‹ Souvenirs d'un médecinChapitre 5 sur 5 · PIERRE ECCLES · texte numérisé non relu

PIERRE ECCLES

» p. s. Ah rà, si notre nouveau pigeon prend bien, vous ne me tourmenterez pas pour la misère que je vous dois, n'e.st-ce pas? Brûlez cette lettre. »

Sir Edouard Streighton, autrefois possesseur d'une assez grande fortune, avait su, grâce aux conseils d'Eccles et de ses amis, la dévorer en peu d'années : terres, domaine, parc,

maisons de ville et de campagne, il avait tout laissé sur la table des malsons de jeu ou dans la poche des fripons. Lorsqu'il eut épuisé ses ressources, il changea de rôle, et, selon la marche ordinaire, il devint escroc à son tour. C'était pour me servir de l'expression consacrée, un des plumeurs (pluckers) les plus habiles de Londres. Il résolut de profiter de l'aubaine que la lettre d'Eccles lui annoneail, et Reivvardt, à son arrivée le lendemain matin, vit entrer chez lui un valet de chambre qui lui remit la carte du baronnet.

— Sir Edouard Streighlon! s'écria-t-il surpris et essayant de recueillir ses souvenirs.

— Il attend dans l'antichambre, monsieur.

— Eh bien , faites entrer.

Reiwardt était surpris de cette visite. Il ne savait pas à quel degré d'immoralité sir Edouard était parvenu, mais il se souvenait que cet homme avait été l'ami d'Eccles, le partner de ses projets, de ses plans, de ses entreprises et de ses gains honteux. Aussi était-ce avec peine qu'il le recevait, et son intention était de lui faire un accueil très-froid. Mais il s'adressait à un homme qui joignait à la démoralisation de l'escroc toute l'adresse des gens du monde, et qui se modelant d'après la lettre qu'Eccles lui avait écrite, eut soin de produire sur la victime qu'il voulait faire une nouvelle impression qui lui permît de se réhabiliter dans l'esprit de Reiwardt.

Ce n'était plus un jeune homme brillant de santé et de gaieté, un mauvais sujet de bonne compagnie, que Reiwardt voyait devant lui ; c'était un pauvre malade ayant conservé les habitudes et les manières du monde, vêtu avec une espèce de négligence comme il faut; intéressant par l'air de langueur et d'épuisement qui régnait sur ses traits, par la blancheur presque transparente de son teint et par l'abandon spirituel de sa conversation. Il était, disait-il, trop faible et

trop maladif pour sortir le soir. L'extrême délicatesse de sa santé le forçait à une régularité de vie qui ne s'accordait pas avec ses anciens goûts. Il voyait peu le monde, et forcé de renoncer à la société bruyante de Londres, aux spectacles, aux concerts et aux plaisirs de la vie éléganle, il avait conservé un penchant très-vif pour ses anciens camarades d'études, dont la présence lui rappelait des jours plus brillants et plus heureux. Tout cela était dit sur un ton de naïveté si doux et si caressant, que Reiwardt se laissa séduire; il se livra sans réserve à la sympathie que son ancien camarade lui inspirait.

— Demain, lui dit négligemment le baronnet en le quittant, je réunirai chezjnoi quelques amis qui me font le plaisir de s'asseoir à ma table. Ce sont des pairs d'Angleterre, quelques jeunes gens du grand monde et quelques artistes; je serais heureux de vous avoir aussi , Reiwardt ; acceptez l'invitation.

Qui le croirait? les dépouilles de Reiwardt étaient partagées d'avance; Streighton avait pris des informations exactes sur ses propriétés, et s'était spécialement chargé de conduire à bon port cette horrible affaire. Il avait, disait-il, une connaissance approfondie du caractère de Reiwardt; il savait comment on devait le prendre ; toutes ses faiblesses, il les avait étudiées. Et pour prix de ses ignobles prouesses, il se réservait la moitié du bénéfice total. Ses complices s'engageaient à jouer les premiers rcMes du drame, et à le laisser lui-même sur le dernier plan, de manière à lui permettre d'agir plus sûrement et de faire tomber la victime sous leurs coups.

Certes, si vous fussiez entre dans l'élégant salon du baronnet, si le hasard vous eût jeté au milieu de ces hommes dont le costume, les manières et la conversation annonçaient l'usage du monde et une éducation soignée, il vous

eût été difficile de soupçonner que le plus ignoble complot se tramait sous ces lambris dorés, au milieu de ces meubles recherchés dont la richesse seule n'avait pas réglé le choix. Aucune parole libre, ou môme légère, ne se fit entendre. On parla de femmes, de théâtres, de nouveautés littéraires et de matières politiques, non-seulement ave<; esprit, mais avec convenance. Le repas attestait la richesse du maître et le talent du cuisinier.

Avec le vin de Champagne le feu de la saillie jaillissait en pétillant, et mille anecdotes plaisantes se croisaient de toutes paris. Les plus sages observateurs, ceux qui en savent le plus sur la vie et le monde, ne sont pas toujours ceux dont la moralité a été sévère, dont les habitudes ont été réglées par la sagesse ; le mauvais côlé de la civilisation leur échappe. Au œntraire, l'homme mêlé à toutes les scènes de honte et de scandale secret que la société renferme a sous sa main d'immenses trésors d'observation qu'il met à proflt comme il lui plaît. La conversation de ces hommes qui touchaient à la fois aux vices les plus hideux et à la civilisation élégante par leurs habitudes, était infiniment piquante et variée. Au dessert, Reiwardt se trouvait heureux d'avoir fait partie de cette réunion; les paroles tombées de sa bouche avaient été accueillies par des bravos. On lui avait demandé le récit de ses voyages; on l'avait écouté avec intérêt. Afin de compléter la séduction, chacun l'avait questionné avec tant de bienveillance sur ses projets, sur les plans qu'il formait pour fembellissement de son domaine , queReiwardt était ravi.

Il était onze heures, on avait pris le thé. Reiwardt, mollement couché sur un sofa, jouissait encore délicieusement des souvenirs de la soirée.

— Ah ça, s'écria l'un des amis de Streighton, la causerie nous a épuisés: une partie de whist?

— Non, mon cher, répondit d'un air sérieux et froid le maître de la maison.

— Eh quoi! vous vous y opposez? reprit le premieT interlocuteur.

— Absolument. Si mes amis sont las de m'entendre, je ne suis pas las de les écouler. D'ailleurs, mon cher Reiwardt, continua-t-il en se tournant d'un air mélancolique vers le jeune homme, nous sommes payés pour nous défier du whist, et nos aventures de collège nous ont donné des leçons que nous n'oublierons pas de sitôt.

— Mais, sir Edouard, interrompit le compère, vous n'y pensez pas ! Jouer gros jeu, moi qui sais ce qu'il en coûte, et qui ai perdu d'un seul coup dix mille bonnes livres sterling, héritage de ma pauvre tante! Pour tout Tordu monde, je ne recommencerais pas.

Le vin de Champagne et la flatterie, deux puissances endormeuses, comme dit Montaigne, privaient Reiwardt de la pénétration nécessaire pour apercevoir les ressorts du piège qu'on lui tendait; il ne voulut pas gêner ses nouveaux amis dans leurs plaisirs, et s'écria :

— Messieurs, ne me consultez pas, je vous prie, et ne vous en rapportez point à moi; si vous voulez faire une partie de whist, je serai des vôtres très-volontiers.

— Eh bien, Streighton, (ju'cn dites-vous?

— Oh ! Dieu me préserve de m'opposer à ce que vous désirez tous, répondit le baronnet d'un air poli et un peu contraint; et il sonna. Un domestique entra.

— John, des cartes... J'avoue que j'ai totalement perdu l'habitude du jeu, et que je n'ai pas même ici un seul paquet de certes, je pense.

On s'assit à la table de jeu : les quatre amis firent leur première partie d'un air presque indifférent, causant de choses et d'autres, comme gens (jui jouent par politesse et

par convenance. Cfiacun des confédérés s'acquittait de son rôle avec un admirable sang-froid. Le premier rob dura longtemps et fut interrompu à plusieurs reprises. Quand il fut terminé , on se leva pour prendre des rafraîchissements.

— Apsley, s'écria tout à coup Streighton, qu'est devenue l'affaire entre le général Bewick et lord Thoroughby?

— Le général a perdu ; mais il refuse de payer les cent livres sterling.

— Pourquoi?

— C'est un point délicat, et sur lequel les plus habiles sont divisés d'opinions.

— De quoi s'agit-il? interrompit Rciwardt, qui venait de vider un verre de vin de Madère.

— Oh ! cela n'a pas le moindre intérêt pour vous, mou cher. Il s'agit d'un pari entre les deux personnes que l'on vous a nommées, et dont la rouge ou la noire est le sujet.

Non-seulement la curiosité de Reiwardt était excitée, mais sa vieille passion venait de renaître, et l'étincelle lancée subitement par le barunnet avait réveillé toute son ardeur pour le jeu. Il voulut que sir Edouard le mît au fait du point en litige. Il en écouta le détail technique et approfondi; luimême, il discuta la question sous toutes ses faces et avec la sagacité d'un vieux joueur. EnUn, il s'écria, en prenant un second verre de vin de Madère :

— Moi, je parierais pour le général.

Un sourire satanique erra sur les lèvres des interlocuteurs, et brilla dans leurs regards. Le baronnet repoussa vivement l'opinion émise par Reiwardt. On parla haut; les avis furent soutenus avec chaleur, et Reiwardt finit par proposer à son hôte un pari de cent livres sterling.

— Pas du tout, mon cher, répondit ce dernier, je vous

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gagnerais à coup sur, et je n'ai pas eu le plaisir de dîner avec vous pour vous enlever votre argent.

— Moi, s'écria l'un des convives, nommé Hillier, je tiens le pari, si monsieur persiste!

— Et moi, s'écria A psley, je parie une somme égale contre sir Edouard, s'il est toujours du même avis.

Ce double combat une fois arrangé symétriquement, il fut convenu que l'on se rendrait ensemble à V Enfer de Palltnall (la plus grande maison de jeu de Londres), et que l'on soumettrait à la galerie le jugement du pari. Le baronnet sembla faire beaucoup de difficultés, et maltraita singulièrement en paroles les habitants des maisons de jeu. Ce ne fut que pour céder aux instances de ses trois amis qu'il consentit à les suivre.

De magnifiques salons, des tapis de velours et de soie, des candélabres d'or, une foule élégante se pressant autour des tables vertes; des monceaux de guinées s'élevant et retombant tour à tour, toute cette splendeur infernale frappa Reiwardt de surprise, presque d'iiorrcur.

D'abord, à travers les fumées du vin, et au milieu de l'ivresse que ce spijctaclc faisait naître en lui, en face de ces joues pâles et de ces amas de billets de banque qui formaient les enjeux, le cœur lui manqua ; il lui sembla un moment que sa mère et sa cousine lui apparaissaient; puis le respect humain vint le saisir. Il pensa qu'on allait le railler; il cul honte de sa faiblesse. Il entendait lui-même son cœur battre au milieu du silence profond et passionné qui régnait dans la salle. On décida qu'il avait gagné le pari.

Peu de temps après, il était assis, avec ses trois amis, à une table de bouillotte. Sir Edouard, toujours insouciant et froid, perdait son argent, sans accorder le moindre intérêt au jeu. Reiwardt gagnait. A la lin de la soirée, cent quatrevingts livres sterling composaient sou gain total. .Mais com-

bien de fois la pâle figure de sa mère s'était montrée à lui! quelle nuit fébrile fut la sienne ! Sans doute il pouvait se retirer avec la somme qu'il avait gagnée, mais n'était-ce pas une indélicatesse d'avoir traîné ses amis dans une maison de jeu, d'avoir fait un gain considérable, et de ne pas leur donner leur revanche? Le résultat de ses méditations et de ses doutes fut une résolution Wen arrêtée d'en finir, mais avec honneur, d'inviter ses amis à dîner chez lui, de leur offrir cette revanche, de perdre une centaine de livres sterling et de les quitter à jamais. Ils se rendirent à son invitation; le baronnet lui-même, dont la santé commençait apparemment à serafTormir, et qui sortait le soir sans être incommodé, vint prendre place à la table deRei-wardl.

On eut de l'esprit. On ne parla ni d'enjeu, ni de pari, ni de bouillotte; seulement Hillier railla tous les convives à la fois et hasarda quelques plaisanteries sur la belle vie qu'ils avaient menée la veille.

— C'est une affaire absurde, s'écria le baronnet; qu'il n'en soit plus question.

A l'instigation de ReiwardI, on apporta des cartes et la table de bouillotte. Mais Apsley ne tarda pas à s'apercevoir que son hôte, au lieu de jouer de franc jeu, se hâtait de' perdre pour en finir.

— Monsieur Reiwardt, s'écria-t-il, je ne vous comprends pas; nous ne sommes ni des enfants ni des escrocs; et jouer avec nous dans l'intention, de perdre, ce serait nous railler!

Reiwardt rougit et joua de bonne foi. Au bout de la soirée, personne n'avait perdu ni gagné. Le jeune homme s'était réconcilié avec le jeu. Déjà les chances du hasard lui offraient ce vif intérêt qu'elles lui avaient présenté autrefois. Il était content de lui-même. Il riait des craintes puériles qui l'avaient tourmenté pendant la nuit précédente. Une

parlie des cent quatre-vingt-treize livres sterling qu'il avait gagnées fut consacrée à acheter une magnifique paire de j^aceiets, dont il fit cadeau à sa cousine. Trop confiant en lui-même, et ne sachant pas résister à cette facilité d'entraînement qui devait le perdre, il retrouva le lendemain ses amis et joua encore; cette fois, d'après le conseil du baronnet, la somme des enjeux fut ridiculement mesquine : la perte totale de Reiwardl ne s'élevait pas à deux guinées.

Le jeu est un fleuve magique; force ou faiblesse de caractère, esprit ou sottise, adolescence ou vieillesse, tout ce qu'il touche, il l'emporte; la plante de vos pieds a-t-elle seulement elfleuré ses eaux dangereuses, une jjuissance secrète vous attire; les vagues montent et grossissent; vous en avez jusqu'aux genoux, puis jusqu'à la ceinture; bientôt tout le corps est envahi, vous êtes irrésistiblement entraîné. Les flots tourbillonnent au-dessus de votre tête, et vous tombez, vous tombez toujours plus bas jusqu'à ce que la mort soit venue, jusqu'à ce que tout soit perdu. Telle fut la destinée de Reiwardt. A peine eut-il touché du doigt la fatale table de jeu, qu'une force d'attraction qu'il ne put vaincre et qu'il était loin de prévoir le précipita dans le tourbillon qui devait l'anéantir.

Présenté à un membre de la Chambre-des pairs qui passait sa vie dans les maisons de jeu, Reiwardt s'y laissa de nouveau entraîner par lui. Il avait écrit à sa cousine et à sa mère qu'il reviendrait dans six semaines, et que ce délai était nécessaire pour terminer l'affaire qui l'amenait à Londres. Hélas! six semaines après il n'était plus Reiwardt, le fiance d'Adeline. Il n'était plus ni fils, ni frère; il était joueur. La fascination était complète. Le jeune homme (jui, plein de franchise, d'espérance et de joie, avait quitté le château paternel, avait déjà disparu. Un homme paie, au front jauni par les veilles, aux joues creuses et plombées,

S'iS SOUVENIRS D UN MEDECIN

aux mains tremblantes, aux yeux caves, dont un tremblement nerveux faisait cligner les paupières et vibrer les prunelles, avait remplacé le jeune Reiwardt. Quelques mille livres sterling étaient déjà tombées de sa bourse dans l'abîme des maisons de jeu, et le sentiment de sa faute et de sa honte le rendait si misérable qu'il restait au lit, enseveli dans son apathie, jusqu'à cinq heures du soir. C'est alors qu'il retrouvait ses nouveaux associés, toujours actifs à lui ouvrir une source nouvelle de dissipation et de plaisirs. Les agitations de la veille influaient sur le lendemain; l'usage des liqueurs fortes étourdissait Keiwardt sur sa situation; enfin, quand il vit que quinze mille livres sterling avaient été englouties par sa folie et sa faiblesse, il ne songea plus qu'au moyen de réparer sa faute, en regagnant cette somme. Quelle douleur pour lui si sa cousine et sa mère apprenaient sa conduite et les résultats de cette conduite! Il voulut tout hasarder. Un domaine de huit mille livres sterling fut engagé par hypothèque. Déjà il se débattait comme l'homme qui se noie, et luttait avec rage contre le vortex fatal qui le pressait de tout côté. Déjà les dettes s'accumulaient autour de lui, il payait son crédit en achetant cher les objets que lui livraient ses fournisseurs, et la vie de dissipation et de débauche qui acconipagne toujours la passion du jeu épuisait ses dernières ressources. A force de mensonges et de romans, il persuadait à sa mère que les lenteurs nécessaires de la jurisprudence anglaise prolongeaient son séjour à Londres. La tendresse d'Adeline était plus pénétrante; les lettres de Reiwardt, courtes, brèves et rares, lui apprirent bientôt que le jeune homme avait trouvé dans la capitale des remèdes si^rs et faciles contre les regrets de l'absence.

