G SOUVENIRS
dandy et même gommeux pour suivre la mode actuelle.
11 est resté l'artiste que j'ai acclamé en 1830.
Quand je rencontrais Laferriére, je lui disais toujours :
— Quand vieillirez-YOus?
— Quand il me prendra, répondait-il malicieusement, l'envie de ne plus jouer les amoureux.
— Et cette envie ne vous est pas encore venue ?
— Non ! D'ailleurs, il me semble que je me mettrais à danser en jouant le vieil Horace.
— Mais comment vous maintenez-vous ainsi dans une perpétuelle jeunesse?
— J'ai une montre qui retarde depuis un demi-siècle sur le temps et l'horloge du bureau des longitudes, je suis indulgent pour sa paresse.
Le grand artiste s'en tenait là.
J'en demeurais aux plus singulières conjectures, quand je lus la flamboyante enseigne du spacieux et brillant magasin de la rue Rossini.
Laferrière avait pris en pitié nous tous, les pauvres diables qui se courbent, comme le roseau de La Fontaine, sous l'effort de l'aquilon et le poids des années.
Il révélait son secret.
Il mettait au service de chacun son trésor.
Il corrigeait cette imperfection humaine contre laquelle je m'élevais si fort.
Laferrière n'est pas seulement un grand comédien, mais aussi un analyste à ses heures.
L'esprit n'a pas plus de rides que le front.
Laferrière a écrit ses Mémoires, et dans ces souvenirs se trouve l'explication de sa jeunesse éternelle.
Laferrière a mêlé un peu de jeunesse dans son œuvre.
Il a retracé l'origine de cette découverte, le mystère de sa possession.
Je ne saurais mieux faire que de copier le fragment auquel il a permis de se produire en ces temps de scepticisme et d'indécision :
« Lors de mon séjour en Russie, en 1833, j'étais alors dans tout l'éclat de mes premiers débuts, et l'on sait jusqu'où peut s'élever la faveur qui s'attache au comédien qui réussit à Saint-Pétersbourg.
« Je venais de faire la création de ChaU terton,
(( Un soir, à l'issue d'une représentation de ce drame, comme je rentrais chez moi, le cœur plein de joie de l'accueil que le public m'avait fait, mon domestique m'avertit qu'une dame, malgré l'heure avancée, avait insisté pour me voir, et qu'elle attendait dans mon salon.
(( Je vis une personne de 25 à 28 ans tout au plus, qui s'avança vers moi avec l'inquiétude naturelle à toute femme bien née, venant soumettre un vœu, une prière, à la générosité d'un inconnu. Les traits de cette personne révélaient, par leur altération, une anxiété profonde.
« — Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante, vos succès au théâtre me font supposer que vous avez un grand crédit. On dit que votre liaison avec le fils du prince G...
VOUS assure la protection du ministre général de la police à Saint-Pétersbourg, et vous voyez une femme au désespoir I... Mon mari, pour des raisons politiques que j 'ignore, vient d'être arrêté à Moscou ; il est père, et je viens vous demander, tout inconnue que je vous sois, de le sauver, de nous le rendre... Voici tous les papiers qui le concernent, qui expliquent sa position ; je n'ai plus rien à dire, monsieur, j'attends trop de vous pour que les mots expriment mes idées... le sort d'une famille est dans vos mains : que votre bon cœur en décide !
« Puis, déposant près de moi une liasse de papiers, cette dame rabattit son voile sur son visage et sortit de mon salon sans une parole, sans un geste pour témoigner d'un doute sur la réussite de sa démarche.
(( Je parcourus rapidement les pièces qui m'étaient laissées, et j'y remarquai l'extrait d'un rapport de police qui dénonçait une conversation compromettante sur les affaires de Varsovie.
(( Le lendemain, je me fis annoncer chez le prince G.,., et j'expliquai le but de ma visite.
(( — Soyez sans crainte^ me dit le prince, je vais m'occuper de cela ; confiez-moi ces papiers.
« En effet, le soir même, on m'apportait ces quelques lignes :
(( Mon cher Chatterton,
(( J'ai réussi; l'ordre de mise en liberté partira demain pour IMoscou.
