‹ Souvenirs d'un jeune premier. Avec [une] préf. de Jules ClaretieChapitre 7 sur 44 · PRÉFACE. XIII · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XIII

exprimer plus vite ce qui doit être exprimé lentement, ainsi de suite. C'est un cruel supplice, et voilà ce qui m'a toujours fait prendre en exécration ce rôle qui m'est demandé partout en province, et qui fait des recettes que n'ont jamais faites et ne feront jamais les plus beaux chefs-d'œuvre classiques, romantiques et modernes. »

Je me suis souvent aperçu du besoin qu'avait ainsi Laferrière de retrouver, quand il jouait, les moindres objets à leur place accoutumée. Ce n'était pas un acteur froid et indifférent à son personnage, un de ces acteurs dont nous parle le Paradoxe du Comédien, de Diderot, et qui se moquent parfaitement des larmes qu'ils versent pour en faire verser. Laferrière, au contraire, s'incarnait dans le personnage qu'il représentait. Il n'était plus lui, il était r autre. Et cependant, chose singulière, il demeurait toujours Laferrière !

Ce passionné voué aux éternelles déclarations d'amour, ce y<^îi?2^j^r£?m«^r avait pourtant, au besoin, la veine comique.

XI V PHEFACE.

Je parlais un jour, dans un feuilleton, du grand acteur anglais Macready, d'après les Réminiscences and sélections from his Diaries and Letters, qu'on venait de publier à Londres. Et Laferrière, venait, le lendemain, me raconter, à propos de l'acteur anglais, un souvenir qui eût pu prendre place dans ses Mémoires, mais qui^ dans tous les cas, mérite de n'être point perdu.

Au moment où Macready lit, à Paris, son grand voyage artistique, — en '1845, — Laferrière était eniîa2;é au théâtre du Vaudeville, et l'on donnait là une revue de fm d'année, Paris à tous les diables, qu'avait composée M. Clairville. Laferrière — chose particulière — a toujours eu un talent spécial, un don personnel pour ce genre si amusant et si parisien de plaisanteries qu'on appelle les /m/tations. Neuville lui-même, dont les imitations d'acteurs étaient, dit-on, si remarquables, ne les réussissait pas mieux que lui.

TREFACE. XV

C'est un art qui a son prix, après tout, et nous voyons dans Whnproînptu de Versailles que Molière ne dédaignait pas d'imiter plaisamment ses rivaux. Laferrière eut donc l'idée, après avoir vu Macready, de faire son imitation, à une condition pourtant, c'est qu'on ne mettrait pas sur l'affiche le nom de l'imitateur. Laferrière entrerait en scène costumé en Hamlet et jouerait la ^< scène de l'Ombre », parodiant l'accent britannique du grand tragédien anglais. Pour donner la réplique à cet Hamlet bouffon sur la plate-forme du château d'Elseneur, Bâche s'était chargé de représenter VOmbre — Bâche, ce maigre et fantastique Bâche, long comme une perche à houblon ou comme un jour sans pain et qui nous fit tant rire plus tard, aux Bouffes-Parisiens, dans le rôle ou plutôt la chanson du roi de Béotie. Bâche s'enfarina donc le visage et se costuma en spectre. Laferrière, lui, avait revêtu, sans l'exagérer, le pourpoint noir du prince de Da-

Page 1