‹ Souvenirs d'un naturalisteChapitre 16 sur 32 · L* ARCHIPEL DE BRÉHAT · texte numérisé non relu

L* ARCHIPEL DE BRÉHAT

ter un mutuel appui. Entre eux deux la mer s'est ouvert un passage étroit et à pic qui rap* pelle la brèche de Roland. Le voyageur avance d'abord entre ces deux murailles, de plain-pied avec la grève, sans trouver d'autres obstacles que quelques grosses pierres polies par le frottement des eaux ; puis, au bout de quelques pas, un clapotement souterrain l'avertit de ne pas aller plus avant. Devant lui s^ouvre un abîme, large à peine d'un mètre i son origine, mais qui s'élar* git vers la haute mer et s^ évase en un gigan-» tesque entonnoir. Un bloc de granit de plusieurs centaines de milliers de kilogrammes, détaché par quelque tempête, est tombé du haut de la berge et repose comme un pont massif sur les deux rives du gouffre. Lorsqu'une lame arrive du large, les flots, resserrés de plus en plus entre ces murs de roc, accélèrent leur course, se renflent en passant sous le pont, et dans cet eflbrt, dont rien ne saurait calculer la puis* sance, ils soulèvent Ténorme masse. Mais la lame se brise en lançant jusqu'au ciel une blanche colonne de fumée et d'écume ; le pont retombe sur ses inébranlables culées pour se soulever et retomber de nouveau. Cette lutte dure depuis des siècles peut-être; elle doit se I. 9

99 SOCTESIM D iH HATOULUITE.

terminer par la rupiure du Moc, à moins que les murailles qui «urplombeot, âiraoléea elles aussi par la mer, ne Tienueoi a crouler et à couvrir de leurs vastes ruines et la pierre et le trou du Paon.

Le site remarquable dont j'ai cherché à don^ ner une idée jouit à Bréhat et sur les côtes voisines d*une immense réputaticm comme dévoilant l'avenir. La jeune fille qui veut savoir comUen elle doit encore attendre avant d^édian* ger sa bague de simple fiancée omitre Tumeau de mariage, se rend seule à la pointe du Paon un jour de grande marée, à l'heure de la basse mer. Elle ramasse un caillou sur un point parti*eulier de la grève et le lance dans le gouffre, en se tmiantà Ventrée du passage. Si le caillou tombe au fimd de l'abime sans rebondir contre le roe, elle s^en retourne bi^i joyeuse, car à coup sûr elle se mariera dans l'année. Au contraire, chaque battement de la pierre contre le granit annonce une année de retard, et d'or« dinaire la pauvrette revient le coBur bien gros après avoir consulté Toracle. En effet, le ^ou du Paon, creusé par aflbuillement entre les deux bancs de rochers, n'est rien mains que perpen« diculaire. Pour lancer une pierre de façon à

L AlCfllPBL DE BKÉHAT. M

atteindre le fond sans toucher aux parois, il faut une certaine adresse qu on rencontra rarement cbei les femmes, et que d'ailleurs il est exprea^ sèment défendu d'employer.

L'Ile de Brébat forme à elle seule une conn mune et compte environ quinze cents habitants. Cette population, isolée dans son petit coin de terre, réunit aFesprit mesquin et cancanier des petites villes le caractère égoïste et exclusif des insulaires. Le Bréhatain ne se croit pas FraiH çais ^ il se regarde a peine comme Breton, et, pour le plus riche propriétaire comme pour le plus misérable journalier, tout étranger est une sorte de paria dont on érite la société. Les gens du peuple étendent cette espèce d'interdit jits<* qu'à leurs compatriotes de la côte voisinei mal« gré la communauté de mœurs et surtout de langage. Pendant mon séjour, une jeune fille du continent, engagée comme domestique, refusa de continuer son service dans Bréhat, parce que, disait^elle, pas une femme, pas une fille ne voulait lui adresser la parole quand elle les ren^ contrait a la fontaine ou au sortir de Tégltse» Peut-être Un esprit de localité aussi prononcé s^expliquerait*il en remontant à Torigine même de la population qui le présente. Les Bréhatains

9ê souvENiH» d'un naturaliste.

terminer par U rupture du bloc, à moins qu les murailles qui surplombent, ébranlées elle aussi par la mer, ne viennent à crouler et à coi vrir de leurs vastes ruines et la pierre et le tn du Paon.

Le site remarquable dont j'ai cherché à de ner une idée jouit à Bréhat et sur les ce voisines d'une immense réputation con dévoilant Tavenir. La jeune fille qui veut sa combien elle doit encore attendre avant d'ée. ger sa bague de simple fiancée contre Tan da mariage, se rend seule à la pointa du un jour de grande marée, à Theure de la mer. Elle ramasse un eaillou sur un point eulier de la grève et le lance dans le gour> se tenant i rentrée du passage. 8i le tombe au fond de Tabime sans rebondir le roe, elle s'en retourne bien joyeuse coup sûr elle se mariera dans Tannée. . traire, chaque battement de la pierre c granit annonce une année de retard, dinaire la pauvrette revient le coeur h après avoir consulté Toracle. En effet du Paon, creusé par affiouillement entre bancs de rochers, n'est rien mains qut diculaire. Pour lancer une pierre (l«

"""■ ^ • ■ ■• •• •••pn, ,

•'.If •• •"Ilil !• • ••

ns

mr

fe.

, on

\aut-

i* son

102 S0UVKMIRI9 D*IIN NAIltRALISTE.

prix eit fort élevé, il est réservé pour le salon des gens riches. A la cuisine et dans la maison du paysan» on brûle les ajoncs, les fougères recueillis sur les points les moins fertiles de nie* On y ajoute des fucus arrachés au rivage, des bandes de gazon enlevées et séchéés avec leurs racines. Malheureusement, l'un et l'autre ont Tinconvénient de donner beaucoup de fumée et une odeur très désagréable : Aussi leur préfère*t-on généralement le boisd'herb^ê. €es derniers mots exigent quelques explications. J'avais été surpris, dès les premiers jours de mon arrivée, de voir partout un grand nombre de vaches et de ne rencontrer nulle part les traces peu agréables que ces animaux laissent d'ordinaire sur leur passage. Je reconnus bientôt que les résidus de la digestion de CëS rumi* nants étaient soigneusement recueillis par les Bréhataines, qui les pétrissent avec de la paille hachée et se servent de ce mélange pour suppléer au bois qui leur manque. Pour lé sécher, on en fait de grosses pelotes qu'on applique contre un mur ou un rocher, de manière qu'elles s'aplatissent et y restent adhérentes jusqu'au moment où le soleil les détache en leur enlevant Jeur humidité. Souvent j*ai vu des maisons ,

L*ARCIIiF£L DE BRÉHAT. lOt

d'ailleurs très bien tenues, revêtues de haut en bas de cette singulière tapisseriOi dont la pré^ sence aurait cadré beaucoup mieux avec les idées religieuses des Hindous qu^avec celles que nous avons en France relativement i la pro^ prêté. Au reste, on m*a assuré que le bois d^herbes donnait un feu clair et vif, exempt de fumée et de toute mauvaise odeur.

A côté des vrais enfants de File se trouve une population étrangère, véritable colonie iisiolée au milieu des insulaires. Centre important pour la surveillance des côtes, Bréhat sert de principa[ point de relâche aux cotres de la douane, et possède un nombreux détachement d'employés .sans cesse en lutte de ruses et d^activité avec l^s contrebandiers. Appelée en outre à jouer un rôle sérieux dans le cas d'une guerre maritime, elle rmifemie plusieurs fonctionnaires dépendants de Tadministration delaguerre. Comme une véritable citadelle, Bréhat a son commandant de place, qui n'est qU*un simple sous^officier ; sa garnison, composée de dix-sept hommes en comptant le sergent et le caporal qui la commandent ; son sous-intendant, qui n^est rien moins que le maire lui-même ; son garde du génie , bon bourgeois qui reille au recrépissage des batteries

lOA SOUVENIRS d'un NATURALISTE.

de côte. Il ne règne pas grand accord entre ces petites autorités militaires, qui toutes ont des prétentions à la suprématie, et leurs querelles s'envenimeraient davantage sans l'esprit calme et pacificateur du. garde d'artillerie , le seul dont les fonctions aient une importance réelle à cause du matériel assez considérable qui lui est confié.

