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CHAPITRE XXIII

Si le goût des arts se perdait un jour en Europe, on le retrouverait certainement en Amérique où, chaque année, il fait des progrès surprenants. On en voit la preuve dans les réceptions faites aux artistes qui vont chercher la fortune dans le Nouveau Monde.

Les Américains possèdent des fortunes invraisemblables, mais il faut convenir (ju'ils l'onl iiii noble usage d(^ leurs l'ichesses : ce sont les Américains cpii main-

l'J8 soi" V KM K S D l\N I M I» K KS A H 1 O.

ItMiaiit ii'Iu'siteiil pas à couvrir d'or hi toile (l'uii j)(Mii(ro, ce sont eux qui permettent aux inipresarii de payer aux étoiles des aj)poinlenieiils inconnus en Europe.

Prenez pour exemple M""" Mackuy dont la générosité est devenue proverbiale, que vous rencontrez partout où il y a un malheur à soulager, un encouragement à donner, iM'"^ Alackay paye un tableau 100 000 francs et lorsque M"° Nevada , la cantatrice américaine, la brillante élève de M""" Marchesi, vase marier, elle se charge de solder la corbeille de noces.

Bien que M""^ Marchesi, l'illustre maîtresse de (diant, soit célèbre aux quatre coins du monde, et que ses élèves fassent les délices de tous ceux qui aiment le vrai chant italien, nous sommes heureux de profiter de cette occasion pour lui offrir un humble hommage de notre grande admiration. Elle a formé parmi ses élèves M"^ r.abrielle Krauss, :\r'"' C.ersler, Nevada,

de Murska, Stahl, Proska, Sala, Rosa Papier, et M""' Melba, kx dernière étoile qu'elle a formée et qui promet de faire merveille ; enfin tant d'autres si nombreuses, qu'il nous est impossible de les nommer toutes.

C'est grâce à ces fées protectrices du talent, qui suivent l'exemple de M'"'Mackay et de M"" ïliurber, que les États-Unis, à leur tour, ont produit des artistes dont l'ancien monde s'imaginait avoir le monopole. Un fait bizarre, cependant : F Amérique ne nous envoie que des cantatrices et pas de chanteurs; c'est une anomalie qui tient à une cause jusqu'ici inexpliquée.

Dans une revue des divas américaines, l^|mc ^i[3j|,ji [\^.^^l mjQ (|(3s; plus hautes

places; nous ne reviendrons pas sur cette prima donna dont nous avons déjà |)arlé. i\r"° MiNNiE IIauciv a été l'élève de Maurice Strakosch; elle n'avait pas seize ans lorsqu'elle chanta aux Italiens à Paris avec

'200 S()rVi:MKS 1) UN 1M1»HJ-:SAIU().

M. Haiiier. Klle a éiv l'idolo du |)ul)lic de Vienne, et de Uerlin. La j)reniière, elle a joué Carmen à Londres an Théâtre de Sa Majesté avec un suecès étonrdissant, et a eontriijué, poui' une grande pari, à la fortnne exceptionnelle qn'obtint en Angleterre le ehef-d'duivre de Hizet. Dans ce rôle, on elle apj)rocliait beancouj) de M"° Galli-Marié, elle déployait nn talent de comédienne qne ses commencements ne pouvaient pas faire pressentir.

Aux répétitions de la Traviata, la pièce qui lui servit de début, elle était si naïve et connaissait si [)eu les usages d'un certain monde ([u'elle demanda à Strakosch ce qu'elle devait faire des billets de banque qu'Alfredo jette à Violetta dans la scène du bal; elle ne savait trop si elle devait les considérer comme un cadeau et s'il n'était pas convenable de les garder.

Dans une répétition delà iS'o/^/?^///^/>'/^^^ au lieu de sinudei' le sommeil, elle s'endormit

réellement, et Ton fut obligé de la réveiller.

M"° Van Zandt, élève de Lamperti, de Milan, si sa santé le lui permet, a tout ce qu'il faut pour devenir une grande cantatrice et une étoile de toute première grandeur.

En effet, M" Adelina Patti, qui aime beaucoup M"" Van Zandt, la désigne comme son successeur. Son affreuse et si peu méritée aventure à TOpéra-Comique ne peut porter atteinte à l'avenir qui lui est réservé, car cette aventure tient à un concours de circonstances qui ont été mal définies. Les outrages immérités prodigués à la jeune artiste ne sont pas à l'honneur du public de Paris, mais en quelques cas et souvent sans motifs plausibles, les spectateurs se transforment en bétes féroces, et ils oublient jusqu'aux convenances les plus élémentaires, jusqu'au respect auquel a droit une femme quelle qu'elle soit.

