‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 33 sur 44 · SG SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SG SOUVENIRS

la visite d'Alceste, lequel fuyant Céliméne cherchait précisément un endroit écarté.

— c( .... Où d'être homme d'honneur il eût la liberté ! »

— Homme d'honneur et autre chose, vous allez voir. L'endroit écarté fut la chambre ù coucher de la darne, où celle-ci l'entraîna pour échapper aux oreilles indiscrètes et avoir toute facilité de vomir les trente-six mille horreurs sur Céliméne. Ce discours exaspère Alceste, qui, la tête perdue, ne rêve plus que vengeance et médite les plus terribles coups. Ah ! quand je pense à celui qu'il essaya de porter, j'en frémis encore ! Sachez que, subitement pris d'un accès de fièvre chaude, au lieu de se jeter par la fenêtre, le malheureux se jette sur Arsinoé, qui trébuche, tombe sur le bord de son lit et juge à propos de s'évanouir. L'autre n'obéit plus qu'à la dernière frénésie et veut pousser sa vengeance, lorsque tout à coup....

— Arsinoè revient ù elle ?

— Ah bien î oui, si ce n'était que cela !... Non, mais Alceste sent ses pieds glisser en

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arriére, ses jambes suivre ses pieds, son corps suivre ses jambes, et voilà notre homme aplati sur le parquet ! C'est alors, seulement, qu'Arsinoé rouvre les yeux, curieuse de connaître la cause de l'accident.

— Eh bien ! qu'était-il arrivé ?

— Ah ! mes enfants ! La chambre d'une prude ! Le voyez-vous d'ici, ce septième cercle de l'enfer?... Voyez -vous cette chambre ? Et puis, le parquet ! Un parquet soigneusement ciré tous les matins, avec de petits ronds pour les pieds devant les sièges, et une simple descente de lit devant la couche majestueuse! Comprenez-vous?

— Mais pas du tout !

— Alceste, non plus, n'y comprit absolument rien, et fut si consterné de son aventure, qu'il décampa comme un voleur sans demander d'explication ! « Cependant, se dit-il, quelques jours après, il est impossible que je reste ainsi sous le poids d'une pareille énormité. Allons nous jeter aux pieds d'Arsinoé ! » Il y court et ne rencontre que les deux suivantes, qui, d'un air accablé, lui disent : (( Ah ! seigneur Alceste, madame

est sortie prendre un peu Tair, Elle est bien malade. Nous la croyons même un peu folle. Hier matin, elle a donné des signes de démence ! — Juste ciel, dit Alceste, qu'a-t-elle donc fait? — ^lonsieur, elle a demandé des clous avec un marteau, et elle a cloué sur le parquet sa descente de lit ! »

A ce trait, la lumière se fit, et nous éclatâmes de rire.

Mais Esther poursuivant d'un ton digne :

« Ceci vous démontre, mes amis, qu'on ne saurait prendre trop de précautions en amour : je vous invite donc à manger ! »

Nous lui obéîmes, en lui jetant à la tête toutes les miettes du dessert.

A ce moment, les pendules sonnèrent quatre heures.

Esther se leva.

— Vous savez, mon cher, me dit-elle, qu a votre réveil nous partirons ensemble. Les convenances le veulent. Je dois ce sacrifice à l'amitié, ainsi qu'à un vieil imbécile (jui se dit mon amant et qui ne se sent reverdir un peu que quand je le trompe ! Soyons bonne fille ! FA maintenant, mes en-

fants, ma chambre est voisine de la vôtre ; si vous avez peur, appelez-moi.

J'avais un ami qui était, en même temps, mon cousin. Oreste l'eût appelé Pylade; Desgrieux, Tiberge ; et Télémaque, Mentor.

Il était le meilleur et le plus insupportable des hommes. Il avait si bien l'art d'enlaidir la raison qu'il me faisait adorer mes folies. Seulement, il finissait toujours par les découvrir, et, alors, c'étaient des débats sans fin : il apportait les livres de comptes, les mémoires : il s'asseyait, il prenait la plume et additionnait.

Pauvre Tiberge 1 II est mort, et je le regrette ! C'était plus que mon ami, c'était mon chien de garde. Il est vrai qu'il mordait un peu. Mais qui n'a pas les défauts de ses qualités ?

— Voyons, tais-toi, lui dis-je un soir, laisse-moi tranquille. Quand je te dis que je n'y veux rester que cinq minutes ! Le temps de lui serrer la main !

