CHAPITRE XX
On a souvent attribué au système des étoiles l'insuccès financier de l'Opéra Italien. Il n'est pas douteux que les cachets exigés aujourd'hui parles artistes en renom augmentent dans de très notables proportions les dilficultés d'une administration théâtrale, mais le malheur est qu'on ne peut plus aujourd'hui, à moins d'une modification qui se |)roduira p(uit-étre, se passer d'étoiles et que momentanément le mieux est d'^acce[)ter la situation telle
ÉTOILES ET AGENTS, ioo
qu'elle est, en y cherchant un remède ou au moins un palliatif.
Les impresarii ont eux-mêmes créé les étoiles. Ils ont introduit le système dont ils souffrent à présent, et le public est habitué à n'aller au Théâtre Italien d'une façon suivie que s'il voit sur l'affiche le nom d'une diva ou d'un ténor célèbre.
Cette soirée-là, quels que soient les appointements de l'artiste, le directeur couvrira ses frais parce que la salle sera pleine ; mais le lendemain?
Le lendemain il n'y aura que moitié ou quart de recette et attendu qu'une étoile ne chante au plus que deux fois par semaine: les bénéfices de ces deux représentations dans lesquelles elle aura paru seront absorbés par les représentations dans lesquelles elle ne se sera pas fait entendre.
Nous n'engagerions jamais les directeurs à se priver (hi concours de talents consacrés; mais nous croyons que ces talents
VôG SOUVENIRS D LN IMPRESARIO.
j)eu\('iiL l'I. (loivcnl, l'aire des concessions dans leur propre inlérèl, sans (jiioi les directions régulières d'un Opéra Malien deviendronl impossibles.
11 importe, en effet, de ne pas confondre l'exploitation réi^ulière d'un théâtre avec des tournées en province et à l'étranger. Dans CCS tournées, les impresarii produisent les divas dont la réputation s'est faite à Paris ou à Londres, mais ce n'est là qu'une manière d'exposition : les spectateurs ne regardent pas au prix pour entendre une cantatrice phénoménale. Dans ce cas, l'étoile peut avoir des prétentions insensées, et qui seront justifiées par le fanatisme de ses admirateurs exotiques.
Pour ces tournées, la valeur d'une étoile est toute de convention; il n'en est pas ainsi à l'égard d'un théâtre permanent donl l'étoile seule ne peut faire la fortune et dont les profits sont forcément limités.
Notre intention n'est pas de déprécier
les étoiles; comme les pierres précieuses, les étoiles lyriques ou dramatiques sont rares ; pour ne parler que de l'étoile lyrique, elle doit réunir des qualités si exceptionnelles que dans le monde entier on n'en compte pas plus d'une demi-douzaine. *
La cantatrice qui veut passer à l'état d'étoile est obligée d'avoir une voix merveilleuse, un grand talent dramatique, une séduisante beauté physique. Son action sur le public doit être indiscutable et, en outre, à l'originalité il lui faut joindre une santé de fer.
Cette santé, sans laquelle il n'est pas d'étoiles possibles, est commandée par les opéras que l'on écrit actuellement et par les fatigues auxquelles se soumettent volontairement les divas, qui, sans repos, sans paix ni trêve, traversent l'univers.
Ce ne sont plus des artistes, ce sont des voyageurs qui marchent, marchent sans
i:i8 SOUVENMHS I)'UN IMPRESARIO.
cesse eoinme le .luil' eri'anl, ;ivec celte (liiréreiice esseiUielle, cepeiulaiil, que les 25 centimes quotidiens et légendaires sont parfois remplacés })ar 25 000 francs. La prima dona à la mode chante un jour sur les bords de huTamise ou de la Seine; la semaine suivante, Rosine est i^ur les bords de la Neva; (juinze jours plus tard, vous la retrouvez sur les rives du Taoe, et ce n'est pas lini. Elle chante pour l'Empereur de Russie aussi bien que pour le chef des Mormons; Violetta visitera dans la même année la Californie, le Mexique, TAustralie; elle court du nord au sud, les changements de climat ne l'arrêtent pas et, ce qui est à observer, n'ont aucune influence su'* ^a santé.
