‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 26 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

A l'Opéra. — Une grande dame. — Une aventure de jeune premier.

Un soir à l'Opéra, à une représentation de Guillaume-Tell où Duprez chantait Arnold, mes yeux qui s'égaraient dans la salle, s'arrêtèrent sur un visage élégant, d'une coupe fine, et encore fort jeune, qu'encadraient de magnifiques cheveux noirs.

Je n'eus pas de peine, malgré les dix années qui s'étaient écoulées entre nous deux, à reconnaître la princesse S., dont il a été

oti

question dans le deuxième volume de mes Mémoires.

La loge qu'elle occupait ne désemplissait pas pendant les entr'actes. Presque toute l'ambassade russe y parut.

J'avoue que je ne prêtai plus qu'une attention distraite au chef-d'œuvre de Rossini. Un désir insensé, fiévreux, et, je dois le dire, parfaitement ridicule, s'était emparé de moi; je voulus monter à cette loge, y entrer, aller à cette femme, et lui adresser à haute voix et devant tous, cette question extravagante :

— Pourciuoi m'avez-vous fui dès le lendemain de ce jour où je devais la liberté à j\I. R...? Il fallait bien plutôt me quitter le lendemain de cette nuit où vous me déguisâtes en Bulgare....

Car c'était la vérité. Cette nuit où apparut, gai comme un ours qui aurait bu du vin doux, le Hun qu'elle appelait son mari, cette nuit avait été la dernière; ce souper avait été le souper des Girondins de nos amours, et son baiser matinal avait été le baiser d'adieu.

Je n'écris pas ici les élégies de mon cœur.

Peu importe au lecteur de savoir combien de temps ou à quel degré j'eus la fièvre, cette abominable fièvre qui suit l'abandon sans motif, l'abandon sans prétexte, l'abandon brusque, silencieux, inexplicable, l'abandon qui succède à l'amour comme une nuit soudaine qui succéderait au matin.

La question que je voulus adresser, ce soir-là, à la princesse, je me l'étais faite inutilement à moi-même, pendant des nuits et des années entières

Et ce soir-là, j'étais pris du désir fou d'obtenir, enfin, sa réponse.

Je la regardai fixement et longtemps.

J'amoncelais mes souvenirs pour en extraire du courage.

Elle était sur le devant de la loge, parlant et souriant par dessus ses épaules nues, aux personnes de son entourage. Ses yeux qui regardaient tout le monde sans paraître distinguer personne, passèrent vingt fois sur les miens sans même en refléter les éclairs; un instant, elle eut un petit rire sec et argentin que je reconnus. Les dix années l'avaient à peine effleurée. Tout au plus sem-

blait-elle avoir ajouté à sa beauté les charmes plus visibles que donne aux femmes l'embonpoint de la trentième année.

Au dernier entr'acte, je me dis : Allons ! et je quittai ma place.

Je franchis rapidement l'escalier qui me séparait des loges du foyer, et je m'arrêtai devant la porte de la sienne. Je repris un instant haleine. Le cœur me battait à se rompre.

Je fis un signe à l'ouvreuse, à qui je dis quelques mots en lui jetant mon nom.

Elle entra....

Je ne saurais dire si elle resta deux secondes ou deux siècles.

La porte était entr'ouverte.

Enfin, j'entendis une voix fraîche, une voix connue, dire en un petit français tortillé à la russe :

— Oui, mais oui, qu'il entre : je serai donc fort heureuse de le voir.

Mon courage tomba comme un ballon crevé !

J'entrai.

Elle me tendit la main, et j'y appuyai mes

lèvres ; et en fait de question, voici textuellement celle que je lui dis :

— Madame, lui demandai-je en balbutiant, vous êtes-vous toujours bien portée, depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir ?

Elle se prit à rire comme une folle.

— Dix ans de santé sans interruption, me dit-elle, ce serait beaucoup donc ! J'ai bien eu quelquefois la migraine.

Je sentis l'abrutissement me gagner comme une paralysie qui monte des pieds au cerveau ; mais la princesse vint à mon secours et m'adressa mille questions sur le théâtre, sur mes succès, sur les pièces nouvelles de Paris.

— A propos, me dit elle tout-à-coup, je ne sais où j'ai lu une petite comédie qui m'a paru très vraie et très simple. J'en voudrais bien connaître l'auteur. Il s'agit d'un homme et d'une femme de conditions différentes : un caprice les réunit. Us sont heureux comme deux enfants qui volent des pommes vertes; puis, tout d'un coup, la femme disparaît en laissant à son amoureux ce mot qui n'est

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