Le climat de Bréhat est d'une douceur remarquable. Il y neige très rarement, et ce n'est que dans les années exceptionnelles que la terre conserve pendant quelques jours sa blanche parure d'hiver. Aussi trouve-t-on dans cette lie plusieurs plantes généralement regardées comme Tapanage des climats méridionaux. Les Myrtes, entre autres, viennent ici en pleine terre, acquièrent un développement considérable, et, déployés en espalier sur la façade des principales maisons, la tapissent de leur verdure luisante, que relèvent les riches festons des Rosiers à mille fleurs. Cependant Bréhat est à peu près sous le même degré de latitude que l'Alsace. Strasbourg est même de quelques myriamètres plus avancé vers le sud, et, tous les ans, la rivière qui traverse cette ville gèle assez solidement pour supporter de nombreux pati-

L ARCHIPEL DK BBKHAT. 105

neurs, ce qui suppose un froid de huit a dix degrés au-dessous de zéro soutenu pendant quelques jours. Cette différence de température présentée par deux localités placées a la même distance du pôle s'explique par un de ces grands phénomènes que la science moderne a constatés à la surface du glohe. C'est le Gulftiream (5A) qui donne à la Bretagne en général» a Bréhat en particulier, ce climat si extraordinaire au premier coup d'œil. Ce grand courant d*eau échauffée par les feux de l'équateur et du tropique, après s'être échappé du golfe du Mexique, se replie vers FEurope, et une de ses branches, poussée vers le nord par la presqu'île espa* gnole, vient se briser sur les côtes de la Bretagne. Là, elle pénètre dans la Manche, et entoure Bréhat de ses ondes encore tièdes. Mais si elle protège cette petite lie contre les rigueurs de rhiver, elle lui amène, en revanche, une humidité extrême, et la science médicale trouvera dans ce fait l'explication des affections rhumatismales, surtout desophthalmies rebelles qui désolent une grande partie de la population. Assez semblable à la grande lie de Cbausey par la nature du sol, par le climat, par les productions, Bréhat s'en distingue surtout par une

100 souYemRft d'utï katurauste.

éMndue huit du dix fois plus conâidérablé. En teiiAnt compte de cette circonstance dans Téxâ'men des animaux qui la peuplent, nous trou* vons qu'on peut faire à ces deux îlots Tapplic^ationd^une de ces belles lois de zoologie générale que le génie seul a pu révéler à notre grand Buffon, et qui, longtemps niées par le« naturalistes, se confirment chaque jour davantage à mesure que la science fait de nouveaux progrès. Buflbn a poâé en principe que le nombre et la taille des espèces animales vivantes ^ur un continent, Sur une lie, sont en rapport avec retendue de terre qui leur est départie, de telle sorte qu'elles deviennent à la fois plus petites et moins nombreuses à mesure que respa(*e habitable diminue. Eh bien ! cette proposition est vraie pour le cas dont nous parlons. On rencontre à Bréhat toutes les espèces dé Mammifères, d'Oiseaux et de Reptiles propres à ChaU*sey* Chacune de ces classes acquiert en outre quelques représentants de plus : la première, l'Hermine et le Putois ; la seconde, plusieurs espèces de Fauvettes et le Merle noir ; la troisième, la Couleuvre commune et la Salamandre. Les oiseaux de rivage semblent pourtant faire une exception* Ici leurs espèces sont plus rares

L'iRCHIFiL W BRÉHAT, 107

Bi de moindre taille qu'à Cha^sçy ; mai» cette contradiction apparente s^ei:plique par ce fait, que les cbenals de Bréhat &ont bien moins pois^ sonneux que ceux de cette dernière Ile» et qw par conséquent rien n^attire les oiseaux pè^ cheurs, que leurs habitudes errantes distinguent d'ailleurs d#s vrais repr^ntants de la fauM ii^digène.

Les Mammifères de Brébat présentent un autre fait remarquable. Le genre Rat y compte deux espèces, la souris et le Rat noir. Or ee dernier devient de plus en plus rare, et tend chaque jour à disparaître du continenl européen par suite d*une révolution non moins «Mglanle, muis moins généralement connue que celles qu'amena jadi^ dans nos empires Finvasion des barbues du Nqrd. Pendant des siècles, h souris, seul Rat connu des anciens, ft vécu i nos dé« pens, sans redouter d'autres ennemis, dans si vie quasirdomestique, que Thomme, qu'dle piU lait, et le chat, que celui-rci avait appelé à son aidp contre un adversaire rendu redoutable par sa petitesse et sa timidité même. Vers le milieu du moyen &ge, le Rat noir, venu on ne sait d'où, se répandit en Europe, et attaqua la souris, qui, trop faible pour résister, dut partager avec lui

lûâ SOUVENIHS D^UN NATCRÀLII^TE.

ses antiques domaines, heureuse encore d'échap* per à une destruction complète, grâce aux étroites galeries où son adversaire ne pouvait la poursuivre. Au commencement du siècle dernier, un nouveau Rat, le surmulot, apporté de rinde par les navires de commerce, vint à son tour déclarer la guerre au Rat noir. Plus fort, plus féroce et surtout plus fécond, il gagna rapidement du terrain. Le surmulot parut en Angleterre en 1730. Il ne se montra en France que vingt ans plus tard, et à Tépoque où Buflbn écrivait son immortel ouvrage, on ne rencontrait ce Rat que dans les environs de Paris ; il n'avait pas encore pénétré dans la ville. De nos jours, au contraire, on ne trouve plus que lui non seulement dans la capitale , mais encore dans presque toute la France. Ami de l'eau et nageant très bien, il a suivi le cours des fleuves, et remontant leurs moindres affluents, il s'est répandu partout. Traqué par lui dans toutes ses retraites, le Rat noir a été anéanti dans plusieurs de nos provinces, et s'est réfugié dans les moulins, dans les fermes isolées. AChausey, je n'en ai pas vu un seul, tandis que le surmulot y abonde. Ce dernier ne tardera pas sans doute à traverser l'étroit bras de mer qui sépare le

uf*

a tf*:

ne

série animale non interrompue, s'étendant par une succession de dégradations .progressives depuis l'Homme, dont Tintelligence et l'organisation perfectionnées comprennent et dominent la nature, jusqu'à TÉponge, jusqu'à ces êtres ambigus que semblent se disputer les trois règnes (65). Cette doctrine était claire, elle paraissait logique ; elle fut généralement adoptée. Mais la nature , toujours simple dans les lois qui la régissent, l'est bien rarement dans la manifestation de ces lois. Pas plus dans la production des êtres vivants que dans la création des corps organiques, elle ne s'est astreinte à suivre une ligne droite, en laissant le vide à droite et à gauche, aunlessus et au-dessous. Non, elle a créé en tous sens. La science, dans ses progrès incessants, ne tarda pas à reconnaître cette vérité, et de nos jours les mots : série zoologique\ échelle animale^ ne sont plus employés par l'immense majorité des naturalistes que dans un sens figuré et tout relatif.

Si l'unité de la série animale est une chimère, quelle idée générale devons-nous substituer à cette conception de nos prédécesseurs ? Quelques détails deviennent ici nécessaires. Au premier examen d'une espèce quelconque, on aper-

l'archipel db bréhat. lis

çoit en elle deux sortes de caractères. Les uns Fisolent des espèces voisines et Tindividualisent dans l'espace et le temps ; les autres rattachent entre elles un certain nombre de ces individualités et les réunissent en groupes plus ou moins bien circonscrits. Ce que nous venons de dire des espèces s'observe également dans ces groupes élémentaires, et, par Vappréciation des caractères de plus en plus généraux, le naturaliste arrive à des groupes de plus en plus élevés jusqu'au rignêy qui embrasse toutes les divisions secondaires appelées êouê-^igneê^ embranchements^ cloêseê, ordre$^ familles^ irihuê et genres. Trouver la subordination de ces groupes divers, reconnaître leurs rapports vrais par une exacte appréciation de leurs ressemblances et de leurs différences, mesurer en quelque sorte leur plus ou moins de proximité et d'éloignement, tel est le problème que s'est posé la science de nos jours, problème d'une difBculté immense, vers la solution duquel nous marchons sans doute, mais, il faut bien le dire, avec une len« leur qui tient au fond même des choses.

Il s'écoulera bien des siècles peut-être avant que les naturalistes aient une connaissance assez complète de tous les animaux pour pouvoir éta^ 1. 10.

