STAFFORD
Cette lettre singulière et le style bizarre qui la caractérisait ne me permirent pas de refuser ou de remettre à un autre jour une invitation si pressante. Je priai un de mes
amis de se charger de mes visites pendant le jour que jo devais passer chez Slafford, et je me rendis à sa villa, près de Londres.
C'était un dimanche du mois de juillet. Je partis de bonne heure à cheval, et je vis le jour se lever, les arbres secouer leur rosée sous un vent léger et frais, et toute l'énergie de la nature se développer par degrés. Ci? repos profond qui couvait, pour ainsi dire, et endormait tout le paysage, se changea peu à peu en une activité pleine de grâce et de vie : les rameaux bruissaient, la Tamise frémissait sous le bateau qui la sillonnait, les hommes se livraient à leur industrie : admirable spectacle ! Je le goûtai à loisir. La tjilla construite par Stafford est un d«;s plus, élégants édifices qui se trouvent sur les bords du fleuve-roi de la Grande-Bretagne. Personne n'était encore levé quand j'y arrivai. Je visitai le parc et le jardin; Londres, ma prison, me semblait bien odieux quand je le comparais à ces gazons, à ces feuillages, où des oiseaux enivrés de leur propre mélodie semblaient combattre et rivaliser de vivacité dans leurs accents et dans leurs ébats. J'aspirais avec délices cet air embaumé. Vous connaissez, vous que les grandes villes renferment et compriment, cette sensation délicieuse que les émanations des fleurs et de la verdure causent au malheureux citadin. C'est à la fois un regret passionné, im enivrement, un étonnement, un enthousiasme. Longtemps je restai debout sur le bord de la rivière, attentif au brisement de chaque flot qui venait mourir à mes pieds. Et je me disais: Comment, dans une solitude aussi paisible, dans un lieu si charmant, avec une fortune assurée, marié à la femme qu'il aime, Slafford peut-il se livrer encore aux douloureuses étreintes de l'ambition? Le prestige du pouvoir, le besoin de dominer peuvent-ils émousser le goût des plaisirs domestiques et naturels? Peut-on échanger
L HOMME POUTIQUK 143
contre une jouissance inquiète, violente, mêlée de tant d'amertume, des voluptés si profondes et si durables?
Je rêvais ainsi, quand je sentis un gant détaché, qu'agitait la main de Stafford, tomber sur mon épaule et m'arracher à ma rêverie.
— Docteur... vous êtes bien aimable, et je vous remercie...
— Mon cher Stafford, dites-moi, je vous prie, quel peut être le sujet?...
— Chut!... nous parlerons de cela plus tard...
Lady S"* était placée auprès d'une fenêtre du parloir et nous attendait. Nous nous dirigeâmes de son côté.
— Quel séjour enchanteur ! m'écriai-je.
— Oh! c'est un Éden, répondit Stafford d'un ton d'indifférence et d'ironie ! A propos, lord *** a quitté le ministère.
— Oui, ce bruit s'est répandu hier au soir.
— Parle-t-on de son successeur?
— C'est lord L*".
11 ne répliqua rien, rêva, essuya son front et parut agité. Nous entrâmes. Lady S*** était aussi belle, aussi séduisante que le jour de son mariage. C'était la grâce aérienne et la naïveté de la vierge, jointe à la dignité de la femme. Sa longue robe blanche, ses cheveux noués simplement, pas un alour, pas une dentelle, une figure sur laquelle se peignaient la candeur et la noblesse, un ton décent et naturel, nulle affectation, nul apprêt : j'étais ravi, ému, transporté: je me demandais ce que pouvait désirer au monde cet homme heureux, aimé d'une créature angélique. Il l'aimait aussi , autant du moins que peut aimer un cœur dévoré d'ambition.
Nous déjeunâmes; le mari semijlait inquiet. Ses réponses étaieilt brèves et brusques. Lady S*'* jetait sur lui, par
iU SOUVENIRS d'un MÉDECIN
intervalles, des regards attristés. Un poids qu'il ne pouvait secouer paraissait l'oppresser. Lady Emma se leva et se mit à la fenêtre.
— La belle matinée I dit-elle.
— Et l'admirable point de vue I continuai-je.
— Je comprends votre pensée à tous deux, je vous devine, reprit Stafford. Vous voudriez me jeter dans la pastorale et m'arracher à la politi((ue.
— Il y a trop de loups dans voire politique, dit en souriant lady Emma; c'est la plus triste des bergeries.
— Oui, répliqua Slafïord du même ton, vous voudriez que je fisse des élégies comme lord Roscommon, de bienheureuse mémoire :
Salât, paisible port, solitade sacrée !
Asile d'un oliscur repos!
D'ici je vois la mer par les vents déchirée,
Et je me ris des matelots Qai livrent leur carène au caprice des flots l
Pour eux j'ai des larmes eiicoie, Des larmes de pilic, quand leur rame sonore
Guide au loin leurs faibles vaisseaux.
Imprudenis ! imprudents! sur la foi des étoiles,
Osez-vous déployer vos voiles ?
Et recueil et la moi t vous attend sous les eaux !
L'espérance vous sert de guide :
Le TÎce et le malheur ouvrent l'abîme avide
Qui demain va vous engloutir !
Pouvez-vous, oubliant tant de récents orages.
Dédaigner la paix des livages, El quitter le bonheur pour chercher le plaisir?
Allez ! moi je crains le naufrage.
Invisible, inconnu, je reste sur la plage.
Heureux, j'cnlcnils le vent gémir.
Qu'il souffle doucement ou gronde sur ma léte.
Je n'ai point b&te de partir -,
Tcriible ou caressant, il parle de tempête.
J'attends la mort ilans ma retraite.
Je ne la brave point ; mais sa terrenr secrète Jamais ne troublera mon tranquille loisir.
Slafford, l'un des hommos du royaume qui déclamaient le mieux la poésie, récita ce passage avec grâce, avec énergie, vous auriez pu dire avec conviction, si vous ne l'eussiez connu. Quand il eut fini, l'expression d'ironie qui perçait dans .son ton, dans ses manières et sur sa figure disait assez combien peu ses sentiments s'accordaient avec ceux qu'il empruntait au poète. Lad y Staflbrd remarquait ce contraste, dont la singularité me frappait aussi. Cependant l'iieure du service divin sonna ; et la jeune femme, dont la physionomie calme et douce exprimait une secrète affliction, nous quitta. Je restai seul avec mon ancien camarade d'études : ma curiosité, je l'avoue, était vivement excitée ; que pouvait-il avoir à me confier? D'où venait cette préoccupation mélancolique; et pourquoi cacher à sa propre femme ce secret qu'il voulait m'avouer?
— .Mon cher docteur, me dit-il, quand nous eûmes fait quelques tours de parc, voici bien des années que j'ai confiance en vous. Vous ne la trahirez pas dans une circonstance importante?
■ — Comptez sur moi : mais de quoi est- il donc question ?
— J'aurais besoin de vos services , ce soir , à sept heures.
— Un duel! est-il possible? vous!
— Me refu.sez-vous?... Non, j'en suis sûr! Doct(>ur, pas (l'enfantillage; il le faut, la société le veut, mon honneur l'exige. Le chirurgien célèbre G"* est déjà prévenu; vous l'aiderez. C'est surtout comme mon ami que je vous supftlie
fie venir, vous. S'il m'arrive malheur, instruisez ma femme de ce qui se sera passé... ce sera vous qui la consolerez, mon ami.
Je me taisais, j'étais accablé. Il reprit d'un ton de hauteur qui me blessa :
— Eh bien, mon cher, si je me suis trompé, en vous jugeant digne de cette confiance, dites-le. Ce sera absolument comme vous voudrez. Remarquez seulement que ce service pénible, il est vrai, mais digne d'un ami, est le premier que je vous aie jamais demandé... et vous le refusez!
— Non... non... ne le croyez pas... L'intérêt que vous inspirez est trop vif, votre carrière est trop belle pour que l'on ne s'effraye et ne s'afflige pas d'une telle résolution... Mon ami, permettez - moi de me servir de ce terme... et vos enfants... et lady Stafford... y avez-vous pensé?
— J'ai pensé à tout... c'est inévitable...
— Mais enfin...
— Je ne suis pas l'agresseur. Lord Porden, un jeune pair imberbe, un fat ridicule, m'a donné un démenti en plein Parlement; j'ai relevé son impertinence. Je le devais ; mon sarcasme l'a fait rentrer sous terre. Il m'a envoyé son cartel. Je ne puis le refuser... Croyez-vous (jue j'aille là comme à ane fête? Tomber sous la balle d'un enfant, d'un misérable, d'un joueur, d'un sot, sans consistance personnelle, méprisé, endetté, taré!... Ah ! personne ne sait mieux que moi ce que me coûte l'action que je vais faire. Lord Porden vise bien: il n'^a jamais manqué son homme.
— Ce que vous dites est affreux !
Pauvre Emma! rester veuve, et veuve de la main d'un
pauvre insensé qui ne sait faire au monde que le mal... 0 mes enfants I
L'homme politûiue pleurait, et sa main qu'il appuyait sur son front essayait de cacher ses pleurs.
— Quand je me suis marié, je l'ai dit h Emma: Vous épousez un homme voué à un long supplice. La carrière où je vais entrer avec vous est celle de l'ambition ; tout y est épines, chagrins, douleurs, espérances déçues, peines cuisantes... Hélas! ma prophétie ne l'a pas effrayée. J'ai fait son malheur.
— C'<?st ce soir, bien décidément?
— Sans faute. J'attends lord Alcock, qui doit me servir de second. Pourquoi ne vient-il pas?... Mais vous, qu'avezvous résolu ?
Je lui serrai les mains et nous restâmes quelque temps en silence. Son pouls, que j'interrogeai, n'était pas irrégulier. Je le lui dis.
— Tant mieux 1 s'écria-t-il, j'aurai la main plus sûre. Cependant j'ai passé la nuit à corriger les épreuves de mon grand discours, el à clore mon testament... A propos, avezvous lu lediscours de lord Williams? Quelle impudence! Ce sont les phrases, les images, et même les mots de mon discours prononcé sur le même sujet il y a trois ans... Vous ne répondez rien... Allons, allons, docteur, du courage. Vous êtes plus abattu que moi... Jt; m'en tirerai, soyez -en sûr.
Je pensais à celte atrecité du duel qui met la vie d'un homme tel que Slafford à la merci d'un la<iuin et d'un sol comme son adversaire. Quelle folie de jouer sa vie à pair ou non contre celle d'un niais 1 Cependant Slafford ronlinuait à causer d'un ton fort aisé, et notn- conversation n'était guère qu'un monologue, interrompu par des répliques assez brèves, quand un courrier, ruisselant de sueur, s'arrêta devant la grille, descendit de cheval et remit au valet de chambre <le mon ami une dépêche ministérielle. Slafford se
hâta (Je la dégager de son enveloppe, la lut et me la passa. Le premier ministre lui offrait un portefeuille et lui demandait réponse à l'instant môme. La lettre était datée de Whitehall ; le courrier avait ordre de ne pas attendre et de revenir à franc étrier avec la réponse de Staff ord.
— Eh bien ! me dit-il, voilà le dernier coup. Au moment même où je touche le but, où le prix de tant de travaux m'est présenté, il faut... ah ! quelle torture !... mourir maintenant ! Concevez-vous rien de tel, mon ami?
Il pâlissait et rougissait tour à tour. Les combats intérieurs qui l'agitaient faisaient mal à voir. Pendant qu'il froissait entre ses doigts la dépêche officielle, une troupe joyeuse de bourgeois et de leurs commères, entassés dans un de ces bateaux qui les conduisent chaque dimanche aux tavernes rustiques des environs de Londres, passa devant nous en chantant. La joie de ces bons marchands en détail, dont la pensée inactive ne s'élève pas au-dessus de leur comptoir, contrastait avec le désespoir de l'homme le plus heureux qui fût en Angleterre. Cette vue lui arracha une exclamation singulière :
— Les voyez-vous, les niais? Comme ils s'amusent ! Heureuses bêles!
En effet, à quoi servent l'esprit, le crédit, la grandeur, le pouvoir? Cet homme riche, spirituel, aimé, ambitieux et couronné du laurier que son ambition convoitait, le voilà comme Prométhée sur son rocher, livré à une douleur amère! Nous nous acheminâmes vers la bibliothèque de Stafford. Il s'assit, appuya ses coudes sur la table, et les poings fermés, l'œil levé au ciel, il s'écria :
— Que faire? Renoncer, refuser... frapper d'impuissance et de stérilité tout mon avenir... ne pas recueillir le fruit de tant de peines?...
— Demandez du temps au premier ministre.
l'homme politique 149
— C'est un homme qui n'attend jamais.
— Avouez- lui la circonstance où vous vous trouvez.
— Moi, lui demander secours?... Il enverrait des officiers de paix sur le champ de bataille. Je serais un homme perdu à jamais... Ah! j'en deviendrai Tou...
— Priez-le de vous accorder jusqu'à neuf heures du soir pour vous décider... Vous gagnerez du temps, et tout pourra s'arranger...
— Monsieur, dit un laquais en ouvrant la porte, le courrier est là qui ne veut pas attendre. Il dit que ses ordres sont précis.
— Au diable le courrier!.,. Faites-le attendre... non, une minute seulement; voici la réponse.
Il suivit mon conseil, et demanda au premier ministre le bref délai que je venais d'indiquer. Bientôt lord Alcock, qui devait servir de second à St'aflbrd, entra dans l'appartement. C'était un militaire aguerri, auquel ces parties de plaisir étaient familières. Staflbrd nous présenta l'un à l'autre.
— Bonjour, mon cher. Je suis fâché de vous rendre une visite et un service de ce genre. A charge de revanche.
— J'espère bien n'avoir pas à vous le rendre.
— Ce fat, cet atome, cet impertinent fils de lord! vous allez lui donner une bonne leçon, n'est-ce pas?
— Deux ou trois arguments de plomb le persuaderont peut-^tre.
— C'est la seule éloquence qui puisse se faire jour dans celte cervelle de plomb!
-^ Kt vous avez tout préparé?
— Tout. Six pas de distance!... Oh! vous tuerez voire homme; au moins vous lui casserez un bras.
— Six pas! m'écriai-je. Mais c'est un meurtre!
— Nos deux cervelles sauteront, s'écria Stafford. Je n'aime pas faire route en si mauvaise compagnie I
— Bah! peui-êlre vous manquerez -vous tous les deux!
— Nous manquer, à six pas !
— Certainement; quand on est si près l'un de l'autre, la main tremble. Une statue y gagnerait une irritation de nerfs!
— Mon cher Alcock, dites-vous la vérité? sonl-ce là les mesures que vous avez prises?
— Parole d'honneur! Qu'importe, après tout? Six pasî soixante pas! quand il s'agit de réparation, c'est tout un.
— Vous avez rencontré un courrier à cheval? demanda Stafford à lord Alcock, après un moment d'hésitation et de trouble.
— Oui , c'était un courrier du ministère; je l'ai reconnu. Avez- vous quelques relations avec ce premier ministre, si maltraité par vous il y a deux ans?
— Des relations assez intimes. Un ministère m'est offert. Le courrier que vous venez de rencontrer m'apportait le portefeuille.
— Diable!... au moment où vous allez vous battre... une position admirable!... votre gloire, votre avenir!... Morbleu! si j'étais à votre place, je crois que ma raison n'y tiendrait pas...
— Le coup est cruel, mon cher Alcock.
Le témoin se promenait de long en large, pendant que Stafford, très-agité, terminait son codicille.
— Si je pouvais, disait Alcock, rencontrer ce petit lord, ce fat, cet insensé, le rencontrer sur la route, et avoir avec lui un moment d'explication préliminaire... j'en serais ravi; mais c'est impossible.
Stafford souriait en entendant ce monologue caractéristi- (jue. Cependant lady Stafford revint de l'église; il fallut lut
donner le change et lui persuader que nous étions invilés lous trois à dîner chez un de mes amis.
— Vous m'étonnez, dit lady Stafford, votre costume est bien négligé; et celui de ces messieurs ne me paraît pas...
Elle portait ses regards sur nous. Notre gravité mélancolique ne répondait pas plus que nos vêtements du matin à la partie de plaisir qui nous servait de prétexte.
— Oh ! ma chère, reprit Stafford d'un air de nonchalance parfaite, nous ne serons que des garçons.
— Mais il me semble que vous êtes marié, interrompit sa femme.
— C'est un dîner d'hommes.
Il embrassa lady Stafford, et deux charmantes petites filles vinrent se pendre à son cou. Je me rappelais ce passage touchant d'Euripide, où Médée jouit en pleurant du dernier sourire de ses enfants et de leur dernière caresse. La contrainte que s'imposait Stafford me brisait le cœur.
— Ne rentrez pas trop tard, mon ami, dit lady Stafford.
— Dès que je le pourrai, mon amie.
— Tas plus tard que onze heures, n'est-ce pas?
— Non, pas plus tard.
Sa voix tremblait en prononçant ces mots. Après onze heures, en effet, si sa femme ne le revoyait pas, c'en était fait de lui. Une de ses petites filles courut vers lui , au moment où il venait de s'asseoir dans la calèche , et cria de toutes SCS forces :
— Papa, faut-il que je vous attende? Je resterai avec maman, n'est-ce pas, jus(]u*à ce que vous soyez de retour?
— Partons donc! cria-t-il au cocher d'une voix de tonnerre; et se rejetant au fond de la calèche, il laissa couler un torrent de larmes.
Pauvre Stafford !
Lord Alcuck le prit en pitié.
152 SOUVENIRS d'un ^II^.DECIN
— Allons donc, lui dit-il, allons, Stafford ; ce n'est pas cela, ce n'est pas cela du tout. Que diront nos amis? Vite, essuyez ces larmes. Vous êtes homme.
— C'est parce que je suis homme que je pleure. Bientôt il se remit, et une sombre résignation fit place à
son attendrissement.
— Permetlez-moi de vous donner un petit conseil. Je prononcerai seulement le mot feu; vous lèverez votre pistolet, et, sans viser, sans hésiter, sans attendre un quart de seconde, vous presserez la détente. Souvenez-vous bien de cela.
— Oui, oui, je vous comprends.
— Tout dépend de voire promptitude.
— Je sais que mon adversaire ne perdra pas la plus faible partie d'une minute ; je le sais...
— Oui, mais si vous faites la moindre pause, la moindre réflexion, vous êtes perdu. N'allez pas l'oublier. Votre balle passerait à deux pouces de sa tête ou de son épaule. Faites comme je vous le dis. Vous lui ôterez au moins une de ses ailes, à cet oiseau vain de son plumage...
— Me prenez-vous pour un novice? Ne savez-vous pas que j'ai vu le feu, et que D*** sait comment je tire le pistolet?
Cependant nous rencontrâmes le chirurgien G*** , et nous mîmes pied à terre. La soirée était superbe. La nature calme, reposée, féconde, riante, invitait les hommes à jouir de ses bienfaits et de ses beautés. Je parlai à G*** de mes craintes et du chagrin que me causait cette circonstance si pénible. Il me répondait de ce ton d'ironie que le matelot endurci emploie, quand un homme de la terre ferme se plaint à lui du mal de mer :
— J'en ai vu bien d'autres.
— Et un homme comme Stafford I
— Ce sprail uno perte. Mais le genre humain se perd, se renouvelle et se détruit sans cesse.
— Et sa femme?
— Bail! vous verrez!... Ils tireront, ils se manqueront, tout sera dit.
Je le laissai parler seul. Nous arrivâmes au champ de bataille. Lord Alcock y entra le premier.
— Nos adversaires sont ponctuels. Voyez-vous là-bas cet inimitable dandy, notre adversaire pour la soirée? Quelle pose afTc'ctée! quelle atlilude burlesquement précieuse! Qu'un homme si puéril vienne jouer avec la mort efavcc la vie I Qu'il me tarde de le voir puni !
Le soleil allait descendre sous l'horizon. Image touchante et lugubre ou mon amitié pour Slafford crut voir un présage funèbre. Stafford prit lord Alcock à part, et déboutonnant son habit, ôta de sa poche de côté une tabatière d'or :
— Que le fat ait chances complètes! s'écria-t-il.
— Folie ! reprit lord Alcock.
D'une part se tenait debout, calme, grave, pensif, Stafford, l'orateur, l'homme d'Élat, l'homme à la tète [)uissante et active ; d'une autre, le jeune lord, décapitant de sa baguette insouciante et agitée les chardons et les coquelicots *de la prairie. C'était un parfait contraste. Un sourire méprisant relevait la Jèvre inférieure de Stafford; son ennemi, dans son affectation de nonchalance, avait tout l'air d'un poltron qui veut se donner du cœur. Au moment où sa vie allait èlre en danger, il ne semblait occupé que de détruire un pauvre chardon placé devant lui.
