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CHAPITRE XXIV

Hien de ce qui regarde l'art musical n'a été étranger à Maurice Strakoscli, et il n'a pas eu moins de relations avec les instrumentistes illustres qu'avec les cantatrices ou les chanteurs; son intention, en disant quelques mots des maîtres du piano ou du violon, n'est pas de formuler >un opinion sur la valeur de leur talent ou d'ajouter à leurs biographies ; son but est seulement de l'aire connaître au lecteur, sur l'existence de ces artistes, certaines particula-

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rilés, en ^éiiénil, ignorées de ceux qui n'ont pas eu le privilège de les approcher.

On peut trouver sévère, mais excusable, cette loi allemande cpii ordonne de fermer les fenêtres d'un appartement dans lequel on joue du piano; Tamende de 50 marks imj)Osée à lou( contrevenant empêche les voisins d'être assourdis par des sons qui, sous quelques doigts, trop nombreux hélas ! ne proviennent plus que d'une machine au lieu d'ôlre dus à un instrument de musique au moyen duquel, autrefois, Thalberg, Liszt, Choi)in, le vétéran Henri llerz, Gottschalk, Willmers, Dohler, et maintenant, Hubinstein, Planté, et tant d'autres grands pianistes, savent parler à l'àme.

Si nous avons nommé Thalberg avant Liszt, ce n'est pas pour indiquer (ju'il lui fut supérieur, mais c'est parce qu'il est décédé avant celui dont l'arl ])leure aujourd'hui ];i |)erte, ce qui lui donne un triste droil (h* préséance. Thalberg d'ailleurs

fut le rival de Liszt et un rival redoutable. En Angleterre, il lui a été préféré en son temps, et la netteté de son exécution n'a jamais été égalée que par le pianiste français Planté. Thalberg était un musicien |)arfait ; le premier il a introduit une révolution en jouant sa fantaisie sur Moïse en Efjypte, le morceau le plus populaire de son époque; en même temps que le tlième, il faisait des arpèges. Thalberg, d'un caractère aimable et doux, ne s'offensait pas des succès que Liszt commençait à obtenir. Strakoscb lui demanda un jour si ces succès ne le rendaient pas un ])eu jaloux. « Mon Dieu! non, répondit Tlialljerg.

.le vous ferai néanmoins une comj)araison un [)cu l)analc. Supposez deux bottiers établis dans la même rue et dont les boutiques sont placées Tune en face de l'autre; le premiei* (|ui s'est installé a une clientèle assurée qui lui achète des bottes très bien <'onfectionnées, sa clicutèle n'est pas dimi-

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nuée par rarrivoo de son concurrent; néanmoins ce sérail nller trop loin (jue de prétendre (ju il a \u avec joie s'ouvrir le magasin de son conlVèrtî : (elle (îst ma situation vis-à-vis de Lis/t qui ne me (ait pas de lort, mais j)oni" les lriom()h(is duquel je n'éprouve aucun enthousiasme. »

ïhalberg, qui composa des opéras, épousa une lille do Lablaclie le plus grand basson de son temps ; malgré le talent extraordinaire de celui qui le portait, le nom de Tlialberg est déjà presque oublié de notre génération; celui de Liszt, au contraire, rayonne plus que jamais et demeurera; ce sont des revirements dans la faveur du public dont il est inutile de chercher à percer le mystère.

Maurice Strakosch a connu Liszt en 1840 à Vienne; de 1840 à 1886, ce génie a accaparé l'altention de l'univers, il peut être considéré comme le plus grand pianiste ayant existé. Au poiiil de vue de la eompo-

sillon, Liszt est le prédécesseur de Wagner qui a suivi la voie ouverte par ce maître.

Par suite de son mépris pour Targent et de son inépuisable charité, Liszt possédait une fortune relativement très modeste en raison des sommes immenses qu'il avait gagnées. Il avait refusé pour T Amérique un engagement de 25000 francs par soirée que lui offrait Strakosch. Sa présence dans une salle de concert, lors même qu'il ne jouait pas, était une garantie de recette, tant sa personnalité était tenue en estime.

