CHAPITRE PREMIER
Les représentations de salon. — Alexandre Dumas orateur. — Méry. — M™® de Girardin.
Je ne suis pas ce qu'on appelle un artiste de salon.
La spécialité un peu trop sévère de mon répertoire n'a pas fait de moi un de ces amuseurs qu'on se plaît àcompter parmi lesattractions d'un raout ou d'une soirée intime; je ne surprendrai pas beaucoup mon lecteur en
lui disant que je ne m'en plains pas. Cependant, un soir, pendant les- représentations de Maison-Rouge, je reçus d'Alexandre Dumas la lettre qu'on va lire :
Mon cher Laferrière,
Je suis chargé de t'inviter de la part de Girardin.
Prends une voiture, viens aussitôt après ton spectacle, et, comme tout sera fermé, je le ferai entrer par le théâtre, pour ne pas faire un événement de ton entrée au milieu du spectacle.
C'est pour dimanche, tu sais.
A toi,
Alex. Dumas.
Le dimanche donc, à l'heure indiquée, je me rendis chez le rédacteur en chef de la Presse, en son petit hôtel des Champs- Elysées, aujourd'hui détruit, et Dumas me présenta lui-même.
Peu de monde, soixante personnes au plus.
La soirée, jusque-là, avait été variée par la conversation et même, si je m'en souviens
bien, par quelques poésies lues ou quelques pièces sérieusement jouées entre amateurs.
On allait passer aux bouffonneries.
Le programme avait désigné d'avance les personnes chargées d'amuser les autres : les condamnés, lorsque j'arrivai, étaient déjà réunis dans une chambre, où on leur faisait la toilette.
Mon tour vint d'entrer aussi en chapelle.
Les aides-bourreaux qui nous préparaient à la petite fête, en qualité d'habilleurs, étaient M. de Girardin lui-même et Théophile Gautier.
Il s'agissait d'improviser une parodie extrêmement spirituelle de VHamlet de Shakespeare : Alexandre Dumas, première victime, faisait l'Ombre, Ronconi et mon camarade Colbrun, Horatio et Marcellus, moi, Hamlet.
J'oubliais de dire qu'au nombre des habilleurs empressés à nous parer pour le sacrifice, il y avait aussi le comte d'Orsay.
Dumas, pour représenter un échappé de la tombe, s'était revêtu d'un grand drap
blanc et coiffé d'un bonnet de coton, ce qui avait fait beaucoup rire les habilleurs...
(( Succès de corridors », murmurait Colbrun entre ses dents.
Or, Colbrun n'était pas seulement le quasi-nain, le quasi-bossu, le quasi grand artiste que nous avons connu ; c'était en même temps un profond philosophe et un observateur des plus fins.
11 avait dit en arrivant de son air de gamin narquois :
— A quelle heure devons-nous avoir de l'esprit V
— A une heure après minuit, avais-je répondu en soupirant.
— Une heure pour le quart, que diable ! Et... dans la salle, hein ! Personne du bâtiment ?
— Oh ! si fait, il y a des poètes, des romanciers, des auteurs dramatiques, des...
— Tout ça, c'est pas du bâtiment î j'aimerais mieux un pompier.
Alexandre Dumas entendit le mot, et,- se retournant brusquement, il tendit la main à Colbrun. Le grand homme et le petit homme
s'étaient compris ! Le pompier manquait à Dumas, et il le fit bien voir !
Son entrée eut un succès étourdissant.
C'est même ce qui le perdit. Après un effet pareil, il n'y avait plus à en espérer d'autres. Il le sentit et il en fut démonté.
Il avait, d'abord, entrebaillé lentement et discrètement la porte, et s'étant glissé par l'ouverture, l'avait refermée brusquement en s'aplatissant contre le panneau ; là, il avait fait une demi-pose, et enfin, se retournant, il avait offert aux spectateurs, non plus le spectre d'un roi empoisonné dans son premier sommeil, et enseveli à la hûte avec son bonnet de nuit, mais la physionomie mélancolique et profondément désillusionnée d'un pendu. (Tonnerre cVapplaudissements.)
Mais, quand il lui fallut parler, lui, cet homme dont la plume ne restait jamais à court, sa langue glacée par la peur lui refusa même une parole, et il arriva ce phénomène bizarre qu'au rebours de l'habitude qui veut que ce soit les fantômes qui fassent peur aux vivants, cette fois ce furent les vi-
vaiits qui effrayeront le fantôme et leffrayèrent si bien qu'il ne put jeter à Ronconi que ces quelques mots : « ^lon ami, dites à mon lils que je ne sais plus ce que je venais lui dire et que j'éprouve le besoin de m'en aller. » Puis il se sauva comme il était entré.
Oui, Dumas, la verve faite homme, Dumas le causeur, Dumas le conteur, Dumas qui savait commander sur la scène du Théâtre Historique à une armée d'artistes et de figurants; Dumas qui, la plume à la main, écrivait quatre volumes en un mois, une pièce on huit jours et un acte en deux heures, Dumas s'était troublé ù ce point de perdre l'esprit et la voix, devant un petit nombre de personnes que leur amitié pour lui disposait d'avance à accepter toutes les fantaisies, tous les caprices de son inspiration.