On a beaucoup parlé de la passion du jeu ; il me semble «lu'on ne l'a pas décrite. Exclamations, déclamations, apos-

trophes et élégies des philosophes, tableaux presque toujours monteurs des écrivains dramatiques, n'ont pas signalé le véritable caractère de ce démon qu'on appelle le jeu. Il paralyse toutes les facultés, il éteint tous les sentiments; tout ce que l'homme possède, cœur, âme, existence physique et morale, deviennent ses instruments et ses esclaves immédiats; le cœur s'eflace, l'intelligence se pétrifie. Une maîtresse, une religion , un amour, un Dieu, un art absorbent l'homme tout entier : c'est le jeu. Pourquoi m'arrêter sur ces détails qui sont devenus le lieu commun du romancier, bien que nul écrivain n'ait daigné descendre dans les profondeurs de cette passion? Ai-je besoin de dire que chaque jour ReiAvardt jouait et perdait davantage, que plus les chances l'accablaient, plus il hasardait? Ce jeu désespéré retint Reiwardtà Londres pendant cinq mois entiers. Il avait dévoré les trois quarts de son patrimoine. Plongé dans une stupide indifférence, il laissait souvent les lettres de sa mère, celles d'Adeline, sans y répondre. Enfin, la mère inquiète et commençant à soupçonner que ce long séjour devait cacher quelques mystères peu honorables pour son fils, prit le parti de s'adresser à l'avoué de Reiwardt, monsieur Twister. Elle lui demandait quelles aftaires si importantes pouvaient retenir son fils à Londres pendant un espace de temps si considérable. Twister répondit qu'il ignorait absolument le motif (fui avait retenu monsieur Reiwardt à Londres pendant plusieurs mois, car son affaire pouvait se terminer en huit jours, disait-il.

Pritchard, intendant de Reiwardt, et chargé de la surveillance spéciale de ses domaines, était un vieillard plein d'honnêteté, élevé dans la famille, et qui, du rang inférieur de groom, ayant passé parlons les grades de la domesticité,. s'était identifié à la fortune, au nom, à la réputation, aux intérêts de Reiwardt. Le père de notre jeune homme avait

en mourant recommandé II sa femme et à son fils de le traiter comme un ami. C'était sur ce pied en effet qu'il était placédans la maison; et lui aussi s'étonnait et s'inquiélaitdu long séjour que faisait son maître dans la capitale, mais surtout des sommes énormes qui lui étaient demandées? « Que peut donc faire à Londres monsieur Eugène? se demandaitil, » et le pauvre homme n'arrivait à aucune solution satisfaisante. Mais quand il fallut envoyer au jeune homme les titres de ses propriétés, nouvelle surprise, nouvelle terreur plus grande encore. Il soupçonnait bien que tout n'était pas dans l'ordrn et que son maître faisait lî-bas quelcjues folies; il était loin de prévoir où ses folies aboutiraient. Aussi la lettre suivante fut-elle un coup de foudre pour lui.

« Mon cher et fidèle Prilchard , si vous avez quelques égards pour moi et quelque désir de me servir, en voici l'occasion. Je vous demande d'abord un profond silence, et ensuite une obéissance aveugle. Depuis quelques mois, j'ai eu le malheur de m'engager dans des spéculations qui ont éponvantahlement mal tourné; il me faut vingt mille livres sterling au moins avant la fin de cette semaine, ou je suis ruiné. Le seul moyen que j'aie de me procurer cette somme, c'est d'engager ma terre d'Hère fordshire. Sans cette ressource, mon nom est flétri et l'honneur de ma famille compromis. Ainsi, Pritchard, mon vieux et fidèle serviteur, faites-moi parvenir tous les papiers nécessaires d'ici à deux jours. Pensez, mon ami, que je suis le plus maflheureux des hommes; et, au nom de mon père et de l'amitié que vous portez à ma famille, veuillez ensevelir à jamais mon secret. ))

Le quart d'heure qui suivit la lecture de celte épître fut pour le vieil intendant une cruelle épreuve; la lettre était tombée de ses mains, et, la tête élevée, les mains jointes, les yeux au ciel, il se demandait si son devoir n'était pas d'aller

apprendre toute la vérité à la mère de Reiwardt. Après une longue hésitation, il allait se diriger vers l'appartement de mistn ss Reiwardt, quand un domestique l'avertit que cette dernière le faisait demander.

Au milieu de sa chambre à coucher, dans son vieux fauteuil de velours violet, la mère était assise, les mains jointes sur ses genoux et tremblante; son visage pâle exprimait toute sa douleur; (juelques mèches de ses cheveux blanchis s'échappaient de di'ssous son bonnet passé de mode. Adeline, appuyée sur le fauteuil, pleurait à chaudes larmes. Lorsque l'intendant fut introduit près d'elles, Adeline essuyant ses pleurs et retrouvant son sang-froiii :

— Asseyez-vous, Pritchard, lui dit-elle. Maisqu'avez-vous? Comme vous êtes agité! Asseyez-vous.

— J'avoue, bégaya-t-il en passant sa main sur son front, que... je... j'ai de la peine à vous voir ainsi troublée... ainsi émue...

Misiress Reiwardt l'interrompit en remettant entre ses mains une lettre ouverte qui était sur la table. Voici ce qu'elle contenait :

« Madame, lady Hester Grippleby, ma cliente, consent à prêter à monsieur votre fils de nouvelles sommes qu'il veut emprunter en engageant son domaine d'Hère fordsh ire; je désire savoir s'il y a (juelque hypothèque sur cette terre, et, dans le cas où cette hypothèque existerait, à quelle somme elle monte. Cette lettre est absolument confidentielle, madame; si monsieur Reiwardt apprenait que je vous ai écrit à ce sujet, la négociation serait rompue; j<; vous prie donc, madame, de la tenir secrète, et de croire h mon profond respect.

» Dosni.EY, avoué. )>

Le pauvre vieil intendant s'arrêta au milieu de rr-tte lec-

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lure, essuya ses lunettes qu'obscurcissaient les larmes, étancha la sueur froide qui couvrait son front, puis déposa le papier sur la table sans dire un seul mot; tous trois se taisaient. Quelques faibles accents murmurés par la mère ne purent être saisis par l'intendant, qui se tourna du côté d'Adeline.

— Mislress Reiwardt vient de me parler, je crois?

La jeune fille remua la tête sans parier, sans cesser de tenir son mouchoir appuyé sur ses yeux.

— La volonté de Dieu soit faite, s'écria mistress Reiwardt ! ^lais j'ai bien peur qu'Eugène, mon pauvre Eugène et nous tous ne soyons ruinés.

— Ah ! ne dites pas cela I ne dites pas cela , s'écria l'intendant; sans doute mon jeune maître fait quelques folies, mais tout n'est pas perdu; non, tout n'est pas perdu.

— Vous le saviez Pritchard, et vous ne me l'avez pas dit.

— Ah ! madame, chaque soir je priais Dieu de m'indiquer un moyen honnête et convenable de vous instruire de tout sans blesser la probité.

— Mais pourquoi ne me l'avoir pas dit?

— Parce que j'étais son intendant, son serviteur, et qu'au moment où j'aurais trahi sa confiance, j'aurais été chassé.

Mistress Reiwardt connaissait l'honnêteté parfaite de Pritchard et sentit la justesse de sa défense.

— Saviez-vous comment tout cet argent se dépensait à Londres? lui demanda-t-elle.

— Nullement, madame.

— Sans doute il fréquentait les maisons de jeu?

Et en disant ces mots, la figure de la pauvre mère devenait blanche comme le marbre ; l'intendant ne répondit pas.

et la lèle de mistress Reiwardt se balança lenlemenl ; il y eut une pause triste.

— Eli bien, Pritchard, reprit-elle en affectant du sangfroid, dites-nous, mais en toute vérité... combien... combien il a perdu?

L'intendant fit un effort sur lui-même, s'arrêta, hésita, et finit par dire :

— Cinquante mille livres sterling couvriraient à peine, je crois...

La jeune fille poussa un cri; la mère voulut parler, s'agita un moment et retomba évanouie sur son fauteuil. Je ne chercherai pas à retracer ici la longue scène de douleur muette qui suivit cette révélation. La plume reproduit toujours imparfaitement de pareils tableaux.

Pendant que le désespoir le plus profond et le plus amer régnait au château, le paroxysme de Reiwardt prenait un caractère plus frénétique ; remords, crainte, rage, horreur de lui-même, sommeil de tous les sentiments honnêtes, mélange de fureur délirante et de léthargie stupide, venaient tantôt l'assaillir, tantôt le plonger dans l'oubli de tout et de lui-même. Les anxiétés de ses jours, ses nuits sans sommeil, ses pertes sans cesse plus considérables, effaçaient le souvenir lointain de sa pauvre mère et d'Adeline. Streighton l'avait circonvenu: non-seulement Reiwardt ne pouvait rien lui reprocher et n'avait contre lui aucune preuve positive, mais le baronnet se trouvait déjà créancier du malheureux jeune homme pour plus de six mille livres sterling. L'enfer au sein duquel vivait Reiwardt épaississait autour de lui sa flamme active.

Chez le baronnet il trouvait des conseils, des consolations, du crédit; c'était Streighton qui lui apprenait à tromper les créanciers et les liuissiers; Streighton qui lui apprenait à trouver de l'argent sur d(>s lettres de change; Streighton (jui

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lui versait le vin de Champagne et de Porto; qui le conduisait à l'Opéra, au milieu de maîtresses brillantes, lorsque son front était chargé de soucis, lorsque son âme était brûlée de regrets. Ainsi ce démon qui perdait Reiwaidt devenait indispensable à sa victime, l'enlarait, le pressait, l'incorporait à lui ; il lui imposait la loi fatale de ne vivre, comme les damnés du Dante, que de moitié avec son bourreau. Les brigands de bonne compagnie entre les mains desquels Reiwardt était tombé ne lui laissaient pas un moment de répit. Hillier lui avait fait connaître cette lady Hester Grippleby, femme aujourd'hui très-vieille, et qui longtemps liée avec tous les cljevaliers d'industrie de Londres, a fini par amasser une fortune considérable qu'elle prêle à usure aux jeunes dupes de la table de jeu. Un procureur, autre associé de la bande noire, se chargea d'en finir avec la fortune de Reiwardt. Le vice et la ruse apparaissaient nettement sur la figure et dans tous les actes de ces infâmes; Reiwardt lui-même finit par pénétrer le secret de ces cavernes où il allait périr, mais il était trop tard ; leur échapper était impossible. Il conçut une espérance folle, dont la lueur déçoit toujours le joueur désappointé. Trompé par eux, se dit-il à lui-même, si je les trompais à mon tour! Si j'opposais la fraude à la fraude! Si j'inventais un coup de maître, un tour d'adresse dont eux-mêmes ne se douteraient pas!...

J'ai su que pendant la nuit ce malheureux, poursuivi, harassé, tourmenté par sa pensée habituelle, se relovait en chemise, pieds nus, sans feu dans l'âtre de sa cheminée, et que, saisissant un des jeux de cartes dont la table était couverte, il restait là pendant cinq ou six heures, combinant, méditant, calculant, cherchant le moyen de faire sauter la banque et d'aflcrmir son triomphe. Devenu méfiant, il ne prit personne pour confident de son projet. Le procureur lui

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prêla cinq mille livres sterling ; dans la même journée, lady Hester devait lui envoyer les vingt-deux mille livres hypothéquées sur son domaine d'Herefordshire. C'était ce jourlà qu'il avait choisi pour exécuter le projet dont je viens de parler. Quel jour pour lui, et qui décida de toute sa destinée !

Depuis deux mois ou environ, j'avais eu occasion de le voir assez souvent. De violentes attaques de nerfs l'amenèrent chez moi. Il m'était impossible de lui fournir un remède contre sa véritable maladie. Il m'avait intéressé! Sa figure n'avait rien perdu de cette franchise ingénue qui le distinguait auparavant, et, malgré son extrême irritabilité nerveuse, malgré le laisser-aller de son costume, il avait toujours l'air d'un liomme comme il faut. Le matin du jour fatal qui devait compléter sa ruine je le vis entrer plus maigre, plus défait, plus hâve que je ne l'avais jamais vu. Il ne s'assit pas, mais debout devant mon bureau, il me dit d'une voix toute frémissante: — Ce soir... ce soir, à six heures, j'ai besoin d'être calme. Vous voyez comme ma main tremble, et quel accès de fièvre m'a saisi. Calmez cette agitation, guérissez- moi d'ici à ce soir ; le pouvez-vous?

Je voulus entrer dans quelques détails, adresser quelques questions au malade, pénétrer la cause de ce trouble violent. Son irritation ne faisait que s'accroître. Après m'avoir adressé d'un ton bref et mécontent des paroles injurieuses, il jeta une guinée sur la table et partit. Je ne le revis plus. Mais je sus de quelle manière il passa la journée. Habitué à se raser lui-même, il se sentit la main si tremblante qu'il fut obligé d'avoir recours à un barbier. Au moment de partir pour son expédition, tout habillé, frissonnant des pieds à la tête, il recommença ses calculs et essaya à diverses reprises son grand coup, auquel il attach»il tant d'importance et qui lui semblait renfermer le Pactole. Lorsque des épreuves réi-

lérées lui eurent fait croire que le succès de son plan était infaillible, il prit envers lui-même une sorte d'engagement écrit dont le mode et les termes prouvent assez le délire intime auquel il était en proie. Avec quelques gouttes de sang qu'il fit jaillir du pouce de sa main gauche, il traça la promesse qu'il se faisait à lui même de ne jamais jouer, sous quelque préteocteque ce fût, dès qu'il aurait regagné ce qui était à lui l J'ai vu ce singulier document, et je me souviens que les lettres de la signature, heurtées et incertaines, semblaient tracées par la main d'un vieillard, et non par celle d'un homme de vingt-trois ans.

C'était chez Apsiey qu'on devait se réunir. L'intérieur de' cette maison annonçait plus d'opulence encore que celle du baronnet : tapis magnifiques, meubles de Boule, tableaux rares, riches candélabres ornaient les salons. Vous eussiez dit la demeure d'un agent diplomatique. Les conviés étaient hommes du monde et ne s*écartaient en rien de ce que prescrit le bon ton. Oh ! si l'on avait su quelle noirceur d'âme couvraient cette grâce et cette politesse apparentes; combien de fortunes épuisées, combien de victimes avaient fourni l'or, les broderies, les candélabres et les draperies dont cet intérieur était orné, on n'aurait pas mis le pied sans frémir dans ce sanctuaire de deuil et de vice. Un moment cette pensée s'exbala pour ainsi dire autour de Reiwardt, et remplit d'horreur et de dégoût l'atmosphère qui le pressait; un moment il revit encore, au milieu de la caverne où il s'était plongé, les douces et tristes figures de sa mère et de sa cousine ; ce ne fut qu'un moment. Après le dîner, pendant lequel personne n'avait parlé du seul objet qui occupât tous les esprits , du jeu , la frénésie de Reiwardt, irritée par de nombreuses libations de vin de Champagne, renaquit avec plus de force <iuo jamcTis.

