MADEMOISELLE OLYMPE, COUTURIÈRE
Moyennant un arrangement avec leurs concierges, plusieurs rebelles vivaient à l'abri du tambour qui portait à domicile les billets de garde.
D'autres, condamnés par le conseil de discipline, laissaient s'accumuler les heures de prison, jusqu'au jour où l'on venait les arrêter et les conduire à Y Hôtel des haricots, où ils allaient lire les innombrables inscriptions faites par des détenus sur les murs, où ils ajoutaient à la liste leurs noms, leurs réflexions philosophiques, sentimentales, et parfois leurs mouvements d'indignation.
On a écrit l'histoire de V Hôtel des haricots; —
je renvoie mes lecteurs à ce document amusant et curieux à plus d'un titre.
Lorsque vint pour moi l'âge d'être garde national, je filai doux; mais j'intriguai de toutes mes forces auprès de Bauller, chef de musique dans la neuvième légion.
Mes intrigues réussirent, et je fus admis en sa compagnie comme pavillon chinois.
Ce très lourd instrument, vous le savez, n'existe plus que chez les hommes-orchestres; je l'ai agité, moi, durant plusieurs années.
La place de cymbalier devint vacante ; je l'ambitionnai, et Bauller me l'accorda, en récompense de mes bons services.
Enfin, de grade en grade, j'arrivai au triangle. Suprême bonheur! Quand la parade était terminée, dans la cour du Carrousel, je plaçais mon instrument sur ma poitrine, et je regagnais la demeure paternelle. L'harmoniste Augustin Savard fit partie avec moi de la petite musique de la neuvième légion.
Sous le second Empire, — quand on tria des gardes nationaux sur le volet, — les récalcitrants ne manquèrent pas.
De quelle manière s'y prendre, pour se faire exempter par le Conseil de recensement ou de discipline?
Un malin, jugé bon pour le service, malgré les
empêchements qu'il faisait valoir, s'exclama, d'un air furibond :
« Enfin ! j'aurai donc un fusil! »
Le Conseil pensa aussitôt qu'il s'agissait d'un homme dangereux, et il revint sur sa décision.
Mais le moyen, bon pendant quelque temps, fut trop souvent employé, et finit par ne plus rien valoir.
Quant à moi, je continuai d'appartenir, toujours comme triangle, à une légion de la banlieue dont le prince Napoléon était colonel.
J'avais pour chef un professeur au Conservatoire. Notre musique s'était recrutée assez péniblement; gagistes ou amateurs possédaient un talent médiocre, et j'en bénis le ciel !
Effectivement, le général Mellinet, mélomane fieffé, nous passa en revue, un matin, sur le chemin de l'Haij. Au défilé, nous exécutâmes divers morceaux, mais d'une façon si déplorable que le général Mellinet s'écria avec colère, en se bouchant les oreilles :
« Faites-les taire! faites-les taire! Ils sont trop mauvais ! »
Nos boums-boums cessèrent. Notre musique fut licenciée, et je « rentrai dans mes foyers » avec l'espoir de n'être plus jamais garde national.
Hélas ! il fallut la guerre funeste de 1870 pour que je reprisse le fusil. Et pourquoi faire? Pour aller aux fortifications.
Le bourgeois garde national, pendant le règne de Louis-Philippe, était grenadier, voltigeur, ou simple chasseur. Grenadiers et voltigeurs se coiffaient du bonnet à poil ; ils formaient des compagnies d'élite. Cette distinction, contraire à l'égalité, a disparu en 1848; elle a causé la fameuse manifestation dite des bonnets à poil, puérile au fond et en la forme.
A propos des grades, les compétitions étaient excessives. L'officier jouissait de certains avantages. Outre qu'il portait l'épée, il allait aux réceptions royales et municipales, et, au bout de quelques années, il avait grande chance d'être décoré. Le grade servait en mainte occasion, surtout aux employés du gouvernement.
Ceux-ci ne figuraient guère parmi les récalcitrants, d'autant plus que les jours de garde étaient des jours de congé au bureau.
Par le temps d'émeutes qui troubla le règne de Louis-Philippe, la garde nationale subit d'ailleurs de rudes épreuves. Elle alla au feu; elle compta des morts et des blessés, en marchant à la suite des troupes de ligne. Ce sabre que Joseph Prudhomme déclarait être « le plus beau jour de sa vie », figura souvent sur le cercueil
d'un garde national tué dans les rues de Paris ou de Lyon.
L'habit de garde national apparaissait dans la plupart des fêtes; il resplendissait dans les revues et dans les réunions de quartier, avant le départ pour les parades.
Les revues étaient alors de véritables fêtes bourgeoises, populaires aussi, remplaçant celles que l'ancienne monarchie avait conservées, d'accord avec le clergé, et qui n'existent plus : citons, par exemple, la Fête-Dieu.
Je me rappelle avoir vu allumer le feu de la Saint-Jean sur la place de Grève. Il n'en fut plus question, après la révolution de Juillet. Je note la chose en passant, et j'ajoute que les revues de la garde nationale me firent oublier les fêtes moitié religieuses, moitié populaires de ma première jeunesse.
Je me rappelle une des dernières fêtes du roi Charles X. Mon oncle l'invalide me mena aux Champs-Elysées, où pullulaient les danseurs de corde, les hercules, les saltimbanques. Des orchestres étaient composés de musiciens ivres, qui jouaient des quadrilles et des galops. Çà et là, des mâts de cocagne. Enfin, du haut d'une douzaine de tribunes, des agents de police jetaient à la foule, aussi brutalement que possible, riant lorsqu'ils avaient atteint quelques spectateurs,
— des pains et des cervelas. On se battait fort pour attraper de la victuaille ; on se battait parfois jusqu'au sang, après s'être roulé dans la poussière.