— Quel enfant! me dit tout bas Slafford.
Cependant l'espace est mesuré ; les deux ennemis se placent à une distance si rapprochée, qu'on no pouvait les contempler sans effroi.
154 SOLVENIUS D UN MÉDECIN
— Feu! s'écrie lord Alcock.
Le coup part: c'est celui du jeune lord. La balle siffle à l'oreille de Stafford. Ce dernier, qui n'a pas même soulevé son pistolet, regarde son adversaire, le toise, tire en l'air et s'écrie :
— Il n'en vaut pas la peine !
Le jeune homme furieux s'élance :
— Appelez-vous ceci une satisfaction? J'exige que nousrecommencions... à l'instant même, à l'instant!
Nous protestâmes contre ce nouveau combat, mais envain. Tous deux l'exigèrent.
— N'hésitez plus, Stafford, dit tout bas lord Alcock à son ami.
— Non ! non ! l'insensé cherche sa mort. Il l'aura.
Les seconds rechargèrent leurs armes, et les adversaires, pdles de fureur, se tinrent debout, à la même distance. Tous deux tirèrent en même temps; on n'entendit qu'une seule détonation; et tous deux tombèrent. Je m'élançai vers Stafford. Son adversaire était baigné dans son sang ; la balle de Stafford lui avait fracassé la mâchoire. Lord Alcock étanchait avec son mouchoir le sang qui coulait d'une large blessure faite au côté droit de StalVord. On emporta le jeune lord. Stafford rouvrit un moment les yeux et m'aperçut:
— Ah! docteur!... Mon Dieu!... Lady Stafford!... Souve-* nez-vous...
Il ne put continuer. J'assistai au premier pansement; r? montant aussitôt le cheval du chirurgien G"**, je le lannîi au galop. Lady Stafford prenait le café quand on m'annonra. Mon arrivée inattendue la surprit. Elle se leva, observa un moment en silence ma physionomie agitée et mestraits où se peignait une vivo émotion; puis, comme si une inspiration soudaine lui ot'it fait deviner toute la vérité, elle tomba sans connaissance entre mes bras. Longtemps elle
L HOMME POLITIQIE 155
resta ainsi. Jp lui fis lo récit loplus rassurant, le plus adouci qu'il me fut possible, de cet événement funeste : elle m ecouta sans sourciller; on apporta Stafibrd chez lui; elle ne demanda pas à le voir. Une sorte de léthargie s'étaitVmparée d'elle et suspendait toutes ses facultés, toute rdclivité de son âme.
G*** parvint h opérer l'extraction de la balle qui avait lésé la quatrième et la cinquième ente, sans pénétrer jusqu'au poumon. I.a blessure n'était pas mortelle. Quaiit à son ennemi, il obtint satisfaction entière, selon le langage des duellistes. Sa mâchoire se ferma, il ne fut plus possible d'y introduire aucun aliment, aucun remède, et il périt dans les plus horribles souffrances.
Lady Stafford ne sortait pas de ce marasme où elle était tombée. J'essayai tous les moyens, et même de la terreur, pour l'arracher à ce stupide délire ; efforts inutiles. Un jour seulement, comme elle aperçut lord Alcock dans le parc, elle bondit sur l'ottomane où elle reposait, et se mit à éclater de rire ; ce rire était afl'reux ; la douleur dans les larmes, le désespoir avec ses longs cris n'a rien qui en approche. Je lui administrai une dose de laudanum qui la calma.
Je passai la nuit dans cette villa brillante dont j'avais le malin même admiré le repos et la riante beauté. Quand Stalford fut capable de parler, il murmura faiblement les mots : tninixière! ministre! Nous lui enjoignîmes de se taire. 0 ambition! moquerie! chimère I sottise! Toutes les facultés qui donnent à l'homme le bonheur ne se trouvaientelles pas réunies chez ce malheureux, victime de la société et de l'ambition, aujourd'hui presque un cadavre? Dans ce front vaste et capace, toutes les pensées qu'une intelligence puissante conçoit n'avaienl-elles pas accès? Cet œil qui étincelail d'esprit, (jui rayonnait de vie et de bienveillance, le voilà éteint, pour toujours peut-être ! Il a voulu dominer ses
semblables; il a voulu repousser, comme il convient à un homme civilisé, l'injure d'un sol, et ce sot, au moyen d'un peu de poudre entassée dans un tube, a mis cet homme de (aient à deux doigts de la mort. Duel ! tache infâme sur l'écusson de la société civilisée! déloyale coutume! sottise stupide, qui met le génie, la vertu et la probité à la merci de la malhonnêleté,.du vice et de l'imbécillité I Niaiserie qui ne prouve pas même la bravoure du duelliste, et qui n'avait une signification que dans ces temps de fanatisme où l'on regardait le combat singulier comme un jugement d3 Dieu!
Le surlendemain, j'eus la douleur et l'ennui d'être réveillé par les colporteurs de nouvelles et d'affiches qui criaient à travers les rues: Voici le récit détaillé de tout ce qui s'est passé dans le duel gui a eu lieu entre monsieur Stafford et lord Porden, avec le discours que monsieur Stafford a prononcé avant de mourir, et sa réclamation contre les calomnies du ministère. Le voici pour deux sousl J'achetai ce beau morceau historique, dont l'auteur assurait que les deux antagonistes avaient recommencé six fois le combat, et que la poudre étant épuisée, ils avaient fini par se battre à coups de couteau. Et voilà pourtant à quoi la gloire nous expose ! Les •. journaux donnèrent au public une narration à peu près exacte du combat auquel j'avais assisté : quel fut mon chagrin, lors(iue je lus dans une feuille ministérielle ces mots : « Nouvelles récentes : le ministère de a été donné définitivement à lord William. Monsieur Stafford l'avait demandé, mais il n'a pu l'obtenir. »
Je me hâtai d'aller prévenir de ce fait lord Âlcock, qui
connaissait un peu le premier ministre etqui se rendit chez
lui pour l'instruire des événements qui avaient exigé le dé-
ai réclamé par Stalford.
« Nous ne pouvions pas attendre, dit le chef du cabinet.
L HOMME POLITIQLI-: 157
J'estime monsieur Stafford. C'est un homme qui peut aller à tout. Mais enfin la nomination est faite et ne peut être changée. »
Cet événement fut loin de contribuer, on le pense bien, au rétablissement de noire ami. Lady Stafford combattait ces pensées d'ambition destructives de son bonheur : il fallait admirer cette éloquence de femme maudissant la politique.
— Ah! docteur, me disait-elle, comment avez-vous pu me tromper ainsi?... xMes enfants... y avez-vous pensé?... J'aurais toujours cru que monsieur Staffort aurait évité ces horribles et ridicules sottises que l'honneur décore d'un beau nom. L'honneur I mais c'est son ambition politique qui l'a entraîné. C'est elle qui l'a jeté sur ce champ de bataille. Que je la déteste, cette politique! On n'est plus père, mari, ni fils, ni frère, dès que la rage du pouvoir s'est emparée de vous. Tout mon bonheur est perdu, à jamais perdu ! Si je pouvais ramener mon mari aux jouissances domestiques, à la vie privée, je consentirais de bon cœur à travailler, à souffrir, à me reléguer dans une solitude complète ; il n'y aurait rien que je ne fisse. Ses jours sont agités et fébriles ; ses nuits sont absorbées par ses travaux. Je ne le vois plus ; ou quand je le vois, il est si préoccupé, si mécontent !.. Oui, je regrette de l'avoir connu... Je crains pour sa raison... J'ai peur...
— Ahl madame, ne parlez pas ainsi...
— Docteur, je sais ce que je dis ; je connais l'ardeur de son imagination, la violence de ses idées...
Un valet de chambre entra dans ce moment même et interrompit lady Stafford.
— Pardon, madame ; mais je ne sais comment faire. Monsieur déraisonne. 11 veut absolument que je laisse entrer dans sa chambre à coucher le premier minisire ; et il croit
158 SOLVENIRS D UN MÉDECIN
que Son Excellence est venue lui rendre visite... je ne peux lui ôter cette idée...
— Qu'est-ce que cela ? s'écria lady Stafford alarmée.
— Rien , lui dis-jo ; quelques rêves de malade. J'y vais à l'instant.
J'eus peine à calmer le malheureux Stafford. Debout sur son lit, l'œil enflammé, l'air égaré, il s'écriait.:
— Docteur! docteur ! je veux qu'on laisse monter le premier ministre... Il faut que je parle à Son Excellence, il le faut absolument !
— Mon cher Stafford, il est parti. Il a laissé sa carte en disant qu'il repasserait demain.
— Ahl... c'est très-bien... c'est fort aimable. J'en suis charmé... Mais il revient... je l'entends qui revient... Louis 1 Louis ! fais monter Son Excellence... Insulter le chef du cabinet... et les autres verront... les gens de la défection... les intrigants, les...
Il prononça ces mots lentement, à moitié endormi, et les répéta plusieurs fois. Ensuite il tomba sur son oreiller, assoupi, abattu, et je le vis céder au sommeil. La sueur le couvrait. Peu de jours après il allait mieux. Je lui permis de lire les journaux et de recevoir ses amis. Je suis persuadé que ce singulier remède, en surexcitant ses facultés, en stimulant sa passion, hâta sa convalescence. Les journaux cependant ne le traitaient pas avec beaucoup d'indulgence, et parmi ses amis il comptait quelques rivaux, c'est-à-<lire les plus redoutables des ennemis.
Il n'y avait pashuit jours qu'il était sur pied. La Chambre des communes fut témoin de l'un de ses plus éclatants triomphes. On le vil armé d'éloquence, d'invectives et de sarcasmes, fondre sur le ministre qui avait pris sa place, comme l'aiglf armé de la foudre sur la brebis craintive. Il l'écrasa, il le pulvérisa.
Le pauvre ministre, qui jouait un si ridicule personnage dans le discours de notre ami et sur lequel tous les regards étaient fixés, essaya de répondre. A chaque nouvel effort, il s'enferrait davantage. Sa corpulence et son embonpoint, la transpiration abondante qui l'avait couvert pendant le supplice amiuel l'éloquence amère de Stafford le soumettait, faisaient de ce grand homme d'un jour une caricature pitoyable. Le banc sur lequel il était assis était le pilori fatal où l'attachait le bourreau. Il voulut répliquer : sa langue épaisse refusait de le servir; il balbutia quelque temps, prit son chapeau et (juitla la place, au njilieu de la risée universelle. Ses amis indignés le suivirent; et huit jours après, Stafford, servi par son ironie, son talent et l'incapacilé de son adversaire, figurait dans les gazettes comme ministre chargé du portefeuille de '**.
Mon intimité avec lui s'accrut et se resserra encore. Sa santé qui empirait exigeait une assiduité plus grande et des soins plus pénibles. Au milieu de cet océan confus d'une politique orageuse, il se débattait comme le nageur dans les eaux (jue la tempête agile: toujours misérable, toujours calomnié. L'automne, l'hiver, le printemps, l'i té se passaient ainsi. Les jours et les nuits s'écoulaient dans celte lutte devenue nécessaire à l'existnnce de Stafford.
Personnellement il augmentait sa réputation ; mais le ministère dont il faisait partie, vaisseau à demi démâté et compromis par de nombreuses fautes, par de longs orages, courait à sa perte et se délabrait de jour eu jour. La désunion et la désorganisation s'y étaient introduites. Les affaires (lu continent, incertaines et menaçantes, l'élat de l'Angleterre plus dangereux et plus sombre à mesur* que les événements du continent devetiaient plus graves; sans cesse nouveaux incidents, nouveaux obstacles, nouvelles calomnies; la position était h \)v\nr lenable. le c.iîiincl lui-inr'me
n'était pas d'accord et no marchait pas d'ensemble. La confiance nationale quittait les ministres ; la Chambre des communes, dont Stafford était l'âme dirigeante, se laissait emporter à un mouvement irrégulier qui trahissait la maladie secrète du corps, — comme le pouls d'un malade révèle par ses battements convulsifs et inégaux la fièvre intérieure. L'orage grossit lentement; les attaques des journaux, dé violentes qu'elles étaient, devinrent frénétiques; la minorité dont le ministère disposait s'amoindrit progressivement. Stafford, obligé de défendre une cause désespérée, restait sur la brèche et épuisait les ressources de son éloquence : orateur infatigable, il ne laissait aucun répit à ses adversaires ; une extinction de voix fut le résultat de ses travaux parlementaires et de son obstination. 11 fallut toutefois céder à la force des choses. L'opposition formait une masse compacte. L'armée ministérielle n'offrait plus que des soldats débandés. Stafford résigna le portefeuille : comme tant de ministres, il tomba sous le poids du budget.
11 avait, à force de lucidité, de simplicité, de bonne foi, et grâce à l'énergique sagacité de son esprit, répandu quelque lumière dans ce chaos administratif et financier; mais le chef de l'opposition se leva, traita tout ce que Stafford venait (le dire de charlatanisme politique, le représenta comme un faiseur de dupes, comme un sophiste habile et fier de son talent perfide; enfin il fil si bien et flatta si adroitement les faiblesses de l'envie et de l'esprit de parti, que le premier article du budget, repoussé avec violence et aigreur par le comité préparatoire, décida du sort de Stafford, et, en lui ùtant le portefeuille, brisa le faisceau du ministère.
Le lendemain de cette séparation ou plutôt de ce divorce (jui l'arrachait à tout ce qu'il aimait au monde, j'allai le voir : quelle transformation s'était Of)érée I quel triste aspect! Cet œil brillant n'avait plus que des rayons ternes
et blêmes; celte voix sonore n'avait plus que des accents affaiblis et sourds. Il était étendu sur le sofa de sa bibliothèque.
— Cette session maudite m'a tuél
— Elle vous a fait beaucoup d'honneur; il est impossible de déployer plus de persévérance et de talent.
— Ah ! ne me parlez pas de tout cela ; ne flattez plus ma vanité; je déleste la vie; je ne puis vaincre le dégoût profond qu'elle m'inspire.
— Il est vrai que l'on vous a maltraité...
— Maltraité ! dites torturé.
— Ils vous ont lié les mains ; ils ont chargé vos pieds d'entraves et ils vous ont dit: Marchez!
— Ils m'ont damné ! ils m'ont soumis à un supplice d'enfer!
— Vos collègues...
— Mes collègues m'ont sacrifié. C'est leur maudite petitesse d'esprit, c'est leur sottise, c'est leur égoisme qui. ont attiré sur leur ministère la haine publi(}ue. Je ne tiens plus à rien. Mes racines, mes branches, tout ce qui attache l'arbre au sol et l'homme à la vie, tout cola est frappé de la foudre, abîmé, anéanti...
— Crôyez-moi, quelques semaines passées dans la retraite, et le repos vous rendront à vous-même et à vos amis.
— Crrtes vous avez raison; c'est bien mon intention de fuir la ville et le Parlement.
— Relirez-vous à la campagne.
— Oli ! j'irai le plus lût possible; tout me sera bon, une solilude, une cabane, une caverne, pourvu que je m'éloigne de celle exécrable ville, de cotte capitale du mensonge, de ce Parlement insensé, de tout ce que je méprise...
— Calmez-vous !
— Vous en parlez à votre aise , et jamais vous n'avez souffert ce que je souffre... Il n'est pas de misère comparable à celle de l'homme qui, dans le temps où nous nous trouvons, se mêle de gouvernement. Que de travaux! que de peines! el mes ennemis en recueillent le fruit. Je suis déjoué, bafoué, déçu. Objet de raillerie pour les sots, mon désespoir et ma rage sont des jouissances pour mes ennemis... Tenez, docteur, c'en est trop, en vérité.
Je le revis trois jours après.
— Eh bien , lui dis-je en riant, avez-vous lu les journaux?
— Non... Les journaux ! ces véhicules de mensonges intéressés, de flatteries vénales et d'invectives qu'un peu d'or fait taire! J'en suis las; leur tergiversation, leur servilité, leurs contradictions perpétuelles, leur déloyauté ne m'inspirent que mépris.
— Ils vous consoleraient aujourd'hui.
— Comment?
— Les voilà maintenant qui font valoir vos services, et prétendent que le peuple a l)esoin de vous, que la machine de l'État est en péril depuis que vous l'avez abandonnée; (]ue rien n'ira bien si vous ne remontez au pouvoir.
— Laissez- les dire; je ne veux plus en entendre parler!
— Mais, si l'on vous offrait encore...
— Je refuserais... Qu'ils attendent! qu'ils se r^entent! (ju'ils apprennent à m'eslimer ce que je vaux !
Une pensée secrète de retour futur se cachait sous ces paroles, et je vis bien que son ambition, source de tous ses maux, n'était pas tarie. Un domestique entra; il apportait des cartes de visite que divers membres du Parlement avaient laissées pour monsieur Stafford.
— Je n'y suis pas, je n'y suis pas! s'écria-t-il : je ne veux voir personne; je n'y suis pour personne... Malade! en-
L H031ME POLITIQLE 163
tendez -VOUS? je suis malade I... Ces membres du Parlement... qui m'ont trompé, trahi , délaissé, et qui viennent rire de mon malheur !
— Cette amnrtume qui respire dans toutes vos paroles vous lait mal.
— Mon âme en est pleine. Le mépris et le dégoût, voilà ce que m'ont laissé l'exercice des affaires et la connaissance des hommes. Si vous saviez combien ils se montrent vils à l'homme qui est au pouvoir ! Quelle bassesse ! quelle ingratitude! quelle fausseté! Assurément, do tous les mauvais commerces, il n'en est pas qui présente l'humanité sous un point de vue plus déshonorant. Le trallc politique est audessous du plus infâme des trafics. La courtisane vend son orps. Dans cette fange dont je sors vous ne trouvez que misérables qui vendent leur àme; elle est au plus offrant, <'t quand vous l'avez payée, ils vous l'escroquent : ce n'est que fdouterie, tripotage odieux; c'est à faire pitié! Croiriezvous que lord B"*, pendant plus de trois mois, me vint offrir son vole que je marchandai comme ou marchande un clieval ? Ce maquignonnage terminé, nous convînmes de nos faits : une sinécure de huit cents livres sterling lui fut promise; bientôt après, je la lui fis donner; quand il fallQl voter, je m'étonnai de le compter parmi mes adversaires. Il m'écrivit et s'excusa sur ce que la pension qu'il louchait s'élevait, disait-il, à sept cent quatre-vingt-dix et non à huit cents livres sterling , comme cela était convenu.
— L'action est digne du personnage; c'est une escroquerie*.
Bientôt cependant un nouveau cabinet fut formé. Les ennemis personnels de Stafford, ceux qui l'avaient poursuivi
i Jockeying. terme politique eniprnnlé à l'argot spécial dont se servent les babitaés des courses de chevaux et les maquignons.
dos plus ambres invectives, y entrèrent et ne manquèrent pas de déclarer qu'ils suivraient une route diamétralement opposée à celle que mon ami avait suivie. C'en était trop. Slafford ne put supporter ce dernier coup. Il partit, accompagné de sa femme. Elle savait qu'une rivale redoutable, la politique, régnait dans le cœur de son mari; partageant toutes ses idées, se sacrifiant à lui, elle avait fini par s'associer même à ses regrets et à ses douleurs, et par oublier le dégoût que lui avaient inspiré l'ambition et ses intrigues.
La santé de Stafford se raffermit; douze années (je ne fais pas ici rhisloire complète de l'homme d'État), douze années s'écoulèrent. Mon ami reprit sa place au Parlement, et harcela de nouveau ses adversaires. Un observateur attentif eîit aisément découvert le but vers lequel il se diiigeait; je ne lui cachais pas le résultat de mes propres observations sur sa conduite.
— Mon cher Stafford, lui disais-je, vos discours produisent bien de l'effet. ^
— Et lequel?
— Ils présentent vos antagonistes et vos successeurs sous un point de vue ridicule et pitoyable.
— Leurs vues sont étroites, leurs idées sont fausses; je le dis.
— Oui; et vous rappelez- adroitement le bien que vous avez fait et celui que vous vouliez faire.
— C'est bien le moins que je me venge ainsi.
— Oh ! vous ne vous vengez pas seulement du passé : vous préparez l'avenir.
— Vous croyez ?
— Je n'en doute pas; vos partisans deviennent nombreux; vous vous insinuez dans l(\s bonnes grâces du peuple et de la cour. Vous faites pénétrer par degrés vos principes et vos
systèmos dans cotte masse ingrate qui vous a déjà une fois trahi. Vous arriverez.
— Oui, j'essaye à^iiioculer mon pays.
