XX VIII
Casimir Delavigne était le poêle que préférait Louis-Philippe, à qui le Paria avait été dédié autrefois, dont le chant de la Parisienne et une Semaine à Paris exallaient l'amour pour le drapeau tricolore.
Le roi-citoyen admirait les classiques passés ou présents, Viennet et Liadères, même Fulchiron. Peu connaisseur en art, il eut Alaux pour peintre favori, et Ton assure qu'il disait :
« Alaux dessine bien, n'est pas cher, et est bon coloriste. »
Louis-Philippe estimait aussi Paul Delaroche, surnommé « le Casimir Delavigne de la peinture ». Il aimait « la belle peinture » d'Auguste Couder, élève de Regnauld et [de David. Étant duc de Chartres, il avait eu pour maîtres de dessin CarmontcIIe et Rardin, qui lui donnaient des
leçons sous la surveillance de l'auteur de Léoniilas aux Thermopyles, toujours présent.
Il accabla de commandes, principalement pour Versailles, le peintre de marines Théodore Gudin, qui fut un maître dans l'art de brosser rapidement des tableaux éclatants, et qui, peu à peu, tomba du romantisme dans le faire habile, pour ne pas dire dans le métier. Gudin mena une existence princière dans son château de Bcaujon. Son atelier était le plus beau, dans Paris, alors que le nombre des aleliers somptueux n'approchait pas du nombre de ceux d'aujourd'hui.
Quand arriva la chute de Louis-Philippe, Théodore Gudin n'avait encore livré que soixanletrois tableaux retraçant nos faits maritimes, sur les quatre-vingt-dix commandés par le roi déchu. Tout fut payé par la liquidation de la liste civile, et Gudin, demeuré peintre officiel des marines, devint, sous Napoléon III, commandeur de la Légion d'honneur, placé ainsi sur la môme ligne que l'illustre Ingres. Vers la fin de sa carrière, il s'adjoignait des collaborateurs : ces associalions produisaient des ouvrages de pacotille.
Louis-Philippe ne comprenait pas les poétiques mérites des SchefTer, dont l'aîné, Ary, lui paraissait s'inspirer trop de Gœlhe et de Byron. 1 1 est probable que la princesse Marie, élève d'A ry, pensait autrement.
Le règne de Louis-Philippe a pourtant été remarquable par la lutte qui exista entre les coloristes et les dessinateurs en art, comme entre les classiques et les romantiques en littérature, comme entre les harmonistes et les mélodistes en musique.
Il eût été difficile, en ce temps-là, de ne pas se prononcer pour Ingres ou pour Delacroix, quand môme on n'eût jamais essayé de tenir un crayon.
Je pris parti pour Ingres, lorsque le Martyre de saint Symphorien fut exposé au Salon de 1834. Devant ce tableau, les plus vives contestations s'élevaient, et, il faut le dire, les critiques remportaient sur les éloges.
Certains aristarques reprochaient au maître des incorrections de dessin; ils plaisantaient sur quelques intentions mal traduites par le pinceau, et sur des détails trop compliqués.
Vainement les admirateurs ripostaient, en alléguant que le peintre de Y Apothéose d'Homère avait rendu avec une force remarquable le sujet dramatique par lui choisi, et que sa composition était superbe de forme et d'expression.
Ingres, ne retrouvant pas en France l'accueil qu'il avait reçu en Italie, se découragea, ou plutôt il boudale public français. Il annonça qu'il ne participerait pas, désormais, aux expositions officielles ; et il tint parole, partit pour Rome comme
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directeur de la villa Médicis, d'où il envoya plusieurs toiles devenues célèbres, notamment Slralonice, pour le duc d'Orléans, prince royal. On allait voir Stratonice, au pavillon de Marsan, par faveur spéciale.
En 1835, le baron Gros avait éprouvé les brutalités de la critique, déchaînée contre son Hercule et Diomède.
Agé de soixante-quatre ans, l'illustre peintre dont la plupart des tableaux, sous l'Empire et la Restauration, furent des pages magnifiques, ne put supporter le chagrin de se voir méconnu, oublié, conspué par l'école nouvelle : il se noya dans l'étang de Meudon, et sa mort fi t grand bruit dans le monde artistique.
Ingres ne suivit pas l'exemple de celui qui avait été le meilleur élève de David, et qui avait compté parmi ses élèves Camille Roqueplan et Barye; il lutta encore avec énergie, et finit par triompher, par conquérir l'enthousiasme de ses compatriotes, par obtenir des dédommagements, — une réparation éclatante de toutes les injustices qu'il avait souffertes.
Mais Ingres n'exposa plus; on allait voir ses tableaux chez lui ; et lorsque le maître était absent, c'était Mme Ingres qui faisait les honneurs aux visiteurs, qui donnait les explications, qui paraphrasait les œuvres de son mari : « Voyez
SOUVENIRS D'UN HUGOLATUE. 215
combien cette tête est belle ! Admirez la pose de . Vénus I Jamais on n'a si noblement compris la figure de Jeanne d'Arc ! », etc.
Il me semble que je suis encore dans le petit appartement d'Ingres, à l'Institut.
On peut déclarer hardiment qu'Hippolyte Flandrin continua l'auteur du Saint Symphorien, sans admettre qu'il le dépassa, sinon pour le caractère religieux*
Fidèle à son maître, à Ingres, l'auteur des peintures murales de Saint-Vincent de Paul, de Saint-Germain des Prés, à Paris, et de Saint-Paul de Nîmes, excella dans le portrait. Hippolyte Flandrin était regardé comme un des plus habiles dessinateurs contemporains, comme un des plus sobres coloristes. En fait de couleur, sa sobriété nous paraissait excessive. Selon nous, il poussait trop au gris. La grandeur et l'unité harmonieuse de ses compositions rachetaient ce défaut, qui était celui des derniers représentants de l'école classique en peinture.
Nous avions sur le cœur les grisailles de Meynier et d'Abel de Pujol, ainsi que ces plafonds blafards dont nos monuments avaient été pourvus par les artistes officiels.
Cependant Eugène Delacroix, le chef des coloristes, ne cessait pas d'envoyer aux Salons ses compositions hardies; de plus en plus il s'illustrait,
216 SOUVENIRS D'UN HUGOLATiŒ.
et, tout en admirant Ingres, beaucoup déjeunes, alors, convenaient que Delacroix possédait des qualités puissantes, méritait l'appui de Thiers arrivé au pouvoir, et devait un jour composer de vivantes peintures murales.
La gravure et la lithographie reproduisaient, popularisaient su Barque du Dante, son Massacre de Scio, son Hamlet.
Le Louvre — - en temps d'exposition — attirait une foule remplie de fanatiques, — qui pour Delaroche, qui pour Decamps, qui pour Delacroix, qui pour les paysagistes, qui pour les tableaux de genre. « On parcourait les galeries, écrit Théophile Gautier, avec des gestes d'admiration frénétique qui feraient bien rire la génération actuelle. »
Ainsi, quand Delacroix exposa Médée poignardant ses enfants, la toile se trouva placée à l'entrée du salon carré, à gauche, tout près de la porte du grand escalier.
J'étais là en extase, avec une assez nombreuse compagnie. Un de mes camarades de collège, arrivé avant moi, me serra tout à coup la main et s'apprêta à sortir.
<* Comment! lui dis-jc, tu ne viens pas dans les autres galeries?... Il y a de belles toiles... Le ? alon est remarquable.
« Non; Médée me suffit... sublime! Inutile de voir le reste. »
Et il disparut.
Presque au même moment, un autre ami, graveur classique, passa devant l'œuvre de Delacroix, sans seulement daigner s'y arrêter. Je l'interpelle. Il me répond :
« Croûte! croûte! croûte!... pas l'ombre de dessin.... Adieu ! »
Le premier, le partisan de Delacroix, était d'ail- .leurs un garçon de mérite ayant fait de bonnes éludes au collège Henri IV, et qui, adonné au culte de la peinture, étudiait à la fois le grand coloriste et le merveilleux dessinateur, — Ingres et Delacroix. — Il poursuivait un but impossible ; sérieusement, il rêvait de concilier l'un et l'autre génie, en multipliant les efforts.
Après avoir enfourché ce dada durant plusieurs années, il perdit courage et se coupa la gorge dans une hôtellerie de Rome.
D'autres ont osé le même essai, sans toucher le but. Ils voulaient la perfection.
Par exemple, Théodore Chasseriau s'inspira d'Ingres et de Delacroix. Il se recommanda par l'invention, par la composition, par le sentiment poétique, quelquefois étrange.
Il arriva à Théophile Gautier, dans ses Salons, d'écrire trois ou quatre feuilletons pour
Delacroix, autant pour Chasseriau, et de passer plus que rapidement sur le reste des peintres d'histoire.
Prématurément enlevé à Part, Chasseriau a laissé des loiles remarquables; il a décoré une chapelle de Saint-Merry et une chapelle de Saint- Roch.
Parmi les artistes du temps, travaillant sous l'influence de l'air ambiant qui partout circulait, plusieurs ne laissèrent qu'un tableau, puis s'effacèrent. Arbres poussés en serre chaude.
Eugène Devéria, avec sa Naissance de Henri IV, promettait d'être un Paul Véronèse français, comme Thomas Couture, plus tard, avec les Romains de la décadence, promettait de devenir un maître hors ligne.
Camille Roqueplan n'a pas assez vécu pour faire de la grande peinture, telle que la présageaient sa Madeleine et son Lion amoureux.
Autant son frère Nestor brillait par l'esprit littéraire, autant Camille brillait par la grâce et le pittoresque de son pinceau.
Coulure prétendait faire école, à côté d'Eugène Delacroix. 11 a disparu sans y parvenir, et sa couleur a bien pâli devant celle du peintre de Médée. Néanmoins, son Fauconnier reste une œuvre à part, presque accomplie.
Chez Eugène Devéria, et chez Achille, les ro-
mantiques affluaient, comme chez leur ami, Louis Boulanger. Victor Hugo, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Paul Foucher, Pétrus Borel s'y rencontraient avec Gustave Planche.
Gustave Planche avait alors un peu moins de trente ans. Il était de ceux que la vocation littéraire tourmentait, et il ne voulait pas être pharmacien dans l'officine de son père. Après avoir pris une première inscription à l'École de pharmacie, Gustave Planche se fit homme de lettres, collaborateur de Y Artiste ; et bientôt il s'attacha surtout à Alfred de Vigny, qui l'introduisit à la Revue des Deux Mondes.
Là, ce critique doctrinaire s'institua « magister de la littérature»; il tint véritablement la férule, de telle façon qu'Alphonse Karr le surnomma plaisamment « Gustave le Cruel », et que Victor Hugo, Lamartine, Lamennais et Balzac en reçurent des coups, injustement appliqués.
Nous autres, romantiques persévérants, nous YÎmes en lui un transfuge. L'auteur d'Hernani se vengea de ses articles perfides en l'appelant, dans les Voix intérieures « méchant, Zoïle à l'œil faux », en le déclarant « trop venimeux pour qu'on le touche ».
Pour ma part, j'ai peu fréquenté Gustave Planche. Sa tenue fort négligée lui attira plus tard de nombreuses et vives critiques. 11 s'en
220 SOUVENIRS D*UN HUGOLÀTRtt.
riait, en consommant, au café Soufflet, une quantité invraisemblable de petits verres de cognac. Il est mort en septembre 1851.
Mais revenons aux artistes.
Les succès de Decamps prirent leur source dans l'originalité de ses paysages, de ses toiles
de genre, de ses fusains et de ses aquarelles. Sa spécialité, celle que préféraient les amateurs, c'étaient les singes : Singe au miroir, Singes boulangers, Singes charcutiers, Singe peintre et Singes experts. Ce dernier tableau ridiculisait le jury de peinture, refusant fréquemment les œuvres de Decamps, qui découvrit l'Orient comme Delacroix découvrit l'Afrique.
Cet élève d'Abel de Pujol ne négligea rien afin d'oublier les principes de son maître, et bien lui en prit pour réussir à marquer dans l'histoire de Fart au dix-neuvième siècle.
Si Ton a pensé qu'Eugène Delacroix fut le Victor Hugo de la peinture, on a lieu de reconnaître aussi qu'Horace Vernet en fut l'Alexandre Dumas, principalement à cause de sa fécondité.
Quant au talent d'Horace Vemet, nous l'avons plus d'une fois dédaigné.
Dans cette famille, on peignait de père en fils : Antoine, Joseph, Carie, Horace Vernet. Il nous semblait, à nous, hugolâtres, qu'une palette venue par succession fût nécessairement entachée de vulgarité. II y avait trop longtemps qu'on parlait des Vernet !
Horace, prétendions-nous, faisait de la peinture « à la toise » ; il brossait ses toiles « à cheval »; il n'était «grandiose que pour les bourgeois ». Plus on nous vantait sa facilité, plus nous l'écartions du Parnasse de l'art.
Dans l'espace de sept mois, il couvrit sept cent soixante et quelques pieds de toile (un peu plus de trois pieds carrés par jour) ; et dans l'espace de trois ans il improvisa cinquante-sept tableaux.
Toutes ses batailles de l'Empire furent refusées par le jury de la Restauration : son atelier devint alors un rendez-vous pour les adversaires du gouvernement de Charles X, et, conséquemment, Louis-Philippe le protégea, au point de lui offrir plus tard la pairie. Horace Vernet refusa; il refusa aussi de peindre un « Louis XIV à l'assaut de Valenciennes », parce que c'était mentir à l'histoire.
Le roi et l'artiste se brouillèrent. Horace Vernet partit pour la Russie, revint en France après la mort du duc d'Orléans, se réconcilia avec Louis- Philippe, « se remit à l'ouvrage », comme nous disions.
Enrichi par ses travaux, décoré de tous les ordres de l'Europe, cet artiste que Ton appelait « le pourvoyeur du Musée de Versailles », a tenu une grande place dans son époque, sans ajouter de fleurons à la couronne de l'art; mais le pinceau d'Horace Vernet a retracé tant d'épisodes de nos annales que son nom ne périra pas. Ce fut un peintre-historien, nous pourrions presque dire un peintre-voyageur.
Un autre créateur de compositions immenses, un peintre philosophe, Paul Chenavard, brilla par l'imagination. Il n'accomplit que la moitié de sa tâche et crut pouvoir mener à terme une œuvre colossale, lorsque, après février 1848, il fut chargé de décorer le Panthéon.
Il devait tracer l'histoire de la civilisation depuis la Genèse jusqu'à la révolution française.
Quel sujet! quelle grandeur! Combien l'artiste qui avait étudié à fond les maîtres de l'Italie se trouvait à l'aise pour mettre à profit son savoir et manifester son style !
Chenavard travailla avec ardeur, avec foi; onze cartons énormes étaient déjà terminés quand le Panthéon fut rendu au culte catholique — avec un fronton annonçant une nécropole des grands hommes. 11 ne se dédommagea un peu que par le Salon de 1853 et l'Exposition universelle de 1855.
Adoptant une manière toute différente, choisissant des sujets épisodiques, et les traitant selon les idées du romantisme, Robert Fleury s attirait fréquemment, au contraire, les bravos du public. Il peignait tantôt une scène de la Saint- Barthélemy, tantôt Henri IV rapporté au Louvre, tantôt le Colloque de Poissy, tantôt une scène d'Inquisition ou un autodafé.
Que sais-je encore? Autant de tableaux, autant de succès, que les belles lithographies de Mouilleron, élève de mon frère, rendaient promptement populaires. La peinture de Robert Fleury élevait le genre à la hauteur de l'histoire, ou, si vous l'aimez mieux, elle accommodait l'histoire avec le genre, elle inculquait un peu de romantisme aux bourgeois.
Le nom de Robert me rappelle un talent qui lança des étincelles depuis 1824 jusqu'à 1835; une personnalité toute romanesque ; un artiste qui commença par tenir le burin et finit par tenir le pinceau, en composant des toiles qui ont le précieux patient de la gravure.