IIA SOUVENIRS d'un NATURALISTE.

blir déQnitivement ces groupes primaires, secondaires, tertiaires. Il en est pourtant quelques* uns que, dès aujourd'hui, on peut regarder comme bien fixés. Or, lorsque nous étudions un dç ces groupes vraiment naturels , lorsque nous en pesons et apprécions tous les caractères, notre esprit se crée, pour ainsi dire, involontairement l'image d'un type idéal ou virtuel qui réunirait ces caractères au plus haut degré pos-* sible. Entre ce type et sa manifestation dans les espèces existantes, il y a toujours une diffé^ rence. C'est ainsi que THomme et la Femme n'ont jamais présenté la réalisation complète des beautés que les peintres et les sculpteurs ont rêvées, qu'un petit nombre d'entre eux ont imparfaitement réussi à retracer sur la toile ou i ciseler dans la pierre.

Dans tous les groupes naturels, on rencontre un certain nombre d'espèces qui présentent à un haut degré le cachet caractéristique de leur type. Il en est d'autres, au contraire, chez qui cette empreinte semble s'effacer. Or, ces modi< fications du type peuvent être le résultat de trois causes différentes agissant ensemble ou séparément. Les caractères distinctifs peuvent s'affaiblir et disparaître ; ils peuvent s'exagérer ; ils

peuvent «e compliquer de caractères étrangers qui viennent à la fois détruire les rapports existants et en établir de nouveaux. Tant que oes altérations ne dépassent pas certaines limites» r Animal, tout en s'écartant de son type virtuel» s'y rattache de près ou de loin. Puis un moment arrive où, ces limites franchies, on voit naître un type nouveau.

Lorsque les changements dont il s^agit résultent de la suppression des caractères essentiels du premier groupe, de Vapparition de caractères très différents ou même opposés, les types ne conservent entre eux que peu ou point de rap-* ports* Il n'en est pas de même lorsque les modifi* cations proviennent seulement de Texagération ou de Tamoindrissement d'un caractère déjà existant. Alors le nouveau type ne sera pour nous qu'un dérivi du premier, et quelque grandes que soient les dissemblances apparentes qui le distinguent, il sera toujours possible de remonter à la source d^où il émane. Ainsi, pour citer quel^ ques exemples, les Mammifères, les Oiseaux, les Poissons, se rattachent, il est vrai, a un même type primitif, celui des Animaux Vertébrés ; cependant ils forment trois types nettement tran^ chés. Au contraire, les Chauves^'Souris qui se

116 SOtVENIRS d'un naturaliste.

meuvent dans Tair, les Baleines qui fendent les flots, ne sont pour cela ni des Oiseaux ni des Poissons : ce sont seulement des Mammifères modifiés pour voler ou pour nager ; ce sont des dérivés du grand type des Mammifères. On comprend que le nombre de ces dérivés n'a rien de fixe et que chaque type primitif peut en engendrer plusieurs, dont la divergence sera d^autant plus prononcée, que les modifications qui leur donnent naissance seront plus profondes et d'une nature plus diverse.

Dès lors l'ensemble des êtres que nous étudions nous apparaît comme décomposé en un certain nombre assez restreint de types primitifs^ autour desquels se disposent dans un ordre et à des distances variées leurs types dérivés immédiats. Ceux-ci, à leur tour, s'environnent de dérivés secondaires^ et ainsi de suite. Les espèces existantes viennent toutes se ranger dans ce règne animal théorique, en se distribuant chacune selon son degré de ressemblance avec son type virtuel. C'est ainsi que les soleils » groupés de mille manières, gravitent les uns sur les autres, et voient circuler autour d'eux leurs planètes, tantôt isolées, tantôt escortées de 3atellite$. Sur la terre comme dans le ciel ,

l'archipel de bréhat. 117

nous trouvons la nature fidèle a ces admirables lois d^analogie qu'elle observe dans toutes ses grandes manifestations, et nous voyons i la surface de notre globe un ensemble aussi magnifique que celui dont Taspect frappe d'admiration notre esprit et nos sens dans Timmensité de l'espace.

Le type virtuel absolu de Tanimalité n'a jamais eu de réalisation. L'animal parfait, s'il pouvait être de ce monde, devrait réunir les qualités les plus rares disséminées chez un grand nombre d'espèces différentes. Il devrait se mou* voir sur la terre avec la sûreté et la vélocité du Ziggetai, cette espèce sauvage du genre Cheval que les Mongols donnent pour monture au dieu du feu ; il devrait fendre les airs avec la rapidité du Martinet, et pouvoir soutenir son vol comme les oiseaux de haute mer, comme ces Frégates qu'on rencontre à deux cents lieues de toute terre, et qui parcourent ainsi plus de quatre cents lieues sans arrêter un seul instant le jeu de leurs ailes, dont la longueur les empêche de se reposer à la surface des flots. L'animal parfait devrait pouvoir plonger au fond des mers et fendre leurs vagues orageuses avec la rapidité du Dauphin, avec la persistance du Requin, qui

U9 SOUVSUlHfl d'un KÀTQiULISTE.

mi un navire d'Europe eu Amérique, faisant ainsi tout d'une haleine un voyage de huit ou >

neuf cents lieues, dont ses mille détours triplent ]

ou quadruplent retendue. A ces facultés, qui toutes sont du ressort de la locomotion, il d&* ,

vrait joindre la* force de TÉléphant ou de la Baleine, Todorat infaillible du Chien de chasse, le toucher délicat des Chauves-Souris, Foule si fine de la Taupe, la vue perçante du Condor, qui, planant au «-dessus des Cordilières, d^ .^

couvre la plus faible proie broutant dans la >

plaine i quatre mille mètres au*4essous de lui. |

Pour attaquer et se défendre, il réunirait aux r,

griffes redoutables du Tigre, à ses terribles mâchoires, la cuirasse impénétrable du Crocodile, la dent envenimée du Crotale et du Fer*de^Lance. Enfin, tous ces attributs divers se trouveraient ensemble dans un corps où la grâce du jeune Chat s'allierait à la majesté calme du Lion au repos, que pareraient les couleurs éclatantes du Colibri, de FOiseau- Mouche ou de FOiseau de paradis.

Tous les animaux existants n'ont avec Fétre fantastique dont nous venons d'esquisser les principaux traits que des analogies partieUes. Les types virtuels auxquels se rapportent les

L'aUCHÎ^EL m ImtBAT. 119

espèces réelles sont éUx-mèmes bien loin d'en approcher ; mais il en est qui s^en éloignent plus ou moins* De là des types »Hpérieur$ et des types inférieurs ; de là aussi des types qui» bien que fort dissemblables, n'en sont pas moins égaux. La recherche de ces divers degrés de perfection des types, de la subordination qui en est la suite, est peut'^ètre la partie la plus difficile des études soologiques. Pour s'y livrer «vecsuccèii le naturaliste ne doit jamais perdre de vue le principe de la ditision du fratotli que la comparaison suivante rendra plus facUti à comprendre.

Tant que l'industrie humaine est à Fétat de première enfance, le même homme msemence son champ avec la bêche quHl s'est forgée : U récolte et fait rouir le chanvre, le tille et le file* Puis il se construit un métier informe» se fiibriquê une navette grossière, et tisse tant bien que mal la toile qui devra le vêtir. Plus tard, il trouve A se pourvoir d'instruments plus parfaits chez un voisin qui passe sa vie à ne faire que des outUs aratoires, des métiers ou des navettes. PlUI tard encore, il vend son fil au tisserand qui n'a jamais manié ni le marteau du forgeron, ni la piôehe du cultivateur^ ni la scie du menuisier*

A mesure que chaque phase du travail est confiée à des mains uniquement consacrées à elle seule ; en d'autres termes, à meture que le trorvail se divise^ le produit final devient de plus en plus parfait.

Eh bien ! il en est de même chez les animaux. Pour assurer la nutrition et la reproduction, c'est-à-dire la conservation de l'individu et celle de Tespèce, bien des fonctions secondaires sont nécessairement mises en jeu. Pour que leur accomplissement soit à la fois facile et entier, il faut que chacune d'elles dispos&d'un organe ou instrument physiologique spécial. En d'autres termes, il faut que le travail fonctionnel soit divisé autant que possible. Tel est le caractère général des types les plus élevés, par exemple 4e la plupart des Mammifères. Au contraire, dans les types inférieurs, deux ou plusieurs fonctions sont attribuées au même organe, et enfin, dans les Éponges, les Amœbes, ces derniers représentants du règne animal, toutes les fonctions sont confondues dans une masse organisée, vivante, mais oii Ton ne distingue plus qu'une pulpe homogène résultant de la fusion complète de tous les éléments organiques.