Par delà ces tribunes, un spectacle non moins repoussant s'offrait aux regards. De petits ruisseaux de vin ne cessaient de couler au moyen de tuyaux pratiqués à cet effet. Une masse de populaire se culbutait. L'un grimpait sur l'épaule de l'autre, et tous s'élançaient vers les tuyaux, avec des seaux, des brocs, des cruches, ou des éponges, pour y recevoir le jus de la vigne. Quand, à la force du poignet, après des assauts réitérés, ils étaient à la fois inondés de vin et meurtris, ces ivrognes s'en allaient boire à l'écart, jusqu'à ce que le sommeil vainquît les victorieux. Les vieux et les jeunes luttaient à qui boirait davantage, et des scènes profondément sales s'ensuivaient.
Ces divertissements, indignes d'un peuple qui se respecte, cessèrent sous Louis-Philippe.
On s'en tint aux distributions de comestibles aux indigents; on s'en tint aux spectacles gratis, aux feux d'artifice, aux revues, qui attiraient les marchands de coco, les vendeurs de petits drapeaux, outre les débitants ayant dressé leurs tentes au Champ de Mars ou sur les boulevards, de la Madeleine à la Bastille.
Lorsqu'elle s'apprêtait à marcher, pour une garde ou une revue, chaque légion parisienne cherchait à se distinguer par une bonne musique, — et par un beau tambour-major.
Le tambour-major de la 12 e légion (faubourg Saint-Marceau) élait magnifique de corpulence et de costume. Il fallait voir les gamins de la rue Mouffetard contempler cet ancien fabricant de carton, ami de mon père, lorsqu'il faisait sauter sa canne sur la place de l'Estrapade. Rien à critiquer dans sa prestance, et quelle ampleur de formes, complétée par une paire de mollets opulents!
Un jour de rassemblement, plusieurs enfants parièrent que ses mollets étaient faux. Pour prouver le fait, un d'eux s'approcha du père Sabatier (ce tambour-major s'appelait ainsi), et, malignement, sans que personne s'en doutât, il enfonça une épingle dans le mollet gauche du bel homme.
Au lieu de coton, l'épingle rencontra la chair, et le père Sabatier poussa un léger cri, s'aperçut de la tentative osée par le gamin, h qui il administra un coup de canne, aux applaudissements du bataillon entier. Le gamin court encore.
Peut-être quelques tambours-majors se paraient-ils de faux mollets; à coup sûr, beaucoup de sapeurs, cultivant le postiche, portaient de
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fausses barbes, surtout dans la banlieue et dans les campagnes, où les gardes nationaux continuèrent à escorter les processions de la Fête- Dieu.
Une infinité de caricatures ont reproduit le côté comique de la garde nationale, ses patrouilles, ses costumes bizarres, ses aventures nocturnes; elles ont plaisanté le « cheval blanc » de La Fayette, son premier général.
Plus tard, les soldats-citoyens ont trouvé l'occasion de montrer qu'ils savaient mourir devant l'ennemi.
Aux époques d'émeute, ils n'allaient certes pas volontairement au feu, non plus que les lignards; mais, une fois que la bataille était engagée, ils frappaient fort, quelquefois implacablement. Ces pères de famille ne pardonnaient pas à ceux qui les avaient contraints de quitter femmes et enfants.
Commandant général de la garde nationale après la démission de La Fayette, le comte de Lobau voulut avoir raison d'émeutes sans cesse renouvelées sur la place Vendôme. Pour éviter l'effusion du sang, il fit jouer les pompes àincen. die. Cette plaisanterie réussit, en attirant toutefois sur le commandant général des gardes nationaux les quolibets, les calembours et les caricatures.
« Il nous a déshonorés, ce Lobau! » disait
devant moi un des émeuliers de la place Vendôme.
Au surplus, les philippistes comptaient beaucoup sur les averses pour éteindre le feu des insurrections légères.
Mistress Trollope dit de la garde nationale, en 1836 : « C'est ce corps qui doit empêcher la France de dévorer ses propres entrailles, ou rien ne l'en empêchera. » Mais bah! si les soldats-citoyens acclamaient Louis-Philippe, on prétendait que les officiers leur avaient « commandé de crier Vive le roi ! »
La garde nationale parut quelquefois dangereuse au pouvoir, depuis que, en 1830, elle avait ouvert une souscription à l'effet d'offrir un vase monumental et une épée à La Fayette. Plus d'un citoyen Prudhomme se glorifiait d'avoir des armes pour défendre la royauté , et, au besoin, pour la combattre.
Aux journées de février 1848, les gardes nationaux demeurèrent neutres, — d'une singulière façon, — entre Louis-Philippe et le peuple. Sur leurs boutiques ils écrivaient, avec de la craie : Armes données. C'était abdiquer.
Un frère d'un de mes beaux-frères ne cessait alors de se compromettre, chaque fois qu'il y avait prise d'armes des républicains. Commis marchand enfiévré de politique, il faisait partie de sociétés secrètes, et il se croyait fermement destiné à devenir un jour « tribun du peuple ».
Il m'a souvent parlé de cette fonction qu'il ambitionnait. Dans l'affaire de la rue Transnonain, on l'arrêta et on l'enferma à Sainte-Pélagie. Il fut un de ceux qui s'évadèrent de la prison. Plus tard, il y rentra; généralement, on y revenait, et plusieurs fois.
À en croire les guichetiers, certains détenus politiques s'accoutumaient à Sainte-Pélagie; ils y eussent volontiers laissé leurs pantoufles et leur robe de chambre, tant ils s'y trouvaient chez eux.
La liste des hommes qui logèrent dans cette pri-
son est longue: Paul-Louis Courier, Cauchois- Lemaire pour des pamphlets; Béranger, Émile liebraux et de Pradel, pour des chansons; le bonapartiste Barginet (de Grenoble , qui avait vertement attaqué le ministre Decazes, favori de Tien-Ki (Louis XVIII); Lamennais, Alphonse Esquiros, qui y écrivit son joli recueil poétique : les Chants d'un prisonnier, édité par mon frère, et presque introuvable aujourd'hui.
Sous Louis-Philippe, il y avait à Sainte-Pélagie le clan des légitimistes et le clan des républicains. Généralement, ils frayaient peu ensemble. Plus tard, il y eut le pavillon des aristos.