Ce fut lui qui donna le signal ; au mot de jeu tous se le-

vèrent comme par magie, et un mouvement simultané, sérieux, sombre, les plaça autour de la table fatale. Parmi les assistants se trouvait un jeune colonel anijucl on faisait subir la terrible initiation dont Reiwardt venait d'être victime. Il fallait voir av»'C quelle pitié douloureuse Reiwardt aliaissait sur lui ses regards. Dans le silence le plus profond, le bruit des cartes agitées, froissées, les paroles sacramentelles du jeu étaient les seuls bruits qui se fissent entendre. La rêverie d'Eugène, rêverie pleine d'angoisses, l'attachait sur son fauteuil ; en attendant le grand coup <iui devait faire sauter la banque, il restait immol)ile en face de sir Edouard Streighton, dont le front large et pâle, couronné de quelques boucles de cheveux noirs, dont la physionomie calme et douce, dont les yeux remplis d'expression s'abaissaient vers le tapis vert et suivaient avec un calme profond, mais aussi une attention soutenue, les chances de la bouillotte. Dans un de ces intervalles lucides que nos plus fortes passions nous laissent, Reiwardt eut comme une échappée de vue qui lui montra toute la vérité. Ce salon, repaire de voleurs, ces hommes sans foi et sans loi, ce détestable baronnet qui portait tant de calme et d'élégance dans son brigandage, il vil tout cela clairement. Ses regards, en s'élevant au milieu de ses méditations, rencontrèrent ceux de sir Edouard; c'était quohjue chose d'étrange, sans doute, que ce double regard, le sacrifié et le sacrificateur qui se contemplaient silencieusement et chez lesquels tant de pensées, et des pensées si diverses, restaient muettes.

Je crois que ce regard ranima la fureur du jeune homme; dès que le jeu de bouillotte fut terminé, il proposa d'une voix haute une partie de dés. Apsley venait de serrer dans son portefeuille plusieurs billets do banque arrachés à la nouvelle victime de la soirée. Cette vue acheva d'irriter Reiwardt, qui paria du premier coup trois cents guinées; il gagna.

252 SOUVENIRS D UN MÉDFXIN

On se mit à jouer la rouge et la noire : c'était sur ce jeu que Reiwardt avait placé toutes ses espérances. Il tira froidement son portefeuille de sa poche et déposa sur la table un enjeu tellenjent fort, que toute la banque aurait sauté s'il eût gagné. Les assistants s'interrogeaient du regard ; on se taisait. Apsley, qui taillait, fixa son œil d(^ vautour sur les mouvements du malheureux. En deux minutes, la moitié de l'enjeu fut perdue ; de la main droite il pressait ses tempes brûlantes.

— On refait trente et un, cria Apsley.

Deux minutes après, trois mille livres sterling étaient encore perdues. La combinaison sur laquelle Reiwardt avait compté n'avait aucune valeur, comme il était forcé de le reconnaître; cependant il continuait toujours, et, jusqu'au dernier billet de banque, il resta, l'œil hagard, constamment attaché à la couleur qu'il avait choisie. Il s'était levé, il se rassit; sa tête tomba sur sa poitrine, une teinte mate et grise couvrait sa figure; on lui offrit un crédit illimité. Apsley lui présenta une feuille de papier sur lai^uelle étaient inscrites les lettres sacramentelles I 0 U, en lui disant d'apposer là sa signature, et d'y joindre la somme qu'il voulait jouer. Reiwardt. jetant la feuille sur le tapis, s'écria : Non ! et d'une voix plus basse, d'une voix sourde, il ajouta:

— Volé, volé, tout est volé !

Apsley se leva, s'approcha de Reiwardt :

— Monsieur, qu'avez-vous dit?

— Rien, sinon que ma fortune entière vient de m'êlre volée, répondit Reiwardt sans se lever.

Il y eut un silence de mort dans la chambre.

— Ah ça ! mon cher monsieur, reprit Apsley d'un air de dédain calme et ironique, savez-vous que de telles paroles ne passeront pas ici ?

Reiwardt était fou de douleur et de désespoir; un hurle-

ment strident lui échappa, et, les {deux poings fermés, il se précipita sur Apsley. Ce ne fut plus qu'une scène de consternation et de confusion. Les assistants se jetèrent sur Apsley et son antagoniste ; Apsley avait su parer le coup assez à temps pour ne recevoir qu'une légère contusion sous l'œil gauche. Pendant que Reiwardl luttait contre ceux qui l'avaient saisi, Apsley, toujours sardonique, s'écriait :

— C'est un enfant qui a bu ; n'y faites pas altentioD.

— Misérable escroc !

La bouche de Reiwardt était ouverte d'une manière si convulsive, qu'on entendait à peine les paroles qui eu sortaient. Apsley riait.

— Quoi! vous n'osez pas me rendre le coup que je vous ai porté?

— Ah ! quand vous serez de sang-froid et que je serai sur mes gardes, nous verrons alors, répondit Apsley avec une nonchalance imperturbable.

— Oui, je vous ai frappé, reprit l'autre; oui, drôle! Apsley lui lança d'un air méprisant sa carte de visite, et

dit:

— Demain matin, quand nous aurons dormi là-dessus, nous verrons ce que nous aurons à faire. En attendant continuons notre partie. Streighton, vous êtes croupier. Allons, Hillier, Streighton, asseyez-vous; et si ce jeune homme ne se tient pas tranquille, la police est là.

Le pauvre Reiwardl s'était caimé au moment où la carte provocatrice était tombée devant lui. Il chercha une de ses cartes, la lança du côté d'Apsley , et s'écria d'une voix rauijue :

— Quand vous voudrez, où vous voudrez et comme vous voudrez.

— A la bonne heure! voilà un homme, et un homme de

bonne compagnie. A demain matin , si cela vous convient.

En disant ces mots, Apsley rangeait soigneusement dans son portefeuille les derniers billets de banque gagnés au malheureux Reiwardt.

— Rien ne me retient plus ici, dit ce dernier avec une froideur qui était devenue effrayante ; prenons nos dispositions pour demain.

— Ah I oui , répondit Apsley , toujours battant les cartes. Hillier se chargera-t-il des arrangements nécessaires?

Hillier accepta; sir Edouard Streighton se porta pour second de Reiwardt, et il fut convenu qu'on viendrait le prendre chez lui à quatre heures et demie du malin.

La porte se ferma sur Reiwardt. Il franchit du pas d'un homme ivre l'escalier d'Apsley. En passant sous les fenêtres de la chambre où se tenait le conclave des joueurs, il crut, peut-être se trompait-il, entendre de longs éclats de rire. C'était au milieu de l'hiver; il était deux heures du matin; la neige tombait à gros flocons, l'air était glacé, et les rues se trouvaient désertes. Un garde de nuit qui le voyait chanceler comme un homme pris de vin sortit de sa guérite, et lui demanda s'il voulait qu'on fît approcher un fiacre ; pour réponse, il entendit sortir des lèvres de Reiwardt une imprécation démoniaque; il recula épouvanté. Seul, errant à travers ces rues blanches de neige et désertes, tête nue, s'asseyant de temps à autre sur les marches de quelque liôtel, et se cramponnant au grillage dont l'impression glacée rafraîchissait ses mains, il ne voyait qu'une chose dans cette course désespérée : — les six derniers mois de sa vie qui se déroulaient à ses yeux en caractères sanglants.

Arrivé à la porte de son hôtel, il l'ébranla de coups violents; un domestique grelottant et tout efTrayé vint lui ou-

vrir : cet homme semblait vouloir parler à son maître et ne pas oser le faire.

— Fermez-la porte et suivez-moi! s'écria Reiwardt d'une voix tonnante. Taisez-vous, taisez-vous ! s'écria-t-il ; silence, pas un mot.

Reiwardt monta précipitamment l'escalier et ouvrit la porte de son salon. Quels furent son alarme et son étonnemeut, quand il vit du feu dans la cheminée ! 11 s'avança. Sa mère et sa cousine, lui tendant les bras, le regardaient fixement. A voir la couleur de leurs visages et l'expression de leurs traits, vous auriez dit deux statues. Les cheveux blancs de la mère flottaient en désordre sur ses épaules ; la jeune fille , assise sur un siège bas, serrait convulsivement sa tante. Ces deux personnes ne parlaient pas, ne bougeaient pas. Reiwardt crut voir deux spectres et tomba sur le parquet.

Vers les dix heures du soir, mistress Reiwardt et sa nièce étaient arrivées à Londres ; personne n'avait pu leur dire où Eugène était ailé dîner. En entrant dans sa chambre elles avaient vu son pupitre ouvert, et le premier objet qui avait frappé leurs regards était le singulier pacte que Reiwardt avait conclu avec lui-même, et qu'il avait tracé de son sang. Ainsi ces deux malheureuses femmes apprirent que le jeune homme était assis à la table de jeu, et que cette nuit devait décider sa ruine. 11 fallut donc l'attendre, et l'attendre jusqu'à deux heures du matin. Puis, quand il rentra et qu'elles le virent , furieux , se précipiter dans le salon, qu'on imagine leur douleur. Le valet remonta et vit la porte du salon toute grande ouverte; trois personnes, comme des morts, étaient étendues sur le plancher, la tante et la nièce qui se tenaient embrassées, et à quelques pas le jeune homme ; le domestique cria au meurtre, il courut à toutes les sonnettes, il éveilla la maison et le voisinage : il crut

que ces trois personnes étaient empoisonnées, et il envoya chercher plusieurs médecins, moi entre autres. De toutes les scènes de douleur et de détresse auxquelles j'ai assisté, nulle ne m'a plus frappé que celle-là. La pauvre mère s'était traînée jusqu'à son fils ; Adeline passait sa main sur le front glacé et humide de son fiancé : deux de mes confrères s'occupaient de mistress Reiwardt et d'Adeline. Je donnai mes soins à monsieur Reiwardt, que je fus obligé de saigner. A quatre heures du matin il était dans son lit un peu plus calme, lorsque l'on frappa plusieurs coups répétés à la porte cochère. Qui pouvait venir à cette heure?

C'était sir Edouard Streighton : son cabriolet s'était arrêté à quelques pas. Quand il apprit que Reiwardt était malade, il traita son indisposition de mauvais prétexte, et fit retentir l'antichambre d'imprécations; je descendis. Il m'avait vu plusieurs fois dans le n^onde, et me reconnut.

— Ah ! c'est vous, docteur, dit-il en ôtant son chapeau. Mais qu'y a-t-il donc? Est-il mort? esl-il malade? où est- il ?

— Sir Edouard , monsieur Reiwardt n'a peut-Atre pas longtemps à vivre.

— Pas longtemps à vivre ! A-t-il voulu se suicider? En prononçant ces mots il avait l'air alarmé.

— Non, répondis-je; mais il a eu une attaque d'apoplexie, et sa vie est en danger. Une visite si matinale et si étrange, monsieur...

— Me concerne seul, monsieur, répondit le baronnet d'un air hautain. Ma visite avait pour objet une afi'aire de la plus haute importance, et j'ai besoin que vous me donniez votre parole d'honneur que la maladie de monsieur Reiwardt est sérieuse et bien réelle.

— Réelle ou non, monsieur, je vous liéclare que vous ne monterez pas cet escalier.

— Très-bien, répliqua-t-il arrogamment ; si Reiwardl est un lâche, tant pis pour lui.

Il se retira. Je ne doutais pas qu'une querelle de jeu, qui devait être vidée le jour même, ne fût le sujet de celle visite si matinale. Je rentrai chez le malade, que je trouvai éveillé, et que je contemplai avec un intérêt plus vif encore. Il se mit sur son séant, sonna, et se frottant les yeux :

— Est-il quatre heures? Sir Edouard est-il venu?... Pourquoi ces bougies? que veut dire cet appareil? Et vous, ajouta-t-il en se tournant vers moi , que venez-vous faire ici ? Est-ce que j'aurais été blessé ? je n'ai pas la moindre idée de ce combat, pas la moindre. Qu'est devenu Apsley?... Mon bras entouré d'un bandage? (je venais de le saigner) pourquoi cela? j'ai été blessé apparemment? Ah 1 les cartes! les cartes! le jeu! misère!...

Et il retomba sur son lit. Ces paroles vagues, ces phrases incohérentes cliangèrent en certitude mes soupçons. Après avoir donné quelques soins au jeune homme, je passai dans la chambre de la mère ; mistress Reiwardt , dont la pâleur était extrême et tout le corps agité d'un frisson nerveux, étendit le bras et me dit à voix basse :

— Comment se trouve mon fils?

— Bien mal, madame; mais je pense qu'avec des soins nous pourrons le sauver. Oserais-je vous demander quelle est la cause de cette indisposition?

Là mère et la jeune cousine qui, le visage dans ses mains, pleurait appuyée sur le lit, remuaient la tête sans répondre. Enfin mistress Reiwardt, se parlant à elle-même :

— Il est vivant! Dieu soit loué; mais il n'a plus rien, rien au monde. 0 docteur! ces brigands l'ont dépouillé; lui, mon flisi mon enfant unique... C'était vous, je crois, monsieur, qu'il consultait; du moins votre nom se trouvait-il souvent répété dans le peu de lettres qu'il nous adressait. Saviez-vous

(}u'il fréquentait les maisons de jeu? saviez- vous qu'il était tombé entre les mains de ces misérables? Maintenant tout est perdu !...

Je cherchai à consoler de mon mieux cette femme infortunée. Déjà les teintes grises d'une matinée d'hiver apparaissaient à travers le gin'e et le ciel brumeux. Je donnai les ordres nécessaires , et après avoir fait administrer une potion calmante au jeune homme, je rentrai chez moi. Ma sympathie était vivement excitée, quoique je ne connusse pas encore les détails de ce triste roman.

La semaine suivante se passa tout entière en douloureuses confessions, en regrets, en scènes de famille, en amers témoignages de repentirs accueillis par le pardon et l'oubli. Reiwardt, toujours livré à une névralgie violente, se releva cependant; mais une pensée le tourmentait; il devait se battre et ne s'était pas battu. Afin de calmer sa mère et sa cousine, il leur avait dit que le duel avait eu lieu, mais que personne n'avait été blessé. A peine rétabli , il écrivit à sir Edouard Streighton, son ami, pour le prier de faire les arrangements nécessaires , et de convenir avec Apsley et son second de l'heure et du lieu où l'on se battrait. Dans une réponse assez froide, Streighton fixa le lendemain matin à sept heures. Quitter sitôt sa mère sans la prévenir! Sa mère, ruinée par lui! Quelle douleur pour ce jeune homme, extravagant sans doute et coupable, mais dans l'âme duquel tous les sentiments honorables vivaient encore. Quelle angoisse, lorsqu'il passa devant la chambre où sa mère reposait, et qu'il s'arrêta près de cette porte, sans oser l'omTir, de peur de lui inspirer des soupçons.

La matinée était froide et neigeuse; le givre, détrempé et glissant, obstruait les rues ; le pauvre Reiwardt, enveloppé dans son manteau, avait peine à traverser les places et les passages dont les détours devaient le conduire à la

maison de Streighton, Bientôt la neige tomba, et quand le jeune homme arriva chez son second, tous ses membres étaient glacés.

— Comment cela va-t-il, Eugène'? lui dit le baronnet en lui tendant la main ; vous allez donc vous battre par un temps comme celui-ci?

Il ouvrit la fenêtre : un brouillard épais comme la fumée du charbon pénétrait dans la chambre.

— Il faut bien que cette affaire se termine, répondit Reiwardt d'une voix sombre; vous nous mettrez à la distance que vous jugerez convenable.

: — Mon cher garçon, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour arranger cette affaire; un échange de balles est indispensable; mais, que diable! il va encore moyen de s'en tirer!... Est-ce que vous comptez ajuster sérieusement Apsiey?

— Sérieusement. Je le hais; je veux sa mort ou mourir.

— Bon Dieu, quelle résolution! Votre humeur est bien sanguinaire ce matin, Eugène. Après tout, comme vous dites, il faut on finir; mais prenez garde à vous, j'ai vu Apsiey se battre, et je vous assure qu'il ne manque pas son homme. Arrangez-vous pour le tuer, si vous ne voulez pas qu'il vous tue.

Roiwardt ne répondit rien; le froid avait pénétré jusque dans la moelle de ses os. S'il n'eût pas craint que Streighton n'attribuât cette demande à la peur, il se fût fait apporter un verre de vin; son corps tremblait sous l'impression du froid et de la violente émotion qu'il ressentait. On sortit; la neige s'était changée en pluie très-fine, et le brouillard, au lieu de discontinuer, augmentait d'intensité. Arrivés sur le terrain, Reiwardt et son second ne pouvaient pas se distinguer l'un et l'autre à deux p^s de distance.

— Diable! s'écria sir Edouard en boutonnant sa redin-

gote et en plaçant sous son bras gauche le pistolet chargé; tout est contre nous : les amorces seront mouillées, la poudre ne prendra pas; vous ne vous verrez pas, et, par conséquent, vous ne pourrez pas ajuster. Il est absolument nécessaire de vous placer à cinq ou six pieds l'un de l'autre.