Il suit de li qu'un animal , qu'un organisme

l' ARCHIPEL DE BRÉHAT. 121

se dégrade toutes les foie que la division du tra^^ vail ^fonctionnel tend à diminuer. Ce second principe, qui n'est pour ainsi dire que la réciproque du premier, n'a pas moins d'importance dans les études zoologiques. En effet, il fait comprendre comment à un type quelconque peuvent se rattacher d'autres types de plus en plus dégradés; il donne une signification précisc à cette épithète d'inférieur ^ trop souvent appliquée d'une manière vague. Les Mammi-» fères, par exemple, sont sans contredit plus parfaits que les Poissons. Ces deux types se dé* gradent en outre chacun de son côté : il existe des Mammifères et des Poissons supérieurs^ des Mammifères et des Poissons inférieurs^ et ce que nous disons de ces deux classes s'applique i toutes les grandes divisions du règne animal.

C'est pour avoir méconnu les principes que nous venons d'exposer en peu de mots que la plu* part des plus illustres maîtres sont tombés dans de graves erreurs. On trouve, il est vrai, dans les écrits de plusieurs d'entre eux quelques expressions qui semblent annoncer qu'ils étaient arrivés à en avoir une notion confuse -, toutefois personne ne les avait nettement formulés et n'en avait fait l'application avant M. Milne I. il

122 souTBNiits d'um naturaliste.

Edwards» qui^ dans ses cours, dans ses ouvrai ges» et notamment dans Tintroduction de sa grande histoire des Crustacés, s^est exprimé i ce sujet de la manière la plus explicite* Si de mon côté je suis arrivé à des résultats analo^ gués» c'est bien certainement parce que j^ai suivi rexemple donné il y a près de vingt ans par ce naturaliste, c'est parte que je suis allé, comme lui, sur le bord de la mer^ étudier avec persévérance les Animaux inférieurs*

En effet, les types sont d'autant plus fixes qu'ils sont plus parfaits. Chez les animaux qui s'y rattachent, la machine organique est très compliquée, et, pour obtenir un grand nombre de dérivés, la nature semble ne pas avoir besoin de porter atteinte aux caractères essentids. Dans les Vertébrés, par exemple, dont le type primordial donne naissance aux quatre classes des Mammifères, des Oiseaux, des Reptiles et des Poissons, le plan général ne subit que des modifications assez secondaires. Les formes ex* térieures changent pour faciliter tel ou tel mode de locomotion ; le poumon se métamorphose en branchie, pour permettre la respiration dans Veau ; et pourtant, depuis le Singe le plus voisin de rhomme par son organisation jusqu'au der*

lé^AMCaXfWL l« BRilAT. lit

nier des Poissons , on retrouve presque les mêmes fonctions remplies par un nombre i peu près égal d'organes disposés d'une manière analogue, sinon identique (50). Celui dont les études s'adressent d'or<Unaire aux animaux supérieurs ne saura jamais jusqtt*où peut s'étendre la dégradation organique, et lorsqu'il se permettra quelques excursions dans les régions inférieures, il sera naturellement conduit i rejeter, comme ne lui appartenant pas, la plupart des derniers dérivés d'un type primitif. Ce fait nous explique comment Cuvier (57), malgré tout son génie, a si complètement méconnu certains rapports, comment il a relégué des Mollusques et des Articulés parmi les Zoophytes, sans se douter de ce qu'il y avait d'erroné dans ce rapproche^ ment (58).

Il n'en est plus de même dans les groupes appartenant au type primordial des Invertébrés. Mollusques, Articulés, Rayonné^, ces trois enn branchements présentent dans chacune de leurs classes des diflërences fondamentales, des caractères parfois opposés. Au sommet de chacune de ces séries, nous trouvons des animaux chez qui la division du travail est portée aussi loin peut-être que chez les Vertébrés eux*mêmes (50).

12A socYENUs d'un naturauste.

Puis, a mesure que nous nous éloignons de ces points culminants, les fonctions se restreignent ou se confondent, les appareils se simplifient, Porganisme tout entier se dégrade, et, sur les limites extrêmes, nous voyons apparaître une multitude d'êtres ambigus dont rien n'est plus embarrassant que de déterminer les véritables rapports. On dirait que la nature se pose ici à elle-même les problèmes les plus insolubles en apparence, pour se donner le plaisir de jouer avec les difficultés , tantôt les surmontant de front, tantôt les éludant par les détours les plus inattendus, par les combinaisons les plus merveilleuses. Chaque type, restant le même au fond, s'incarne pour ainsi dire dans mille formes diverses, et le naturaliste qui lutte avec ce véritable Protée se trouve à chaque instant en dé-* faut. Qu'il ne perde pourtant pas courage, qu'il poursuive le dieu sous toutes ses métamorphoses; il le forcera tôt ou tard à livrer ses secrets, et lorsque, fort de ses révélations, il rentrera dans l'étude des animaux plus élevés, il verra bien des ténèbres se dissiper, il franchira bien des barrières jusque-là regardées comme insurmontables.

Prenons pour exemple de ce qui précède un

l'archipel de uréhat. 125

des groupes de premier ordre appelés par Cuvier embranchements, prenons rembranchement des Annelés. Le caractère essentiel de ce groupe consiste dans une tendance de Torganisme à se partager en anneaux disposés en chapelet à la suite les uns des autres, et à répéter dans cha-* que anneau exactement les mêmes formes, les mêmes organes. De plus, dans TAnnelé, tous les organes sont pairs, de telle sorte que si lous partageons en deux cet animal dans le sens longitudinal, les deux moitiés latérales du corps sont exactement symétriques. Voyons maintenant dans quelles limites ces conditions du type virtuel sont remplies ou modifiées.

Un premier coup d'œil nous fait reconnaître dans rend)ranchement des Annelés deux gran-* des divisions. Dans la première, celle des iln« nelée à membres articulés, les anneaux» au lieu de former exactement le chapelet, se réunissent, se soudent les uns aux autres en constituant des groupes d'organes. Le corps de Tanimal se trouve ainsi partagé en trois parties qui repré^ sentent les trois grandes régions du corps des Mammifères, c'est-à-dire la tète, la poitrine, le ventre, et qui ont reçu les noms correspondants de tête, de thorax et d'abdomen. Ces trois por-» I. il.

126 SOUVUilRS d'un NÀTimALISTE.

lions du corps, toujours bien distinctes dam Ifft Insectes, peuvent se fondre en quelque sorte Tune dans Fautre. Ainsi, dans les Myriapodes ou Mille-Pieds, on ne distingue plus le thorax de Vabdomen ; chez les Arachnides, qui coin<prennent toutes les Araignées et les Scorpions, c'est au contraire la tète qui se soude avec le thorax. Ces trois classes respirent l'air en na^ ture, tandis que les Crustacés (Homards, Écre^ visses, etc.) sont essentiellement aqoatîqaes* Nous ne tenons compte ici que d'un bien petit nombre de caractères. Que serait-ce si, péné» trant dans Tintérieur , nous embrassions Ten^ semble de ces organismes ! Nous verrions Tair, ce fluide sans lequel rien de vivant ne peut exister, tant6t se répandre dans le corps tout entier par un admirable réseau de trachées^ canaux dont la structure ressemble presque exactement à celle de nos élastiques de bretelles (60), tantôt n'agir sur la masse du sang qu'il doit vivifier que par Fintermédiaire d'un seul organe appelé branchie ou poumon, selon qu'il est intérieur ou extérieur (61). Le sang se montrerait à nous, tantôt renfermé dans les vaisseaux (62), tantôt répandu dans le corps entier et baignant de toutes parts les organes qu'il doit nourrir (63).

I^' ARCHIPEL m BRÉHAT. 127

Nous verrions des besoins de toute sorte faire Qdttre une multitude d'instincts et nécessiter des appareils organiques variés de cent manières différentes» et chacune des classes que nous avons nommées plus haut s'entourerait» sous nos yeux, d'un système de groupes dépendants de types divers, dont les derniers représentants se confondent pour ainsi dire sur les limites de ces petits mondes.