En 1840, le baron de Verteuil de Peuillas, gérant du journal la France, publia Un an de prison, ou Souvenirs de Sainte-Pélagie. Lamennais, sous les verroux, écrivit Une voix de prison (1839), à peu près sous la forme et le style des Paroles d'un Croyant. Sous le second Empire, Louis-Auguste Martin, emprisonné pour son ouvrage Les Vrais et les Faux catholiques, rédigea un Voyage autour de ma prison (1859); il fit ainsi ses adieux à Sainte-Pélagie, où Eugène de Mirecourt était détenu, où Garnicr, éditeur de Proudhon, lui succéda :
Adieu! prison et solitude, Tour à tour salon et parloir,
Salle à manger, chambre et boudoir, Lieu de promenade et d'étude; Adieu ! mais non pas au revoir !
Henri Rochefort était à Sainte-Pélagie en 1870; la révolution du 4 septembre le délivra.
Mais je ferme la parenthèse, et je reviens au frère de mon beau-frère, à sa captivité.
J'allais souvent lui porter des consolations, c'est-à-dire des victuailles; je le trouvais parfois entouré de codétenus auxquels il parlait de la République romaine, de Brutus, et des héros plébéiens de l'antique cité. Il était fier de gémir sous les verroux de Sainte-Pélagie, en si bonne compagnie passée et présente.
Devant cet adepte d'Auguste Blanqui, il était impossible de hasarder la moindre phrase contradictoire. Pour lui, tous les soldats jouaient le rôle de bourreaux ou d'assassins, et la modération lui paraissait équivaloir à la trahison.
En respectant ses convictions sincères, j'essayais de lui faire comprendre les vraies vérités, de lui prouver que l'état révolutionnaire doit être transitoire, et que ceux dont le bras a frappé des tyrans travaillent fréquemment pour le profit des malins de la politique.
En 1848, ce lutteur combattit. Il s'affilia au club de la Société républicaine centrale, présidé
par Auguste Blanqui, et dont les séances avaient lieu dans la salle des concerts du Conservatoire.
Il ne devint pas tribun du peuple. Quand les journées de février furent déjà un peu éloignées de date, c'est-à-dire après les journées du 16 avril et du 15 mai, grâce à la protection de Lamartine il lui fut offert une place de.... garde particulier à Fontainebleau!
Inutile de dire que cela ne faisait pas son affaire. Il écuma de colère, non sans quelque raison ; et il resta dans les rangs des socialistes militants, parmi lesquels il a vieilli courageusement. Quant à conspirer, il a juré, un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus, après avoir compté trop de renégats.
Ce qui est arrivé au frère de mon beau-frère est arrivé à bien d'autres soldats de la cause républicaine, enrôlés par des chefs ambitieux, sous Louis-Philippe. Ils ont reçu les horions, sans partager les bénéfices*
Alors, beaucoup déjeunes gens se montaient la tête, prêtaient légèrement le serment de se défaire de la royauté par tous les moyens pos* sibles.
Les uns ont péri victimes de leur exaltation j d'autres ont tourné casaque et une partie assez notable a été attiédie par l'âge ou par les événements.
SOOVENIRS D'UN HUGOLATRE. 329
Tel homme qui dans un temps se serait laissé emporter jusqu'au régicide, a fini son existence en renforcé réactionnaire, en « repu, » selon l'expression consacrée.
L'attitude d'Alibaud, que j'avais rencontré plusieurs fois avec des amis dans un petit café de la rue Mazarine, me rappelle une anecdote toute personnelle.
Le lendemain du jour où le jeune régicide fut arrêté, vers trois heures de l'après-midi, une estafette, un garde municipal à cheval, s'arrêta devant la petite maison de mon père, rue des Boulangers-Saint-Victor, et me demanda. J'étais absent.
Grand émoi dans la maison. Par un papier venant du parquet, on me requérait pour paraître au Palais de Justice, dans le cabinet du juge d'instruction.
Quand je revins, quelques minutes après la visite du garde municipal, mon père m'interpella, du plus loin qu'il m'aperçut dans la cour :
« Malheureux enfant! qu'as-tu fait?» s'écria-t-il, moitié avec une colère éclatante, moitié avec une sollicitude paternelle.
Sa dame de compagnie et sa domestique semblaient partager ses craintes à mon endroit.
Elles me regardaient fixement, silencieuse-
ment, en attendant ma réponse avec une visible impatience.
Moi, je ne comprenais rien aux paroles de mon père, qui continua :
« Est-ce que tu connais Alibaud?
— Oui, papa. »
Ces deux mots furent comme deux coups de foudre frappant au milieu du personnel de la maison.
« Grand Dieu ! fit à son tour la dame de compagnie, s'interposant entre mon père et moi; mais, mon cher ami, vous nous épouvantez...
Ètes-vous coupable?...
— Coupable de quoi ? répondis-je avec un ton digne d'Éliacin.
— La justice te réclame, reprit mon père en tremblottant et en plaçant dans mes mains le papier en question... »
Vous me croirez facilement, n'est-ce pas ?
quand je vous avouerai qu'il s'opéra une commotion nerveuse dans toute ma petite personne.
Mon visage devint tel que mes interlocuteurs frémirent. Évidemment, pour eux, je n'avais pas la conscience tranquille; évidemment, quelque chose, dont le parquet était en possession, trahissait ma complicité dans l'affaire d'Alibaud.
« Malheureux enfant! répéta mon père.
— Il faut vous cacher ! » dirent ensemble la dame de compagnie et la domestique.
L'exagération des terreurs qui existaient autour de moi, me redonna un calme stoïque. Je mis le papier judiciaire dans ma poche, et, prenant ma course, je lançai à mon père cette seule phrase :
« Je vais au Palais de Justice ! »
Et je cours encore.
Arrivé dans une des pièces qui avoisinaient le cabinet du juge d'instruction, je ne tardai pas à savoir pourquoi Ton m'avait fait appeler.
Effectivement, un secrétaire du juge me présenta, lorsque je lui eus appris mon nom, deux volumes in-octavo reliés, en me demandant:
« Ces deux livres sont-ils à vous, jeune homme ?
— Oui, monsieur.
— Je suis chargé de vous les remettre. »
Ce qu'il fit avec la meilleure grâce du monde.