L'inoculateur réussit; et bientôt l'étoile de Slafford brilla d'une splendeur nouvelle. On le revit, à la tète du gouvernement, rire de la mauvaise humeur et de la défaite de ses adversaires, et se venger'des mépris qu'on lui avait prodigués. J'allai le voir.
— Je triomphe, me dit-il. Me voici de nouveau lancé.
— Sur une mer fertile en naufrages.
— Oh ! je suis loin d'en disconvenir. Il se forme contre moi une opposition gigantes(]ue. Elle a sa source dans les plus hautes régions et doit trouver un appui dans le peuple; je le sais. Le plus brave en serait épouvanté. Les écueilsm'environnent. La situation du pays est effrayante.
— Mais vous menez le cabinet à votre gré : la Chambre des communes vous a salué d'applaudissements enthousiastes. On reconnaît votre supériorité...
— Et on la déteste,
— Dès que vous paraissez, on vous accueille par les murmures les plus flatteurs : c'est un chœur d'éloges et d'approbations.
— L'envie se cache; la haine siffle tout bas, attendant l'occasion de frapper. Ne croyez pas que je me fasse illu- .sion.
— Du calme! de la froideur! Vous ferez tête à l'orage. — Oui, mais ma santé se délabre; mes facultés s'aflaissenl.
Ma sensibilité, plus irritable chaque jour, m'expose à de nouvelles douleurs, à des angoisses plus cuisantes.
— En vérité, mon cher, la plus irritable sensibilité ne trouverait que des éléments de bonheur dans ces expressions d'estime, d'admiration, de respect, qui vont jusqu'à l'idolAtrie. Toutes les boutiques de marchands d'estampes ofTrent
votre portrait au public, et y ajoutent les épilliètes les plus bienveillantes, les plus favorables. Votn^ nom est dans toutes les bouches.
— Aujourd'hui le Capitule '.demain les gémonies!
Stafford continua bravement son œuvre et soutint la gageure; l'opposition qu'il prévoyait se forma; on lança plusieurs traits contre lui ; il les repoussa victorieusement. Tout le monde se demandait s'il pourrait se maintenir. Sa santé d'ailleurs ne cessait pas d'empirer; il devenait somnambule, parlait tout haut dans ses rêves, étonnait ses domestiques par de bizarres caprices et ses auditeurs par des saillies d'éloquence qui approchaient de l'extravagance. Un journal du matin en fit malicieusement la remarque. Le plus cruel soupçon traversa mon esprit. Son intelligence serait-elle blessée ou sur le point de chanceler? J'allai voir lady Staftbrd, qui me donna de nombreux détails sur les manies de Stafford.
— Savez-vous, me demanda-t-elle, ce qui est arrivé à ladr Amélie Wilford ?
— Non.
— Au dernier bal de l'ambassadeur de ***, elle se trouva mal; je m'empressai de lui donner du secours, et, comme nous sommes assez liées, je la reconduisis chez elle. Elle m'apprit qu'un regard de mon mari lui avait causé tant de terreur, que, ne sachant d'où pouvait naître le mécontentement exprimé par cet étrange coup <ro?il, et d'ailleurs trèsfatiguée, elle avait perdu connaissance.
— Son mari n'est-ii pas des amis politiques de Stafford?
— Oui, et ils ont eu quelques discussions pendant ces derniers jours. Mon mari, appuyé sur la balustrade d'un balcon vers lequel lady Wilford se dirigeait, l'accueillit d'un air sombre, effrayant, égaré, qui lui causa l'impression la plus riouloureuse. Ah! docteur, ce regard, je l'ai déjà aperçu; il m'a fait trembler pour la raison de mon mari.
— Quelle idée !
— Hélas ! je ne crains que trop la réalité de ce (lue vous repoussez comme une chimère.
— La lêle de Stafford esl forte.
— Dites énergique. Ses facultés sont hautes ; il est capable de grands travaux; le calme lui manque. Mon Dieu, puissé-je me tromper! puissent ces éclairs passagers ne pas annoncer la ruine de sa raison!
Je ressentis un profond chagrin quand je pensai que cette noble et haute intelligence, dévorée par l'ambition, pouvait tomber en ruine. Je me hâtai d'aller chez Stafford, que je trouvai seul dans sa bibliothèque. Hélas! l'œuvre fatale était déjà commencée. Sur son visage, sous la voûte de ce front capace, on lisait je ne sais quelle excitation violente et exagérée qui ne pouvait manquer de briser l'organisme entier de Stafford.
— Ah ! mon cher docteur, s'écria-l-il en m'ofirant un siège, vous me trouvez accablé, écrasé...
— StafTord ! en ne vous donnant aucun repos, vous vous détruisez, vous vous détruisez rapidement. Une lièvre cérébrale doit être le résultat de tous ces symptômes qui m'épouvantent. De grâce, arrêtez-vous !
— En elfet, j(; suis épuisé.
— Qu'est-ce que celte bouteille contient?
— De l'opium. Le soir, j'en prends une dose assez considérable afin de m'endormir.
— Cela suflirait pour déranger toute l'économie de vos facultés... Ah! Stallbrd, cela est affreux.
— Je n'ai plus le courage ni de m'habiller ni de me déshabiller. Tout me gène. Docteur! docteur! je ne sais si je vous ferai comprendre l'horrible sensation que j'éprouve. Il me semble que tout, autour de moi, me regarde, fixe sur moi des yeux étincelanls. Tout s'anime; une individualité, une
porsonnification à la fois merveilleuse el horrible fait vivre tous les objets... Je me sens oppressé. L'atmosphère où je vis est raréfiée.
— Votre système nerveux est malade.
— Enfin, mon existence devient un rêve, et la conscience du moi humain ne reparaît que par intervalles. Tout devient faux et exagéré pour moi. Les objets elles idées grandissent et se faussent à mes yeux, abusant mon imagination trompée. Mon état est étrange, inexplicable.
— Inexplicable! non. Pouvez-vous vous en étonner? 11 serait pire encore, que vous devriez le regarder comme la suite inévitable de vos folies.
— De mes folies?...
— Suspendez vos travaux politiques, ou la nature se vengera.
— Moi ! abdiquer au milieu d'une session ! laisser tout ce que j'ai commencé!... c'est impossible. Comme j'ai fait mon lit, je me coucherai.
— Vous ne vivez pas !
— Non ; j'avoue même que je ne me rends pas bien exactement compte de tout ce qui se passe dans ce cerveau. Oh mon Dieu! mon Dieu! deviendrai-je fou? Le deviendrai t-je?
— Le remède est entre vos mains.
— N'ai-je pas assez de chagrin pour faire chanceler la r.iison la plus ferme? Quoi! j'ai fait la cour à une troupe de niais, j'ai multiplié les bassesses pour acquérir les votes dont ces stupides messieurs disposent depuis le commencement de la session, je les ménage pour sauver mon bill sur les grains; je les invite à dîner, je vais diner chez eux; je les écoute, je suis gai, je suis aimable, je leur fais de l'esl)rit; je les supporte enfin, tous ces ennuyeux que jo méprise avec une inexprimable cordialité. Et quand j'ai besoin
de ma meute parlementaire, elle s'en va, elle me fait faux bond ; ils filent tous, ils fuient Tun après l'autre, et me laissent seul avec une ridicule minorité de quarante-trois votes I
— Tous les ministres ont éprouvé le même désappointement. C'est une grâce d'état. N'espérez pas y échapper.
— Je le sais, je le sens, continuait-il en marchant à grands pas. Mais pourquoi, pourquoi les hommes politiques n'onlils ni reconnaissance, ni sensibilité, ni principes, ni conscience?... pourquoi?
— La session finira bientôt. Vous avez passé à travers les plus dangereux écueils. Ne vous rebutez pas; je suis persuadé que quinze jours de quiétude champêtre vous rendront à la santé et au sentiment du bonheur.
— Oh I non, tout est fini pour moi. Mes embarras ne font (|u'augmenter. Je ne vois qu'obstacles autour de moi, devant moi. Juste ciel! comment s'en tirer? Tous les mouvements du gouvernement sont entravés. Nous sommes cernés, traqués, assiégés de toutes parts; imaginez un vaisseau IHoqué par les glaçons qui se pressent, qui s'accumulent et vont se rejoindre... Oui, je quitterai le gouvernail ; vous avez raison, mon cher, il le faut. Par exemple , j'avais épuisé 1rs ressources de mon expérience et de mon adresse pour conclure un traité qui conciliât les intérêts de l'Espagne et ■ delà France. La plupart des puissances continentales avaient donné leur consentement; et voici qu'un maudit courrier, qui m'arrive de Downing-slreet, m'apporte une note polie du cabinet de Vienne, (]ui sous toutes les formes caressantes lie la di|tIomatie autrichienne m'annonce que le plan coneu par moi équivaudra pour elle à une déclaration de guerre !
— Cela est irritant, j'en conviens.
— Metternichl il m'arrête, il me paralyse; sa subtilité est infernrdel Dès qu'on remue en Europe, soyez sûr qu'il est
au fond des troubles et des malheurs... Et ici... que devenir? Ce bill sur les grains que j'ai promis de soutenir, dont j'ai préparé le succès avec tant de peine, trois familles de la Chambre haute m'ont déclaré hier qu'elles l'abandonnaient : la Chambre basse est armée contre lui ; nous sommes à couteaux tirés dans le conseil secret. Sa Majesté m'a quitté trèsfroidement. En savourant tranquillement son dernier verre de claret, le roi ne m'a pas épargné deux ou trois paroles piquantes.
— Bah! demain matin, vous serez en faveur.
— Je ne vous confie qu'une partie de mes ennuis. Ma vie même est en danger. J'ai deux ou trois duels à peu près inévitables. L'autre jour, en traversant Hyde-Park, une balle de pistolet a sifflé à deux pouces de ma tète. Il n'y a pas de jour que la poste ne m'apporte quelque menace d'assassinat... Que devenir ? que devenir?
— Vous calmer.
— Le puis-je? Oh! que n'ai-je refusé ce maudit portefeuille? Dites-moi, docteur, sans me flatter, sans me croire assez fou pour ajouter foi aux niaiseries dont vous autres médecins vous bercez quelquefois vos malades, pouvez-vous quelque chose pour moi? Apaiserez-vous cette fièvre ?rendrez-vousà mon cerveau l'exercice paisible de ses facultés?
. Que me conseillez-vous ? une saignée? des bains?
— L'un et l'autre.
— Je ne puis donner que peu de minutes à la médecine. J'ai vingt lettres à dicter par heure. J'ouvre la séance demain; un débat très-violent aura lieu...
Un laquais ouvrit la porte et annonça :
— Le colonel O'Morven.
— Ah! ce misérable! Je sais ce (}ui l'amène. Voici trois semaines qu'il se surfait et m'engage à l'acheter. Je ne veux pas le voir. Je suis sorti.
Le (iomestique s'en allait. Stafford le rappela.
— Un moment! George, un moment!... Priez le colonel de monter. Cet homme dispose de cinq votes ; domain soir j'aurai besoin de lui.
— Je vous plains.
— Ah!... Adieu, mon cher docteur. J'ai été bien franc, bien insensé; gardez-moi le secret. Adieu, adieu! — Eh bien, colonel ! reprit-il avec une gaieté d'acteur qui joue son rôle, comment va cotte belle santé?
Et l'homme politique serrait en riant la main de l'homme qu'il détestait.
— Quelle vie! m'écriai-je en descendant l'escalier. Do tous les heureux, celui qui m'inspire la plus profonde pitié» c'est cet heureux, ce grand, ce puissant Stafford !
Bientôt brillèrent les dernières étincelles de ce flambeau prêt à s'éclipser. Un discours remarquable, prononcé par Stafford, rassura sa femme sur l'état de la santé de son mari. Les journaux observèrent que l'auteur, en le prononçant, avait un air de santé el de force qui ne lui était pas ordinaire; mais personne n'était comme moi dans l'intime confidence de Stafford, que la soif de gloire et de puissance sacrifiait sur l'autel de la politique.
Avant d'entrer à la Chambre des communes, il avait bu un verre de rhum; sans ce tonique, la force lui eût manqué. A peine eut-il achevé, celte vigueur factice tomba tout à coup : on le remporta chez lui à demi mort. Peu à peu,. cet esprit net s'obscurcit et se troubla; son domestique fui obligé de le rappeler, un jour qu'il se rendait au Parlemonl enveloppé de sa robe de chambre de basin. La gaieté qu'il déployait dans l'intérieur de sa famille avait quelque chose d'effrayant par son excès. Je reçus un beau matin la visite de son cocher, qui vint m'apprendre, en confidence et sous le sceau du secret, que son maître faisait mille folies.
172 SOUVENIRS d'uN MÉDECm
— L'autre soir, me dit-il, monsieur Stafford exigeait que je le conduisisse dans la Tamise. Avant-hier, c'était au cabaret de la Tête rouge qu'il voulait que je le menasse. Je ne sais comment faire, monsieur, et je viens vous consulter.
— Ne parlez de cela à personne, Jean; voici une guinée, prom(îltez -moi de vous taire !
Je m'entendis avec sa malheureuse et intéressante compagne ; nous parvînmes à le décider à partir pour son château du Derbyshire. Deux ou trois mesures importantes, proposées par lui, avaient réussi selon ses désirs. Plus calme, plus reposé, satisfait de ses derniers succès, entouré d'une belle et riante nature, il sembla renaître. Cette incohérence et cet égarement i d'esprit qui nous avaient épouvantés s'évanouissaient peu à peu : nous espérions. Je l'avais suivi à la campagne, et je croyais que le renouvellement de ses travaux politiques le trouverait assez bien rétabli pour ne lui causer aucun accident fâcheux. Peu de jours après la rentrée, Stafford se montra de nouveau sur la scène politique, et deux ou trois discours, pleins de faits, d'arguments solides, et dénués d'imagination, signalèrent son retour. Il disputa pied à pied le terrain, et malgré tout ce que tentèrent ses adversaires, en dépit de ses propres prédictions, il l'emporta.
Mais, par un phénomène bizarre, qui se reproduit assez .souvent, cette puissance de raisonnement que nous venions d'admirer et qui semblait justifier notre espoir, fut le signal du moment funeste où l'intelligence de Stafford s'écroula pour toujours. En rentrant chez lui, il voulut que l'on illuminAl .sa maison, et lui-même distribua des bougies allumées sur toutes les IVnèti-es de l'édiûce, soupa dans la cui-
1 Les Anglais posscdeiil le mot flightinest, fuite, légèreté de Pesprit; cxpiession irès-iemarqDable dans sa justesse, et sans équivalent en français.
L HOMME rOUTIQUE 175
sine avec ses domestiques, et entraîna son valet de chambre dans le parc, pour l'endoctriner sur les véritables principes de l'économie politique. Sa famille, effrayée et saisie de douleur, n'osait point s'opposer à ce débordement de folies. A minuit, à force de boire et de trinquer avec ses valets, il était ivre; on le mil au lit. Le lendemain, je me rendis de bonne heure chez lui; il était levé et dictait une lettre à son jeune secrétaire.
— Asseyez-vous, docteur, me dit-il. Qu'on me laisse seul avec le docteur. Allez-vous-en, allez!
Il approcha son fauteuil du mien ; il fondit eu larmes.
— Hier, me dit-ilv hier, j'étais ivre, ivre mort; le croiriez-vous? mes domestiques en ont été témoins ; je n'ose plus les regarder en face.
— Eah ! répondis-je en essayant de sourire, ce sont des misères ! Vous savez le vers d'Horace :
Semel insanivimus omnes 1 !
— Docteur, docteur, ne m'abandonnez pas !... ils conspirent tous contre moi... tous... tous me haïssent. (Il serrait ma main, pleurait, gémissait, et fixait sur moi les plus tristes regards.) Le peuple voudrait me mettre en pièces ; les Communes, les pairs... ah ! les ingrats !... Qu'ai-je fait? Dieu sait si j'aime mon pays ! Dieu sait si j'ai voulu le servir!... Chut! chut!
Il se leva, ferma la porte et vint se rasseoir.
— Enfin, croiriez-vous que le secrétaire que je viens de renvoyer... le scélérat... il s'entend avec Metternich ; il a séduit le roi ; il a les Communes pour lui ; il veut me remplacer : lady Slaflurd le porte au ministère.
I Nous avons tous clé fous ane fois.
— Est-ce que vous avez encore bu ce matin ? lui demandai-je d'un ton froid et sévère.
— Non, c'est la vérité... la vérité pure... Ah çà! j'ai un secret, un grand secret politique. Les États européens penchent tous vers la constitution républicaine... Je... je... (parlant plus bas) veux les réunir, les concentrer, faire de l'Europe une république, avec douze présidents... Tous m'entendez?... L'immortalité, l'avenir... la reconnaissance des peuples... J'espère que vous ne me trahirez pas?
— Non certes.
— .Mais revenons à nos affaires... Je vais vous dire ce qui m'a porté à vous envoyer chercher.
— Vous oubliez que je suis venu de mon propre mouvement.
Il ne m'écoutait pas et continua.
— J'ai toujours eu de l'amitié pour vous, mon ancien camarade ; pour vous qui ne m'avez rien demandé, pour vous qui êtes resté mon sincère ami.
Ses larmes redoublaient : le malheureux me faisait pitié. Ce noble, ce spirituel Staflford ! le voilà donc ! quel spectacle ! Il finit par me proposer l'ambassade de Saint-Pétersbom'g, battit la campagne, vit que je ne lui répondais pas, s'arrêta; puis tout à coup devint pâle comme un cadavre, se leva, rougit, se promena dans la chambre, et s'écria:
— Ah ! docteur ! je vois bien... je le vois...
Il tomba évanoui. Le lendemain, les journaux m'apprirent l'horrible nouvelle de son suicide. J'ai toujours pensé que, dans un intervalle lucide , il n'avait pu contempler sans horreur les débris de son intelligence, et qu'il avait mieux aimer se tuer que de se survivre. L'infortuné !...
Ainsi vécut dans la plus cruelle angoisse, ainsi mourut de sa propre main l'un des hommes les plus brillants de cette époque. Sans autre crime que de mépriser les joies
L HOiMME POLITIQUE i7S
pures de la vie privée, sans autre vice que de vouloir. monter, toujours monter, dominer toujours, Iriomplior sans cesse, Staflbrù, dont l'Europe a répété le nom^éclatant, s'est condamné à une existence plus pénible que celle dont le forçat subit l'agonie. Dans son eftbrt constant et surhumain pour saisir et conserver cette palme de l'ambition politique, il a usé ses jours, détruit sa raison ; et dédaigneux du bonheur qui lui était oftVrt, avide d'un bien imaginaire, il est tombé du haut de sa gloire, comme l'oiseau brûlé par la foudre tombe sans vie sur la terre. Solennelle et redoutable leçon! Ambitieux que la nature n'a pas doués des talents de Stafford, voilà ce que renferment et cachent la popularité si enivrante, la renommée si prestigieuse, l'exercice du. pouvoir suprême, si séduisant pour les hommes !
LE NÉGOÈIÂNT RUINÉ.
Vîtes-vous jamais un malheureux tomber au milieu de quelque rue fréquentée ? Ceux qui le suivent le foulent aux pieds involontairempnt; il veut se relever, mais déjà meurtri, la plus légèro impulsion le fait chanceler de nouveau. Il retombe, il se débat," la foule augmente, il succombe enfin, et ses efforts inutiles n'ont fait qu'accroître ses souffrances.
Ainsi dans la vie un seul désastre, une calamité inattendue, nous étourdissent et nous accablent. Nous ne sommes plus maîtres de nous. Cette présence d'esprit, sauvegarde contre les dangers, nous quitte. Paralysés, incapables de rien tenter pour notre salut, nous tombons dans cette mêlée: les angoisses se compliquent, s'attirent et s'engendrent; chaos, tumulte, désolation. Un malheur n'arrive jamais seul; axiome vieux comme le monde et dont le livre de Job n'est qu'un développement sublime :
AU! quand le malheur vient, GeitiaJe, 6 mon amie! Il ne vient jamais seul; il fond sur notre vie, Multiple, à flots pressés, en épais bataillons 1.
Ces vagues du malheur qui s'accumulent précipitent l'homme dans la stupide indifférence du taureau qui va re-
1 Shakspeare, Macbeth.
cevoir le coup fatal. Immobile et pétrifié, il fixe un regard vague et terne sur sa vie et sur sa mort.