Les Insectes, les Myriapodes, les Arachnides, les Crustacés, comprennent les Annelés les plus parfaits. Les Vers, qui formentla seconde grande division de cet embranchement, celle des Annelés proprement dite^ appartiennent à des types très ipférieurs. Aussi varient-ils bien davantage et dans leurs formes extérieures et dans leur organisation. Dans mes Souvenirs de Chauiey^ j*ai cherché à donner une idée du groupe des ÂDnélides Errantes, ces amazones guerrières, i rhumeur vagabonde, à la vie indépendante. Je ne vous ai rien dit de leurs sœurs, les Annélides Tubicoles, modestes recluses qui, au sortir de rœuf , commencent à se construire une demeure d'où elles ne sortiront jamais. Cette habitation, que la propriétaire allonge et élargit d'après les besoins de sa taille, est un tube tantôt calcaire,

tantôt composé d'une matière assez semblable à du cuir ou à du parchemin mouillés. Il enveloppe exactement VAnnélide, qui monte et descend dans son intérieur sans avoir besoin de se replier sur elle-même, car ses pieds sont construits de telle sorte qu'ils se meuvent avec la même aisance et la même rapidité dans les deux sens. Ces animaux passent donc leur vie dans une position assez semblable à celle d'un enfant au maillot. Exactement fermé en arrière, leur tube présente antérieurement une ouverture circulaire, seule fenêtre par où nos solitaires peuvent jeter un regard sur le monde qui les entoure, saisir au passage la proie qui doit leur servir de nourriture, et exposer leur sang à Faction vivifiante de TeAu, qui remplace pour elles l'air que nous respirons. Aussi ne les traitez ni de curieuses, ni de coquettes, en les voyant montrer presque constamment leur tête si richement parée. Profitez au contraire de cette habitude qu'entraîne la nécessité pour observer de plus près ces formes merveilleuses. La loupe, le microscope, sont ici inutiles. Placez seulement dans un vase d'eau de mer ce morceau de roche, cette vieille coquille dont la surface s'est couverte de Serpules, de Vermilies, de Cymospires.

l'archipel de BRÉHàT. . 129

Voyez s'élever avec une prudente lenteur,

au-dessus de chaque tube, cette petite plaque

ronde qui le ferme hermétiquement et empêche

vos yeux de pénétrer dans Tintérieur. C'est le

volet de la maison qui s^ébranle, Tanimal va

bientôt se montrer. Regardez : au-dessous de

ces opercules, vous apercevez comme des bou*

tonsici d'un violet sombre ou d'un riche carmin,

là d'une teinte bleue ou orangée, plus loin pa-»

nachésde toutes ces nuances. Voyez-les grandir,

s'épanouir peu à peu et déployer leurs branches

de mille couleurs , semblables , pour la forme^

aux plumes de FÂutniche ou du Marabout.

Vous venez d'assister à l'éclosion de véritables

fleurs ; mais bien plus parfaites que celles de

nos parterres, ces fleurs sont animées. Au moin-*

dre choc, au moindre ébranlement du liquide,

ces pétales brillants se reploient, disparaissent

avec la rapidité de l'éclair, et, rentrant dans

leurs tubes de pierre, bravent les ennemis du

dehors sous l'abri de leurs opercules.

Aux Annélides Errantes se rattachent les Chétoptères, que Von dirait avoir été écrasés au milieu du corps, et qui dans trois anneaux portent sur le dos leur intestin comme à découvert ; les Échiures, dont les affinités zoologiques ne

ItO SOUVKflRS d'un NATUIULISTE.

se trahissent au dehors que par la présence de quelques crochets exsertiles et rétractiles ; les Siponcles, dont le corps cylindrique ne présente plus ni membres ni la moindre trace de division en anneaux (6A) ; les Dujardinies, qui n'ont au* cun organe respiratoire apparent, dont les pieds hérissés de longues soies ne servent nullement a la locomotion» et qui se meuvent dans le liquide à laide de petites couronnes de cils vibratiles disposées de chaque côté du corps comme les roues d'un bateau à vapeur. Aux An*-» nélides Tubicoles appartiennent les Chlorèmes, dont le sang est vert, dont le corps est entouré de poils feutrés dans une sorte de gelée tranekparente, et qui peuvent cacher leurs tètes, leurs branchies, dans une espèce de boite formée de soies entre-croisées 5 les Amphicores, qui ont des yeux à l'extrémité de la queue aussi bien qu'à la tète ; les Térébelles, qui réalisent la fable de Briarée, qui se construisent des demeures tem-* poraires avec des grains de sable ou des débris de coquilles que leurs cent bras vont chercher quelquefois à plus de deux pieds de distance ; les Sabelles, dont les branchies déployées en cornet ont quelquefois un pied de diamètre, et cent autres espèces aussi curieuses dont la pein-*

ture Mule pourrait donner une idée affaiblie. Nous n'avons guère examiné jusqu'à présent que Textérieur de nos Annélides. Voulez-^rous maintenant vous faire une idée de leur organi** sationf jetez les yeux sur cette Eunice sanguine, magnifique espèce très commune i Bréhat, et dont la taille est quelquefois de deux pieds et demi (65). Vous croyez peut-être, d'après cette circonstance, qu'une anatomie détaillée de cet animal est chose assez peu difficile. Essayez, et vous ne tarderez pas à reconnaître votre errwr. Ce corps est divisé en anneaux qui n'ont guèrt qu'une ligne et demie de long sur huit i dix lignes de large. Chercher dans cet étroit espace les muscles qui meuvent l'animal, Tintestin qui Talimente, les vaisseaux qui le nourrissent, les nerfs qui Vaniment, est une entreprise d'autant moins aisée que tous ces tissus se ressemblent presque entièrement. Ne vous découragez pourtant pas ; fixez votre Ànnélide sur de la cire noire, sous une mince couche d'eau ; armez votre œil d'une simple loupe, vos mains de pinces très fines et d'aiguilles à cataracte en guise de scalpels ; enlevez cette peau si riche-i^ ment irisée, et dont le microscope vous révélera la structure treillissée qui lui donne ses riches

132 SOUTENIllS D^DN mTVRÀLISTE.

couleurs (66) ; puis découvrez couche par couche les organes qui se présenteront, et les découvertes que vous ferez payeront amplement vos peines.

Commencez par le système nerveux, cet appareil dominateur dont on a dit qu'il était ranimai tout entier. Voici d'abord le cerveau placé dans la tète, à la face dorsale du corps. Il envoie des nerfs aux yeux et aux antennes, organes de la vue et du toucher. En arrière, il donne naissance à un système nerveux secondaire, qui se distribue en entier à la trompe et à Fœsophage -, en avant, un autre système spécial se porte aux lèvres et leur communique sans doute la propriété de distinguer les saveurs. Sur les côtés naissent deux bandelettes qui forment un anneau autour de la cavité buccale, et viennent se rejoindre à la face ventrale sous Tappareil digestif. A partir de ce point commence une espèce d'échelle composée de deux cordons étendus d'une extrémité a l'autre du corps, et que rattache Tun à Vautre, dans chaque anneau, une masse oblongue appelée ^anjfZton. Ces ganglions sont les centres nerveux qui animent les anneaux, et pour tuer un de ceux-ci, il suffit d'enlever ou de détruire d'une manière quel-

L^àRCHfPEL DE BRÉHAT. ISS

conque le ganglion qui lui appartient. De eha* cun de ces centres partent de chaque côté cinq troncs nerveux qui distribuent leurs rameaux à rintestin, aux muscles du corps et des pieds. Gomme le nombre des anneaux est d'environ trois cents, il s'ensuit que notre Annélide possède un cerveau ou centre nerveux principal, trois cents centres secondaires, et trois mille troncs nerveux, sans compter ceux des lèvres et de la trompe.

Passons à Tappareil destiné à Talimentation. Au fond de cette bouche en forme d^entonnoir, voici une grosse trompe munie de muscles puissants et armée de huit mâchoires cornées. Prenez garde à vos doigts : ces dents recourbées et aiguës pourraient très bien percer votre épiderme et vous pincer jusqu'au sang. Au delà de la trompe, vous apercevez un œsophage, puis aine série de grandes poches dont chacune correspond à un anneau et se trouve séparée de ses deux voisines par un fort étranglement. Vous voyez que Tanimal dont nous faisons Tautopsie ji'a pas moins de deux cent quatre-vingts estomacs.

