‹ Souvenirs d'un naturalisteChapitre 11 sur 32 · L^ ARCHIPEL DE CHAI SET · texte numérisé non relu

L^ ARCHIPEL DE CHAI SET

saient de se prêter aux désirs des moines, on les préeipitait dans un souterrain eommuniquant avec la mer, pour qu'elles fussent étouffées par la marée montante. Dans un coin des ruines du vieux fort, on m'a montré une fosse carrée à demi comblée de pierres, et qu'on assure avoir servi d'orifice à ces terribles oubliettes. On comprend que des craintes superstitieuses n'ont pas manqué de s'attacher à ces lugubres souvenirs. Aussi, quand la nuit enveloppe les ruines, quand les rafales du vent d'ouest jettent jusqu'à elles l'humide poussière des vagues, pas un habitant de Chausey ne se hasarderait dans leur voisinage, pas un n'oserait s'exposer à voir les longues flammes rouges qui dansent dans la cour du vieux château, ou à entendre les gémissements qui sortent des flancs du rocher pour se mêler aux fracas delà tempête.

Chausey a d'autres traditions moins vieilles et plus riantes. On me parla souvent de M. Beautemps-Beaupré et de ses travaux. On me conta aussi comment, plusieurs années auparavant, deux messieurs étaient venus s'installer dans rtle, accompagnés de leurs jeunes femmes. Pendant quatre mois on les avait vus courir les côtes, fouillant les sables, retournant les roches.

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Puis ils avaient établi à côté de la terme des vases remplis d'eau de mer communiquant avec des tubes, et dans ces bassins portatifs, dans ces ruisseaux artificiels, ils avaient nourri toutes sortes d^ animaux marins. Ils avaient fait surtout une grande consommation de homards et de crabes, non pas qu'ils les eussent mangés, mais ils les coupaient, les taillaient, les seringuaieni^ les examinaient à Taide d'instruments bizarres. Quand les maris partaient pour la pèche, les femmes suivaient et menaient une tout aussi rude vie. Au retour, elles se partageaient entre les soins du ménage et le dessin. A ce moment régnait dans Tile une épidémie de fièvres. Les deux jeunes couples allaient visiter les malades, et ils les guérissaient avec une plante merveilleuse dont personne ne savait le nom. — Il me fut très facile d'interpréter la légende ^ j'en connaissais tous les acteurs. C'est en efifet par Chausey que MM. Milne Edwards (25) et Audouin (26) avaient commencé les travaux qui, depuis, les avaient conduits à l'Académie. C!*est là qu'ils avaient fait leurs belles recherches sur la circulation, sur le système nerveux des€rustacés, travaux qui apportaient aux opinions de Cuvier une correction franchement acceptée par

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cet liomroe trop grand pour connaître une ]»▼ lousîe mesquine. C'était eux qui, mettant i profit leurs connaissances médicales, avaient guéri bien des malades avec quelques précautions hygiéniques et quelques tasses de thé. .

Vers le commencement du x vi* siècle, Chausey , abandonné par les religieux, fut transformé en ])oste militaire, et devint propriété particulière peu de temps avant la révolution. Pendant nos guerres maritimes , une pauvre femme , veuve d'un marin, resta seule dans les bâtiments de la ferme, et sa présence les protégea sans doute . contre les corsaires de Jersey et les contreban* diers qui fréquentaient seuls alors ce petit archi^ pel, leur intérêt personnel étant de ne pas en chasser une ménagère qui préparait souvent leors repas. Après la paix, la mère Lebuffe^ comme on Tappelle dans le pays, conserva la gestion de la ferme jusqu'au moment ou son âge et ses infirmités lui rendirent cette occupation impossible. A Tépoque de mon voyage, elle vivait encore à Granville, d'une pension que lui faisait son ancien maître pour récompenser ses longs et pénibles senices. Aujourd'hui , Chausey ayant acquis plus dlmportance. on y entretient un régisseur spécialement chaiçé

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de surveiller le débit des boissons et comesrtibles. Sous ses ordres sont placés un cbef de labour, un boulanger, deux garçons de ferme et deux femmes que regardent plus particulièrement le soin des bestiaux et le service intérieur. Le poste de régisseur de Chausey est très recherché, et donne lieu à autant d'intrigues que peut en susciter un portefeuille de ministre autour d'un roi constitutionnel. Aussi les révolutions ne sont pas rares dans ce petit gouvernement, et j'eus le plaisir d'en voir une se passer sous mes yeux. J'avais été reçu à mon arrivée par un ancien maître au cabotage, chargé depuis quelques années des hautes fonctions de lieutenant de M. Harasse. Peu de jours après, des rumeurs sourdes m'apprirent qu^il allait être remplacé. Effectivement, un beau matin rutile, petit caboteur qui fait le service de l'île, appareilla, l'emporta avec toute sa famille , et nous revint avec un autre régisseur. Ceux des gens de l'île qui avaient été les promoteurs de la mesure se donnèrent un mal incroyable pour faire du bruit en l'honneur du nouveau venu. Ils arborèrent des flammes le long de la perche aux signaux, tirèrent des coups de fusil et de pistolet, crièrent à se rompre la poitrine : Vive le

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