A ce mélicr-là des sommes folles s'entassent quelquefois dans la caisse des canlah'ices, mais on dii'ail (jue, comme h^ tonneau des Danaïdes, cette caisse est percée, car elle ne s'emplit jamais; il y a tou-
jours des fissures par où s'échappent les pièces cUor si péniblement gagnées.
Supposez une coalition entre les directeurs d'opéras ; admettez que l'on adopte un maximum d'appointements qui ne sera pas accepté par les cantatrices dites étoiles : qu'arrivera-t-il?
Des talents nouveaux se produiront; après quelques hésitations, le public les applaudira, et comme la jouissance de la musique est devenue une nécessité chez les peuples civilisés, une interprétation parfaite, quoique à un prix raisonnable, donnera satisfaction au goût du public.
Est-ce que l'Opéra de Paris ne fournit pas l'exemple d'une réforme admise par tous ceux qui s'o('cu|)cnl de la (juestion; et peut-on s'empôcher de donner une approbalion complète au système qu'ont inauguré MM. Ritt et (iailhard?
M. Hitt a fait ses preuves de capacité directoriale et M. dailhard, dont ou regrette
iCO SOUVENIRS D IN 1 M I» H KS MU ().
1 ubseiicc sur hi scène où il a i'cin[)ortc laiil de succès, (>ii( sn composer une compagnie excellente avec laciuclle ils onl ])u faire exécuter dans la perfection le Cid, ce chefd'œuvre de Massenet, Sigurd, l'admirable ouvrage de Reyer, et Patrie, de Paladiliie.
Aux agents incombe en grande partie la responsabilité d'un état de choses déplorable. Ils ont entraîné les artistes dans cette voie des émoluments ruineux, leur remise s'accroissant naturellement à mesure que grossissait le chilIVe du cachet. Ils comprendront bientôt que, sous peine de tuer la poule aux œufs d'or, il est temps pour eux de revenir de leurs illusions qui consistent à se figurer que le sort de l'Opéra Italien dépend uniquement des étoiles.
1.0 malheur est que les cantatrices se tigurent aujourd'hui toutes être des Patti ou des Nilsson, et qu'elles ont des prétentions à les égaler, sinon par leurs qualités, au moins par le chiffre des cachets.
Si M""^ Adelina Patti pouvait chanter tous les soirs, il n'y aurait pas crinconvénient h lui accorder un cachet extraordinaire par représentation, puisqu'il est certain que le directeur y trouverait encore son compte; si ce directeur parvenait à résoudre le problème de faire chanter alternativement ^|me p^m çj^ ;^pTie ]\iisson, sa fortune serait
faite; mais quand on remplace Tune ou l'autre de ces artistes par des cantatrices d'ordre inférieur et demandant des prix relativement aussi élevés, la ruine est presque certaine.
I^mes Patti et Nilsson, qui en sont arrivées au crépuscule de leur glorieuse carrière, sont des exceptions devant lesquelles on doit s'incliner; lorsqu'elles quitteront la scène, elles seront difficilement remplacées, bien que le cri : « Le Roi est mort, vive le Hoi î » soit aussi vrai pour les souverains que pour les étoiles, et nous espérons que les divas de l'avenir se cou-
M)2 ScaVKMilS 1) IN I M PII K S A i; I <».
liMileront des appoiiUemoiils (lu'il sera possible ;uix direcleurs de leni' accorder, sans se ruiner.
Il ne l'audrait [)as j)lns snpj)rinier les ai:;enls qneles étoiles. Les (li\as ne peuvent éviter d'avoir à eôté d'elles (|nel(|u'nn qui sui'veille leurs intérêts et (jui les dé{:;age des soucis matériels; mais sur ce point, il y aurait encore beaucoup de réformes à tenter. Cha((ue artiste a un agent, le plus célèbre de tous a été certainement M. H. Jarrettqui vient de mourir à Buenos- Ayres où il accompagnait M'""" Sarah Bernliardt dans la tournée organisée par M. Grau.