Entre les muscles et l'intestin, à la face dorsale du corps, admirez ces deux vaisseaux sî- I. 12

18& SOUVENIRS D^UM NATCliàLlSTE.

nueux remplis d^un sang vermaiK Ce sont deux grandes veines qui reçoivent de chaque côté le sang qui a servi à la nutrition» et a par consé-» qoent besoin d'être soumis à l'action de l'air. Un tronc vaneux va le porter aux branchies que vous voyez former; de chaque côté du corps à partir du vingt-cinquième anneau, cette double série de houppes colorées alternativement d'une teinte écarlate ou ambrée, selon que le sang y afflue ou qu'il en est chassé. Un second vaisseau part de la branchie et vient s'ouviir dans une grosse artère placée sur la ligne médiane au» dessous de l'intestin. De cette artère part de chaque côté et dans chaque anneau un gros tronc dont la base s'élargit, se renfle en kmpoule, et par ses contractions chasse le sang dans les rameaux qui le distribuent à tous les organes. Négligeons bien des détails : il reste encore à notre Eunice, indépendamment des grands ca-* naux qui vont d'un bout du corps a Tautre, cinq eent cinquante branchies, six cents cœurs et autant d'artères et de veines principales.

Redoublons maintenant de patience; cher« chons à débrouiller ces faisceaux musculaires entre-croisés qui forment la chair des anneaux, qui mettent en mouvement les pieds, leurs deux

L*ÀRCBIPEL DE BRÉHÀT. iSS

paquets de soies aiguës et tranchantes, leurs quatre acicules coniques et robustes comme des épieux de chasseur. La partie charnue de chaque anneau ne compte pas moins de trente muscles distincts. Nous en trouvons dix à chaque cloison ioterannulaire. De chaque côté, deux grands muscles, s'attachent au centre de l'anneau et i la base des pieds, portent ceux-ci en avant ou en arrière. Une poche musculaire, composée d'une dizaine de faisceaux, entoure chaque pa«* quet de soies, ainsi que les acicules, et sert à les pousser au dehors ; de chaque côté, huit muscles le ramènent en dedans et impriment des mouvements aux diverses parties du pied. Ainsi chaque anneau est muni d'environ cent vingt muscles, et si nous tenons compte de ceux de la trompe et de la tète, nous trouverons que ranimai entier est mis en mouvement par plus de trente mille muscles (67).

Certes voilà une anatomie compliquée ; aussi avons-nous examiné une des espèces qui se rapprêchent le plus du type virtuel des Ânnélides. C'est un terme de comparaison fort élevé dans le groupe, et la division du travail y est portée très loin. Prenons maintenant cette Doyérine, qui me rappelle les roches de Chausey. Bien

ISO S0UV£1)1RS D^UN NATURALISTE.

qu'elle n*ait que quelques ligues de long, notre microscope va lui donner plusieurs pieds , et nous distinguerons très facilement ses organes grossis dans la même proportion. Eh bien! voici déjà une simplification manifeste : la peau s'est convertie en une pellicule diaphane, les muscles du tronc se fondent en deux ou trois plans à peine distincts ; ceux des cloisons interannulaires n'existent plus et sont remplacés par une simple membrane ; ceux des pieds ne sont plus que des cordons homogènes de substance contractile. Les centres digestifs et nerveux sont à peu près les mêmes ; mais leurs dépendances ont subi des réductions notables. En outre, les organes circulatoires se réduisent à un seul tronc dorsal, et les organes de la respiration ont disparu. Observons maintenant cette Aphlébine, prise dans les corallincs de Bréhat. Ici la dégradation est bien plus manifeste encore : le corps ne forme plus qu'un sac où flotte un intestin presque droit ; il n'y a plus de cloisons intérieures, plus d'organes circulatoires, et le liquide interne qui représente le sang n'est mis en mouvement que par des bandes de cils vibratiles placés en écharpe à la base de chaque pied.

L*AHCHIPBL De BRÉHAT. 1S7

Pour voir la dégradation du type des Annelés atteindre sa dernière limite, il faut pénétrer dans la classe des Vers proprement dits. Ici la plus grande taille s'unit souvent à une extrême simplicité d'organisation, circonstance qui ne se présente nulle part ailleurs a un aussi haut degré, pas même peut*être chez les Rayonnes. La grande Némerte nous en offire un exemple remarquable (68). Qu^on se figure un animal de trente i quarante pieds de long, large de cinq 4 six lignes, plat comme un ruban de fil , d'une couleur brune ou violàtre, lisse et luisant comme un cuir verni : telle est la Némerte, dont per-' sonne n^avait encore étudié Fanatomie, bien qu^elle fût connue déjà depuis plusieurs années. C'est sous les pierres, dans le creux des rochers, qu^on rencontre ce Ver gigantesque, roulé, pe-^ lotonné sur lui-même, et formant mille nœuds inextricables en apparence, qu*il noue et dénoue sans cesse par la contraction de ses muscles» Cet animal se nourrit en suçant les Anomies, espèce de petites huîtres plates, adhérentes aux corps sous-marins. Quand il a épuisé celles qui se trouvent autour de lui, quand il veut changer, de place, il allonge au dehors son long ruban da couleur sombre, terminé par une tête assez

1S8 SOUVENIRS d'un NATURàUSTE.

860il>lable i celle d^uu Serpent, sans en avoir ni la large gueule, ni les dents redoutables. L'œil n^aperçoit aucune contraction, aucune cause apparente de ce mouvement^ et le micros-' G(^e seul peut nous apprendre que la Fîémerte glisse dans le liquide au moyen de cils vibratiles excessivement fins qui hérissent toute la surface de son corps. Elle hésite, elle tâtonne, et finit par découvrir quelquefois, à quinze ou vingt pieds de sa première demeure, une pierre qui lui convient. Alors elle se déroule peu à peu pour se transporter dans son nouveau domicile» et i mesure que le peloton se dévide sur un peint, il se roule et se noue à l'autre extrémité. Ajoutons tout de suite que la contractilité des tissus de cet animal est tellement considérable» qu'une Némerte de trente pieds conserve à peine un dixième de<;ette longueur après son immer* sion dans Talcool, et n'a plus que deux pieds et demi ou trois pieds.

Tous les grmids appareils de la vie sont re-présentés dans l'organisation des Némertes, mais tous y sont réduits à leur plus simple expression. Le système nerveux ne forme plus cet anneau œsophagien regardé pendant longtemps comme caractéristique. Il se compose de deux

. l'aKCHIPSL DB BRÉflAT. ItO

gUDgUons latéraux d'où partent deux cordons s'étendant jusqu'à rextrémité du corps et ne fournissant que de très petits ûlets. Deux grands vaisseaux placés sur les côtés accompagnent ces troncs nerveux, un troisième serpente sur la ligne médiane : tous trois sont simples et ne présentent aucune ramification. La bouche con« siste en un orifice circulaire à peine visible; elle s'ouvre dans une longue trompe en boyau séparée par un étranglement de Tintestin terminé en cul^de-sac. Ainsi la même ouverture sert a introduire les aliments et à rejeter au dehors les résidus de la digestion. Comme pour compenser le peu de développement de ces organes, les ovaires, placés des deux côtés du corps, présentent au contraire des dimensions très considérables. Au reste, cette circonstance à elle seule est un indice d'infériorité pour l'animal qui la présente. En efiet, ces espèces dégradées sont exposées à mille chances de destruction dans la première période de leur vie ; plus tard, elles sont généralement destinées à servir de pâture à des espèces plus élevées. Aussi la nature pourvoit-elle largement à leur multiplication. Plusieurs d'entre elles, à l'époque de la gestation, se transforment littérale*

ihO. SOUVENIRS D^UN NATURALISTE.

ment en sacs ovigères. Pour le cas particulier dont nous parlons, je ne saurais estimer 1& nombre d'œufs que produit une Némerte de huit à dix pieds, à moins de quatre ou cinq cent mille.