— Comme vous voudrez; mais le plus tôt possible, répondit Apsley. Tout m'est indiflférent, et je veux en être quitte.

Alors trois figures parurent à travers la brume épaisse; c'étaient Hillier, Apsley et un jeune chirurgien. Les deux antagonistes, sans se voir, se tenaient à quelque distance de leurs seconds. Cependant Hillier et Streighton causaient ensemble, sans se douter que Reiwardt, qu'ils croyaient beaucoup plus éloigné, pût les entendre. Hillier était un ancien militaire accoutumé à ces rencontres, à l'œil d'aigle, au nez crochu, homme sans scrupule.

— Fera-t-il des excuses? demandait-il à Slreighton.

— Féroce comme un Algonquin, répondit Streighton. Il veut tout tuer.

— Comme il lui plaira; dépêchons-nous.

— Apsley vise juste.

— Malheureusement il a bu ce matin.

Reiwardt, que ces paroles avaient surpris, se rapprocha pour mieux entendre.

— Dans ce cas-là, continua Streighton, ce pauvre diable de Reiwardt peut encore s'en tirer.

— Mais voyez ce brouillard, il augmente à chaque instant; votre homme a-t-il l'air résolu?

— Sombre comme l'enfer et décidé à nous.assassiner tous I Le vôtre, que dit-il?

— Tout en chancelant sur ses jambes, il se moque de Reiwardt.

— Prétend-il le tuer?

— Non, il on sera (juille pour un bras ou une jambe.

— C'est difficile avec un brouillard comme celui-ci.

— Je l'oubliais. Diable 1 je ne sais trop comment nous ferons?

— Millier, dit le baronnet en baissant la voix, si nous lui jouions quelque lourde notre métier.

-^ Et comment faire?

— Il est vrai qu'à douze pas, à huit même ils seront invisibles l'un pour l'autre.

— Nous ne pouvons pas leur mettre le pistolet dans la bouche.

— Vous voyez bien celte porte ; elle est blanche, elle nous apparaît, môme à travers le brouillard ; si nous adossions Reiwardt contre elle?

— Ah ! dans ce cas je le tiens pour mort, le pauvre diable!

— Ma foi, tant pis pour lui! l'imbécile l'a voulu.

On mesure le terrain ; chaque second place son homme.

— Slreighlon, dit Reiwardt d'une voix très-calme, je ne veux pas être adossé contre cette porte.

— Ah! très-bien, Irès-bien, répond le baronnet en riant; à votre aise, mon cher ; placez-vous à trois ou quatre pas en deçà ou en delà.

— Je ne vois rien, répliqua Apsley.

— Ni moi non plus, cria Reiwardt.

— Vous resterez où vous êtes, ce sera un duel de hasard, un coup de dés; seulement, prenez garde de nous atteindre au milieu de ce brouillard de tous les diables.

— Reculez-vous de vingt ou trente pas, reprit Apsley, et dépêchons, j'ai un rendez-vous à dix heures.

Deux ou trois minutes après le baronnet cria.

— Êtes-vous prêts?

La voix de sir Edouard retentit.

is.

262 SOUVENIRS d'uX MÉDECIN

— Une, deux, trois.

Les deux pistolets partirent ensemble; les deux balles traversèrent la brume opaque, les seconds s'élancèrent du côté où la doublé explosion avait eu lieu.

— Je suis là, cria Reiwardt.

Apsley ne répondit pas; la balle de son adversaire, dirigée par le hasard, lui avait brisé le crâne. Bientôt le chirurgien s'agenouilla devant le cadavre qui n'avait plus un souffle de vie.

— Vite! en roule! s'écrièrent Hillier et le baronnet qui entendaient une foule de peuple accourir. Fuyez, fuyez! Mais déjà Reiwardt s'était évanoui près du cadavre de ce misérable.

Lorsque le jeune homme se réveilla, il sentit une main rude et lourde qui le secouait brutalement par l'épaule, une voix sévère lui criait ;

Vous êtes mon prisonnier; un fiacre vous attend à deux pas d'ici ; il faut me suivre.

Reiwardt se laissa conduire et ne fit aucune résistance; seulement on entendait ces mots sortir de ses lèvres de temps à autre : — Ma mère ! ma mère ! — Bientôt conduit à Newgate, et sous le poids d'une accusation de meurtre, ce malheureux jeune homme, ruiné et qui conduisait à la mort par sa fohc les seuls objets de son affection, n'eut plus pour perspective qu'un jugement criminel et infamant, dont le gibet pouvait être le terme. Les duels pour cause de jeu avaient été fréquents depuis quelques années; les juges et les jurés se montraient plus sévères que de coutume. Un frère d'Apsley, attaché à la secte presbytérienne, et d'une excessive austérité, résolut de perdre celui qui venait de tuer son frère; non-seulement il se porta l'accusateur de Reiwardt, mais il le représenta comme homicide par préméditation ; et recueillant de la bouche d'Hillier et de Streighton

«ne foule d'indications fausses, il mit dans sa poursuite une fureur et un acharnement incroyables.

Je ne traînerai pas le lecteur à travers les scènes d'angoisses qui se déroulèrent alors ; — ce jeune homme, réduit à un état de demi-idiotisme , et relégué dans une prison parmi les malfaiteurs; cette vieille mère, iiui ne sortait plus de son lit et qu un commencement de paralysie attaquait ; cette jeune tille cruellement frappée dans toutes ses espérances de bonheur, offriraient, si je voulais suivre toutes ces phases, un tableau trop déchirant Je me détermine donc à passer sur une infinité de détails, qui tous ont laissé en moi une trace poignante. L'infâme coterie à laquelle sir Edouard Slreighton servait de centre eut soin de répandre le bruit que Reiwardl, après avoir perdu quelques sommes au jeu, avait voulu assassiner le joueur plus heureux que lui. La vie dissipée qu'il avait menée à Londres lui ayant laissé beaucouj) de dettes, tous ses créanciers ajoutèrent à la clameur publique, et les préventions les plus déplorables se formèrent contre Reiwardt.

Cliargé de donner des soins à sa mère, je le visitai souvent dans sa prison : aucune circonstance de cette tragédie <lomestii]ue ne m'échappaiL Un jour, comme il venait de me raconter avec détail toute sa vie à Londres, il reçut une lettre dont la suscription parut lui causer une agitation très-vive; c'était la veille de son jugement. — Tenez, me dit-il, lisez ; ce misérable Strcighlon m'écrit ; voyez son style; voyez si je ne mérite pas d'être banni de ce monde, pour avoir permis à un tel être de me conduire à ma perte. Je pris la lettre et je lus :

« Mon cher camarade, » Demain, à neuf heures du malin, sur les bancs d'Old- Bailey, vous aurez l'honneur de voir votre très-indigne ami

Streighton et notre fidèle Hillier. Ne perdons pas courage ; nous avons fait la trouvaille d'un brave et honorable témoin qui, pour une somme raisonnable, est prêta jurer devant le ciel et la terre qu'il nous a vus vous placer à quarante pas l'un de l'autre, et qu'il vous a entendu faire à ce pauvre Apsley toutes les excuses imaginables. Avouez que c'est là un gaillard très-utile et un homme de ressources. A propos, je suis fâché que noire ami Apsley se soit avisé de décamper do ce monde sublime sans me payer trois ou quatre cents guinées qu'il savait bien me devoir. Ce n'est pas bien à lui. Adieu, Reiwardt ; à demain. »

Je ne puis exprimer l'impression de dégoût produite sur moi par cette lettre que Reiwardt foula aux pieds, que je ramassai, et que je conserve comme un document précieux de ces mœurs.

Mais je m'empresse d'arriver au dénoûment du récit, à la scène qui devait amener l'héritier des Reiwardt sur le banc des criminels. A dix heures, j'étais dans la salle d'Old-Bailey; le matin même, quatre assassins condamnés à mort avaient été pendus, et les exécuteurs des hautes-œuvres enlevaient la charpente du supplice. Ce spectacle me fit horreur, j'entrai; une foule de curieux obstruait les avenues; la chaleur de la salle était étouffante. Parmi les spectateurs, je reconnus plusieurs lords, quelques dandys célèbres par leurs folies et des membres de la haute noblesse.Les débats avaient commencé; sir Edouard Streighton, en habit d'uniforme, le menton appuyé sur sa canne , était assis à la droite des juges, près Reiwardt; Hillier, placé de l'autre côté, fronçait le sourcil et semblait se résigner avec une colère concentrée à l'ennui de ces débats. Le chef de la bande, Streighton, conservait encore l'espèce de supériorité que sa vigueur intellectuelle lui avait assurée; il y avait de l'ai-

sance dans ses manières, et c'était toujours l'homme de bon ton.

Quant au pauvre Rciwardt, appuyé sur la barre du tribunal et placé entre les deux démons qui l'avaient perdu, il était impossible de le regarder sans être ému de pitié. Une résignation mélancolique respirait sur tous ses traits; sa figure, autrefois belle, avait considérablement maigri, et l'éclat de ses yeux noirs sur son teint d'une blancheur mate, leur lustre si triste et si profond, l'espèce de douceur et de sérénité née d'une longue souffrance et de la conscience de ses torts, inspiraient, le plus vif intérêt. C'est un groupe que je n'oublierai pas, qui ne sortira point de ma pensée. En face du banc des témoins, un homme, boutonné jusqu'au menton, aux sourcils froncés, à l'air féroce, applaudissait, approuvait d'un signe de tête toutes les fois que les avocats flétrissaient de leurs injures la conduite et les mœurs d'Eugène Reiwardl : c'était Apsley, le frère du mort. Dirai-je combien de calomnies furent mises en jeu, combien d'invectives furent prononcées; avec quel dédain pour la vérité, avec quelle rhétorique véhémente les hommes institués pour soutenir les droits de l'innocenl, ces hommes qui abusent si cruellement de leur mission, abreuvèrent d'ironie et d'outrage l'infortuné Reiwardt? Je ne pouvais sans indignation voir ces misérables qui déshonorent, peut-être à leur insu, la plus belle des professions, qui croient de bonne foi faire un honnête métier quand ils exercent le plus infâme de tous en flétrissant par de légères et odieuses calomnies les adversaires souvent fort honorables de clients criminels; gens qui s'irritent et se passionnent de sang-froid pour des intérêts qui ne sont pas les leurs et pour des plaideurs qu'ils n'aiment ni n'estiment, mais qui payent à un haut prix leurs systématiques colères.

Comme les débats se prolongeaient et que rien ne pou-

vait encore faire pressentir la décision des jurés, je me rendis près de mistress Reiwardt, et je suivis dans tout son développement, dans ses craintes, dans ses espérances, la longue anxiété de cette pauvre mère, à laquelle les avocats et les avoués chargés de défendre son fils envoyaient d'heure en heure le bulletin do la séance. C'était un drame que l'arrivée de chaque bulletin. Dans une affaire qu'il était impossible de soumettre aux formalités régulières de la loi et où l'impression morale des juges devait décider du sort de l'accusé, cette impression changeait de moment en moment : tantôt on pouvait croire que la sentence de mort allait être prononcée, tantôt qu'il allait être condamné à l'emprisonnement et à la déportation. Ces fragments de papiers épars sur le lit et sur la table faisaient passer mistress Reiwardt de l'espérance la plus vive au plus profond découragement.

Ce ne fut qu'après des alternatives cruelles, après avoir lu et relu à plusieurs reprises ces bulletins différents, que le vieil intendant se précipita dans la chambre en s'écrianl:

— Absous! absous! il est absous!

Ce pauvre homme était dans le délire de la joie; il agitait son chapeau au-dessus de sa tête.

La mère se précipita de son lit, et au moment où Eugène, qui suivait le vieux Pritchard, entrait dans la chambre, elle s'élança, pressa son fils d'une étreinte convulsive, et expira.

Avez- vous jamais parcouru le champ de bataille couvert de morts et de mourants, prêté l'oreille à ces gémissements, à ces cris, à ce râle? L'intérêt qu'une telle scène excite est trop douloureux pour que l'œil et l'oreille s'y arrêtent, pour •que le peintre ait le courage de le reproduire. Tel serait cependant le tableau que j'aurais à faire, si je forçais le lecteur à suivre les péripéties de ce drame.

Le jeune homme ne sortait plus de son lit; la consomption

minail lontoment la jeune fille; au bout de deux mois elle n'existait plus. Sir Edouard Slreigliton eut l'audace de réclamer en justice la propriété des terres et domaines que son infamie avait arrachés au jeune homme. Cet acte le perdit.

Reiwardt sortit de son lit et se releva pour plaider sa cause. Il développa la longue série d'iniquités dont il avait été victime, et il éleva même dos doutes qui se transformèrent bientôt en certitude sur les moyens dont on s'était servi pour gagner des sommes aussi considérables. Les papiers publics retentirent de cette affaire, et Slreighton, effrayé d'un scandale qui ne lui permettait pas de reparaître dans le monde, se hâta de réaliser ce qu'il possédait et partit pour rAméri(|ue. La justice s'empara de ses papiers, parmi lesquels la lettre de Pierre Ecoles fut trouvée. Alors seulement Reiwardt connut l'auteur du complot dont il avait été victime. Par une trop juste vengeance, il fit imprimer dans les journaux la lettre de Pierre Eccles à ses complices, et ce document curieux de scélératesse étant parvenu jusqu'à Tévéque dans le diocèse duquel se trouvait Kccles, le misérable fut exclu de la carrière qu'il avait déshonorée.

Hillier, ou du moins celui dont j'ai voilé le nom sous ce pseudonyme, est encore plein de vie et d'audace; il existe à Londres, et sa tête se couvre aujourd'hui de vénérables cheveux blancs. On peut le voir tous les soirs dans un des célèbres enfers de la capitale, le nez surmonté de lunettes vertes, prenant plaisir à faire ou préparer des victimes, spectateur assidu, quelquefois actif des combats de la bouillotte et de la roulette.

Reiwardt, privé de toute espérance, traîna pendant deux années une vie languissante et misérable. Enfin une gastrite sur-aiguë, jointe à la débilité fébrile de tout l'organisme, le jeta dans un tel état de marasme, que l'existence

lui devint insupportable. Un soir que j'allais lui rendre visite et que je m'étais arrêté à causer dans son antichambre avec le vieux Pritchard, les gémissements d'un beau chien de Terre-Neuve qui ne le quittait pas nous efTrayèrent. Nous montâmes : la porte de son cabinet était fermée ; un râle long et douloureux se faisait entendre. Aidé de quelques domestiques, je jetai la porte en dedans; il était là, baigné dans son sang, et tenant encore à la main droite le rasoir fatal. Sur la table de nuit se trouvait une lettre cachetée de noir et dont la suscription portait :« A monsieur Pritchard.» Nous essayâmes en vain de lui donner quelque secours; il n'était plus temps. La lettre adressée à Pritchard contenait un testament en faveur de ce serviteur fidèle et commençait par ces tristes paroles :

« Moi, Eugène Reiwardt, joueur ruiné, après avoir déshonoré ma famille et mon nom, dilapidé ma fortune, tué un homme en duel, assassiné ma mère et ma cousine, je donne et lègue, etc. »

Vers la fin de l'été de 1824, un orage violent éclata sur Londres. Je; n'oublierai jamais cet orage auquel se rattachent des circonstances bizarres et des souvenirs pleins d'intérêt et de douleur pour moi. J'essayerai de faire partager au lecteur des émotions qui vivent encore dans ma pensée.

A midi, je remarquai qu'un changement s'opérait dans l'atmosphère et soumettait peu à peu la nature à une espèce de silence, de stupeur et d'attente. Les nuages s'abaissaient, l'électricité s'amassait, le ciel jaunissait et semblait se rétrécir et se replier autour de nous. Les animaux frémissants paraissaient pressentir leur danger; ils tremblaient d'avance sous le choc que leur instinct devinait. Il y avait comme une menace suspendue dans le ciel. La chaleur redoublait à chaque instant; on voyait les chiens panteler, leur langue deséchée et brûlante tomber de leurs gueules ouvertes, les ba^ufs que l'on menait à la boucherie rester immobiles et refuser de marcher. Quoique l'on élouflàt dans les rues où le soleil dardait à plomb, la foule s'y pressait. Il y avait beaucoup d'agitation dans les esprits. La fin du monde et le jugement dernier, que les enthousiastes et les fous avaient annoncés, devaient arriver ce jour-là même. Le changement de température, Kaspcct du ciel, l'approche de l'orage ébranlèrent toutes les imaginations; j'en appelle aux souvenirs de

ceux qui demeuraient alors à Londres; ils se rappelleront comme moi cette journée, et la fièvre de terreur qui se propageait parmi le peuple , et le fanatisme des uns et l'abattement des autres.