Le grand peintre Mun]<aczy a fait de Liszt- un portrait où Tauteur de ces chefd'œuvre immortels : le Christ devant Pihite et la Mort de Mozart^ a mis au profit de la postérité toute sa science. Le nom de Munkaczy se joindra toujours à celui de Liszt; le génie de la peinture et celui de hi musique devaient s^inir ainsi. Le peintre, qui ne peut travailler que pour M. Sedelmeyer, acquéreur îi l'avance de lous ses

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tal)l('au\, a(l(H'(^ la imisi(jiio presque aiilanl que la piMiilure, el il a une facullé uuisicale assez exlraordiuaire : il siflle les airs les ])lus cliffieiles avee uue ])erreetiou iucroyable. M. Sedelmeyer a également aequis le monopole des œuvres de M. Vâcslav Bro/ik, Téminenl peintre autriciii(Mi, l'auteur de Christophe Colomb et Mari in Ihis par lesquels il a a('([uis une si grande position dans le monde artistique.

Maurice Strakosch, qui n'avait pas entendu Liszt depuis vingt ans, n'a pas j)u se décider à l'entendre de nouveau, lors de la triomphale visite que lit avant saniort en Angleterre l'illustre abbé. Strakosch avait peur de perdre le plus merveilleux de ses souvenirs.

AIM. HriuNSTKLx et Planté sont les chefs de l'école actuelle. Rubinstein a la plus prodigieuse mémoire musicale qui se puisse imaginer et son talent de comj)ositeur est au niveau de son talent de pianiste. C'est

lui qui a relevé l'art en Russie : les Macchabées, le Démon, Néron, donnent une idée de la puissance de Rubinstein et font comprendre l'influence qu'a pu exercer son génie non seulement dans son pays, mais dans le monde.

Planté peut-être, comme exécutant, suit de près Rubinstein, mais il a deux qualités équivalant à des défauts : il est fort ricbe et il a une si profonde affection pour sa famille, qu'il est trop souvent mal aisé de le faire sortir de son splendide château de Mont-de-Marsan où ses amis reçoivent une hospitalité princière. Il a promis, il a même signé un traité avec Maurice Strakosch et par ce traité il doit faire une tournée en Europe sous la direction de Robert Strakosch ; mais un article de ce traité fait douter qu'il soit jamais possible de le réaliser; en effet, Planté a stipulé qu'il ne sera jamais dehors de chez lui pendant plus de trois semaines de suite.

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Après CCS (l(Mi\ chefs d'école, il convient (le placer : Léoimjld de Mayer auquel l'empereur Ferdinanfl d'Autriche fit un singulier compliment. L'artiste venait de jouer admirahlenient dans un concert delà cour. L'empereur s'approcha de lui et le félicita en ces termes :

« Monsieur Léopold de Mayer, j'ai entendu Liszt, j'ai entendu ïhalberg et Chopin, mais je n'ai jamais vu transpirer comme vous. »

Hans von Bulovv, gendre de Liszt, nature excentrique, mais d'un immense taent, qui, en de hors de sa force prodigieuse sur le piano, est aussi un des premiers chefs d'orchestre de l'Europe.

Théodore liitter, pianiste adorable, qui vient de mourir dans toute la force de son talent, en laissant d'immenses regrets à ses nombreux amis.

Eugène d'Albert, Robert Fischoff, le plus jeune professeur du Conservatoire impérial

de Vienne; de Konski,Diemer,Letschetisky, et tant d'autres dont la liste est inépuisable.

Et ce n'est pas par oubli que le nom de Chopin est le dernier que nous écrivons, mais parce que nous avons voulu rendre un hommage tout particulier à ce poète-musicien dontles œuvres sont à jamais éternelles.

j^jmes Qiara Schumann, Montigny Remaury, Essipoff, >P' Szarvady, Sophie Menter, Thérésa Carrëno, M"*" Kleeberg; M""' Jenny Viard Louis, qui s'est consacrée presque exclusivement à Tétude des œuvres de Beethoven, sont les premières pianistes de notre époque.

Lors de la première tournée que fit .Maurice Strakosch en Amérique, nous avons parlé du violoniste norvégien Ole Bull que la jeune Adelina Patti gratifia d'un joli soufflet. Ole Bull s'est fort approclié de Paganini dont il était un admirateur passionné. Les commencements d'Ole Bull furent très pénibles, et sa misère était si

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^raiule à Paris qu'il riail loiil à (ail désespéré. Il trouva sa consolah'ou auprès d'une femme qu'il épousa el après la mort de laquelle il se rendit en Amérique. 11 ji;agna dans ce pays une fortune qu'il dépensa en exécutant un projet j)hilanthropiquc et très original.

