MONSIEUR LE DOCTEUR AMÉDÉE PICHOT
de Monsievr de l'Etincelle, de l'Essai sur Je Gaz hydrogène, du Perroquet de Yalter Scott, et autres divers ouvrages ,
BIHCCTEUK DE LA MEVUE BEITANNIQUE
SCR LE PLAflAT, SCR LES TRADLCTIOSS, SIR LES MOEURS, SIR SAMCEL WARREX, SDR LE ROMAN, ETC., ETC.
Je ne prends pas la plume, aimable docteur, pour dire au monde que mon grand-père tira le canon contre Charles-Quint, et que l'armôe de François !«' compta dans ses rangs un Pichot de si grand calibre; particularité grave qui donne à votre « Histoire de Charles-Quint dans la retraite» une supériorité rare, et l'élève si fort au-dessus des œuvres brillantes et sages de messieurs Stirling, Mignet, Backhuysen et Gachard. Je vous écris simplement, humble et timide que je suis devant vous, pour que vous me protégiez avec cette grandeur, cette généro-
site et cette largeur dîdme qui ne le cèdent en rien à la beauté de votre esprit.
Je n'ai pas la sagesse joyeuse et triomphante d'un docteur avisé tel que vous êtes; j'ai fait beaucoup de mauvais calculs littéraires, et entre autres folies celle-ci. Pendant que vous jetiez savamment à Paris les bases immortelles de votre gloire et les heureux fondements de votre fortune, je me demandais, après avoir perdu ma mère, ce que pouvaient valoir désormais et la gloire et l'étude. Je restais seul au monde, exposé à de redoutables amitiés; et j'habitais sur les bords de la Seine, du côté d'Auteuil, la plus étrange petite maison de bois qu'il ait plu jamais à bourgeois enrichi de badigeonner en jaune et en vert, par amour pour les arts. Les bateaux passaient lentement devant moi; sur les berges monotones visitées par de maigres troupeaux les usines fumaient au loin. J'étais triste et je me consolais en lisant. Ue Londres m' arrivait, parla voie de Paris, ce charmant Recueil de Blackwood, écrit, non pas disertement comme le veut Yaugelas ou galamment comme vos œuvres, ni farci d'aventures extravagantes, de paradoxes, de chiffres, de dissertations, mais tout vivant de bonne hunieur, de naïveté, de fantaisie, et ne masquant sous le bon ou le mauvais style la nature ni l'homme. Dans cet ouvrage périodique, alors dirigé par l'original Wilson , Samuel Warren publiait sas Notes ou son Journal d'un médecin [Diary of a physiciaii) . Je les lisais, je les relisais, j'en révais; c'était mal écrit et m'allait droit au cœur. Que de points obscurs de notre monde moderne, souf- Jrances secrètes, maux réparables, douleurs à jamais enracinées, s'y trouvaient longuement, lentement, riiétoriquement délayés ! Quand l'air brunissait, q\iand la lumière se taisait, «omme dit l'Italien, j'allais sur la rive penser encore à ces personnages. Homme bizarre! dirtz-vous ; mauvais commerçant! niauvais ménager!
Cela est vrai. Je vous vois d'ici, comme dit Montaigne, rire des épaules et vous moquer de moi. Ces matériaux dill'us, ces études un peu brutes et crues m'attiraient par la vérité, le courage et la tendresse de l'àme; je ne trouvais personne dans le monde français qui eût osé sonder ces plaies ulcérées; les plus
braves esprits reculaient effrayés devant ces profondeurs. Je me disais que la société anf,'laise avait raison de vouloir y porter la lumière, comme un bon propriétaire tient à savoir si les fondations de sa maison ne sont pas minées.
Ce fut alors que dans ma solitude, et pendant une année entière, je me plus à bouleverser, à refondre, à simplifier, à expliquer, à riévelopper les matériaux de monsieur Warren; travail sans éclat pour moi qui restais anonyme, et sans lionneur pour lui; — labeur que j'accomplissais avec délices, mû par un sentiment vraiment absurde, ô spirituel docteur! — l'amour de mon œuvre et le plaisir ardent de creuser ces cavernes de Tliu. Hianité et d'intéresser les autres à ce qui me louchait puissamment. Point de gloire d'ailleurs et infiniment peu de profit !