La première pensée de l'homme dans une telh^ situalicn doit être: Relevons-nous, luttons, triomphons du sort. Dès qu'un homme commence à penser, dit un do nos orateurs sacrés, il est bien près d'améliorer son destin. Comment la médecine soulagerait-elle l'affaiblissement moral dont je viens de parler? Les fibres de l'âme se détendent, le ressort et l'énergie de l'homme se brisent. Dans le cours de ma pratique, j'ai vu le plus léger accident amener une démoralisation complète et conduire sa victime pusillanime aux erreurs les plus douloureuses. J'ai vu aussi se déployer, dans des circonstances désespérées, un héroïsme, une magnanimité sublimes : j'ai vu de nobles courages se frayer une route à travers les calamités les plus poignantes, et finir par terrasser le sort : hélas I n'est-il pas des combinaisons do malheur contre lesquelles la puissance et la vertu de l'homme viennent se briser? On verra, dans le récit suivant, comme dans le poème antéhébraïque de Job, un terrible exemple de courage inutile. Je ne sais quelles réflexions pourront naître dans l'esprit du lecteur, quelle impression laisseront chez lui les pages que je vais tracer. Je cède au besoin de consigner ici le souvenir des scènes dont j'ai été le témoin. Elles m'ont convaincu qu'une fortune trop rapide, une élévation trop subite ont leur danger. Emporté dans une sphère pour laquelle il n'est pas fait, le parvenu tombe plus basque sa situation première, et périt,
La splendeur hasardeuse des grands négociants anglais, magniliiiue résultat d'une industrie persévérante, d'une prudence entreprenante, d'une économie bien calculée, n'ont jamaiseudc type plus frappant que monsieur Dudieigh. Jeune, seul et sans ressources, spolié par son tuteur, il s'embarquait à seize ans comme mousse sur un vaisseau
marchaud qui faisait voile pour les Indes occidentales. Quelques parents qui lui restaient encore l'oublièrent, et pas un d'entre eux ne se rapprocha de lui, jusqu'à l'époque où il devint dix fois plus riche que la famille qui le reniait.
Les premières années passées à bord par le jeune mousse furent un noviciat cruel. On ne sait pas de quelle tyrannie sont capables les hommes réunis. La supériorité de Dudleigh était un oljjet d'envie; on no lui pardonnait ni ses talents, ni sa jeunesse, ni même sa douceur et sa politesse. Capitaine et contre-maître le battaient de verges jusqu'à faire jaillir le sang de ses épaules et de sa poitrine. Jouet des matelots, qui le frappaient impunément, la vie lui devint insupportable. Un soir que le vaisseau, de retour d'un voyage des Indes, venait d'aborder à Wapping, Dudleigh, se réfugiant dans une taverne, écrivit au propriétaire du bord une lettre où il lui apprenait quels mauvais traitements il avait subis, en lui demandant sa protection et l'assurant que, si sa prière n'était pas exaucée, il se jetterait plutôt à la mer que de remonter sur le navire. Celte épîlre, dont l'orthographe était correcte, le style élégant et animé d'une éloquence naturelle, était signée Henry Dudleigh, mousse; elle étonna et intéressa celui à qui elle éiait adressée. Il envoya chercher le jeune Dudleigh, causa avec lui, l'examina longtemps, s'informa de sa naissance, de son éducation, de ses prétentions, et finit par lui donner une place de commis dans ses bureaux, avec un léger salaire. Au bout de peu d'années, il était devenu premier commis et recevait cinq cents livres sterling par an *. Habitué à vivre de peu, il plaça la plus grande partie de ses émoluments dans les fonds publics, elles accrut ainsi.
Ses maîtres tombèrent en déconfihire; son expérience le
1 12,500 francs.
mit à mémo d'arranger une partie de leurs affaires; il leur rendit d'éminenls services, leur acheta une partie de leur établissement, fréta lui-même un navire, dont la traversée ut heureuse et dont la cargaison lui rapporta un gain considérable. Décidé alors à travailler pour son com-ple, il refusa une situation lucrative offerte par une grande maison de commerce : entreprises avec énergie, poursuivies avec persévérance et sagacité, conduites avec prudence, ses spéculations réussirent et sa fortune ne tarda pas à s'arrondir. C'était l'âge d'or des spéculations commerciales. Pour peu que l'on connaisse l'histoire de celte époque, on ne s'étonnera pas d'apprendre qu'en moins de cinq ans monsieur Dudleigh réalisa plus de vingt mille livres sterling ^ Sa frugalité touchait à la parcimonie; il ne se liait avec personne, s'habillait comme un simple artisan, allait toujours à pied, occupait deux chambres à peine meublées, et vivait avec le luxe et l'élégance d'un commis qui gagne cinquante livres sterling par an. A trente-deux ans, il épousa une veuve dont le premier mari, constructeur de navires, lui avait laissé une fortune considérable. Cette femme a exercé trop d'influenco sur la vie de Dudleigh pour que je ne donne pas quelque attention à ce portrait caractéristique.
Mistress Buxoui flottait entre trente et quarante ans. De taille épaisse, les traits assez réguliers, mais communs, chargée d'ornement.'--, la vraie femme de la Cité de Londres, — elle avait toute la triviale importance que dorme ta possession de la fortune, la grossièreté d'une mauvaise éducation, l'impuissance de plaire, le besoin d'être admirée et le désir de briller. Son mari, hum!)le, inoiïcnsif, ab.sorbé par sos affaires, exécrait ce qui est frivole. La fortune de sa femme le séduisit; plus habile à calculer l'intérêt de l'argent ctl'in-
I bOO,000 francs.
iCO . SOUVENIRS d'un MÉDECIN
térèt des intérêts , (ju'à pénétrer les caractères humains ; trompé d'ailleurs par ces apparences de douceur et de bonhomie dont une jeune veuve ne manque jamais de se parer, le commerçant contracta celte alliance, dont les premiers résultats furent très-heureux pour lui. Son habileté industrieuse et persévérante ouvrit une source abondante de richesses, qui ne tarda pas à le ranger parmi les millionnaires.
On ne parlait dans la cité de Londres que du bonheur et de l'activité de Dudieigh. Il y eut dans sa vie un jour mémorable: quatre de ses navires, richement frétés, entrèrent à la fois dans le port, et, le soir, il conclut à la Bourse une spéculation qui lui valut deux cent cinquante mille francs. Il aurait pu se reposer alorsj maître d'une fortune digne d'un prince, d'un honneur sans tache, d'une réputation de probité parfaite : ses goûts étaient hospitaliers et généreux; il pouvait les satisfaire, et vivre comme l'un des plus respectables capitalistes de l'Angleterre. La soif de l'or s'irrite par la possession des richesses; sa femme s'opposait d'ailleurs à ses projets de retraite, et le pressait de se lancer dans (les spéculations plus hasardeuses.
Disposant d'un énorme capital flottant et d'un crédit illimité , enrichi par le retour annuel de ses bâtiments, il voyait avec peine une partie de ses trésors dormir dans ses coffres et rester improductifs, ou du moins ne lui promettre que l'intérêt légal. Cet argent, comment l'employer? Il y songea longtemps, et finit par inventer de nouvelles et bizarres spéculations. On s'étonna un jour de ne pas pouvoir trouver et acheter à Londres une seule noix muscade : c'était Dudieigh qui s'était avisé de cet accaparement; huit jours après, il revendit tout au prix qu'il voulut, ce qui lui procura un bénéfice énorme. Plusieurs monopoles de ce genre doublèrent sa fortune. On se souvient encore d'une époque où il avait ac-
caparé l'essence de rose, el quadruplé ainsi la valeur de ce cosmétique à la mode. Grâce à son bonheur et à sa dextérité, ces spéculations se simplifiaient : il se contentait de les ébaucher; dès (lue If bruit s'en répandait, les courtiers accouraient de. toutes parts, lui achetaient à un prix considérable les objets monopolisés, et lui assuraient en outre une prime dans le cas où la spéculation réussirait. Ainsi se sont improvisées, beaucoup de fortunes dont la rapidité a étonné l'Angleterre et dépassé toute vraisemblance.
Une telle opulence, entre les mains d'une femme du caractère de madame Uudleigli, n'était qu'un instrument dangereux de vanité. -Monsieur Dudieigh semblait, dans sa propre maison, l'intendant de sa femme plutôt que son mari. Elle avait fait construire et meubler à grands frais deux hôtels, ou plutôt deux palais splendides; l'un près de Hampstead , l'autre dans la place Grosvenor, près du parc Hyde. Là ne tardèrent pas à affluer tous ces parasites brillants qui se font de leur titre de gens à la mode et de leur existence fashionable un ilroit pour vivre aux dépens des autres. Les coloimes des journaux retentissaient du nom de mistress Dudieigh. Sans cesse nouvelles soirées, nouvelles fêtes, nouveaux bals. Miss Dudieigh, pleine de sensibilité et de grâce, comprenait h; ridicule et le danger de ces extravagances el hasardait d'inutiles observations vivementrepoussées. Henry Dudieigh, son fri'rc, non-seulement consacrait à ses plaisirs l'énorme pension que lui faisait son père, mais s'endettait à Oxford. Monsieur Dudieigh, soumise sa femme, voyait avec étonnement et crainte cette dépense ellrénée. Quand il allait à la Cité, il se plaignait à ses amis, mais douc( ment, comme un homme (jui craint de se révolter contre un pouvoir légitinuî el une; autorité acquise. Sa voix baissait, flès qu'il était rentré dans cette s(jhère matrimoniale qui lui imposait l'obéissance. « Ma foi, murmurait-il de temps à autre, je ne
sais pas trop ce que fait ma femme, ni où elle val » — Et sa plainte n'allait pas plus loin. Il échappait avec joie à la foule dont madame Dudleigh peuplait ses salons. Il se retirait chez quelque commerçant de ses amis, passait la soirée et la nuit à la campagne, et calculait paisiblement ses gains réparateurs. Dès que les brillants convives affluaient chez lui, il prenait tranquillement sa canne et son chapeau, et, sans dire adieu à personne, sans se permettre un reproche, fuyait sa maison de la ville.
Madame Dudleigh ne tarda pas à s'y accoutumer : la présence de son mari l'eût gênée; elle aimait à régner seule; bientôt ce fut chose convenue que l'absence du maître delà maison et sa retraite momentanée dès qu'il était question d'une de ces fêtes où la ville et la cour briguaient l'honneur de se montrer: « Mon mari, disait madame Dudleigh, est d'une santé faible ; il ne peut souftrir le monde ; le bruit l'incommode, la société le fatigue. » Il lui arrivait aussi de railler, en présence de ses amis et amies, ce qu'elle appelait à grand tort la parcimonie de son mari. Dudleigh, loin de mériter ce reproche, avait le cœur généreux et charitable. Souvent, le lendemain du jour où des milliers de livres sterling étaient sortis de sa caisse pour satisfaire la vanité de mistress Dudleigh, il réunissait chez lui les commerçants de la Cité les plus honnêtes et les plus pauvres, et les aidait de son argent et de ses conseils.
La prodigalité folle de madame Dudleigh augmentait avec les années ; cet esprit étroit et ce cœur aride se desséchaient au milieu des plaisirs et des jouissances du luxe. Aux observations trop justes et trop sensées de monsieur Dudleigh, elle n'opposait que ces paroles: « Sans l'argent que je vous ai apporté , qu'auriez-vous fait? Ne me devez-vous pas votre fortune ? Ne faut-il pas soutenir notre rang dans le monde? Je trouve bien étonnante la manière dont vous osez me
LE NEGOCIANT RUINE 183
traiter. » Le mari ne trouvait rien à répondre à des observations si raisonnables. Bientôt madame Dudieigh dépassa toutes les bornes de la dissipation. Les mémoires de la marchande de modes, du carrossier, de la lingère pétrifiaienl le malheureux Dudieigh. Enflammée du désir d'éclipser les duchesses, incapable de remplacer autrement que par un luxe effréné le goût et l'élégance qui lui manquaient, sa profusion devint une rage, une fureur. Quelquefois, le matin, monsieur Dudieigh, les larmes aux yeux, laissait échapper, en présence de sa femme, quelque vieil adage à la manière de Sancho, panégyrique modeste de l'économie et de la prudence. Un torrent d'éloquence féminine l'arrêtait: « Miss Dudieigh était en âge do s'établir; il fallait l'introduire dans le monde. D'ailleurs, à entendre l'épouse prodigue, elle servait les intérêts de son mari en le ruinant : elle augmentait par ses dépenses le crédit, et par conséquent la fortune de la maison. » Le faible Duiileigh, dont le bon sens était loin de céder à ces grossiers sophismes, se laissa vaincre par l'obsession qu'on lui faisait subir, et finit par permettre à sa femme de tirer à vue sur son haïKiuier. Pendant quelques mois, elle usa modérément de ce droit conquis, et le mari, qui n'était plus sur ses gardes, résigné d'ailleurs depuis longtemps à une somptuosité qu'il ne pouvait empêcher, oublia de vérifier cette partie des comptes, dont il ne pouvait s'occuper sans douleur.
Quiconque a entrevu cette classe de la société qu'on nomme, je ne sais pourquoi, le grand monde, yaremaniué une femme, ou plutôt une harpie, vieille, perdue de ré[)Utation, toujours assise à la table de jeu, tière d'un titre qu'elle souille et d'un beau nom qu'elle flétrit. Douairière effrontée qui concentre dans un seul vice, celui du jeu, les vices qu'elle ne peut plus avoir, cette noble dame et plusieurs de ses amies s'emparèrent de mistress Dudieigh, heureuse de
s'associor à de grands noms. Tous les soirs on les voyait, assises autour du tapis vert, inoculer à la femme du marchand cette passion devant laquelle tous les trésors du monde fondraient comme la glace sous les rayons du soleil. Comme il est du bon ton de |)erdre sans se-plaindre, madame Dudieigh se laissa gagner des sommes considérables avec un sang-froid qui fit sa réputation et la mit en grand honneur auprès des joueuses. La vieille comtesse daigna lui enlever un jour cinq mille livres sterling*. Le crédit ouvert dont jouissait cette malheureuse chez le banquier de son mari satisfaisait aux dépenses du jeu, et lorsque monsieur Dudieigh questionnait sa femme à ce sujet, elle avait mille bonnes raisons à lui apporter. Un jeune pair d'Angleterre s'était épris de miss Dudieigh ; le père lui-môme était flatté de cet hommage, qui lui faisait espérer un gendre grand seigneur : aussi ferma-t-il les yeux plus modestement que jamais sur la conduite d'une femme qui le menait à sa ruine. Il commençait à s'ennuyer des honneurs bourgeois dont la Cité le comblait, des festins splendides que lui donnaient les aldermen, et des soupes à la tortue^ du lord-maire. Il aurait aimé une conversation élégante et peut-être aussi le plaisir innocent de se mêler à une société plus choisie et plus aristocratique. Son amour pour sa fille ne servait que trop les desseins de sa femme.
Miss Dudieigh , comme je l'ai dit, voyait avec chagrin la route que suivait sa mère. Le jeune lord que j'ai cité plus haut sans le faire connaître était aimé de cette aimable enfant. Comment résister à l'éclat du rang, à la grâce des manières, aux insinuations de sa mère? La dot considérable
1 125,000 francs. '
2 Dans les repas solennels de la Cite de Londres, la soupe à la lorluc e^t de lirracur.
LE NÉGOCIANT RUINK 185
de missDudloigh séduisait ce jeune seigneur perdu do dettes. Déjà l'honnête marchand avait mis de côté la somme dont il devait acheter son gendre, et s'occupait de réparer, au moyen de plusieurs spéculations hardies et savantes, les larges brèches faites à sa fortune.
Près d'une semaine s'était écoulée depuis le jour où un nouveau crédit avait été ouvert chez le banquier do mistress Dmlloigh ; elle donnait une fêle dans son hôtel de Grosvenor-siuaro: la fleur de la noblesse y assistait. Le fier duc do*"* lui-même, daignant se rendre à l'invitation de la femme du marchand, était venu jeter un coup d'œil d'ironie protectrice sur le bal bourgeois et splendide dont le récit allait bientôt amuser la cour. Joie et orgueil pour mistress Dudleigh. La place Grosvenor était encombrée d'équipages armoriés et de valets aux livrées brillantes. A peine étiezvous parvenu à vous frayer un passage à travers les robes , de satin et les culottes do soie, le premier objet qui fra{)pait vos regards était la table de jeu occupée par la célèbre douairière, mistress Dudleigh et une duchesse fameuse par ses passions, ses amours et le bonheur qui l'accompagne toujours au pharaon et au whist. La femme du marchand rayonnait de pierreries : elle perdait beaucoup selon sa coutume; son cœur, palpitant de plaisir, n'était accessible qu'à un sentiment, la vanité satisfaite. — En vérité, disait la douairière, madame perd avec une grâce charmante. — Kilo est digne d'un meilleur sort, ajoutait la duchesse en attirant le monceau de guinées dont elle devenait propriétaire.
~ C'est pourtant de la Cité, reprenait la première interlocutrice, que nous arrivent ces trésors I
— Ah! l'odieux pays! reprenait mistress Dudleigh; de grâce, ne m'en parlez pas! Comme elle prononçait ces mots, on entendit du bruit à la porte principale. Un homme mal
186 SOUVENIRS D UN 51KDECIN
vêtu, le cliupcau sur les yeux, couvert de poussière, entra ou plutôt se précipita, et se frayant un passage» à travers la foule ébahie, ne s'arrêta que devant la table couverte de l'or de mislress Dudleigh et de ses amies : c'était monsieur Dudleigh ; il tenait à la main une bande de papier qu'il montrait à sa femme.
— Voyez, madame, voyez, s'écria-l-il d'une voix rauque et tremblante, vous m'avez perdu, ruiné! Oui, ruiné, vous avez détruit mon crédit, vous avez perdu ma réputation ! Je suis un homme déshonoré! J'aimerais mieux être mort! Le premier billet signé : Henry Dudleigh, et auquel je n'aie point fait honneur, me vient de vous... oui, madame, de vous, continua-t-il agitant entre ses mains le billet fatal, et sans faire attention à l'étonnement qu'il excitait autour de lui.
— Mon mari... monsieur Dudleigh... mon cher Dudleigh! disait la femme épouvantée, sans se lever de sa chaise; mon Dieu, qu'y a-t-ii donc? Qu'avez-vous? que voulezvous dire?
— Ce que je veux dire? Que vous m'avez ruiné, anéanti, perdu : voilà tout. L'énorme crédit que je vous ai ouvert chez mon banquier, qu'en avez-vous fait, madame? qu'en avez -vous fait? répondez, répondez!
— Henry, Henry!... Ah ! grâce ! grâce !
— Grâce!... Et vous ne me répondez pas? De quel droit me volez-vous ma fortune, de quel droit m'arrachez-vous mon honneur, mon bien, ma vie? Le voilà, ce billet déshonoré! le voilà, ce billet protesté! mon nom y est; voire nom, madame; le nom que je vous ai donné, celui que vous couvrez de honte! Malheureuse! malheureuse! un argent si difficilement gagné, mes sueurs, mes travaux, mon économie; tout cela sacrifié par une folle. Me voici devenu la fable de la ville I un être sans principes et sans cœur me
lue dans mon âge mûr, me frappe dans ce que j'ai de plus cher! Malédiction! malédiction 1
La musique avait cessé; les tables de jeu étaient désertes: danseurs et danseuses avaient quitté leurs places ; chacun s'esquivait; et le mari, l'œil étincelant, semblait prendre à témoin de sa juste douleur les invités stupéfaits.
Une somme de neuf mille livres sterling, gagnée par la douairière joueuse ; une autre somme de quatre mille livres, tirée sur le banquier pour satisfaire aux demandes et apaiser les clameurs du tapissier, de la couturière et du carrossier; enfin, une nouvelle somme de sept mille livres, puisée le malin même dans la caisse pour suffire aux frais du bal et aux besoins de la table de jeu, avaient épuisé le crédit de mistress Dudleigh ; et le banquier, étonné d'une attraction si absorbante, avait fini par refuser des fonds; de là ce billet protesté, dont la nouvelle apportée à monsieur Dudleigh par un commis l'avait jeté dans le désespoir. 11 était à la campagne et se hâta de venir payer le billet; puis, ému de colère et d'indignation, il alla se livrer à la scène violente que nous avons rapportée et dont on comprendra le motif, pour peu que l'on connaisse le point d'honneur commercial, l'importance du crédit dans les affaires.
— Madame Dudleigh, continuait-il dans sa fureur, vingt mille livres sterling * en un jour! qu'en avez-vous fait?
Madame Dudleigh ne pouvait lui répondre; elle était tombée sans connaissance dans les bras de la douairière. On se précipita pour la secourir, et il est impossible de décrire la scène de confusion et de désordre qui eut lieu ensuite. Le mari s'éloigna de la maison à pas précipités et comme un furieux. Le lendemain et les jours suivants, sa conduite fut celle d'un insensé. Son imagination frappée augmentait
1 500,000 franci.
