CHAPITRE XII
Le a médium \^ Dunglas Home. — Cagliostro.
11 m'était donné de voir bien des choses, pendant ma carrière d artiste ; mais de toutes les surprises concevables, celle que mon esprit n'aurait jamais prévue, c'est de me trouver en présence de révocation des âmes, et d'être amené, par les expériences les plus inouïes, à croire à la sincérité de Cagliostro.
Cagliostro évoquait des Ames, produisait des apparitions : à la distance de plus de cent lieues il mettait, spontanément, en présence deux personnes, dont l'une, con-
sultée sur ce qu'elle faisait à telle heure, tel jour, répondait :
— J'ai été saisie d'un invincible sommeil, j'ai dormi !
Et c'est pendant le sommeil que la transfiguration du dormeur apparaissait à cent lieues de là.
Ces merveilles, dont la cause restera toujours inexplicable malgré toutes les théories, Cagliostro mort, ont été ridiculisées et regardées comme des contes d'imposteurs.
Plus de cinquante ans s'écoulent ; l'étude des lois physiques a grandi ; les phénomènes de la nature ont été observés de plus près et expliqués avec plus de certitude : désormais, de pareils phénomènes paraissent impossibles, et voilà que je reçois une invitation pour assister à une soirée de ce genre !
Je ne voyais qu'une belle réunion, lorsque mes regards s'arrêtèrent sur un jeune homme blond à la taille élancée, délicat et maigre, et dont la physionomie pensive, les regards voilés accusaient une de ces natures vouées, par leur organisation exceptionnelle, à une influence cabalistique.
Je m'aperçus bientôt que ce jeune homme était l'objet de l'attention de tout le monde et qu'il n'en paraissait ni étonné, ni fatigué.
On apporta, au milieu du salon, une petite table ; devant cette table vint s'asseoir une jeune personne d'environ dix-huit ans, affectée, disait-on, de surdité ; à ses côtés se placèrent deux messieurs, chacun d'eux muni d'un crayon et de papier : l'un allait écrire les questions qu'il ferait à la jeune fille ; l'autre écrirait les réponses.
Le silence se fit. Le jeune homme blond, qui n'était autre que Home^ sur lequel tout Paris racontait des merveilles, s'approcha de la table.
— Mademoiselle, demanda-t-il, qui voulez-vous évoquer V
— L'âme de saint Louis, par l'intermédiaire de ma sœur, morte il y a huit ans.
— Au nom du Dieu tout-puissant, âme de saint Louis, voulez-vous apparaître?..
— Me voilà, et j'écoute, répondit la jeune fille, en changeant toute l'expression de sa physionomie.
— Pouvez-vous, reprit le questionneur,
faire venir telle âme que l'on vous désignera ?
— Parlez I
Malgré l'étrange sentiment de résistance que j'éprouvais, je ne pus m'empêcher de laisser aller ma curiosité, et je demandai l'âme de Gastaing. A ce nom tous les regards se tournèrent de mon côté ; les yeux de Home se fixèrent sur moi avec une certaine contrainte qui me fit secrètement regretter l'étrangeté de ma demande.
Ce qui m'avait déterminé à demander au médecin l'évocation de Gastaing, c'est que je me rappelais, qu'étant mêlé avec la foule qui stationnait sur les marches du grand escalier du Palais de Justice, le jour de son exécution, j'attendais avec anxiété que l'horloge vînt à sonner quatre heures : c'était, à cette époque, l'heure consacrée pour les exécutions en place de Grève.
Je n'oublierai de ma vie l'émotion que je ressentis, lorsque je vis Gastaing sortir de la Gonciergerie, soutenu par son confesseur, l'abbé Montes, et monter dans la fatale charrette. La foule, comme lorsqu'elle attend un
lOi SOUVENIRS
grand spectacle, laissa échapper une exclamation dont le retentissement alla fouetter le visage de Gastaing et le colora subitement.
Un carrick bleu à plusieurs petits collets jeté sur ses épaules, une chemise d'une blancheur éclatante à petits jabots plissés dont le col avait été enlevé par les ciseaux du bourreau, tout cela est encore présent dans mon souvenir.
Le procès de Gastaing eut un trop grand retentissement pour que je parle plus longuement de ce médecin empoisonneur, qui, jeune encore, fit disparaître par le poison les deux frères Ballet, deux amis de collège, pour jouir d'une fortune qu'ils avaient eu l'imprudence de lui léguer par testament.
A ce nom de Gastaing, le visage de la jeune fille se décomposa et s'impreignit d'une vive souffrance : plus de trois minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles elle semblait livrée à une visible angoisse ; enfin, avec une sorte d'accablement, elle jeta le mot :
— Castaing!
— Est-il là? dit le questionneur à la jeune tille.
— Oui.
C'est la jeune fille qui répondait.
— Souffrez-vous?
— Beaucoup !
— D'où venez-vous?
— Mon âme est errante.
— Quelle est votre souffrance ?
— Atroce !! Je sens mon âme sans cesse attirée par un poids de plomb vers la putréfaction de mon corps.
— Voyez-vous vos victimes?
— Oui!... Elles ajoutent à ma souffrance; elles m'irritent contre moi-même par la miséricorde qu'elles me montrent.
— Souffrirez-vous longtemps encore?
— Bien longtemps.
— Voudriez-vous renaître ?
— Oui.
— Sous quelle forme?
— Sous la môme que j'avais sur la terre, avec les mômes instincts, pour m 'efforcer de les dompter.