Je parle de Léopold Robert, qui se tua à Venise, en 1835, et dont le dernier tableau : Pêcheurs de V Adriatique, fut exposé une année après dans une salle de la mairie de la rue Drouot. La foule se pressait, émue, attristée, devant l'œuvre de celui qui s'élait donné la mort par suite d'un amour sans espoir pour la princesse Charlotte Napoléon.
Mercuri avait gravé les Moissonneurs de Léopold Robert, et quiconque possédait une belle épreuve de cette délicieuse gravure ne l'eût pas facilement cédée, je vous le jure. La mode fut aux œuvres de cet artiste, donnant à ses brigands et à ses paysans un certain air de majesté mélancolique. L'Improvisateur, la Madone de l'Arc, les Moissonneurs et les Pêcheurs tigurent dans les galeries du Louvre.
Le temps les a fort défraîchis, et puis... la mode s'est portée ailleurs, et l'on reste presque froid devant ces toiles jadis acclamées!
11 faut se borner ; mais dois-je me taire sur les paysagistes?
SOUVENIRS D'UN HUGOLATHE. 225
Ils forment un groupe vraiment extraordinaire dans la génération de 1830.
Bidauld et plusieurs artistes peintres nous servaient, sous le nom de tableaux, des plats d'épinards réussis.
Chaque année, à l'ouverture du Salon, nous formions une bande, quelques amis et moi. Nous cherchions les plats d'épinard, devant lesquels nous éclations de rire, à la grande indignation des bourgeois, qui partageaient le goût de Louis-Philippe, et estimaient beaucoup le talent de Bidauld.
L'École du paysage composé, historique et mythologique, elle aussi, possédait le privilège d'exciter fréquemment notre hilarité. A part quelques toiles d'Aligny, de Paul Flandrin, de Rémond même, nous plaisantions fort les « créations », en disant bien haut que le paysage devait représenter les scènes de la nature, au lieu d'en inventer.
Les Théodore et Philippe Rousseau, les Jules Dupré, les Camille Fiers, les Louis Cabat n'ontils pas excellé dans ce genre, en même temps que Louis Français, François Daubigny, Constant Troyon, Prosper Marilhat, Camille Corot, Millet, Chin treuil et Rosa Bonheur, les uns produisant aussi des natures mortes, les autres plaçant dans leurs sites des animaux admirablement peints?
226 SOUVENIRS b'UN HUGOLATRE.
Notre École actuelle du paysage n'a pas de rivale. Qui donc mieux que Duprësut faire percer le soleil sous les ombrages? Qui rendit mieux que Théodore Rousseau, que Fiers, Français et Daubigny, les effets d'arbres, de rochers et de ciel? Et la Mare aux canards, de Cabat? Troyon n'a-t-il pas mérité le surnom de « la Fontaine de la peinture », avec sa louche virile, sa richesse de tons et son brillant coloris? Le Marché aux chevaux, de Rosa Bonheur, n'est-il pas un chef-d'œuvre, parmi d'autres toiles charmantes?
Marilhat, prématurément enlevé aux arts, nous traduisait poétiquement les plus beaux aspects de la Syrie, de l'Egypte et de l'Italie, tandis que Corot, sans égal dans les matins et les soirs, se montrait encore plus parfait dans les solitudes, faisait impression sur l'âme du spectateur, sans se préoccuper outre mesure de l'imitation matérielle.
Corot, l'élève de Bertin et de Michallon, se montra à la fois plus poétique et plus réaliste que ses maîtres. La réputation de ce paysagiste, d'abord si discuté, a grandi au point de le rendre populaire.
Ces artistes-là prirent pour atelier d'études l'admirable forêt de Fontainebleau, et ils y fondèrent des colonies, — Barbizon, Chailly et Marlotte.
Th. Rousseau, Corot, Diaz, Leroux, Troyon, Fiers, Gaspard Lacroix, Lavieille, Jacques, François Millet, Chintreuil, Boclmer, etc., ont été comme les sylvains de cette merveilleuse collection d'arbres gigantesques.
A Barbizon, l'aubergiste Gannc en a vu passer un bon nombre. Une complainte rappelle encore les premiers temps de la colonie, et le vertueux Augustin Challamel, comme on le remarque dans ce curieux morceau, écrit en entier de ma main, s'y rencontra avec Guillemin et Brissot de Warville.
Je ne citerai que quatre vers de la complainte, sur le premier de ces deux artistes :
Guillemin, de gloire avide, Pour sa part un panneau prit; Il y mit tout son esprit...
Et le panneau resta vide.
Ce pauvre Guillemin, peintre de genre, dont le pinceau était habile et gracieux, eut son heure de célébrité. La mort nous Ta enlevé, dans la maison qu'il possédait à Bois-le-Roi, commune située au milieu de la forêt de Fontainebleau.
Chez l'aubergiste Ganne, les artistes peignaient des panneaux, dont l'ensemble a formé un véritable musée renfermant plus d'un trésor.
Pour terminer mes appréciations sur le mouvement des beaux-arts, il me reste à signaler l'essor de l'architecture, de la sculpture, et de la musique.
Les chapitres Paris à vol d'oiseau et Ceci tuera cela, dans le roman de Noire-Dame de Paris y émurent les imaginations et réagirent vigoureusement contre les exploits trop prolongés de la Bande noire, qui démolissait une foule de monuments historiques; ils nous débarrassèrent des maladroits qui restauraient les plus belles églises ou les plus intéressants châteaux d'une manière déplorable.
On voyait détruire des chefs-d'œuvre de pierre ; on voyait massacrer, en les réparant, tous les spécimens divers d'architecture. Aucun respect pour les souvenirs, dont se moquait la spéculation ; aucune intelligence des styles, quand i'ar-
chéologie, en France, avait déjà des représentants émérites : Millin, Séroux d'Agincourt, le baron Taylor, Lenoir, Qualremère deQuincy, Letronne, Raoul-Rochette, de Saulcy, Lenormanl, du Sommerard, Didron, les deux Champollion, etc.
L'influence de l'auteur de Notre-Dame de Paris fut telle qu'un mot caractéristique s'échappa de la bouche de la princesse Hélène, femme du duc d'Orléans, lorsque, peu après son arrivée en France, elle se trouva en face de Victor Hugo.
« Le premier édifice que j'ai visité à Paris, dit-elle au poète, c'est votre église. »
Effectivement, personne ne passait devant la cathédrale sans peupler, par l'imagination, ses tours imposantes, — sans songer à Claude et à Jehan Frollo, à Quasimodo et à Esmeralda.
Tout changea, comme par enchantement, en conséquence d'études sur le Moyen âge et la Renaissance. Les ruines eurent leurs amoureux passionnés, et des artistes érudits s'appliquèrent à panser les blessures des monuments, au lieu de les faire disparaître avec la pioche.
Lassus et Viollet-le-Duc opérèrent de véritables miracles. Grâce à eux, la Sainte-Chapelle, Saint- Germain l'Auxerrois, la cathédrale de Paris, le château de Pierrefonds, les fortifications de Carcassonne, et beaucoup d'autres monuments en province, furent restaurés magistralement, re-
230 SOUVKNIRS D'UN HUGOLATRË.
devinrent jeunes, rappelèrent avec autorité l'époque de leur fondation.
La réussite de ces architectes fut telle, que chacun, lettré ou non, suivit l'impulsion donnée.
De nouvelles constructions, alors, reproduisirent les styles du temps passé; les églises gothiques, les manoirs seizième siècle , les châteaux Louis XIII abondèrent sur tous les points de la France, et depuis, il faut l'avouer, l'art architectural a plutôt imité que créé, dans le principal et les accessoires, en se montrant éclectique au suprême degré. Lassus observait que l'architecture grecque ne convenait ni à notre religion, ni à notre climat; que nos matériaux mêmes y sont impropres. Il éleva la nouvelle église paroissiale de Belleville.
L'École des beaux-arts couronnait annuellement des architectes destinés à propager les doctrines classiques, mais dont plusieurs se lancèrent dans le romantisme ou dans la fantaisie.
Fontaine et Percier continuaient la ligne classique; Duc élevait la colonne de Juillet, avant de construire la façade occidentale du Palais de Justice, où Hippolyte Lebas avait achevé le monument de Malesherbes; Léon Vaudoyer et Henri Labrouste acquéraient une réputation hors ligne et formaient de nombreux élèves, — le second surtout comptait des disciples enthousiastes.
Henri Labrouste organisa les funérailles de Napoléon 1 er , et fut appelé à réédifier la bibliothèque Sainte-Geneviève.
Comme beaucoup de gens sont des profanes en architecture, peu d'architectes imbus des idées nouvelles arrivèrent à la popularité.
Les sculpteurs, au contraire, ne manquèrent pas de prôneurs ou de détracteurs. Quelques vieux manieurs du ciseau durent céder le pas aux novateurs, parmi lesquels s'illustrèrent David d'Angers et Pradier; celui-ci, païen, grec surtout, possédait l'art du nu non provocant, donnait les Trois Grâces; celui-là mêlait la science avec l'énergie.
François Rude sculptait son fameux Départ, ou la Marseillaise, bas-relief de Tare de triomphe de l'Étoile; Dumont posait sur la colonne de Juillet son Génie de la Liberté; Duret faisait son Pêcheur et son Vendangeur; Joufïroy travaillait à son Ingénuité, jeune fille confiant son premier secret à Vénus.
Étex exécutait son groupe colossal de Caïn, et se voyait malmener par le jury du Salon.
Barye éprouvait aussi les rigueurs du jury, ce qui le força de se jeter dans l'industrie des bronzes; puis il montrait une originalité puissante comme animalier, et devenait le statuaire des lions. Çà et là, dans les magasins de bronzes,
232 SOUVENIHS D'UN HUGOLATRE.
nous prenions plaisir à contempler des groupes de Barye, et malgré l'Institut, cet artiste conquérait une haute renommée. Son Lion au serpent, incontesté chef-d'œuvre, son Tigre dévorant un crocodile, son Combat d'ours, et bien d'autres productions, promettaient le Centaure dompté par un Lapithe, qui obtint plus tard un succès immense.
Injuste jury! s'écriait-on. Composé exclusivement des membres de l'Académie des beauxarts, il frappait tout ce qui ne marchait pas dans l'ornière, et ses arrêts s'attaquaient aux talents les plus hardis.
De temps à autre, quelque article de revue ou de journal dénonçait les jurés à l'animadversion publique. Jeanron, dans la France littéraire de 1840, qualifiait ainsi l'Académie des beaux-arts : « Séminaire éternel d'incurables préjugés, il proscrit toute espèce de lutte d'opinions; il frappe d'interdiction tout esprit novateur. » Thoré et Gautier ne manquaient aucune occasion de la prendre en défaut ; et il faut convenir qu'elle prêtait le flanc.
Parmi ses victimes, dans la statuaire, ajoutons à Auguste Préault, déjà nommé, exclu pendant quinze ans des expositions, et qui se vengeait par des bons mots, je n'ose cjire par de bonnes statues, — ajoutons Jehan du Seigneur, Antonin Moine et Maindron.
Jehan du Seigneur, romantique pur, de fond et de forme, portant un pourpoint de velours noir, débordait de lyrisme et multipliait les médaillons d'amis, aujourd'hui brisés, — plâlres ou originaux. — Les visiteurs furent ébaubis quand ils virent, au Salon de 1834, son groupe colossal : Y Archange saint Michel vainqueur de Satan,
Antonin Moine était à la fois pastelliste et sculpteur voué à la nouvelle école. Tout semblait lui sourire, lorsque, en 1849, détachant un pistolet d'une panoplie, il se brûla la cervelle.
Maindron, élève de David d'Angers, utilisait pour vivre son talent de musicien instrumentiste, s'engageait dans les orchestres, et se faisait connaître par sa statue de Velléda, vivement critiquée, parce qu'elle échappait à l'idéal antique.
Moins lancés dans la lutte, le baron de Triqueti représentait la Mort de Charles le Téméraire, puis exécutait les bas-reliefs des portes de la Madeleine ; Mlle de Fauveau, appartenant à la haute société légitimiste, produisait des œuvres pleines de grâce et dans le genre du gothique italien.
Tout le faubourg Saint-Germain soutenait le talent de Mlle de Fauveau, h cause des vives sympathies de celle-ci pour la duchesse de Berry.
La noble statuaire avait déposé le ciseau pour
prendre le fusil et combattre dans les rangs des royalistes en Vendée; condamnée à. la déportation, elle s'était réfugiée en Belgique, d'où elle envoya au Salon de 1842, entre autres œuvres, une Judith 'montrant au peuple la tête d'Holopherne.
Judith ressemblait quelque peu à la duchesse de Berry, et Holopherne h Louis -Philippe.
On en parla longtemps parmi les légitimistes. Quelles gorges chaudes ils firent à propos de cette ressemblance !
La princesse Marie d'Orléans, avec sa Jeanne (VArc y excita l'admiration des philippistes et l'estime des connaisseurs les plus délicats. Elle était l'élève d'Ary Scheffer et de David d'Angers. La Péri, VAnge gardien du ciel, des bas-reliefs, des bustes, des statuettes, des dessins, des eauxfortes, nous ont été laissés par cette fille d'un roi, adonnée aux beaux-arts. Sa statue équestre de Jeanne d'Arc éclipsa celle de Foyatier, inaugurée à Orléans en 1855. La princesse [Marie fut une rare et touchante personnalité, qui s'éteignit à l'âge de trente-six ans.
Enfin, chez les graveurs, les lithographes, les dessinateurs, et chez les artistes industriels, des novateurs apparurent aussi.
Au baron Desnoyers et à Forster, classiques du burin, nous préférions Henriquel-Dupont,
reproduisant les œuvres des maîtres contemporains, notamment Delaroche, Ary Schefler et Ingres.
Il nous plaisait qu'une planche, à l'aide de plusieurs procédés, rendit plus exactement l'effet de l'œuvre originale. Mon cher ami Achille Martinet, à qui Ton doit le magnifique Portrait de Rembrandt peint par lui-même, se plaçait à côté d'Henriquel-Dupont, après s'être d'abord appliqué à continuer les vieux maîtres.
Ces deux graveurs ne s'élevaient pas contre les progrès accomplis par l'école moderne ; ils cherchaient à faire rendre par le burin toutes les faces du grand art de la peinture.
J'ignore ce que pense aujourd'hui M. Henriquel-Dupont de l'avenir de la gravure au burin, mais je n'ai point oublié qu'Achille Martinet, quelques années avant sa mort, me disait avec une tristesse mêlée d'amertume :
« Le temps n'est pas loin où la taille-douce n'aura plus de représentants. »
En effet, elle a supporté des assauts, d'abord de la part de la manière noire, de Taqua-tinta, de l'eau-forte, puis de la part de la lithographie, enfin de la part de la photographie.
Un Nanteuil, un Édelink ou un Drevet vivraient-ils convenablement de leur art à l'heure présente ?
236 SOUVENIRS D'UN HUGOLATUE.
Célestin Nanteuil, lithographe romantique dont les vignettes et les frontispices illustraient les œuvres de la nouvelle école, de Lemud, amant des sujets fantastiques, Léon Noël, voué aux portraits et au genre, Achille Devéria, qui excellait dans les tyf es de belles femmes, Challamel ainé, André Durand, Champin, Mouilleron, Laurens, etc., qui reproduisaient les meilleurs tableaux des Salons, fournirent une très honorable carrière, sous la monarchie de Juillet.
Les uns se distinguèrent par des compositions originales, empreintes des mouvements de l'époque; les autres collaborèrent à des publications fort remarquables, parmi lesquelles je citerai le Voyage pittoresque dans l'ancienne France, du baron Taylor, et les Arts au moyen âge, de du Sommerard.
V Artiste et la France littéraire publiaient d'excellentes gravures ou lithographies. Rarement un tableau digne d'attention manquait d'être interprété, popularisé ; et les vitrines des marchands d'estampes regorgeaient de sujets gravés ou lithographiés , comme de caricatures de mœurs ou politiques.