à ses yeux l'importance et les résultats de cet événement, il se croyait à la veille de la banqueroute. De quelque manière que l'on puisse expliquer le protêt d'un billet de quatre mille livres sterling, il affecte de la manière la plus terrible le crédit d'un négociant.
Ce fut alors que je fus appelé pour soigner madame Dudleigh : son mari ne voulait pas la voir. La rage, la fureur, la vanité blessée lui causèrent une fièvre chaude très-intense, et j'eus peine à la sauver. Elle répétait sans cesse, dans les paroxysmes de son mal, qu'elle se vengerait de son mari, et que la honte dont il l'avait couverte retomberait sur lui. Cet événement fit beaucoup de bruit; les journaux entretinrent leurs lecteurs de celte scène scandaleuse. Les rapports les plus exagérés circulèrent dans les salons. Ceux-ci prétendaient que monsieur Dudieigh avait battu sa femme; ceux-là, que madame Dudieigh avait dépensé en un jour six millions. Je conseillai à madame Dudieigh d'aller passer quelque temps aux eaux, moins pour rétablir sa santé que pour laisser à ces cruelles rumeurs le temps de s'amortir et de s'éteindre. Elle emmena avec elle sa fille, dont la sensibilité était cruellement éprouvée.
Pendant un mois, la mère et la fiile restèrent aux eaux ; le scandale s'apaisa , la médiation de quelques amis communs réconcilia le mari et la femme. Les dépenses de madame Dudieigh devinrent moins extravagantes, et elle se vit contrainte à ne plus jouer, car personne n'avait le' courage de s'asseoir à la même table de jeu qu'elle. Ou parlait plus que jamais du mariage prochain de miss Dudieigh. La mère s'attachait à reconquérir peu à peu, par une conduite moins imprudente, celte confiance que son mari lui avait ôlée, et qu'il ne tarda pas à lui rendre. On s'aperçut de ce changement, et les vieux amis de madame Dudieigh revinrent prendre leur poste. Bientôt la fortune, comme pour consoler
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Dudieigh de cet événement fâcheux qui l'avait si profondément troublé, le combla de nouvelles faveurs. Devenu le commerçant le plus important de la Cité, il lui eût été facile d'êlrt' lord-maire, directeur de la compagnie des Indes, membre du Parlement ; son ambition tendait ailleurs. Il aimait mieux, disait-il , être Henry Dudieigh tout simplement , être le roi de la Bourse, le commerçant de la Cité, dont la parole valait de l'or, dont la lettre de change Ji'avail jamais été refusée. Il fallait le voir se promener à la Bourse, les deux mains enfoncées dans sa vieille redingote de drap marron, la tête haute, le sourire sur les lèvres, arrêté sur son passage par mille saluts obséquieux : c'était là son triomphe, le moment de sa gloire; il n'eîlt pas donné pour un trône cette importance financière et commerciale. Type estimable et singulier du négociant anglais; mélange de vertu, de probité, d'orgueil, de sagacité, dft ruse dans les spéculations, de hardiesse dans les entreprises, et de cette dignité (jui suit l'indépendance et la conscience de son pouvoir.
Tous les ans, il donnait à ses commis, à ses agents, à ceux avec qui il était en aflaires, un repas magnifique , et Dieu sait avec quel bonheur, avec quelle extase il s'asseyait au centre de celte réunion de vassaux; Dieu sait de (juelle joie il était pénétré lorsque; des toasts bruyants célébraient sa gloire et répétaient son nom I A la fin d'un de ces repas, au moment où monsieurDudleigh se levait pour remercier ses amis d'un toast honorable qu'ils venaient de lui porter, l'un des garçons l'interrompit pour lui apprendre que quehju'un l'attendait dans l'antichambre. C'était un émissaire du célèbre**', Crésus de la Cité, dont la richesse passe pour incalculable. Il s'agissait d'un emprunt contracté par une puissance étrangère et auquel le grand banquier invitait monsieur Dudieigh à prendre part. Je ne sais si les fumées du
it.
vin,l'étourdissement de la vanité flaltéo, l'éclat d'une fortune et d'un crédit si étendus ne privèrent pas monsieur Dudieigh, dans l'occasion importante qui s'oftrait à lui, d'une partie de cette sagacité prudente qui avait fait sa fortune. Il accepta sans trop réfléchir les propositions qui lui étaient faites, et revint s'asseoir au milieu de ses amis, qui le félicitèrent par de bruyantes acclamations. Le lendemain, tous les journaux entretinrent le public de cette transaction importante. Combien de jaloux fit monsieur Dudieigh! Bientôt, pour surveiller ses intérêts et régler quelques détails de celte grande afïaire, il fut obligé de se rendre sur le continent, où il passa deux mois entiers.
Mistress Dudieigh, restée seule, revint à ses premières habitudes, et se lança de nouveau dans une dissipation d'autant plus extravagante, que depuis quelque temps elle s'était vue forcée à une modération qui lui coûtait. Elle ne garda plus de ménagement. S'armant pour ainsi dire de la honte dont sa première aventure l'avait couverte, elle ajouta de nouveaux vices à ses vices. Joueuse effrénée, elle altéra sa santé par l'abus des liqueurs fortes. Médecin de la famille, j'assistais souvent à d'ignobles scènes, dont la malheureuse miss Dudieigh était aussi l'involontaire témoin.
— Ma mère, disait-elle un jour que mistress Dudieigh rentrait chez elle dans un état d'ivresse, si vous saviez ce que je souffre de vous voir ainsi !
— Tu souffres? et moi aussi. Sonne, et fais apporter une bouteille de rhum.
Le jeune Henry Dudieigh valait au moins son honorable mère. Aux courses de chevaux, à la table de jeu, chez les courtisanes de haut parago, Henry se faisait remarquer par l'audace de ses mauvaises mœurs, les dettes qu'il accumulait et l'éclat de ses folies. Sa mère, qui avait pour lui une
tendresse aveugle, lui fournissait, sans comptor, l'argent nécessaire pour mener cette vie d'opprobre et de luxe. Plus la coupable indulgence de mistress Dudleigh cédait au jeune homme, plus ce dernier devenait exigeant, impérieux et insatiable. Ils finirent par se quereller, et l'insolence du fils, encouragée par l'exemple de la mère, fit naître entre eux des disputes violentes dont le scandale s'ébruita.
Un jour madame Dudleigh était seule avec sa fille. La pâleur de cette jeune personne, les larmes qui coulaient de ses beaux yeux révélaient la triste véhémence de la querelle domestique qui venait d'avoir lieu. La mère, ivre selon sa coutume, et étendue sur un sofa, balbutiait quelques mots de colère contre l'impertinence d'une fille qui voulait, disait-elle, lui apprendre ses devoirs; une voix chevrotante se fit entendre sur l'escalier. C'était celle de Henry, qui fredonnait, en montant les marches, une chanson d'assez mauvais goilt. Son ivresse était plus complète que celle de sa mère ; ses vêtements en désordre étaient en harmonie avec son langage grossier, avec sa voix émue encore par les vapeurs du vin.
Il entra et alla tomber sur le sofa où sa mère était couchée.
— Madame ma mère, s'écria-t-il en français, il me faut de l'argent, il m'en faut ! et, d'un geste significatif, il lui indi(juait l'action de compter des écus. Sa mère, assoupie à moitié, essayait de lui répondre :
— Au lit, au lit, mauvais sujet ! Va te coucher, tu en as grand besoin. Laisse-moi tranquille.
— Ah I j'en aurai... vous m'en donnerez! je ne vous écoute pas; il m'en faut, vous dis-je. Et il essayait de se/.soulever et de se soutenir sur ses jambes avinées.
— Où sont les cinquante livres sterling que je t'ai données l'autre jour ?
— Parties depuis longtemps! Vous savez bien, vous, ma très-chère mère, comment l'argent s'en va!... Eh ! allons, il me faut trois cents livres sterling pour demain matin. Pour demain, entendez-vous ?
— Trois cents livres sterling I répéta la mère courroucée.
— Oui, madame. J'ai joué, j'ai perdu. Sir Charles ne veut plus attendre. J'ai donné ma parole, et ma parole est sacrée, comme dit le gouverneur, mon bonhomme de père. Je vous répète, ma mère, que je veux de l'argent, et que j'en aurai!
En prononçant ces mots, il jeta violemment son chapeau sur le plancher.
— Henry! s'écria la jeune fille tout en larmes; en vérité , c'est odieux ! c'est infâme!
Et portant son mouchoir à ses yeux, elle marcha précipitamment vers l'extrémité opposée de la chambre. Le jeune homme ne fit pas attention à elle ; mais radoucissant sa voix, et passant son bras autour de la taille de sa mère, il reprit:
— Allons, allons, soyez bonne enfant ! donnez-moi cela... Je ne vous demanderai plus rien d'ici à un an, parole d'honneur... C'est beau, j'espère ! car je dois cinq cents livres sterling, tel que vous me voyez, et l'on va me les demander dans deux jours.
— Comment puis-je faire ce que tu désires? J'ai été bonne pour toi, tu le sais, mon enfant! mais maintenant j'ai trois fois plus de dettes que tu n'en as.
— Qu'est-ce que vous dites? Tous ne pouvez pas me donner d'argent ? niaiserie ! La caisse est-elle donc vide ?
— Ah ! mon Dieu, il y a beau temps.
— Diable !
Cette nouvelle sembla lui rendre un moment l'usage de ses facultés; il marcha quelque temps à travers la chambre. Vous eussiez dit qu'il réfléchissait; chose merveilleuse et nouvelle!
— Ahl je l'ai trouvé I je l'ai trouvé! Eurêka, comme on dit à Oxford... La vaisselle, ma mère! la vaisselle I voilà des fonds tout prf^ls... Qu'en dites-vous?
Miss Dudieigh se leva, les mains jointes; elle les pressait violemment l'une contre l'autre et pleurait:
— Ah ! je vous on prie, Henry, ma mère ! ne ruinez pas mon pauvre père, ne le faites pas mourir de chagrin!... Mon Dieu! je vous en prie !
— Oui, oui, continuait le jeune homme, la vaisselle, c'est un excellent moyen. Et toi, petite fille, tâche de te taire et va-l'en. Est-ce que tu entends rien aux affaires?
Il s'approcha d'elle pour l'embrasser! elle le repoussa.
— Eh bien, mère! que dites-vous de ma bonne idée? Moi, je connais un homme admirable pour ces affaires-là. Demain tout sera terminé... Mille ou deux mille livres sterling m'arrangeront.
— Impossible, Henry! répliqua la mère, il n'y faut pas penser. Impossible!
— Je vous dis qu'il le faut et (lue cela sera, reprit le jeune homme. Qu'est-ce qui peut l'empêcher?
— La vaisselle est déjà engagée... Engagée, vous dis-je! continua-t-elle en élevant la voix avec une véhémence terrible.
Dans ce moment un bruit sourd frappa l'oreille des interlocuteurs de cette scène: la porte, qui était restée cntr'ouverle, s'ébranla; on entendit le bruit d'un rorps qui tombait' sur la terre. L'infortuné Dudieigh, de relour de son voyage, était entré sur les pas de son fils. Il était resté près de la porte; de là, toute cette infâme conversation, il l'avait entenilue. Pas un mot oui ne l'eiU frappé au comr! H n'avait rien perdu de la scène que j'ai décrite, le malheureux! Son agent à Londres venait de lui apprendre le mauvais état de ses affaires et l'inconduite de sa O^mme. Sa grande entre-
prise avait éciioué; soixante dix milles livre sterling avaient été sacrifiées aux déceptions du grand seigneur banquier qui l'avait entraîné dans le piège. Il avait vu l'abîme il revenait en hâte. Épuisé, découragé, la santé ruinée, l'âme abattue, il se tint debout près de cette chambre, où sa femme et son fils rivalisaient d'infamie et complotaient son déshonneur! Une attaque d'apoplexie le renversa... je fus appelé.
Mistress Dudleigh et son fils étaient dégrisés; Dudleigh, dans une léthargie profonde, insensible, étendu sur le lit, semblait un cadavre, bien que des ronflements prodigieux, ■comme le hennissement d'un cheval, sortissent de sa poi-' trine. Madame Dudleigh, évanouie, était étendue sur le tapiso Henry, à genoux près du lit, les yeux fixés sur celte •figure vénérable, couvrait de baisers convulsifs et de larmes •ardentes ses mains qu'il serrait. Miss Dudleigh, pâle comme ■une statue de marbre, s'appuyait contre le pied du lit; ses yeux étaient ternes et,comme stupides.
Une saignée abondante soulagea le père. J'ordonnai au jeune Dudleigh de ne pas le quitter un seul moment, de surveiller ses moindres mouvements, le plus léger souffle échappé de ses lèvres. Comme il ne me répondait pas et que sa stupeur m'étonnait, je saisis sa main et je lui répétai ma recommandation.
— Docteur! docteur 1 s'écria-t-il , nous l'avons tué! nous l'avons tué !
Quinze jours se passèrent. La guérison de monsieur Dudleigh suivit une marche plus rapide que je n'eusse osé l'espérer. J'assistai à la réconciliation, si l'on peut nommer •ainsi le pardon généreux accordé à sa femme. Ses cheveux avaient blanchi; il était sur le lit de douleur; sa chevelure flottante et grise, devenue très- longue, retombait autour de ses tempes. Ses traits pâlis disaient ce qu'il avait souffert.
Il tendit la main, sans rien dire, à cotte insensée, à cette criminelle, puis à son fils. Cela me parut sublime par la simplicité autant <[ue par la sincérité du pardon. Mislress Dudleigh s'agenouilla près du lit, fondit en larmes, et, saisie d'une crise nerveuse violente, elle éclata de rire. Tout parut marcher de nouveau dans la route accoutumée.
Mais le coup était porté. Au moment où ses affaires réclamaient une présence d'esprit sans égale, sa tête parut s'affaiblir. Il voulut réaliser à perte et à tout prix. Les trois quarts de la fortune qui lui restait furent sacrifiés à ce besoin d'espèces dont il s'exagérait la nécessité. Bient(M il étonna la Cité par sa conduite : tantôt il refusait unfe excellente spéculation ; tantôt il se jetait à corps perdu dans quelque affaire désespérée qui ne présentait aucune chance. Se condamnant à une stricte économie, il vendit ses maisons, vécut comme il avait fait avant d'être riche; et, sans se plaindre, sans paraître surpris d'un tel changement, se résigna de nouveau à cette régularité laborieuse et servile qui avait fait sa fortune. Miss Dudleigh consolait sa mère, dont la vie n'était qu'une suite d'accès de colère, de remords et de marasme. Quant au père, il n'était plus le même.
Placez un corps mobile sur un plan incliné, vous h; voyez tomber, rouler et fuir, sans que rien arrête sa chute ; ce mouvement rapide le sera d'autant plus, que le point de départ sera plus élevé et le corps entraîné plus lourd. Une légère impulsion suffit pour accélérer d'une manière effrayante cotte inévital)le chute. La fortune du pauvre Dudleigh suivit cette marche descendante. Compromise par une première imprudence, délabrée par sa femme, entamée par une série de mauvaises spéculations, bouleversée par la faiblesse de tête et la malheureuse attaque d'apoplexie qui avait altéré ses facultés mentales, cette opulence s'écroula comme un rêve. Bient<jt on sut (jue son crédit seul le sou-
tenait, et que sa caisse vide ne renfermait plus que ces appuis fragiles, si puissants quand l'or les étaye, si dangereux (|uand ils sont isolés, son papier et sa signature. Tout fut fini, plus d'espérances. Les bourses se fermèrent pour Dudleigh ; ce fut un homme perdu.
Un corps de réserve lui restait encore : il avait placé sur hypothèque, dans les premiers temps de sa fortune, près de soixante mille livres sterling. Le moment était urgent, la nécessité pressante. Il opéra le transfert de ces hypothèques, et remit entre les mains du nouveau préteur les titres qui les constataient. Mais l'avoué de Dudleigh, fripon d'habitude, s'était entendu avec le possesseur des biens hypothéqués ; on avait semé les actes qui lui étaient confiés de nullités de toute espèce. Plusieurs des hypothèques n'étaient que secondes hypothèques, sans que le prêteur en fût instruit, et la valeur des premières rendait les secondes nulles. Dudleigh intenta deux procès à l'avoué, l'un qu'il perdit, et qui avait rapport à la valeur des hypothèques; l'autre qu'il gagna, et qui couvrit de honte l'accusé convaincu de friponnerie, sans (]ue monsieur Dudleigh pût recouvrer la somme qu'on lui avait fait perdre. Ce procès gagné devint, pour le malheureux négociant, une source de peines amères. Pendant le cours de sa longue liaison avec Dudleigh, l'avoué avait pénétré le secret de ses spéculations; il profita de cette circonstance pour flétrir l'honneur du commerçant, jeta de l'odieux sur ses transactions les plus innocentes, représenta comme usure et monopole illégitime les moyens dont nous avons parlé plus haut. Un jeune avocat, heureux de trouver cette occasion de scandale et de pouvoir déployer son éloquence vitupérative, noircit encore les couleurs de ce tableau mensonger. Sans porter aucune accusation positive, on fit supposer des crimes: on lança des indications vagues, des allégations d'autant plus dangereuses qu'elles
étaient indéterminées et qu'elles laissaienl le champ libre à toutes les suppositions. Une double ruine accabla l'infortuné. Le fripon, qui avait mis à couvert sa fortune mal acquise, échappant aux dommages et intérêts prononces contre lui, gagna l'étranger. Les journaux reproduisirent les mensonges et les insinuations de l'avocat. L'argent manquait à Dudieigh pour satisfaire ses créanciers les plus pressants; la plupart eurent pitié de la situation d'un homme que sa probité connue rendait digne d'estime. Ils se prêtèrent aux arrangements qui leur furent proposés; mais un d'entre eux, cousin germain de l'avoué, se refusa à tout accommodement: homme grossier et qui se croyait obligé de venger son cousin, il lança contre Dudieigh le fatal commandement : la faillite du célèbre négociant, de l'homme qui jouissait, six mois auparavant, d'un crédit illimité, fut déclarée.
Il sembla frappé de stupeur et ne prononça pas un mot. La pâleur de la mort couvrit sa figure; il traversa cinq ou six fois la chambre à grands pas, frappant son front de ses mains, puis poussa la porte et sortit précipitamment, en répétant d'un ton plein d'amertume et de véhémence : — Banqueroutier! banqueroutier! que vont-ils dire à la Bourse?
Sa fille le suivit dans la chambre voisine, et là eut lieu un dialogue que je n'oublierai jamais. Le père s'était assis, sa fille tremblante s'était jetée dans ses bras.
— Qu'as-tu donc, petite? qu'as-tu donc?
Il la plaça sur ses genoux, et caressa de sa main le front pâle et les blonds cheveux de la jeune fille.
— Qu'avez-vous fait aujourd'hui , Agnès ? vous avez oublié d'arranger vos cheveux ; allons, il faut être un peu plus coquette. Ils sont humides! qu'avez-vous donc?
Les sanglots de la jeune fille l'éloufi'aient ; elle embrassa son père d'une étreinte convulsive.
— 0 mon père ! mon bien-aimé père 1 je vous aime plus, oui, cent fois plus que jo ne vous ai jamais aimé.
Le père pleura. — Mon angel s'écria-l-il ; et tous deux se turent pendant un quart d'heure.
— Vous êtes jeune, Agnès, vous pouvez être heureuse; moi je suis un vieil arbre, mes racines sont flétries, l'orage m'abat, ma fille; c'est fini, c'est fini...
Elle ne répondait rien, mais restait attachée à son père par un embrassement plus étroit encore.
— Agnès, voulez-vous rester avec moi, maintenant que je suis un mendiant? le voulez-vous? Je peux encore vous aimer, mais c'est là tout. Il arrêtait sur elle un regard vide et terne.
Ils se turent de nouveau; puis il la quitta, se leva et marcha dans la chambre.
— Agnès, mon enfant, c'est pourtant vrai, je suis un failli!... et c'est là que je suis arrivé!
Ses larmes commencèrent à couler; il cacha sa tête dans :ses mains et se rassit.
— C'est pour vous, mon enfant, que je pleure. Ah ! mon Dieu, que deviendrez- vous?
Une pause. — Allons, c'est une affaire terminée. Il n'y a plus de remède. Dieu sait quels eftbrts j'ai tentés. Hélas! j'ai ^té malheureux et non coupable ; on le reconnaîtra peut-être. On ne me croira pas fripon.
— Non certes, mon bon père, votre honneur est intact.
— Voudra-t-on le croire à la Bourse, ma pauvre enfant? C'est là ce qui me blesse au cœur.
— Allons, mon père, soyez calme; quand ce moment de eriso sera passé, nous pourrons encore être heureux. Nous vivrons entre nous.
