CHAPITRE XVII
Souvenirs et regrets d'un vieux jeune premier.
Un soir, dans les premiers jours de l'an 1848, alors que le Chevalier de Maison- Rouge était en plein succès, ù ma rentrée du théâtre, mon domestique me prévint que, dans mon salon, je trouverais des étrennes apportées le soir même.
J'entrai, et je vis un très beau clavecin.
Sur la plaque où, d'habitude le facteur grave son nom, était ce mot : Souvenir,
D'abord, je crus à une erreur, mais mon adresse, exactement écrite, avait été laissée
d94 SOUVENIRS
au domestique, il n'y avait plus à douter. Force m'était donc d'accueillir ce présent, dont j'ignorais l'origine, mais dont je ne pouvais méconnaître la valeur.
D'où ce cadeau pouvait-il me venir ?
Ce fut en vain que j'en cherchai le mystérieux donateur. >^
Le clavecin et moi nous eûmes bien vite noué connaissance, je puis même dire que nous nous liâmes d'amitié.
Ce qui m'attirait en lui, c'était son secret; car il avait un secret, ce mystérieux ami, un secret qu'il ne voulait pas dire, mais que j'aimais à poursuivre dans ses vagues mélodies, où flotte comme une voix de l'inconnu Souvenir !
Que de choses dans ce mot simple et profond ! Je fis et défis vingt petits poèmes, je me bûtis à moi-même tout un roman, et que de têtes suaves, que de fronts charmants, que d'amoureux souvenirs se créait tour à tour mon imagination !
J'avais fini par en choisir une, oui, une de ces figures d'ange, je lui avais donné une ûme et un nom ; je l'adorais, j'aimais une
invisible. Je l'avais appelée Sylvia, un nom à la mode de ce temps-là. J'en fus amoureux fou pendant six mois, je fis des couplets à Sylvia, et les notai sur le clavecin de Sylvia. La nuit, je me relevai pour rêver à Sylvia dans l'accord du fa. Ce fut une passion platonique, et d'un charme spécial; je vivais dans une sorte de féerie. Lorsque, enfermé dans ma chambre, je percevais un de ces bruits légers qui hantent la solitude, je me persuadais qu'elle était près de moi, et qu'elle me regardait en souriant, de ce malicieux sourire des esprits invisibles. J'ouvrais alors l'instrument qui nous unissait, et je lui fredonnais des vers.
Si l'on m'eût dit, dans ces moments-là, qu'elle ne m'avait pas entendu, et que le frémissement sonore qui succédait, pendant quelques secondes, aux notes envolées de mes doigts, n'était point l'écho de sa voix de fée, on m'eût fort étonné, et j'en eusse gardé quelque rancune. C'était une foi à l'épreuve de tous les raisonnements.
Je ne pense pas avoir été deux fois dans ma vie épris d'un plus complet amour.
im SOUVENIRS
Et puis, le temps marcha. L'impression première s'affaiblit, et ce pastel de mon imagination, comme tous les pastels, perdit peu à peu de ses vives et séduisantes couleurs.
Quatre ans s'écoulèrent.
J'avais bien toujours le clavecin, mais je ne songeais plus que rarement à sa mystérieuse origine, et quand cela m'arrivait, je penchais un peu la tête, pas longtemps, le temips juste de tirer un léger soupir de mon cœur, et c'était tout.
Sylvia n'était plus qu'un souvenir, comme le clavecin lui-même, sur lequel brillait toujours la plaque avec ce mot si triste et si doux.
Un jour, on m'annonça un monsieur inconnu de moi.
Je le fis introduire au salon.
Lorsque j'y entrai, je le trouvai debout devant le clavecin qu'il avait ouvert, et les yeux fixés sur l'inscription de la plaque.
Je m'arrêtai, surpris de cette familiarité peu en harmonie avec l'air de distinction parfaite du personnage que j'avais sous les yeux.