L'esprit ne se rencontrait pas toujours, ou bien il était parfois grossier dans les charges publiées. On faisait débiter au bossu Mayeux — création cocasse de l'époque — une foule d'al-
lusions à la politique : Mayeux aux Tuileries! Mayeux à la Chambre! Mayeux chez le ministre. Mayeux garde national!... Ah! nom de D....
M. Mayeux, cela devenait ennuyeux.
Au contraire, chez certains caricaturistes, que de finesse, que de vrai talent!
Charlet, Gavarni, Daumier, Granville, Henri Monnier, n'excitaient pas seulement notre hilarité : ils nous intéressaient par leur valeur artistique. Plusieurs de leurs suites de sujets ont obtenu la consécration du temps, sans rien perdre des mérites de l'actualité. Les Grognards ! Lurettes et Enfants terribles! Beaux jours de la vie et Papas! Métaphores du jour et Fleurs animées! Mœurs administratives et immortels Prudhomme!
Est-ce que tous ces types ont été oubliés ! Estce que toutes ces ravissantes scènes ont été remplacées! Est-ce que l'esprit d'alors n'abondait pas en œuvres de valeur!
J'ai commis quelques critiques de Salons dans les recueils périodiques du temps, et chaque année, un mois avant l'ouverture d'une exposition des artistes vivants, je visitais les ateliers.
Ces visites m'offraient un attrait tout particulier, parce que mon frère publiait un Album du Salon, reproduisant par la gravure ou la lithographie les principales œuvres exposées. Il fal-
lait préparer la publication, afin de la lancer utilement. On ne possédait pas alors les procédés rapides et à bon marché qui facilitent aujourd'hui ces sortes d'ouvrages.
Les visites aux ateliers étaient intéressantes encore, non pas seulement à cause des primeurs dont on avait par avance l'agréable surprise, mais aussi parce que les futurs exposants se livraient à des commentaires étranges sur les œuvres passées et présentes de leurs rivaux.
A les entendre, rien de bon n'apparaîtrait, en dehors de leurs propres travaux.
« Y aura-t-il, me demandait l'un, quelque toile de ce peintre d'enseignes qu'on nomme Delacroix? Son balai est-il démànché ? »
« Verrons-nous, me demandait l'autre, un rouleau de papier de tenture, imaginé par Horace Vernel? »
« On assure, avançait un troisième, que Paul Delaroche a envoyé une grisaille fort mélodramatique. La connaissez-vous? »
Je me gardais de répondre, car il eût fallu parler sur le môme ton, hurler avec les loups.
Quelquefois, ces opinions émises par des hommes que leur talent hors ligne eût dû rendre moins acerbes, moins injustes envers des collègues, m'irritaient un peu.
Mais l'absolu dans l'art était, est encore chose
ordinaire; les jalousies ou les partis pris dépassent la mesure des convenances. Injurier les autres, c'était se glorifier soi-même.
Comme je ne faisais pas chorus avec ceux qui ne peuvent critiquer sans attaquer violemment, j'avoue que je passai pour un affreux « bon enfant », pour un « inoffensif ».
Que m'importait? Je prenais le beau où je croyais le trouver, et je n'imitais pas les sectaires reniant ce qui s'écarlait du dogme par eux admis.
Tel critique d'art imprimait, au bas d'un journal, trois ou quatre feuilletons sur un seul artiste, et ne croyait pas « le reste digne d'être nommé. »
Puis j'en vins à m'apercevoir de ceci, qu'il ne suffisait pas, dans un compte rendu, de soigner un ami; qu'il fallait, en outre, sous peine de perdre à ses yeux le fruit de lignes admiratives, ne risquer aucun compliment à l'endroit de ses émules. On ne disait jamais assez de bien sur son œuvre ; on en disait toujours trop sur celle du voisin. L'exclusivisme était une loi de l'amitié, une loi rigoureuse, menant droit à l'injustice.
En vertu de la camaraderie, nul ne devait avoir du talent que nous et nos amis ; pour les autres, des épigrammes, des méchancetés, voire des injures : c'était forcé.
â40 SOUVENIRS d'un hugolatre.
La chose n'a pas changé, et la génération qui a suivi celle de 1830 a conservé intacte cette tradition singulière.
Quiconque n'affiche pas un système et n'a pas de groupe pour le propager en paroles ou en écrits, se morfond dans son obscurité. La publicité devient indispensable; les coups de tam-tam ajoutent au son des trompettes de la renommée.
Sous le souffle fécondant des sommités littéraires et artistiques, l'érudition porta des fruits nouveaux. Les belles monographies commencèrent.
Froment Meurice, artiste orfèvre, étudia les collections et les musées, pour parfaire des produits charmants, pour ciseler des ostensoirs, des épées, des surlouls magnifiques. Le duc de Luynes ne dédaigna pas de fabriquer des armes de luxe, et plus d'un grand seigneur sacrifia de grosses sommes pour contribuer au développement de l'art plastique ou industriel.
A l'heure qu'il est, les grandes publications illustrées fourmillent. Quel que soit leur prix, elles trouvent des acheteurs. Mais alors, quand les grands ouvrages d'art commencèrent à paraître, le nombre des souscripteurs était fort restreint, et bien des éditeurs reculèrent devant les frais qu'ils nécessitaient. La plupart du temps, les auteurs eux-mêmes se chargeaient de
SOUVENIRS D'UN HUGOLATRE. 24 i
l'entreprise; après avoir travaillé énorniémcLl, ils se livraient à d'énormes dépenses d'édition, en cédant à l'entraînement général et par amour de l'art.
Mon ancien camarade Achille Jubinal eut longtemps à lutter pour achever ses Anciennes tapisséries historiques et son Armeria real, qui datent de 1837; Ferdinand de Lasleyrie mit dix-neuf ans à publier l'Histoire de la peinture sur verre, commencée à la môme époque; Brongniart et Riocreux publièrent la Description du musée céramique de Sèvres.
. Didron, sur les conseils de Victor Hugo, se dévoua à l'archéologie du moyen âge; il fonda une manufacture de vitraux, de verrières histo riées et de grisailles. La résurrection de la peinture sur verre ne tarda pas à s'opérer.
Des musées améliorés ou des galeries nouvelles coûtaient cher à l'État, ou à la liste civile, ou à la fortune particulière de Louis- Philippe.
Une collection de tableaux espagnols, malheureusement choisis sans habileté, augmenta le musée du Louvre, où l'on s'occupa avec soin de rassembler une foule de dessins originaux. Les découvertes faites en Assyrie, dans l'Asie Mineure et dans l'Afrique française, valurent à la France des objets d'art que l'on rassembla, et
dont le nombre n'a cessé de croître, une fois que l'impulsion a été donnée.
Transformé, le musée de marine comprit quatre grandes salles.
L'érection de l'obélisque de Louqsor sur la place de la Concorde a été presque un événement; elle se fit sous la direction de l'architecte Hippolyte Lebas, « aux acclamations d'un peuple immense ». L'inscription dit vrai.
L'ouverture du Musée de Versailles, consacré à « toutes les gloires de la France », mit tous les partis d'accord. C'était l'œuvre personnelle de Louis-Philippe. Ce musée donnait à l'histoire, par la peinture et la sculpture, des formes tangibles.
Comme nous l'avons critiqué, au point de vue de l'art!
Pourtant, l'idée est bonne : elle nous a habitués à restaurer les choses du passé, sans avoir peur des emblèmes d'un autre temps, sans dénier les grandeurs des générations précédentes. Le drapeau blanc et les fleurs de lis s'y trouvaient en compagnie du drapeau tricolore et du bonnet rouge.
Eux aussi, les musiciens formaient des groupes séparés par des barrières infranchissables.
Il y avait en musique une école classique et une école romantique. Ceux qui composaient de la même façon que leurs maîtres ne produisaient, prétendions-nous, que des œuvres ennuyeuses ou des flonflons méprisables.
Point de phrases carrées, ni d'airs développés, ni de récitatifs à l'italienne! On voulait que la musique rendît des pensées philosophiques. Sous le faux prétexte que les mélodies devenaient facilement des formules, on les remplaçait par des motifs baroques, déclarés seuls originaux; et déjà les instrumentistes s'efforçaient de faire des tours de force, d'inventer, pour leur usage et leur triomphe personnel, des morceaux injouables par le vulgaire bourgeois.
Les musiciens « cherchaient » beaucoup, pour
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se garer du poncif, el il convient d'avouer que plusieurs « trouvaient ».
S'il m'est permis d'aborder ce sujet spécial, c'est simplement comme amateur, quoique j'aie pianoté pendant un demi-siècle, avec plaisir pour moi, en persécutant mes voisins.
J'ignore si je me trompe, en face des hommes compétents, mais j'imagine que de cette lutte confuse il s'est dégagé un progrès indéniable, soit dans le genre dramatique, soit dans le genre symphonique, et que nos musiciens contemporains ont puisé des inspirations vraiment nouvelles dans la poésie vibrante qui se manifestait autour d'eux, dans le goût de la couleur locale, dans la vulgarisation, parmi nous, des créations étrangères.
Loin de moi la pensée d'énumérer les représentants de la musique de l'époque, en examinant leurs productions nombreuses. Un gros volume n'y suffirait pas. Mais comment ne pas faire remarquer que, si Kossini terminait la période active de sa vie en 1829 avec Guillaume Tell, chef-d'œuvre qui n'attira pas la foule, Auber commençait la série de ses succès, depuis un an déjà, avec la Muette de Portici?
A Bruxelles, le 25 août 1838, les habitants coururent aux armes, après avoir entendu le duo : Amour sacré île la patrie. Auber! quoi!
l'auteur futur du Philtre, de Y Ambassadrice et du Domino noir, écrivit de la musique aux sons de laquelle s'accomplit la révolution belge!
On accusait Rossini de faire trop de bruit, et une caricature le surnommait Tambourrossini. Les amateurs d'ariettes n'admettaient que ses œuvres bouffes, dans lesquelles il était passé maître ; que le Barbier de Séville, Cenerentola, et à peine la Gazza ladra, cette brillante inspiration sur le mélodrame de la Pie voleuse!
Par sa Vie de Rossini, deux volumes publiés en 1824, Stendhal avait puissamment contribué à nous faire connaître celui qu'on a qualifié le « Cygne de Pesaro. » Stendhal, quoi qu'il ait prétendu, n'avait pas connu personnellement Rossini. Depuis ce moment, l'illustre compositeur n'a jamais voulu lire les notices écrites sur lui, à l'exception toutefois de celle que M. Antonio Zanolini, ancien membre du gouvernement provisoire de l'Italie en 1831, a publiée il y a quelques années.
Les anecdotes pleuvaient sur Rossini, sur ses bonnes fortunes à la Casanova, sur la rapidité avec laquelle il travaillait. On racontait que, parfois, il composait sans connaître les paroles, qu'il faisait des introductions pendant que l'auteur faisait son livret, qu'il lui était arrivé d'é-
crire des morceaux dans une arrière-boutique de son éditeur, ou en attendant le riz.
Dans son Guillaume Tell, il tenait à montrer aux Français « qu'il comprenait un peu la musique. »
Au Théâtre-Italien, combien de soirées délicieuses il nous a procurées ! Quelle large place il a tenue dans le répertoire !
Et cependant le peintre Ingres disait, en parlant de certaines œuvres du maestro : « C'est la musique d'un malhonnête homme! »
A sa suite apparurent Bellini et Donizetti.
Bellini savait émouvoir par la mélodie, malgré son harmonie incorrecte et sa faible instrumentation.
Un soir que nous assistions à une représentation de la Sonnambula, en entendant le finale du premier acte, Théophile Gautier, les yeux humides, nous dit avec enthousiasme :
« — Eh! ch! Il me semble que nous pleurons ! »
Nous pleurions, en effet, à l'audition de cette musique pathétique, rehaussée encore dans Norma.
Plus scéniques étaient les partitions de Donizetti, dont la facilité égalait, surpassait peut-être celle de Rossini, et qui a composé une soixantaine d'opéras. Lueia de Lamermoor, son chef-
SOUVENIRS D'UN HUGOLA1RE. 2kl
d'œuvre, excitait des transports d'admiration dans toute l'Europe.
Aujourd'hui, les purs ne peuvent entendre parler de Bellini, de Donizetti, voire de Rossini, sans hausser les épaules, tant la mélodie est pour eux chose banale, tant la peur d'écrire d'une manière claire et naturelle les porte à forcer les détails harmoniques, au détriment du chant, tant ils exècrent les vocalises.
En composant Robert le Diable, qui fut représenté àl'Opéra le 22 novembre 1831, Meyerbeer établit une alliance intime de l'harmonie avec la mélodie, de la profondeur allemande avec le brio italien.
Nous avons eu la bonne fortune d'entendre cette partition interprétée par Nourrit, Levasseur, Dabadie et Mlle Dorus (plus tard, Mme Dorus-Gras); nous avons eu la fleur d'une œuvre qui, malgré ses beautés, a vieilli beaucoup, surtout quand on la compare aux autres opéras de Meyerbeer, — aux Huguenots, au Prophète, où éclatent merveilleusement les passions tumultueuses de l'àme.
Meyerbeer commença la fortune de l'Opéra, l'ère des grosses receltes, mais aussi des mises en scène splendides auxquelles le public s'est accoutumé.
On pourrait dire qu'il a composé de la musi-
que historique, tant son style rend fidèlement les caractères des personnages d'un lieu et d'une époque. Les types de Bertram, de Marcel et de Fidès ont un cachet à la fois historique et local. Évidemment, celui qui les a créés ne livrait rien au hasard, et appelait la science au secours de son imagination.
Les opéras de Meyerbeer, après Robert le Diable, n'ont pas immédiatement subjugué le public. Aussi, les amis du compositeur et le compositeur lui-môme avaient eu raison de « préparer leur venue, » au moyen de gracieusetés faites aux journalistes et aux amateurs de la musique savante. En ces circonstances, le génie avait pour appui une grande fprtune. Non seulement Meyerbeer pouvait recevoir beaucoup d'amis, mais il pouvait travailler à ses heures, faire attendre longtemps, très longtemps ses partitions, ce qui était loin de nuire à l'effet de leur apparition dans le monde artiste.
Par intérêt ou par amour-propre, Meyerbeer tenait singulièrement à ce que ses œuvres eussent un grand nombre de représentations.
Un jour d'émeute, alors qu'on se battait fort dans Paris, un de mes confrères rencontra dans la rue le factotum du maître.
« Quel malheur! s'écria mon confrère.
— Oh ! oui, répondit le factotum... On a affiché les Huguenots, et on ne les jouera pas ! »
Le compositeur Berton, l'auteur de Montano et Stéphanie, avait écrit, en 1829, unfaclum dédié à Boïeldieu, dans lequel il s'élevait contre la musique mécanique de Rossini. Boïeldieu ne partageait pas cette opinion, et il fut médiocrement flatté de la dédicace.
Soit par fatigue, soit par ennui, soit par paresse, le compositeur italien en qui Berton détestait un rival acclamé, cessa d'écrire ou à peu près, vers l'âge de trente-sept ans.
Rossini a dit, après Guillaume Tell :
« Un succès de plus n'ajouterait rien à ma renommée; une chute pourrait y porter atteinte; je n'ai pas besoin de l'un, et je ne veux pas m'exposer à l'autre. »
Meyerbeer et Halévy lui faisaient ombrage, outre qu'il boudait le gouvernement de 1830. Il disait, en partant pour l'Italie :
« Je reviendrai quand les Juifs auront fini leur sabbat. »
11 ne revint pas, mais Duprez rendit la vie à Guillaume Tell, abrégé et délaissé depuis quelques années.
Ce grand chanteur, à la voix pleine et large, aux accents pénétrants, succéda à Adolphe
250 SOUVENIRS l/UN HUGOLATRE.
Nourrit, qui s'était retiré devant lui, malgré nos instances pressantes.
