‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 39 sur 44 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

La Porte-Saint-Martin. — Marc-Fournier.

Fiorentino.

Un jour, j'eus l'idée de vouloir, ni ci aussi, devenir auteur dramatique.

Théodore Barrière et moi, nous causions un soir des sujets que l'on pouvait mettre ù la scène.

— J'ai rapporté, lui dis-je, de mon voyage en Italie le souvenir d'une comédie assez curieuse dont on pourrait faire, je crois, une pièce satisfaisante, si elle passait sous la plume d'un homme comme toi. As-tu entendu parler du Médecin de la Mort ?

Et là-dessus, je me mis à lui conter cette singulière légende :

« La mort protège un médicastre sans talent, et lui dit :

— Tu seras le plus grand médecin du monde entier.

— Comment cela?... répond l'imbécile.

— C'est bien simple : chaque fois que tu seras au chevet du lit d'un malade, voici ce qui arrivera : si le mal est sans remède, je me dresserai, moi, visible à toi seul auprès du moribond; dans le cas contraire, c'est-àdire si je ne t'apparais pas, tu pourras donner à ton sujet des boulettes de mie de pain et de l'eau ; il guérira ! »

Théodore Barrière, avec cette promptitude de décision qui lui est propre, me dit :

— Je prends le sujet ; nous le travaillerons ensemble, et nous t'y taillerons un rôle. Tu auras une part égale dans les droits; mais, comme je l'écrirai seul, je serai nommé seul.

J'acceptai, comme bien vous pensez.

Alors intervint, entre Barrière et moi, une convention écrite stipulant nos droits

réciproques, et, en outre, en cas de non exécution du fait de l'une des deux parties, un dédit de vingt-cinq mille francs à la charge du défaillant.

Nous nous rendîmes auprès du directeur de la Gaîté, qui reçut notre sujet sous le titre original de : La Dame aux Soucis.

La Dame aux Soucis, c'était le Médecin de la Mort.

Malheureusement, Barrière, mobile comme l'onde, envisageait quelque temps après sous un tout autre point de vue le sujet que je lui avais apporté.

Il en faisait, malgré mes observations et mes résistances, une comédie contemporaine, se mouvant dans un milieu entièrement humain, et perdant, par cela même, le seul véritable attrait qu'elle pouvait avoir.

Hostein fut de mon avis et fit comprendre à Barrière qu'il nous laissait libres de porter ailleurs la Dame aux Soucis.

Un an s'écoula.

Un beau jour, j'appris ({uc Barrière avait proposé la pièce à Marc Fournier, directeur de la Porte-Saint-Martin. En même temps,

j'apprenais que le principal rôle, celui qui m'était destiné, devait être joué par Fechter, alors en représentation à ce théâtre.

C'était contraire à nos conventions ; je m'en plaignis, et le dédit de vingt-cinq mille francs arrêta la combinaison.

Les choses restèrent à l'état inerte l'espace d'une année.

Fechter venait de rompre avec Marc Fournier. Or, il était résulté de cet incident, entre ce directeur et moi, un traité stipulant une série de cent représentations que je devais donner au théntre de la Porte-Saint- Martin.

L'époque avait été fi-xée; un dédit de vingtcinq mille francs avait été consenti de part et d'autre.

L'éventualité de la Dame aux Soucis, au cas où Barrière parviendrait à remanier la pièce en temps utile, et dans sa donnée fantastique, avait été même prévue et formulée dans le traité.

Tout cela fait et signé, j'attendis; mais j'attendis sous l'orme.

Il faut avoir connu Marc Fournier pour

comprendre rarcharnement furieux qu'on mettait à le poursuivre et la facilité avec laquelle on se sentait porté à tout oublier et à lui tendre la main. Je ne sais qui lui a donné le surnom de « douce amère » ; jamais définition n*a été plus vraie.

Ce diable d'homme était un composé des éléments les plus disparates.

Si Von avait juré de le haïr, il fallait bien se garder d'accepter de lui la moindre entrevue. Il avait un je ne sais quoi qui vous attirait malgré vous. Un peu moins insouciant, et surtout moins fier, il eût été fort dangereux. Mais, c'était un grand seigneur qui se dérangeait rarement, et telle mauvaise affaire qu'il eût pu éteindre d'un mot ou d'un sourire, il la laissait indolemment s'envenimer, sans daigner faire le moindre pas pour y porter remède.

