‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 25 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

« Antony » à Saint- Quentin. — La princesse de Belgiojoso. — Le baron Capelle.

Avant de rentrer à Paris, je devais donner denx ou trois représentations à Saint-Quentin.

On m'avait denaandé Antony.

Pour jouer cette pièce, il me fallait de toute nécessité l'autorisation préfectorale.

Je me rends à Laon et je demande audience au préfet, M. de Beaumont-Vassy.

Le fonctionnaire se rappellerait-il le comédien ^..

J'avais eu l'honneur de le voir et de lui être présenté à l'un des soirs de M. Emile de Girardin, où Dumas m'avait amené; mais, depuis^ tant d'hommes et tant de choses avaient passé !

Enfin, je m'en rapportai à ma bonne étoile.

Je fus introduit par un vieil huissier, très poli, mais qui ne se rendait pas bien compte de l'empressement que le préfet mettait à recevoir un artiste dramatique.

Il avait lu ma carte.

M. de Beaumont-Vassy m'accueillit en Parisien dépaysé ! Laon était si loin des boulevards, et surtout des salons de la grande Delphine, où, causeur brillant, il dépensait, dans un soir, plus d'esprit que n'en dépensaient dans un mois les plus spirituels.

Nous en vînmes, enfin, au but de ma visite.

— Jouer Antonij ? fit-il. Ah ! diable ! diable ! Ce n'est pas une mince affaire.

— Je le sais bien: aussi, est-ce pour cela que j'ai voulu m'adresser à Dieu et non à ses saints.

— J ai bien peur pour vous que les saints ici ne forcent la main de Dieu.

— Cependant^ vous êtes omnipotent !

— Omnipotent ! Gomme vous y allez ! je vois que vous ne connaissez pas la province et encore moins Laon. Réfléchissez donc ! Elle me résistait, je Vai assassinée. Pas moyen de sortir de là.

— Je vois, Monsieur le Préfet, que malgré tout votre bon vouloir, je dois renoncer à jouer Antony?

— C'est le plus sage. Cependant, si vous y tenez, je vais en référer au ministre, et d'après ses instructions, nous agirons.

— Mais dans combien de temps aurezvous sa réponse ?

— Oh ! pas avant une dizaine de jours.

— Dans ce cas, n'écrivez pas : la réponse du ministre serait-elle favorable qu'elle me serait encore onéreuse.

J'allais me retirer, lorsque M. de Beaumont-Vassy, me tendant la main, me dit :

— Mais vous ne pouvez pas repartir pour Saint-Quentin comme cela... vous me restez ù dîner.

Je ne crus pas pouvoir décliner cette gracieuse invitation, et, après le dîner, devant les quelques hommes d'esprit que M. de Beaumont-Vassy était parvenu à rassembler dans son salon, je récitai la plus belle scène du 4^ acte du rôle de Georges dans V Honneur et V Argent.

Plus tard, je revis l'auteur des Mémoires de mon temps, M. de Beaumont-Vassy, à l'enterrement de Félicien Mallefille, dont il était l'ami; puis je le perdis complètement de vue.

Bien avant sa mort, on avait oublié depuis longtemps qu'il avait été préfet, pour ne voir en lui que l'écrivain humoristique dont Alfred de Musset, qui avait beaucoup connu de Beaumont-Vassy chez la princesse Belgiojoso disait :

— Beaumont-Vassy ?... C'est un Saint- Evremont amusant.

Cette princesse Belgiojoso avait le visage d'un ovale remarquable par la pureté de ses lignes, mais d'une pâleur étrange, qui lui donnait, le soir surtout, l'apparence d'une belle morte qui marchait.

Le prince Belgiojoso . ^lilanais d'origine, portait de son côté, une fort belle tête sur de larges épaules, et grâce à sa robuste nature, pouvait supporter, sans inconvénient, tous les excès, comme il pouvait supporter tous les abus.

Ce couple, très riche et aussi très élégant, avait nécessairement un salon fort recherché, où les illustrations féminines du monde d'alors et les célébrités de la politique, des lettres et des arts, se confondaient.

Or, parmi les habitués de ce salon, se faisait surtout remarquer Alfred de ^lusset, Alfred de ^lusset, nerveux, délicat, qui ne pouvait, au contraire du prince Belgiojoso, se livrer au moindre excès sans mettre sa santé en péril, et qui, néanmoins, se croyait obligé d'imiter ce brillant modèle.

On sait ce qu'il advint.

L'imagination et le talent du poète s'éteignirent peu à peu ; puis, l'abrutissement survint, et l'absinthe , cette înusc verte, comme on l'a nommée, acheva l'œuvre de destruction ; le moment fut vite venu où la

mort n'eut pas même à se baisser pour emporter le grand poète.

Le prince Belgiojoso disparut de Paris à la suite d'une histoire d'enlèvement qui fit un bruit énorme.

La princesse, elle, était retournée en Italie, quelque temps après les événements de 1848 et 1849, auxquels elle avait pris une large part. On ne la retrouve plus tard qu'en Orient, dont elle décrit les mœurs.

A la même époque, dans la même société, brillait la comtesse Samoyloff, que j'avais eu l'honneur de connaître à Saint-Pétersbourg.