« Je vous retourne les papiers de vos protégés. »
(( Moins d'un mois après cette entrevue, comme je sortais du théâtre Michel, où je venais de répéter, mon domestique vint me dire que deux dames m'attendaient chez moi.
« Je me trouvai en présence de deux jeunes femmes véritablement belles et d une ressemblance frappante. Elles portaient toutes deux un costume semblable, et je pus me convaincre qu'entre elles la différence d'âge était si peu sensible, qu'il était facile de s'y méprendre.
a Quelle ne fut pas ma surprise en recon-
naissant dans celle qui paraissait l'aînée ma solliciteuse, M"^*^ R.... !
« — Monsieur, nous arrivons de Moscou, me dit-elle. Nous venons pour vous remercier du service que vous nous avez rendu sans nous connaître... Notre retour à Saint- Pétersbourg n'a d'autre but que de vous apporter l'expression de notre vive reconnaissance et le témoignage de toute la gratitude de mon mari. Nous vous disons un adieu qui peut être éternel ; mais, de près comme de loin, dans l'avenir comme aujourd'hui, votre nom sera souvent sur nos lèvres, comme il sera toujours présent dans nos cœurs.
« Disant cela, M'^^R... me remit une lettre cachetée, et ajouta en souriant :
(( — Vous lirez ceci demain, quand vous serez seul, bien seul.
(( M"^^ R. . . se leva, après un regard échangé entre elle et sa compagne. Je les reconduisis, profondément touché du sentiment qui venait d'être exprimé avec tant de délicatesse.
(( A peine étaient-elles sorties, que je ne me sentis pas la force d'attendre au lendemain.
(( Je brisai le cachet de la lettre, et après m'être bien assuré que personne ne pouvait plus me déranger, je lus ce qui suit :
(( Monsieur,
« Il y aurait bien moins d'ingrats, si, le plus souvent, les personnes obligées n'étaient pas embarrassées pour donner un témoignage de leur gratitude.
« En arrachant mon mari à l'exil, vous nous avez rendu un de ces services qui engagent éternellement, et dont aucune marque de souvenir ne saurait égaler la grandeur. Je fusse donc restée du nombre de ces malheureux, muets devant leur reconnaissance, et qui se résignent à l'ingratitude faute de mieux, si la plus bizarre des destinées ne m'eût mise à même de sortir d'embarras.
(( J'aurai bientôt soixante ans, et vous m'avez vue, monsieur. Or, dans la carrière que vous suivez, quelle faveur peut vous sembler plus désirable ? Mon instinct de femme m'a-t-il servi, en me disant qu'ayant à revêtir votre personne d'un continuel
prestige, la jeunesse vous serait, après l'éclat du talent, Tauxiliaire le plus heureux, le don le plus propice?...
« M. R... voyageant aux Indes, s'est trouvé mêlé à l'une des querelles fréquentes qui divisent les princes de ces contrées. Le Rajah, dont il avait utilement servi la cause, pour lui prouver sa reconnaissance, lui remit, écrite en caractères indous, la recette d'une composition {secret de jeunesse), qu'il tenait lui-même d'un célèbre médecin persan. Les plantes nécessaires à sa préparation se rencontrent dans l'Inde, en Afrique, dans les Pyrénées, aux Antilles et abondent au Caucase. Mon mari emporta cette précieuse recette dont l'efficacité est écrite sur mes traits.
(f Cette jeunesse, prenez-la, je vous la donne !
« Il y a des philosophes^ des sages austères et absolus, qui pensent que la créaturen'a pas le droit de modifier la volonté du Créateur» Mon mari est du nombre, et tout en admirant en moi cette beauté périssable que j'ai su conserver, lui> le vieux serviteur
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de la vieille foi moscovite, a voulu vivre humblement soumis, comme le brin d'herbe auquel il se compare, à la loi du temps, à la révolution des années.
(( Il a raison peut-être, et quelquefois, quand je compte combien j'ai vu d'hivers, j'ai presque honte de mes printemps ! Mais vous, monsieur, vous avez été jeté par les hasards de la vie dans une voie toute spéciale, et ce qui, pour d'autres, n'est peutêtre que folie coupable ou enfantillage impie, est pour vous presque un devoir d'état.
(( Acceptez-le donc ce secret, que je vous livre, et qui accompagne cette lettre.