Vous n'en revenez pas, et vous avez bien raison ; mais c'est péché d'iiabitude. Je suis plagiaire, c'est vrai, et plagiaire à rebours. Mon premier exploit littéraire fut de donner mes travaux à des gens d'esprit célèbres, au bon helléniste G**% et à d'autres qui les signèrent de leur nom. On les applaudissait fort. Je me prenais à rire. Il y a dans les bibliothèques plus de vingt volumes de ce genre. Je n'avais rien vu de semblable ou il'analogue en Angleterre, où l'on m'.îvait élevé; l'esprit y est :uoins spirituel, c'est-à-dire moins rusé, et la littérature ne s'y complique pas de finesses aussi profondes. Des lors le mépris s'empara de moi, et je me mis à suivre une route absolunij-nt opposée à celle de l'exploitation; tant j'ai un méchant caractère, peu flexible, peu malléable, peu aimable et peu raffiné, cher docteur. Méprisez-moi.
Tantôt neuf mille pages ou douze volumes in-octavo, feuilletés, commentés, annotés, me donnaient en dix mois un résultat définitif sur Benjamin Franklin; quelques petites pages tirées des faits. Tantôt je m'enfermais dix mois avec les manuscrits d'Antonio Ferez, et j'étais assez heureux pour lever le lièvre que monsieur Mignet, ciiarmant et docle esprit, a si bien tué- Un autre jour c'étaient les documents sur Marie Stuart et ses lettres originales, dont je m'emparais avant lui et qui me dé-
robaient deux années. Puis, après m'ètre amusé en badaud à suivre à pied le cours du Rhin, depuis la Furca jusqu'au château de Charles le Téméraire, alors habité par mon vieil ami Golbery, et de Kientzheim jusqu'à la mer, je créais un Anglais imaginaire qui visitait la Suisse et la décrivait en détail. Je faisais passer cet Anglais pour un Anglais de chair et d'os, je l'incarnais vivant dans la Revue britannique. Cette chère Revm britannique! Pendant notre fécond mariage de quinze années, de combien de crimes analogues l'ai-je rendue coupable! . Un beau jour ce fut Robinson qui me séduisit et monsieur Dîmanche (De Foë), son auteur. Alors j'emportai cinquante-trois volumes de monsieur Dimanche dans les bois d'Ecouen, et je lus, relus, annotai comme un vrai cuistre, "pendant onze grands mois,, ces cinquante-trois tomes, et de tout cela j'ai fait cent pauvres pages. Je crois même les avoir données pour rien à monsieur Didier, libraire. Oh! le mauvais commerçant! Mais avoir interrogé lentement, goutte à goutte, les sentiments d'un homme d'honneur malheureux (génie traqué par les sots et les envieux, cher docteur!), céderais-je ce plaisir pour une fortune? Ma foi, non, monsieur. Les ombrages de la forêt et les sculplures de la Renaissance, que le soleil couchant éclairait pendant que je dictais ces modestes pages, m'apparaissent encore, et je n'y pense qu'avec bonheur. Cependant mes amis disaient que j'avais tout au moins enlevé la princesse Gradafilée, ou que j'avais perdu soixante raille francs au jeu, endetté ma famille et compromis mon honneur, ce qui expliquait ma solitude. Car cette solitude chérie, que j'ai toujours adorée et entremêlée d'intervalles lumineux, de voyages et de monde, nous livre sans défense à nos ennemis, surtout à nos amis. Que n'invente-t-on pas alors? « Pourquoi, dit la sœur du grand » Pascal, pourquoi se gênerait-on à l'endroit d'un solitaire? La )) justice qu'on lui rendrait serait perdue, et les coups qu'on )) lui porte restent sans danger.» 0 folie! pratiquer au dixneuvième siècle cet ascétisme de la pensée, au temps du mouvement, des intrigues et des cabales universelles, cher docteur! l'extrême et singulier aveuglement! Si vous n'avez pas dit de
moi que j'ai volé mon style, dérobé des manuscrits, emporté une caisse, tué mon père et mangé ma mère, c'est pure générosité de votre part, ô bon docteur ! et je vous remercie huml)lement.
Mon indifférence était grande pour ces discours, même pour ceux de mes amis, cher et aimable traducteur.
