RACHEL
En effet, toute la vie de cette femme célèbre qu'on arracha, un jour, aux insou-
ciantes misères de son premier âge pour la placer sur le trône éclatant de l'art, peut tenir dans ces trois lignes tombées pour moi d'une plume inconnue.
Née pauvre, commençant la vie pauvrement, allant cà et là avec cette attitude commune à l'indigence, dès que jN!""^ Rachel aborda le plancher du théâtre, sa taille se redressa, sa maigreur devint la finesse des lignes, sa physionomie se plaça, sa voix se forma, et presqu'au même instant se révéla une magnificence de diction qui devint la première manifestation de la supériorité sans égale de la tragédienne.
M"^ Rachel avait-elle dans son organisation, son physique, son moral, tous les genres de puissance exigés pour -exprimer la colère, la haine, l'ironie, la tendresse, l'amour, l'idéal abandon des sensations généreuses? Tout cela entrait-il dans ses forces d'exécution V
Évidemment non.
Cet ensemble n'existait pas dans les qualités de Rachel. Elle a été la déesse de l'iro-
nie, de la colère, des passions qui naissent de l'envie et finissent par le crime : elle n'a jamais été là déesse de ces attachements, de ces amours qui perpétuent les douces exaltations de 1 ame.
L'instrument le plus significatif au théâtre, la voix, chez M"*^ Rachel manquait de cordes sensibles. Lorsqu'elle peignait l'attendrissement, la douleur calme, la tendresse heureuse, ce n'était plus Rachel à son degré de puissance, c'était une actrice disant avec de certaines qualités des vers qu'elle rendait monotones.
Il y a des destinées tellement indiquées qu'elles semblent faites à l'avance ; sur quelque échelon social qu'elles se présentent, elles vont où il est dit qu'elles iront; elles montent jusqu'où il est dit qu'elles monteront. Leur raison d'être n'équivaut pas toujours à leur réussite.
Si la toile se levait sur Andromaque, sur Bajazet, sur Horace,.., en apercevant Rachel, en entendant sa voix cuivrée, en examinant la simple majesté de ses attitudes, de sa ])hysionomic , on rccon-
dl2 SOUVENirxS
naissait la Tragédie à sa plus grande puissance !
^lais si le décor représentait les jardins de Fotheringay, que l'on vient d'ouvrir à jNlarie Stuart^ pour y respirer lair de la liberté, le spectateur, trahi dans son attente, se rejetait dans ses souvenirs et regrettait Duchesnois.
Dans cette imperfection à signaler chez Rachel, il faut reconnaître l'indice d une nature, qui, à son origine théâtrale, s'ignorait elle-même et se proposait de suivre un genre dont son invincible destinée devait leloigncr.
Au temps de ses études, Rachelse croyait appelée à briller dans les servantes de INIolièro. C'est à cet emploi qu'elle appliquait les leçons du comédien Saint-Aulaire, et un jour que le commissaire près le Théâtre-Français était venu pour l'entendre à la salle Molière :
— 01 1 ! monsieur, lui dit Rachel, vous venez beaucoup trop tôt, car avant Dorine, je vais jouer Ilermione ; et tous mes camarades disent que dans ce rôle je ressemble à
M. Beauvallet, et j'ai bien peur que vous ne vous moquiez de moi. Mais dans Tartuffe, je prendrai ma revanche.
11 est donc réel que M"^ Rachel n'avait pas à ses commencements la révélation de son génie tragique; son passage au Gymnase Dramatique le prouverait assez. Une force mystérieuse l'a entraînée sur la voie qu'elle devait suivre : et tel a été pour ellemême l'imprévu de cette situation que la célébrité la saisit sur le terrain planier de tout le monde pour la lancer au sommet de la gloire théâtrale.
Son organisme en éprouva une secousse ■profonde, qui, ébranlant tous les ressorts de son être, leur donna une vitalité surexcitée et plus forte que leur principe.
Elle a vécu quinze années dans cette atmosphère dévorante à force cVart, à force de volonté surtout ; mais ce n'était pas là son sol natal et la mort vint bientôt solder le compte où les ivresses de la renommée devaient figurer pour un prix si funeste.
Le public de Paris, ce public h la fois si passionné et si égoïste, si fin, si cruel, si
juste et si partial ; ce public auquel on aime à tout donner, son âme, sa chair et sa vie, fut aussi mortellement ingrat envers Rachel qu'il s'était d'abord montré enthousiaste et généreux. Rien n'égale l'entrain charmant qu'il met à élever une idole, si ce n'est la rapidité singulière avec laquelle il la renverse !
