‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 21 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les rôles jeunes et les rôles « marqués. » — « Le Médecin des Enfants. » — Bignon. — Frederick Lemaître. — « Henri III et sa cour. »

A mon retour de Lyon

Orçal me dira peut-être le lecteur, s'il a eu la bienveillante patience de me suivre jusqu'ici, je ne sais si je me trompe, mais vous me paraissez un peu bien nomade, monsieur le comédien?... Vous ne tenez nulle part, et vous n'avez pas plus tôt installé votre tente en quelque tripot dramatique, ainsi que disaient nos pères, que vous songez déjà où vous irez la planter le lendemain !...

C'est vrai, et j'aurais mauvaise grâce à dissimuler mon défaut, auquel, d'ailleurs, je trouve, comme circonstance atténuante, une cause naturelle, d'abord, et un avantage, ensuite. La cause naturelle, je la rencontre dans le tempérament que ma départi la nature, tempérament inquiet, fort amoureux de mouvements, un peu affamé d'inconnu, et d'une curiosité féline. Quant à l'avantage, ne croyez pas qu'il soit chimérique, rien n'est plus stérile que l'immobilité. On vieillit à ne pas changer. Dans un théûtre, comme partout, on date du jour de l'apparition. Je connais des acteurs beaucoup plus jeunes que moi, qui, par leur persistance à habiter la même planche, semblent pour le public remonter au déluge. 11 y a toujours une sorte d'intérêt et de curiosité à voir les premiers pas d'un artiste dans un pays nouveau. Ce sont comme des incarnations successives.

A mesure que change le milieu, se manifeste pour l'artiste la nécessité de créer des physionomies nouvelles. Il faut qu'il obéisse aux divers genres qu'il est, de la sorte, forcé d'aborder. Cela le rend plus souple, plus ma-

niable, plus varié. Cela fait travailler son intelligence et multiplie ses moyens d'action. L'acteur qui s éternise dans un théâtre, finit, à la longue, par jouer toujours le même rôle; il crée ainsi un emploi spécial dont il devient l'esclave et les autres prennent l'habitude de lui apporter le lendemain les effets de la veille. On dit : « 11 est parfait dans cette scène-là, il faut la lui refaire. » Et il arrive, par exemple, qu'on refait éternellement Desgenais. Jedated'un tempsoù les questions d'art passaient généralement avant les questions d'argent^ et où, avant de demander au directeur: « Que medonnerez-vous? » on demandait à l'auteur: «Que me ferez-vous jouer?» Ce n'est pas ainsi que l'on fait fortune. J'ai travaillé pendant cinquante ans de ma vie au théâtre et je mourrai pauvre.

Lorsqu'il fut question de me faire jouer le rôle du Médecin des enfants, ]\OL Dennery et Anicet Bourgeois, les deux Corneille du boulevard (des deux quel était Pierre, c'est ce que je ne dirai pas), me demandèrent, non sans quelque hésitation, si je consentirais à jouer un rôle où, père au premier acte d'un

enfant en bas-âge, j'aurais au troisième acte une fille de seize ans.

Je me mis à rire.

Cela touchait, en effet, à une accusation dont je suis encore victime à l'instant où j'écris, surtout à cet instant de ma vie, où l'âge devrait au moins me défendre contre de pareilles misères.

On m'attribuait la volonté puérile de me soustraire à tous les rôles marqués.

C'était là une tradition si bien établie que les auteurs se fussent bien gardés de venir me proposer un ouvrage où je n'eusse pas eu à jouer un personnage de moins de vingtcinq ans.

En cela, je l'avoue, j'étais un peu leur complice, et à la longue, le public lui-même s'en mêla. Je fus leur complice, en ce sens que ma timidité me portait de préférence à combattre avec des armes familières et connues. Ces armes étaient à la fois morales et physiques. Elles provenaient autant du foyer de chaleur passionnée que la nature avait mis en moi, que du procédé tout matériel à l'aide duquel, on le sait, j'avais eu la singulière

fortune de conserver à cinquante ans, les traits et la physionomie de la jeunesse. Il me semblait plus simple et en même temps plus facile de triompher avec le secours de ces auxiliaires, dont je disposais sans travail, que de me risquer en des tentatives où il m'eût fallu puiser à d'autres sources les éléments de la victoire. Cependant, je m'en voulais de cette lâcheté, et je m'en adressais de tels reproches à moi-même que, lorsque MM. Dennery et Anicet Bourgeois me parlèrent de jouer un jeune père, loin de me montrer rétif à la proposition, je les en remerciai, au contraire, et courus conclure avec le directeur de la Gaîté un engagement dont les conditions furent arrêtées et signées en quelques minutes.