En cette soirée fatale, M"' Van Zandt était

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souffranlo. Pour no pas faire manquer la représentai ion, elle ])ril une dose d'une préparation lioméopalhique dont elle avait riiabitnde de se servir etprescritepai- le docteur Love; seulement elle doubla ou tripla cette dose dont TefTet joint à celui de la chaleur, des lumières de la salle, fut de plonger laclrice dans une stupéfaction absolue, sous Tempire de laquelle elle demeura longtemps après avoir quitté la scène.

Maurice Strakosch, qui a vu M"'' Yan Zandt immédiatement après rincident, la trouva dans un état dliallucination complet; elle ne savait rien de ce qui s'élail passé. Pour qui connaît la charmante actrice, l'intempérance n'était pas supposable et lorsqu'elle reparaîtra sur une scène parisienne, le parterre qui l'a si honteusement abreuvée d'humiliations lui fera une splendide ovation. Wagner, si abominablement sifflé jadis, n'est-il pas maintenant apf)laudi à tout j'ompr(^?

Si M'^^ Van Zandt est l'avenir de l'art américain. M""® Marie Durand en est le présent: femme très aimable, M"'^ Marie Durand, à Paris, à Londres ou à Pétersbourg, est placée au premier rang parmi les soprani dramatiques.

Il nous faut encore mentionner :

W^^ LouiSA Clara Kellog qui chantait à vingt ans au Her Majestys de Londres et qui est retournée aux Etats-Unis où elle est restée ; M"^ Louisa Kellog est la plus riche des cantatrices américaines.

M"® Emma Juch, jeune et charmante artiste qui chante à l'Opéra national de New-York. Cet opéra, qui aftirme une fois de plus le goût des Américains pour la musique, est de date récente. Il a été constitué en 1885 au moyen d'une souscription de 2.j0000 francs ; il est dirigé par M. Locke et a pour chef musical M. Théodore Thomas auquel les l^tals-I'nis doivent l'introduction des œuvres classiques.

20t SOIJVKMRS d'un I M P1M':s A I{ I O.

Marcluml siii' les (races de MM. Pasdclou[), Lamoureux eL Çoloiiiu*, M. Thomas a organisé des concerts po|)ulaii-es à bon marché qui on( fort l'éiissi.

M""^^ NoRDicA, Ella IIussell, (Iuiswold, Valleulv, \\di)lm, Giullv Valda, Lolisa Car Y, DoMTA, et beaucoup dont les noms nous échappent, sont des constellations américaines dont l'éclat est au plus \ il'.

A l'Amérique appartiennent aussi des cantatrices qui ne se font entendre ([ue dans les concerts où elles sont toujours applaudies. Telles sonl : M''"^ Vlnant, ]yjme Sterling, sans rivale dans les vieilles ballades anglaises ; miss Bailey, le ravissant soprano qui a épousé M. Georg. llenschel, qui est un chanteur, compositeur et chef d'orchestre tout à fait liors ligne. Nous ne fei'ons qu'un acte de justice en nommant il sigiior Im^iia.m, éminent maître de clumt qui a formé tant d'élèves distingués en Amérique.

LES CANTATRICES AMÉRICAINES. 20t>

M^'^Emma Thursby, la dernière élève de Strakosch qu'il considère comme une dé ses meilleures a été découverte par l'imprésario dans une église de Brooklyn près de New-York.

Le chef de cette église (Plymoutli Church) Téminent prédicateur des Etats- Unis, Henry Ward Beecher, aimait beaucoup la musique et ses services religieux avaient l'attrait d'un concert.

Il fut un temps où les israélites étaient persécutés dans le Nouveau Monde comme dans l'Ancien ; certains hôteliers ne consentaient même plus à les recevoir de peur d'éloigner la clientèle ordinaire .

Beecher entreprit une croisade en faveur des Israélites ; il prêcha pour eux dans son temple et lit cesser les persécutions.

Un clergyman dont l'église, voisine de celle (h} Beecher, était fort délaissée, mé- ('onl(Mîl de \[\ concurrence, lui inlenla un procès en aihillèie. Il l'accusai! d'avoir sé-

20G SOrVENIIlS D rx I. M PRES AH 10.

