‹ Souvenirs d'un exilé canadien [microforme]Chapitre 6 sur 24 · UN DÉMON SOUS L’HABIT D’UNE FEMME · texte numérisé non relu

UN DÉMON SOUS L’HABIT D’UNE FEMME

Bien des fois, ma chère Catherine, j’avais cru m’apercevoir de ia liaison qui existait entre ton nouvel époux 6 la femme de Savourini, mais jamais je n'avais supposé que cette intimité fût coupable ; j5 ne vc;2i3 dans leur conduite rien qui me fit soupçonner un commerce illicite. Hier, seulement, j'ai tout appris, tout su, tout connu. O ma sœur, je te le répète, prends courage : le temps dissirera, sans doute, les maux qui fondent auj>r.r*’hui si impitoyablement sur toi.

Hier soir, entre neuf et dix heures, fatiguée

de la chaleur excessive du jour, je me promenaïs seule et silencieuse dans le jardin, près des trois cerisiers où nous avions coutume de nous asseoir, quand nous avions à nous raconter nos impressions tristes ou joyeuses. Absorbée par une foule de pensées relatives à ton mariage, entraînée par un sentiment irrésistible, captivée par le spectacle magnifique d’une nuit pure, sereine, étoilée et rafr: chie par la brise du soir qui commençait à cour, oubliais de revenir au logis; je considérais, ravie en extase, ce beau ciel où cessent tous les chagrins, où toutes les pleurs se tarissent : ces milliers de globes lumineux qui roulent sur nos têtes par des lois mathématiques immuables, à des hauteurs incommersurables ; j’admirais ces miasmes humides, brumeuses qui alors s’élevaient du sein de la vallée et formaient pour le plaisir des yeux, comme une mer dont les ondulations croissantes envahissaient peu à peu, comme un autre déluge, le sommet des arbres et des quelques rares chaumières de la côte, lorsque soudain je crus entendre le bruit lointain d’un pas pesant sur le sol, puis le chuchotement de deux personnes qui causent à voix basse. Effrayée, je me précipite dans un taillis, retenant mon haleine. Mon cœur battait à rompre son enveloppe. Bientôt

j'aperçois, à travers les ténèbres, deux ombres muettes qui s'avançaient vers moi.

Oh! ma sœur, te dire alors ce que j'éprouvai de crainte ne peut s’exprimer. Néanmoins ces deux personnes, continuant d’avancer, viennent s’asscoir précisément sur le tertre de gazon que je venais de quitter. J’aurais voulu me voir enfouie à cent pieds sous terre, maïs il ne me restait aucune chance de fuite possible. Il fallait me résigner et rester.

Alors j’entendis une voix d’homme que je crus reconnaître et qui disait: Madame, vous m’avez promis des confidences ; voici le lieu du rendezvous ; parlez, je vous écoute.

Aussitôt la femme de Savourini, car c’était elle, d’une voix grèle et fausse, commenca ainsi son récit diabolique :

Il y a deux ans, le colonel Téran, de Québec, demeura ici dans notre village. Trois seigneurs des environs l’avaient chargé de régler, avec leurs censitaires, les arrérages de leurs seigneuries. Il s’établit chez M. F. Hamelin, où demeurait alors (Catherine Delatour, votre épouse. Bientôt se noua entre eux une certaine liaison, licite alors, sans doute, car mademoiselle Delatour était fiancée à M. B. Hamelin qu’elle épousa plus tard et ne s’occupait guère

alors des avances amoureuses du colonel, mais elle ne pouvait répondre également de l’avenir. Le colonel, voyant qu’il avait un rival préféré, par-

tit pour Québec avec l’amour et le désespoir dans le cœur. Les adieux furent touchants. “oi De retour dans ses pénates il écrivit plusieurs et q lettres à l’insensible qui ne reçurent aucune dis réponse. Enfin las d’écrire, il garda le silence. met Sur ces entrefaites mademoiselle Delatour qui épousa M. B. Hamelin, forcée d’ailleurs, dit-on, haie par des circonstances impérieuses. Elle jouit fois pendant deux ans, comme vous le savez, de la vint paix, du bonheur et du repos conjugal, puis elle tit devint veuve. Instruit de cet évènement, le def colonel que ni trois ans d'absence, ni la froideur, gent ni l'indifférence de mademoiselle Delatour pr n’avait pu tranquilliser, accourut à St. Philippe. sphè Il se donna d’abord mille affaires feintes pour pr cacher ses desseins et pour attendre un temps ave plus convenable pour recommencer ses intrigues révél amoureuses, interrompues pendant quelques ta années par la fatalité des circonstances. Il sl acheta dans St. André une ferme qu'il fit Le b: entourer d’un mur de pierre surmonté d’une dé EL balustrade en bronze doré. Six mois après il y ab di fit bâtir un joli cottage, aux jalousies vertes, se loiièl

dessinant sur un fond blanc, avec.une galerie

donnant sur un petit parterre anglais, rempli de diverses fleurs.