Les débuts de Duprez, dans le rôle d'Arnold, ont laissé des souvenirs profonds. Quelle soirée ! quelle salle impatiente! Nous, qui étions les
partisans, les amis de Nourrit, qui lui avions jeté des fleurs lors de ses dernières représentations, nous brûlions du désir de siffler le nouveau ténor, et nous le déclarions bien téméraire d'oser remplacer celui dont la belle et expressive figure, dont l'entrain et les élans nous ravissaient naguère.
On voyait les habitués de la « loge infernale » — Véron, Malitourne, de Boignes, Émile de Girardin, Cliégaray, etc. — s'agiter démesurément, prêts à user de leur grande influence contre Duprez.
L'ouverture s'achève, et le publie applaudit avec mollesse. L'apparition du ténor, petit, tout en poitrine, à figure moins que poétique, produit un froid dans le parterre. De légers chut! se font entendre, avant qu'Arnold ait accentué son premier récitatif d'une façon magistrale. Les auditeurs hésitent; mais des bravos éclatent déjà, se renouvellent peu à peu, soit pour les duos avec Mathilde, soit dans le trio avec Guillaume et Melcthal. Enfin, la salle entière est gagnée au débutant^ lorsqu'il chante le morceau : Asile héréditaire, la perle de son écrin.
SOUVENIRS D'UN HUGOIATRE. 251
L'ut de poitrine ajoute au mérite de la diction lyrique. Le public s'enthousiasme, se lève sur les banquettes, acclame Duprez et le porte aux nues.
Nous-mêmes, oubliant nos projets hostiles, nous applaudissons à outrance. Le chanteur triomphe, — et la loge infernale lui dépêche un ambassadeur pour le féliciter.
Duprez a débuté en 1837; il a quitté l'Opéra après des créations assez rares, après des succès éclatants. Sa venue fait époque dans l'histoire du chant ; elle date aussi comme origine des gros appointements. « Quel gouffre que ces ténors! disait-on déjà. Guizot a soixante mille francs pour sauver la France, et Duprez tout autant pour sauver l'Opéra ».
Alors dansait Marie Taglioni, la sylphide des sylphides, dont Méry, Delacroix, Alexandre Dumas, et vingt autres artistes ou écrivains remplissaient le petit salon, rue de la Grange-Batelière.
Alors dansait Fanny Elsler, la ravissante gitana, dont le sculpteur Dantan fit la statuette et dont les pas de caractère — boléros, fandangos et cachuchas — excitaient l'imagination des spectateurs, comme la poésie aérienne de Taglioni causait les douces extases.
Le ballet ne plaisail plus seulement aux vieux
252 SOUVEXIRS D'UN HUGOLATRK.
blasés ; la muse de la danse charmait l'élite des écrivains, et Théophile Gauthier n'allait pas tarder à composer Giselle et la Péri pour Carlotta Grisi. En revanche, le foyer des danseuses ressemblait trop à un rendez-vous de riches étrangers, — j'allais dire à un harem.
Marie Taglioni donna sa démission deux mois après Nourrit, qui se tua à Naples, en 1839. Le personnel de l'Opéra se renouvela en partie.
La Esmeralda, de Mlle Bertin, et Stradella, de Niedermeyer, ne réussirent pas, malgré le talent de Nourrit, de Levasseur, de Massol et de Mlle Falcon. Il y eut crise dans la direction du théâtre.
« Monter un nouvel opéra, » cela exigeait de fortes dépenses ; la direction essaya des reprises de partitions de Gluck, de Sacchini, et d'autres, maîtres. Le Don Juan de Mozart résista seul, et faiblement encore, aux goûts du jour.
Spontini était coupable de poncif, disait-on, dans la Vestale et Femand Cortez, dont on ne voulait plus; Cherubini ne comptait que bien peu, au point de vue de la composition dramatique. Lesueur ne semblait remarquable que par sa musique d'église, et Méhul ne charmait les dilettantes que par sa belle et onctueuse partition de Joseph, où le vieux Ponchard excella jusqu'à la fin de sa carrière.
Suivant le mouvement dramatique imprimé à
l'art musical par l'illustre Berlinois, Fromental Halévy, jeune encore, composait la Juive, où brillèrent Nourrit et Levasseur, Mmes Falcon et Dorus. Le succès de cet opéra fut complet, et il devait être durable. Bientôt Halévy, dont l'inspiration mélodique manquait parfois de distinction, s'avisa de contourner ses phrases pour les rendre moins vulgaires. Exemples : Quand de la nuit répais nuage, etc., de V Eclair, et Pendant la fête une inconnue, etc., de Guido et Ginevra*
Quoi qu'il fît, et cela prouve la valeur intrinsèque de sa musique, Halévy écrivait nombre de morceaux redits par les orgues de Barbarie, et, conséquemment, populaires.
L'orgue de Barbarie avait encore un rôle considérable dans, la renommée des compositeurs. On prétendait, de mon temps, que plusieurs d'entre eux rêvaient ce succès, au point de le payer, afin de rivaliser avec les romances de Bérat, de Masini, de Loïsa Puget, d'Hippolyte Monpou.
Ce dernier n'avait pas besoin de recourir à ces moyens corrupteurs. Son air Adieu, mon beau navire! tiré de l'opéra Les deux Reines, retentit à tous les coins de rues comme YAndalouse et le Fou de Tolède.
Les savants en musique ne voyaient dans Moupou qu'un faiseur de romances tapageuses, et
lorsqu'il aborda le théâtre, ils le critiquèrent amèrement.
De quel droit ce petit compositeur qui chantait souvent lui-môme ses mélodies dans les salons, ce fantaisiste de la musique essayait-il de marcher sur les traces de Boieldieu, d'Hérold et d'Auber ?
Hippolyle Monpou laissa dire, écrivit le Luthier de Vienne (1836), où la délicieuse Cinti- Damoreau obtint un succès immense en chantant la Ballade du vieux chasseur, que nous répétions dans les ateliers d'artistes, et qui devint populaire. Il progressa d'année en année, et ne commit presque plus d'incorrections, tout en conservant son individualité accentuée. Peut-être fûtil arrivé au rang de nos meilleurs compositeurs, si la mort ne l'avait prématurément enlevé à l'âge de trente-sept ans.
Monpou laissa inachevé Lambert Simnel, qu'Adolphe Adam termina, et qui produisit de reflet.
« A la bonne heure ! s'écrièrent-ils; on voit qu'un musicien habile a passé par là. »
Ce n'étaient pas seulement Alfred de Musset, Alexandre Dumas, Victor Hugo et Frédéric Soulié qui inspiraient l'auteur applaudi de Piquillo. 11 avait des bizarreries d'esprit inimaginables ; il avait mis en musique un chapitre des Paroles d'un Croyant, prose de Lamennais, et la dernière
SOUVENIRS D'UN HUGOLATRB. 255
scène d'Olhello, traduit en vers par de Vigny, — deux tâches au-dessus de ses forces.
J'ai connu Hippolyte Monpou, lorsqu'il habitait une jolie petite maison à Sceaux, dans un endroit qu'on nomme la Glacière. Maison peinte en rose, avec des bandelettes de glycine qui lui donnaient un aspect poétique ; de môme que la maison du poète Henri Delatouche, à Aulnay, près de la Vallée aux Loups, illustrée par le séjour de Chateaubriand, ressemblait, avec sa carapace de lierre, à une touffe de verdure presque impénétrable.
Dans son gracieux réduit ensoleillé, Monpou recevait de nombreux amis et quelques voisins.
Une idée étrange lui vint un jour : il imagina de placer des violonistes dans la musique de la garde nationale, dans la légion de banlieue à laquelle il appartenait.
« Il ne s'agit pas de musique guerrière, remarquait-il; s'il était possible, j'y introduirais des violoncelles et des contre-basses. »
Élève de Choron, dans l'institution duquel il avait rempli ensuite les fonctions de professeur d'accompagnement, après avoir été organiste à Tours, Monpou possédait très peu de voix mais beaucoup de verve.
A ce nom de Choron, j'ouvre une parenthèse.
Choron, musicographe français, lisons-nous dans les biographies.
Il a fait bien plus : — il a popularisé en France le goût de la bonne musique; il a fondé une école de musique classique et religieuse sous la Restauration. Après avoir parcouru toute la France à pied pour remplir l'office de commisvoyageur en quête des plus belles voix de basse et de ténor, il a admis parmi ses élèves des externes pris dans les écoles de charité.
L'établissement de Choron était situé à Paris, rue de Vaugirard. Il fut une féconde pépinière de vrais artistes. Choron eut, plus tard, l'insigne honneur de découvrir et de secourir, le premier, Mlle Rachel.
11 aimait passionnément Adolphe Nourrit qui, disait-il, « recommençait son père. »
Les événements de 1830 ruinèrent sa fondation, altérèrent sa santé; il mourut quatre années après, non sans avoir prouvé son mérite comme artiste et comme théoricien, non sans avoir formé de brillants élèves dans les diverses branches de l'art musical.
Outre Monpou, je cite le chanteur Duprez qui, à force de travailler, d'agrandir le « filet de voix » dont la -nature l'avait chichement doué, a été une des gloires de l'Opéra. Je cite Adrien de La Fage, Nicou-Choron, Wartel, Boulanger-Kunlzé ;
Mme Stoltz, la première Favorite, et Mme Hébert- Massy, la première Nicette du Pré aux Clercs.
Adolphe Adam, qui acheva le Lambert Simnel de Monpou « avec une délicatesse discrète, une conscience et une piété d'artiste, qui faisaient honneur à son talent et à son cœur » comme Ta constaté Théophile Gautier, était déjà un compositeur célèbre, populaire à cause du Chalet, dont plusieurs airs couraient les rues; à cause du Postillon de Lonjumeau, où le chanteur Ghollet enlevait depuis plusieurs années les applaudissements des amateurs de TOpéra-Comique.
Nous ne prisions pas toujours à leur juste valeur les partitions d'Adolphe Adam, mais ses improvisations au piano, dans un salon, entre amis, nous réjouissaient extraordinairement.
On s'amusait à l'entendre, lorsque, prenant un journal et le plaçant sous ses yeux, il traduisait musicalement une séance de la Chambre des députés, par exemple. Avec une finesse d'esprit sans égale, il rendait l'effet des murmures, des Très bien, des Aux voix, et surlout des longues agitations. Le pizzicato signifiait V interruption d'une manière irréprochable et le trémolo nous rappelait les mouvements divers.
Un soir, chez Mme Mélanie Waldor, Adam obtint un succès de fou rire : Henri Murger se pâmait d'aise, et Paul Bataillard, futur gendre de
la dame du lieu, s'amusait au point de ne pas regarder les admirables cheveux de sa fiancée.
Comme on est généralement porté à abuser, dans un salon, de la complaisance d'un artiste, peu s'en fallut que nous ne demandassions à l'auteur du Chalet une improvisation à jet continu sur le journal entier.'
L'étoffe du musicien, chez Adolphe Adam, était doublée de l'étoffe d'un écrivain- Ses Souvenirs l'ont bien prouvé. Halévy se servait aussi très convenablement de la plume; Berlioz se consolait en faisant le feuilleton musical du Journal des Débats, des amertumes que lui causait sa situation de compositeur incompris.
Hector Berlioz, soit pour ses symphonies, soit pour ses ouvertures, livrait de véritables combats dans lesquels il était obligé de se rendre, — avec les honneurs de la guerre. La Symphonie fantastique, celle de Roméo et Juliette, ainsi que la Damnation de Faust et VEnfance du Christ, nous coûtèrent autant de peine pour les soutenir que les drames de Victor Hugo, et elles n'eurent pas le même sort, car il fallut vingt années au moins d'intervalle entre leur apparition et leur reprise dans nos concerts populaires, pour qu'elles obtinssent un succès ressemblant à de l'engouement.
Que de mal se donnaient Berlioz et son paro-
lier, Emile Deschamps, afin d'organiser l'audition d'une de leurs œuvres !
ce Venez! Berlioz vous en supplie, » me disait Emile Deschamps en me donnant des billets pour la Symphonie d'Harold.
Berlioz recrutait des violons par-ci, des cuivres par-là, un choriste à l'Opéra pour chanter un solo, un élève ténor du Conservatoire, un chantre à Saint-Roch, etc., et, l'heure étant venue d'affronter le public, il montait sur l'estrade, et dirigeait lui-même l'orchestre, en lui communiquant un enthousiasme endiablé.
Les auditeurs applaudissaient d'autant plus qu'ils étaient moins nombreux; mais d'argent, pas l'ombre. Succès en famille d'amateurs, même après que Paganini eut accompli un acte de générosité insigne à l'égard de Berlioz : vingt mille francs pour « l'égal de Beethoven, » devant lequel s'était prosterné ce violoniste à surprises.
L'auteur des Soirées de l'orchestre alla chercher la gloire en Italie, en Allemagne, en Russie. Il ne ne la conquit en France que lorsqu'il eut fermé les yeux.
Ingres regardait Berlioz comme « un musicien abominable, un monstre, un brigand, un antechrist. »
Peu importait. Hector Berlioz ne se détourna
pas dé son chemin, et organisa de grandes exécutions musicales. Il employa pour la première fois à Paris, sur les affiches, le mot de festival.
« Ce mot, a-t-il écrit, est devenu le titre banal des plus grotesques exhibitions : nous avons maintenant des festivals de danse et de musique dans les moindres guinguettes, avec trois violons, une grosse caisse et deux cornets à pistons. »
Depuis Berlioz, néanmoins, de vrais et beaux festivals se sont organisés. L'honneur de l'initiative lui en revient tout entier.
Chez nous, les mérites de la symphonie ne frappaient que peu de personnes. A peine savait r on goûter les œuvres de Bach, de Haydn et de Mozart, sous le rapport de la musique instrumentale. Il est vrai qu'on ne pouvait en entendre que rarement, au Conservatoire et dans quelques concerts spirituels.
Bqethoven, le plus grand des symphonistes, était en possession de toute sa renommée chez les Allemands, à l'époque où les Français le connaissaient seulement de nom. Nous étions fort arriérés, mais non incapables de le comprendre : il nous fallait un initiateur, et cet initiateur, — chose singulière, — fut un homme qui faisait la guerre à Berlioz.
Directeur des concerts organisés par les vio-
lonistes lauréats du Conservatoire, François Habeneck fit entendre pour la première fois la première symphonie (en ut) de Beethoven ; directeur des concerts spirituels de l'Opéra, il continua de faire connaître les œuvres du géant de la symphonie à un petit nombre d'amateurs. « Il risqua de temps à autre, dit Théophile Gautier, quelques-unes des plus intelligibles symphonies de Beethoven, qu'on trouvait barbares, sauvages, délirantes, inexécutables, bien qu'on les jouât, et que les classiques d'alors prétendaient n'être pas plus de la musique que les vers de Victor Hugo n'étaient de la poésie, et les tableaux d'Eugène Delacroix de la peinture. »
Enfin, au commencement de 1828, lors de la fondation d'une nouvelle société des concerts du Conservatoire, Habeneck fut récompensé de sa persévérance. Beethoven triompha, grâce à sa chaleur et à son énergie. Les récalcitrants de 1828 se déclaraient exclusivement admirateurs du maître, en 1850, au Conservatoire.
Tout en remerciant Habeneck d'avoir importé chez nous les chefs-d'œuvre de Beethoven, un de mes amis, Ernest Alby, de la France littéraire, plaisanta sur le chef d'orchestre voulant devenir directeur de notre École royale de musique en 1840, à la place de Cherubini.