(liiil sa reiiiiiic, créalurc* <runo i^rande hoaiilé et qui avouait sa cul[)al)ilité. Le procès oui (lu rolenlissemeuf . lufiis les paroissiens de Heeclier, dans un ineeliufr. le déclarèrent innocent et les juges n'osèreni pas se prononcer contre Topinion du meetin^r. Beecher fut acquitté d'autant plus aisément que la dame revint sur ses premiers aveux.

La po|)ularité de Ward Beecher ne diminua pas à la suite de ce scandale judiciaire ; au contraire, on lui fit présent d'une maison et ses revenus s'élèvent à 2o0 000 francs par an ; la moitié de ces fonds est employée à la maîtrise de son église où Strakosclî fut fra])pépar la pureté et l'étendue de la voix d'Emma Thursby.

Fille d'un négociant f[ue tout le mondc^ crovait fort riche et (lui mourut subitement en laissai! I ^a famille dans une position modeste, la jeune fille était obligée de chanter pour venir en aide aux siens. Stra-

LES r.ANTATIÎICES AMÉRICAINES. 207

kosch renj;agea : elle eut avec lui de vrais triomphes en Amérique et en Europe.

Malgré tous ses efforts, en dépit des plus vives sollicitations, limpresario ne put jamais décider Emma Thursby à aborder le théâtre dont, sans aucun doute, elle eut été une des gloires, à en juger par la façon merveilleuse dont elle chanta les airs les plus difficiles de Mozart. Tout le monde se souvient encore du succès éclatant qu'elle obtint avec une de ces œuvres, à la Société des concerts, au Conservatoire de Paris, en 1883.

Pour donner une idée de Tenthousiasme soulevé par M^'*" Emma Thursby, dans sa tournée triomphale, nous allons rapjjorter une anecdote qui, au premier abord, [)araîl être un conte de fées.

Miss Thursby donna un de ses concerts à Prague et chaula devani un auditoire de princes. On lui pi'odigua les éloges et les présents, c'était à (|ui lullei'ail de courloi-

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sie. Cepondanl le prince W... n'avait encore li'aduil son enthonsiasmc que par ses applaudissements, lorsqu'on le vit se rendre clioz la canlalrice accompagné d'un servi- Icui' (jui poi'lail deu.v rossignols.

Introduit chez miss Thursby, il lui dit : <( Mademoiselle, je uo savais, en v('M'ilé, comment vous témoigner mon admiration, comment vous dire qu'il n'y a pas sur la terre une femme dont la voi\ m'ait fait autant de j)laisir que la vôtre; voici deux rossignols ([ue je vous prie d'accepter en souvenir de moi, c'est ce (jne je possède de plus précieux. Vous leur aj)prendrez à chanter. »

Va\ efï'et, le prince W... ne possédait rien de plus précieux que ces deux rossignols. Ils sont marqués d'une croix rouge sur la poitrine et la légende raconte ainsi leur histoire.

Au siège de Jc'rusalem, |)endantles croisades, un vaillant ancèli'c du j)rince W...

lui luit prisonnier par les infidèles, il soulfrit longtemps en captivité et allait peutêtre en mourir, lorsque le duo merveilleux de deux rossignols vint adoucir sa solitude et lit renaître l'espérance dans son âme désolée. Enlin on vint payer la rançon du prisonnier; mais le seigneur ne voulut pas se séparer de ses gracieux compagnons et il lui fut permis de les emporter. Depuis cette époque, la famille princière a gardé la race des rossignols à croix rouge. La légende ajoute qu'il n'y a jamais eu que deux de ces rossignols au monde et, en effet, les seuls qui existent sont ceux que le prince ^^^.. a donnés à miss Thursbv. On comprend le |)i'i\ (|ue le j)rince \V... attachait à ces deux oiseaux, r.omme il le disait, il ne pouvait rien offrir de plus précieux à Tém inente ai'[i>le.

Aj)partenanl à l;i \)\u< haute société, M"'*"'* Uonalds cl .Mcndton ne peu\e!it être

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cej)en(laiil rangées parmi les aiiistos ama- Uuirs. Ce sont de véritables caiilaUices qui ont fait les délices des concerts des Tuileries dans les dernières années du rè^nc de Napoléon III. M'""^ Ronalds et Moulton mettent leur talent au service de la charité, mais ce talent est si sérieux qu'il ferait presque regretter au public que celles qui le possèdent n'aient pas été obligées de Tutiliser pour acquérir une fortune et une réputation qui ne leur eussent pas fait défaut.

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