Il comprit mon étonnement, et, avec un léger sourire, qui n'excluait point une sorte de tristesse répandue sur toute sa personne :
— C'est bien cela, on ne m'avait pas trompé !
Et interrompant le mouvement que je faisais pour prendre à mon tour la parole :
— Monsieur, me dit-il, vous devez me trouver d'une étrange indiscrétion, de me présenter de la sorte sans être connu de vous, et de me conduire ici comme si j'étais chez moi; mais mon excuse est dans la délicatesse même de ma démarche. Je suis amené chez vous par un sentiment d'humanité, et quel que soit le regret que j'éprouve à céder à une obligation douloureuse, celle de décolorer un de vos souvenirs, je n'hésite pas cependant, et je vais m expliquer en toute franchise. Il y a quatre ans environ, vous remplissiez l'un des principaux rôles dans la pièce Les Girondins. Une jeune femme, fort belle alors, se sentit doublement entraînée vers vous, par une sympathie secrète pour votre personne, et par
l'exaltation que provoquait en elle le personnage même que vous représentiez. Mais, 'ne pouvant vous voir^ liée alors qu'elle était par une position aussi mystérieuse que dépendante, elle ne put que vous adresser un hommage anonyme, et elle vous envoya celui des objets qui occupaient sa chambre et qui lui étaient le plus cher... ce clavecin.
— Quoi 1 monsieur, m'écriai-je, il serait vrai... j'avais donc deviné? Ah ! si vous saviez, monsieur, si vous saviez!... Vous qui la connaissez, vous pouvez me conduire auprès d'elle ! Je vais donc la voir, la remercier, et lui dire...
— Vous ne pouvez ni la voir, ni rien lui dire...
— Elle est morte?
— Pis que cela, monsieur, elle se survit ù elle-même 1
— Expliquez-vous !
— Quatre années paraissent bien courtes, et cependant, ce temps a suffi pour changer la fortune en détresse, la beauté en spectre, le bonheur en désespoir.
— Qu'osez-vous dire ?
— Je dis la vérité, monsieur. Frappée par un abandon immérité, cette malheureuse femme a vu, en quelques heures, s'écrouler sa vie toute entière, et la maladie a fait le reste. Non seulement elle n'est plus que l'ombre d'elle-même, non seulement elle succombe aux ravages d'une vieillesse anticipée, mais il faut encore qu'elle lutte contre le dénùment le plus complet, et vous me voyez occupé à faire en ce moment les démarches nécessaires, pour lui trouver un asile dans une maison de refuge.
— Elle î cette vision qui a tant occupé ma vie, elle î il se pourrait ! . . . quoi '? Mourante dans un hospice ? Venez, monsieur, accompagnez-moi, tout ce que j'ai lui appartient !
— Inutile, monsieur, je lui ai juré de ne vous révéler ni son nom, ni le lieu de sa retraite.
— Elle ne veut pas me voir ?
— C'est le contraire, monsieur : elle ne veut pas que vous la voyiez.
— Oui, je devine ! Je l'ai aimée sans la
connaître, et je dois la pleurer vivante, comme si elle était morte. C'est affreux !
— Celle que vous aimâtes n'est plus; et la triste créature qu'une destinée inflexible a mise à la place de tant de grâces et de tant de jeunesse^ vous ferait peut-être horreur.
Et sans attendre ma réponse, il ajouta :
— N'insistez pas, c'est la volonté d une mourante que je dois vous faire respecter.
— Mais cet instrument, ce cher compagnon de mes rêveries, c'est à peine si je pourrais vous en donner ce que je l'estime, et pourtant, si j'ai bien compris votre démarche, vous venez faire appel à ma déUcatesse, et me dire : (( Ce présent n'est plus qu'un dépôt dans vos mains. »
— En effet, et je vous remercie d'aller au devant de ma prière.
— - Eh bien, si je ne suis pas assez riche pour le payer ce que je l'estime, je puis du moins acquitter périodiquement les intérêts I
Et allant à mon secrétaire, j'en tirai la
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somme, qui, pour moi, représentait ce premier c{uartier de rente.