Je saluai et m'éloignai rapidement, un peu ému, comme toute personne qui a été introduite — fût-elle la plus innocente des créatures — dans le redoutable sanctuaire de la justice.
Revenu à la maison paternelle, en portant les deux volumes, j'expliquai très gaillardement le mot de l'énigme qui nous avait tant troublés :
J'avais, depuis plusieurs mois, prêté à Al-
phonse Esquiros les Odes et Ballades de Victor Hugo. Esquiros les avait prêtés à un sien cousin, lequel les avait prêtés à Alibaud. Sur le premier volume était écrit: Ex libris Augustin Challamel, rue des Boulangers, n' 30.
De là une invitation à venir au Palais de Justice, pour reprendre mes deux volumes ; de là l'apparition d'une estafette à mon domicile; de là une interprétation bien forcée de mon acte inoffensif, qui semblait établir une complicité de votre serviteur avec le régicide Alibaud.
En publiant cette anecdote, je dois ajouter que mon père pouvait s'alarmer avec juste raison sur mon compte, car il était encore sous l'influence de Témotion qu'il avait éprouvée, en 1835, quand il apprit que son bourrelier, le vieux Morey, était de complicité avec Fieschi dans la machine infernale du boulevard du Temple. Je dois ajouter aussi que, à cette époque d'attentats successifs, d'exaltation antiphiiippiste parmi la jeunesse, nombre de fils de bourgeois se trouvaient compromis, de près ou de loin, dans les plus sanglantes tentatives. Je dois ajouter enfin que, à la vued'Alibaud, jamais je ne me serais douté qu'il dût essayer de tuer quelqu'un. Sa figure était douce et sympathique : il y avait seulement dans son regard une sorte de feu voilé, que l'on rencontre fréquemment dans le regard des fanatiques.
A la génération de 1830 se rapporte une révolution complète dans le journalisme.
Les journaux coûtaient cher; ne pouvaient s'y abonner que les bourgeois aisés. Emile de Girardin comprit la chose, et il fonda la Presse, journal à 40 francs, quand les Débats en valaient le double (ils valent encore 72 francs). Le succès de la feuille à 40 francs résulta non seulement du bon marché, mais aussi de la bonne rédaction littéraire et du bon lancement politique. Elle soutenait l'opinion conservatrice, et son fondateur se vit assailli par une nuée d'ennemis politiques et de concurrrents journalistes. Victor Hugo rédigea lui-même le prospectus de la Presse.
Afin de pousser au succès, dans ce temps où la publicité n'atteignait pas de proportions comparables à celles d'aujourd'hui, on avait imaginé
un moyen, usé depuis, de forcer pour ainsi dire les cabinets de lecture et les libraires à acheter les livres nouveaux. Dix, vingt, trente amis d'un auteur s'en allaient à travers Paris, en demandant à qui de droit : « Donnez-moi tel ouvrage. » — « Je ne l'ai pas, » était-il répondu. « Comment ! vous n'avez pas cela?... c'est incroyable!»
Ils prolongeaient cette scie pendant plusieurs jours.
Dans le but de répandre la Presse, les amis du fondateur visitèrent les cafés, outre les cabinets de lecture. De tous côtés, ils réclamèrent la nouvelle feuille quotidienne; et ils réussirent dans une certaine mesure, à un tel point que leur manège fut imité, jusqu'au jour où le moyen n'eut plus aucune efficacité.
Armand Carrel, rédacteur en chef du National, engagea alors avec Emile de Girardin une querelle sans importance, convenons-en, querelle suivie d'une rencontre fatale, qui eut lieu à Saint-Mandé Armand Carrel fut tué par son adversaire.
Ce douloureux événement exaspéra les républicains, causa une vive émotion parmi les « hommes d'ordre ». Ceux-ci déploraient la fin d'un écrivain honnête et sincère, capable de refréner les bouillants du parti démocratique;
ceux-là regrettaient amèrement un journaliste honorable, un guide expérimenté.
La fondation du Siècle, journal de l'opposition constitutionnelle, contre-balança l'influence de la Presse, et s'adressa plus spécialement à la petite bourgeoisie. Le Siècle et la Presse, parus tous deux le 1 er juillet 1836, se firent une vive concurrence. La Presse a cessé d'être.
Émile de Girardin avait imaginé le feuilleton littéraire, qui tua le volume; le Siècle excella dans ce genre, grâce à Alexandre Dumas, à Soulié et à Balzac. Le Siècle fut vite appelé « le journal des marchands de vin. » Pas un café, pas un cabaret où on ne le trouvât.
Les journaux quotidiens à 40 francs sont chers maintenant; il y en a qui coûtent 25 francs, et moins. Progrès. Il y en a même qui ne coûtent rien.
L'artiste dramatique, le peintre, le sculpteur, le musicien, l'homme de lettres, l'inventeur industriel, le professeur, se trouvaient isolés en face des difficultés inhérentes à leurs professions. Ils étaient en proie h l'exploiteur.
Si, voyant leurs droits trop manifestement lésés, ils regimbaient sous l'injustice, ils apprenaient à leurs dépens que
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
Si le succès trompait leurs efforts et leurs espérances, et si la misère venait à les frapper, ils éprouvaient l'indifférence du vulgaire, dussent-ils mourir de faim ou à l'hôpital.
Un homme d'ardente initiative survint, — le baron Taylor, — qui songea à grouper les forces individuelles disséminées, impuissantes dans l'isolement.
Les grandes associations naquirent. Le baron Taylor, avec une persévérance inouïe, fonda celles des peintres et sculpteurs, des musiciens, des inventeurs industriels et des professeurs.
La Société des auteurs dramatiques existait déjà, florissante, riche, capable de mettre en interdit les directeurs de théâtre récalcitrants. Le baron Taylor n'eut pas besoin de s'en occuper.
Mais la Société des gens de lettres, née à peine, allait mourir : il la sauva. Grâces soient rendues à sa mémoire !
Trop souvent l'homme de lettres était sacrifié, en face de l'éditeur, — pot de terre contre pot de fer. — L'association changea un peu la situation. Aux grandes forces des spéculateurs elle opposa la solidarité des écrivains.