— Le pourrez-vous, ma fille? vous résignerez-vous à cette vie humble? à vous servir vous-même?
— Oui, Dieu le sait, j'aimerais mieux vous servir, mon père, répondit avec enthousiasme la pauvre jeune fille, que d'être la fille d'un roi.
— Mon enfant, laissons ces idées; allons dans le boudoir; tu me joueras mon air favori : Ma Xcntcy, vieyis, suis-moi!
Elle alla s'asseoir au piano. Son père resta debout auprès d'elle.
— Nous ne vendrons pas cet instrument, n'est-ce pas? qu'en penses-tu, ma fille? Nous ferons tout ce que nous pourrons pour le sauver du naufrage.
Elle jouait languissammenl, et sans rien répondre, le vieil air écossais que son père lui avait demandé. Ses larmes coulaient sur les touches du clavier.
— Chante, mon enfant, lui dit son père, j'aime aussi les paroles de cet air: Donne-moi tout ce que tu me dois. Elle continua de jouer assez irrégulièrement, sans mesure et sans ouvrir la bouche.
— Allons, il faut que vous chantiez, Agnès!
— Je ne le peux pas... répondit-elle à demi-voix. Mon frère...
Elle tomba... on fut obligé de la délacer, et une lettre tomba des plis de sa robe. Elle était signée de Henry Dudleigh, qui, avant de partir pour l'Amérique, avait écrit à sa sœur pour l'avertir du parti désespéré qu'il avait cru devoir prendre. Ce fui un coup mortel pour le malheureux père. Sa femme, ensevelie dans une torpeur morale qui, jointQ à l'allaiblissement physique, fit d'elle la plus misérable des créatures, dépérit rapidement et mourut au bout d'une année.
Les créanciers nombreux de Henry Dudleigh, furieux de voir leur proie leur échapper, ne le ménagèrent pas. La consomption qui minait lentement Agnès faisait des progrès
visibles. On régla le bilan do Dudleigh, el le corps des avoués, dont il avait traîné un des membres devant les tribunaux., fut inexorable. L'un d'eux, propriétaire dont le bien avait été hypothéqué, ayant agi de connivence avec celui dont nous avons signalé la fraude, fut nommé syndic de la faillite. On n'eut pas pour le malheureux banqueroutier la plus légère indulgence; sans remords, sans pitié, on lui arracha jusqu'au dernier débris de ce qu'il possédait. Ses ennemis profitèrent des termes de la loi pour accabler encore, par toutes les vexations que leur méchanceté suggérait. la malheureuse famille. Le peu de meubles et d'objets d'utilité domestique nécessaires à sa lille mourante lui furent enlevés. Dudleigh laissait faire, comme le cadavre qui ne palpite plus sous le coup qui l'a frappé. Une fois seulement, quand il fut question du piano, il ne put s'empêcher de saisir le bras du syndic, et d'une voix sourde, à peine accentuée :
— Monsieur ***, je suis un pauvre vieillard dont le cœur est brisé ; je n'ai personne pour me défendre, pour me venger : sans cela, vous n'oseriez pas me traiter ainsi.
Il sortit en fondant en larmes. Les autres créanciers furent émus; plusieurs souscriptions furent ouvertes en faveur du marchand malheureux, qui reçut une sommedo trois mille livres sterling, avec lesquels il s'établit à Chelsea, et commenra un petit commerce de houille et de charbon de terre. Ce fut là qu'il végéta dans une petite maison à un seul étage, devant laquelle se balançaient quelques tiges de peupliers.
Monsieur Dudleigh, dans cette habitation si humble, surveillait et soignait la longue agonie de sa fille. Lui seul voulait la servir, lui donner les médicaments nécessaires et passer la nuit près d'elle. Elle mourut dans ses bras... Le lendemain, le* papiers publics m'apprirent qu'un vieux monsieur (c'est ainsi qu'ils s'exprimaient) s'était jeté dans la
LE NEGOCIANT RUINE 201
Tamise, Pi quo l'on attribuait cet acte de désespoir à iadouhle perle de sa fille et de sa fortune.
Je ne l'avais pas perdu de vue; à la lecture de cet article, je m'étais douté qu'il était question de lui ; on avait réussi à le sauver, mais le malheureux était tombé dans un idiotisme complet. On le conduisit dans une maison de santé entretenue par les soins de quelques personnes charitables, et où il fut traité avec bonté.
Au moment où j'écris ces lignes, monsieur Dudieigh vit encore ou plutôt continue de mourir; on le voit tous les soirs, assis sous un vieil arbre, les yeux attachés sur la terre, et répétant de temps à autre: Agnès! pauvre enfantl
Pourrâmo religieuse et qui cherche à se rendre compte des desseins de Dieu, rien de plus étonnant qu'un fait des annales médicales, très-commun en Europe et en Angleterre. C'est la consomption. Elle n'attaque pas le vice, elle ne punit pas les excès. Ce qu'elle aime à frapper, c'est la jeunesse, la beauté, la vertu. Vous êtes sûr que l'être marqué de sa fatale empreinte n'a rien de vulgaire; ce sont des intelligences développées prématurément ; ce sont les personnes les plus généreuses, les meilleures, les plus sensibles, que le fléau moissonne, je ne dis pas de préférence, mais avec une constante et insatiable cruauté. Je me suis souvent arrêté devant les victimes de ce lléau, et mille questions pleines de tristesse se sont dressées devant moi. Les chrétiens seuls ont donc raison : la justice n'est pas de ce monde !
Ange destructeur, me demandais-je, pourquoi ne choisistu pas pour victime la décrépitude ou le vice? Par quelle subtilité puissante as-tu bravé jusqu'ici toute l'habileté de la science et l'expérience des âges ? Pourquoi les êtres que Dieu a créés avec le plus d'amour et doués des facultés les plus brillantes sont-ils ceux que ta faux destructrice renverse sans pitié? Quand tu te révèles, il est toujours trop lard ; ta proie marquée est sacrifiée d'avance.
Il serait facile de fonder sur les suites naturelles de celle maladie un roman tragique, dont le talent de l'écrivain pour-
rait augmenter l'intérêt; tel n'est pas mon but. Jo rapporterai simplement et en peu de mots un des cas de consomption que j'ai eu l'occasion d'observer ; dans la foule de ces exemples, je choisirai précisément celui qui présente le moins d'associations bizarres et de circonstances romanesques. Je ne veux point combiner un drame à l'usage des oisifs. '
A dix ans, miss Herbert était orpheline; son père et sa mère, enlevés par une mort prématurée, la confièrent aux soins d'un vieux baronnet, oncle de l'enfant, et dont le caractère généreux et tendre semblait offrir au bonheur de la jeune lille toutes les garanties.
Une première affection trompée avait laissé dans l'âme de l'oncle une trace douloureuse et ineffaçable. Il avait promis de ne se remarier jamais. Sa fortune, délabrée par l'imprudence de son père, n'aurait pas suffi pour soutenir le rang et le titre qu'il portait, si l'influence d'un parent ne lui avait procuré aux Indes une place lucrative. On sait que telle est la ressource ordinaire des gentilshommes ruinés, et que, grAce aux singuliers arrangements [)olitiques de ia Grande- Bretagne, la plus belle contrée du globe, l'Hindoustan, n'est aujourd'hui qu'un hôpital général à l'Osagc des fortunes infclides des trois royaumes.
Cette mesuHî nécessaire contrariait sous un rapport l'oncle, devenu le père de miss Herbert. Il s'était attaché à elle avec cette vivacité et cette puissance des âmes qui n'ont pas dilapidé, défloré ou jeté au vent de la débauche le jeune trésor de leurs affections. Son bonheur, ses espérances se concentraient sur la petite orpheline : c'était à la fois une affection de choix et de devoir, de dévouement et de tendresse. La laisser seule en Angleterre, exposée à tous les événements de la vie et loin de son unique protecteur, cette pensée l'affligeait; mais il craignait aussi le climat de l'Inde et son
influence si funeste aux Occidenlaux et aux organisations délicates. D'un autre côté, il redoutait encore davantage l'éducation des pensionnats: aussi finit-il par se décider à emmener avec lui la jeune fille; peu de temps avant d'avoir atteint sa douzième année, Élisa, tel était son nom, se trouvait à Calcutta ; fleur délicate et fragile, exposée aux rayons fl'un soleil ardent et aux influences d'un climatdangereux.
Ce n'était pas la beauté, la régularité des formes et des traits qui distinguaient spécialement Élisa ; à l'âge où je la vis elle pouvait servir de type à la délicatesse enfanfiue. Rien de plus exquis ni de plus frais que cette petite créature (ju'un souffle paraissait devoir emporter et qui touchait à peine le sol. On eût craint de parler trop haut devant elle, de faire un geste trop violent, de froisser cette nature douc« et tendre. Chez miss Herbert, tous les sentiments comme tous les traits semblaient appartenir à un ordre de création moins grossière et moins terrestre que la nôtre ; c'était le tissu d'une peau beaucoup plus fine; c'étaient des demiteintes transparentes comme la porcelaine peinte ; c'étaient des cheveux plus déliés que la soie, de longs cils plus fins encore et formant comme un voile sur des yeux bleus d'une inexprimable douceur. Vous n'eussiez jamais associé à l'image de miss Herbert rien de passionné, d'ardent ni d'énergique ; tout en elle était délicat jusqu'au raffinement ; et, si elle eût vécu, sans doute les scènes orageuses du monde l'eussent brisée comme ces fragiles esquifs lancés sur une mer aux flots turbulents. Son caractère était d'accord avec sa physionomie et son être extérieur. Il y avait de la malice, de la" douceur, de la grâce, de la rôverie chez la jeune fille. Elle aimait la solitude et semblait fuir avec bonheur l'éclat, le bruit, le mouvement; mais cette mélancolie même était modérée; ce goût pour la retraite étaitgracieux et délicat comme
toutes SOS émotions. Son esprit facilo, son heureuse orgonisalion lui donniTont de bonne heure des talents remarquables. La lecture des œuvres d'imagination était son goût décidé. On ne peut rion.concevoirde plus pur, de plus séduisant et de p'.us pi(iiiant à la fois que miss Herbert.
Sa mère était morte, à vingt ans, d'une affection pulmonaire, et son père, six moisaprès, était tombé victime d'an typhus. Miss Hert)ert avait hérité de la faiblesse de constitution à la(jui'llcsos parents avaient succombé : aussi les soins les plus empressés l'entouraient dès sa naissance, et peut-être sa faiblesse naturelle ne fit que s'accroître encore par l'effet de ce zèle et de ces soins exagérés.
Le sentiment de la convenance l'emportait dans l'esprit d'Élisa sur toutes les autres pensées, et je ne sais comment un romancier aurait pu modeler sur elle une héroïne. L'exagération lui semblait mensonge et lui était oïlieuse. C'était une netteté de pensées, une finesse de tact, une justesse d'aperçus et de perception qui ne se démentaient jamais. Dans les arts, toute jeum; (ju'clle fût, elle aimait surtout la vérité ; dans les livres, l'observation et la grâce ; dans le monde, la sincérité. Hélas ! comment aurait-elle fait pour vivre ?
Un trait de sou caractère suffira pour le faire juger. Elle était tout enfant lorsque son oncle la conduisit chez une vieille baronne anglaise habituée au monde et h celle emphase brillante de langage qui passe pour de la grâce et du bon ton. Toute charmée de la jeune enfant qu'on lui présentait, elle se confondait en éloges, en flatteries, en exclamations qui déplurent à la petite fille.
— Je ne veux pas, dit-elle à son oncle en revenant de chez elle, je ne veux pas revon* celte dame, qui me prend pour un ange et m'appelle follement sa petite déesse ; c'est une menteuse, mon oncle, et je ne veux pas la revoir.
Je ne sais si mes lecteurs sont frappés comme moi do la finesse de tact et de l'amour du vrai qui se révélaient par ce peu de mots échappés à une si jeune enfant; c'était chose délicieuse de voir cette simplicité naïve, cette àme sincère et cet esprit sagace, conserver leur pureté au milieu des recherches du luxe et des preuves de tendresse aveugle (jue l'on prodiguait à Élisa.
L'oncle, qui vivait retiré et dont une mélancolie trèspoétique, mêléf à quelques sentiments misanthropiques, formait le caractère, voyait avec bonheur, mais avec crainte, la jeune fille grandir; et plus ces qualités rares, en se développant, augmentaient son affection pour miss Herbert, plus sa crainte de la perdre augmentait. Cette anxiété était le seul chagrin que la jeune fille donnât à sir Charles Herbert.
— Ah ! me disait-il, je ressemble à ce matelot des Mille et une Nuits qui avait placé tous ses trésors sur une petite barque fragile; cette pauvre enfant, cette «réature si faible emporte toute mon âme, absorbe toute ma pensée; si je la perdais, voyez-vous, docteur, je ferais naufrage, tout périrait pour moi. Que fais-je au monde? Je n'ai point de lien, point d'affection, point d'espérance; elle, elle seule! Et, vous le voyez, elle est trop belle, trop bonne pour ce monde; le ciel nous Ta prêtée pour quelque temps, mais ne nous l'a pas donnée; et tous les soirs, quand je vais la voir endormie, il me semble qu'au-dessus de sa jolie tête voltigent des messagers célestes qui la réclament d'avance et qui vont me l'enlever. Les sentiments que me fait éprouver cette enfant sont bizarres, mon cher docteur; il me semble que c'est une vision céleste qui va m'échapper, et qu'à peine ai-je le droit de réclamer, de demander au ciel son plus long séjour parmi nous. Je vis dans l'appréhension continuelle de ce moment fatal, que rien ne m'annonce cepen-
dant, ptqui, je le crois du moins, décidera ma mort quand il arrivera.
I^ tendresse de l'oncle pour sa nièce, jointe à la crainte de la perdre, s'accroissait de jour en jour; bientôt ce fut une idolâtrie. Après avoir passé un an à Calcutta, son inquiétude sur la santé et la vie de sa nièce devint si vive et si poignante, qu'il aima mieux renoncer à sa place et à la pension considérable qui lui était assurée, que d'ajouter une seule chance à celles qui lui semblaient menacer son bonheur et l'existence d'Élisa. En effet, pour les phthisiques, la route de l'Inde est la route du tombeau, et dans ce pays, où l'air que l'on respire dévore, les moindres germes de ce mal héréditaire éclosent et se développent avec une rapidité fatale. Malheureusement, l'état de sa fortune s'opposait à son retour en Angleterre, et quatre années s'écoulèrent encore avant que les créanciers paternels, meute affamée et persévérante, eussent levé les hypothèques dont les biens de sir Charles étaient grevés. En vain il sollicita auprès du gouvernement anglais une place moins importante (lui le ramenât dans sa patrie, il ne put l'obtenir. La contrariété qu'il éprouva altéra grièvement sa santé et le rendit incapable d'exercer les fonctions qui lui avaient été confiées; il allait retourner en Angleterre, pauvre et malade, quand la générosité bizarre d'un nabab * releva sa fortune et ses espérances.
C'était l'ami intime de sir Charles Herbert; ce dernier lui avait confié tous ses chagrins, ses craintes sur la santé de sa nièce et son vif désir de retourner en Angleterre et d'y occuper une situation honorable et rétribuée. Malgré toute son influence auprès des hommes puissants, le nabab, livré à sa vie sensuelle et voluptueuse, n'avait pas tenté une seule
1 Voyez plas tiïut.
208 SOUVENIRS D UN MEDFXIN
démarche pour son ami. Il n'avait nionfants ni femme. Son testament, ouvert après sa mort, léguait toute sa fortune, l'une des plus belles de l'Inde, à sir Charles Herbert et à sa nièce, par indivis tant qu'ds existeraient tous deux, et réversible sur l'un et l'autre des survivants. À peine celte nouvelle fut-elle connue de sir Charles, à peine se trouva-t-il en possession de la fortune du nabab, qui était nette et liquide, qu'il fit voile pour l'Angleterre.
Déjà, pendant son séjour dans l'Inde, ses alarmes avaient été éveillées par diverses circonstances. Il avait consulté l'un des praticiens les plus célèbres de Calcutta, le docteur Charuey. Il lui avait confié tous les détails relatifs à la naissance de la jeune fdle et aux craintes qu'elle lui inspirait. Il lui avait fait remarquer la teinte pourpre qui tachait ses joues blanches et l'excessive délicatesse qui la distinguait. Le docteur, par son ordre, était souvent venu dîner chez lui, et s'asseoir auprès de miss Herbert, qu'il devait observer attentivement. Soit légèreté, soit inexpérience, soit peut-être que ce mal affreux se voilât encore sous des replis que la science ne pouvait pénétrer, le docteur, pendant le cours de ses observations, ne découvrit aucun symptôme de phthisie. La joie rentrait dans l'âme de sir Charles, à qui son médecin apprenait que nulle tendance à la consomption ne se manifestait chez la jeune fille, et qu'en la ramenant en Angleterre, on pouvait lui promettre une longue vie.
Élisa se demanda quel était cet homme qui, étranger à la famille, en devenait tout à coup le commensal ; qui arrêtait sur elle un si long et si pénétrant regard ; qui suivait tous ses mouvements, écoutait toutes ses paroles, tâlaiLson pouls en riant et la questionnait avec un intérêt si étrange sur son sommeil et sa santé. Élisa était douée d'une vive finesse, et la tromper eût été difficile. La maladresse du docteur Charney acheva de l'éclairer; il interrogea la femme dé cham-
brc, qui redit à la jeune personne les questions du docteur. Dès lors elle se crut attaquée d'une nfialadie dangereuse et placée sous la surveillance secrète d'un médecin charge de compter ses pas et d'épier ses mouvements. Un sentiment de gène , de crainte et d'anxiété naquit chez elle. A l'aspect de cet espion médical dont on lui cachait la destination et le titre, elle éprouvait un efTroi involontaire, son irritabilité nerveuse s'accrut douloureusement, et le résultat de celte précaution funeste fut d'agiter et d'inquiéter .la jeune fille que l'on voulait conserver et sauver. En vain l'oncle inventa fable sur fable pour éloigner de l'esprit de sa nièce cette fatale idée. Il avait épuisé sa diplomatie pour lui faire croire que des rapports d'affaires et des spéculations mercantiles attiraient le docteur chez lui, lors(iu'un malin il vit Élisa toute pâle entrer dans son cabinet. Après avoir embrassé sir Charles, elle lui dit d'une voix émue :
— Mais, mon cher oncle, apprenez-moi, je vous prie, si j'ai quelque chose à craindre, et si je suis menacée dans ma santé ?
La soudaineté de cette question frappa sir Charles, qui balbutia longtemps sans rien pouvoir répondre; puis, après être revenu à lui-même :
— Mais non,s'écria-l-il embarrassé, cela nesignifie rien... vous êtes une enfant... mais, en vérité, c'est très-ridicule... quelle sottise... quelle folie!...
Ses protestations furent si énergiques et si véhémentes, .son étonnement si mal dissimulé, son trouble si évident, que la pauvre Élisa, en donnant à son oncle le baiser d'adieu et souriant avant de le quitter, resta persuadée qu'elle avait deviné juste, que son mal était incurable et qu'il fallait se résigner à la mort. Je n'hésite pas à penser que cette erreur influa beaucoup sur les progrès do la maladie et sur la rapidité de son développement. En général, les médecins
la.
2i0 SOUVENIRS d'un MÉDECIN
n'étudient pas assez la partie morale de leur art. Ils ne savent pas ce que l'imagination a de pouvoir sur nous ; ils ne savent pas à quel point le corps est sous la dépendance de l'esprit.
Depuis cette époque, elle changea; sa vie avait été gaie comme le rayon qui se joue dans l'espace; ce rapide éclat de sensations qui avait fait le charme de tous ceux qui la connaissaient s'évanouit. Souvent elle restait seule dans sa chambre, pleurant et préoccupée de cette pensée que les germes de la mort se trouvaient chez elle. De son coté, sir Charles, mécontent de l'effet produit par sa malencontreuse surveillance, devint inquiet et grondeur. Élisa s'arma de courage et affecta auprès de son oncle une sécurité qu'elle était loin de ressentir. La paix de cette maison, naguère calme et heureuse, était troublée ; une gêne secrète, une dissimulation de tous les moments détruisirent le repos dont elle avait joui. Rien ne put chasser de l'esprit d'Élisa l'impression qu'elle avait reçue et que les soins inquiets de son oncle venaient encore augmenter. Une quinte de toux, le refus d'un aliment, une nuance de pâleur, suffisaient pour porter au comble les craintes de sir Charles Herbert. Le propre de cette maladie est d'inquiéter les familles et de les harceler par la crainte et l'espoir; — dans la longue et cruelle attente du coup qui doit le frapper sous nos yeux, l'objet aimé semble mourir vingt fois.