La religion avait trop de puissance en Angleterre pour que ces terreurs ne s'emparassent pas de la nation avec une extrême intensité. Parmi les personnes que je visitai dans ma tournée du matin à peine un ou deux hommes, appartenant à la noblesse, avaient-ils échappé à cette influence. De famille en famille, je ne recueillais que paroles de terreur. Sur les bornes, au coin des rues, des prédicateurs dont je n'entendais pas la voix s'adressaient à une foule qui les écoutait avec terreur. Leurs gestes traduisaient clairement le texte de leurs homélies. Moi-même je cédai à cette impression générale; et quand je rentrai, fatigué de ma journée, couvert de sueur, j'éprouvai un frémissement nerveux dont je ne fus pas maître.

Je trouvai dans le parloir ma femme, mes enfants et une jeune personne, amie de notre famille, que sa mère nous avait confiée et qu'elle devait venir rejoindre dans quelques jours. Miss Hélène W"*, fille unique de mistress W***, veuve d'un colonel de cavalerie, demeurait avec sa mère près de Windsor. Elle était tout imagination, tout poésie, mais aussi tout simplicité. On l'avait élevée avec soin dans la retraite et rien n'avait altéré cette finesse de perception, cet enthousiasme et cette naïveté <iui la distinguaient; nous la regardions comme notre enfant, et notre attachement pour elle augmentait chaque jour. On ne pouvait la connaître sans l'aimer. Vous eussiez pu admirer la délicatesse de ses traits et la grâce de sa taille; mais ce n'était pas tant sa beauté qui étonnait les yeux, que le charme de toute sa personne dont l'âme était pénétrée. Elle était petite, modelée sur le type de l'Hébé antique. Sa physionomie n'annonçait

ni la mélancolie d'une femme romanesque, ni la vivacité de l'esprit, mais cette richesse de sentiments tendres, ce luxe intérieur de sensibilité, ces trésors de pensée, rarement unis, on doit le dire, à la beauté physique. Le son de sa voix, pleine, vibrante et moelleuse, la flexibilité de sa démarche, la pensive ardeur de ses yeux, s'accordaient avec le caractère de sa figure. Elle semblait appuyer mollement plutôt que lancer le regard qui s'échappait d'un œil noir, pénétrant et velouté, brillant sous des cils déliés et longs comme des pinceaux. A peine eut-elle paru dans mon salon, les hommages, les politesses et les visitas affluèrent chez moi. Les jeunes gens que je n'avais vu qu'une seule fois dans une maison tierce se faisaient présenter par leurs amis, et ceux qui ne venaient ordinairement que tous les mois me rendirent visite sur visite. On s'informait de ma santé et de celle de mes enfants avec un soin admirable et une régularité touchante. Les mères et les tantes jetaient dans la conversation quelques mots que le hasard semblait amener :

— Mademoiselle W*" est très-aimable. A-t-elle do la fortune? ou bien : — : Votre jeune amie ne peut manquer de trouv(>r un excellent parti. Songe-t-on à l'établir?

Interrogations dont je devinais facilement le motif, et auxquelles je commençais à m'accoutumer comme à une nécessité de mon état. Quelques jeunes gens embarrassés de leurs personnes cherchaient péniblement de mauvaises extuses, pour expliquer la fréquence singulière de leurs visites! Un favori dont la main verse les faveurs et les grAces ne se voit pas plus fêté, plus recherché que je ne l'étais alors.

Hélène avait fait son choix. De tous les prétendants, le plus calme, le plus paisible, et peut-être le plus digne fut préféré par elle : un jeune ministre , qui allait recevoir les ordres, et qui ne ressemblait en rien à sa fiancée. C'était

une de ces âmes douces et pures, vertueuses par tempérament, capables d'un allachoment grave et senti, mais qui regardent toute espèce d'enthousiasme comme folie, tout élan d'imagination comme funeste. Hélène et Frédéric Dalwer ne s'accordaient sur aucun point et s'aimaient beaucoup; chacun d'eux admirait chez l'autre les qualités qui lui manquaient à lui-même. Après leurs longues discussions, il leur arrivait toujours de s'estimer davantage; et c'était chose curieuse que ce contraste de la poésie et de la prose, de l'imagination et du bon sens, de l'élan et de la raison.

Hélène, dont l'esprit ardent accueillait toutes les idées qui avaient de la grandeur et de l'éclat, fut très-frappée de cette croyance à la fin prochaine du monde, croyance que les théologiens de l'Angleterre ne repoussaient pas, et que les journaux, les prédications des orateurs sacrés, même les livres de quelques savants accréditaient. Frédéric était loin de penser comme elle. Avant de se rendre à Oxford où ses devoirs ecclésiastiques l'appelaient, il eut avec elle une conversation très-longue, leurs idées et leurs sentiments différaient; par suite de cette dissidence d'opinions, leurs adieux furent moins tendres qu'à l'ordinaire. Hélène avait soutenu sa thèse avec une chaleur d'éloquence dont son fiancé avait souri, mais (jui avait agi sur l'imagination de ma femme cl de mes enfants.

Je passai tjuelques minutes seulement au parloir et je rentrai dans mon cabinet, où j'avais quelques notes à inscrire. Quand je m'assis, le ciel était jaune, et quelques nuances verdâtres et rousses augmentaient la tristesse de l'aspect qu'il offrait ; la lourdeur de l'atmosphère devenait insupportable. Le coude appuyé sur ma table et le regard fixé sur celte masse opaque, voile obscur du firmament, je réfléchis pendant quelques minutes sur cet étrange repos de la nature ;

pas une feuille d'arbre qui remuât dans mon jardin, pas un souffle de vent qui fil bruire l'objet le plus léger. J'étouffais, j'ouvris ma fenêtre, je détachai ma cravate, et j'allais tremper ma plume dans l'encre, lorsqu'une lumière rouge, infernale, fendant la nue, traversant l'espace, ouvrant le ciel, sembla pendant six ou sept secondes me révéler l'abîme de l'enfer. Deux ou trois larges gouttes de pluie tombèrent pesamment sur l'appui du balcon ; un instant après la foudre éclata. Quelle" explosion, grand Dieu! Si j'essayais d'en donner une idée, mes expressions passeraient pour hyberboliques. Si le globe avait quitté violemment sa sphère; si les fragments de notre terre eussent volé en débris à travers l'espace, cette destruction d'un monde n'eût pas causé, je crois, un fracas plus épouvantable. Dieu veuille que jamais mon oreille ne soit frappée d'un bruit pareil ! Je m'élançai, renversant la chaise sur laquelle j'étais assis, incapable de penser, les mains placées sur mes deux oreilles et fermant les yeux pour échapper à la vive lueur de cet éclair.

Stupéfait et comme pétriûé pendant quelque temps, mon premier mouvement, lorsque je revins à moi, fut de sortir précipitamment de mon cabinet et d'aller trouver ma femme et mes enfants. Ils étaient encore dans le parloir ; ma femme évanouie, mes enfants autour d'elle, poussant de longs gémissements et croyant qu'elle avait cessé de vivre. Je la relevai, la serrai dans mes bras; un second coup de tonnerre, un second éclair firent trembler et resplendir toute la maison. Mille volées de canon, vomissant à la fois leurs flammes, auraient à peine rivalisé avec ce tumulte inouï. Tous les carreaux s'étaient brisés; ma femme, à genoux, m'entourait de ses bras. J'agitai vigoureusement la sonnette du parloir, et une femme de chambre, tout en désordre, descendit enfin. Je l'envoyai chercher des sels et lui dis de délacer ma femme. Elle se trouvait un peu mieux; je l'avais

étendue sur le sofa; les enfants abaissaient déjà le diapason de leurs cris aigus, lorsque la pensée me vint que miss Hélène W*** ne s'était pas montrée pendant cette scène de terreur. Un domestique passait devant la porte ouverte.

— Edouard ! criai-je, où est Hélène ?

— Miss Hélène, monsieur?... Je ne saurais vous le dire... Ah ! si fait, reprit-il ; je l'ai vue monter très-vite l'escalier, il y a cinq minutes. Depuis ce moment je ne l'ai pas aperçue.

— Vous l'avez donc vue au moment du premier éclair?

— Précisément, monsieur.

— Ah! entrez dans le parloir et prenez soin de madame.

Je montai l'escalier en criant :

— Hélène! Hélène! où êtes vous?. Personne ne répondait. Parvenu aux derniers degrés de l'escalier, je frappai à la porte de la chambre à coucher qu'elle occupait. Cette porte était fermée, mais la clef se trouvait dans la serrure. Point de réponse.

— Au nom du ciel! Hélène, répondez, ou je vais omTir.

Étonné, effrayé du silence qu'elle gardait, j'ouvris. Décrire ce que j'apcrrus est difficile, communiquer et faire comprendre la terreur qui s'empara de moi, impossible.

En face de la porte, à trois pieds du seuil, ou à peu près, Hélène était debout, immobile, les deux bras étendus, les yeux ouverts et fixes. Une partie de ses cheveux flottait sur ses épaules, une expression de menace altérait la douceur de ses traits. Vêtue de blanc, elle était plus paie et plus blanche encore que la mousseline qui la couvrait. Ses yeux, sans mouvement, étincelaient de je ne sais quel lustre surnaturel dont la clarté sépulcrale me poursuit encore dans mes rêves et sera toujours présente à mon imagination. Hélène semblait pétrifiée, ses lèvres ne remuaient pas, ses

bras restaient suspendus en l'air, et elle me regardait , elle me regardait!...

Mou pied restait comme attaché au seuil de la porte ; je n'osais ni parler ni avancer; ma tête tournait, un étourdissement involontaire me saisissait, je perdais l'usage de mes sens : un nouveau coup de tonnerre vint me le rendre.

Alors je me reprochai ma terreur puérile et je m'avançai vers la jeune fille, dont je saisis les mains: elles étaient froides.

— Hélène ! Hélène ! m'écriai-je.

Elle ne répondait pas. Son corps était raide comme un cadavre, et ses deux bras étendus ne changeaient point de position. Je la saisis dans mes bras, la portai sur son lit, l'y étendis, abaissai ses paupières, forçai, non sans peine, les jointures de ses coudes et de sou épaule à laisser retomber ses bras, et contemplai avec douleur cet étrange spectacle. Elle était là, privée de sentiment, mais non de vie, de la faculté de se mouvoir et d'agir, mais non de respirer. Un souftle imperceptible sortait de ses lèvres bleuies; un battement extrêmement faible annonçait que la circulation n'était pas suspendue. Je l'appelai de toutes mes forces, je secouai violemment ses membres. Le tonnerre grondait toujours, l'éclair sanglant rougissait le ciel. Hélène n'entendait, ne voyait rien; elle ne bougeait pas, c'était une statue. En vaincherchai-je à découvrir sur elle une de ces traces que la foudre imprime sur ses victimes. Le feu du ciel ne l'avait pas frappée. Que lui était-il donc arrivé? Était-ce la mort ? Mais elle respirait. Vivait-elle? Mais qu'était-ce donc que cette vie sans connaissance et sans mouvement, cette vie d'un cadavre ?

Ma femme, étonnée de ne pas me revoir, accourut accompagnée d'une domestique, et redoubla mon trouble par ses. questions multipliées.

— Est-elle morte? La foudre l'a-t-elle frappée? me demandait-elle, en se serrant contre moi avec terreur I

Sa présence ne pouvait que me gêner. Aussi, me dégageant tout à coup de ses bras qui m'enlaçaient, je la fis entrer dans une chambre voisine, et je donnai ordre à une domestique de lui obéir et de la soigner. Puis je relournai près du lit où le corps d'Hélène gisait étendu. Que faire? Comment traiter un mal dont j'ignorais la cause et l'influence? Mon savoir, m(>s études, ma pratique, ma longue expérience 'ne m'offraient aucun secours, aucune lumière. Je pressais mon front de mes deux mains, j'interrogeais tous mes souvenirs, pour y chercher un exemple semblable à celui-ci, un cas dont la guérison pût me guider dans cette circonstance difficile. Ce n'était ni l'épilepsie, ni l'hystérie, ni l'évanouissement ordinaire. Si je saisissais un de ses bras et que j'essayasse d'en changer la direction, le membre cédait avec effort, conservait peniiant quelque temps l'attitude que je lui avais donnée, mais ne tardait pas à reprendre sa première position. Remuais -je ce bras, il obéissait à la pression de ma main, puis il accomplissait lentement, progressivement l'évolution contraire. Je la plaçais sur son séant, elle restait là, l'œil fixe et hagard. Je relevais sa paupière, elle se refermait peu à peu. C'était une horrible chose que cet être animé, mais sans volonté, sans puissance; ces yeux vides d'intelligence et d'âme ; ce corps où le sang circulait et d'où l'âme semblait bannie.

— Ah I monsieur ! s'écriait la servante épouvantée ; elle est possédée ! Satan l'a prise ; c'est Satan !

Enfin une pensée me frappa : ce mal bizarre ne pouvait être que la catalepsie^ affection rare, mystérieuse, terrible, et qui semble porter dans la vie les caractères de la mort ; dans la mort, les principales conditions de la vie. Jamais un cas de ce genre ne s'était offert à mon observation. Je

compris comment cette imagination active et ardente, déjà préoccupée de toutes les terreurs que la crainte du dernier jour avait répandues dans le peuple et parmi les classes supérieures de la société, n'avait pu lésister au mouvement d'eftroi causé parce coup de tonnerre qui m'avaitsi vivement alarmé. Elle s'était précipitée vers laporte.de sa chambre; tout à coup, le sang se coagulant dans ses veines, le cerveau comme frappé de paralysie, elle s'était trouvée arrêtée dans cette fuite rapide, elle était restée statue, telle que je la trouvai quand je me présentai à sa porte.

Mais le tonnerre avait-il déterminé quelque lésion organique? était-elle aveugle? ses prunelles dilatées avaientelles perdu la faculté de percevoir des rayons solaires? Tourmenté de ces doutes qui me montraient trup clairement les limites de la science et le cercle étroit où se renferme la puissance de l'homme, je ne savais quel mode de traitement employer. Cependant il n'y avait pas un moment à perdre ; longtemps je me promenai en long et en large dans la chambre d'Hélène : je résolus de m'en tenir au traitement antispasmodique. Une saignée abondante faite au bras, des vésicaloires derrière les oreilles, un bain de pied à la moutarde ne produisirent aucun effet ; une p(>tite dose d'opium et de l'élher que je forçai la pauvre malade d'avaler n'eurent pas plus de succès. Ses pied?, presque éehnudés par leur immersion dans une eau bouillante et sinapisée, restaient blancs et sans chaleur. La détermination du sang vers la léte était si forte et si obstinée, que tous ces moyens employés à la fois n'avaient pas pu en triompher. Je me décidai à faire appliquer une ventouse entre les deux épaules.

Au moment où j'écrivais cette ordonnance, ma femme, qui se trouvait, comme je l'ai dit, dans la chambre voisine, éclata de rire. Je courus à elle ; une violente convulsion

nerveuse causait ce rire spasmodique. Je la saignai ; j'envoyai mon valet de ciiambre chez le pharmacien, et je revins près du lit où Hélène se trouvait toujours sans mouvement.

Pendant que je lui donnais mes soins, on frappa trèsfort à la porte; le domestique vint alors me dire qu'on avait besoin de moi dans une des maisons voisines, que le malade était à toute extrémité, et que les plus prompts secours étaient nécessaires. J'avais toute contiance dans l'habileté de celui qui devait appliquer la ventouse, et je suivis l'homme qu'on m'avait envoyé. La pluie tombait encore par torrents; l'orage continuait avec fureur. A trois portes de la maison que j'habitais, mon guide, s'arrêlanl, me fit monter jusqu'à un troisième étage dont la porte était ouverte.

J'avais vu cette jeune fille, si intéressante et si belle, frappée de léthargie par la foudre. Un spectacle bien différent de celui-là m'attendait chez le malade que j'allais visiter.