Mais il s'agissait de convaincre aussi le public.

Le public est routinier. Il classe et étiquette ses admirations, et ne veut pas qu'on lui en change l'ordonnance. A chaque artiste connu, il coud, pour ainsi dire, une formule critique, et cela fait, il n'y pense plus. L'artiste change, vieillit, se modifie,

s'accroît, se développe, peu lui importe : la formule reste. Les pères ont dit : a Ce diable de Laferrière sera toujours jeune ! » Et les enfants de répéter : <( Comme il est jeune ! » Et les petits-enfants de vouloir en effet que cette jeunesse-là ne finisse pas. Le mot que je porte ainsi collé sur les épaules, c'est donc Jeunesse, comme le mot que porte Melingue est : Bravoure I Ceci me rappelle l'indignation du public un jour qu'on lui montra son Melingue dans un personnage qui recevait des coups et ne tuait personne. Dès le premier entr'acte, la moitié des troisièmes galeries se vida, et à la fin de la pièce, il n'y avait plus personne. Il fallut changer la pièce au bout de quelques représentations.

Melingue ne put effacer cet échec qu'en jouant Chicot dans la Dame de Monsoreau, et en tuant douze à quinze figurants au dernier tableau.

Quant à moi, c'est le destin : — il faut que j'aie toujours vingt ans. Depuis quelques années, on y ajoute une plaisanterie inventée par les petits journaux. On dit que je suis mon petit-fils.

18 SOLTEMRS

Malgré tout, je n'hésitai pas : j'acceptai le rôle du Médecin des enfants, et je le jouai avec succès. Il est vrai que je ne m'étais vieilli que d'une dizaine d'années, que l'on ne parlait point de mon âge, et que le public, absorbé par l'intérêt du drame, voulut bien ne pas trop prendre garde à l'infraction dont je me rendais coupable. ]\Iais ce qui m'amusa surtout, ce fut l'anxiété des auteurs, quelques minutes avant la représentation. Ils montèrent dans ma loge et voulurent savoir comment j'allais me grimer au troisième acte. Ils tremblaient que je ne me fisse trop vieux. (( Pas de favoris surtout î... » s'écriait Anicet. Ils auraient voulu que je jouasse un père, et au moment de mettre au jour leur audace, le courage leur manquait. Ils avaient peur du public. (( S'ils allaient ne plus vous reconnaître dans la salle?... » me disaient-ils avec effroi. « Eh ! mais, leur répondais-je, c'est précisément là la situation. — Oui, sans doute, répondaient-ils, mais il y a quelque chose qui vaut encore mieux nue notre rôle, c'est Laferrière, et il ne faut pas le masquer ! »

Et voilà comment, au théâtre, comme ailleurs, l'art doit céder presque toujours aux petites considérations propres à assurer le succès.

Je pris un terme moyen entre les convenances et la vérité, et je sauvai la situation sans me satisfaire moi-même entièrement.

La pièce n'en eut pas moins un succès de très longue durée, et je recueillis une bonne part des bravos. Bignon jouait avec moi dans cet ouvrage; je crois que ce fat même son dernier rôle. 11 mourut peu de temps après, dans la force de l'âge et du talent, d'une hydropisie foudroyante. S'il eût vécu, il fût devenu l'un des meilleurs artistes de ce temps-ci.

Il était convenu qu'avant l'expiration de mon engagement au théâtre de la Gaîté, je reprendrais le rôle de Saint-Mégrin dans Henri III et sa cour.

On me prévint tout à coup que Frederick Lemaître était engagé pour cette reprise, et qu'il devait interpréter le rôle du duc de Guise.