Le colonel faisait les choses en grand, au risque de se ruiner une seconde fois, car il faut vous dire qu'il avait déjà fait de semblables folies et qu’il s'était ruiné une première fois à Québec, dans la construction d’un château qu’il n'avait pu terminer, et dans des orgies répétées qui avaient absorbé le peu qu’il lui restait, Un beau jour les créanciers tombèrent sur lui à la fois, et le château fut saisi et vendu. Quand il vint à St. Philippe, il ne lui restait plus de toute sa grandeur passée que quelques milliers de francs, quelques services de vaisselles d’argent, son salaire et un vieux domestique qu’il avait amené avec lui ; mais quoique déchu de la sphère élevée où il avait brillé, le colonel avait conservé son air martial et rempli de dignité, et avec les dames, cette politesse esquise qui révélait l’homme du grand monde.

Le colonel épiait l’occasion de prouver à madame B. Hamelin qu’il ne l’avait point oubliée. Le hasard le servit. La femme du Dr. Quéry, de Lacadie, qui était l’ami du colonel, ayant mis au monde un fils, désigna votre épouse et le colonel pour parrain et marraine.

Lacadie se trouve à trois lieues de St. Phic*

lippe. Le colonel renoua, sans doute, durant le voyage les anciens liens d'amour ; car de retour, au village, il fut très-assidu auprès de la veuve. Bals, promenades, concerts, il n’épargna rien pour obtenir les bonnes grâces de son amante. Il la mena voir sa nouvelle ferme et ses dépendances, lui disant que le tout lui appartenait, et que si elle voulait unir sa destinée à la sienne, il se croirait le plus heureux des mortels.

Il faut croire qu’elle fut sensible aux offres du colonel, puisqu’on parla de mettre les bancs à l'église.

Cependant il s’écoula encore quelques semaines sans que rien ne changeât, puis un beau

matin on chercha le colonel : il avait disparu.

La veuve inconsolable se cellula et fut un an invisible aux yeux du profane vulgaire. Il courut sur son compte mille bruits que son opiniâtreté à se cacher accrut davantage. Enfin elle reparut, mais blême et tout à fait suspecte.

Voilà, monsieur, ce que j’avais à vous raconter. Ne m'en voulez ras: vous m'y avez forcée. |

Tel était l’art diabolique de cette femme maudite.

La vérité de tout ceci, c’est que ma mère, avait porté l’enfant du docteur Quéry sur les fonds

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baptismaux, qu’elle avait consenti à revoir le colonel en ami, qu’il l’avait une ou äeux fois menée à St. André. Mais au premier mot d’amour, elle lui avait formellement déclaré, que quant au présent sa détermination était prise de ne jamais se remarier. Quant à sa séquestration durant une année, c’est que ma mère était tombée malade d’une maladie sérieuse d’un anévrisme qui faillit la conduire au tombeau.

M. Bériau se leva, serra la main de la Savourini et lui dit: Ah!je m’en doutais : mais l’eussé-je su alors, je ne pouvais faire autrement que de l’épouser, j'étais ruiné. M. St. James venait de me faire perdre douze mille francs, pour avoir été sa caution, et ma magnifique maison de l’Isle Jésus allait être vendue. La veuve aux œufs d’or me tirait d'affaire ; vous savez le reste. Fur ceil l’entraîna en lui disant, madame, Je compte sur votre amitié. L'avenir prouvera ...... je ne pus entendre la fin de la phrase. Ils étaient déjà trop loin de moi.

Merci, ma chère Cécile, dit ma mère à ma tante quand elle eut fini de parler. Je serai forte désormais, car je connais mon ennemie, et je tâcherai de déjouer ses embûches et de faire tourner ses calomnies contre elle-même.

Depuis cette confidence, ma mère versa toute

son affection sur moi. Jamais elle ne me voyait au retour de mes promenades enfantines sans verser des larmes, car je ressemblais beaucoup à mon père.

M. Bériau et ma mère vécurent dans la suite comme des étrangers. Celle-ci agissant selon sa volonté et celui-là selon ses caprices et son bon plaisir.

Ici B. Hamelin se tut. Fumons, dit-il, je suis épuisé. Demain je reprendrai mon récit.

Quand nous eûmes épuisé le tabac de nos calumets, le soleil, à l'occident était à demi plongé sous les vagues. Nous nous levâmes et cheminâms vers la ville, puis arrivés à la puerta del mar, nous nous séparâmes jusqu’au lendemain.

Je pris une rue détournée afin de fuir ces milliers de mendiants de profession qui, drapés dans leurs haïllons, comme un prince dans ses soiries, et ses velours chamarrés d’or, vous assiègent de toutes parts comme une nuée de moustiques, et rendu à mon hôtel, je montai

aussitôt à ma chambre et me mis à ma fenêtre.

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