Quoi de plus affreux, je vous le demande, que de surveiller le progrès de la mort chez un vivant, et de ne l'observer que pour savoir si la sentence est portée!
Telle était la situation intérieure de cette famille, lorsque miss Herbert, à dix-huit ans, revit l'Angleterre.
Le voyage long et monotone, comme il est toujours, avait cependant donné une impulsion heureuse à son existence. La nouveauté des scènes, la brise maritime, qui ne manque
jamais de communiquer une vigueur nouvelle, quelquefois momentanée, à ceux qui eu subissent l'influence, tout semblait concourir à raffermir la santé de la jeune personne; les espérances de l'oncle renaquirent plus vives que jamais à son arrivée à Plymouth. Quand il la vit s'appuyer sur le bord du navire, l'œil rayonnant, la figure calme, fraîche et riante, il crut i\\ic tout était fini, que ses craintes seraient trompées et que le salut d'Élisa était assuré. Une voiture les attendait sur le rivage; elle franchit rapidement, d'un pas bondissant et léger, l'espace qui la séparait de sa voiture. Quand ils s'y furent assis ensemble, le vieillard, dans sa joie, ne put s'empêcher de l'embrasser et de lui dire :
— Mon enfant, te voilà en Angleterre, que Dieu te fasse vivre heureuse! Longtemps, je l'avoue, tu m'as inspiré des craintes ; maintenant que tu respires l'air de la patrie, je ne sais pouniuoi j'ai la conscience et la certitude de ton bonheur et de la vie.
Sir Charles pleurait en parlant ainsi. Le célèbre docteur Baillie, qui vivait encore et (ju'il se hâta de consulter, ne découvrit dans la situation de miss Herbert aucun sujet de crainte. « C'était, disait-il, une jeune fille délicate, dont sans doute l'excès des travaux et des plaisirs pourrait, si elle s'y livrait jamais, altérer la constitution, mais à laquelle on pouvait promettre une longue existence, si elle était bien dirigée , si elle habitait la campagne, et pourvu qu'elle se mariât de bonne heure. »
Sir Charles Herbert, complètement rassuré, suivit h la lettre les instructions du docteur. Il acheta à peu de distance de Londres un château de style semi-gothique, et dont les tourelles élégantes s'élançaient d'une mer de vcr- •lure. Ce fut le sanctuaire où le vieillard, idolûtre de sa nièce, prépara pour elle une existence à la fois simple et charmante. H ne vivait que pour miss Herbert, c'était une de
ces passions intenses, uniques, dont la force a quelque chose de merveilleux et donirisolemcnl augmente la force. Souvent il s'asseyait près de la fenêtre de la bibliothèque, les yeux fixés sur la vaste pelouse de verdure qui s'étendait en face du péristyle gothique. Cette scène sans drame était touchante par le sentiment intime qui s'y cachait. La jeune fille, chaque jour plus belle, et qui, tout en se rapprochant de l'adolescence, gardait sa délicatesse enfantine, jouait dans les fleurs ; le chien delà famille, l'ami intime de la maison, était près d'elle, se couchant à ses pieds, s'élanrant ou s'arrêlant à sa voix ; et l'oncle, qui n'avait plus au monde de lien, qui avait livré à sa nièce tout ce qui lui restait de sensibilité et d'espérance, passait des jours entiers à suivTe de l'œil les mouvements de la jeune fille.
Elle avait dix-huit ans. Sa beauté, son intelligence se développaient à la fois. Chercherai-je à communiquer à mes lecteurs les idées et les sentiments que cette jeune fille fit alors naître chez moi ? La plupart des hommes, observateurs inatlentifs, ajouteront peu de foi à mes paroles, et croiront que je revêts de couleurs idéales un être créé par ma seule imagination. Aux yeux de ceux qui examinent plus curieusement les détails et les variétés de la vie, mon récit restera encore au-dessous de la vraisemblance ; ils savent avec quelle précocité ardente les facultés de l'esprit se déploient chez les êtres que la phthisie prédestine à une mort prématurée.
Oui, j'ai entendu Élisa Herbert jeter dans une conversation rapide plus d'idées élevées, plus de pensées saisissantes et neuves qu'on n'en trouve dans les œuvres de beaucoup d'auteurs à la mode : et si je reproduisais ici les observations naïves de la jeune fille sur le Tasse et sur Mozart, sur les émotions que donnent la peinture et la musique, on ne manquerait pas d'attribuer à je ne sais quel charlatanisme
d'écrivain et do conteur la beauté, l'énergie et la justesse de ces remarques. Par un phénomène (]ue les philosophes oxpli(]ueront s'ils le peuvent, il semble que cette maladie, détachant d'avance ses victimes de toutes les pensées terrestres, éteignant dans leur sein la flamme de la vie, attise celle de l'intelligence et de l'àme.
Bientôt un sentiment plus vif que tous ceux qui avaient jusque-là occupé miss Herbert s'empara de son cœur. Le jeune capitaine Fitz Williams lui offrit ses hommages, et, encouragé par sir Charles, digne d'ailleurs d'apprécier le mérite de la jeune fille, il reçut l'aveu de l'amour qu'il avait inspiré, amour qu'il partageait. Le sentiment du bonheur parut augmenter la force physique d'Élisa : on voyait chaque jour les deux fiancés parcourir à cheval les belles campagnes du comté de Kent; la mort avait oublié sa proie. Rassuré sur l'état de sa nièce, l'oncle partit pour l'Irlande où <]uelques affaires d'intérêt l'appelaient. A son retour, il ne s'aperçut d'aucun changement chez la jeune fille ; mais trois jours après, comme il était assis dans son cabinet et occupé à répondre à <pielques lettres, il vit entrer la femme de confiance qu'il avait laissée auprès d'Élisa; sa démarche et ses manières embarrassées l'élonnèrent.
— Élisa serait-elle malade? s'écria-t-il en déposant ses unettes sur le bureau.
— Non, monsieur, non certes, répondit la femme de confiance, tout alarmée de l'agitation du vieillard.
Puis, avec mille détours et au milieu des précautions oratoires les plus multipliées, elle détailla les symptômes alarmants qui s'étaient déclarés pendant l'absence de l'oncle : une toux légère, des insomnies fré(iuentes, une transpiration froide, des accès de fièvre tous les soirs, enfin, « urie rougeur pourprée sur la pommette des joues. »
L'oncle avait écouté le discours amphibologique de la
femme de conliance avec assez de patience et d'attention, mais à ces derniers mots, frappant le bureau de ses lunettes qu'il brisa et se levant tout à coup :
— La phlhisie! c'est la phthisie! cette tache rouge, c'est la mort! Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? pourquoi ne m'avoir pas écrit en Irlande? Je ne vous le pardonnerai jamais, madame.
Il sonna son domestique et l'envoya aussitôt à la recherche du docteur Baillio ; ce dernier était malade, et sir Charles Herbert, fort mécontent d'ailleurs, eut recours à mes services, faute de trouver mieux.
C'est alors que je fus introduit dans celte famille , et que j'admirai la capricieuse et insolite énergie des affections de choix, de celles qui n'ont pour règle que leur propre fantaisie, et non un devoir imposé. Jamais père ne témoigna une inquiétude plus tondre pour sa fille, jamais mari ne sembla vivre plus entièrement de la vie unique d'une jeune et belle épouse. A ce seul mot de consomption, le pauvre oncle frissonnait de terreur. Dieu sait quelles précautions il m'ordonna de prendre I avec quel zèle il me recommanda de ne pas laisser miss Herbert soupçonner le danger qu'elle courait I Dieu sait avec quel tremblement, quelle anxiété, quelle agitation il m'introduisit auprès d'elle! C'était un soir du mois de septembre; on prenait le thé dans un petit salon; les rayons mélancoliques d'une soirée d'automne traversaient le feuillage sculpté de la croisée gothique et tombaient sur une jeune fille délicate, vêtue de mousseline blanche, extrêmement belle, — miss Herbert.
A peine mes yeux l'eurent-ils aperçue, je pressentis ce qu'elle avait à craindre. Rien de plus alarmant pour un médecin que la blancheur de ce teint contrastant avec le carmin vif qui colorait la pommette des deux joues et le lustre singulier de deux yeux noirs qui étincelaient sous un front
pâle. On ne pouvait s'y méprendre; le malin même, j'avais fermé les yeux d'une jeune fille que cette cruelle maladie avait enlevée à sa famille désolée. Je reconnaissais trop bien cette tache sanglante dont elle marque ses victimes. Elle me salua en silence et se rassit ; puis ses yeux se reportèrent sur son oncle.
Cette visite nous fut pénible à tous : à la jeune fille, qui savait que sa vie était en danger; à sir Charles, qui essayait en vain de dissimuler son trouble ; et à la femme de confiance qui depuis longtemps vivait dans l'intimité de la famille et qui aimait beaucoup Élisa. Pendant plus d'un quart d'heure nous fûmes embarrassés de notre contenance. Enfin, apercevant un piano , j'adressai à la jeune fille (]uelques compliments sur son talent pour la musique; elle sourit en m'entendant parler ainsi , son sourire était mêlé de dédain ; elle avait l'air de dire : Vous jouez un rôle, et je m'en aperçois. J'osai continuer à parler du même sujet, et je la priai d'exécuter une sonate de Beethoven; ce qu'elle fit avec beaucoup de goût et de talent. L'oncle se retira et me laissa scnl avec Élisa et la femme de confiance. Mon examen et mes observations ne firent que me confirmer dans l'opinion que j'avais déjà formée : ce pouls rapide et irrégulier, celle respiration embarrassée et ardente, trahissaient déjà les progrès de l'ange funèbre qui frappait de ses ailes de mort le front pâle de la victime. Elle ne savait pas que toutes les réponses qu'elle me donnait signaient la sentence fatale. Pendant que d'un air d'indifférence et de nonchalance je m'efforçais de la rassurer, la conviction de sa perte infaillible s'affermissait dans mon esprit. Elle m'écoutait avec une crédulité apparente qui me faisait mal.
— Adieu, lui dis-je en la quittant; avec cette figure-là, on a rarement besoin de médecin.
— Merci, merci, me dit-elle en plaçant sa main dans la
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m ion ne. Vous êtes bien bon de dissiper mes craintes; je vous en prie, allez chez mon oncle, et calmez-le, car il est trèsinquiet.
J'avais pensé que miss Herbert s'était laissé décevoir par mes paroles; il n'en était rien. A peine eus-je quitté la chambre , elle se retira , comme je l'ai appris depuis, dans un petit oratoire écarté, où elle pleura longtemps. Elle m'avait deviné.
Jlon devoir envers sir Charles Herbert était de lui dire la vérité, la cruelle vérité tout entière. Je le trouvai debout dans son cabinet, tenant à la main son chapeau et ses gants, et prêt à me suivre jusqu'à la porte du parc.
— D'après touf ce que je viens de voir et d'entendre, lui dis-je, le devoir pénible de ma profession me force de vous dire que les premiers symptômes de la consomption pulmonaire se sont déclarés chez votre nièce. Sans doute des soins médicaux, le changement de climat, peuvent éloigner le danger et retarder le jour funeste ; mais, je le dis avec douleur, la main de Dieu seule peut la sauver.
— Dieu miséricordieux ! s'écria sir Charles, qui s'appuya pendant quelques minutes, sans parler, sans remuer, sur la grille du parc. ^
— Mais j'ai oublié de vous dire, s'écria-t-il tout à coup et comme par un souvenir subit , j'ai oublié de vous dire qu'Élisa a retrouvé son appétit. N'est-ce pas un symptôme heureux? dites, docteur, répondez! répondez-moi !
Ma réponse fut cruelle et produisit sur lui l'impression la plus profonde. Je lui dis que tous les poitrinaires attaqués mortellement retrouvaient leur appétit peu de temps avant la mort.
Alors ce malheureux homme, dont toute l'existence s'était comme assimilée à celle de sa nièce, se livra sans réserve à un désespoir affreux.
— Il faut doncquo cet angemoure ! s'écria-t-i!, il le faut! Quoi! docteur, ma fortuue entière ne la rachèterait pas? Venez chez moi, logez-y, disposez de tout, mais sauvez-la, rendez-la-moi ! Si c'est en Italie, si c'est en France qu'il faut la conduire, je suis prêt ; car, voyez-vous, c'est ma vie que sa vie, et quand elle ne sera plus, que ferai-je au monde?...
— Calmez-vous, repris-je, surtout en sa présence ; vous bâteriez sa mort.
— Ah ! docteur, c'est une ironie, une ironie bien amère! Comment voulez-vous que je la regarde? Elle ne vit plu?, elle est déjà sous le linceul I
Le lendemain, j'eus une nouvelle entrevue avec miss Herbert, entrevue à la fois plus intéressante et plus pénible que la première. La pauvre enfant analysa ce qu'elle ressentait avec une sagacité remarquable. C'était, disait-elle, un vide intérieur, la vie qui semblait lui manquer et la fuir, un malaise sourd et secret, un besoin continuel de se soulager par une expectoration fréquente, à laquelle, hélas ! le sang venait se mêler. Enfin, c'était la phthisie tout entière.
— Combien de temps croyez-vous que j'aie à vivre encore? me demanda-t-clle d'une voix très-faible.
— Au nom du ciel , lui dis-je, jamais de pareilles questions; elles sont insensées, elles sont inutiles!
— Souffrirai-jc beaucoup?
— Non, je ne le pense pas, quanta présent, ajoutai-je en appuyant sur ces derniers mots, et un climat plus doux peut encore vous être très-utile.
La frt-le jeune fille tremblait à ces paroles, et sa léte qui s'agitait semblait me dire qu'elle ne croyait plus à n;es promesses.
— Pauvre oncle! s'écriait-elle; pauvre Williams!
Elle tomba entre les bras des domestiques ; sir Charles,
doué d'un tempérament irritable, et auquel les contrariétés de la vie n'avaient jamais appris la patience, entra, et sa douleur se manifesta par des accès de colère. Homme bien élevé, aimable, sensé et de manières élégantes, on l'entendit proférer les malédictions les plus horribles. On le vit charger de coups ses laquais, et sacrifier tout ce qui l'entourait à cette fureur. Quand je lui représentais l'inutilité et la folie de sa conduite, c'était sur moi que tombaient ses injures, sur la médecine et les médecins qu'il déversait ses anathèmes.
— Est-ce que vous croyez que je plaisante, docteur? Et vous-même, riez-vous, ou pré tendez- vous m'insulter? Quoi ! elle meurt pied à pied, par lambeau, sous mes yeux, et vous voulez que je sois tranquille? Non, je suis fou! je suis fou de douleur ! Damnation sur les âmes froides et sur les hommes sans cœur!
Bientôt j'eus deux malades à soigner au lieu d'un, et je craignis que la folie ne s'emparât du vieillard. C'était un de ces esprits ardents et mélancoliques qui ne reçoivent qu'une idée à la fois, et qui s'y livrent sans réserve. Les efforts qu'il fit pour concentrer et dissimuler les émotions violentes auxquelles il était en proie le livrèrent à une fièvre interne qui le retint au lit pendant longtemps.
Lorsque le docteur Baillie, qui a fait des affections phthisiques une élude particulière, eut échappé à la maladie dangereuse qui avait menacé sa vie, j'allai le consulter, et je le conduisis près de miss Herbert. Nous la trouvâmes sur son lit à demi déshabillée, la main droite étendue sur ses yeux fermés et tenant de la main gauche un petit ruban noir auquel était suspendu un médaillon qui renfermait quelques cheveux. Elle se souleva lentement à notre arrivée et donna son bras au docteur Baillie. Ce dernier garda un moment le silence et sortit de la chambre après avoir adressé à la jeune fille quelques mots de consolation dont le sens ne
m'était que trop bien comui. L'oncle fit un gosto véhément quand il nous aperçut, et se levant de la chaise longue sur laquelle il était couché, il se tint debout devant la cheminée sans nous adresser un mot. L'expression de ses yeux était effrayante.
— Sir Charles, lui dit mon confrère, les prédictions du docteur *** se réaliseront , je crois ; l'insalubrité du climat anglais pendant celte saison menace les jours de la malade. De toutes les variétés de la phthisie, la plus redoutable pourrait l'atteindre et l'enlever si elle ne changeait de température. Allez en Italie avec elle, c'est le seul moyen de détourner le coup qui la menace.
En effet, trois semaines après, toute la famille était à Naples
Peu de jours avant ce départ, je venais de rentrer chez moi très-fatigué et j'allais me coucher, quand le tintement prolongé de la sonnette de nuit se fit entendre, et un domestique en livrée, conduit par mon valet de chambre, précéda d'une ou deux secondes à peine l'entrée d'un jeune homme qui se précipita dans ma chambre à coucher. Il était en habit de voyage; sa figure était pâle, son o-ii terne et cave, sa voix émue et sombre. C'était le capitaine Fitz- VVilliams, qui avait passé quelques semaines en Ecosse, chez un de ses parents, et qui avait appris tout à coup la situation de miss Herbert. Je ne négligeai aucune des ressources auxquelles les médecins ont recours pour le calmer et lui rendre l'espoir.
Je ne puis dire combien j'avais l'Ame touchée.
— Allons, dit-il, je vois ce qu'il en est : elle et moi nous sommes condamnés. Pourquoi ai-jevu miss Herbert? pourquoi l'ai-je connue?
Ces gens qui se disent philosophes et qui couvrent ainsi
220 SOUVENIRS D UN MÉDFXIN
d'un beau litre leur existence imparfaite; les hommes blasés dont le monde regorge, et qui ne conçoivent de peines ou de jouissances que la privation ou la liberté illimitée de leurs plaisirs sensuels; ceux-là même n'eussent pas osé prêcher au pauvre capitaine leur théorie d'égoïsme, ils eussent été saisis d'angoisses en se tenant près du lit douloureux qui la renfermait. Ce n'est pas une maladie comme une autre , c'est la mort debout auprès do la victime, et comme ce personnage du Dante , envahissant sa proie par degrés; — c'est surtout la certitude et le progrès lent du fléau qui rendent sa présence plus hideuse que celle de toutes les maladies auxquelles on a, si ce n'est Kespoir, du moins l'espérance vague d'arracher la victime qu'elles menacent.
Le capitaine quitta le service, suivit en Italie sa fiancée et y resta avec elle jusqu'au mois de juillet. Le délicieux climat de Naples sembla ranimer quelque temps dans le sein de la jeune fille le feu de la vie, et trompés par cet espoir fugitif que la phthisie fait toujours briller à un horizon lointain , l'oncle et Fitz-Williams crurent pendant quelque temps qu'ils pourraient la conserver. Ainsi (]u'il arrive toujours, leur affection devenait plus vive à mesure que l'objet de cette affection approchait du terme fatal. Enfin Élisa manifesta le désir de retourner en Angleterre; elle ne voulait pas, disait-elle, mourir ailleurs que dans son pays, être ensevelie ailleurs que près de sa mère.
Je la revis alors, ce n'était plus la même personne; cette fleur délicate que j'avais vue s'épanouir était là, «levant moi, brisée, froissée, abattue ; vous eussiez dil un de ces beaux lis qui le soir se balancent sur leur tige fli-xible, et qui le matin, «luand l'orage a secoué leurs corolles et déchiré leurs feuilles, gisent tristement sur la terre. Dans le même salon où je l'avais aperçue pour la première fois, elle était assise
OU plutôt couchée sur une ottomane en face de la grande fenêtre dont j'ai déjà parlé. Lorsque j'entrai, les personnes qui étaient présentes m'avertirent par un geste significatif que miss Herbert était endormie ; j'effleurai à peine le parquet, de peur de troubler son repos, et je m'arrêtai enfin devant la jeune fille.
C'était une ombre. On l'avait enveloppée d'un châle des Indes pour la descendre plus facilement de sa chambre à coucher; sa robe de mousseline blanche brillait sous le fond noir et les palmes rouges du cachemire. Ses pieds amaigris et ses petites jambes déliées disparaissaient sous le satin et la soie qui n'en dessinaient plus les formes; chaque jour lui avait enlevé quelques débris de santé. Il était difficile de croire que cetto jeune fille vécût, qu'il restât du sang et des muscles sous cette peau transparente ; vous l'eussiez prise pour le symbole d'un ange, pour une sculpture fine du ciseau de Canova. De longues manchettes noires dans lesquelles ses petits bras flottaient rendaient plus brillante encore la blanchour de sa peau. Sa taille, serrée par un ruban bleu de ciel, semblait appartenir à une jeune fille de dix ans plutôt qu'à une personne de l'âge d'Élisa. Aucun mouvement : on eût placé une feuille de rose sur les lèvres de la malade que cette feuille n'aurait pas frémi. Les chairs en se retirant avaient laissé à découvert la symétrie et la régularité naturelle de ses traits délicats ; c'était presque un squelette, et un reste de beauté exquise rayonnait encore sur ce demi-cadavre. Oh I c'était une chose affreuse à voir I Et le vieil oncle, dont la tête était nue, dont le front déjà blanchi avait perdu tous ses cheveux depuis répo(jue où sa nièce avait été condamnée, essuyait avec un mouchoir de batiste, qu'il promenait sur la figure d'Élisa, les gouttes de sueur froide qui coulaient de ses tempes creusées et de son front jauni.