La comtesse Samoyloff n'avait pas, comme la princesse Belgiojoso, une taille élancée, le teint mat, et le type florentin du moyenâge. C'était une de ces beautés dont on conserve malgré tout le souvenir : son visage, encadré de magnifiques cheveux noirs qui lui faisaient comme une crinière léonine, présentait, dans toute sa pureté, le type saisissant de la race mongole primitive. Lorsqu'une fois on l'avait rencontrée, il était impossible de ne pas se la rappeler longtemps et souvent.

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La comtesse Samoyloff, dont le salon était le rendez-vous des artistes les plus distingués dans tous les genres, avait épousé, en secondes noces, le comte Charles de Mornay, cet adorateur de M''^ Mars, dont j'ai parlé à propos du bouquet de Valérie.

Le comte A. de Mornay, une fois marié, était devenu ministre plénipotentiaire de France à Stockholm.

Marié, il voulut avoir sa femme auprès de lui, à Stockholm, mais celle-ci, préférant la France à la Suède, jugea bon d'y rester ; de cette divergence de volonté vint une rupture, de telle sorte que les deux époux recouvrèrent une liberté qu'ils n'auraient jamais dû aliéner peut-être.

C'est dans l'un ou l'autre de ces deux salons que je vis, pour la première fois, le baron Capelle.

Le baron Capelle, ancien préfet de l'empire et ancien chevalier d'honneur de la princesse Pauline Bonaparte, avait, dans sa jeunesse, à côté de ces trois personnages qui devaient s'illustrer sur des scènes bien différentes : le maréchal Gouvion Saint-Cvr, le

général Lambert et Baptiste Cadet, de la Comédie-Française, rempli très convenablement un rôle dans Jocrisse, chef de brigands.

Ses succès^auraient dû le fixer irrésistiblement sur les planches d un théâtre.

11 n'en fut rien.

Son ambition avait entrevu des horizons plus vastes.

Très charmant de sa personne, très lettré et doué du grand art de savoir faire, le baron Capelle rêva toutes les faveurs, et toutes les faveurs vinrent à lui.

La Restauration après l'Empire se l'attacha.

Il signa, en qualité de ministre des travaux publics, les fameuses Ordonnances de juillet.

Cette dernière signature lui valut une condamnation à mort.

A propos de sa condamnation, il fut dit de lui :

« Ce pauvre Capelle ! Comiquement, il a commencé ; tragiquement, il va finir ! »

On sait, du reste, que la sentence ne fat pas mise à exécution.

^lais j'en viens à Tanecdote que je me proposais de raconter en me rappelant qu'il avait été l'un des habitués de l'un des deux salons dont je viens de parler.

Le baron Capelle, en qualité de chevalier d'honneur, accompagnait chaque année, à Dieppe, M'"^ la duchesse de Berry, qui allait y prendre régulièrement les bains de mer.

Pendant la saison, la duchesse faisait venir, non moins régulièrement, les comédiens du Gymnase, alors Théâtre de Madame, dirigé par "M. Delestre-Poirson.

Gontier, Paul, Allan, Perlet, Ferville, Bernard-Léon, Legrand, Klein, desservaient le répertoire de Scribe, en compagnie de MM"'^'^ Léontine Fay. Jenny Vertpré, Dépréaux. Dupuis, Allan, Déjazet, Grevedon, Julienne et Adeline Corniquet, cette dernière beaucoup plus citée pour sa beauté que pour son talent.

Or, le baron Capelle faisait pour Adeline Corniquet les folies les plus compromettantes, folies telles qu'un jour, il advin^ que...

Ceci demande a être minutieusement raconté.

Le vent de mer avait causé à la jolie actrice des douleurs de dents intolérables, telles qu'une extraction immédiate fut jugée, non seulement nécessaire, mais indispensable.

On se rend chez le dentiste.

Là, avec une opiniâtreté que le baron combat de toute son éloquence, la malade refuse sa tête ; — elle la refuse obstinément.

Las de lutter, le baron s'arrête à un moyen extrême.

— Ma chère Adeline, lui dit-il, vous redoutez une souffrance imaginaire et je vais vous le prouver. Mes trente-deux dents, vous le voyez, sont au grand complet et parfaitement saines.... Eh bien! si monsieur m'en arrachait une... Seriez-vous après cela convaincue du peu d'importance de l'opération et... vous laisseriez-vous arracher votre dent?

— Je le crois.

Le baron se place résolument sur le siège à la place qu'occupait la patiente; le den-

liste prend sa clé, et, choisissant la plus belle dent du dévoué baron, la fait sauter sans douleur.

— Vous le voyez, mignonne, reprend le Baron quelque peu ému, c'est moins que rien; maintenant, à votre tour.

La belle Adeline eut l'air de céder ; mais bientôt, d'un ton dégagé :

— ■ Eh bien, c'est singulier, dit-elle, voilà que je ne souffre plus.

— Mais la souffrance reviendra.

— Vous le croyez? Moi, je ne le crois pas.

— Mais, Adeline, cette dent arrachée témoigne de votre engagement.

— Oui, sans doute, je me suis engagée attendant mon courage du vôtre, mais, vous avez pâli.

— Eh 1 s'écria le baron, arrivé au paroxysme de la colère, où j'ai pûli, vous, vous auriez beuglé !

Et le baron CapcUe sortit furieux, laissant la belle Corniquet chez le dentiste.

Cette malencontreuse dent fut le dernier des sacrifices de ce pauvre baron.

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