J'avoue que je n'avais plus depuis long-

temps l'intrépidité des novices, et que la menace de ce voisinage ne laissa pas de m'effrayer beaucoup. Plus j'admirais Frederick, plus je redoutais une comparaison qui pouvait être pénible à mon amour-propre. De son côté, le grand artiste me rendait une sorte d'hommage en sortant un peu de ses habitudes; il répéta avec beaucoup de soin, se préoccupa de son costume et de son armure, s'enferma quelquefois dans sa loge, pendant les répétitions, pour revêtir sa cuirasse, et portait une attention soutenue à la façon dont il ôterait et remettrait son casque.

Mais il avait des idées à lui quant à la mise en scène, et, par exemple, à la grande scène du défi, je m'aperçus que M. de Guise trouvait bon de remonter la scène, et de laisser Saint-Mégrin lui parler dans le dos. Je patientai pendant quelques jours, et lorsque je fus assuré que ce jeu de scène était, de la part de Frederick, une résolution préconçue, au moment où à la répétition suivante, nous arrivâmes à cette scène, et dès qu'il tourna le dos pour remonter, je m'arrêtai court.

Frederick étonné me dit :

— Eh bien, pourquoi ne continuez-vous pas?

— J'attends, lui dis-je, que vous soyez revenu à votre place.

Frederick me regarda, comprit que, de mon côté, mon parti était irrévocablement pris, et renonça à sa petite promenade.

Ainsi que je l'ai dit, j'étais ému de cette reprise, et je l'attendais avec anxiété.

Je n'oublierai de ma vie mon entrée en scène. Je fus pendant quelques secondes en proie à un éblouissement tel qu'il me sembla que je marchais dans les ténèbres d'une nuit profonde et glacée.

Frederick, ce soir-là, eut dans la scène du défi un geste, une pantomime du plus grand effet; il semblait inviter tous les mignons d'Henri III à lui jeter leur gant, se promettant de répondre à tous.

Enthousiasmé moi-même par la beauté de cette inspiration, je courus pendant l'entr'acte à la loge du maître, et lui témoignai avec entraînement toute mon admiration.

— Ah ! VOUS avez remarqué cela? Mais c'est un vieux cliché de Ravenswood, dans la scène du collier.

J'avoue que je me retirai un peu déconfit.

Ce trait de génie n'était plus qu'une réminiscence.

La première représentation de la reprise dJ Henri III fut splendide.

Mon entrée en scène eut un plein succès; celle de M. de Guise fut moins heureuse.

A quoi cela tint-il ?

Affaire de costume tout simplement.

Chaque soir, à la tin du drame, le public rappelait chaleureusement.

La porte du décor par laquelle le duc et la duchesse de Guise, ainsi que Saint-Mégrin, entraient, était trop petite pour pouvoir leur permettre de se présenter tous les trois de front : il avait été convenu que Frederick entrerait avec M'"^ Naptal-Arnaut et que je les suivrais.

Frederick avait pour habitude de se débarrasser de son pourpoint et de sa trousse, et déjouer sa dernière. scène enveloppé dans

une grande robe de chambre de velours noir, retenue à la taille par une torsade.

De là un certain retard dans notre apparition.

Le public, un beau jour, perdit patience et les sifflets se mêlèrent aux rappels de messieurs les claqueurs.

Agacée de tout le tapage, M"^° Arnaut, dés qu'elle aperçut Frederick, dit assez haut pour qu'il l'entendît :

— Est-ce qu'il faudra toujours attendre le vieux ?

Or, il est bon que le lecteur sache que, déjà à cette époque, Frederick se disait mon cadet de cinq ou six ans.

Frederick, avec un de ces gestes que lui seul possédait, s'approche de M"^^ Arnaut, puis, relevant jusqu'à la ceinture sa robe de velours, il lui dit avec une majesté des plus comiques :

— Madame, je vous remercie !

Et aussitôt il regagna sa loge et s'y enferma. Nous fûmes forcés de reparaître sans lui.

Le public ne redemanda pas M. de Guise.

Mais !M"^^ Arnaut, qui avait compris la dureté de son mot malencontreux, dès que le rideau fut baissé, accourut toute repentante frapper à la loge de Frederick pour solliciter son pardon.

Le grand artiste, aussi charmant qu'il savait l'être quand il voulait, embrassa la coupable et lui dit :

— Que ne pardonne-t-on pas à une femme /... Surtout quand elle est jolie comme vous Têtes.

Le lendemain Frederick ne se fit plus attendre.

D'UN JEUXE PREMIER.

'Jo

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