Il lui reprochait un défaut énorme, — prendre
du tabac. « Exemple : M. Habeneck I er esl devant son pupitre à l'Opéra. Les hommes chantent, courons. — Les filles, dansons. — Les garçons, aimons. — Les femmes, pleurons. — Les vieillards, buvons. — Les voleurs, cherchons, etc. — Pendant ce temps, M. Habeneck I er veut prendre une prise de tabac; le chœur chante toujours, l'orchestre continue ses accompagnements. Le chef pose son violon ; puis il place son archet près du trou du souffleur, il cherche sa tabatière dans la poche de son habit, et il ne la trouve, après de nombreux tâtonnements, que dans son gilet; il ouvre alors sa tabatière, puise du tabac, présente la prise à son nez, la renifle bruyamment (sapristi! le tabac est sec, hum! hum!) pince ses narines, ferme sa tabatière, la remet dans sa poche, reprentf son violon, ramasse son archet et soudain bat le premier temps de la mesure lorsque les symphonistes en sont au troisième. Vous le voyez, la tabatière est incompatible avec les fonctions de chef d'orchestre. »
« Au demeurant, ajoutait Ernest Alby, M. Habeneck 1 er ne manque pas de talent... »
La prise de tabac d'Habeneck me remet en mémoire cette anecdote racontée par M. Berlioz, à propos d'une exécution de son Requiem aux Invalides.
« Par suite de ma méfiance habituelle, écrit
Berlioz, j'étais resté derrière Habeneck et, lui tournant le dos, je surveillais le groupe des timbaliers, qu'il ne pouvait pas voir, le moment approchant où ils allaient prendre part à la mêlée générale. Il y a peut-être mille mesures dans mon Requiem. Précisément sur celle où le mouvement s'élargit, celle où les instruments de cuivre lancent leur terrible fanfare, sur la mesure unique enfin dans laquelle l'action du chef d'orchestre est absolument indispensable, Habeneck baisse son bâton, lire tranquillement sa tabatière et se met à prendre une prise de tabac. J'avais toujours l'œil de son côté; à l'instant je pivote rapidement sur un talon, et m'élançant devant lui, j'étends mon bras et je marque les quatre grands temps du nouveau mouvement.
Les orchestres me suivent, tout part en ordre, je conduis le morceau jusqu'à la fin, et l'effet que que j'avais rêvé est produit. »
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XXXÏI
Il est certain que chez nous, la musique doit beaucoup à la génération de 1830, qui n'a cessé d'agrandir le domaine de cet art.
En parlant de la musique et des musiciens, je me suis ménagé une transition toute naturelle pour parler du mélomane Augustin Thierry, dont l'érudit Guigniaut a dit :
« 11 fut un héros, un martyr, un saint de la science, si la science avait des saints. »
L'auteur des Récits mérovingiens a écrit :
« Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé même, c'est le dévouement à la science. »
Augustin Thierry, qui reçut alors le surnom d'Homère de l'histoire, et son frère Amédée, dont
les travaux sur la Gaule avaient déjà assuré la réputation, appartenaient, avant juillet 1830, au parti libéral. Après cette époque, ils s'étaient adoucis : ils voulaient « un gouvernement quelconque, avec la plus grande somme possible de garanties individuelles et le moins possible d'action administrative »; et ils croyaient que le gouvernement du roi bourgeois se rapprocherait de leur idéal.
Leur talent, d'ailleurs, celui d'Augustin principalement, touchait à l'École littéraire nouvelle par bien des côtés, sans ressembler aux dissertations historico-philosophiques de Guizot, aux appréciations politiques de Thiers, à la verve précise de Mignet, à la fougue coloriste de Michelet.
Augustin Thierry, ancien secrétaire du socialiste Saint-Simon, dont il s'était proclamé « le fils adoptif », appelait Walter Scott un « grand maître en fait de divination historique »; sous les yeux de Fauriel, qui publiait avec tant de succès et les Chants populaires de la Grèce moderne et V Histoire de la Gaule méridionale^ il écrivit YHisloirede la conquêtede l'Angleterre, en mettant à profit la naïveté des chroniques et des légendes ; « il planta pour la France le drapeau de la réforme historique » en composant ses Lettres sur V histoire de France.
Chateaubriand « demandait la première place parmi ses admirateurs » et s'appuyait de son autorité dans ses Études historiques.
Pour moi, Augustin Thierry était un artiste, un artiste qui me réconciliait avec l'histoire telle que Poirson, Caïx et Desmichels l'avaient enseignée dans les chaires de collège ; avec l'histoire hérissée de dates et de synchronismes, muse revêche, n'ayant pas le plus petit mot pour charmer, justifiant trop son nom de Clio, compagne affolée de Mnémosyne, muse de la Mémoire.
Non seulement Augustin Thierry était aveugle, mais il était paralytique au moment où son médecin, M. le docteur Graugnard, me présenta A lui.
Il habitait, dans la rue du Mont-Parnasse, non loin de la maison où est mort Sainte-Beuve, une maison où la princesse de Belgiojoso lui avait offert la plus charmante hospitalité, — appartement commode, bon air, jardins ombreux.
Mme de Belgiojoso était connue de l'Europe entière.
Au Salon de peinture de 1844, un portrait fait par Henri Lehmann, plus tard membre de l'Académie des beaux-arts, et mort aujourd'hui, attirait vivement la curiosité du public.
C'était le portrait de la princesse de Belgio joso.
Or, l'artiste avait donné à son œuvre une cou-
leur tellement jaune, tellement verdâtre aussi, que Ton ne manqua pas de lancer des plaisanteries contre sa peinture lymphatique.
On racontait, notamment, qu'en voyant l'image de la princesse de Belgiojoso, un compatriote de la célèbre Italienne avait bien vite couru à son hôtel pour s'enquérir de sa santé.
Henri Lehmann, observaient plusieurs critiques, avait calomnié la princesse de Belgiojoso, jeune, belle et charmante. Il lui avait attribué un charme funèbre, une beauté sentantla tombe, une jeunesse sans fleur. En un mot, la vue du portrait de la princesse effrayait presque et pouvait faire croire que l'original allait bientôt rendre l'âme.
Mme de Belgiojoso n'avait pourtant que trentesix ans, et, malgré son apparence de phtisique, elle devait atteindre sa soixante-deuxième année.
Donc, elle s'était efforcée de créer à Augustin Thierry une résidence presque champêtre dans Paris.
S'il ne voyait pas ces douces choses, il en ressentait, du moins, la salutaire influence.
A des intervalles assez rapprochés, on faisait de la musique chez lui, de la bonne musique de chambre. Des instrumentistes distingués s'empressaient de venir procurer à l'historien la seule distraction qu'il lui fût permis de goûter.
Augustin Thierry ne voyait pas... il entendait;
it entendait de manière à parfaitement saisir toutes les délicatesses contenues aux œuvres de Haydn, de Mozart, de Beethoven et de Mendelssohn, et c'était plaisir d'applaudir avec lui les - exécutants.
Je rencontrais, dans l'habitation de la rue du Mont-Parnasse, un groupe de savants et d'artistes. C'était Ary Scheffer, qui a fait le portrait de l'hôte sympathique ; c'était Mignet, alors directeur des archives au ministère des affaires étrangères; c'était Henri Martin, publiant la première édition de son Histoire de France, destinée à obtenir le prix Gobert, aussitôt qu'arriverait la mort de l'auteur des Récits mérovingiens, car l'Académie maintint le prix à Augustin Thierry pendant un bon nombre d'années.
La société qui se rassemblait là était spéciale, sérieuse, dévouée; elle n'avait qu'un but : rendre hommage à l'artiste historien, et lui faire oublier, pendant quelques heures, ses infirmités cruelles.
En vérité, il y avait quelque chose de touchant dans cet empressement de chacun à distraire Augustin Thierry.
Il s'intéressait tout particulièrement à un très jeune pianiste, et afin de le produire, un concert fut organisé dans le jardin de Mabille, resplendissant de lumières et de fleurs.
Disons, en passant, que le bal Mabille fut une des curiosités du temps, une Grande-Chaumière de la rive droite, où les étrangers venaient faire connaissance avec des illustrations chorégraphiques d'un genre ultra-léger, parmi lesquelles nous citerons Chicard, Pomaré, Mogador, Rose Pompon elRigolboche.
Les jeunes gens du commerce, des deux sexes, s'y donnaient rendez-vous, et dansaient en posant pour la galerie, aux risques de se voir appréhender au corps par les gardes municipaux. Charmant, coquet endroit, d'ailleurs fréquenté par nombre d'individus qui, plus tard, n'avouaient pas volontiers leurs prouesses devant l'excellent orchestre de Mabille. Paradis pour le monde interlope, paradis aujourd'hui fermé, détruit, n'existant plus que dans les souvenirs.
Mais, lorsque Augustin Thierry nous convia chez Mabille, nous étions, pour ainsi dire, en famille, et l'on 'n'était admis que sur invitation personnelle.
Autour du jeune pianiste se trouvaient quelques virtuoses, violonistes et violoncellistes; et une foule d'amateurs se pressaient dans l'enceinte où ces artistes se faisaient entendre.
Déjà un ou deux morceaux de musique avaient été exécutés, aux applaudissements de l'auditoire, lorsque tout à coup l'on vit les têtes se
tourner du même côté, du côté où se produisait une très visible agitation.
Nous aperçûmes un bel Arabe, splendidement vêtu, portant haut la tête, et nullement effarouché par les regards braqués sur lui.
On lui fît place, on lui donna un fauteuil au premier rang, on le traita en grand personnage.
Effectivement, Bou-Maza était un fanatique, se prétendant envoyé de Dieu. Pendant qu'Ab-del- Kader s'était réfugié au Maroc, en 1645, il avait soulevé le Dahra contre la domination française. Bou-Maza s'était rendu prisonnier à Saint-Arnaud, avait été amené à Paris et interné aux Champs -Èlysées dans un riche appartement situé près de l'hôtel de la princesse Belgiojoso.
Quand il fut assis, Bou-Maza devint le point de mire de toutes les dames. Il ressemblait à un • conquérant environné de sa cour, et daignant accorder çà et là quelque attention à telle personne digne d'être choisie pour favorite.
Il n'y avait plus d'oreilles dans l'assistance, il n'y restait que des yeux. Et lui, le majestueux Africain, il apparut comme le vrai, l'unique virtuose. Un désarroi général s'établit parmi nous, et le concert, quelque remarquable qu'il fût, ne résista pas devant l'engouement des auditeurs pour le lion du désert, — qui n'allait pas tarder à être le lion de Paris....
Peu de jours après cette soirée artistique de Mabille, le bruit courut que Bou-Maza avait été « enlevé » par une grande dame de la haute société parisienne.
Bou-Maza était plus heureux que ne l'avait été Abd-el-Kader; il obtenait les faveurs du beau sexe.
Sans nous arrêter plus longtemps à une anecdote, jetons un coup d'œil sur les historiens contemporains, qui précédèrent ou suivirent Augustin Thierry.
Deux écoles historiques étaient en présence.
L'ancienne, ayant encore de nombreux adeptes, se contentait de relater les faits sans les critiquer; la nouvelle ajoutait aux descriptions des aperçus philosophiques. V Essai sur les mœurs, de Voltaire, était de plus en plus goûté, de plus en plus imité par nos maîtres.
Quelques hommes tenaient des deux écoles, comme Villemain, dans son Histoire de Cromwell, comme Daunou, dans sa continuation de 17/ïstoire littéraire de la France, comme Dulaure, dans son Histoire de Paris, comme Lacretelle, Lemontey, Salvandy et le comte de Ségur.
D'autres s'inspiraient de l'Allemand Niebuhr et de l'Anglais Hallam, et donnaient plus d'essor à l'imagination et à la raison qu'à la narration analytique des faits.
Edgar Quinet, dans son Introduction aux Idées
sur a philosophie de l'histoire de l'humanité, par Herder, exposait un système synthétique, de même que Michelet, en traduisant la Science nouvelle de Yico, faisait rechercher par les esprits cultivés Thistoire générale de l'espèce humaine.
Ballanche nous lançait dans les abstractions historico-théosophiques, en publiant sa Palingénésie sociale. Le Genevois Sismondi, dont Y Histoire des Français paraissait depuis 1821, s'attachait plus à Thistoire de la nation qu'à la biographie des souverains, et travaillait pour terminer son œuvre essentiellement démocratique.
Alexis Monleil, préoccupé, avant tout, de nos mœurs et coutumes, indiquait une route fort intéressante pour pénétrer dans le passé, en écrivant Y Histoire des Français des divers Etals, aux cinq derniers siècles, et si son livre manquait de vues d'ensemble, il fourmillait de matériaux curieux.
A côté de ces dépositaires de la science historique, dont les travaux ont influé sur ceux de leurs successeurs, permettez-moi de dire un mot des hommes que j'appellerai les « irréguliers de Thistoire ».
Ils suivirent le courant, et quelquefois ils le précipitèrent. Plus d'un écrivain, plus d'un
politique, plus d'un journaliste, plus d'un romancier, plus d'un poète, ont laissé des livres très remarquables d'histoire, sans pour cela figurer dans la pléiade des grands historiens.
Armand Carrel, qui commença par être le secrétaire d'Augustin Thierry, « son premier maître », n'était pas seulement un vigoureux publiciste, l'âme du journal le National. Son Histoire de la Contre-Révolution en Angleterre ne produisit qu'un médiocre effet; mais ses articles sur la guerre d'Espagne de 1823 émurent vivement le monde littéraire, et Ton ne douta pas de l'avenir du jeune écrivain.
Le marquis de Saint-Aulaire rédigeait une Histoire de la Fronde qui lui ouvrait les portes de l'Académie française, mais qui, il faut en convenir, était loin de valoir celle de la France sous Louis XIII et le cardinal Mazarin, par Bazin, couronnée par l'Institut et plaçant son auteur au rang des historiens distingués.
Prosper Mérimée, après le Théâtre de Clam Gazul, après Colomba et Carmen, publia d'excellentes Études mr Vlùstoire romaine, dans lesquelles il raconte avec un art parfait des détails qui sont le fruit de recherches précieuses.
Capefigue improvisa des publications historiques, où le style et la composition faisaient défaut, quoiqu'il lui fût permis de puiser dans
les archives de l'État et de compulser une foule de documents diplomatiques.
Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), qui s'était manifesté par des romans historiques où les détails de mœurs abondaient, s'adonna à l'histoire et à la littérature archéologique. 11 fureta dans les recoins de nos annales, découvrit des curiosités, disserta sur des points controversés, et se distingua par un bon travail, en quatre volumes, Histoire' du seizième siècle en France, qu'il publia en 1834, et qu'il a laissé inachevé. Les quatre volumes furent détruits dans un incendie de la rue du Pot-de-Fer.
Ce livre, écrit dans le système de de Barante, c'est-à-dire pour raconter et non pour prouver, pouvait nous faire croire que Paul Lacroix serait surtout un historien ; mais l'auteur de Y Histoire de Soissons, composée en collaboration avec Henri Martin, se complut à justifier son pseudonyme de Bibliophile.
VHistoire des ducs de Bourgogne était une immense narration dans laquelle de Barante suivait une méthode opposée à celle de Daru, qui, dans son Histoire de Venise, discutait les documents sur lesquels il appuyait ses récits, et suivait la méthode dite philosophique.
Le poète Lamartine allait écrire la romanesque Histoire des Girondins, qui préluda à une révolu
tion ; l'utopiste Louis Blanc allait écrire l'His toire de dix ans, qui amoncelait les accusations contre Louis-Philippe, comme Y Histoire des deux Restaurations, par le libéral de Vaulabelle, retraça vigoureusement les fautes du gouvernement de Louis XVIII et de Charles X.
Pour l'histoire littéraire et critique, il faut citer Désiré Nisard, Patin, Saint-Marc-Girardin et Sainte-Beuve. Nos jeunes lettrés les consultent encore.
L'économie politique avait ses vulgarisateurs et ses historiens : Rossi, Michel Chevalier, de Tocqueville, Adolphe Blanqui, Frédéric Bastiat,
Proudhon, — magnifique pléiade.