Des larmes vinrent aux yeux de mon visiteur anonyme.
— Non, je ne m'étais pas trompé I Le cœur de l'artiste est toujours à la hauteur de son talent. Pauvre créature ! elle aura cette consolation de penser que, du moins, l'un des élans de son cœur ne s'est point égaré en route, et qu'au lieu d'aller à l'ingratitude, il a eu le bonheur d'aller cette fois à la véritable bonté.
11 me serra les mains et disparut.
Étais-je le jouet d'un songe ou d'un habile imposteur?
Cette seconde forme du doute ne se présenta pas cependant ù mon esprit.
Tout cela était vrai.
Les noms, qui m'avaient été cachés d'abord, me furent connus par la suite, et j'eus l'occasion, pendant quelques années encore, de me prouver à moi-même qu'il n'y a pas, dans ce monde, que des escrocs prenant le masque du malheur.
L'infortune à laquelle je vins en aide,
dans la mesure de mes forces, était réelle, et l'histoire en était touchante, quoiqu'elle n'eût rien de bien nouveau.
C'était celle de beaucoup de ces malheureuses et charmantes femmes qui, parce qu'elles sont jeunes, croient à ce mot : toujours, et accueillent d'une même foi la fidélité de la fortune et la constance de leur amant.
Je voulus la voir. Impossible. Une entrevue? Elle s'y refusa constaniment, et moi, — le dirai-je, — je ne regrettai point de ne l'avoir jamais vue. J'aimais un idéal, une chimère, un fantôme, et il me semblait bon de m'y tenir; j'aurais eu peur qu'entre moi et cette image rayonnante fût venue se placer l'ombre opaque et froide de la réalité. Je préférais mon invisible, je lui obéis donc, et ne vis jamais rien d'elle... que son cercueil !
Hélas ! oui, son cercueil ; et c'est ici le dénouement de mes plus chères amours.
Je me rappellerai toute ma vie ce jour de néfaste mémoire, où la plus grande des artistes modernes, Rachel, fut transportée de son hôtel de la rue Royale au cimetière du Père-Lachaise.
Paris, silencieux et consterné, accompagnait ces restes immortels, et ma douleur, perdue dans la consternation générale, n'était, hélas ! que la note la plus humble et la plus ignorée de cette marche à la fois funèbre et triomphale.
Mes yeux se levaient sur cette foule où se pressait tout ce que les arts comptaient de célébrités et j'y cherchais ceux qui, non seulement l'avaient admirée, mais qui l'avaient aimée. Hélas ! que le cœur digère vite un souvenir !
Je ramenais mes regards vers le passé, je
soupirais, je me sentais seul Et nous
montions toujours vers le Père-Lachaise.
Tout ù coup, et comme le convoi débouchait sur le boulevard extérieur, un autre cortège se joignit au nôtre et suivit lentement l'un des bas côtés de la chaussée.
D'abord je n'y pris point garde, et continuai de marcher, absorbé dans ma pensée.
Mais un doigt me toucha l'épaule ; je me retournai et je pâlis. Un coup d'œil m'avait tout révélé.
Le convoi de la gloire et le convoi de la
misère s'en allaient de conserve au champ de l'égalité.
Le deux êtres qui m'avaient été chers à des titres si différents s'en retournaient ensemble dans l'éternelle lumière !
Je regardai le vieil ami qui avait servi d'intermédiaire entre ma main qui donnait et la pauvre main presque paralysée qui recevait, et, d'un mouvement brusque, je quittai les rangs du somptueux cortège, pour suivre, moi deuxième, le triste corbillard qui venait de sortir de la porte d'un hôpital !
Jeunesse, où t'arrêtes-tu?... Vieillesse, où commences-tu ?
Hélas ! je le sais, moi. C'est devant ces deux cercueils, que je connus l'instant précis où l'homme fait le premier pas sur la pente rapide des derniers jours!