C'était un boxeur de profession, nommé Billy Wedelkiff, homme athlétique, l'un des plus célèbres de sa confrérie, et qui avait souvent remporté le prix des combats sanglants dans lesquels il brillait. Le matin même, il avait assisté comme juge à une de ces solennités, qu'un grand repas avait couronnée. Pris de vin et incapable de se conduire, il était remonté en tilbury et avait regagné Londres; son cheval, épouvanté par l'éclair, avait pris le mors aux dents et renversé la fragile voiture qui, entraînant le boxeur dans sa chute, avait disloqué le cou- de-pied de sa jambe gauche. Quelques passants, qui le trouvèrent dans cet état sur la grande roule, le firent transporter dans sa maison, dont une taverne occupait le rez-de-chaussée. Dès les premières marches de l'escalier j'avais entendu ses gémisse-

menls, ou plutôt ses hurlements mêlés de malédictions effroyables.

Au fond d'une chambre en désordre, dont l'ameublement annonçait quelques prétentions à un luxe de mauvais goût, le boxeur était étendu sur un lit enveloppé de rideaux rouges. Sa jambe nue pendait à terre. Il était d'ailleurs tout habillé ; son frac bleu à boulons d'or, sa culotte courte de velours gris et plucheux, étaient souillés de boue et déchirés en plusieurs endroits. Rouge de vin et de colère, cette figure grasse et gonflée grinçait des dents et blasphémait, livrée à une horrible agoiiie. C'était affreux à voir, ce visage déflguré par la torture qu'éprouvait Billy, ce front et ces joues d'un bronze ardent, ces muscles tendus comme des cables qui se tordraient, ces grosses dents qui se broyaient avec fureur; il fallait entendre ces anathèmes jetés sur l'orage, sur le temps, sur le repas, sur l'ivresse, sur sa femme qui se tenait près de lui, sur lui-même, sur sa folie, sur son cheval, sur le tonnerre qui grondait, sur Dieu qui faisait gronder le tonnerre! On ne peut rien imaginer de plus hideux. Je reculai d'un pas.

— Mais, ma bonne femme, dis-je à mislress Billy, qui tremblait de tous ses membres, ce n'était pas moi, c'était le chirurgien qu'il fallait envoyer chercher.

— Il nous tuera tous! Soulagez-le, soulagoz-le, monsieur, <Jc grâce; faites quelque chose pour lui! s'écria la pauvre femme éplorée et se tordant les mains. Alors le furieux se retourna, et s'appuyant à demi sur son coude:

— Oui, docteur, me dit-il, faites quelque chose pour moi, comme dit cette coquine... et que tous les diables vous bercent! Oh! que je souffre! Voyez-vous ce pied, celte jambe? Cheval maudit! je le briserai, je le moudrai, je le mangerai, ce cheval infernal, aussitôt que ma chienne de jambe pourra marcher 1

Eu disant ces mots, il secouait ce pied qui pendait tout sanglant, et auquel un débris de bas bleu était encore collé par le sang caillé qui couvrait sa blessure. Cette force physique et brutale, luttant contre l'agonie et se débattant avec désespoir; cet athlète dénué de toute sensibilité morale et livré à sa fureur; cet homme sans Dieu, sans âme, en proie aux convulsions d'une douleur intense, éclairé de temps à autre par les sillons ardents qui se croisaient dans le ciel, donnaient l'idée de l'esprit de l'abîme, rugissant au fond du gouffre qui le renferme. Le bruit de la foudre se faisait toujours entendre ; sa femme se mit à genoux près de son lit.

— Mon cher Billy, lui dit-elle, le docteur s'en ira si vous parlez ainsi. Mon Dieu ! je vous en prie, calmez-vous, ou le docteur ne voudra pas vous soigner.

— Qu'il essaye, qu'il essaye, s'écria le boxeur en serrant ses poings ; qu'il s'en aille, s'il ose. Je suis boiteux, n'est-ce pas? Et bien ! tout boiteux que je suis... je le rattraperai, le docteur... je lui apprendrai la politesse, au docteur... Voici ma jambe, monsieur le médecin, qu'y a-t-il à faire? Répondez vite, docteur; c'est le nom que vous vous donnez , je crois?

Mon premier mouvement fut de me retirer et d'abandonner à son sort l'homme brutal qui m'insultait. Mais je jetai les yeux sur sa femme ; ce fut d'elle que j'eus pitié. Sans répliquer un mot, sans regarder le malade, je me mis à genoux, et j'essayai de détacher le bas qui était adhérent à la plaie. Quelque précaution que j'apportasse dans cette opération, elle était fort douloureuse ; à mesure que le bas cédait à la main qui l'atlirail, le corps du patient tremblait, la fureur contractait ses sourcils, tarage paraissait le gagner, ses lèvres écumaient; enfin il éclata.

— Docteur ! docteur I misérable ! maladroit ! vous ne savez

pas voire métier. Un enfant, un enfant, mordieu I s'y prendrait mieux que vous ! Oh I laissez-moi, laissez-moi, quittezmoi !... Au diable I je ne veux pas de vous !

Et il se leva, le poing fermé, prêt à m'assommer sur la place. Je rappelai tout mon sang-froid, et je dis à sa femme d'appeler quelqu'un. J'écrivis quelques mots au crayon, et j'adressai ce billet à un chirurgien de mes amis qui demeurait dans le voisinage. J'allais sortir ; la femme de Billy se jeta entre la porte et moi, et me supplia de rester : son mari, disait-elle, avait bu ; il souffrait beaucoup, je devais lui pardonner. Demain il me remercierait de tous mes soins.

— Prenez pitié de lui ! s'écriait-elle, prenez pitié de lui ; vous voyez qu'il est ivre.

— Viens ici, dit le boxeur à sa femme d'une voix de tonnerre !

Elle s'approcha : il la saisit par l'épaule, et, de sa main herculéenne, la lançant avec la plus grande violence loin de lui :

— Va, va, descends vite, drôlesse!... Ah! je suis ivrel... Ah 1 lu prétends que je suis ivre!... Hors d'ici ! A l'instant hors d'ici, ou je te !...

La malheureuse, épouvantée, descendit l'escalier avec précipitation, et me laissa seul en face de ce damné. Le seul motif qui pût me retenir là, ce fut, je l'avoue, la crainte de le voir se lever, s'élancer de son lit, et m'écraser de celte force (jue la fureur augmentait encore. Je pensai sa plaie: elle devait le faire beaucoup souffrir; je fis une lotion d'eau tiède, et j'attendis la venue du chirurgien, qui ne tarda guère à paraître. Je respirai plus librement ; j'allais enfin sortir <'t retourner vers l'angélique créature qui réclamait mes soins.

282 SOUVENIRS D Ux\ MEDECIN

— De grâce , restez ici , me dit le chirurgien à demivoix.

Il éprouvait la même crainte que moi.

Nous eûmes beaucoup de peine à poser l'appareil. Jamais une bouche d'homme ne vomit contre son semblable de plus ignobles, de plus grossières invectives. L'orage n'avait pas cessé, mais la pluie s'était un peu apaisée; les éclairs et les coups de foudre devenaient plus fréquents et plus rapprochés. Je pensai que cette clarté vive et terrible pouvait incommoder le malade, et j'abaissai l'une des jalousies.

— Voulez-vous relever cette jalousie! s'écria Billy; re- Jevez-la vile, morbleu! dépêchez-vous! Croyez-vous donc que je ressemble à mon cheval, et que j'aie peur d'un éclair? — Non, non, continua-t-il en jurant; je veux le voir cet éclair qui m'a cassé la jambe... je veux le voir... Ah ! c'est cela ; je veux le maudire, le maudire à mon aise, lui et le Dieu qui l'a fait.

Le poing fermé, les lèvres couvertes d'écume, il levait la tête, un nouveau flot de clartés rougeâtres l'inondait; il blasphémait toujours; le chirurgien, homme pieux, fit un mouvement d'horreur et de dégoût et le menaça de le quitter s'il ne se taisait.

— .... Faites votre affaire, mêlez-vous de ce qui vous regarde ! cria le boxeur. .

Je plaçai alors mes deux mains sur mes yeux éblouis par un nouvel éclair. Quand l'explosion de la foudre se fut fait entendre, et que je regardai autour de moi, je vis le boxeur debout sur son lit, les mains en avant, la têle renversée, les yeux saillants et hors de leurs orbites, la figure livide, les prunelles immobiles et dilatées ; il rappelait Elyniah, le magicien, l'un des personnages d'un tableau de Raphaël; ses lèvres fermées ne remuaient plus, il ne disait rien, il ne bougeait pas. Il était aveugle.

L'éclair, qui s'était joué autour de nous sans nous blesser, venait d'éteindre le regard du blasphémateur. Le chirurgien et moi, nous examinâmes ses prunelles : leur immobilité, leur insensibilité étaient complètes; nous le questionnâmes, il ne répondit pas et retomba sur son lit comme une masse inerte et sans vie. Par intervalles , un sourd gémissement grondait au fond de sa poitrine halelîïnte; murmure aflfreux, râle d'angoisses, de rage ou de repentir. Eulin, il se retourna sur le lit, pressa de la main ses deux paupières, et après ce mouvement convulsif, il ne bougea plus. Dès lors le chirurgien fit de sa jambe ce qu'il voulut. De furieux notre boxeur était devenu stupide, abattu, insensible aux plus poignantes douleurs. On devine avec quel empressement je quittai , pour me rendre auprès d'Hélène, sa chambre où le chirurgien resta.

Hélène se trouvait dans le même état qu'avant mon départ; — la mort qui respirait. Les sinapismes avaient rougi et brûlé la peau ; les vésicatoires avaient enlevé l'épiderme sans réveiller la sensibilité de la malade, sans l'arracher à sa torpeur. Ses yeux étaient fermés, la pommette de ses joues était très-pàle, sa bouche s'entr'ouvrait comme pour parler. Ma femme, assise au chevet, restait muette, et la domestique ne pouvait revenir de cet efïroi, qui rendait su présence et ses services inutiles. Neuf heures venaient de sonner. Quelle journée! Les prédictions des enthousiastes, l'elfet de celte électricité dont la masse accumulée avait enfin déchiré les nues qui la contenaient; cet orage plus violent que les orages du tropique ; la catalepsie foudroyant l'objet des aflections les plus tendres de notre famille ; cet homme du peuple, aveuglé devant moi par un éclair qui semblait venger Dieu même ; celte coïncidence d'événe-

284 SOUVENIRS D UN Ml-DECIN

ments, ce mélange de toutes les terreurs, auraient abattu les plus fortes âmes. Je sentais ma fermeté ébranlée; il me restait à peine le sang-froid nécessaire pour consoler ma femme qui pleurait.

Je demandai de la lumière ; deux ou trois ifois je promenai devant les yeux d'Hélène la bougie allumée ; les paupières ne remuèrent point, les prunelles ne se contractèrent pas. J'ouvris un canif, je lis le geste d'en plonger la lame nue dans l'œil droit de la malade; elle ne remua pas. Je pris sa main, elle était froide et humide. J'appuyai la pointe d'un grattoir sur la racine des ongles, la partie la plus sensible de tout le corps; je, fis retentir à sou oreille les bruits les plus dissonnants, les plus aigres, les plus éclatants : aucune de ces expériences n'eut de succès. Las de tant d'efforts inutiles, découragé, je confiai la malade à une garde que je fis appeler, et que je chargeai de m'avertir si elle venait à faire lemoindre mouvement, puisjerenlrai dans mon cabinet.

J'écrivis aussitôt à la mère d'Hélène et au jeune Frédéric, les suppliant tous deux de ne pas perdre un instant, de se mettre en route, et de se rendre chez moi. Les livres de médecine que je consultai jetèrent peu de lumière sur le point qui m'intéressait; je cherchais des remèdes, et je trouvais des théories fantastiques, d'inutiles classifications, de vagues hypothèses. La fatigue m'accablait; je remontai pour voir encore la jeune fille; elle avait conservé la même attitude. Je m'assis un moment près d'elle.

— Pauvre enfant! me dis-je, au moment où je la quittai, en baisant son front pâle et froid; pauvre enfant! Quel fléau mystérieux l'a frappée? quel démon bizarre s'est emparé de ta beauté? Froide» comme la tombe, et belle comme la vie! Brillante de jeunesse, et morte sans cesser de respirer! Ton intelligence vit-elle encore sous le linceul qui te couvre? l'âme a-t-elle quitté son enveloppe? où est-tu? qui es-tu?

te verrai-jo longtemps sur les confins de ces deux mondes qui te réclament tous deux, auxquels tu appartiens à la fois? Ah 1 pauvre ange ! que Dieu m'éclaire ! qu'il m'enseigne, à moi homme faible et sans ressource contre ton malheur, un moyen de te sauver 1

Je ne pus rester dans la chambre; je sortis, les larmes dans les yeux, et j'allai chercher un repos que je ne trouvai pas. Une nuit agitée devait suivre les agitations cruelles de celle journée. Tantôt je revoyais Billy Wedelkiff, debout sur son lit, blasphémant et tout empourpré par le feu du ciel qui l'aveuglait; tantôt la malheureuse jeune fille, dans sa bière, les yeux ouverts et les mains étendues. Ces objets se confondaient et leur mélange me réveillait en sursaut. Aussi me levai-je de très-bonne heure.

Hélène, que je visitai et dont la situation n'avait pas changé, était plus pâle que la veille. Les sinapismes cessaient de produire leur effet et la froideur glaciale des extrémités ne diminuait pas. Cependant il me sembla qu'une contraction nerveuse à peine perceptible avait resserré ses narines; j'y introduisis un pinceau imbibé de sel ammoniaque délayé dans de l'eau. Ce stimulant, dont l'énergie est puissante, fut inutile. Je ne savais à (juel remède avoir recours; un seul moyen me restait : l'application d'un cautère sur l'épine dorsale. Peut-être cette excitation violente de tout le système nerveux triomphera-t-eile de la léthargie. Avant d'employer ce dernier remède, je résolus d'aller consulter un des médecins les plus célèbres de notre époque, le docteur A***, mon ami, qui avait fait de la catalepsie un des objets de ses éludes spéciales. Dès huit heures du matin, j'étais chez lui.

— Quoi ! me demanda-t-il, après avoir écouté mon récit, Gelle jeune fille si remarquable, que j'ai vue à l'église, près de vous?

— Elle-même I

— Sa physionomie m'a frappé. Pondant (jub l'on chantait, ses yeux brillaient d'une exaltation singulière. Et comment l'avez-vous traitée?

Je donnai au docteur les renseignements qu'il désirait; il approuva le mode de traitement que j'avais suivi et cita plusieurs exemples de catalepsie, la plupart suivis de mort. Je placerai ici quelques-uns des résultats de saconversalion et de son expérience. Ils ont d'autant plus de prix qu'ils ont rapport à une maladie peu connue, mal étudiée, dont les fanatiques se sont emparés pour leur intérêt, et que plusieurs hommes de l'art ont rayée de leur nosologie, comme un mal illusoire, fils de la déception et de la crédulité.

— Ce n'est pas, me disait le .docteur, une maladie, c'est une anomalie pathologique. Le docteur Cullen ne veut pas reconnaître de véritable catalepsie; il la confond avec l'apoplexie foudroyante et regarde comme illusoires et simulés tous les exemples de catalepsie cités par différents auteurs. Je ne puis être de son avis; je pense, avec Van-Swieten, que cette pétrification de l'existence, glaçant les membres, arrêtant les mouvements, paralysant la volonté sans suspendre la circulation et sans éteindre la vie, toute rare qu'elle soit, est réelle et mérite d'être observée. Celse appelle ces malades attoniti (foudroyés), désignation qui leur convient admirablement. Van-Swieten compare, et non sans justesse, la figure des cataleptiques à cette tête de Méduse qui frappait de stupeur ceux qui la regardaient.

— Vous-même , docteur, vous avez soigné des cataleptiques ?

Medasœ

Sa\ili\i Yullus 1.