Chateaubriand, enfin, avec ses Études historiques, contribuait largement à développer le goût des recherches d'érudition, d'archéologie, de monographies diverses, et il donnait une belle forme littéraire aux produits de ses propres investigations. Plus d'arides chronologies, ni de lieux communs perpétués. Châteaubriand recommandait de puiser aux sources et de suivre les principes de Técole moderne, aidée d'ailleurs par la réimpression d'une foule de Mémoires, par la collection Guizot, par celle de Michaud, auteur de Y Histoire des Croisades, par celle de Buchon, par celle de Petilot, et, sur la Révolution française, par la collection Barrière, fort in-
complète sans doute, mais présentant un ensemble assez considérable. Les compilations se succédèrent.
Sous l'influence de l'auteur de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, encore, les voyages prirent une valeur nouvelle ; on ne se contenta pas de décrire les paysages et de raconter les aventures personnelles : on étudia le passé comme le présent des peuples que Ton visitait, on étudia leurs goûts et leurs mœurs, et il en ressortit un grand avantage autant pour la géographie que pour Thisloire ; on s'habitua aux détails de la vie des nations; en un mot, on rendit les lecteurs friands du pittoresque, non seulement en gravures, mais aussi en curiosités biographiques, anecdotiques et morales.
Je vous ai dit que la vue du musée de la Révolution du lieutenant-colonel Maurin avait fait de moi un h'istorien ; la fréquentation d'Augustin Thierry et de Henri Martin acheva de me donner la vocation, si je puis m'exprimer ainsi, et, dès le jour où je recueillis mes premières notes, dans la Bibliothèque de l'Arsenal, pour travailler à mes Mémoires du peuple français, je poursuivis un but peut-être trop difficile à atteindre, — composer un ouvrage qui complétât Alexis Montcil.
De 1834 à 1866, pendant trente-deux ans, j'en-
lassai les matériaux, de telle sorte que, me servant des travaux de Legrand d'Aussi, de Monteil, de La Bédollière, laissant inachevées ses Mœurs et vieprivée des Français, je tâchai d'exécuter, le mieux possible, une œuvre d'ensemble où l'histoire générale et succincte du pays vint animer les menus détails et aider à leur intelligence.
Ce sera un éternel honneur pour la génération de 1830, que d'avoir ajouté aux récits de nos annales la forme et la couleur, ajoutées à la littérature des époques précédentes par l'école dite romantique, par Victor Hugo.
Le dix-huitième siècle nous avait donné les Dubos, les Mably, les Fréret; l'école historique moderne nous donna les Pétigny, les Le Hucrou, les Gaissard, les Quicherat, les Guérard, qui, avec Guizot, étudièrent les institutions sociales et politiques de la France, depuis les origines jusqu'à nos jours, ou fournirent à la science les matériaux les plus précieux.
Le gouvernement, suivant le courant des éludes nouvelles, et sous l'impulsion de Guizot, commença la Collection des documents inédits de l'Histoire de France, publication sans limites, puisque d'importantes recherches ne cessent d'augmenter le nombre de ses volumes.
Que resterait-il de beaucoup d'hommes politiques, s'ils n'avaient pas, quelquefois, abordé
l'histoire? Guizot historien a fait pardonner à Guizot ministre.
Jules Michelet, enfin, alliant le fond à la forme, la poésie à la science, l'imagination à la philosophie, mérita et conquit une renommée européenne, écrivit des pages admirables, sculpta en bronze des personnages jusqu'alors méconnus, et sut caractériser parfois en quelques mots éloquents telle ou telle époque très confuse.
Jules Michelet ne pourrait-il pas Hre surnommé le Victor Hugo de l'histoire?
Comme Victor Hugo, il passionnait la jeunesse ; pour ma part, je puisai dans ses livres un immense désir, non pas d'imiter cet écrivain inimitable, mais de retracer la vie du peuple, ses splendeurs et ses misères, ses audaces et ses faiblesses, sans oublier ce qui touche à ses coutumes civiles et privées, à ses habitations, à ses vêtements, à ses façons de vivre, etc.
Lorsque, plus tard, je voyais Jules Michelet à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, où il se rencontrait parfois avec Henri Martin, il me suffisait d'échanger quelques paroles avec le premier, merveilleux artiste, avec le second, consciencieux fouilleur, pour me sentir inspiré, et surtout décidé à poursuivre avec persévérance mon travail commencé.
Edgar Quinet avait participé à la révolte romantique; son poème d 1 Ahasvérus, publié vers 1833, nous avait plu autant par l'étrangeté que par le germanisme des pensées, que par le mysticisme dontil était empreint, et qui déborda, peu d'années après, dans les poèmes de Napoléon et de Promèthêe. Edgar Quinet, historien, professeur, devait bientôt mêler la rêverie à la politique, pratiquer l'enseignement révolutionnaire, et pousser plus loin que son ami Jules Michelet les ardeurs de la lutte en faveur de la République.
Michelet, élève du collège Charlemagne, avait eu pour professeurs Villemain et Victor Leclerc. C'était un enfant de Paris, dont les succès universitaires présageaient le bel avenir. Il a raconté que, après la lecture d'un devoir qui lui avait plu, Villemain descendit de sa chaire et vint, « avec un mouvement de sensibilité charmante, s'asseoir sur son banc d'élève, à côté de lui ».
Au Collège de France, le poète polonais Adam Mickiewicz professa en 1840 la langue et la littérature. 11 préconisait le panslavisme ou réunions de toutes les branches de la race slave sous le commandement de la Russie. Montalembert avait traduit, six ans auparavant, un livre de Mickiewicz, et George Sand applaudissait à ses idées
presque toujours mystiques, quelquefois pleines d'excentricité. Nous l'avons souvent accablé de bravos dans sa chaire. Mais son cours parut dangereux : on l'interdit.
Mickiewicz cessa de professer en 1844, Quinet en 1846, Michelet à la fin de 1847. Leur silence forcé indigna la jeunesse. Ils gardèrent leur popularité, en écrivant au lieu de parler.
L'érudition transcendante se manifestait hautement par les travaux de Champollion, découvrant le sens des hiéroglyphes, faisant connaître l'Egypte à peu près ignorée jusque-là, et ouvrant le champ à nos égyptologues actuels ; Eugène Burnouf initiait la génération aux lois, aux mœurs, à la philosophie, à la littérature des peuples qui habitent sur les bords du Gange.
Les voyages entrepris aux frais de l'État, autour du monde ou en conséquence de missions scientifiques, firent que la géographie put prêter à l'histoire un appui nouveau. Les fouilles abondèrent sur le sol antique de l'Italie, sur celui de la Grèce, sur celui de l'Afrique septentrionale, sur celui de l'Asie Mineure et delà Palestine. Les vestiges matériels, autant que les livres, servirent à restituer le monde ancien. L'essor était donné; la génération suivante devait aller plus loin encore.
Lorsque des historiens consciencieux étu-
diaient nos annales en exerçant sur les événements une critique saine et vigoureuse, des spéculateurs jouaient avec la crédulité du public.
Il y eut une inondation de Mémoires^ de Souvenirs, de chroniques apocryphes. Sous le nom de la Contemporaine, le libraire Ladvocat publia un livre écrit, non par Ida Sainle-Elme, mais par Malitourne, Lesourd, Amédée Pichot, Charles Nodier, et autres auteurs plus obscurs. Les Souvenirs delà marquise de Créquy, parus de 1834 à 1886, étaient intéressants, spirituels, mais apocryphes. Les Mémoires de Mme Du Barry, attribués à Paul Lacroix (bibliophile) et à Lamolhe- Langon, n'ont guère plus d'autorité quelesC/ironiques de VŒil-de-Bœuf, par Touchard-Lafosse. Les Mémoires de la marquise de Pompadour, par René Perrin, sont supposés.
Nous nous plaignions avec raison de cette concurrence faite aux travaux des savants par des hommes qui sacrifiaient tout à la curiosité malsaine du public. Nous avons vu, depuis, bien d'autres productions risquées, licencieuses, môme pornographiques.
J'ai cité des représentants du barreau; j'y ajoute ceux des représentants de l'éloquence sacrée, comme de l'éloquence parlementaire.
Des orateurs de la chaire attiraient dans les églises, par leur talent, non seulement les
croyants, mais aussi les incrédules. Lacordaire, Ravignan, Cœur, Combalot, Dupanloup, et quelques autres prédicateurs, brillaient par des qualités diverses.
La jeunesse suivait assidûment les conférences de Lacordaire à Notre-Dame, — moins assidûment celles de Ravignan.
Lacordaire était poète; Ravignan» penseur et dialecticien.
Lorsque le premier commença ses belles oraisons, on voyait dans le banc-d'œuvre de Notre- Dame Châteaubriand, Berryer, plusieurs avocats en renom; l'auditoire comprenait une foule de notabilités appartenant à toutes les classes, et une foule d'étudiants.
La parole du prédicateur faisait impression, et nous ne détestions pas ses images tant soit peu romantiques, ses excursions sur le domaine des événements contemporains.
Entre autres effets improvisés par Lacordaire, je citerai celui qui fut déterminé, le 16 avril 1848, si je ne me trompe.
Une manifestation ouvrière se dirigeait vers l'Hôtel de Ville. Pendant que. l'orateur parlait, un immense bruissement avait lieu sur le parvis Notre-Dame, et, dans l'église, les auditeurs semblaient éprouver quelque crainle.
Lacordaire s'en aperçut, et prononça à peu
près ces paroles, que je reproduis de mémoire : « On a tort de redouter le peuple.... Ouvrez, ouvrez les portes du temple, et vous verrez qu'il respectera la maison de Dieu. >
Les portes furent ouvertes, ainsi qu'il le demandait, et la manifestation passa devant le portail, s'écoula sans envahir Notre-Dame, sans même troubler la prédication.
Le mouvement oratoire du conférencier religieux avait été vraiment magnifique. Jamais on ne mêla avec plus de bonheur l'action avec la parole.
Et pourtant Lacordaire ne réussit pas dans l'arène parlementaire. En 1848, il adopta les idées démocratiques.
« Vous n'êtes pas républicain de la veille », lui objectèrent des clubistes.
« Non, répondit-il, mais je le suis d'aujourd'hui, ce qui vaut mieux. »
Bientôt, devenu député, et siégeant sur les bancs de la Montagne, il comprit que sa place n'était pas à l'Assemblée constituante. Ses discours ne « portaient » point. Il donna sa démission à propos de l'émeute du 15 mai 1848.
Lacordaire eût mieux fait de décliner, tout d'abord, l'honneur d être représentant du peuple; il eût mieux fait d'imiter Béranger et Michelet.
Le légitimiste Berryer occupa, dans le parle-
ment, une place d'orateur comparable à celle de Lacordaire dans la chaire sacrée.
Après un discours contre le gouvernement, il fut acclamé par les députés delà gauche.
« Quelle peste que l'éloquence! » s'écria M. d'Angeville, centrier.
Et comment n'eût-on pas applaudi Berryer, quelque sujet qu'il traitât! Comment n'eût-on pas fait trêve un instant à des opinions politiques, en entendant ce merveilleux artiste de la parole, dans la bouche duquel toutes les phrases, tous les mots portaient!
Je ne crois pas exagérer, lorsque je m'exprime ainsi sur l'éloquence de Berryer. Ses ennemis, à la Chambre, l'admiraient et le redoutaient tout ensemble; ils désiraient l'entendre parler, et, après l'avoir entendu, ils se repentaient d'avoir éprouvé ce dangereux plaisir.
C'était un royaliste de progrès, qui a dû avoir bien des désenchantements, surtout de la part de nombreux royalistes entièrement voués aux idées rétrogrades.
Berryer a été accusé d'avoir voulu déchaîner « le génie terrible des révolutions » contre la monarchie de 1830. N'en croyez rien. Seulement, il ne manquait jamais de rappeler son origine à cette monarchie, en exaltant les hauts faits de la royauté légitime, et son opposition gênait plus
286 SOUVENIUS D'UN HCJGOLATRE.
Louis-PIiilippe que toutes les manifestations qui se produisaient dans les rues de Paris ou dans les châteaux de la province.
A côté de Berryer brilla une pléiade d'orateurs parlementaires dont le talent illustrait la tribune française.
J'arrive aux médecins et aux chirurgiens. Ici, mon incompétence éclate, et je pourrais à peine citer tous les noms des hommes qui se sont rendus célèbres, en 1830 et après. Je renvoie mes lecteurs aux biographies médicales, et je me borne à leur parler de quelques princes de la médecine et de la chirurgie qu'il m'a été donné de connaître.
Broussais et Magendie se partageaient, avec Dupuytren, les avantages de la popularité.
Lorsque le choléra apparut pour la première fois, en 1832, Magendie était médecin à l'Hôtel- Dieu. « Que faut-il faire? lui demandait-on. — Je ne sais guère », répondait-il. Et cependant, il était allé à Sunderland pour étudier la marche du choléra. Il se rendit à THôlel-Dieu, en disant : « Les riches ne manqueront pas de médecins. » ; Bientôt, en franchissant les marches de cet
288 SOUVENIRS D'UN BUGOLATRE.
hôpital, ce fut avec une nouvelle douleur profonde qu'il entendit les cris proférés pir la foule : « Mort aux médecins! mort aux empoisonneurs I »
Au lieu d'aigrir son humeur, cette méfiance du peuple à l'endroit des hommes qui cherchaient à guérir le fléau effroyable, émut la libre généreuse de Magendie. Il trouva sa récompense, selon l'expression de Flourens, en vidant sa bourse pour les malheureux.
A propos du choléra, Broussais et Magendie développèrent leurs systèmes, diamétralement opposés. Magendie le traita en administrant aux malades beaucoup de punch au rhum; Broussais leur appliqua des sangsues. Parmi les gens du monde, on comptait des partisans de Broussais en nombre égal à celui des partisans de Magendie.
Par malheur, ces deux remèdes contraires ne réussirent pas mieux l'un que l'autre. Broussais et Magendie avaient multiplié leurs efforts pour arriver à triompher de l'épidémie, tellement que, quand elle eut pris fin, Magendie déclara tièrement en recevant la croix d'honneur : « Je la crois assez bien placée. »
Broussais mourut en 1838, trois ans après Dupuytren. Magendie vécut jusqu'en 1855; retiré à Sannois, il faisait des expériences sur la végé-
tation et visait aux améliorations agricoles. « De tous les remèdes, nous a-t-on dit, celui qu'il metlait le plus souvent en usage élait de payer à son client la consultation que le malade recevait. »
Broussais, dont le cours de physiologie, à la Faculté de Paris, réussissait médiocrement, attira la foule avec son cours de phrénologie, qui eut un succès de vogue. Magendie, au contraire, ne cessa jamais d'intéresser les jeunes praticiens par ses leçons du Collège de France, notamment lorsqu'il y étudia le choléra-morbus.
Les Sanson, les Roux, et plusieurs autres notabilités chirurgicales, n'approchaient pas, quant à la réputation, des Dupuytren, des Marjolin, des Lisfranc, des Velpeau et, en dernier lieu, de Philippe Ricord, dont le monde entier parlait, et qui avaient des élèves fanatiques.
Durant ma jeunesse, Dupuytren était légendaire; nous le regardions comme un phénomène, comme la chirurgie faite homme ; nous nous imaginions, en vérité, que ses opérations étaient magiques, et que si la mort s'ensuivait, il en fallait accuser les amputés, non le chirurgien. Si l'on voyait passer Dupuytren, toujours vêtu d'un habit vert, on ne se lassait pas de regarder cet homme sévère, discret, réservé.
Sur les enfants, principalement, il exerçait une
290 SOUVENIRS D'UN HUGOLATKE.
influence merveilleuse par sa douceur inaccoutumée, par son sourire succédant à son impassibilité perpétuelle.
La veille de sa mort, Dupuytren se fit lire le journal, « parce qu'il voulait, disait-il, porter là-haut des nouvelles de ce monde ». 11 légua deux cent mille francs à la Faculté de médecine, sur les quatre millions qu'il avait gagnés.
Lisfranc, un de ses rivaux, l'appelait « le brigand », ou « l'infâme du bord de l'eau ». En revanche, Dupuytren appelait Lisfranc, — en petit comité seulement, — un BnUus solliciteur, et il ajoutait que « sous une enveloppe de sanglier, on portait parfois un cœur de chien couchant ».
