‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 28 sur 44 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Une représentation à Feydeau. — Choron.

Mon passage dans la basoche fut (j'y reviens encore) signalé par l'aventure assez grave que voici.

La représentation de retraite de Huet, un chanteur en renom, devait avoir lieu sur le théâtre Feydeau , l'Opéra - Comique aujourd'hui.

L'affiche promettait : Talma , Firmin , Mars, Leverd, Martin, Elleviou, Grandval, Chenard, et je crois, madame Saint Aubin.

Paris alors n'était pas blasé par ces sortes

de représentations dont on a abusé, et Paris était en émoi.

Notre premier clerc faisait fièrement chatoyer à nos yeux un billet de parterre qui lui avait coûté (c dix francs, » et ses airs de paon satisfait titillaient fortement l'émulation des autres clercs. Ce billet de parterre ne sortait de la tête d'aucun d eux.

A l'heure du déjeuner, on tint conseil derrière le poêle, le poêle de l'étude Chaulin. C'est là que se tenaient les assemblées délibérantes, et qu'on promulguait toutes les mesures révolutionnaires.

Après les débats orageux auxquels ma position hiérarchique ne me permettait pas d'assister, il fut décidé qu'on ne se laisserait pas vaincre pas J/o/is?eu7' le Principal et que toute l'étude, toute, assisterait à la représentation de Feydeau.

Cette résolution énergique fut appuyée d'une autre résolution non moins téméraire.

Les tribuns de la bande s'élevant au-dessus de toutes les considérations vulgaires et rompant vigoureusement avec toutes les antiques lois sociales, tirent voter à l'unani-

mité qu'on fabriquerait de faux billets de spectacle. C'est en général , par de semblables mesures, que les nations en révolte se sauvent ou se perdent. Dans tout cela je ne fus pas consulté, mais je fis les courses.

On me chargea de l'emplette du carton et du papier bleu, qui devaient se transformer en billet de bureau.

La fraude était enfantine, comme on le voit : c'est pour cela qu'elle réussit parfaitement.

Messieurs les clercs assistèrent tous à la représentation, et, le lendemain, ce furent des récits interminables de cette magnifique soirée que tous avaient vue, tous, excepté moi, honnête criminel, ayant eu le mal, sans en avoir eu bénéfice.

A quelques jours delà, une somme de deux cents francs manqua dans la caisse du premier clerc.

Grand émoi !.... Quel est le coupable ?

Je venais d'acheter une guitare à crédit, comptant la payer sur mes petites économies.

J'avais terminé cette grosse affaire , le matin, en venant à l'étude, et j'avais natu-

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rellemeiit suspendu l'instrument dans le petit cabinet où l'on entreposait les chapeaux et les manteaux.

Je ne m'aperçus pas qu'au moment de la découverte du vol, tous les regards s'étaient portés sur ma malheureuse guitare.

J'allais quitter l'étude pour dîner, lorsque l'on m'intima l'ordre de ne pas sortir, et, après un court instant, on me fit entrer dans le cabinet de M. Chaulin.

Là, je me trouvai inopinément devant Choron, ma mère et la fameuse guitare, pièce de conviction.

Ma mère , pâle et interdite, gardait un profond silence. Choron dirigeait plutôt sur M. Chaulin que sur moi ses regards, où se peignait une sourde impatience; il trépignait sur place selon son habitude, lorsqu'il avait envie de casser quelque chose.

— Deux cents francs ont été pris à mon maître clerc, me dit INI. Chaulin, et vous avez acheté une guitare : or, vous ne gagnez que vingt-cinq francs par mois ! !....

— ]\Iais, monsieur, jo l'ai achetée à crédit, répondis-je aussitôt, et dans le but de ne pas

perdre tout-à-fait le goût de la musique, qu'a bien voulu m'inculquer mon cher maître que voici !

— A crédit, s écrie Choron, à crédit, vous l'entendez ! Et tu peux le prouver^ n'est-ce pas ?

— On n'a qu'à envoyer sur-le-champ s'en informer. Voici l'adresse du marchand.

Et pendant que je tirais la facture de ma poche, Choron se leva; et je crus que dans son premier mouvement, il allait tomber à coups de poings sur le notaire.

— Vous l'entendez, m'sieu Chaulin ! Ah ! vous avez cru, m'sieu Chaulin, que mes élèves pouvaient être capables d une mauvaise action ! Ah ! m'sieu Chaulin, m'sieu Chaulin, je vous en fais mon compliment !

Et Choron arpentait le cabinet du notaire avec des gestes qui m'eussent fait rire en toute autre occasion.

— Cependant, reprit M. Chaulin avec un commencement d'indécision, je ne vois personne parmi mes clercs qu'il me soit possible de soupçonner.

— Et vous préférez accuser un do mes

élèves, parce qu'il a conservé le goût de la musique, et parce qu'il a acheté une guitare? Une guitare chez un notaire ! C'est étrange, en effet ! La guitare de Laferrière est déplacée chez vous, déplacée, m'sieu Chaulin !

La justice arrivait à son heure.

On m'interrogea, j'en avais trop dit pour me taire, et je racontai toute l'affaire des billets.

L'induction était facile. L'inventeur des faux billets pouvait, devait être Vamateur des deux cents francs. Je fus donc en cinq minutes soupçonné, accusé, interrogé et absous.

A l'exception du premier clerc et de moi, tout le personnel de l'étude fut renouvelé : mais Choron, dont la susceptibilité s'était émue de cette scène, ne voulut pas que je restasse dans une maison, où l'on avait eu la mauvaise pensée de suspecter mon honnêteté. Et je partis... avec ma guitai'e.

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