Fensifs. Ces récits vingt fois répétés me faisaient désirer le temps où moi aussi, je pourrais servir ma patrie en la délivrant du joug de l'Angleterre, car tout jeune que j'étais je détestais l'Anglais.
Au retour du printemps, nous recommençâmes nos pêches sur le lac. Tout alla d'abord d'une manière merveilleuse. Le poisson abondait, et nos magasins reconstruits à neuf avaient une grande supériorité sur les précédents. Aussi
nous plaisaient-ils au point d'y coucher. Nous faisions biens des projets et nous eussions peutêtre mené longtemps cette vie de pêcheur, si un malheur inattendu ne fut venu y mettre un terme.
Un jour, que, comme d'habitude, je revenais de la pêche à la maison, je tombai à l'eau en voulant traverser le ruisseau qui, à cet endroit, n'avait pas moins de douze ou quinze pieds de profondeur. J'allai droit au fond, car je ne savais pas nager. Il ne me restait d'autre moyen que de ramper au fond de l'eau vers la rive. Après des efforts suprêmes, je sortis de l'eau, mais j'en eus pour un quart d'heure à tousser et et à êternuer, car j'avais bu trop gloutonnement.
Arrivé à la maison, ma mère me reprocha ma témérité, et déclara qu'elle ne me laisserait plus aller à la rivière. Il me fallut donc dire adieu à nos joyeux partis de pêche.
Le lendemain nous démolîmes nos magasins, et jetâmes à l'eau les pierres qui leur servaient de base.
Quand notre œuvre de destruction fut terminée, nous avisâmes à d'autres plaisirs. Après bien des réflexions, il fut résolu que nous ferions la chasse.
Au Canada, ce n'est pas comme en Europe, où la chas3e n'est que le privilège de quelquesuns. Chez nous, quiconque a un fusil et le moyen d'acheter des munitions, a le droit de chasse.
Le soir même nous préparâmes nos armes. Le lendemain, bien avant le lever du soleil, nous étions dans les bois. Notre chasse fut assez heureuse, et nous ne revînmes à la maison que fort tard.
Les jours suivants nous nous exerçâmes à tirer sur une cible, et nous devînmes en peu de temps fort habiles. Nous pouvions frapper de nos balles une pomme à plus de cinquante pieds.
Nous en étions là de nos amusements, lorsqu'un jour, Camille vint m'annoncer en pleurant que son père partait pour les Etats-Unis, et qu'il allait me quitter. Hélas î cette séparation fut pour moi bien cruelle . Nos adieux furent longs et douloureux. Son père et sa mère versaient des larmes d'attendrissement, et nous promettaient que nous nous re verrions encore.
Enfin ils quittèrent le village par une de ces sombres et froides matinées d'avril, qui glace le cœur. De gros nuages erraient sur un ciel gris et terne. Tout contribuait à me désoler davantage, aussi je pleurai bien amèrement quand je