— Eh bien ! je monte avec toi dans la voiture et je t'accompagne. J'attendrai dans la rue.

Il est vrai que, depuis huit jours, au grand scandale de Tiberge, je ne rentrais plus chez moi.

Nous arrivâmes rue de la Victoire, et je le laissai dans la voiture.

En deux bonds, je fus à ses pieds, ses mains dans les miennes, mes veux dans ses yeux, et plus insensé que jamais.

— Soupons-nous i*

— Non, je me sauve.

— Mais moi, je veux souper. J'ai fait préparer dans le boudoir un faisan froid avec du vin de Nuits.

— Vous souperez seule, alors.

— ]\Iais non !

— Mais si !

Naturellement, je cédai.

L'homme devrait toujours commencer par lu.

Tout d'un coup, j'entends sonner trois heures à la pendule, trois heures du matin ! Je me frappe le front avec désespoir.

— Qu'as-tu donc?

— Tiberge, qui m'attend, depuis minuit dans la rue !

Elle, naturellement, de rire à toutes volées.

Elle court à la fenêtre, tire les rideaux, ouvre et avance sa tête au dehors.

La voiture était toujours là : le cocher et les chevaux dormaient.

Tiberge, blotti au fond de la voiture, dormait probablement aussi ; sans quoi il eût déjà envoyé chercher la garde !

— Réveillons-le !

Et allongeant le bras d'un mouvement rapide, elle prit sur une étagère un adorable petit groupe en vieux saxe , et , avant que j'eusse eu le temps de lui retenir la main, elle l'avait lancé sur la voiture.

La petite merveille alla rebondir en mille jiiéces sur le pavé.

— Malheureuse ! Mais qu'as-tu fait ?

— Je lui ai jeté un pavé pour le réveiller, et tu vois que j'ai réussi. Le voilà qui met le nez à la portière.

— Bonjour, monsieur Tiberge ! Aimezvous le faisan froid et le vin de Nuits ? Je parie que vous avez des tiraillements d'es-

tomacV... Eh bien! montez vite. Nous soiiperons ensemble.

Tiberge, abruti de froid et de sommeil, ne comprit complètement sa situation que lorsque, conduit par la femme de chambre, descendue le chercher, il fut attablé dans le boudoir, devant un bon feu et en face de ce fameux faisan resté intact, qu'il dévora en l'arrosant de ce vin de Nuits sur lequel, vu l'heure avancée, nous fîmes mille plaisanteries.

Dire qu'elle fut divine, adorable et gaie jusqu'à dérider Tiberge, ce ne serait pas assez dire : elle eût fait rire Minos.

Quant à Tiberge, voici quelle fut sa conclusion : (( De minuit, la veille, ù dix heures du matin le lendemain : dix heures de fiacre, soit, avec le pourboire au cocher, quarante francs ! J'en suis toujours pour cet aphorisme que voici, me dit-il : — Les femmes qui coûtent le plus cher sont les femmes qui ne coûtent rien. »

Celle dont je tais le nom est morte dans tout l'éclat de sa gloire ; elle traversa ma vie comme un brusque et rapide éclair, mais

1 eblouissement qu'elle y jeta dure encore ; il ne s'éteindra qu'avec moi.

Je ne veux pas clore ce chapitre sans donner un dernier souvenir à Esther de Bongars dont le nom, bien plus que ses succès d'artiste, avait attiré sur elle l'attention. Voici ce que Jules [.ecomte dit d'elle dans une de ses chroniques du Monde Illustré :

(( Petite fille très directe du Baron de Bongars qui avait fait ses premières armes sous le Prince de Gondé, Esther était naturellement très fière de sa naissance; ses armes se reproduisaient complaisamment sur le cachet dont elle timbrait ses billets plus ou moins doux.

(( Après son grand succès dans les Saltiiabanqucs, elle partit pour Saint-Pétersbourg avec armes... et bagages et occupa beaucoup la Cour et la Ville. Dans une correspondance russe datée de cette époque, j'ai lu ce curieux paragraphe :

(( Cet hiver, les cerises sont si rares dans les dîners de la cour et de la diplomatie, que les serres les plus favorisées ne les livrent qu'à raison d'un rouble la pièce. Hier, au

bal chez Esther, jugez de 1 émerveillement : toute la salle à manger était tapissée de branches de cerisiers couvertes de leurs fruits rouges : le lendemain les valets balayèrent pour dix mille francs de noyaux de cerises ! »

Ce qui n'empêcha pas ia pauvre Zéphirinc de revenir à Paris pour mourir à Biancourt prématurément et misérablement en regrettant peut-être de n'avoir pas assez économisé sur sa vie... et sur les cerises.