11 avait une foi insolente en son étoile.

11 était devenu directeur de la Porte-Saint- !Martin avec des ressources financières absolument dérisoires. Je tiens de lui-même que le jour où, pour la première fois, il lit lever le rideau de ce magnifique théûtre, il possé-

doit en caisse, et pour toute commandite, cinq cents et quelques francs.

Or, en seize années, il lui passa plus de dix-sept millions par les mains.

]\Iarc Fournier, à l'époque où je le revis (car on se souvient que je l'avais aperçu une première fois au Théâtre de la Renaissance, où il occupait auprès d'Anténor Joly le poste de secrétaire intime), Marc Fournier était un homme de quarante ans, qui paraissait en avoir vingt-cinq un jour, et cinquante le lendemain. D'une nature à la fois énergique et souffrante, nerveuse, impressionnable, féminine, et qui s'exaltait à froid, ce jeune et intelligent directeur, — car ce fut pour lui qu'on dut créer ce cliché, — jouait avec la fortune comme le chat avec la souris ; il était heureux de lui détacher un coup de l)atte en échange de chacune des faveurs dont elle s'acharnait à l'accabler.

Si l'on ne savait depuis longtemps que la Fortune est femme, c'est bien à cela qu'on l'eût découvert.

Je ne crois pas ([u"il y ait eu d'homme plus impertinent et plus aimable^ plus ca-

ressaut et plus dur, plus prodigue, plus aimé et plus détesté que ce Genevois revéche, poétique, enthousiaste, désagréable au possible, et vers lequel on revenait quand même.

Doué d'un sens littéraire très délicat, il se trompait rarement sur la valeur d'une pièce ou d un artiste.

11 eût pu, avec plus d esprit de conduite, dominer facilement sa situation, et rester le maître de diriger la Porte-Saint-Martin dans une voie plus conforme à ce qu'il appelait ses instincts personnels ; mais, au lieu de maintenir cette scène au premier rang des grands théâtres littéraires, et de persister dans l'exploitation du drame, ainsi qu'il l'avait si magnifiquement tenté lorsqu'il donnait coup sur coup : Vlmàqiev de Harlem, Richard III, Bcnvenuto Cellini, la Belle Gabrielle, VOrestie, les Mères repenties, et tant d'autres ouvrages d'une valeur réelle, Marc Fournier, vaincu par des besoins d'argent qui renaissaient sans cesse, et dont il était trop souvent la principale cause, commit la faute impardonnable d'aller demander des recettes exceptionnelles ù des moyens

que réprouve l'art pur, l'art élevé, et qui durent plus d'une fois exciter en lui des révoltes et des remords.

On se souvient de cette Biche au Bois. Ce fut le dernier délire de ce demi-dieu de la mise en scène ; mais on ne s'arrête pas sur les pentes fatales. Quand on a eu le malheur, dans l'art comme dans toutes choses, de déchaîner le matérialisme, le matérialisme vous dévore. Car il faut bien le dire : le propre du matérialisme est d'engendrer des satiétés rapides, et sa loi est forcément celle de Nicolet : De plus en plus fort.

L'homme engagé dans cet engrenage mortel a beau n'y vouloir mettre d'abord qu'une partie de lui-même, il y passe bientôt tout entier : âme, corps, intelligence, fortune et renommée.

Marc Fournier tomba comme Sardanapale, entouré de ses femmes demi-nues, de ses ballets, de ses soleils électriques, de ses apothéoses, et en pleine exaltation de ce rêve qui avait eu pour bul sacrilège de remplacer le beau par le brillant, le grand par l'énorme, et l'or pur par le paillon.

Si je me suis arrêté aussi longuement sur cette physionomie, une des plus accentuées qu'ait produites le monde dramatique depuis Harel, c'est que j'avais à cœur de m'expliquer sur le compte de cet homme avec lequel mes premières relations furent des querelles judiciaires. C'est à propos de lui que je voulais particulièrement faire œuvre d'impartialité, et me convaincre de l'existence en moi d'une qualité dont je suis fier, à savoir : qu'en parlant de mes contemporains, j'ai toujours mis ma conscience au devant de mes souvenirs.

Je n'eus pas de peine, comme l'on pense, à faire condamner ]\Iarc Fournier au paiement du dédit que, moi aussi, tout aussi prudent, mais moins noir que le diable, j'avais eu le soin de stipuler.