Quinze années durant, de 1828 & 1843, les éditeurs de romans publièrent avec une fiévreuse ardeur des milliers d'ouvrages, dont on ignore généralement les titres à l'heure qu'il est. Plu-
sieurs imprimeurs et libraires qui avaient commencé brillamment finirent par la ruine ; plusieurs s'enrichirent sans que les auteurs profitassent de leurs bonnes affaires; plusieurs respectèrent les droits du producteur.
Ladvocat, d'abord établi simple libraire de nouveautés dans la galerie de bois, au Palais-Royal, devint ensuite éditeur, patrona et fit réussir la plupart des jeunes littérateurs. Son opulente librairie était placée sous l'invocation du dieu Mars, dont la figure dorée servait d'enseigne au magasin (numéros 197 et 198), qui a été pour beaucoup d'hommes de lettres, remarqueÉdouard Thierry, « le vestibule de l'Académie et de la Chambre des pairs. Ladvocat a fait des membres de l'Institut, des ambassadeurs, des ministres; il s'en vantait. Il était l'éditeur intelligent et généreux, hardi et prodigieux. Il n'avait pas inventé la réclame ; mais elle était venue naturellement à lui. Dans uh moment où l'annonce existait à peine, où la quatrième page des journaux n'était pas affermée à l'affiche,- ami de tous les publicistes, Ladvocat avait à sa disposition les meilleures plumes de la presse. On rendait compte des ouvrages qu'il publiait. Ses prospectus étaient rédigés par de charmants esprits. Il payait un bon livre comme on ne payerait aujourd'hui qu'un scandale. »
Jules Janin a constaté que, le premier au dixneuvième siècle, Ladvocat a donné au manuscrit du poète, de l'historien, du romancier, une valeur réelle. Il est le premier qui ait fait vivre l'homme de lettres... Aussi, lorsqu'il eut quitté le Palais-Royal pour le quai Voltaire, et lorsque les événements de Juillet eurent précipité sa ruine, les hommes de lettres reconnaissants lui donnèrent un livre, en quinze volumes, grand in-8°, ayant pour titre Paris, ou le Livre des Cent et un.
Le don honorait l'éditeur et les écrivains.
Ladvocat n'a pas voulu gagner deux cent mille francs en publiant les Mémoires de Vidocq, il a publié les Mémoires d'une contemporaine, ce qui ne put le sauver.
Deux vers de Barthélémy à Lamartine :
Poète financier tu descends de la nue, Pour traiter avec Gosselin,
ont consacré la célébrité de l'éditeur de ce nom. Gosselin édita d'importants ouvrages.
Delloye fit des kepscakes, à l'imitation des Anglais, avec des gravures sur acier, et des nouvelles ou des poésies de différents auteurs. Sa Bibliothèque choisie, in-18, réussit et passa, quand il disparut, dans les mains des frères Garnier.
Curmer, avec le concours de Tony Johannol, de Français, de Meissonier, de Daubigny, dePauquet, et d'autres dessinateurs ou graveurs, donnait un nouvel éclat à la librairie française. Ses publications illustrées, qui nous émerveillaient à bon droit, sont encore recherchées par les artistes et les bibliophiles.
Les librairies devinrent des puissances. Il fallait que le producteur passât partout où les éditeurs voulaient les conduire.
La maison Didot continuait ses publications essentiellement académiques; la maison Hachette commençait par des publications universitaires; la maison Fume se plaçait dans un rang des plus honorables, i
Sous Louis-Philippe, Antoine Pagnerre, un des combattants de juillet, fonda une librairie politique où Cormenin, Lamennais et Louis Blanc publièrent leurs œuvres; Pagnerre édita Paris révolutionnaire. On lui doit le Comptoir central et le Cercle de la Librairie. Il fut secrétaire du Gouvernement provisoire en 1848, d'abord, puis de la Commission exécutive.
Collaborateur de l'aimable, de l'excellent Paulin, pour la publication de beaux ouvrages illustrés, Hetzel devint ensuite un homme politique pendant dix mois, de février à décembre 1848, et il fut exilé après le coup d'État de Louis-Napoléon.
Hetzel, comme Curmer, Furne et Didot, était à la fois libraire et littérateur.
Perrotin éditait Béranger! Cela suffisait à sa gloire..* et à sa fortune» dont il fit le meilleur usage à l'endroit du chansonnier. Perrotin se montrait hostile k la Restauration.
La plupart des livres romantiques étaient édités, dit Théodore de Banville,
Sous le rituel De Renduel.
Victor Hugo publia chez ce libraire nombre d'ouvrages accompagnés de vignettes composées par Gélestin Nanteuil, Tony Johannot, Devéria, Louis Boulanger, Camille Rogier. Eugène Renduel édita, entre autres ouvrages, Un roman pour les cuisinières, d'Emile Cabanon, et un livre de Henri Heine, intitulé De la France, qui fit grand bruit.
La plupart des pièces d'Alexandre Dumas parurent chez Charpentier, dont la Bibliothèque contint une sélection d'œuvres anciennes, de traductions et de productions modernes dues aux plumes vraiment littéraires.
Citons Urbain Canel, éditeur des Annales romantiques, Ambroise Dupont, et surtout Hippoly te Souverain, qui édifia sa fortune en fournissant aux cabinets de lecture des montagnes de
romans. Cette sorte de librairie a été détrônée par les fabricants de volumes à 3 fr. 50 c. et a l franc.
En 1830, à Bruxelles, il y avait une «imprimerie romantique » de Feuillet-Dumus, laquelle fit une seconde édition de la Louisa de Regnier- Destourbet. De Belgique nous revenaient bien des contrefaçons. 11 convenait d'y metlre ordre, et la Société des gens de lettres, aidée par plusieurs légistes, parvint enfin à détruire la piraterie belge.
Durant une dizaine d'années, la vente d'ouvrages par livraisons à 50 ou à 25 centimes, récemment imaginée, servit à fonder une foule de petites bibliothèques individuelles. Les employés, les commis marchands et] les ouvriers se procuraient ainsi Walter Scott, Béranger, Victor Hugo, Barthélémy, Barante, Augustin Thierry, etc. L'usage des livraisons devint général, et il n'a fait qu'augmenter depuis, d'une façon encore plus économique pour l'acheteur.