A côté de Dupuytren, aucun chirurgien ne pouvait supporter la comparaison, quel que fût son talent. Hlarjolin dut quitter IHôtel-Dieu, cet indulgent Marjolin que les étudiants appelaient « le père Marjolin », à cause de sa bienveillance et de sa bonhomie.
A l'hôpital de la Pitié, Lisfranc s'illustra, non seulement sous le rapport de l'habileté, mais aussi par ses diatribes parlées contre les « ânes » de la Faculté de médecine. Il fallait l'entendre, en effet, lorsqu'il avait triomphé d'un cas chirurgical remarquable, exhaler bruyamment son humeur agressive contre les professeurs, et, par
conséquent, faire ressortir l'excellence de sa clinique. Sa voix forte effrayait parfois les internes, les externes, les sœurs et les infirmiers.
Au fond, il paraissait plus terrible qu'il ne l'était en réalité; et quand j'allais trouver Lisfranc à l'hôpital pour lui demander s'il viendrait chasser, tel ou tel dimanche, souvent on me disait: « Il est sévère, il a de la brusquerie; mais il est juste, et il s'intéresse aux malades. »
Car Lisfranc avait la passion de la chasse, passion malheureuse. Il était aussi maladroit chasseur qu'opérateur plein de dextérité, et des bois de Chelles, où nous allions, il revint souvent bredouille, à son grand désespoir.
Mon beau-frère — une lame en fait de chasse — glissait quelque pièce de gibier dans le carrier du chirurgien, qui ne refusait pas cette marque de bonne confraternité. Dans les bois, quand il grondait son chien, la voix de Stentor que possédait Lisfranc éclatait comme une détonation d'arme à feu. Quelles colères aussi, quand l'animal n'obéissait pas ! Le pauvre chien passait toujours pour coupable, lorsque le coup de feu du docteur restait improductif.
Les jours de chasse, Lisfranc faisait sa visite de très grand matin : il s'était levé dès l'aurore, comme le « chasseur de Robin des Bois » , il était diligent au possible.
Parfois, à l'auberge où nous déjeunions, l'hôtesse lui présentail quelques malades, et l'illustre opérateur ne manquait jamais de leur donner gratuitement ses soins. Que dis-je, gratuitement ! Après les avoir guéris, il leur offrait une somme pour leur convalescence.
Une femme de service s'adressa à lui, sous nos auspices, pour un cancer au sein qui commençait. Lisfranc l'emmena à la Pitié dans sa propre calèche, la soigna parfaitement, et lui dit, en la tutoyant d'un ton brusque, lorsqu'elle fut rétablie:
« Tiens, puisque tu n'as pas été aussi bêle que les autres, puisque tu n'as pas attendu pour me consulter qu'il ne fût plus temps d'agir, voilà deux cents francs... Ya passer un mois dans ton pays de Normandie, et tu en reviendras absolument bien portante. »
Une autre fois, il entreprit de guérir une de mes petites nièces, âgée de trois ans. Il fallut de nombreuses visites, de nombreuses incisions au pied.
Ce chirurgien, d'ordinaire assez rude en paroles et en mouvements, se montra pendant plusieurs mois d'une aménité charmante. Il apportait des bonbons à l'enfant, il l'amadouait, et lui disait avant d'opérer :
« Si la petite Maria est bien sage, je lui t>ppor-
terai encore des bonbons, et je l'aimerai toute la vie. »
Maria l'écoutait, laissait faire; et son mal passa.
A la fin, mon beau- frère demanda ce qu'il devait à Lisfranc.
« Rien, mon ami, le total vous gênerait...
— Mais, docteur... vous êtes venu si souvent...
— Eh bien ! vous me payerez le prix d'une opération... en cent actes. »
Je ne prétends pas que Lisfranc procédât toujours de celte manière, car il acquit une ronde fortune. Je veux uniquement reconnaître qu'il était dévoué à ses amis, et que son amour de l'argent ne remportait pas sur ses sentiments d'affection, quoi qu'on ait prétendu.
Au reste, j'en puis dire autant de Velpeau, une autre sommité contemporaine; de Velpeau qui a laissé d'excellents élèves, et qui posséda une grande variété de connaissances dans le vaste domaine de l'art chirurgical.
Velpeau, à la Charité, diagnostiquait avec une assurance extraordinaire; il opérait avec une adresse sans pareille, bien qu'un accident l'eût privé de l'usage de l'index de la main droite.
Lisfranc et Velpeau sont morts depuis longtemps. Mais Philippe Ricord, dont la réputation se répandit dans le monde entier, reste encore
parmi nous. Il étudia sous ces deux chirurgiens, puis il acquit une renommée spéciale, dans laquelle beaucoup de gens ont voulu l'enfermer.
Une maison de santé, située rue de Lourcine, était tenue par M. Faultrier, avait pour médecin principal Philippe Ricord, qui y faisait visite tous les jours.
Cette maison n'était pas seulement une succursale de l'hôpital du Midi, comme on Ta cru à tort. Elle renfermait, en outre, des aliénés, des malades divers, et, dans l'occasion, des détenus politiques.
Bien souvent j'y allai voirPoterin du Motel, un camarade de pension, docteur en médecine, alors remplissant avec un mérite rare les fonctions d'interne dans la maison de la rue de Lourcine.
Là, j'éprouvais de fréquentes surprises, je rencontrais certaines personnes qui étaient censées voyager, et qui suivaient un traitement... secret.
Tout visiteur s'engageait moralement à ne pas commettre d'indiscrétion, car, au dehors, combien de gens qui connaissaient M. Ricord, affectaient de ne pas le saluer au passage, quand ils pouvaient craindre d'Aire vus! On n'avouait pas volontiers qu'on avait reçu ses soins; mais, dans l'intimité, avec quel empressement on
causait avec lui! Il semait à profusion les mots d'esprit.
Sous le règne de Louis-Philippe, vers 1840, au moment où les discussions parlementaires se succédaient sans amener de résultats, il lui arriva de nous dire en riant :
« Il n'y a que moi qui puisse avoir la majorité à la Chambre. »
Le piquant de cette phrase nous frappait d'autant plus que nous savions la vérité. Chaque année, en effet, au commencement de la session, nombre de députés se trouvaient dans la maison de santé de la rue de Lourcine, où, pendant Thiver, j'assistai à des réunions musicales et à des bals charmants.
M.Philippe Ricord était mélomane. Chez lui, on entendait de remarquables virtuoses, et les principaux artistes du Théâtre-Italien y exécutaient des œuvres magistrales. Le Stabat Mater de Rossini a été chanté pour la première fois à Paris dans son salon, par Mario, Tamburini, Mmes Grisi et Albertazzi.
Jamais un maître ne fut plus aimé de ses élèves, avec lesquels il avait des entretiens familiers. Homme du monde, il brillait par une amabilité que l'âge n'a pas fait disparaître; homme d'esprit, il ne parlait qu'avec une grande douceur, et bien rarement ses mots ont blessé au vif.
Lorsqu'il faisait son service dans la garde nationale, sous le second Empire, sa tunique étincelait de croix, car il est décoré de presque tous les ordres connus.
Revenons à la maison de santé de la rue de Lourcine, où le ministère de M. Philippe Ricord ne s'exerçait pas, je le répèle, uniquement sur des malades d'un genre à part.
Parmi les aliénés de la maison, on citait de hauts personnages; généralement, ils sortaient guéris, ou bien ils allaient dans un hôpital spécial, quand leur affection semblait devoir être chronique.
Des délenus politiques, ai-je dit, se rencontraient U. Voici comment cette singularité s'expliquait. La maison avoisinait la .prison de Sainte-Pélagie. Quelques condamnés, subissant leur peine dans cette prison, obtenaient, soidisant pour cause de maladie, la permission de se faire transporter dans une maison de santé; et ils choisissaient celle de la rue de Lourcine.
Lagrange et Baunc furent de ceux-là. Ces pensionnaires d'un genre particulier promettaient de ne pas s'évader; et ils tenaient leur promesse; on ne citerait aucun exemple d'évasion parmi eux. Leur honneur était engagé.
Peut-être conspiraient-ils un peu, afin de n'en pas perdre l'habitude.
Ce fut chez M. Faultrier, rue de Lourcine, que je me mis en rapport avec des amis de Henri Heine, et que je lui fus présenté.
La réputation du poète allemand parisien, de l'impitoyable railleur, s'étendait déjà en Europe. Il s'intitulait « Prussien libéré », si bien que ses compatriotes l'avaient presque renié, effrayés qu'ils étaient de son sarcasme.
Heine, chef d'une école nouvelle, le « Voltaire de l'Allemagne », a-t-on dit, avait créé sa poésie lyrique, pleine d'amertume et de gaieté à la fois, capable de blesser cruellement, avec une apparence de bonhomie et de grâce. Né le l pr janvier 1800, il se déclarait ironiquement « le premier homme de son siècle ».
Il ne manquait pas d'attaquer Victor Hugo, regardait Lamartine comme « un saule pleureur », et risquait ce jugement à propos d'Alfred
298 SOUVENIRS D QN HUGOLATRK.
de Musset : « C'est un jeune homme d'un bien beau passé ! »
En parlant de Henri Heine, Tbiers disait :
« Cet Allemand est le Français le plus spirituel depuis Voltaire. »
Après la révolution de Juillet, Heine, installé à Paris, avait multiplié les diatribes contre Louis-Pbilippe, qui lui constitua une pension sur sa cassette. L'auteur des ReisebUder reconnaissait que « les fortifications de Paris étaient l'événement le plus considérable de son temps. »
Pendant vingt-cinq années, il devait représenter, chez nous, l'esprit et la poésie de l'Allemagne, en même temps qu'il représentait la vive et spirituelle critique française chez nos voisins d'outre-Rhin. Ses épigrammes atteignaient et sa mère patrie et sa patrie adoptive.
Pour indiquer la façon d écrire d'Henri Heine, il suffit de rappeler comment il raconta la mort de Sirey, frappé dans l'appartement de la cantatrice Heinefetter, en 1842, — célèbre drame judiciaire :
« Le vacarme qui s'est passé dans le cabinet d'études de Mlle Heinefetter, à Bruxelles, a éveillé notre intérêt. Les dames surtout sont indignées contre cette dinde allemande, qui malgré son séjour de plusieurs années en France, n'a pas encore appris l'art de savoir émpêcher que deux
coqs amoureux ne se rencontrent sur le champ de bataille de leur bonheur. »
Romantique, il traitait d'une manière étrange les partisans de la nouvelle école, tout en décochant des flèches empoisonnées contre les derniers champions de la littérature classique. Au demeurant, je ne pouvais guère m'entendre sur tous les points, moi, hugolâtre, avec un homme tel que Henri Heine.
Aussi, je redoutai un peu les coups dégriffé que me vaudraient ses conversations, quand je passai en sa compagnie six semaines aux bains de mer de Trouville.
Trouville, alors, était dans l'enfance. Quelques petits hôtels et quelques maisons de pêcheurs y donnaient asile à des Parisiens désireux de vivre à l'écart au bord de la mer. Aucune calèche n'y paraissait, quoique déjà M. d'Hautpoul y possédât une belle maison et un yacht superbe, quoique le chalet de M. Goupil y attirât l'attention, quoique l'atelier du peintre M ozin y fût parfaitement installé.
Nous passions nos vacances à Trouville avec M. et Mme Henri Heine, avec Auguste Lireux, directeur de i'Odéon, avec Alphonse Royer, qui dirigea l'Opéra, avec Alfred Quidant, le pianiste.
De fréquentes promenades avaient lieu, — tantôt à Hennequeville et à Cricquebœuf, tantôt à
Villers età Saint-Arnoud. Jamais Henri Heine n'y participa. Il restait constamment enfermé dans sa pelite chambre d'hôtel, et, le soir seulemenl, on le voyait marcher à pas comptés sur la plage.
Pendant six semaines, je n'entendis que ces mois sortir de la bouche de Henri Heine : « J'ai bien mal à la tête ». Peu après, la paralysie le saisissait; en 1856, il mourait presque aveugle.
Henri Heine admirait beaucoup Frédéric-Lemaître, trouvait Bocage «beau comme Apollon», et prisait à sa juste valeur le talent de Théophilo Gautier. Il avait des parti-pris impossibles, des mots à l'emporte-pièce contre la Prusse, et des paradoxes sans pareils.
J'ai appr cié en peu de lignes les intelligences supérieures de la littérature, des arts, de l'histoire, des sciences médicales ; je n'ai point passé sous silence les représentants de l'art oratoire en tous genres? Dois-je méconnaître la supériorité des hommes distingués dans les mathématiques, que Lamartine appelait « les chaînes de la pensée » ?
Ne serait-il pas injuste, aussi, de ne pas accorder des hommages aux savants qui se sont illustrés dans la chimie, la physique et l'histoire naturelle?
Sous le règne de Louis-Philippe, du «Napoléon de la paix », Cuvier, Ampère, Gay-Lussac, Che-
vreul, Geoffroy Saint-Hilaire, Êlie de Beaumont, Biot, Arago, Chasles, Thenard et Jean-Baptiste Dumas firent le plus grand honneur à la France, et le rayonnement de leur gloire ne s'est pas encore effacé.
Georges Cuvier, près de terminer sa carrière (13 mai 1832), recevait dans son pavillon du Jardin des Plantes tous les savants étrangers qui venaient saluer un des génies du dix-neuvième siècle. Il combattait les vues de Geoffroy Saint- Hilaire sur l'unité de composition organique, et il ne cessait d'être en lutte avecdelîlainville.
L'homme public, dans Cuvier, n'était pas à la hauteur du naturaliste. Il a figuré parmi les censeurs.
Quand il discutait sur des sujets scientifiques, il traitait tous ses interlocuteurs comme ses • égaux, sans acception d'âges ni de titres. Un jour qu'il s'entretenait d'analomie avec un jeune homme, et soutenait son avis très simplement, le jeune homme, à chaque phrase, répétait :
« Monsieur le baron! Monsieur le baron! — Il n'y a pas de baron ici, dit Cuvier avec douceur, il y a deux savants cherchant la vérité, et s'inclinant devant elle. »
Le physicien Ampère, dont les découvertes ont tracé la voie aux physiciens actuels, habitait une maison située au coin de la rue des Boulangers
et de la rue des Fossés-Saint-Victor (aujourd'hui, du Cardinal-Lemoine), à deux pas de la demeure de mon père.
C'est dire que nous le voyions tous les jours, et que nous étions au courant des mille et une distractions qui le rendaient populaire, qui égayaient la jeunesse des écoles, mais qui ne nuisaient en rien au respect profond que les élèves ressentaient pour réminent professeur.
Tantôt, Ampère commençait un problème avec la craie sur un fiacre, en pleine rue, et les chevaux, en partant, lui enlevaient sa solution ; tantôt, après avoir achevé une démonstration sur le tableau, il l'essuyait avec son foulard, puis il mettait dans sa poche le torchon traditionnel ; tantôt Arago, habillé en femme, se rendait chez Ampère, passait pour une astronome allemande, et, non reconnu, reparaissait ensuite pour s'entendre louer incognito par son ami ; tantôt, en conséquence d'un pari, le domestique du physicien servait plusieurs fois sur la table un poulet rôti, et lui faisait croire qu'il en avait mangé, lorsque le poulet n'avait pas même été dépecé ; tantôt il arrivait à Ampère d'examiner attentivement un caillou, de regarder l'heure à sa montre, de serrer dans son gousset le caillou, et de jeter sa montre dans la Seine, par-dessus le parapet du pont des Arts.
J.-J. Ampère, son fils, adonné à des travaux d'un autre ordre, le continuait dignement, était, on ne Ta pas oublié, un des familiers du salon de Mme Récamier, et a laissé un livre considérable : VHisloire romaine à Rome.