(( Acceptez-le, et, dans bien des années, le public étonné cherchera inutilement votre âge sur votre visage, et vous, heureux de son étonnement, vous n'aurez, pour prix de ce prodige, qu'à accorder un bienveillant souvenir à la vieille femme qui vous écrit ces lignes, à ma fille qui m'accompagnait, à mon mari qui vous doit la liberté. »
(( Je lus et relus cette lettre étrange.
(( Ainsi, m'écriai-je, ne voulant pas ad-
mettre que l'un de ces jeunes et frais visages qui m'étaient apparus dût sa fraîcheur et sa jeunesse à cette eau merveilleuse, ainsi, il est possible d'arrêter le temps ?
« Rester jeune!... jeune!... ce mot me revint constamment à l'esprit, pendant toute la journée et toute la nuit sans sommeil qui la suivit.
(( Peu confiant, d'abord, dans l'efficacité de la recette que me révélait M"^^ R..., mais convaincu, dans tous les cas, qu'elle ne devait avoir rien de nuisible, je me mis, par simple acquit de conscience, à la suivre fidèlement.
(( Plus de quarante années se sont écoulées depuis.
« M"^^ R... avait raison.
« Au théâtre, il m'est arrivé souvent, après avoir joué, soit un acte, soit une scène fatigante, de rentrer dans ma loge haletant, couvert de sueur, exténué. Je passais sur mon visage un linge imbibé de cette eau, et presque aussitôt, j'éprouvais un bien-être très difficile ù définir. J'ai bien des fois renouvelé l'expérience, et toujours les mômes eff'ets se sont produits.
(( Après un voyage en chemin de fer, après une nuit d'insomnie, une fatigue quelconque, je n'ai jamais omis ces lotions légères d'un usage si facile.
(T Je me suis rappelé les noms de tous les artistes, princes de la rampe, que leur talent, alors que l'ûge était venu les atteindre, n'avait pas défendus contre l'indifférence du public. On n'arrête pas le temps, soit : on meurt, on doit mourir à l'heure écrite sur les tablettes de la mort, c'est vrai ; mais on tombe du moins avec grâce et tout entier, et sans avoir laissé précéder cette chute du spectacle attristant de la décrépitude.
(( Les générations qui se succèdent aux parterres des théâtres se soucient fort peu que vous ayez, oui ou non, ravi leurs pères; ce qu'elles vous demandent, c'est l'illusion de l'heure présente, c'est l'émotion du moment ; ce n'est pas votre jeunesse ou votre talent d'hier, c'est la réalité d'aujourd'hui ; et que cette réalité ne soit qu'apparente, qu'importe encore ; le mensonge auquel on croit est bien supérieur à la vérité que l'on discute.
« L'infaillible recette a fait reculer le temps devant moi et m'a maintenu à la scène, à un âge où les plus beaux triomphes ne sont plus que des souvenirs lointains.
((Ad. Laferriére. »
L'eau de jeunesse éternelle existait donc encore.
J'avais entendu parler de son existence il y a quelques vingt années. Le secret de cette jeunesse éternelle est livré au public sous la forme d'un liquide à la fois aromatique et vivifiant.
L'eau Laferriére est destinée à tout le monde, et elle est appelée à éterniser l'été et même le printemps de la vie parmi nous, tout d'abord ; nous, le peuple le plus élégant, le plus galant, le plus impressionnable aux grandes choses de l'univers.
C'est une jeunesse de tous les jours, que l'eau Laferriére procure et consacre.
La vieillesse n'est pas un accident ; c'est une maladie.
Le corps humain vieillit, comme l'ivoire
taillé se fend, comme le bois sculpté craque, comme le tableau s'écaille.
]Mais le corps humain est une matière vivante attirant à elle toutes les richesses conservatrices, s'assimilant toutes les protections.
Lui seul, l'épiderme est un immense et admirable bouclier qui enlace et protège toutes les parties du corps humain.
Eh bien, il paraît que la lotion inventée par Laferrière apporte à cette cotte de mailles naturelle de la complexion humaine un arsenal de forces conservatrices dont la vieillesse ne saurait approcher.
La vieillesse cherche le point par lequel elle fera intrusion.