Au magasin des Deux Pierrots, nous mangions souvent du pain sec à déjeuner, afin de « payer la livraison nouvelle ».
La vente par livraisons contribua à la ruine des cabinets de lecture : on restait propriétaire du livre lu.
Tracer le tableau complet du changement opéré dans nos mœurs pendant ma jeunesse serait une tâche sortant du cadre de ce livre. Je signalerai néanmoins quelques traits.
Depuis 1789, les duels politiques ont fleuri en France. Après 1830, ils se sont succédé rapidement; plusieurs ont ému la génération d'alorSj notamment celui d'Armand Carrel avec Émile de Girardin, et celui du député Dulong avec le général Bugeaud. . ,
Bugeaud et Dulong se battirent à propos d'une interpellation touchant à des questions militaires. En séance de la Chambre, le maréchal Soult ayant interrompu Larabit pour lui faire observer qu'un militaire, eût-il même raison, devait commencer par obéir, Larabit avait répliqué que lorsqu'on était dans son droit, et
qu'on voulait faire reculer, on renonçait à l'obéissance.
« On obéit d'abord », s'était écrié le général Bugeaud.
« Faut-il obéir jusqu'à se faire geôlier, jusqu'à l'ignominie? » avait repris le député Dulong, parent de Dupont de l'Eure, au milieu d'un violent tumulte.
La phrase de Dulong renfermait une allusion injurieuse à la mission du général Bugeaud, qui avait été chargé, naguère, de garder la duchesse de Berry dans la citadelle de Blaye.
Il s'ensuivit une rencontre, dans laquelle Dulong fut tué par une balle au front.
L'impression que causa ce duel fut renouvelée par la démission de Dupont de l'Eure comme député. Elle fit encore disparaître de la scène politique un ancien « ami » de Louis-Philippe.
Pour la seconde fois, l'arrestation de la duchesse de Berry amenait de sérieuses conséquences.
Déjà, en 1838, l'annonce de sa grossesse avait fortement ému le parti légitimiste.
Les amis de cette princesse avaient prétendu empêcher de parler de son « indisposition ».
Us s'étaient montrés irrités, menaçants, à Paris, à Lyon et à Rouen. Le Corsaire avait été appelé en duel ; la Tribune et le National avaient déclaré
aux champions de la duchesse de Berry que des patriotes, réunis dans les bureaux de chaque journal, répondraient immédiatement à leurs provocations.
Sur une note de douze légitimistes portée au National, Armand Carrel avait choisi Roux-Laborie, avec lequel il s'était battu, et par lequel il avait été sérieusement blessé.
Des rédacteurs de journaux royalistes avaient décliné les provocations de libéraux et de républicains. Puis, grâce aux explications échangées, à la Chambre des députés, entre Garnier-Pagès (l'ancien) et Berryer, les duels avaient cessé.
Enfin, avant juillet 1830, une provocation en duel avait eu lieu, à l'occasion d'une querelle survenue à cause de la censure, — cette mégère qui trouvait difficilement un nombre suffisant de personnes notables pour faire sa besogne.
Trêve, s'il vous plaît, aux sujets tristes. Les troubles du règne n'avaient pas ralenti l'élan intellectuel de la nation; ils n'avaient pas non plus porté obstacle aux jouissances de la vie.
La mode se montrait à la promenade de Longchamps, qu'a remplacée la promenade du bois* de Boulogne. A Longchamps, vers la fin, on ne voyait plus que des tailleurs et des couturières, des mannequins ambulants, bien vêtus, mais sans distinction.
Jamais, peut-être, la mode féminine et masculine ne se laissa aller davantage aux engouements pour les productions littéraires, artistiques ou scientifiques du jour, aux événements intérieurs ou extérieurs.
Si je n'ai pas vu la véritable rage des châles, des bonnets, des chapeaux Ourika, de 1822 à 1840, j'ai vu se maintenir la grande vogue des couleurs « Jpsiboë » (du vicomte d'Arlincourt, « Trocadéro », «Êlodie »; des carreaux écossais « à la Dame Blanche » ; des fantaisies « à la Lampe merveilleuse, à l'Emma, à la Clochette, à la Marie Stuart», en l'honneur des compositeurs Nicolo, Auber et Carafa, et du poète Lebrun.
Des modes « à la Girafe » on passait à celles du chimpanzé Jocko, lorsque 1830 nous inspira celles qui consacraient le souvenir de Charlotte Corday et de Marie-Anloinette pour les femmes, de Robespierre et des Girondins pour les hommes. Des turbans rappelaient le costume de la délicieuse Cornélie Falcon, dans le rôle de la Juive.
Le romantisme fit naître les toilettes « à la châtelaine, à la Marguerite de Bourgogne, à l'Isabeau de Bavière, etc. » Mlle Mars, Mlle Georges et madame Dorval furent imitées — dans les vêtements — par des bourgeoises, même par de petites pensionnaires*
Nous assistâmes à un envahissement du moyen âge. Sous l'influence des idées werlhériennes, il se trouva que des jeunes filles furent désolées d'avoir une apparence de bonne santé, joues roses et fraîches, parce que cela était « commun » ; il se trouva que des jeunes garçons voulurent avoir l'air de « poitrinaires », au risque de le devenir, en réminiscence du drame i'Angèle.
Le goût du plaisir de la danse se répandait et contrastait avec le goût des sentimentalités.
Odry, Brunet, Arnal, Vernet, Bouffé, la sémillante Déjazet, et tout un groupe de comiques, venaient aussi nous distraire de la byromanie.
Déjà quelques jardins particuliers étaient affectés aux plaisirs publics, — ceux de l'infante, de l'hôtel de Soubise et de l'Arsenal. Le Vauxhall et le Colisée, situés aux deux extrémités orientale et occidentale de Paris, attiraient la foule. Le jardin Marbeuf était appelé Idatie ; les folies Bcaujon, avec leurs montagnes russes, près de la barrière de l'Étoile, rivalisaient avec la Grande- Chaumière, au boulevard du Mont-Parnasse. Le Delta florissait au faubourg Poissonnière, et le Jardin Turc sur le boulevard du Temple ou du Crime, rempli de théâtres de tous genres. A Tivoli, quia fait place à des rues, on tirait des feux d'artifice et l'on multipliait les ascensions aérostatiques.