Deux faits Tavaieni mécontenté, ce public.
Le départ de Rachel du Théâtre-Français pour des questions d'argent, et son départ pour l'Amérique pour des questions de famille. Cela n'avait pas été pardonné.
La Ristori apparut sur ces entrefaites, et la presse, tout entière, se fit complice du public.
Il fut convenu qu'on écraserait la tragédienne française sous l'artiste italienne, et l'on n'y épargna rien.
Le procès que Rachel eut à soutenir contre M. Legouvé et qu'elle perdit ne fut ({u'un nouvel aliment à tant de haines accumulées.
Elle avait promis de jouer le rôle de Mcdéc. La pièce avait été écrite pour elle,
et, finalement, après nnille promesses oubliées, elle y avait renoncé.
On en fut indigné, avec raison.
Un ferment d'opposition commençait à s'agiter dans le public. On savait que M^'^ Rachel avait de certaines attaches gouvernementales, et, ce qui avait le plus surexcité contre elle l'opinion publique, c'est que le ministre, exhumant je ne sais plus quel vieil article d'un règlement relatif au Théâtre- Français, avait soutenu la tragédienne dans ses résistances à M. Legouvé.
Celui-ci, d'autre part, faisait des vers républicains sur Daniel Manin, le dernier doge de la république de Venise, et il n'en fallait pas davantage, au moment où l'on commençait h battre rudement en brèche le gouvernement de Décembre, pour que l'on considérât M. Ernest Legouvé comme digne de toutes les sympathies et M"^ Rachel comme méritant tous les reproches et toutes les inimitiés.
Ce fut donc, pour ainsi dire, une levée de boucliers générale, et comme il fallait un drapeau, on s'empara de la Ristori, que l'on
déclara tout de suite bien supérieure à la Melpomène française.
Rachel n'était pas là pour se défendre.
Elle ne pouvait plus, par sa présence, opposer à l'éclat de la nouvelle venue le rayonnement de son génie. Elle était allée chercher fortune en Amérique, d'où elle revint frappée à mort.
Ses ennemis avaient beau jeu.
Cette voix métallique et puissante ne devait plus se faire entendre... La grande artiste entrait dans la période de sa lente et cruelle agonie; on ne frappait plus qu'un cadavre.
Là, seulement, commença une réaction en sa faveur; mais il était trop tard. Le coup mortel avait trop bien porté ; ses derniers jours furent empoisonnés de cette douloureuse pensée qu'elle mourait dans une défaite au lieu de tomber ensevelie dans le triomphe, ce rêve suprême de l'artiste et du soldat.
Elle mourut donc, et ce ne fut qu'au lugubre coup de tam-tam de cette nouvelle, que la conscience publique se réveilla.
Elle fut pleurée comme on pleure le génie, et son deuil fut un deuil national.
Mais elle était morte ! Et la Ristori, pleine de force et de beauté plastique, jouait la Médée dont n'avait pas voulu Rachel, et continuait de recueillir des applaudissements que le parti pris avait fait naître et auxquels l'habitude, plus encore qu'une admiration véritable, maintenait une sorte de bruyante unanimité.
La Ristori est une grande artiste, mais une grande artiste italienne, c'est-à-dire une artiste donnant plus d'éclat à la forme qu'elle ne donne à la pensée de profondeur.
Elle se présenta au public avec sa beauté majestueuse, le charme sonore de sa belle langue italienne, et un art de la mimique qu'elle poussait jusqu'à la minutie.
Cette dernière qualité, tout italienne, je n'ai pas besoin de le dire, enthousiasma les amoureux de la plastique et de la statuaire. Un peu plus, ils auraient décrété la suppression de la parole dans l'art dramatique, et tout résumé dans la perfection de la pose et le pli savant de la draperie.
Ce fut un engouement tel. surtout quand elle nous donna Myrrha, cette autre Phèdre, que l'on parla sérieusement de créer une classe de pantomime au Conservatoire.
Je dois le dire en toute franchise : je ne comprenais pas beaucoup cette passion pour la pose, le geste, le pli, l'attitude, le regard, le mouvement, la marche, toutes qualités secondaires et qui m'avaient paru à peu prés communes à tous les artistes, lors de mon voyage en Italie.
Cette puissance d'expression, en dehors de la parole, est une faculté propre à l'artiste italien, et ce qu'il faut bien dire, c'est que, malheureusement, la parole chez lui est loin de répondre à la perfection du geste.