Au reste, c'était là l'une des infirmités de ce bon Dumas. Non seulement il n'a jamais été improvisateur, non seulement il n'a jamais pu parler en public, mais il m'a dit vingt fois, que la pensée seule de se sentir isolé soit ù une tribune, soit sur un théâtre,
et d'avoir en face de lui un auditoire muet et attentif le glaçait d'épouvante et lui paralysait le cerveau.
Il faut des études longues et difficiles, une pratique de tous les instants, et un tempérament exceptionnel pour devenir orateur ou improvisateur.
Méry fut un des plus abondants et des plus spirituels improvisateurs qu'ait connu la langue française ; mais il était marseillais, et il avait l'esprit particulier aux peuples méridionaux, cet esprit fait de verve plutôt que de traits et où l'entrechoquement sonore des mots a le bonheur de remplacer le mot.
Jusque dans les dernières années de sa vie, on vit Méry, parlant bas, ne gesticulant que très peu, l'œil à demi-clos, souriant d'un sourire voltairien auquel une barbe broussailleuse donnait je ne sais quelle accentuation à la fois comique et simiesque, on vit le narquois provençal faire les délices des salons de Paris et des conversations d'Ems, de Bade et d'Hombourg, émerveillant les grands-ducs, étonnant les
rois allemands et enthousiasmant les princesses, on le vit jeter à foison et par poignées tous les diamants et toutes les perles de sa faconde gallo-romaine, parler et improviser comme l'oiseau chante, et rester digne jusqu'à son dernier jour d'être surnommé le dernier troubadour de la Provence.
Mais Méry, je le répète, était de race jaseuse, et son génie tenait surtout du sol qui l'avait vu naître.
Son esprit faisait pour ainsi dire partie intégrante de son être, et il n'avait ni à lui commander ni à le dominer pour qu'il lui obéît. Il parlait et c'était l'esprit même qui parlait. De là, nul effort, nulle crainte, nulle timidité. Il était lui, partout et toujours. Son esprit n'était point une création, c'était une effluve. Méry mort, tout ce qu'il avait été dut périr avec lui, et tout ce qui restera de lui ne sera pas ses œuvres, mais à peine quelques souvenirs.
Telle est la différence qui distingue l'improvisateur de l'écrivain : il est rare que l'on puisse être l'un avec l'autre en môme temps.
La soirée, chez Girardin, comme toutes celles où l'on se promet de beaucoup rire, fut ce que nous avions prévu qu'elle serait, triste et froide; nous nous escrimâmes pour être drôles et nos auditeurs se battirent les flancs pour s'en égayer. Nous finîmes, en désespoir de cause, par une séance d'imitations où nous reproduisîmes tous les cris d "une basse-cour. Heureusement que je possédais, sur la matière, une expérience spéciale, fruit de longues études, et que j'avais entre autres, un certain duo que j'avais intitulé : Le réveil du ccq et de sa poule, et dans lequel j'excellais, au dire des amateurs les plus difficiles. De sorte qu'après Ronconi, qui fit le chien avec un véritable succès, je commençai mon duo et le terminai, je dois le dire, au bruit des trépignements unanimes.
« Voilà un renseignement précieux pour la biographie de cet animal, » s'écria Théophile Gautier en se tenant les côtes. (L'animal c'était moi.) « On sait maintenant qu'il est né dans un poulailler. »
Et d'applaudir.
La glace était rompue.
M"'^ de Girardin me jeta son bouquet ; mais M. de Girardin, ne voulant pas que les autres artistes fussent privés de cette ovation, alla me reprendre gravement le bouquet et le rendit à sa femme, qui le jeta à Dumas ; puis après Dumas, au nez de Colbrun, puis à Ronconi, puis aux autres. Et de rire.
Enfin, on semblait s'amuser un peu !
M"^^ de Girardin, heureuse, rayonnante, délivrée de cette obsession secrète de la maîtresse de maison qui craint d'avoir eu, dans son programme, une méchante inspiration, s'alluma tout à coup de tous les feux de son esprit.
A partir de cet instant, la fête étincela.
M"^^ de Girardin, cette adorable femme qui voulut mourir jeune afin de mourir belle, s'y montra femme et femme d'esprit jusqu'au bout des doigts, de telle sorte que, ne sachant plus si nous devions plutôt l'admirer que l'aimer, nous nous mîmes tous à l'aimer comme à l'admirer.
Se montra-t-elle poète, elle, qui était poète jusque dans le cœur? Eut-elle simple-
ment de ces mots délicieux qui charment et séduisent à la fin ? Ne m'en demandez pas si long ! Elle fut elle, c'est-à-dire cette nature d'élite que ceux qui l'ont connue regrettent, comme on regrette ce qui fut bonté, talent, génie :
Cette soirée finit. Le lendemain, chacun des invités de M"^^ de Girardin dut se demander, comme je me le demandai à moimême, si l'esprit que nous avions eu, elle ne nous l'avait pas donné !