Une foule « d'hommes sérieux », de vieillards rabat-joie s'efforcent d'oublier leurs fredaines à la Grande-Chaumière, leurs démêlés avec le père la Hire, — préfet de police du lieu; ils nient avoir établi ménage avec des grisettesdu quartier Latin; ils ne veulent pas qu'on leur parle des journées de promenades amoureuses, ni des folles nuits.
Fausse honte; ils savent bien pourtant que la grisette de cette époque avait plus de charmes que la lorette d'aujourd'hui, et que l'on s'amusait fort dans les bals; que les brasseries n'accaparaient pas lajeunesse.
Musard et Valentino, dont les concerts étaient fort suivis, donnaient des bals masqués. La Jeune- France s'y amusait.
Les bals masqués de l'Opéra ont encore jeté quelque éclat sous la génération de 1830. De bien rares intrigues s'y nouaient, les bonnes fortunes ne s'y rencontraient déjà plus; mais les costumes y étaient nombreux, soignés, fantaisistes, excentriques, souvent trop débraillés.
Ces bals attirèrent pendant plusieurs années une foule de gens à danse échevelée. Chicard et ses émules remplissaient la salle de leurs cris, et, par leurs gambades extravagantes, ils en rendaient le séjour presque dangereux. Les cohues
se succédaient, et les costumes en loques firent fureur. Le masque n'exista plus que pour les femmes; les habits noirs pullulèrent, et les gens ennuyés.
Alors, au théâtre de la Renaissance (salle Ventadour), des bals masqués nouveaux firent, durant quelques années, concurrence à ceux de l'Opéra. On crut à une résurrection de l'intrigue, absolument absente dans la rue Le Peletier.
Pour mon compte, j'allai à tous les bals de la Renaissance. Dans ma naïveté de jeune homme, j'éprouvai un véritable bonheur à y rencontrer un coquet domino qui, six fois de suite, me parla et m'intrigua. Je jouai six fois de suite le rôle de martyr, croyant à une aventure charmante...
J'ai su plus tard que le coquet domino était la sœur d'une ouvreuse de loges au Vaudeville, — une fille aussi bête que laide.
Gavarni illustra, vers ce temps, les bals masqués. Il composa des scènes prises sur le vif; il inventa des costumes en papier, qui firent sensation aux bals dfe la Renaissance; il créa les types du titi et du débardeur.
La plupart des théâtres avaient deux séries de bals masqués.
Les carnavals étaient brillants ; les voitures de
masques, nombreuses. Il arriva que, pendant une émeute, d'un côté les chienlits criaient, et, de l'autre, les insurgés se faisaient poursuivre par les gardes municipaux.
Wilhem introduisit le chant dans les écoles ; de plus, il organisa des réunions périodiques des élèves de toutes les écoles en un seul chœur, qu'il appela Orphéon.
Le colonel Amoros, espagnol réfugié en France, dota notre pays d'une institution qui lui manquait. Il établit, sous les auspices du gouvernement, un gymnase dans lequel il développait utilement les forces physiques, et il ne tarda pas à être nommé directeur du Gymnase militaire de Paris. *
L'œuvre de Wilhem et celle d'Amoros, entreprises avec conviction, poursuivies avec persévérance, ont fait leur chemin.
Un Gymnase musical, fondé en 1836, et dirigé par Carafa, l'auteur de Masaniello, eut pour mis* sion de former des chefs de musique militaire* Il ne vécut que peu d'années, et plus tard nos régiments possédèrent des musiques imparfaites, à quelques exceptions près.
Les associations pour l'instruction du peuple se répandirent : la Société pour l'Instruction élémentaire, les associations philotechnique et polytechnique, lesquelles ont puissamment con-
tribué à rehausser le niveau intellectuel chez les masses, à adoucir les mœurs générales, à préparer la grande rénovation opérée par le suffrage universel.
Jetons une dernière fois nos regards en arrière, et mesurons le chemin parcouru depuis un demi-siècle.
En résumé, la génération de 1830 a fait disparaître la chaîne des forçais, l'exposition, le carcan et la marque, l'échafaud politique. La lof de revision de 1832 a rayé du code le crime de lèse-majesté, — la confiscation des biens, — la mutilation du poignet droit. Une loi du 11 octobre 1830 abrogea celle du sacrilège qui, en 1825, avait tant ému les libéraux. On n'appliqua plus la peine de mort aux faux monnayeurs, ni aux auteurs des crimes commis contre les propriétés.
Il n'y eut plus de religion d'État. Le rélablissement du divorce, voté par la Chambre des députés, fut repoussé par la Chambre des pairs.
Une loi prohiba les loteries, sur la proposition du duc de la Rochefoucauld-Uancourt.
Ozanam fonda la société de Saint-Vincent de Paul, en compagnie de quelques jeunes gens, sans autre but que de faire l'aumône et de donner des conseils moraux aux personnes assistées, — but qui a été changé peu à peu, car cette société a organisé une propagande religieuse, quelquefois politique. De même, les sociétés de Saint - François - Régis et de Saint- François de Sales, prirent naissance pendant la génération de 1830.
L'affranchissement des noirs et la répression de la traite des nègres, l'amélioration du système pénitentiaire, les essais pour la moralisation des prisonniers, le développement de l'institution
des caisses d'épargne, les encouragements à l'agriculture avivée par des sociétés et des comices agricoles, l'augmentation du budget de l'instruction publique à tous les degrés, l'accroissement de l'aisance générale, la protection des enfants employés dans les manufactures, la création des crèches par Marbeau, tels furent les résultats principaux des efforts tentés par les hommes de cette époque. Salvandy créa l'École française d'Athènes.
Un mouvement commercial et industriel considérable s'opéra en France; mais la lutte du
SOUVENIRS D'UN HUGOLATRB. 353
système protectionniste et du libre-échange subsista et dure encore.