Ole Bull acheta dans les montagnes de Transylvanie 300000 arpents de terrains incultes, afin d'y fonder une colonie. Il fit venir à ses frais 5000 émigrants suédois et norvégiens, et la première construction élevée dans la colonie nouvelle fui une salle de concert, inaugurée par Ole Bull lui-même qui enthousiasma les 5000 émigrants invités à cette solennité.

La musique nourrit l'Ame, mais le corps a des besoins matériels auxquels Ole ]5ull n'avait pas songé. Sur ces 300000 arpents qui ne produisaient rien, il n'y avait que des pierres et des forets séculaires indéfrichables; il fallait aller chercher au loin

la nourriture et les objets de première nécessité pour toute la population.

Après le concert, Ole Bull quitta la colonie laissant un fondé de pouvoirs chargé de l'administrer. Ce qu'il gagnait avec Strakosch était employé à soutenir sa colonie. Les fonds finissant par manquer, il dut encore rapatrier les colons.

A soixante ans, Ole Bull épousa une jeune personne de vingt ans, M"° ïhorp, la fille du sénateur Thorp, d'une beauté exquise, douée d'un grand talent d'écrivain et dont il eut une fille charmante. Le nom d'Ole Bull est vénéré en Suède et en Norvège autant que celui d'un saint.

Vieux Temps a fait une tournée en Amérique avec Strakosch. Mais Tincontestable supériorité de ce violoniste n'a jamais attiré le public, et s'il est mort riche, il devait sa fortune à une économie exemphiire.

Vieux Temps se contentait de 0 000 francs par mois.

Sous kl direction de Max Strakosch, Sa- RASATE a pour ainsi dire commence sa carrière par un voyage aux Klals-Unis en compagnie de Carlolla Patti et du regretté Ritter. Sarasate avait alors 3000 francs par mois et s'estimait très heureux de ces modiques émokiments. Les succès qu'il eut dans ce voyage pouvaient faire prévoir jusqu'où s'élèverait le jeune maître, actuellement le premier dans le style romantique; cependant un garçon d'hôtel à Rio-de-Janeirolui avait prédit un sort tout di lièrent.

Sarasate, comme beaucoup d'artistes, n'est pas un modèle d'ordre. Un jour, en quittant Rio, il oublia dans sa chambre d'hôtel un sac de voyage renfermant toute sa fortune, 10 000 francs. Le steamer sur lequel il avait pris passage, avait levé Tancre, lorsque, à force de rames, un petit canot rejoignit le navire; le garçon d'hôtel qui avait trouvé le sac de Sarasate

et qui en avait vérifié le contenu, le lui rapportait; il n'eut que le temps de le lui jeter sur le pont du paquebot, en criant à l'artiste : « Tenez! vous, vous mourrez sur la paille ! »

Ce garçon aurait pu avoir raison, car Sarasate ne sait pas compter; son obligeance lui tient la main toujours ouverte, il n'a jamais pu refuser un service, et en matière d'argent, il est d'une profonde indiflerence.

Héritier d'une somme assez importante, il resta des mois sans répondre au notaire qui lui avait annoncé cet héritage, et ne lui envoya même pas les pièces que l'officier ministériel lui demandait afin de le faire entrer en possession de son bien. Ce fut par hasard qu'il se décida à monter chez ce notaire dont il reçut les arrérages du legs qui lui appartenait.

Ce legs se composait d'une somme de 150 000 francs dont Saraside ne peut ton-

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cher que hîs iiilérùts. Le jour de son mariage seulement, le capital lui sera remis, mais à une condition bizarre imposée par le testateur : la fiancée du violoniste devra plaire aux deux exécuteurs testamentaires.

Dans le style classique, Joachim et W'Iiilhelmy sont les premiers de leur art. Mario le ténor avait coutume de dire : « Devant Uubini, nous autres chanteurs, nous ne sommes plus que des choristes. » Ole l^ull aussi déclarait qu'après Paganini, personne ne pouvait se vanter de savoir jouer du violon. 11 y a là une exagération, Joachim et Sarasate sont des maîtres, comme l'est Sivori, comme l'étaient Ernst, le Chopin du violon, et ^Yenia^vski ; on entendra toujours avec plaisir MM. Sauzet, Viardot, Musin et Auer.

Si les dames ne s'adonnent pas aussi rré(|uemment h l'étude du violon qu'à celle du piano, quelques-unes se sont distin-

guées sur le plus difficile des instruments.

