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gouverneur ! Ils étaient deux ou trois, et pendant ce temps la population ya(|uait tranquillement à ses affaires, et ninterrompait pas un instant ses travaux journaliers. N'est-ce pas là en miniature rhistoire de nos grandes révolutions?
Outre les employés de la ferme, qui forment hande à part, Cbausey nourrit trois classes bien distinctes d^babitants : les tailleurs de pierre, les pêcheurs et les barilleun. De ces trois classes, celle qui doit sans contredit occuper le premier rang est la colonie de pécheurs, dont les sept à huit familles habitent un petit cap de l'autre côté du port de Cbausey. Un vieux bateau renversé au pied de quelque rocher forme le toit de leurs cabanes ; des pierres liées par la boue argileuse du Sound servent à le rattacher à la terre, et dans une de ces cahutes de trois à quatre mètres carrés, d'un mètre de haut, couche toute une famille, père et mère, fliles et garçons, nièces et neveux, et souvent aussi les amis ou amies attirés par Tattrait d^une grande marée: Ce sont des habitants de Blainville, petit havre situé sur la côte de Normandie, qui viennent ainsi, tous les ans, s'établir à Chausey pour y pécher des homards qui se
mangent à Paris. Ils se servent à cet effet de casiers, espèces de mannes en forme de cône tronqué, dont le sommet offre une ouverture disposée de telle sorte que le homard, une fois entré, ne peut plus sortir. Tous les quinze jours, pendant la morte-eau, c'est-à-dire à l'époque où le flux et le reflux sont peu considérables, le produit de la pèche se transporte à Coutances, où des entrepreneurs l'achètent en gros, et l'expédient pour la capitale.
Le nombre des homards que chaque famille de pécheurs prend dans une saison peut être évalué à mille ou douze cents. Ainsi Chausey expédie annuellement huit à neuf mille de ces crustacés, dont le produit, payé à Coutances, est de 10 à 12,000 francs. On voit que chaque maître pêcheur retire à peine 13 à 1,400 francs de cette rude campagne, qui dure près de neuf mois.
La pêche des chevrettes est abandonnée aux femmes, qui, au nombre de dix environ, se livrent à cette petite industrie. Armées de leurs bouquetons^ elles parcourent les anfractuosités de l'archipel, fouillant sous les roches et dans les mares où se retirent ces petits crustacés, et peuvent, avec de l'activité, en recueillir 2 kilo?
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graiiiiiies par jour. Mais cette pèche n'est possible que lorsque les marées sont assez fortes. Le produit total de la campagne ne peut guère être évalué au delà de 2 a 300 kilogrammes par personne : c'est donc environ 2,500 kilogrammes de chevrettes que Ton tire tous les ans de Chausey, et dont la plus grande partie s'envoie également à Paris. Ce petit commerce rapporte aux Blainvilaises environ 800 francs par tête, à peu près 8,000 francs en tout.
Saurais été fort embarrassé pour explorer les points extrêmes de Tarchipel, si je n'avais trouvé parmi ces Blainvilais un patron qui se chargea d'être mon gondolier. C'était un bien cligne homme que maître Hyacinthe Forcel; avec lui, je pouvais parcourir sans crainte les lagunes de ma Venise de rochers. D'une haute taille et d'une force athlétique, il joignait à ces avantages, si précieux dans sa profession, une intelligence rare et un courage a toute épreuve. Toujours prêt à exposer sa vie pour sauver celle des autres, il avait arraché à une aK>rt certaine une vingtaine de personnes, sans jamais réclamer les récompenses que l'État accorde en pareil cas ; mais enfln, un de ces actes de dévouement s'étant passé sous les yeux du commissaire d^
la marine, ce brave marin reçut la médaille qu*il méritait à tant de titres.