C'était vincft-cinq mille francs qu'il devait me verser dans les huit jours; or, pareille somme se trouvait rarement au fond de sa caisse, ou plutôt de ce tonneau des Danaïdes.

En face de cette extrémité, mon Lauzun commença pour la première fois à s'émouvoir.

Il me détacha Pier-Angelo Fiorentino en ambassade.

Fiorentino et lui s étaient fort connus au Corsaire-Satan, où l'un et l'autre avaient fait leurs premières armes.

Qui n'a entendu parler de Fiorentino, de cet Italien francisé, que dis-je ? parisianisé, et qui, à des facultés acquises, en ajoutait tant d'autres qu'on aurait pu appeler des qualités de terroir?...

Il était Napolitain, et sa plume alerte, comme celle du plus fin critique né sur le boulevard, entre le restaurant Vachette et le divan Le Peletier, savait, à l'occasion, se transformer en stylet. Il faisait et défaisait les réputations avec une égale aisance.

On le disait fort vénal ; je l'ai connu surtout orgueilleux et fort préoccupé de sa puissance. Avec cela, très avide déconsidération. Il était rare qu'il ne cédât point à une visite de politesse. Une marque d'estime le touchait. Une parole de confiance le trouvait sensible, et le plus sûr moyen d'échapper à ses coups n'était pas tant de les braver que de paraître les craindre.

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Il avait des axiomes fort amusants et qui dénotaient chez lui la finesse italienne, unie à rinstinct des choses pratiques.

Il disait par exemple :

— N'attaques jamais un homme que, dans V occasion, vous ne seriez pas certain de pouvoir achever.

Ou bien encore :

— Les jeunes critiques ont des fougues intempestives. Il ne faut jamais que le premier coup donné soit assez violent pour être irréparable.

— On ne retire rien d'un hom me assom mé ! Frappez, mais laissez au client la force de vous demander grâce et l'espoir d'en revenir.

Et enfin :

— Le monde est une forêt de Bondy qu'il faut exploiter sagement. Jamais de coupes sombres.

Il était beau physiquement et possédait une barbe olympienne ; il parlait le français avec un accent napolitain à la fois félin et harmonieux, et l'écrivait avec beaucoup de finesse et de pureté ; il ne reculait pas de-

vant un coup d'épée et puisait, dans sa mésestime de l'humanité, la singulière façon d'opérer qui domina toute sa vie de critique.

A l'époque où je le connus, il occupait un petit rez-de-chaussée de garçon, dans un des quartiers élégants de Paris.

Il affectait une grande simplicité, et ce fut longtemps pour moi une question, de savoir ce que pouvaient bien devenir les nombreux objets de prix qui entraient chaque jour dans ce modeste réduit, et dont, une fois entrés, on n'apercevait plus trace. Quelle pouvait être sa pensée, en cachant tant de réelles magnificences ?

Toujours est-il qu'il ne put jouir longtemps de son trésor mystérieux.

Un jour, la goutte impitoyable le prit brusquement au collet et l'emporta. Où ? Je n'en sais rien.

Quant à ce monde-ci, on n'y parle plus guère de ce Mazarin du feuilleton, qui a pu dire un instant de presque tous les artistes lyriques : « Ils chantent, ils paieront. »

Il est mort chevalier de la Légion-d'Honneur.

On va voir si Marc Fournier avait bien su choisir son envoyé.

Le célèbre critique vint chez moi et me fit placidement les propositions suivantes :

« En échange de la somme ide vingt-cinq mille francs, dont le versement devait être effectué dans les vingt-quatre heures, je donnerais cent représentations au théâtre de la Porte-Saint-Martin, soit de mon répertoire, soit de pièces nouvelles au choix du directeur.

« Ces cent représentations me seraient payées à raison de trois cents francs chacune, et sans interruption, à partir d'une date que nous fixerions à l'amiable. »

A cette époque, je jouais sur tous les théâtres à raison de deux cents francs par soirée ; deux propositions sur cette base m'étaient faites à ce moment-là même, tant ù rOdéon qu'à la Gaîté.

Cent représentations devaient donc me rapporter, au minimun, vingt mille francs, lesquels, ajoutés aux vingt-cinq mille francs qui m'étaient acquis, formaient une somme de quarante-cinq mille francs.

Au lieu de cela, on m'offrait trente mille francs et on m'infligeait un travail de trois mois.

Voilà ce que venait me proposer l'habile Napolitain.