A partir de 1834, les expositions de l'industrie eurent lieu tous les cinq ans. On put se rendre compte des pas de géant faits par nos nationaux, sous le rapport de la construction des machines, et l'Angleterre trouva dans la France une rivale redoutable.
Nos ouvriers se perfectionnèrent, çt leur émulation ne cessa de croître. Combien d'usines s'élevèrent, pour le tissage des étoffes, pour la fabrication du sucre de betterave, pour la manutention du fer! Les écoles d'arts et métiers d'Angers et de Ghâlons furent reconstituées; celle d'Aix fut créée.
Nous avons vu toutes ces améliorations se produire, alors que nous étions déjà capables de comprendre la loi du progrès, et de l'apprécier comme il convient.
Par malheur, la question politique entrava fréquemment les efforts des hommes qui nous ont précédés. Il leur manquait le triomphe de , leurs idées démocratiques, aujourd'hui écloses ou près d'éclore. La lutte entre la royauté mourante et la république à son aurore, dura de longues années.
J'avais désiré l'avènement d'un gouvernement républicain, lorsque Louis-Philippe régnait. La
seconde République ne devait pas s'établir, après la chute de ce prince.
J'eus à désirer de nouveau, de 1851 à 1870, 1e succès de la démocratie.
Nul n'échappe aux heures d'illusion, nul n'échappe aux heures de découragement.
Les républicains de la génération de 1830, joués par les monarchistes de la branche cadette, prirent leur revanche en février 1848.
On lut, sur des affiches : « Nous ne nous laisserons pas escamoter 4a révolutiou de 1848. » La République fut proclamée. Mais malgré ce grand événement, auquel peu de personnes s'attendaient, et qui dénouait par un changement radical de gouvernement une crise commencée par une simple question de capacités électorales, il n'y eut pas, tant s'en faut, unanimité parmi les partisans du nouveau régime.
11 est certain que le travail de nos pères est loin d'avoir porté des fruits immédiats.
La division entre républicains et socialistes existait déjà sous Louis-Philippe ; elle s'accentua énergiquement après le départ de l'ex-roi citoyen.
Les uns voulaient la République avec toutes ses conséquences, avec le drapeau rouge succédant au drapeau tricolore accepté par l'Empire et par la royauté de Juillet ; les autres se con-
tentèrent de la République modérée, avec le drapeau tricolore qui, selon la voix éloquente de Lamartine « avait fait le tour du monde. »
Ceux qui avaient lutté pendant dix-huit années pour le triomphe de la démocratie, ceux qui avaient pris part aux émeules, môme aux attentats contre Louis-Philippe, prêchèrent la république démocratique et sociale, pourvue d'autres épithètes encore.
Les clubs, les repas fraternels, les journaux à titres révolutionnaires renouvelés de 1793, reparurent.
Je n'ai pas oublié la journée du 2 avril 1848. Le club des Incorruptibles donna un banquet patriotique sur la place du Chàtelet. La société populaire de Montrouge y apporta un énorme gâteau, « destiné à la communion républicaine, » et leditgàteau servit de pain bénit démocratique.
Le 7 juin 1848, V Organisation, du travail, journal des ouvriers, fut poursuivi pour avoir publié la liste des grandes fortunes de France, sous le titre: Fortunes foncières.
De tous les côtés, le socialisme déborda. Dans le journal la Montagne, un rédacteur écrivait : « Qu'a été le peuple?... Rien. Que doit-il être? Tout? »
EtProudhon, dans sa feuilie le Peuple, répéta en septembre 1848 :
« Qu'est-ce que le producteur ? Rien. — Que doit-il être? Tout. — Qu'est-ce que le capitaliste? Tout. — Que doit-il êlre? Rien. »
Or, toutes ces revendications étaient en germe dans le cerveau de la plupart des hommes de 1830, rêvant plus que 89.
En terminant, je constate que, à tort ou à raison, une foule d'illustres personnages, — poètes, historiens, romanciers, savants, professeurs, etc., durant ma jeunesse, — ont touché ensuite à la politique. Quelques-uns s'y sont brûlé les ailes ; quelques autres ont acquis un renom de plus ; d'autres enfin n'y ont rien gagné aux yeux de la postérité.
Quoi qu'il en soit, ne nous en plaignons pas : l'indifférence en matière de politiqu? amène parfois des résultats désastreux. Les grandes intelligences ne sauraient se désintéresser des événements contemporains.
Le plus illustre entre ces personnages a été Victor Hugo. Les Souvenirs d'un hugolâtre rapportent logiquement à lui une notable partie des sentiments qui ont agité l'âme de leur auteur.
Nous n'avons eu ni la prétention ni la possibilité d'analyser les travaux du géant littéraire.
A quoi bon, quand des milliers de critiques ont parlé?
Victor Hugo illumine la génération de 1830, et aussi le siècle qui va Gnir. Le rayonnement de sa gloire a fécondé les esprits, influé sur les écrivains, sur les artistes, sur les savants, même, parfois, sur les hommes politiques, qui l'ont suivi consciemment ou inconsciemment.
Chacune de ses œuvres a lancé des flammes, tout au moins jeté de vives et nombreuses étincelles.
Victor Hugo a toujours gardé le culte de l'idéal dans ses multiples créations, soit qu'il chantât l'enfance, la femme, le patriotisme, la gloire; soit qu'il chantât l'humanité, le bonheur ou la misère.
Ceux que l'on appelait hugolâtres se glorifiaient de ce titre, et justement, car ils devançaient l'admiration universelle.
Le Maître n'est plus. Mais, immortel dans la mort, vivant flans toutes les mémoires, il a droit de passer sous l'Arc de Triomphe, devant lequel « il ne regrettait rien »
Que Phidias absent et son père oublié.
Un « peuple entier » l'accompagnera respec-
358 SOUVENIR D'UN HUGOLATRE.
lueusement; lorsqu'il ira reposer au Panthéon, sous le dôme,
Cette couronne de colonnes Que le soleil levant redore tous les jours!
12526. — Imprimerie A. Laliure, 9, rue de Fleurus, Taris.
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