Les tailleurs de pierre forment la seconde caste et la portion la plus considérable des habitants de Chausey . Les grands travaux exécutés depuis plusieurs années à Granville et à Saint- Malo ont rendu beaucoup d'activité à rexploitation du granit de cet archipel, d'où Paris même a tiré la plupart des dalles qui pavent ses trottoirs. Pendant mon séjour, le nombre de ces carriers était d'environ cent vingt ou cent trente, presque tous Bretons , et venus de Saint-Malo ou des alentours. Ils habitaient des baraques de planches dont une dizaine, groupées auprès du port Marie , composaient le petit hameau désigné sous le nom de village des Malouins. Deux de ces baraques étaient occupées par des cantines où se vendaient du tabac, du cidre et de Teau-de-vie ; une troisième était consacrée à la forge. Chacune des autres servait de chambre à coucher à une quinzaine d'ouvriers, dont les lits s'élevaient par étages les uns au-dessus des autres. Presque toujours la femme de F un d'eux, chargée de préparer la soupe pour la communauté, faisait partie de la chambrée, et sa couchette n'était séparée du reste de l'ap-
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parlement que par un rideau de grosse toile. Eofin nous reléguerons au dernier rang les harilleursy ouvriers qui viennent tous les ans, des environs de Brest et de Cherbourg, récolter le varec ou goémon qui couvre les rochers submergés de Chausey et le brûler pour en faire de la soude. A cet effet ils se dispersent sur divers points de Tarchipel, par ateliers de six hommes, et construisent au centre du rayon qu'ils veulent exploiter une espèce de tanière oh ils se retirent pendant la nuit. A mer basse, ils se rendent sur les rochers, les dépouillent de leurs fucus (27), et en forment de grands tas que soutiennent à la surface de Teau les nombreuses vésicules aériennes de ces plantes marines. Ils dirigent ces espèces de radeaux vers le lieu qu'ils ont choisi, et après avoir mis leur récolte hors de la portée des vagues, ils retendent sur la grève. Lorsque la dessiccation des fucus est complète , les barilleurs les entassent, y mettent le feu et recueillent les cendres dans un petit fourneau où elles se fondent et se prennent en masses connues dans le commerce sous le nom de soudt de varec. Ces espèces d'ateliers, avec leur clarté rougeâtre pendant la nuit, leurs longues colonnes de fumée pendant le jour, produisent , au
milieu des rochers , un effet très pittoresque ; mais l'odeur de cette fumée est des plus désagréables , et dans le pays on la regarde , bien à tort, il est vrai, comme pouvant engendi'er toutes sortes de maladies.
On rencontre aussi quelquefois sur les points les plus isolés de l'archipel quelques familles de Jerseyens, venus soit pour ramasser du varee, qui leur sert à fumer leurs terres , soit pour se livrer en cachette à la pêche du poisson. Malheur h eux quand ils sont découverts par les gardes-côtes, car leurs filets sont impitoyablement confisqués et leurs bateaux mis en fourrière! Souvent aussi les habitants de Tile se chargent de punir eux-mêmes ces maraudeurs- Pendant mon séjour, il se passa un fait de ce genre qui faillit amener de véritables désordres. Des pécheurs de Jersey étaient venus, pendant une grande marée, barrer le Port-Homard à deux pas des habitations. D^s tailleurs de pierre se rendirent sur les lieux, s'emparèrent du poisson qui se trouva pris et dégradèrent les filets. Cet acte fut blâmé très vivemen t par plusieurs de leurs camarades, et comme Texpédition avait eu lieu dans la nuit du samedi au dimanche, les discussions qui eurent lieu le soir à la cantine ne tar-
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(lèrent pas à dégénérer en querelles. Les deux partis en vinrent aux mains, et le lendemain deux ouvriers étaient au lit des suites de la ba- * taille.
Les scènes de ce genre n'étaient rien moins que rares dans ce coin de terre isolé , où toute police est inconnue, et où ces hommes i peine civilisés peuvent, dès qu'il leur plaît, en appeler au droit du poing. Elles auraient été bien plus fréquentes encore sans la présence d un ancien séminariste, appelé Lecam, qui, ne s'étant pas trouvé une vocation suffisante, avait jeté le froc aux orties pour s'enrôler parmi les tailleurs de pierre. Lecam , après avoir presque terminé ses études au séminaire , avait voyagé , couru les grandes villes et fréquenté les salles de spectacle : aussi y avait-il un peu de confusion dans ses souvenirs; et rien n'était plus plaisant que de le voir entre deux adversaires, cherchant à les réconcilier, citant à l'un Salomon et TEcclésiaste, à l'autre une tirade de drame mo^ derne ou un couplet de vaudeville , et finissant presque toujours par amener un raccommodement. Son humeur joviale, son gosier infaûgable, le faisaient rechercher par tous ses camarades, et quand il était las de chanter, il se I. U
38 SOUVENIRS d'un NâTUBALISTE.
plaisait à soulever parmi eux des discussions philosophiques. J^entendais de ma chambre ces singuliers débats, et plus d'une fois, en écoutant les arguments que se portaient ces simples ouvriers, j'ai eu à admirer leur finesse et leur bon sens.
Ainsi les races normande et bretonne se don-* nent rendez-vous à Chausey, et chacune d'elles y conserve une physionomie et des mœurs qui les séparent autant que la différence des occu* pations. Les tailleurs de pierre mènent à peu près la vie de nos ouvriers des grandes villes ; presque tous s'enivrent le dimanche et fêtent religieusement le lundi. Les pécheurs sont aussi sabres que laborieux , tandis que les barilleurs semblent, par leurs habitudes de brutalité, justifier l'expression proverbiale : Bête comme un barilleur. Pendant toute la belle saison, la surface étroite et accidentée de la Grande-Ile est animée par la présence de près de deux cents personnes. Soir et matin on voit les Blainvilaises se disperser sur les grèves de l'archipel , tandis que leurs pères ou leurs maris détachent leurs canots du rivage et s'éloignent , chacun de son côté, dans la direction de ses casiers. Les feux des barilleurs jettent dans les airs leurs longues
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colonnes de fumée blanchâtre, ou brillent dans Tobscurité comme autant de phares. Du matin au soir, le fracas des pointes et du marteau se fait entendre au fond des carrières, sur le flanc des collines , et quelquefois les échos du rivage se renvoient le bruit sourd produit par Vexplosion d'une mine. Mais sitôt que commencent les pluies de Téquinoxe d'automne, dès que le froid se fait sentir, ces populations nomades se disper* sent. Les barilleurs s'éloignent les premiers; bientôt le nombre des carriers diminue : enfin les Blainvilais regagnent leur petit havre sablon* neux, et pendant tout Thiver il ne reste dans ces lies que les employés de la fei*me et deux ou trois familles de tailleurs de pierre.