Je ne pus d'abord m'empêcher de rire de cette singulière aventure, mais je ne connaissais pas encore l'homme que j'avais en face de moi. Il ne sourcilla pas et continua, de ce ton paterne et narquois qui lui était propre, à me présenter l'affaire comme une des meilleures que j'aurais faites en ma vie.

— Mais enfin, m'écriai-je, où est mon bénéfice? Trouvez-le-moi, et, si mince soit-il, je me rends.

Il y avait sur ma table une plume d'acier emmanchée d'or.

Fiorentino, pour toute réponse, prit celte plume, l'examina et me dit :

— Votre bénéfice, le voici.

— Cette plume ? Je ne comprends pas.

— Cette plume que j'emporte, mon cher artiste, me servira à écrire trois feuilletons : un pour Richard cVArlington que la Porte- Saint-Martin va reprendre et où vous joue-

rez le rôle créé par Frederick ; le second sur VOutraqe, pièce nouvelle que MM. Théodore Barrière et Plouvier ont livrée à M. Marc Fournier et dans laquelle vous avez un rôle magnifique ; et le troisième enfin sera la reprise de la Closerie des Genêts, dans laquelle on vous a réservé le rôle créé par Montdidier. Or les trois feuilletons écrits par moi avec cette plume d'or, dans le Constitutionnel, vaudront quinze mille malheureux francs dont vous ne rougissez pas de me parler.

Ayant dit, il enveloppa gravement la plume dans une feuille de papier blanc, la mit dans sa poche, se leva, me prit la main, sourit, et se retira de son pas tranquille, tout en faisant siffler la badine qu'il portait dans sa main gantée...

Il va sans dire que le spirituel citoyen du pays qui vit naître Machiavel venait de réussir dans son ambassade, tout en s'appropriant les arrhes du traité de paix.

Ce ne fut pas sans une vive répugnance (jue je consentis ^ jouer le rôle de mon devancier Frédérick-Lemaître.

Il y avait laissé de si grands souvenirs !...

Tout le personnage de Richard d'Arlington était, pour ainsi dire, empreint de la griffe du lion qui s'y était posée.

On sentait dans maint et maint passage que les auteurs avaient dû, pour se conformer au génie du Kean français, ponctuer de rugissements souverains les paroles qu'ils prêtaient à leur héros.

Désespérant d'aller à la montagne, j'essayai donc de voir si la montagne ne viendrait pas à moi.

En un mot, je m'efforçai d'adapter le plus possible Richard à ma nature, et bien m'en prit : le public me sut gré de n'avoir pas voulu forcer mon talent et de m'en être tenu simplement à ce que je savais faire.

Je donnai au personnage de Richard la passion junévile d'une âme qui s'éveille à toutes les séductions de la vie, qui s'enivre des voluptés du pouvoir, et (|ui va, de celte ivresse, jusqu'au crime.

Au surplus, je ne puis mieux faire que de citer ici quelques lignes d'un aperçu critique.

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très finement touché, et qui parut alors eu réponse aux attaques de quelques feuilletons du lundi.

« Le Richard d'Arlington d'aujourd'hui est, avant tout, un être essentiellement humain. Il est la première victime de sa propre passion. 11 la subit avant de la faire subir aux autres; elle le domine autant qu'elle domine l'action ; elle le frappe, elle l'écrase, elle le dompte, elle l'assassine avant qu'il ait, lui, Richard, assassiné Jennv.

(( Laferrière, c'est le foudroyé, tandis que Frederick, c'était la foudre elle-même. L'un inspire une haletante et fiévreuse sympathie ; l'autre arrive à l'intérêt, non point par la pitié, mais par l'épouvante : tous les deux sont également tragiques.

(( On voit par là tout ce qu'il y a d'inconséquent dans l'obstination avec laquelle on reproche à Laferrière de ne pas avoir su rappeler son devancier.

(( 11 ne faut pas demander à un comédien autre chose que l'expression complète de sa nature.

(( Laferrière s'est montré dans Ricliard,

tout ce qu'il pouvait être, et rien que ce qu'il devait être.