On comprend sans peine avec quelle ardeur je me livrais à ces études attrayantes, où chaque heure, pour ainsi dire, amenait son résultat. A Bréhat, d'ailleurs, je travaillais avec plus de suite et de courage qu'à Chausey. Logé chez le^ garde d'artillerie de l'île, je trouvais à échanger quelques pensées, et j'échappais ainsi au sentiment de l'isolement, un des plus énervants qui puissent frapper le cœur de Thomme. J^aimais à étudier dans la personne de mon hôte cette classe de sous -officiers, braves militaires qui rendent chaque jour à l'Etat des services aussi obscurs que pénibles, sans autre perspective qu'une modeste retraite, et pour quelques uns la croix d'honneur. Detz était de ce petit nombre, et dans ses trente ans de service il avait bien gagné le bout de ruban rouge qui décorait sa boutonnière. Aujourd'hui, vrai soldat laboureur, il partageait son temps entre ses modestes fonctions de garde et son jardin. C'était pour moi un vrai plaisir que de le faire causer, et il s'y

l'archipel de BllilUT. lAl

prétait volontiers, comme tous les vieux soldats. Bien des fois je me suis délassé de mes travaux en parcourant avec lui son petit domaine, tandis qu'il me parlait de ses guerres d'Allemagne, de ses souffrances sur les pontons anglais, de sa prise d^ Alger, en sMnterrompant de temps a autre pour me montrer avec orgueil quelque beau firuit de son industrie horticulturale.

Parfois aussi, lorsque mon corps et ma tète, par trop fatigués d'une longue course ou d'une dissection trop prolongée, me faisaient éprouver le besoin d'un repos complet, je me rendais sur le rivage, et couché sur le gazon de quelque berge escarpée, je laissais mes pensées flotter i Fabandon. Oh ! vous qui avez conservé quelque peu de ces illusions qu'emportent chaque jour une à une les tourbillons de ce monde, vous qui regrettez ce que vous en avez perdu, allez sur le bord de la mer, et sur ses grèves sonores vous retrouverez à coup sûr quelqu'un de ces rêves dorés qui bercèrent votre jeunesse. Vous surtout qu'a frappés au cœur quelqu'une de ces douleurs poignantes qui décolorent une vie en* tière, allez, allez sur le bord de la mer. Cherchez quelque plage solitaire, un archipel de Chausey, une lie de Bréhat, où ne puissent vous

i&2 souvEMiBS d'un naturaliste.

atteindre les exigences de la société, et quand votre àme brisée débordera d^angoisse» gagnez quelque roche élevée d^où Tœil embrasse a la fois le ciel et FOcéan ; prêtez loreille à ces grandes harmonies que les vents et les flots semblent tantôt murmurer k voix basse, tantôt entonner en rugissant; laissez vos yeux suivre jusqu'à l'horizon les ondulations capricieuses des vagues, et quand elles se confondront avec les figures fantastiques des nuages, que vos yeux les suivent encore jusqu'au ciel où elles semblent monter. Abandonnez-vous au sentiment de l'infini qui s'emparera de tout votre Être, et bientôt vos larmes couleront moins amères ; vous comprendrez que, pour adoucir nos peines dans ce monde, rien ne vaut la contemplation de la nature et le spectacle sublime de la création qui nous ramène au Créateur.

Souvent l6 crépuscule vint me surprendre au milieu de mes rêveries ; souvent la nuit m'en^ veloppa de ses ombres et étendit sur ma tète son dais de sombre azur semé de constellations. Alors je voyais s^allumer dans le lointain une autre étoile allumée par la main de l'homme : je reconnaissais le fanal des Héhaux, ce phare dont tous les marins me parlaient avec enthousiasme.

L' ARCHIPEL DE BRÉHàT. lh%

et dont pendant la journée je voyais la tour se dessiner comme une ligne noire sur la teinte blanchâtre du ciel. Je ne voulais pas quitter Bréhat sans le visiter. Quelques consultations m'avaient assuré la bonne volonté du lieutenant des douanes : je le priai de m*y conduire, et par un beau jour d'octobre, nous partîmes du port de la Gorderie sur une péniche que ma* msuvraient six robustes matelots. Le temps était admirable ; l6 ciel sans nuages se reflétait dans rOcéan uni comme une glace et semblait en doubler la profondeur. Sous la double impulsion d'un vent léger qui gonflait nos deux petites voiles carrées, et du rapide courant que le re* flux imprimait aux flots du Kerpont, notre pé» niche glissait sur les lames comme un traîneau sur la neige. Parfois seulement nous traver* sions un remous tumultueux qui secouait en tout sens notre frêle embarcation, et nous révélait le voisinage de quelque rocher sous* marin; puis nous retrouvions une mer calme, et, sans avoir conscience de la vitesse de notre marche, nous voyions Bréhat s'enfoncer à l'arriére, tandis qu'à l'avant de notre chaloupe quelque roche, quelque île nouvelle semblait i chaque instant poindre des flot^.

lAi SOUVENIRS d'un naturaliste.

Dirigeant d'abord notre course vers le nord, nous laissâmes sur la gauche File de Saint-Modé, avec ses batteries où dorment, couchées sur le gazon, de lourdes pièces de gros calibre, prêtes à se réveiller au premier signal de guerre et à protéger de leurs boulets rouges l'entrée de la rivière de Pontrieux ; avec sa chapelle, dont les saintes reliques ont, au dire des habitants du voisinage, la vertu de chasser de Tlte toute espèce d'insectes parasites. Nous filâmes ensuite rapidement entre Pen-arHrest et le plateau des Sirlots, dont les roches cachées semblent autant de pièges tendus aux navires qui se rendent de Brest à Pontrieux. Portant alors au nord-^est, nous vînmes côtoyer Boch-Louet et ses écueils, que rattache i la côte, distante de trois quarts de lieue, une digue naturelle de galets roulés, appelée le Sillon^ et qu'ont élevée les deux coujrjants opposés qui vont et viennent deux fois par jour dans les anses de Pontrieux et de Tré* guier. Ici la marée nous abandonna ; le vent tomba tout à fait, nos voiles vinrent battre le long de leurs mâtereaux. Aussitôt nos marins se mirent i Foeuvre, et, sous les coups cadencés de leurs longs avirons, la péniche reprit sa course rapide, en laissant derrière elle un sillage

L ARCBIPBL DE BRÉIIÀT. 1&5

blanchi d'écume. A mesure que nous approchigns des Héhaux, le phare semblait s'allonger. D élevait plus haut dans le ciel sa colonne de granit, sa lanterne de verre, protégées par cette baguette magique qui va jusqu^au sein des nuages chercher et éteindre la foudre. BientAi nous abordâmes et pûmes contempler à notre aise le rocher géant que la main de l'homme a construit de toutes pièces sur ces Epées de Tréguier^ naguère si redoutées des navigateurs, aujourd'hui guides certains du matelot pendant les sombres nuits de tempêtes.

Dans nos plus opulentes cités, le phare des Héhaux serait un monument remarquable. Seul au milieu de VOcéan, il acquiert, par cet isole* ment même, un caractère de grandeur sévère qui impressionne profondément. Qu'on se figure un plateau de granit où les courants et les orages ne permettent pas môme aux .Goémons (69) de se fixer, et qu^ accidentent ça et là quelques rochers aux formes tourmentées, aux flancs profondément sillonnés par les vagues. C'est là qu'est posée la tour. La base, en forme de cône, est surmontée d'une galerie circulaire. La partie inférieure s'évase en dessinant une courbe gracieuse, s'épate sur le sol comme la I. 13

1A6 80UVBm«8 d'ch raturilmte.

racine d^une gigantesque plante marine, et en« fonce jusqu'au sein de la roche vive ses fondenjents taillés au ciseau. Sur ce piédestal de dixluiit mètres de base se dresse un fût de colonne do luiit mètres de diamètre, portant, en guise de chapiteau, une seconde galerie dont les appuis et la balustrade de pierre rappellent les mAohicoulis et les créneaux d'un donjon féodal. Du haut en bas, toute cette partie de l'édifice ost do granit blanchâtre, dont les larges pierres, tlisposées en assises régulières, sont encastrées A (juouo d*nronde les unes dans les autres. Jusqu'au tiers de rédifice, les assises sont en outre roliéos entre elles par des dés de granit comme tout le reste, qui pénètrent à la fois dans deux pierres superposées. Toutes ces tailles ont été exécutées avec une précision telle, que le cimmt a été presque inutile pour fermer quelques vides imperceptibles, et que, delà base au sommet, le phare tout entier ne forme qu'un bloc imuiue, plus homogène, plus compacte peutôtro cpio les roches mêmes qui le supportent. Sur la plate-forme qui couronne cette magnifl([ue colonne, à quarante-cinq mètres au-dessus du niveau des plus hautes marées, s'élève une petite coupole de pierre à la fois solide et gra-

l'archipel de bréhàt< 1A7

cieuse, soutenue par des piliers que réunissent de larges vitraux. C'est dans cette cage de verre qu'est placé le fanal qui porte jusqu'à neuf lieues en tout sens sa Jarge ceinture de lu* mière.