Mon arrivée dans Tile fit sensation. Dès le jour même toute la petite république savait qu'un médecin allait séjourner quelque temps au milieu d'elle-, trois jours après, mes talents étaient mis a répreuve. Curieux de visiter les lies de l'ouest, je venais de dépasser le Genetaie lorsque je m'entendis appeler à grands cris. Bientôt je fus rejoint par un jeune homme qui, haletant et les larmes aux yeux , me supplia de venir donner mes soins à son père. Je me hâtai de revenir sur mes pas. Il était temps. Peu familiarisé avec
AO SOUVËI^lRS D*UN NATURALISTE.
les marées , j'étais parti trop tard , l'heure du flux était venue , et déjà la mer couvrait des bancs de sable que je venais de traverser à pied sec. Dix minutes plus tard, tout retour m'était fermé, et je me voyais, pour mon début, obligé de coucher à la belle étoile sans le malheur arrivé à ce pauvre patron de gabare. On ne m'avait paç exagéré son état. Son doigt avait été saisi par la corde d'un cabestan tandis qu'il chargeait une pierre de quelques mille livres, et l'articulation était largement ouverte. Je. crus d'abord l'amputation inévitable ^ mais mutiler la main droite à un ouvrier, c'est lui ôter son gagne-pain. Tout devait être tenté pour conserver l'intégrité de ce membre. Bien que manquant des objets les plus indispensables pour un pansement régulier, j'essayai, et le succès fut des plus inespérés. Au bout de trois semaines, la plaie était cicatrisée, et maître Balùe conserva l'usage de son doigt. Certes, c'était le cas de s'écrier avec notre grand Ambroise Paré : « Je le pansai , Dieu le guérit. » Cette cure ne m'en fit pas moins dans toute Tîle une réputation colossale. Mes conseils étant d'ailleurs gratuits , je ne tardai pas à être assailli de consultations. C'était à croire que les habitants de Chausey profitaient de l'occasion
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pour être malades. Mais ce n était pas tout (juc de leur faire des ordonnances, il fallait qu'on pCit les exécuter, et je fus d'abord embarrassé. S'il y a des cabaretiers k Cha^isey, on n'y trouve pas encore de pharmaciens. Heureusement que la flore de Vile vint à mon secours et me fournit les principaux éléments de ma matière médicale. Grâce à la mauve , qui croit en abondance dans tout Tarchipel, je ne manquai ni de cataplasmes ni de tisanes émoUientes ; la racine de patience, la bourrache , la menthe poivrée et le serpolet me servirent de médicaments toniques, sudorifiques et stimulants. Quand il fallut avoir recours à des moyens plus réellement pharroaceu^ tiques, on les fit venir de ta terre ferme. Je pus ainsi, pendant mon séjour, être réellement utile à ces braves gens , et mes soins me valurent toute leur affection. Aussi, le dimanche soir, quand leurs sentiments pour moi avaient été réchauffés par quelques libations, il n^ aurait pas fallu venir me chercher querelle ; File entière se serait levée comme un seul homme pour défendre monsieur le docteur.
Mais ce n'était ni de la statistique ni de la médecine que je venais faire à Chausey. La mer, voilà quel était le but de mon voyage. Je venais I. a.
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lui demander quelques uns des secrets enlbuis le long de ses grèves ou cachés sous ses flots. La création marine ne ressemble en rien à celle qui frappe nos yeux* dans lintérieur des continents , et nos ruisseaux , nos étangs comme nos plus larges fleuves, ne sauraient en donner ui^e idée. A coté des monstres gigantesques que l'homme va dompter jusqu'au milieu de ses abîmes, à côté de ces productions innombrables qui viennent alimenter notre luxe ou flatter notre sensualité, et dont Fenfance ellemême connaît pour ainsi dire l'histoire, se trouvent des populations bien autrement curieuses, et dont on ignore généralement Texistence. Pour les observer, il n'est besoin ni des expéditions périlleuses qu'entraîne la pêche de la baleine ou de la morue ; ni des immenses filets où se prennent les thons, les harengs, les maquereaux et cent autres poissons ; ni de la drague pesante qui racle le fond de la mer pour en arracher ces milliers d'huîtres servies chaque jour sur nos tables ^ le simple casier de nos pêcheurs de houiards n'est même pas nécessaire. Non ; allez tout simplement vous promener le long de ces rivages que la mer vient d'abandonner. Un œil indlfl'érent ou distrait n'y verrait que du