« Ce n'est pas le Richard de 1832, c'est un second Richard ; et, qui donc osera regretter que, grâce aux études courageuses d'un artiste comme Laferrière, le public parisien ait à compter désormais, dans ses annales dramatiques, deux belles choses au lieu d'une. »

Eh bien ! je n'en fus pas moins excessivement attaqué dans les journaux et je n'oserais pas trop jurer, n'ayant plus sous les yeux les pièces du procès, que la plume d'or dont on m'avait promis des merveilles n'eût point à son tour été entraînée par l'exemple, et n'eût pas fait cause commune avec toutes celles qui, à cette occasion, ne m'épargnèrent point leurs piqûres.

A Richard succéda le drame de L'Outrage, pièce bien faite, vigoureusement charpentée et élégamment écrite.

Barrière m'avait destiné le principal rôle dans ce drame.

Le succès en fut éclatant.

Deux scènes surtout sont restées dans le

souvenir du public ; celle de l'aveu, et celle du père avec ses deux fils.

Le dénouement, très risqué, fut admirablement enlevé le jour de la première et produisit un grand effet.

C'est là qu'une jeune artiste qui n'avait jamais paru que dans les pièces à couplets et les féeries, Judith Fereyra, avait à dire un de ces mots cornéliens, qui sont aussi près du ridicule que du sublime.

Elle le dit, ce mot : « Tue-le 1 » de façon à passer grande artiste en une seconde.

La mort ne permit pas à la pauvre enfant de réaliser les promesses de ce brillant début.

Quand j'aurai dit qu'après V Outrage, je parus dans le rôle de Montéclain de la Closérie des Genêts, et que, âgé de plus de soixante ans, je revins à la Porte-Saint- Martin pour créer dans la Reine Cotillon de Paul Féval, un jeune courtaud de boutique de vingt ans, j'aurai achevé l'histoire de mes différents passages à ce théâtre.

Cette Reine Cotillon, fort acclamée le jour

de la première représentation, n'eut cependant qu'une existence assez limitée.

Ce n'était pas un ouvrage sans valeur.

L'acte qu'on appelait a le jeu du roi » et où les auteurs avaient placé la fameuse présentation à la cour de la Dubarry, était un petit chef-d'œuvre de grâce, de naturel et de vérité. Les recettes qui, dès le lendemain, atteignirent le maximum, quinze jours plus tard étaient descendues à moins de 2,000 fr. Pourquoi ?

Pourquoi à la Porte-Saint-Martin cette destinée bizarre et presque toujours pareille pour le drame pur ? Pourquoi en fut-il ainsi de tout temps? Pourquoi Antony, Marion Delorme, Richard dfArUngton, Marie Tuclor, et, plus tard, des pièces comme Y Honneur de la Maison j ouvrage couronné par l'Académie, ou les Mères repenties, un chefd'œuvre, pourquoi tant d'œuvres illustres n'ont-elles jamais produit qu'un chiffre de recettes comparativement médiocres ?

Pourquoi Harel, qui eut la gloire de donner l'hospitalité de la Porte-Saint-Martin à toute la pléiade romantique et dont le mérite

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comme directem^ de théâtre était incontestable, a-t-il laissé un passif de plus 600,000 fr . , chiffre énorme pour ce temps-là?

Pourquoi Marc Four nier qui avait commencé par marcher sur les traces de son devancier, se jeta-t-il dans le truc, dans la machine, dans la féerie?

Je l'en ai blâmé, je l'en blâme encore, et je loue Harel d'avoir eu du moins le mérite de mourir fidèle à son drapeau.

Mais les faits sont là, et ils sont d'une éloquence brutale.

Le drame intime, quelle que soit sa valeur, le drame tragique, quelles qu'en soient la force et l'élévation, ont dû longtemps lutter au théâtre de la Porte-Saint-Martin contre de vieilles habitudes et d'anciens souvenirs.

Le théâtre de la Portc-Saint-iMartin, il ne faut pas l'oublier, avait commencé par être le théâtre du Grand-Opéra.

Les fées et les génies ont assisté à sa naissance et le dotèrent dès le berceau de ce goût pour le décor, pour le costume, pour les pompes de la mise en scène, pour tout

ce qui éblouit le regard, excite l'imagination et enfante le rêve.

Qui sait si là n'est pas la réponse à cet éternel « pourquoi ? »

Qui sait si le théâtre de la Porte-Saint- Martin n'a pas, malgré lui, gardé la marque de son origine, et si, chaque fois qu'il tente de la dissimuler, le public n'est pas là pour lui rappeler qu'il est avant tout le théâtre des pièces à grand spectacle, des éblouissantes épopées et des fantaisies échevelées comme des queues de comète?

Oui sait?

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