1 Claudien.

— Sans réussir à les sauver. Voici l'exemple le plus remarquable de ce genre de maladie qui se soit offert à moi dans le cours de ma pratique. Il y a cinq ans, on m'appela près d'une jeune personne qui venait de tomber en catalepsie. Lorsque j'entrai, elle était assise, occupée à un travail de tapisserie, le corps droit, la tête légèrement abaissée, tenant d'une main le canevas et de l'autre l'aiguille qu'elle passait à travers la maille. C'était chose gracieuse et touchante que celte statue animée, dans une attitude simple et naturelle, le front lisse et serein, le visage très-pâle, la respiration imperceptible. L'art et l'imagination ne produiront jamais rien de tel. Déplaçait-on un de ses membres, faisaiton jouer une de ses jointures, son corps cédait, comme un mannequin à ressort, aux mouvements qu'on lui imprimait. Les muscles mêmes du cou étaient soumis à cette loi; on pouvaità volonté redresser, tourner, abaisser sa tête, elle obéissait à toutes les impulsionset conservait l'attitude qui luiétaitdonnée. Je soulevai doucement sa paupière; l'iris de la prunelle tremblait et chatoyait; peu à peu la paupière redescendit et s'abaissa. Je renouvelai l'expérience, et j'approchai des yeux une lampe allumée. L'iris se contracta fortement et la pau' pière descendit avec un mouvement spasmodique. Une demi-heure après mon arrivée, elle n'avait pas changé d'attitude ; mais, tout à coup, sans se remuer, et presque sans ouvrir les lèvres, elle chanta. Une mélodie écossaise, plaintive, languissante, dont elle répéta les sons et ne prononça pas les paroles, fut sa première cantilène. Ensuite, elle répéta, mais en prononçant très-distinctement les paroles et la musique, la romance d'0/e//o,

Assisa al pie d'an salice;

enfln, un air très- triste, dont je ne connais pas l'auteur. Une passion profonde, une mélancolie intense respiraient dans

ces tristes mélopées. Je ne fus pas étonné d'apprendre qu'un amour trompé avait causé coite maladie nerveuse dont le dernier paroxysme avait quelque chose de si étrange. Cinq minutes après, un long soupir sortit de sa poitrine ; ses membres se détendirent; elle porta ses mains sur ses yeux, qu'elle se plaignit de ne pouvoir ouvrir; tout son corps trembla violemment; elle essaya de se lever, mais en vain.

Cependant elle avait retrouvé la mémoire et la faculté d'agir. Elle détailla les symptômes de son mal; elle nous apprit ce qu'elle avait souffert, ce qu'elle avait senti. Alors le spasme universel se renouvela sous une autre forme. L'expression de ses traits était passionnée. De temps en temps elle proférait des paroles inarticulées et des cris aigus; ses mains jointes et fortement pressées, son sourcil abaissé, son front ridé, ses muscles violemment tendus , faisaient peine à voir. Une apoplexie foudroyante termina sa vie.

Sans parler de ces phénomènes du système nerveux, dont le charlatanisme et le fanatisme abusent, et que l'on peut révoquer en doute; de ces malades cités par le docteur Petetin de Lyon, qui voient, qifi sentent, qui écoutent par l'estomac, un de mes confrères, longtemps chirurgien dans un des régiments de notre armée d'Espagne, m'a raconté un fait de ce genre très-bizarre et très- curieux.

Un moine franciscain, voyageant à pied dans les Asturies, vit la foudre tomber à deux pas de lui, et demeura sans connaissance. D'autres voyageurs le ramassèrent, le crurent mort, et le firent transporter au couvent le plus voisin. On l'exposa dans la bière ouverte, au milieu de l'église, suivant l'usage d'Espagne. Les cierges illuminaient la noire enceinte de l'église; le De profundis retentissait, quand le moine, sortant de cet étal comateux, étendit les

bras, secoua le linceul, et se leva debout dans le cercueil (]ui allait se refermer sur lui pour toujours.

En gén»ral, les femmes sont plus sujettes que les hommes à cette espèce d'hysténe. Les révulsifs sont excellents; si votre malade est encore en proie au même spasme, ce soir, je vous conseillerai de faire usage de la pile galvanique. Aime-t-elle la musique?

— Avec passion.

— Il faut en essayer. Lorsque la pile de Voila aura remué le système nerveux, nous ferons de la musique auprès d'elle. Vous avez chez vous un orgue dont les basses sont magnifiques : il nous servira ce soir.

Nous convînmes que le docteur se trouverait chez moi le soir même, (jue l'appareil galvanique serait prêt, et que nous tenterions ce moyen de guérison , qui d'ailleurs m'inspirait des craintes. Il me rappelait un souvenir terrible.

J'étudiais l'anatomie à Londres, vers la fin de septembre 1808. Un nommé Caster avait été pendu dans la matinée, et son corps venait d'être livré aux expériences de l'amphithéâtre. Le corde qui l'attachait au gibet une fois coupée, on enleva la calotte qui retombe sur les yeux des suppliciés; sa figure contractée était horrible. Il portait encore sa veste de futaine, sa culotte de vieux velours bleu et son gilet noir. Condamné à mort comme assassin, on pouvait lire sur sa physionomie les traits caractéristiques du meurtre et du crime. Lorsque le premier choc galvanique le frappa, ce cadavre se leva sur son séant, ouvrit la bouche, montra deux rangées de dents blanches, remua les bras, renversa d'un coup de poing l'un des assistants (jui se trouvaient près de lui, fit étinceler des yeux menarants, et parut prêt à fondre sur nous. Nous reculâmes tous, consternés, convaincus que c'était une résurrection véritable. Vn jeune

éludianl tomba évanoui; nous-mêmes, nous fûmes quelque temps sans reprendre l'usage de nos facultés et sans retrouver le calme nécessaire pour continuer nos expériences. Le corps était retombé sur la table.

Il fallut se résoudre à frapper d'une commotion si redoutable cette délicate enfant, dans l'espoir incertain de la sauver. Je la trouvai plus pâle encore que la veille: on n'avait pas pu lui faire avaler une cuillerée (Varrow-root. La garde avait croisé les mains d'Hélène sur sa poitrine, et sa tète était tournée vers la ruelle du lit; le corps obéissant avait conservé cette attitude.

— Celte chère enfant, disait la bonne femme, j'avais peine à la voir ainsi, les bras pendants le long du corps; j'ai voulu qu'elle eût l'air de dormir.

Tous les remèdes que j'avais ordonnés, inutiles; l'impossibilité de lui faire prendre aucun aliment; la pâleur croissante de ses joues; la crainte d'une mort subite au milieu de sa catalepsie, peut-être avant le retour de sa mère et de son fiancé; toutes ces idées m'accablaient. Je ne cessai delà contempler, de la toucher, de l'appeler; — vainement. Enfin le soir vint, et le docteur A*** parut.

Je soulevai la malade : elle était sur son séant, toujours belle, et de la beauté la plus louchante. J'ouvris ses pau* pières ; les yeux étaient fixes, brillants; je ne sais quoi de •la terrible expression que l'on observe dans les regards des épileptiques rendait l'éclat de ses yeux sinistre et difficile h supporter. Ses liras, que nous avions soulevés, se reployè» rent avec lenteur. Je ne saurais décrire le vide, l'absence, Tair étonné, le froid de marbre de celte physionomie. Je fis sortir lu nourrice et apporter l'appareil galvanique. Dès que la commotion se fit sentir, le sang afflua vers les joues, puis vers le front, les paupières se remuèrent vivement, la bouche s'ouvrit* elle eut l'air de regarder autour d'elle et de

vouloir s'élancer. Jo crus qu'elle se penchait vers moi, qu'elle allait parler, (ju'clle nie reconnaissait.

— Hélène! Hélène! m'écriai-je, ma chère Hélène, dites une parole, une seule, dites-moi que vous vivez!

Hélas! m'enlendre, me reconnaître, me parler, elle ne le pouvait pas; déjà elle était retombée, en proie à ces convulsions que le galvanisme cause et dont la vue est affreuse. Je me reprochai la cruauté de cette expérience. Si les ressorts de cette frêle machine allaient se briser sous un effort trop violent! Si les débris d'une existence si compromise tombaient en poussière sous la pile de Yolta! Je regardai tristement mon ami qui déposa la baguette, et s'assit, le front appuyé sur sa main.

— Je ne sais plus comment procéder, me dit-il. J'attendais beaucoup de cet essai. Maintenant mon savoir est à bout. Croyez-vous qu'elle soit sujette à l'cpilepsie ?

— Non que je sache.

— A-t-elle peur du tonnerre ?

— Elle aimait à entendre le bruit de la foudre et à voir les éclairs briller.

— Pensez-vous que l'éclair l'ait aveuglée?

— Je ne puis avoir à ce sujet aucune idée positive; l'immobilité des prunelles n'est peut-être qu'un des symptômes de son mal .

— Et vous attendez sa mère?

— Oui, Frédéric D'*% qui doit l'épouser, et sa mère vont arriver chez moi ; je les attends.

— Ah! Dieu! s'écria le docteur en joignant les mains; que de malheurs! Quel cahos do peines! Mais, mon cher, vous ne résisterez pas à tant de secousses. Du courage, mon ami, du courage! je suis forcé de vous quitter à présent. Mes malades réclament ma pré.sence. Il faut que je parte.

Au revoir; si quelque chose de nouveau arrive, appelezmoi.

Fatiguerai-je le lecteur de l'éternelle description d'un état qui ne changeait pas? Je fis frotter de moutarde les parties du corps les plus sensibles; j'introduisis des matières sinapisées dans les narines. Toujours la même insensibilité. Un de mes enfanfs entra avec sa mère dans la chambre à coucher, monta sur le lit, secouar le bras d'Hélène, la croyant endormie, la caressa de ses petites mains, ouvrit ses yeux de ses petits doigts.

— Ma cousine, ma belle cousine Lène, allons, réveillezvous; papa dit qu'il est temps de se lever. Pourquoi donc dormez-vous les yeux ouverts?

Enfin, ne pouvant soutenir ce regard de Méduse, l'enfant terrifié se jeta en bas du lit et courut se cacher derrière sa mère. On m'apporta une lettre adressée à miss Hélène W"' ; je reconnus l'écriture. Elle portait le Umbre de Lincoln, et non celui d'Oxford, ce qui m'étonna. Je l'ouvris. C'étaient des paroles légères, gaies, plaisantes I Frédéric, au lieu de se rendre à Oxford , avait pris la route du comté de Lincoln où demeurait une de ses cousines, à la noce de laquelle il était convié. Il écrivait à sa fiancée :

« Chère Hélène, j'espère que le jugement dernier etses

trompettes vous ont laissé cette vie, cette grâce, ce charme qui vous distinguaient. Moi, qui aime tout ce qui est vous, je serais désolé, je vous assure, qu'un bel ange eût emporté sur ses ailes la plus faible partie de vous-même. Vous avez cependant un grave péché sur la conscience. Vous m'avez dit adieu bien froidement : vous méritez toute la vengeance et toute la colère divine; et si le ciel est juste, je serai bientôt chargé de cette vengeance, etc., etc. »

Ma femme, à la lecture de cette lettre, fondit en larmes; je me hâtai d'écrire à Frédéric et j'adressai à Lincoln, chez

sa cousino, ma lettre, qui contenait l'invitation la plus pressante de se rendre à Londres, chez moi. Pour ajouter à notre chagrin, la situation d'Hélène s'ébruita, se teignit do couleurs fausses; et les échos du monde s'en emparant, comme il arrive toujours, défigurèrent la vérité, la couvrirent et l'altérèrent de leurs ridicules amplifications. C'est un des maux qu'entraîne la publicité. Le secret des familles , l'intimité des douleurs les plus secrètes, deviennent le jouet et la proie d'un oisif! Pauvre Hélène ! être l'objet de la pitié publique; qui sait? du ridicule peut-être! Cette idée m'affligeait. Je ne pouvais plus arrêter sur elle mon regard', je n'osais monter dans sa chambre.

Le doyen de Winchester, père de l'une de mes ma-ladcs-, s'aperçut de ma tristesse, de mon accablement, et m'en demanda la cause; je lui racontai ce qui était arrivé. Il m'écouta ; et quand j'eus achevé mon récit, des pleurs mouillaient les yeux de cet homme vénérable.

— Mais pourquoi n'avoir pas essayé l'effet que produirait la musique? me dit le doyen.

— J'ai été si troublé, je l'avoue, par les résultats effrayants de la commotion galvanique et par la crainte de voir cette malheureuse enfant succomber sous mes yeux, que je n'ai plus songé à ce dernier remède, sur lequel j'avais cependant compté.

— Allons, mon cher docteur, il faut en faire l'épreuve. Pardonnez à un vieux ministre, ajouta-l-il en appuyant sa main sur mon bras, si je mêle une pensée religieuse à vos soucis et à vos soins. Pouniuoi cette harmonie sur laquelle vous fondez quelques espérances ne serait-elle pas celle de la prière? Appeler la bénédiction de Dieu sur nos cftbrts, cela ne nuit jamais.

Je me taisais, et il reprit:

— Je ne suis pas un fanatique, vous le savez, mais un

homme raisonnable et d'une imagination assez froide ; je me suis toujours défié de i'entliousiasme. Mais quand toutes les ressources humaines nous manquent, lorsque notpc pouvoir et notre force sont épuisés, que faire, je vous prie, si ce n'est de nous tourner du côté de Dieu ? Accordez-moi donc ce que je vous demande. Ce soir, je viendrai lire ici, en face de la malade, les prières de notre rituel ; les sons de votre orgue suivront ou précéderont les prières. Si vous aviez le malheur de la perdre, du moins ne vous reprocheriez-vous pas une tentative aussi innocente, une expérience sans danger. Mon ami, je vous le répète, la pensée de Dieu ne fait jamais de mal.

Je cédai ; les paroles du vieillard m'avaient ému. Cette cérémonie solennelle, et que dans une autre circonstance j'eusse peut-être jugée puérile, devait avoir lieu à huit heures du soir. Dans l'intervalle, la mère arriva.

Hors d'elle, la mère serra dans ses bras sa tille immobile, muette, incapable de lui répondre. Je contemp'ais les gestes passionnés, les lamentations terribles, les mouvements violents de l'une , l'insensibilité de pierre et le silence imperturbable de l'autre; l'agonie de la douleur chez la femme âgée, la vie suspendue et glacée chez la jeune fille I Hélène, soulevée par sa mère, resta debout sur son lit, la main en l'air et la télé tournée vers nous, comme si elle eût voulu nous annoncer quelque grand mystère, une menaçante révélation d'en haut! Quel cœur assez ferme n'eût pas frémi? J'éloignai mistress W***, qui, lorsqu'elle revint à elle, m'apprit que plusieurs événements semblables avaient eu lieu dans sa famille , et que l'aïeule d'Hélène était restée huit jours entiers en léthargie.

Un domestique fut chargé d'aller avertir mon confrère le docteur A'** et le maître de musique d'Hélène, que je les invitais à se trouver tous les deux chez moi à huit heures

tlu soir. Jo fis porter danslo salon l'orguo, instrument sur lequel la jeune fille s'était souvent exercée, et dont la belle et pleine liarmonie avait pour elle un charme particulier. Dernière espérance! si ce moyen maïujuait le but, la terre allait s'ouvrir pour elle, si jeune, si digne d'amour. Mon cœur saignait. Peut-être, me dis-je, quelque fibre secrète, vibrant à l'unisson de cotte harmonie qu'elle aime, s'éveillera dans son sein ; peut-être Dieu ne voudra-t-il pas la retirer du monde. L'heure sonna. J'entendis la voiture du doyen rouler, puis s'arrêter à ma porte. J'allai à sa rencontre.

— Que la paix soit dans votre maison, me dit le vieillard; qu'elle soit avec tous ceux qui l'habilent.

Je l'introduisis dans le salon; l'organiste le suivait. Quelques minutes après, on annonça le docteur. Le doyen s'assit devant une table sur laquelle on avait placé une Bible et un livre de prières. Trois domestiques et moi nous descendîmes la joune fille que ma femme venait d'habiller; une pâleur blafarde régnait sur son visage, elle était plus maigre que la veille, et l'on ne pouvait, sans une émotion qui .■ip[)rochail de l'angoisse, contempler ces joues creuses et blanch'^s; cotte physionomie languissante, mélancolique, immobile. Enveloppée dans un long cachemire blanc, ses chevf^ux noirs cachés sous un bonnet de tulle, les yeux iV-rmés, les mains jointes, plus pâle que le linge qui la couvrait, plus semblable à un cadavre sous le linceul qu'à une femme vivante; — je la déposai dans la vieille chaise longue (|ue j'avais fait placer entre le doyen et l'orgue. Le docteur A'** s'assit à la droite de la malade, et moi à sa gauche; le doyen fit signe à l'organiste qu'il pouvait commencer.