Le débit de l'artiste italien est monotonement musical, emphatique et prétentieux; c'était le défaut secret de la Ristori ; je dis secret, parce qu'à Paris la plupart de ceux qui étaient appelés à l'entendre étaient peu familiers avec l'italien, et que, par consé- (juent, il leur était fort difficile d'apprécier la valeur réelle de sa diction.
Ce ne fut que plus tard, et lorsqu'elle parut dans un rôle écrit en français, qu'on put enfin la connaître tout entière et se rendre exactement compte d'une certaine impuissance qu'elle avait pu jusque-là dissimuler.
Le masque se détachait; elle jouait en costume de ville ; elle n'avait plus à manier le pli sculptural de la chlamyde antique ; elle n'avait plus à cacher la pauvreté de l'expression sous l'harmonie sonore de sa langue natale; en un mot, elle apparaissait armée de son seul génie, n'ayant pour toutes armes que son ûme, son intelligence, son cœur et son esprit. Dure épreuve ! Soirée décisive ! Rachel morte ressuscita ce soir-là tout entière, et son nom, revenu sur toutes les lèvres, resta, depuis, rayonnant dans tous les souvenirs !
Ce soir-là, Rachel fut réhabilitée, vengée!
On eut honte de la conspiration publique, dont elle était tombée victime, et l'on put voir de combien de coudées la déesse dépassait l'idole.
Depuis ce jour, la renommée de M'"^ Ristori, atteinte d'un coup mortel, ne fit que
décroître et s'amoindrir. Elle dut renoncer à ses saisons de chaque année au Théâtre- Italien ; puis, bientôt, elle ne reparut plus que de loin en loin, et, enfin, elle cessa tout à fait de demander au public désabusé un regain de succès désormais impossible.
Rachel, en mourant, lui avait légué la mort.
Près de Cannes, sous la tiède température du Var, disputant sa vie à la phthisie pulmonaire, M"^ Rachel s'est éteinte le 4 janvier 1858, à peine âgée de trente-sept ans !
Le caractère de M"^ Rachel était à la fois empreint d'une grande fermeté et d'une grande indécision ; elle n'abordait un rôle nouveau qu'avec une crainte, une hésitation poussées souvent jusqu'à la répugnance.
Peu d'ouvrages de son répertoire ont été acceptés par elle sans résistance.
L'un d'eux surtout, Lady Tartuffe, lui avait causé d'incroyables angoisses ; et, comme il lui arrivait de n'avoir toute sa valeur qu'après avoir éprouvé devant la rampe le terrain de sa pièce et de son public, une première représentation lui était tou-
jours une occasion d'anxiété et de souffrance.
La première de Lacly Tartuffe avait laissé le public presque indécis, et l'artiste désolée.
Aussitôt rentrée dans sa loge, Rachel laissa éclater, en mots brisés, en cris, en imprécations, la douleur la plus violente ; elle défendit impérieusement à sa mère de laisser pénétrer près d'elle qui que ce fût ; et cependant, dans la pièce voisine, se pressait une foule adulatrice, au milieu de laquelle, plus impatiente et plus exaltée, se trouvait l'auteur de Lady Tartuffe, M"^^ de Girardin.
Rien ne put vaincre l'obstination de Rachel à se croire dans cette soirée tombée audessous d'elle-même.
La pose en désordre, les mains crispées dans les cheveux:
(( Non ! s'écriait-elle, jamais je ne rejouerai cet abominable rôle !.. Jamais je ne reparaîtrai devant cet ingrat public... Jamais! »
Sa mère allait et venait autour d'elle, la suppliait de recevoir, d'écouter ses amis.
(( Je ne veux pas les voir ; je ne veux voir personne. »
Puis, saisissant son chapeau et son châle, elle s'échappa par une petite porte, laissant à M"'^ Félix le soin difficile de congédier la foule.
Ce désordre avait paru si alarmant, que sa famille jugea nécessaire de se rendre immédiatement auprès d elle. Rachel habitait alors son hôtel de la rue Trudon. Il était une heure du matin.
On trouva Rachel dans sa salle à manger, assise un coude sur sa table, sa tête renversée sur sa main, et prenant lentement, machinalement, un potage.
— Ah çà ! lui dit son père, en s'approchant d'elle, es-tu folle de t 'abandonner ainsi, de fuir de ta loge sans recevoir personne ?
A la violence du désordre avait succédé la tristesse, le calme : Rachel jeta sur chacun un regard presque confus, comme un enfant qui a mal fait.
— Merci d'être venus.... J'étais trop découragée, après avoir été si mauvaise dans ce rôle.
— Mais, tu te trompes, ma Rachel, je t'ai
trouvée ce soir bien supérieure à ce que j'attendais.