Les travaux de Gay-Lussac lui valaient l'amitié de Humboldt, avec lequel il voyagea pour augmenter les conquêtes de la physique, bientôt unie par lui à la chimie, car il marqua nettement comment ces deux sciences se rejoignent, comment la plus simple — la physique — éclaire la plus complexe — la chimie. Gay- Lussac, aussi simple en ses goûts que désintéressé, travaillait en sabots dans son laboratoire, charmait ses préparateurs par sa cordialité, sa franchise et son effusion. A la fin de sa vie (1850), il était une des lumières de l'Académie des sciences.
Augustin Fresnel expliquait les phénomènes de de la diffraction.
Vers 1870, le géologue Èlie de Beaumont, ancien élève du collège Henri IV, présidait l'Association amicale de ses camarades. Les honneurs ne lui manquaient pas, et rémunération en serait trop longue. Avec Dufrénoy, il dressa cette Carte géologique de la France dont on n'a pas oublié le succès, et sa Notice sur les systèmes des montagnes fit grand bruit dans le monde savant.
304 SOUVENIRS D'ON HUGOLATRE.
Biot et Arago enlevèrent à l'astronomie ses façons d'empirisme; ils contribuèrent l'un et l'autre à la vulgariser, Biot par la pureté et l'élégance de son style, Arago par le charme et la clarté de sa parole.
La famille Geoffroy Saint-Hilaire comptait deux représentants illustres de l'histoire naturelle : Étienne, qui organisa le muséum d'histoire naturelle, qui avait fait venir Cuvier à Paris, qui avait été le protecteur du génie devenu pour lui un adversaire, fondait la science profonde de la nature intime des êtres. Sa fermeté, au retour de l'expédition d'Egypte, lors de la capitulation d'Egypte, avait été profitable à notre patrie. Il menaça de brûler les collections recueillies par l'Institut d'Égypte, et obtint ainsi des Anglais qu'elles seraient conservées à la France.
Geoffroy Saint-Hilaire (Isidore), fils d'Etienne, zoologiste, fut élu membre de l'Académie des sciences à l'âge de vingt-sept ans.
« C'était le 15 avril 1833, écrit Delaunay ; Gay- Lussac présidait la séance. A côté de lui siégeait comme vice-président le père du jeune candidat, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Les bulletins de vote étant recueillis, Gay-Lussac les compta d'abord, suivant l'usage, puis au moment d'en faire le dépouillement, il s'arrête et demande à
l'Académie la permission de refaire remplacer au fauteuil de la présidence par l'heureux père, son voisin. Par une exquise délicatesse de sentiment, l'éminent physicien voulait procurer à Etienne Geoffroy le double bonheur de constater lui-même le triomphe de son fils et de proclamer l'élu de la savante compagnie. »
Isidore adopta la devise de son père : Ulilitati; il chercha à lirer de la zoologie des applications utiles, et il fonda la Société d'acclimatation, qu'il organisa, dirigea et présida jusqu'à sa mort, le 10 novembre 1861.
Le nom du célèbre Thenard n'a pas péri ; il a été dignement porté par un homme dont la fortune sert les intérêts de la science, et qui, moins illustre que son père, assurément, continua de son mieux les traditions paternelles.
Fils d'un cultivateur, le baron Thenard étudia à Paris pour obtenir le litre de docteur en médecine, suivit les leçons de Fourcroy et de Vauquelin, et devint garçon de laboratoire de ce dernier, dont il surveillait le pot-au-feu. « Je n'ai jamais été assez ingrat, disait Thenard en riant, pour oublier depuis qu'un pot-au-feu qui bout ne fait que de mauvaise soupe. »
Le bleu-Thenard a été cherché d'une façon singulière. En 1799, le ministre Chaptal appelle le jeune Thenard dans son cabinet.
« Le bleu d'outremer nous manque; d'ailleurs, ajoute-t-il, c'est un produit en tout temps fort rare et fort cher, et Sèvres a besoin d'un bleu qui résiste au grand feu. Voici 1500 francs, va me découvrir un bleu qui remplisse les conditions que j'indique.
— Mais, balbutia Thenard, je....
— Je n'ai pas de temps à perdre, reprend Cbaptal; va-t'en et rapporte-moi mon bleu au plus vite.»
Le problème était résolu un mois après. La fortune du chimiste était assurée.
En 1800, un matin, à l'aube du jour, Vauquelin frappe à la porte de Thenard.
« Allons, s'écrie-t-il, allons! Et qu'on se fasse beau !
— Qu'y a-t-il? demanda Thenard.
— Il y a que la loi sur le cumul me force à renoncer à ma chaire du Collège de France, et que je veux que vous alliez demander ma succession.
— Je ne le puis, ni ne le dois.
— Dépêchez-vous donc; j'ai pris un cabriolet à l'heure; vos relards me ruinent. »
Thenard s'exécute, suit Vauquelin, est nommé au Collège de France.
Là, plus tard, pendant une leçon, il reconnaît Berzélius, le grand chimiste syédois, au nombre
de ses auditeurs. Troublé au dernier point, il s'écrie :
« Messieurs, vous allez comprendre mon trouble, M. Berzélius est là I »
On applaudit. Berzélius va s'asseoir à. côté de Thenard.
La renommée de l'élève de Yauquelin alla croissant. Charles X le créa baron; Louis- Philippe le nomma pair de France.
Thenard a fait de belles découvertes, seul ou avec Gay-Lussac; il institua la Société de secours des amis des sciences, destinée à venir en aide aux héritiers de ceux que la culture des sciences n'a pas enrichis, — ou bien qu'elle a ruinés.
Cependant, quelque temps après, un autre chimiste rayonnait, et rencontrait Berzélius parmi ses adversaires, Berzélius, « le savant de l'Europe qui souffrait le moins la contradiction ».
J'ai indiqué Jean-Baptiste Dumas, né avec le siècle, et dont la verte vieillesse nous promettait un second Chevreul. Dumas excella dans le haut professorat, et beaucoup de contemporains se rappellent son cours à la Sorbonne, quand le duc d'Orléans, prince royal, achevait ses études scientifiques : « Monseigneur, ces deux gaz vont avoir l'honneur de se combiner devant vous. »
La phrase est devenue proverbiale, et montre
combien le théoricien des substitutions savait faire valoir ses expériences, et combien sa parole était facile et recherchée. Su Philosophie chimique, parue en 1837, eut un énorme retentissement, tout en lui valant le reproche de se laisser aller trop à l'imagination.
Quel bagage scientifique Dumas possède à son actif! Nul n'a donné plus d'essor à la chimie organique : ses observations sur l'esprit de bois et ses composés, sur les alcalis, sur l'acide nitrique, etc., sont toujours appréciées.
Ce chimiste est souvent philosophe et quelquefois poète, quoique praticien. Son influence n'a pas encore cessé, de môme que celle de Chevreul, jeune élève de Vauquelin, qui louche à ses quatre-vingt-dix-neuf ans, dure et durera longtemps, cspérons-le.
Dumas a dit de Chevreul : «C'est par centaine de millions qu'il faudrait nombrer les produits qu'on doit à ses découvertes. Le monde entier se livre à leur fabrication et trouve dans leur emploi de nouvelles sources de salubrité et de bien-être. »
Parmi les hommes de la génération de 1830, Michel Chasles, qui s'est éteint assez récemment, a représenté l'érudition mathématique; il a été le créateur de la géométrie nouvelle supérieure, au suprême degré transcendante ; le baron
Cauchy a surtout cherché les abstractions algébriques, en présentant des initiatives d'idée, des méthodes qui ont été ou qui seront fécondes.
Légitimiste pur sang, Cauchy refusa de prêter serment au gouvernement de Louis-Philippe, d'abord; puis il remonta dans sa chaire de la Sorbonne après la révolution de 1848, et garda sa position après le coup d'État de Louis-Napoléon.
Ainsi qu'Arago, il fut alors dispensé du serment. Mais l'argent qu'il recevait lui brûlait les mains : il le dépensait en œuvres de bienfaisance.
Quant à Michel Chasles, — la providence des aspirants au baccalauréat ès sciences, — tant il posait des questions faciles, parce que, disait-il, « tous ces braves jeunes gens-là ne savaient rien », il avait une manie invétérée, celle des autographes,
Cet esprit si positif — ô bizarrerie humaine! — se laissait duper par des escrocs. Il eût acheté des le ttres d'Adam et d'Eve! On fabriquait, à son intention, les autographes les plus invraisemblables, qu'il achetait les yeux fermés, et qu'il gardait précieusement dans sa volumineuse collection.
Quelques inventions merveilleuses parurent à cette époque.
Ce fut à Augustin Fresnel et à François Arago
310 SOUVENIRS D'UN HUGOLATKE.
que l'on dut les phares lenticulaires, essayés en 1827. Une découverte importante pour la navigation à vapeur date de cette époque : Dallery, Delisle et Sauvage travaillèrent à remplacer les roues à aubes par l'hélice. La France eut l'initiative d'une innovation heureuse, dont les autres peuples ont pu jouir avant nous. Ampère et Arago firent des expériences prouvant que la télégraphie électrique était possible; et elle ne tarda pas à être pratiquement réalisée.
Des industriels importèrent d'Angleterre l'emploi de l'air chaud des hauts fourneaux pour les fontes.
On concéda les premières lignes de chemin de fer en 1827 pour Saint-Étienne, et, en 1829, Séguin d'Annonay inventa la chaudière à tubes. On établit chez nous les premières filatures de lin à la mécanique; Niepce et Daguerre trouvèrent le moyen de fixer sur des plaques métalliques les images de la chambre noire. Enfin, la découverte du procédé de dorure et d'argenture galvanique, la possibilité d'imprégner les bois de substances qui les conservent ou les colorent, l'invention de la poudre-coton, remploi de l'éther pour détruire les douleurs dans les opérations chirurgicales, l'usage de l'électricité pour mettre en communication Paris et Lyon, etc., — tout cela fut le travail des hommes de 1830.
L'époque marquera dans l'histoire; l'histoire a déjà prouvé que nous avions raison d'être hugolàtres, pour le moins autant qu'eurent raison ceux dont Chateaubriand a été le dieu.
Tant de personnalités rayonnantes, et tant d'agitations politiques!
Chaque année amenait une série de luttes, au parlement, dans les rues, partout, car le total des mécontents augmentait sans cesse. Le gouvernement de Louis-Philippe devenait de plus en plus personnel, et le roi ne pensait qu'à étendre son omnipotence, comme avaient fait ses parents de la branche aînée des Bourbons.
Au château des Tuileries, Thiers était appelé « ministre révolutionnaire ». Louis-Philippe prétendait que cet homme d'État « tirait toujours la couverture à lui ». Un moment arriva, par rapport à Thiers, où la camarilla se déclara son
312 SOUVENIRS b'UN HUGOLATRE.
ennemie, où les subalternes de la cour ne cachèrent point leur antipathie.
«Ah! monsieur, dit un jour la nourrice du comte de Paris au médecin de ce prince, aujourd'hui nous allons tous bien, puisque monsieur Thiers n'est pas ministre. » Le roi, quand de Broglie, Guizot et Thiers se trouvaient d'aCcord par hasard, déclarait :
« Je me trouve neutralisé, je ne puis faire prévaloir mon avis; c'est Casimir Périer en trois personnes. »
Dans le public, Thiers était surnommé Mirabeau-Mouche,Petit-Poucetpolitique; Guizot, « l'austère intrigant ». Molé, disait-on, était comme une femme spirituelle et nerveuse; et on le comparait à une Célimène politique, à une grande coquette.
Dupin aîné délestait ces « beaux Narcisses de doctrinaires ».
Un grand désarroi existait dans les partis politiques, et bientôt les opposants au gouvernement personnel, quelles que fussent leurs nuances, ne purent renverser les ministères qu'en se coalisant. Depuis le jour où Laffitte, complètement délaissé par son ancien ami Louis-Philippe, s'écria amèrement à la tribune : « Je demande
pardon à Dieu et aux hommes d'avoir concouru à la révolution de Juillet », les déplacements de majorité se succédaient, et quiconque attaquait
le « système » était sûr d'être vigoureusement soutenu.
Le seul avantage que le bourgeois Laffitte eût tiré des journées de Juillet, consistait dans le changement de nom de rue Charles X en rue Laffitte.
La bourgeoisie, victorieuse avec Louis-Philippe, soutint le roi-citoyen jusqu'au bout, lorsque le socialisme se répandait parmi les ouvriers.
Depuis 1831, à Lyon, le « mutuellisme » avait pris la haute main dans la direction des intérêts populaires. La société se divisait en sections ou « loges », à la tête desquelles un conseil exécutif décidait souverainement les questions. Moins de vingt membres composaient chaque loge : il fallait échapper aux interdictions des lois pénales. Le préambule de l'acte social reproduisait les idées de Turgot sur l'affranchissement du travail.
Le mutuellisme était une société à peu près secrète, dont les membres se traitaient de « frères », dont les réunions ordinaires avaient lieu tous les mois, et les réunions extraordinaires à des époques indéterminées.
En 1831, les ouvriers de Lyon voulaient un tarif obligatoire, fixant un minimum pour le prix de la façon des étoiles.
Le journal l'Européen, dans la môme année,
développa le premier ridée des associations ouvrières.
En 1834, la question politique prima la question économique. Le mutuellisme eut son journal : YÈcho de la Fabrique, et il s'allia avec la Société des droits de l'homme, opposa le refus du travail à rabaissement des salaires, et poussa lïdée de solidarité jusqu'au point le plus radical.
Les luttes sociales apparaissaient.
On eût dit que l'exemple du chartisme an T glais, nouvellement éclos dans le Royaume- Uni, s'introduisait chez nous. Seulement, un parti ouvrier n'existait pas encore en France; il ne pouvait naître qu'avec le suffrage universel. Le gouvernement, ayant horreur des grèves, inventait toutes sortes de moyens pour tenir les travailleurs sous la dépendance des patrons, — des bourgeois.
Le livret d'ouvrier, institué par la loi du 12 germinal an XI, réglementé en décembre 1803, fut regardé comme obligatoire le 1 er avril 1831. Quiconque, parmi les travailleurs manuels, ne possédait pas un livret, pouvait être poursuivi devant le tribunal de police. Mais les juges paralysèrent l'effet .d'une ordonnance qui, prescrivant des mesures coercitives, ne prenait pas sa source dans la loi organique.
Comme antagoniste, pendant dix-huit ans, la classe ouvrière rencontra la garde nationale- Celle-ci, une des grandes forces du pouvoir, représentait la bourgeoisie armée. Elle élait fière de ce que Louis-Philippe, en lui distribuant des drapeaux, avait commencé son allocution par ces mots : « Mes chers camarades.»
Disons que la garde nationale, jouant beaucoup au soldat, n'était pas prise au sérieux par la jeunesse d'alors.
Aussi, pendant les premiers jours du règne, plusieurs élèves des Beaux-Arts et nombre d'étudiants, enflammés du zèle patriotique, essayèrent de former une « Légion des artistes ». A leur tôle se distinguait Achille Martinet, le graveur dont j'ai parlé déjà, fils d'un ancien aide de camp du général Hoche- Mais Achille Martinet, ayant obtenu, en 1830, le grand prix de Rome en gravure, partit pour la Villa-Medici. Ses amis ne persévérèrent pas dans l'idée émise, et la « Légion des artistes » resta à l'état de projet.
La garde nationale ne plaisait pas à tout le monde.
On s'efforçait d'échapper au devoir civique consistant à porter un fusil. Parmi les hommes de lettres, et les artistes principalement, le refus de monter la garde était passé en habitude.
L 5 Hôtel des haricots, prison spéciale pour les récalcitrants, située sur le quai d'Austerlitz, aujourd'hui démolie, remplacée par les bâtiments de la gare du chemin de fer d'Orléans, renferma tour à lour des poètes, des peintres, des musiciens de mérite.
Alphonse Esquiros ne consentit jamais à revêtir l'uniforme ; un de nos amis communs, afin d'échapper au recensement, plaça sur la porte de son logement cet écriteau :