Tantôt elle s'attaque à la tête souvent fatiguée par les surexcitations d'une vive imagination.
Tantôt elle se prend au teint pour y établir les rides, comme un signe de sa prise de possession définitive.
Il n'y a pas jusqu'à la main mignonne, rosée, nerveuse, qui ne subisse ses atteintes.
Il ne faut pas attendre que l'ennemi soit dans la place, pour se garder de ses entreprises.
Il faut protéger la jeunesse pendant qu'elle existe.
L'Eau Laferriére arrive en ce cas comme le gardien fidèle de ce trésor, s'enrichissant de toutes les propriétés hygiéniques et balsamiques des cordiaux d'autrefois, augmentées des découvertes de la chimie moderne.
Ruggieri ne vendait pas uniquement à la cour de Charles IX des sachets et des pommes de senteur.
Ambroise Paré, qui était médecin et non parfumeur, confectionnait, pour les beautés de son temps, un élixir fabuleux qui attirait, comme une garde d'honneur, les jeux
et les ris.
Et le docteur disait :
— On doit trouver dans un parfum deux choses: la vertu; l'arôme.
La vertu, c'est l'essence de provenance végétale qui fortifie la peau, renouvelle la souplesse des tissus, entretient toutes les
fonctions reconstructrices des opulences de la complexion.
L'arôme, c'est le parfum pénétrant, irisé, le soldat invincible combattant les miasmes corrupteurs ; c'est la sentinelle avancée qui éloigne tous les ennemis.
L'Eau Laferrière ressuscite en plein XIX^ siècle toutes les merveilles des cordiaux du siècle dernier.
Un acteur célèbre l'a retrouvée par un hasard.
11 s'en est servi pendant un demi-siècle.
Durant cinquante années, il s'est montré à la foule toujours jeune.
UAntony, de 1830, le Georges de YHonneur et l'Argent, de 1852, le Médecin des Enfants, de 1856, n'on pas vingt heures de plus à eux trois.
Le genre romantique a pu passer ; nos plus grandes illustrations de cette époque ont disparu : Alexandre Dumas est mort, Laferrière a vu leur jeunesse et leur vieillesse, lui seul est demeuré jeune, droit, souple, élégant.
J'ai dit l'efficacité de l'eau Laferrière.
On trouvera à la fin du petit volume (1) la manière de l'employer.
Mais j'aurais accompli imparfaitement ma tâche si je ne parlais de son arôme.
Le parfum est une puissance en même temps qu'un enchantement.
Dans l'eau Laferrière, les fleurs de toutes les parties du monde se réunissent en un odorant congrès, pour produire l'encens qui protège les jeunes et leur assure une longue suite de printemps, sans avoir à subir l'action dévastatrice des hivers.
Désintéressé des miracles qui vont s'accomplir, le monde restera jeune autour de moi ; pas une ride au front, pas une place pâle à l'incarnat des lèvres, pas une gerçure à l'éblouissant albâtre de la peau.
On ne verra bientôt plus de vieillards que parmi les Orgons du théâtre classique ; encore seront-ils joués par des jeunes.
(1) Ce que nous donnons ici comme simple curiosilc se trouvait annexé aux Mémoires de Laferrière. Il est évident que nous ne nous occupons pas du côté commercial de ce prospectus qui avait été paré sans nul doute à Timothée Trimm. C'est un document et rien de plus. Que le lecteur ne s'y trompe pas.
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On ne verra bientôt plus de vieilles femmes que dans les tableaux de Gérard Dow. Seul, si Dieu me prête une longue vie, je m'en irai à travers Paris, le bâton des pèlerins fatigués à la main, la démarche courbée comme dans la salutation qu'on adresse à une puissance, m écriant à chaque pas :
0 jeunesse ! royauté éblouissante et radieuse, plus immuable que toutes les royautés de ce monde.
Je suis resté sur terre, moi, le dernier vieillard, pour semer devant tes pas les lilas en fleurs, les roses en boutons vermeils, les feuilles du sapin toujours vert, où chantent les nids de l'alouette matinale et de la fauvette joyeuse.
Eau Lafemère, printemps éternel, ma vieillesse te salue !
Timothée TRiM>r.
Avril 1876.
D'UN JEUXE PREMIER. d93