CHAPITHE XI

Histoire d'Auber et d'une fricassée de lapin.

Un incident rétrospectif, un souvenir, un rien que je veux consigner ici.

C'est peu, ou c'est beaucoup, selon que le lecteur en jugera.

Voici le fait :

Chaque soir, après la représentation du Chevalier de Maison-Rourje, j'entrais au Café du théâtre pour y prendre un modeste repas.

La dame du comptoir, attentive à surveiller mon petit couvert, le faisait préparer

à ravance dans le coin le plus solitaire de l'établissement.

Un soir, comme je venais de m'asseoir, je remarquai à une table en face de la mienne deux jeunes et jolies femmes, en compagnie d'un monsieur âgé, de tenue irréprochable, dont la tète blanchie, qu'il portait un peu penchée sur l'épaule droite, formait, avec une cravate haute de forme et d'une blancheur éblouissante, un tout des plus harmonieux.

C'était une tête fine, légèrement narquoise, mais d'une distinction parfaite.

Tout, dans les manières du personnage, révélait des habitudes de galanterie un peu surannées, mais charmantes.

Évidemment, il n'appartenait pas à une époque évanouie seulement par son ûge; il en descendait en ligne directe par ses manières, sa politesse, la fine familiarité de son sourire et son élégance correcte, loin du sans-gêne généralement affecté du monde artiste.

Je m'aperçus bien vite que les trois personnes venaient de me voir jouer, car elles

attachaient sur moi des regards qui, pour ctrefurtifs, n'en étaient pas moins empreints d'une certaine curiosité.

Les femmes, beaucoup plus hardies que les hommes en pareil cas, ne se gênaient pas pour me faire comprendre par leurs sourires, et en se penchant brusquement à loreille lune de l'autre, qu'elles paraissaient savoir à merveille quels étaient mon nom et ma profession.

(( Auguste, dit à haute voix la dame de comptoir, faites passer le lapin à Al. Laferrière !... »

A ces mots, les deux jeunes femmes firent un soubresaut, et je vis leurs jolies lèvres subitement contractées par un sourire dédaigneux.

Le personnage à la cravate blanche sourit aussi, mais de son côté et sans paraître s'apercevoir de leur étonnement.

J'aurais eu beau vouloir renier mon lapin, c'était chose impossible : on me le servait 1 Mon plus court donc fut de faire preuve de résignation ; je me mis à le manger philosophiquement.

— Décidément, fit une des dames, c'est bien du lapin qu'il mange.

— Eh ! oui, du lapin, fit le vieux monsieur avec son éternel sourire figue et raisin.

Cependant les trois personnages se levèrent pour se retirer, et, en se retirant, passèrent devant ma table pour gagner la porte.

L'une des deux jeunes femmes, la même, jeta un second regard presque attristé sur mon fricot et répéta de sa voix d enfant :

— C'est que c'est vraiment du lapin !...

— Du lapin ! répéta comme un écho machinal le personnage, de plus en plus souriant et distingué.

Puis, restant un peu en arrière et s'approchant de moi, en me prenant la main qu'il secoua rapidement :

— Merci, monsieur Laferrière, merci 1 -— Mais, monsieur....

— Je m'appelle Auber ; on prétend même que j'ai fait la Muette; mais j'ai soixante ans, et il me j^laît de voir les jeunes premiers manger du lapin. Encore une fois, merci !

Un éclat de rire (lue les jeunes et char-

mantes filles avaient contenu jusque-là prit sa volée, dès qu'elles furent sur le seuil, et arriva jusqu'à moi.

J'avais compris.

La jeunesse qui mange prosaïquement du lapin sauté dans un estaminet du boulevard, ne laisse pas que de mettre des atouts dans le jeu des vieilles gens.

La plus alerte des deux jeunes femmes, je l'avais reconnue: C'était mademoiselle D... de l'Opéra.

Je soupirai et j'eus toute la nuit, devant moi, le visage railleur de ce vieux voltairien et qui portait de si belles cravates blanches — qui avait écrit le Domino Noir!

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