Il est vrai ijue je me consolais en les servant dans leurs ambitions et dans leurs visées. J'ai fort servi les vôtres. J'en suis fier et tout charmé. Avec quelle joie, lorsque je visitais la grande ville, vous recommandais-je à cet excellent et noble monsieur Bertin père, âme largeet forte, aimableet grande figure, l'une des plus originales de notre temps, qui riait un peu et me pardonnait. Il m'arrivait de vous louer beaucoup en pul)lic, ex cathedra, lorsque vous publiâtes le Perroquet ei Monsieur de l'ÉtinceUe, beaux livres que j'annonçai solennellement, dans les Débats, comme les œuvres d'un charmant esprit, savant, ingénieux, poétique, prudent, reconnaissant, et qui devait aller loin.
Voilà comment, lisant toutes choses, j'ai lu Warren, et pourquoi je l'ai détruit plutôt (jue traduit.
La pensée des autres me plaît, nramuse, me charme; je cause librement avec tous les écrivains, meilleurs ou pires, avec Bossuet, avec vous. Mais suivre d'autre lumière que celle qui naît au fond de mon esprit ému, impossible. Je consulte tout le monde, Pindare et Pichot, comme si je ne me fiais, pas à moi-même; — je ne me fie qu'à moi, comme si je ne lisais personne. Folie à deux étages, condamnée surtout par Barème et les bons calculateurs ; odieuse à notre temps qui aime la spéculation pure et le gain matériel.
Le secret du commerce est de faire beaucoup avec peu; l'intérêt des intérêts accumulés, voilà le grand arcane... Le secret du style, de la piiilosopliie et de l'art, cher monsieur, le voici, — faire peu de travail au prix de beaucoup de peine. C'est aussi le secret de l'Évangile ; prendre peu et offrir davantage, penser aux autres et s'oublier soi-même; usurper moins qu'on ne donne. Oui, c'est là le contraire du bon conunerce, mais cela s'appelle dans la vie désintéressement, dévouement;
— dans les lettres, consoience, sincérité; — dans la politique..., je me trompe, cela n'a pas de nom en politique.
Dieu nous préserve de jouer les grands liommes ! Tout au plus ferais-je, moi, un très-petit grand homme, affilié de loin aux bonnes gens du seizième et du dix-liuilieme siècle, aux Passerat et aux Ramiis, au vicaire de Wakefield, à Richter, liéros modestes qui se sont renfermés dans l'étude et la famille. Kt je ne veux ici que vous apporter deux ou trois bonnes raisons pour mieux me défendre ; car on m'accuse, on m'accusera encore iVvire plagiaire, voleur, socialiste! qui sait? Il y a mille procillons et basses attaques qu'un madré ])eut faire à un i)lagiaire de ma sorte. Quand je reproduirai dans un beau volume le portrait de vos qualités littéraires, si bien déduites par moi dans les Débats, qui sait si vos rivaux ne vont point me saisir au passage? Défendez-moi donc, 0 docteur gi-néreux !
Que monsieur Wareii aussi me pardonne si j'ai fait le tri parmi ses histoires, si j'en ai détruit le style, changé le dialogue, réduit les personnages à des proportions plus naïves; si j'ai éinondé les branches parasites de l'œuvre mutilée; supprimé les grands discours, les digressions et déclantations métaphysiques; si j'ai usé, avec une indépendance extrême et une licence excessive, de ses matériaux excellents. Je crois lui avoir rendu service en me conduisant ainsi. Veut-il savoir pourquoi ses dix mille livres sterling i, — admirable dépôt de matériaux bruts — n'ont produit parmi nous aucun effet, bien que traduit par une plume habile? pourquoi la reproduclion de ce même « Diary » que j'ai refait n'a pas trouvé de lecteurs? C'est que personne n'a voulu se donner le ridicule soin que j'ai pris : — renoncer à la gloire ; — perdre son temps :
— s'effacer soi-même.
Pour cela il fallait une niaise abnégation et une affinité vive avec monsieur AVarren ; — colère contre l'injuste et le faux ; —
1 Ten Thousaiid a yenr, roinaii du iDùmc.
sympathie pour le faible et l'opprinié ;— choses ridicules. Les hommes très-fins et très-avancés méprisent aujourd'hui cetttî simplicité passionnée et cet amour des honunes ; ils disent beaucoup de mal de cette sainte faculté de l'indignation morale. Dés qu'elle fait défaut cependant, le trigaud, le ralfinéet l'éneivé l'emportent trop vite. Ce (lue j'aime chez monsieur Warren, ce qu'il possède et ce que j'ai voulu propager, même en changeant sa forme de fond en comble, c'est la tendre et virile santé de son esprit, et cette honnêteté du sens moral, sans laquelle on ne verra plus ni Molières ni Shakspeares.