Dans la vie privée, nul n'était plus aimable que M. Jai-rett, nul n'était plus hospitalier que lui dans sa maison de Tavistock Street à Loncb^es; maison dans laquelle les honneurs étaient faits par la (ille deM.Jarrctt avec une grâce charmante.
Mais chez M. Jai'rett rhoniine (Tan'aires différait considc'ii'abJeinent du simj)le par-
ticLilier. D'une parfaite honnêteté, M. Jarrett prenait un soin extrême des intérêts des artistes dont il avait charge. On aurait pu écrire, sur la porte de son cal)inet, les mots du Dante en les modifiant un peu pour la circonstance :
(' Directeurs qui allez signer, laissez toute espérance dehors. »
M. Jarrett n'accordait qu'un droit principal au directeur qui engageait un artiste dont il était l'agent : celui de payer les appointements stipulés, mais de payer avec une ponctualité scrupuleuse.
Mort très riche, M. Jarrett avait eu des délnits modestes ;il avait été primitivement S" cor h l'orchestre de Covent Garden, et non pas violon, ainsi qu'on l'a dit h tort ; et unjour, en causant avec Maurice Strakosch, il expliquait de quelle façon il éfait parvenu h la fortune.
Les deux amis étaient accoudés à une fenêtre d'où ils s'amusaient à reiiarder les
<r.i sou V KM R s d'lW IMPRESARIO.
moineaux (jui volelaient dans le jardin : (( \ ()\(v., (lit .larretl à Slrakoscli, je suis un peucouinie ces oiseaux :jc prends un grain par-ci, un i^rain j)ar-là, et je finis par engraisser. » ^
11 est superflu d'ajouter que M. Jarrett était lionime d'esprit. Comme spécimen des conditions qu'il imposait aux directeurs, voici celle ayant rapport à une grande artisie au nom de laquelle il traitait :
En deiiors des émoluments de la prima donna, 1(^ directeur devait payer tous ses frais d'Iiolel. La diva avait le droit de choisir elle-même son appartemenl, et elle pouvait inviter qui bon lui semblait à sa table. Une voiture à deux chevaux, toujours choisie par l'artiste, devait se trouver constamment à la porte de lliotel qu'elle habitait.
Dans le cas dont il s'agit et qui n'est point une exception, les frais de loyer et de nourriture sont montés, pour la première
semaine, à 850 francs; pour la dernière, ils étaient de 4 000 francs et Fimpresario n'avait même pas à se plaindre, car la diva, par suite des droits à elle conférés par Jarrett, aurait pu dépenser bien davantage.
M. Jarrett a été l'agent de beaucoup d'artistes célèbres, telles que M""^ Christine Nilsson, M™^ Sarah Bernhardt, M"*^ Yan Zandt, Faure, le grand baryton, le ténor Maas, et d'autres dontl'énumération serait trop longue.
Un autre agent qui pendant un moment a eu une certaine notoriété, c'est M. Franchi qui ne s'est jamais occupé que des affaires de M'""* Patti, ce qui lui a suffi d'ailleurs pour ramasser une fortune considérable.
M. Franchi avait été secrétaire de Maurice Strakosch aux appointements de 500 francs parmois. Présenté à M""^ Patti par M. Strakosch, celle-ci, qui ne Pavait pas accepte avec un très grand empressement, s'en est séparé sans difficulté.
100 souvEMi{s i)*r.N i.M niKSAino.
Entre >1. h'i'anchi v\ M. .liii'reU, il n'y ;i aucun poini de ressemblance, pas plus au physique cpiau moral. Agent de M™® Fait! pendant près de seize ans, M. Franchi n'avait pas d'ai)pointements fixes, mais une remise sur ce qu'elle gagnait; il a essayé une saison d'Opéra Italien à Paris et en Allemagne, mais il ne trouvait pas cette occupation aussi agréable et protilable que de toucher, sans rien risquer, un tant pour cent de l'étoile.
M. IVanchi n'a pas eu de successeur chez M"'® Patli, et il est probable que ]y|me ^'iigj^Qi^ 2ie cherchera pas à remplacer M. Jarrett.