Tout se taisait. L'hymme sublime de Martin Luther se fit entendre ad milieu du profond silence. Mes yeux étaient fixés

sur Hélène. Cette méloilie majestueuse, ces accords moelleux et suaves qui descendaient dans nos Ames, qui ravissaient nos esprits, tombaient sur elle comme la musique des cathédrales sur les piliers immobiles qui se tiennent debout dans leur enceinte. Je me désespérais ! Si ce moyen est inutile, que faire? Tout le monde s'agenouilla ; le doj'en se leva, et d'une voix solennelle, tremblante, il lut d'abord le soixanteonzième psaume; puis, saisissant la froide main de la malade, et tombant aussi à genoux, il récita les versets suivants du huitième chapitre de saint Luc :

« Comme il parlait encore, on vint dire au chef de la synagogue : Ta fille est morte, ne dérange pas le maître.

» Mais Jésus, entendant cela, dit : Ne crains rien, crois seulement, elle vivra.

» Il ne permit qu'à Pierre, Jacques et Jean, et aux père et mère de la jeune fille de rester dans la même chambre qu'elle. Tous ils pleuraient. Mais il dit : Ne pleurez pas. Elle n'est pas morte, elle dort. Mais ils se moquèrent de lui, sachant bien qu'elle était morte.

))'Et il les fit sortir, prit la jeune fille par la main et l'appella, disant : vierge, lève- toi 1 El son âme revint, et elle se leva aussitôt... »

Les lèvres d'Hélène n'ont-elles pas remué, sa bouche ne s'est elle pas ouverte? Je le croyais, je m'élançai vers elle; mon imagination me trompait. Aucun symptôme n'annonçait la convalescence. Au cinquième ou sixième verset, le doyen fut arrêté dans sa lecture par un grand bruit. On frappait à coups redoublés et violents à la porte de la rue.

— Allez voir, dit ma femme d'une voix entrecoupée et tremblante.

Avant que le domestique eût exécuté l'ordre de ma femme, nous vîmes Frédéric se précipiter dans la cHambre, les

vêtements en désonJre, l'œil égaré, tout couvert de poussière.

— Hélène ! Hélène 1

A l'aspect de ce cadavre blanc, il tomba ; puis, reprenant ses sens, il se traîna jusqu'à elle cl la saisit dans ses bras. Reproduire sans cosso des tableaux (jui réclament les mêmes couleurs; exprimer goutte à goutte, pour ainsi dire, la longue et inexprimable douleur de ces journées, — tâche trop pénible pour moi et trop fatigante pour ceux qui me lisent.

— Tu ne veux pas me parler, Hélène? tu ne le veux pasl

Et en prononçant ces mots il se livrait aux actes d'une complète insanité. Je reportai dans son lit la malheureuse enfant, qui, au milieu de cette scène, était restée calme

comme la mort A quoi bon prolonger la description de

ces journées douloureuses?

Hâtons-nous d'atteindre le dénouement d'un drame cruel. Le jeune Frédéric, après une saignée abondante, retrouva l'usage de sa raison. La mère, saisie d'une fièvre ardente, fut obligée de garder le lit. Le lendemain du jour où nous avions tenté l'expérience inutile dont je viens de faire le récit, le vieux duyen revint me voir, et nous montâmes dans la chambre à coucher d'Hélène. Tout annonçait que la mort réelle succéderait bientôt à cette mort apparente.

— Eh bienl mon ami, me dit le vieillard en s'asseyant près de mon lit; elle est entre les mains de Dieu, nous avons fait tout ce que nous pouvions faire, il ne nous reste qu'un seul et douloureux asile; la résignation aux desseins de la Providence. L'Être éternel qui lui a donné la vie peut seul la sauver.

— Hélas! maintenant nous n'avons plus rien à espérer que du ciel.

298 SOUVENIRS d'un MI^.DECIN

— Combien do temps croyez- vous que cet élat puisse durer ?

— Bien peu do temps. Elle n'a pas pris d'aliments depuis le commencement de la crise. L'organisation la plus robuste ne supporterait pas cette épreuve.

— Bon Dieu, si cette léthargie durait plus que vous ne le pensez ; si l'on croyait la vie éteinte chez elle, et si l'on se trompait !... Ah ! j'espère, ou plutôt je suis certain, mon cher docteur, que jamais vous ne livrerez ses restes à la terre avant d'avoir' acquis la preuve la plus certaine de la mort.

Je ne fis aucune réponse. La peine que je ressentais était amère, elle était profonde.

— Savez-vous, continua l'ecclésiastique, parlant un peu plus bas et presque timidement; savez-vous quelle étrange pensée m'a traversé l'esprit ce malin ? Dans cette stagnation des facultés physiques, supposez que l'esprit et l'âme eussent conservé leur énergie, leur puissance!

Je ne pus m'empêcher de frémir. En effet, dans la plupart des exemples de catalepsie cités par les médecins, les malades que l'on est parvenu à guérir ont déclaré avoir entendu tout ce qui se disait autour d'eux.

— Pauvre Hélène! repris-je, si elle nous entendait.

On fit quelque bruit à la porte: je l'ouvris pour savoir ce qui se passait au dehors, je refermais celte porte et je tournais la tétc du côté du lit, quand la voix du doyen frappa de nouveau mon oreille.

— Grand Dieu ! s'écria-t-il.

Je le vis .s'éloigner, pâle, et tomber sur la chaise qui se trouvait près de la fenêtre. Hélène, que peu de secondes auparavant j'avais vue dans son attitude et son immobilité ordinaires, les yeux fermés et le teint pâle, avait maintenant les yeux ouverts, étincelants d'une sorte de lueur sinistre. Le sang coulait à flots de sa bouche et de ses narines. Un

spectacle plus terrible ne s'est jamais offert à moi. Je ne pouvais ni m'avanccr, ni reculer, ni m'asseoir. Le charme était donc enfin brisé 1 Le spasme avait cessé.

J'appelai des domestiques, je leur dis de soutenir le doyen, de le conduire dans la chambre voisine et de le soigner. La garde, toute tremblante, apporta des éponges, des serviettes, de l'eau chaude. En lavant les narines et la bouche de la malade, on favorisa l'évacuation du sang, et on l'empêcha de se coaguler. Le premier son qui s'échappa de sa poitrine lut un long soupir; on eût dit qu'un poids intolérable venait de l'écraser, et que ce poids une fois retiré elle respirait librement. Peu à peu ses paupières retombèrent, elle tourna la tète, et porta vers sa figure une de ses mains tremblantes. Elle poussa ensuite un second soupir, et rouvrit les yeux, dont l'expression, à ma grande joie, était plus naturelle et plus vivante. Elle les porta languissamment autour d'elle, sembla examiner les rideaux du lit, puis les referma. Elle rut beaucoup de peine à avaler une petite cuillerée d'eau mêlée d'cau-de-vie. Je fis préparer un bain de pieds afin d'égaliser la circulation du sang, puis penché sur son lit, interrogeant les mouvements de sa physionomie avec la plus pénible anxiété, j'embrassai son front et lui dis tout bas :

— Hélène, comment vous trouvez-vous?

Elle se retourna, ouvrit des yeux languissants et tristes, remua faiblement la tôle et ne répondit rien.

— Souffrez- vous?

Un demi-sourire se dessina sur ses lèvres, mais elle ne prononça pas une syllabe. Je comprenais que son état d'épuisement demandait du repos. J'ordonnai qu'une potion calmante lui fût donnée goutte à goutte, et je rentrai dans mon cabinet, après avoir reconduit jusqu'à la porte le vieux doyen que cette résurrection inattendue avait ébranlé , et qui s'était trouvé mnl. Jusqu'à une heure du matin je restai

enfermé, méditant plutôt qu'étudiant et plongé dans une rêverie profonde. A une heure, je montai chez Hélène, bien que je marchasse très-doucement, mon approche l'éveilla en sursaut : elle avait dormi depuis mon départ. Elle me regarda ; c'étaient bien là ces regards doux, tendres, enthousiastes, que j'avais souvent admirés, et dont l'expression n'était qu'à elle; j'allais donc la retrouver! Mon cœur bondissait de joie. Après m'avoir contemplé attentivement, elle parut me reconnaître, ses lèvres remuèrent à peine et elle murmura ces mots, si doucement que je les devinai plutôt que je ne les entendis :

— Embrassez-moi.

En déposant le baiser d'un père sur le front de cette enfant, mes larmes coulèrent.

— Ne pleurez pas, dit-elle d'un ton aussi faible qu'auparavant!

Doucement, elle étendit hors du lit sa main qui tremblait, la plaça dans la m.ienne; et je pressai ses doigts déliés et amaigris avec nne émotion que je ne saurais rendre. Elle vit mon agitation; des larmes mouillèrent ses yeux, elle sembla prêle à me parler. Je la suppliai de ne pas prononcer une parole jusqu'à ce qu'elle eût retrouvé toutes ses forces; et je résolus de quitter la chambre pour qu'elle restât dans le silence et le repos. Je lui dis encore adieu, l'embrassai une seconde fois, serrai encore cette main délicate dont la pression répondit à la mienne, et allai chercher un peu de repos. De quel fardeau j'étais délivré! Avec quelle joie je communiquai à ma femme cette nouvelle! J'avais recommandé à la garde de venir m'avertir si quelque changement s'opérait dans la situation de la malade. Elle dormit profondément jusqu'à neuf heures. On lui donna un peu d'ai'row-root. Je la trouvai plus forte que je ne l'aurais espéré.

— Comment vous portez-vous? me demanda-t-elle d'une voix forme qui me surprit.

Je la félicitai et je m'assis près d'elle. L'orage est-il passé?

— Oh! il y a longtemps, longtemps, ma bonne Hélène 1 Elle ne savait rien de sa léthargie, du danger qu'elle

avait couru ; elle ne se doutait pas du temps qui s'était écoulé.

— Ainsi personne de votre famille n'est malade? reprit la jeune fille. Votre femme?

— Vous allez la voir.

— El personne n'est blessé?

— Personne.

— Ah ! bon Dieu 1 que j'ai eu peur, que j'ai eu peur !

— Allons, Hélène, ne parlez pas de cela !

— Et le monde n'est pas... Rien n'est arrivé?.. Tout est comme autrefois? Ses regards m'interrogeaient curieusement, avidement.

— Vous me demandez si la fin du monde...

— Oui, oui.

— 01) ! non; c'était un orage très-violent.

— H est donc passé?

— Tout à fait.

J'essayai ensuite, mais inutilement, de détourner son attention d'un sujet qui l'obsédait encore... Je lui demandai si elle avait faim. Elle répondit, non pas à l'idée que j'exprimais, mais à sa propre pensée.

— Vîtes-vous jamais un éclair pareil à celui-là?

— H était effrayant.

— Oh ! oui , très-effrayant... Et j'ai vu, à travers sa clarté, des figures si affreuses, docteur...

— Vous parlez comme une enfantl... Taisez-vous, Hélène?

— 0 docteur! je les ai vues; elles approchaient, elles approchaient de moi...

Elle pâlissait et rougissait tour à tour, cl sa voix tremblait. Je lui ordonnai d'un ton sévère de mettre un terme à ces disiîours.

— Dites à Frédéric de venir ce soir. Il faut que je le voie. J'ai quelque chose à lui communiquer.

L'élan et l'énergie avec lesquels elle prononça ces mots me trout)lèreni. On ne lui avait pas dit que Frédéric fût à Londres. Comment l'avait-elle deviné? La folie commençait-elle à s'emparer d'elle? J'allai m'habiller, et i-evins la voir avant de commencer mes visites. Je la trouvai fort bien et lui dis quelques mots. Au moment où j'allais sorlir, elle me ût signe de la main et répéta encore d'un ton solennel :

— Je veux voir Frédéric ce soir.

Puis elle se retourna, comme si tout son désir, tout ce que renfermait son âme eût été contenu dans cette injonction.

Je.cédai. Je me hâtai d'aller chez le jeune homme, trèsfaible encore, mais capable de se lever. Il écouta en silence ce que j'avais à lui apprendre. La joie que lui causait la nouvelle si heureuse, si inattendue que je lui apportais n'éclata pas en larmes ou eu cris violents, son bonheur fut muet. Extrêmement surpris de l'invitation que la jeune fille lui adressait :

— Quoi, personne, s'écria-l-il, ne lui a dit que j'étais ici?

— Non , certes.

— Vous avouerez, docteur, que cette espèce de divination est étrange. Qu'en pensez-vous, dois-je y aller?

— Je le crois; un refus causerait peut-être des accidents plus graves que votre présence. D'ici à ce soir, d'ail-

leurs, vous mo rcvorrcz, et jo vous avertirai do ce qui se sera f)assé.

11 me promit de m'atleudre. Je rentrai chez moi. Hélène était beaucoup mieux que dans la matinée; son rétablissement me sembla certain. Le pouls était régulier, la pâleur avait diminué. l-]lle me reconnut et me parla d'un ton atïectueux ; puis, lorsqu'elle me vit toucher le boulon de la porte, elle se leva sur son séant :

— y'ouliliez pax ! me dit-elle avec une énergie singulière, il faut qu'il soit ici ce soir.

Celte obstination, la solennité avec laquelle ces paroles élaienl prononcées, l'accent presque tragique de sa voix me confondaient Je lis avertir Frédéric qu'il pouvait venir.

La soirée était belle; une soirée de juin, transparente, magnilique. Pas un souflle de vent, pas un nuage au ciel. A l'occident, (juelques leinles rouges et bleues admirablement fondues dans leresledu firmament, un azur profond, ici plus pâle, là plus foncé. Ma femme était assise au pied du lit de notre convalescente; j'étais debout près du chevet. Elle était belle encore et calme; un air de sécurité angéliquc régnait sur son visage. Ses cheveux séparés négligemment sur son front en faisaient ressortir la blancheur; ses yeux brillaient d'un éclat singulier; des teintes pourpres coloraient de tem[)S en temps ses joues, puis faisaient place à une pâleur complète; cette circonstance me semblait bizarre et me donnait quelque inquiétude.

— Hélène, lui dit ma femme, comme ce soleil couchant est beau !

— Que je le voie! que je le voie! s'écria-t-elle.

Elle se souleva un peu, contempla quelcjues moments ce beau spectacle, puis tout à coup :

Il va venir, n'est-ce pas?

— Je l'attends, il ne peut plus tarder. Mais, chère Hélène, pourquoi donc avez-vous exprimé si souvent le désir de le voir?

Elle soupira et baissa la tête.

J'avais recommandé au jeune homme de se contraindre et de laisser paraître aussi peu d'émotion que possible. J'entendis enfin ses pas; il montait l'escalier avec le docleur A*** que j'avais prié de l'accompagner. Mon cœur battait violemment; j'avais redouté celte entrevue; j'en craignais les suites.

— Frédéric vient d'arriver, dis-je très-doucement. J'observai avec attention la convalescente : elle n'était

point troublée.

— Voulez-vous qu'on le fasse entrer, Hélène ?

— Non, pas encore, reprit cette extraordinaire fille ; dans quelques secondes !

Elle ferma les yeux et parut se recueillir pendant près d'une minute.

Maintenant, faites-le entrer.

Je pris le bras de la pauvre enfant, et plaeai mon doigt sur l'artère pour observer le battement de son pouls; ilélail très-égal et ne s'accéléra pas un seul instant. Le docteur A***, sur le bras duquel le jeune homme s'appuyait, entra d'un pas lent. Dès que la jeune fille aperçut Frédéric, une espèce de sourire calme et divin s'épanouit sur son beau visage : c'était une grâce ineffable, un sourire d'ange. Elle lui tendit la main droite, qu'il pressa sur son cœur sans prononcer un mot.

Mes yeux ne se détachaient pas du lit où cette chère enfant reposait. Je ne sais si ce fut une illusion, mais je crus voir un changement étrange s'opérer en elle, un nuage voiler ses traits, ses joues pâlir et se plomber, ses lèvres se fermer. Je me levai; le docteur s'approcha. Son regard qui rayon

nait demeurait attaché sur Frédéric. Elle éleva doucement vers lui ses deux bras, il se pencha vers elle :

— Prépare-toi !

Klle ne prononça que ces deux mots, d'une voix vibrante et faible.

Sa pâleur augmente; ses bras retombent : ce sont ses dernières paroles, c'est son dernier souffle.

Le jeune Frédéric expira au bout d'une année, le cœur rempli de ce souvenir, l'oreille encore frappée du dernier mot solennellement prononcé par Hélène.

Je raconte les faits de la vie, les drames de la réalité, je n'ai pas d'explication à donner, pas de commentaires à soumettre au lecteur.

Que les romanciers dénouent, selon leurs caprices ou leur talent, les drames qu'il leur plaît de créer.

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