— Mon pauvre père, reprit-elle avec un demi-attendrissement, toi qui ne m'as jamais flattée, tu me flattes, ce soir !
Et tout à coup, changeant la clé de sa voix et l'expression de sa physionomie :
— Cette Lady Tartuffe , je la leur jouerai après-demain, et ils verront tout ce que j'en saurai faire ! . . .
Elle avait dit vrai, car à la seconde représentation, se débarrassant des entraves de tous ses conseilleurs, elle joua sous sa seule inspiration, et fut magnifique....
Je me rappelle une circonstance intime où M"^ Rachel montra la rapide sagacité de sa riche nature.
C'était en 1838. Elle dînait chez Déjazet ; je m'y trouvais avec d'autres convives.
On la questionna pendant le dîner sur ses études du moment.
Elle répondit qu'elle étudiait Phèdre et Marie-Stuart, et ajouta qu'elle regrettait de ne point avoir vu Duchesnois dans ce rôle.
Adolphe Adam, qui était assis auprès de Rachel, lui dit :
— Si vous voulez savoir comment se jouait la tragédie avant vous, priez Laferrière de vous faire une imitation de Duchesnois.
Au moment de passer au salon, j'offris mon bras à Rachel.
— Voulez-vous me faire un grand plaisir ? Consentez, me dit-elle, à cette imitation que je sollicite moi-même.
Je me récusai. Elle m'entraîna dans un petit boudoir attenant au salon, me mit ù cinq pas devant elle, puis alla se placer sur un sopha.
— Maintenant (|ue nous voilù seuls, montrez-moi Duchesnois dans Marie-Stuart, faisant son entrée dans les jardins de Fotherin2:av.
J'avais beaucoup observé Duchesnois ; je tenais sa manière et son imitation m'était facile.
Je m'exécutai.
La première scène jouée, je remarquai que Rachel, sérieuse, attentive, était vive-
ment impressionnée. Elle suivait par le jeu silencieux de sa physionomie toutes les inflexions de ma voix.
Je passai à la scène du cinquième acte.
Pendant mon premier récit, les convives s'étaient approchés du boudoir où nous nous étions retirés; ils se tenaient debout, près de la porte. Rachel seule et toute entière à ce que pouvait lui révéler la vérité de mon imitation, céda à Tattendrissement, lorsque je reproduisis les dernières paroles de la victime d'Elisabeth.
Adam, qui était d un caractère aussi gai que sa musique, partit d'un éclat de rire, comme pour témoigner de son approbation.
— Pourquoi rire? dit Rachel avecétoiinement. Savez-vous qu'il y a là le souvenir d'un grand talent ? Souvent, pour me flatter, on s'est plu à ridiculiser devant moi le jeu de M"^ Duchesnois. Je ne croirai plus les flatteurs.
Dans ces derniers mots, il y avait tout un hommage à la mémoire de Duchesnois, et un éloge à son imitateur.
EWe joudi Marie-Stuaii, et, malgré son suc
ces, elle ne parvint pas à faire oublier Duchesnois dans ce beau rôle.
Le dimanche était un jour consacré pour la réunion entière de la famille Félix, et ce jour-là, M"^ Rachel recevait à la table de ses parents les ovations de tous les siens.
Invité ù l'un de ces dîners, un usage, où se retrouvait encore la mise en scène du théAtre, me fut révélé."]
Un entremets venait d'être servi ; il fut trouvé délicieux, et, tout à coup, j'entendis ce cri répété :
— Catherine ! Catherine !
Catherine, c'était la cuisinière, et un vrai cordon bleu.
Catherine arriva, la tête voilée par une serviette ; elle en prit les deux coins, les releva lentement, comme un rideau de théâtre, et, son visage étant découvert, elle reçut une triple salve d'applaudissements.
Le salut au public fut de la part de Catherine une révérence profonde.
Mais il arriva ce qui dans le monde, aussi bien ({u'au théâtre, arrive aux triomphateurs : — un sévère retour de la Fortune.
Au second service, un des plats se trouva manqué. Les cris : (( Catherine, Catherine ! » retentirent de nouveau.
Habituée à l'éloge, Catherine accourut la tête encore voilée ; elle releva de nouveau sa serviette : une effroyable bordée de sifflets accueillit la malheureuse, qui, toute épouvantée, s'enfuit pour ne plus revenir.
La pauvre Catherine, qui, après son premier service, avait été acclamée, s'en retournait au second très maltraitée, surtout par Rachel, qui semblait mettre son bonheur à faire usage d'un sifflet qu'elle n'avait jamais connu pour elle-même.