Cependant elle leva les yeux, tourna la tête, et rae voyant assis auprès d'elle, me tendit sa main en souriant tristement :
— Suis-je bien changée, docteur? me dit-elle d'une voix si faible que je saisissais à peine les paroles qu'elle prononçait.
— Je vois avec chagrin, lui répondis-je, que vous êtes faible et amaigrie.
— El mon pauvre oncle, s'écria-t-elle, n'est-il pas bien changé aussi ?
Puis elle étendit de son côté son petit bras blanc qu'elle semblait avoir peine à supporter ; elle ne put l'atteindre : le vieillard se leva et couvrit de baisers le front de sa nièce.
— Oh! ménagez-moi, ménagez-moi, dit-elle, votre tendresse me tue.
Alors elle se leva, retrouvant toute sa force dans une émotion subite, et quitta la chambre en fondant en larmes.
Ces détails dont la monotonie, je le crains du moins, fatiguera le lecteur, composent le fond de cette tragédie domestique, sujet banal de conversations indifférentes, et qui se nomme « une maladie. » Déjà le pouls ne battait plus; les artères semblaient paralysées ; déjà le froid de la mort était entré dans ses jeunes veines. Eh bien , le vieillard espérait encore. Un peu d'éclat dans le regard, un peu de, fraîcheur dans le teint, suffisaient pour ranimer cette foi aveugle dans l'avenir que l'amour ne veut jamais perdre.
Je me rappelle surtout une soirée qui m'intéressa si vivement et si tristement, que je ne peux résister au désir d'en retracer le souvenir dans ces pages.
On sait quel est le caractère spécial de la musique de Mozart, et surtout de sa musique sacrée. C'est quelque chose d'intellectuel qui ne s'adresse point aux sens, mais à l'âme, et qui fait vibrer les cordes les plus intimes et les plus délica-
tes de nos sentiments religieux ; quelque chose de solennel, de tendre, de profond, de sublime. Personne n'exécutait cette musique avec un sentiment plus juste et plusex(]uis qu'Élisa ; ces accords suaves, non voluptueux, semblaient en harmonie avec l'âme de la jeune fille et correspondre avec ses penchants.
— Allons, Élisa, mon enfant, lui dit son oncle, joue-nous cette belle messe de Mozart que tu répétais hier au soir. Docteur, vous le voulez bien, n'est-ce pas ? C'est le seul plaisir qui me soit resté.
En effet, Élisa se mit au piano. Jamais je n'ai apprécié le génie de Mozart plus complètement que ce soir-là. Comme ses douces et solennelles mélodies caressaient mon oreille, tombaient sur mon cœur et faisaient jaillir les larmes de mes yeux ! Comme ce sentiment douloureux et céleste que Mozart a imprimé à toutes ses œuvres religieuses se faisait profondément et vivement sentir I Cette belle et grandiose harmonie devenait sublime sous les doigts de l'ange niourant que je contemplais avec douleur ! Je pleurai, je l'avoue, et miss Herbert s'en aperçut.
— C'est une musique triste, n'est-ce pas, docteur? me dit-elle.
L'oncle, dominé par l'émotion, fut obligé de se retirer.
— Quand on me déposera dans le tombeau , dit Élisa, je voudrais (]ue cette musique fût exécutée sur l'orgue... Il l'aimait aussi... lui!
Elle soupira, et, de l'extrémité opposée de la chambre, un autre soupir profond s'éleva comme un écho : c'était sir Charles qui venait de rentrer, et qui , la figure couverte de son mouchoir, essayait en vain de comprimer son émotion.
A quoi bon prolonger le récit de cette agonie? Chaque jour la maigreur d'Élisa et sa pûleur révélèrent un nouveau
progrès du mal qui la dévorait. Le capitaine Fitz-Williams, qu'une fièvre cérébrale avait retenu à Milan, revint trop tard, hélas! et ne retrouva plus que le débris inanimé de celle qu'il aimait. J'avais assisté aux derniers moments de la jeune fille, dont l'imagination s'était exaltée, dont l'esprit s'était animé d'une flamme poétique pendant le délire de la fièvre qui s'empara d'elle. Morte, elle entraîna dans la tombe et le vieillard et le jeune homme. Puisse le souvenir que je lui consacre ici exciter quelque sympathie ! Puisse ce triste drame sans situations et sans mouvements, cette peinture fidèle de scènes, qui, dans la vie réelle se sont reproduites souvent et ont brisé tant de cœurs aimés, ne pas rebuter le lecteur !
Sir Eugène Roiwardt , héritier d'une des plus riches familles du comté de Bork, au retour d'un voyage sur le continent, complément exigé de l'éducation des jeunes gens de bon Ion , s'était trouvé possesseur d'un revenu d'environ trois mille livres sterling^, sa mère vivait encore, mais les arrangements particuliers de sa famille lui permettaient de disposera son gré de tout ce qu'il possédait.
Celait un des heureux de la terre, un de ces hommes qui n'ont (ju'à se laisser vivre, qui, à très-peu de frais, avec peu de soins, en déployant une énergie ordinaire, peuvent braver les événements et mener une vie honorable. La position la plus belle qu'un homme puisse occuper appartenait à Reiwardt; indépendance, nom illustre, amis nombreux, figure agréable, une mère d'un caractère admirable. Pendant sa minorité, il avait été traité assez sévèrement; sa mère l'avait forcé à l'économie; ce joug une fois brisé, Reiwardt ne pensa plus qu'au plaisir et à la vie fasliionabie. Leséducalions trop sévères données aux héritiers des grandes familles leur font désirer ce paradis dont on les éloigne, qu'ils aperçoivent dans une perspective enivrante, et vers lequel ils se précipitent.
1 75,000 francs.
226 SOUVENIRS D Ui\ MÉDECIN
Au moment où Reiwardt fit son entrée Oxford, l'université était remplie de jeunes gens riches comme lui, fougueux et impatients de jouir. Ceux qui ne connaissent que les écoles du continent ne se font aucune idée d'Oxford, lieu de plaisir et d'étude, où, de dix-huit à vingt-deux ans, la noblesse d'Angleterre reste comme suspendue entre la plus extravagante liberté , le jeu le plus effréné , et des études souvent profondes. P'iexible et crédule, se fiant aux chances du sort, aimant les émotions vives et hasardeuses, les alternatives de crainte et d'espoir que le jeu procure , Reiwardt fut bientôt un des plus grands adeptes de l'écarté, du whisl et du boslon. Cependant d'autres goûts vinrent le distraire; la table, le vin, les femmes, balancèrent l'influence plus violente de la passion du jeu. Il faut le dire aussi , le gouverneur qu'on lui avait choisi exerça sur sa vie une action profondément funeste.
Eccles (tel est le nom légèrement travesti que je donnerai à cet homme) appartenait à une famille honorable. Trèsjeune encore, il s'était ruiné au jeu ; il s'était corrigé à ce qu'il prétendait; c'est-à-dire que de dupe il était devenu fripon. Mathématicien habile, homme de mœurs élégantes et de manières distinguées, il savait plaire et ne manquait ni d'adresse, ni d'esprit, ni même de grâce. En somme, c'était l'un des plus détestables caractères que les vices du collège et ceux du monde eussent jamais concouru à former. Il appartenait à une association de jeunes viveurs sans forlune, élèves hardis des anciens chevaliers d'industrie, dont le siège principal se trouvait à Oxford. Il est triste de le dire, parmi ces grecs déhontés se Irouvaienl des noms que l'Angleterre est habituée d'honorer. Filer les caries, piper les dés, faire des dupes, était leur seule occupation. Ces mœurs s'étaient répandues dans la liante société de Londres, où ellesdéshonorent aujourd'hui quelques hommes appartenant
à l'aristocratio. Lorsque la mère de Reiwardt questionnait monsieur Eccles sur la conduite du jeune homme confié à ses soins, elle recevait de lui les renseignements les plus favorables. « Reiwardt n'avait aucun des penchants qui perdent la jeunesse ; on pouvait répondre de son bonheur et de son avenir. » Cependant, il n'ignorait pas que le jeune homme avait souscrit pour quinze mille livres sterling ' de lettres de change, payables à sa majorité; il savait que Reiwardt avait signé en sa faveur une acceptation de cinq cents livres sterling qu'il lui avait avancées. Tous les éléments de ruine se pressaient et se grossissaient autour du jeune homme auquel la société et Dieu avaient donné tous les éléments de bonheur et de fortune.
Personne d'ailleurs n'avait l'air plus grave, plus honnête et plus consciencieux que l'Iionorable gouverneur. Tout en favorisant les vices du fils, en les exploitant à son profit, il conservait son influence sur l'esprit de la mère ; par ses lettres et ses conversations pleines d'une moralité sévère, ' il captivait sa confiance. Il était à la fois l'idole du jeune Reiwardt , qui trouvait en lui un complaisant facile, et de mistrcss Reiwardt, qui le regardait comme le mentor le plus habile et le plus sage. Durant .son voyage en Europe, le jeune homme eut Eccles pour compagnon. Les lettres du gouverneur ne parlaient que des bonnes qualités de l'élève, de son développement moral, de sa conduite parfaite, et du peu de gortt qu'il montrait pour les séductions et les voluptés du continent. Des narrations habiles et parées de toute la vraisemblance qu'un romancier 0(Jroit prête à son a*uvre, présentaient l'héritier des Reiwardt sous les couleurs les plus dignes d'ailmiration. Grande joie pour la mère! Chacune de ces dépêches menteuses, fut lue avec avidité, et la
i 375,000 francs.
âi8 SOUVENIRS d'un MÉDECIN
promesse d'un bénéfice ecclésiastique, dont le patronage de mistress Reiwardt pouvait disposer, couronna les travaux de ce diplomate remarquable:» Elle regrettait, disait-elle, d'offrir une si faible marque de gratitude à l'homme qui avait rendu à son fils de si éminents services. »
Quatre mois après le départ du jeune homme et de son gouverneur pour le continent , le château de Pelham, dans le Berkshire, offrait le spectacle d'une joie bruyante autant que vive. Une chaise de poste s'était arrêtée devant la grande grille du parc ; le jeune homme de retour de son voyage, tombait dans les bras de sa mère , qui le baignait de ses larmes. Elle était heureuse de sa beauté, de sa grâce, de la noblesse de ses manières!
La physionomie ouverte et franche de Reiwardt, quelque chose d'aisé et de gracieux dans tous ses mouvements, une politesse naturelle et mêlée de cordialité, auraient rendu fière la sœur ou la femme du jeune Reiwardt. Ily avait chez lui une sensibilité vraie et prompte ; son cœur fut ému, et, par une révolution soudaine familière à la jeunesse, il prit la résolution intérieure de prolonger et de fixer cette joie domestique qui le pénétrait d'attendrissement. « Décidément (se disait-il, en comparant les plaisirs bruyants des capitales avec le bonheur profond qu'il goûtait), la vie du gentilhomme de campagne est la seule digne d'estime. »
Près de sa mère il avait vu une jeune fille ingénue et gracieuse, aux joues fraîches et colorées de l'incarnat de la pêche; un jeune ange aux yeux bleus, qui rougissait et pâlissait à sa vue; dont le regard furtif et prolongé interrogeait toutes ses démarches, et suivait tous ses pas. C'était la jeune Adeline Reiwardt, sa cousine, cette petite fille avec laquelle il avait couru et joué si souvent dans le parc. Pour les hommes habitués aux grandes villes et qui savent ce qu'il y a de vide et de faux dans l'existence des salons,
c'est quelque chose de ravissant qu'une jeune Anglaise élevée à la campagne, dans le château paternel. Reiwardt n'essaya point de résister à cet attrait. Sous les yeux de sa mère, la plus douce intimité s'établit entre lui et sa cousine; et deux mois après son arrivée au château, leur mariage était arrêté.
L'aristocratie, contre laquelle lutte aujourd'hui le torrent des pensées modernes et des passions populaires, trop justifiées par les excès du passé, avait (il faut en convenir) son côté favorable à la moralité publique et à la vertu. Celte influence prouvée par les faits , et que tous les raisonnements de la philosophie ne démentiront pas, s'exerça d'une manière heureuse pour Eugène Reiwardt. Jusqu'à ce jour, il n'avait vu dans le monde qu'une carrière de plaisirs vifs, éclatants et dispendieux; ses idées changèrent, il sentit son imprudence; à trois milles à la ronde, la population des fermiers et des agriculteurs commençait à dépendre de lui. Pouvoir faire beaucoup de bien et devoir sa prépondérance réelle à de bonnes actions, soutenir l'éclat héréditaire d'un vieux nom, entrer au Parlement, y défendre les intérêts de ses concitoyens, être le roi moral de tout un pays, c'est une situation admirable où l'orgueil prête son appui aux services rendus, où il est difficile de se livTer à de mauvais penchants et facile d'être honoré à peu de frais. L'Ame du jeune homme, étourdie quelque temps, mais non complètement dépravée par une dissipation enivrante, trouva dans ce renouvellement une vigueur, une énergie, une fraîcheur de sentiments, un but pour l'avenir, un mobile de conduite, une impulsion noble et inattendue. Sans doute il y a de la grand"ur dans l'indépendance tolale et individuelle quo la démocratie assigne à chaque membre de la société ; dans le système opposé dont nous parlons, d'immenses avantages découlent de sources contraires. Le problème politique con-
sisto à môlor ol à confondre les doux sources dans un même lit. L'Angleterre l'a merveilleusement résolu.
Ecoles avait accompagné le jeune homme et habitait le château. A mesure que les idées de Reiwardt avaient changé, il avait observé plus attentivement la conduite présente et passée de son gouverneur. Par degrés, il était devenu réservé, plus froidement poli, et enfin presque désobligeant pour l'ancien protecteur de ses travers; cette progression de l'indifférence à la froideur et de la froideur à l'éloignement frappa Eccles et l'effraya; il comptait beaucoup sur la dupe (!ju'il s'était réservée, sur la victime qu'il avait préparée avec tant d'obstination et de soin.
Un matin, le jeune homme était dans sa bibliothèque lorsque son ancien gouverneur entra.
— Eh bien, mon cher Eugène, lui dit Eccles, vous voilà bien casanier. Je vous en félicite. Et quoique l'on puisse voir avec peine le sacrifice complet de toutes les qualités brillantes que vous ensevelissez ici, c'est une existence assez douce dans sa monotonie.
— Monsieur Eccles, interrompit Reiwardt sans répondre aux paroles de celui (|ui rinterpollait, je vous remercie des services que vous m'avez rendus autrefois; vous êtes porteur d'une lettre de change acceptée par moi, et dont le montant est de cinq cents livres sterling; je désire que vous me la présentiez; cette somme vous sera remise. Quant au bénéfice que vous pouviez espérer, je regrette qu'il ne soit plus en mon pouvoir de vous l'oflrir; si jamais une occasion favorable se présente, croyez que je serai heureux de vous être agréable.
C'était évidemment la déclaration d'une rupture complète, mais voilée par les formes d'une apparente urbanité. Eccles était humilié et mortifié; il n'interrompit point Reiwardt, et se contenta de lui répondre :
— Mais le bénéfice que madame votre mère m'avait promis?
— Permottoz-moi de vous dire que c'est de moi et non pas d'elle que ce bénéfice dépend; j'ajouterai que si ma mère avait su toute votre habileté, si elle avait connu comme moi vos exploits et votre adresse à la bouillotte, à l'écarté, au boslon, elle n'aurait pas lait à un homnu' dont tous les goûts sont contraires aux devoirs ecclésiastiques l'injure de lui ofi'rir une carrière trop pénible pour lui.
— Vous avez beau dire, re[»rit Eccles irrité, toute promesse oblige, et je tiens pour malhonnête homme quiconque manque à la sienne.
— Taisez-vous ; je ne vous dois rien pour les mauvais conseils et les exemples détestables que vous m'avez donnés. Si vous étiez payé selon vos mérites, monsieur. Dieu sait comment vous seriez traité.
— Ainsi, vous ne vous contentez pas d'être ingrat, mais vous m'insultez. Quels stupides reproches sont les vôtres! Ce que tous les jeunes gens de votre âge se permettent, nous l'avons fait. Votre goût pour le jeu et votre facilité d'entraînement, est-ce moi qui vous lésai donnés? Ne vous ai-je pas empêché d'être dupe mille fois?
— Oui, pour me faire votre dupe plus commodément et sans rivaux. Tenez, monsieur Eccles, je vous connais, tout est dit entre nous. Séparons-nous sans bruit; trouvez d'autres victimes, et oubliez -moi.
— Vous êtes un ingrat ! L'avenir vous apprendra, monsieur, si l'on se joue impunément de moi.
Il sortit la rage dans le cœur, et le lendemain il avait quitté le château. Un projet vague de vengeance s'était formé chez Eccles, dont les espérances nourries depuis longtemps étaient ainsi dérues tout à coup. Pendant (ju'il allait à Oxford couver son mécontentement, les habitants du clia-
leau vivaient houroux. L'esprit passionné et le caractère facile de Reiwardt trouvaient mille charmes dans cette situation nouvelle. Il aimait à parcourir avec sa jeune cousine tout le pays qui environnait le château. Les parties de chasse et de pêche se succédaient rapidement; le plaisir de cette vie demi-rustique et demi-suzeraine semblait au jeune homme la plus aimable jouissance que l'on pût goûter au monde; débarrassé de la présence d'Eccles, libre de son influence pernicieuse, sa vie devenait chaque jour plus légère, plus agréable, plus féconde^en amusements qui ne laissent, pas de regrets, en devoirs qui flattaient son orgueil. Il possédait dans le comté de Lincoln quelques domaines qu'il résolut de vendre pour se fixer définitivement dans le Berkshire; cette transaction, confiée aux soins d'un avoué de Londres, rendait sa présence nécessaire dans la capitale. Il partit, promettant à sa mère et à sa cousine que sous peu de jours elles le reverraient. Ce ne fut pas sans regret qu'il vit atteler la chaise de poste qui devait le conduire à Londres. Il avait goûté tant de plaisir, et un plaisir si pur dans ce manoir seigneurial ! Toute sa pensée, tous ses désirs, toutes ses émotions s'y concentraient; il regardait son absence comme un exil.
Eccles, retiré à Oxford, avait conservé, dans une intention que je ne tarderai pas à indiquer, des relations avec le valet de chambre de Reiwardt, et ce dernier lui avait promis de l'instruire des démarches de son maître ; espionnage infâme que monsieur Eccles récompensait généreusement. Grâce au concours de ce misérable, Eccles fut instruit immédiatement du départ de Reiwardt pour Londres. Cette nouvelle le mit au comble de la joie; il comptait tirer bon parti du séjour du jeune homme dans la capitale, où il entretenait une correspondance assez suivie. En effet, deux jours avant l'arrivée de Reiwardt, sir Edouard Streighton, ancien ami et
camarade d'Ecclcs, rorut la lettre suivante que je transcris ici. Le lecteur y trouvera un fac-similé complet et ûdèlc de cet argot particulier que nos escrocs de bonne compagnie emploient entre eux :
« Cher baronnet ,
» De tous les pigeons que nous avons plumés, le plus intéressant et le plus digne de l'être (plumé) ne tardera pas à tomber sous nos mains. Vous vous rappelez sans doute le jeune Reiwardt, ci-devant membre de la respectable université d'Oxford. L'heure de sa majorité vient de sonner; le voilà gras, appétissant, bon à cuire. Vendredi prochain^ à dix heures du soir, sa chaise de poste s'arrêtera devant les Clochettes de V Ancre, hôtel qu'il habite à Londres. C'est un oiseau de bonne qualité, à bon entendeur, salut; oiseau un peu timide, mais vous avez le coup d'œil juste. Il faut d'abord le remettre en goût et lui laisser entrevoir l'appât d'une manière délicate. Il est dans la sanctification jusqu'aux oreilles. Savez-vous comment il m'a traité? Le bénéfice venant du docteur Witherington, il me l'a refusé péremptoirement ; mais si le jeune sot croit que je me laisserai rouer par lui sans en tirer vengeance, il se trompe, par Dieu I C'est à vous, mes amis, de me servir. Tout à vous et à jamais.