Les sœurs MilanoUo. Thérésa et Marie, ont joui d'une réputation extraordinaire. Thérésa surtout était une artiste merveilleuse: elle a été épousée par le général Parmentier, l'un des descendants du Parmentier auquel on doit l'importation de la pomme de terre en France.

Le succès des sœurs .MilanoUo était si considérable pour l'époque , vers 1844, qu'elles donnaient jusqu'à quarante concerts dans la même ville. C'était leur père qui organisait ces concerts; en même temps, il veillait à rentiiousiasme du public. M. MilanoUo avait toute une série de bouquets et de couronnes en fleurs artificielles qu'il faisait jeter sur la scène aux pigds de ses enfants. Excellent administrateur, en rentrant à l'hôtel, il vérifiait soigneusement le nombre de ces tributs d'admiration, et c'était de sa part des anxiétés terribles quand, par hasard, ce

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qui arrivait quelquefois, un(î couronne ou un bouquet avait été égaré.

Ce système des bouquets que se décernent à eux-mêmes les artistes, n'est pas complètement abandonné de nos jours, et il serait h souhaiter que l'on n'en continuai pas la niaiserie. Aucun spectateur n'est dupe de ces témoignages achetés chez la fleuriste voisine et que souvent des amis maladroits lancent à une actrice, voire à une débutante, avant qu'elle n'ait ouvert la boucbe.

M'"'' Norman Nerude et M"*' Sinkrah sont dignes d'être comprises parmi les premiers artistes de notre temps.

Enfin M"° Thérésina Tua, la plus ravissante des violonistes vivantes, qui a eu pour directeur M. Alfred Fischoff, neveu de Maurice Strakosch, un jeune imprésario qui fera parler de lui, sera Témule des sœurs ^lilanollo.

Le plus grand dos violoncellistes du siè-

cle a été très certainement Servais que Maurice Strakosch connut à Vienne. Servais était alors le seul violoncelliste pouvant remplir une salle sans le concours d'autres artistes. Son fils, mort aujourcriuii comme lui, avait un grand talent, mais n'était pas l'égal de son père.

Après Servais et au hasard de la plume, citons : MM. Popper; Piatti: IIolman ; de Swt:rt : Davidoff ; Jules Lasserre ; Franc- Ho>LME, enfin de Munck, le mari de M'"*' Carlotta Patti, compositeur éminent, à qui nous devons un concerto d'une valeur exceptionnelle.

En 1842, Bottesini,. devenu le célèbre contrebassiste, et Arditi, le chef d'orchestre, sortant du Conservatoire de Milan, l'un avec un premier prix de contrebasse, l'autre avec un premier prix de violon, donnèrent avec Maurice Strakosch un concert qui rapporta à chacun des exécutants un bénéfice de lUO francs. C'était pom^ les

juiislcs le Pactole roulant des llols d'or, et Strakoseh en profit a pour s'acheter un objet de première nécessité, un habit noir.

Strakoseh se résigna h cette folie, parce que, jusqu'à ce moment, il avait été obligé de louer ce vêtement, et que dans une circonstance où, après le concert, il était vivement complimenté par les dames de la plus haute société , l'apprenti du tailleur qui lui avait loué son habit était constamment derrière lui pour rappeler au pianiste que le vêtement devait être rapporté dans la môme soirée à son propriétaire, lequel n'avait pas probablement ime très bonne o|)inion de la solvabilité artistique.

L'Angleterre s'enorgueillit encore du harpiste Hochsa, qui enleva, non sans scandale, Anna l^ishop, cantatrice anglaise très estimée en sou temps. Il se retira à San- Francisco, où Strakoseh le revit; il avait

quatre-vingt-cinq ans et sa femme n'en comptait que trente-cinq, ce qui n'empêchait pas ce ménage de jouir d'une félicité sans nuages. En parlant des harpistes, je ne puis pas ne pas mentionner M. Hasselmans qui est en ce moment l'artiste le plus parfait sur le plus poétique instrument qui existe. Citons encore Vivier, homme de cœur et d'esprit qui n'a pas son égal sur le cor.

Nous terminerons ici la liste de ceux des instrumentistes avec lesquels les rapports de Maurice Strakosch ont été le plus suivis. Si quelques noms ont été oubliés, l'omission en doit être attribuée à un défaut de mémoire bien concevable dans une si longue carrière, et non pas à un manque de cœur.

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