CHAPITRE VIII
L'auteur et l'interprète.
Au théâtre, les rapports qui semblent devoir donner le plus de satisfaction intime^ sont ceux qui existent entre l'auteur et son interprète.
Avant le lever du rideau sur l'ouvrage, pendant les répétitions, on croit que l'auteur comprend combien il lui est important d'établir, entre son comédien et lui, l'initiation, d'où résultera plus tard la solidarité dans le triomphe, fût-ce même dans la défaite.
Mais le comédien est bien loin de recueil-
lir, pendant ses études, le bénéfice moral d'un accord parfait avec son auteur. Tandis que, debout devant cette rampe éteinte, à l'incertaine clarté d'un réverbère accroché à un poteau, il oublie, par. la force de son imagination, ces étranges accessoires, et prépare consciencieusement, ligne à ligne, les effets de son rôle, y mettant tout ce que son expérience, son talent lui permettent de lucidité, l'auteur, qui est là, à quatre pas, assis sur l'avant-scène, voit, sans doute, avec bonheur, le jour se faire dans son œuvre, les situations s'élargir par le mouvement de la mise en scène ; et sans doute aussi il suit avec sollicitude, avec amitié, son artiste, cherchant toutes les combinaisons indiquées par la tradition ou par la puissance de la spontanéité ?
Il n'en est rien !
L'auteur, ù chaque mot, à chaque ligne, se discute lui-même, voit autre chose que ce qu'il a fait; et comme il ne peut, en fin de compte, proposer un changement par minute, tout ce que dit le comédien lui semble incomplet, sans couleur et sans vérité.
Les répétitions se suivent ainsi, sous l'impression d'un secret désaccord, alors même que, soit dans la marche générale de l'ouvrage, soit dans ses détails importants, la science de l'artiste a fait admettre des changements utiles et sauveurs.
Arrive la reJDrésentation. A ce moment, une transformation, toute d'accident, se fait dans la tenue de l'auteur; il a perdu cet esprit discuteur; il n'a plus de vouloir, il n'a plus d'initiative : c'est une existence livrée à la merci de la générosité et du talent, et comme il redoute tout le monde ! Quant à son interprète, il lui dit peu de mots, mais il l'interroge du regard pour bien s'assurer si ce timonier tiendra d'une main ferme la barre du gouvernail.
Là est l'instant d'un bonheur profond pour le comédien ; il ne lui est pas permis d'en douter : son art, au degré où il peut l'élever, va jeter sur un homme et sur un ouvrage le double rayon de la célébrité !
La toile se lève ; la pièce commence, les situations s'engagent, les artistes sont lancés, les « effets » ont leur retentissement dans
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toute la salle... Où est donc l'auteur? Retiré dans quelque coin, ou marchant tout agité entre deux toiles de fond, comme le prévenu qui redoute l'arrêt, comme le joueur qui attend le mot du sort, il compte, le cœur palpitant, les lourdes secondes de l'incertitude Enfin, la bonne brise des bravos
et des applaudissements arrive à ses oreilles; peu à peu, il sort de ce néant où l'avait placé la peur.
Il se montre alors; il a des mots plus protecteurs qu'amis, plus encourageants qu'approbatifs, et quand le succès est proclamé, il ne s'écrie pas, dans la loyauté de sa conscience : A'^ous y étions tous ! mais, dans sa vanité implacable, il se dit : J'y étais !
Sa visite dans la loge de son interprète, après la réussite, amène cette phrase toute faite, qui, littéralement traduite, veut dire :
(( Vous devez être content ; ma pièce vous vaut une belle soirée. »
Quant au comédien qui, bien autrement que l'auteur, connaît son public, il sait ce que, dans cette soirée, ce public plus juste
lui a réservé dans le partage de ses libéralités enthousiastes.
Je viens de dire la réussite ; et si je parlais d'une chute !
La pièce tombée, il n'y a pas à adoucir les mots, c'est l'acteur qui Va tuée, de telle sorte que sous tous les aspects de sa situation, il n'y a, pour le comédien, qu'isolement et ingratitude.
J'ai heureusement, dans mes souvenirs, de larges et bien douces compensations; tous les auteurs ne se ressemblent pas.
Un ami me racontait que Casimir Delavigne l'avaitreçu, un matin, dans sa salle de billard.
— Excusez-moi de ne pouvoir vous garder plus longtemps. Un sociétaire du Théâtre- Français est de l'autre côté ; je lui fais travailler son rôle de Louis XI ; je ne le quitte pas d'un vers, car s'il tombe, je tombe, et si je réussis, nous triomphons tous deux !
Hélas ! Je parle d'autrefois!.... Et les comédiens qui, comme moi, ont connu cet autrefois, se consolent, avec le souvenir du passé, des tristesses du présent !