Pendant le reflux, la mer se retire et laisse à découvert au pied du phare quelques centaines de mètres carrés ; à Theure du flux, elle le baigne de toutes parts. Alors la tour des Héhaux se dresse seule et isolée au milieu des flots, comme un défi jeté au démon des tempêtes par le génie de Thomme. Parfois on dirait que , sensibles à Foutrage , le ciel et la mer se liguent contre l'ennemi qui les brave par son impassibilité. Les vents du nord-ouest rugissent autour du fanal et lancent contre ses solides vitraux des torrents de pluie, des tourbillons de grêle ou de neige. Leur souffle impétueux amène du large des lames gigantesques dont le sommet atteint quelquefois jusqu'à la première galerie ; mais ces masses fluides glissent sur les surfaces rondes et polies du granit , qui ne leur laissent aucune prise , passent en lançant jusque par-dessus la coupole de longues fusées d'écume, et vont déferler en mugissant sur les roches de

1A8 SOLVENIRS d'un NATURALISTE.

Stallio-Bras ou sur les galets du Sillon. Le phare supporte ces terribles assauts sans en être ébranlé. Cependant il sMncline comme pour rendre hommage a la puissance de ses adversaires. Les gardiens m^ont assuré que, lors d^une violente tempête, les vases à huile placés dans une des chambres les plus élevées présentent une variation de niveau de plus d^un pouce, ce qui suppose que le sommet de la tour décrit un arc de près d'un mètre d'étendue. Au reste, cette flexibilité même semble être un gage de durée. Du moins on la retrouve dans plusieurs monuments qui bravent depuis des siècles les intempéries des saisons. La flèche de Strasbourg, en particulier, courbe sous le souffle des vents ses longues ogives, ses sveltes colonnettes, et balance sa croix à quatre pointes, élevée a quatre cent quarante pieds au-dessus du sol.

Construire un monument sur ces rochers où semblent se donner rendez-vous toutes les tempêtes de l'horizon, c'était fonder en pleine mer. On comprend ce que pouvait paraître avoir d'impraticable un pareil projet. Trois campagnes ont suffi cependant pour jeter les fondements de la tour, pour poser la clef de la coupole. En vain les difficultés de tout genre sont venues

l'archipel de bréhat. ih9

en aide aux vents et aux flots : Tindustrie humaine est sortie victorieuse de la lutte, et malgré mille peines, malgré mille dangers, pas^ un accident grave, portant sur les hommes ou sur les choses, n*est venu troubler la joie du triomphe. Une seule fois les prévisions de la science se trouvèrent en défaut. Pour faciliter l'arrivage des pierres quHl fallait aller chercher à plusieurs lieues, et façonner à Bréhat, l'habile ingénieur qui avait fourni tous les plans, qui en surveillait l'exécution, voulut construire un débarcadère de bois sur le lieu même du travail. Quelques vieux marins firent vainement des objections à ce projet. M. Reynaud ne connaissait pas encore la mer, et fier d'avoir dompté le courant des fleuves rapides, il comptait sur ses poutres massives reliées par des crampons de fer et de bronze. Il fut bientôt forcé de reconnaître son erreur. Un jour, TOcéan se leva, et deux marées suffirent pour disperser comme des brins de paille ces lourds et solides matériaux. Le savant élève de nos écoles dut alors accepter les conseils d'un obscur charpentier de Bréhat. Une chèvre fut placée sur un rocher à pic, au pied duquel pouvaient arriver les gabares, et l'on transporta les matériaux à l'aide I. 13.

d'un chemin de fer jeté sur le précipice qui séparait ce débarcadère naturel de remplacement de la tour«

Nous venons d'admirer Textérieur du phare ; suivez-moi maintenant dans l'intérieur, à l'aide de cette échelle formée de barreaux de cuivre enchâssés dans la pierre. Donnons en passant un coup d'œil à ces lourdes portes de bronze qui ferment hermétiquement l'entrée, et pénétrons sous ces voûtes qu'on dirait taillées à vif dans le roc. Nous sommes au premier étage. Autour de nous sont les magasins de bois, les cordages, la menuiserie. Au-dessus, nous trouvons les caisses de zinc renfermant la provision d'huile qui doit alimenter le fanal, et l'eau destinée à la boisson des gardiens. Au troisième étage sont placés la cuisine, le garde-manger de plain-pied avec la première galerie. Passons rapidement devant les trois chambres destinées aux gardiens ; elles sont simples et propres sans rien offrir de remarquable. Mais nous voici au septième étage, et nous allons nous reposer un instant dans ce petit salon octogone lambrissé, parqueté, ciré. C'est la chambre destinée aux ingénieurs qui viennent inspecter le phare. Ici, au milieu de l'Océan, à cent pieds au-dessus des

l'archipel de bréuat. 161

vagues, vous trouvez réunis le comfortable et presque Télégance d un appartement parisien. Voici des cadres à Tanglaise pour passer la nuit ; voici des meubles d'acajou, une cheminée de bronze et de marbre. Vous reconnaissez dans les moindres dispositions Tintelligente économie qui préside à Faménagement des navires, et sait doubler Fespace disponible en mettant à profit le moindre recoin.

Reprenons maintenant la spirale de pierre qui nous a conduits jusqu'ici ; nous allons en* trer dans la partie de l'édifice plus particulièrement destinée au service spécial de la tour. Le huitième étage renferme des vases a huile, des verres, des lampes de rechange, puis quelques beaux instruments destinés aux observations météorologiques, un thermomètre, un haro* mètre, un chronomètre. Ici se termine Tescalier, €t sa cage est fermée par une voûte plate que supporte un mince pilier. Pour nous élever plus haut, il faut monter cette échelle de fonte, et nous arrivons dans la chambre de quart où chaque nuit veille un des gardiens. Vous jetez autour de vous des regards de surprise, vous ne comprenez rien à ces revêtements , a ces incrustations de marbres de diverses couleurs

qui couvrent la voûte , les murs, le parquet luimême. Ce luxe, qui vous semble si fort hors de sa place, n'est pourtant que la nécessité. L'appareil d'éclairage pénètre dans la chambre où nous sommes par une ouverture circulaire du plafond. Dès lors une propreté minutieuse devenait nécessaire et ne pouvait s'obtenir qu'à l'aide de ces surfaces parfaitement polies.

Franchissons enfin cette dixième et dernière série de marches. Nous voici sous la coupole, et vous avez sous les yeux un de ces magnifiques présents que la science fait de temps en temps aux hommes comme pour répondre à cette question décourageante qu'on lui adresse si souvent dans le monde : — A quoi bon? — Vous voyez l'appareil d'éclairage d'un phare de premier ordre à feu fixe. Ici je crois que quelques explications deviennent nécessaires pour vous faire comprendre la destination et l'efiet des diverses parties d'un instrument où vous n'apercevez d'abord qu'une sorte de grand tonneau de verre dont les cercles seraient figurés par des prismes de la même substance, et qui porterait en dessus comme en dessous des espèces de jalousies formées de plusieurs rangs de petites glaces inclinées.

l'archipel de bréhat. 163

Bien plus adonnés à la navigation qu'on ne le croit d'ordinaire, les anciens avaient reconnu dès la plus haute antiquité la nécessité de signaux qui pussent indiquer aux marins les dangers à éviter, les passages où pouvaient s'engager sans crainte leurs petits navires toujours à portée des côtes. De la mer Noire à TOcéan, presque tous les promontoires étaient surmontés d'au* tels, de colonnes, de tours d'où s'échappaient pendant le jour des tourbillons de fumée, dont les feux guidaient les matelots pendant la nuit. Presque toujours ces phares antiques étaient en même temps des temples consacrés à quelque divinité dont ils prenaient le nom. Les prêtres qui les desservaient étaient les astronomes de ces temps reculés, et donnaient aux navigateurs des renseignements pour parcourir les côtes voisines. Quelques savants de nos jours ont cru voir dans cette circonstance Texplication de bien des fables mythologiques. Pour eux, le dieu Protée, consulté par Ménélas à son retour de la guerre de Troie, n'est plus qu'un de ces points de repère que le prince grec, égaré dans sa route, vint reconnaître, et où il reçut les instructions nécessaires pour regagner sa patrie. Pour eux, l'œil unique des cyclopes rappelle les

ibà SOUVENIRS d'un naturaliste.

feux allumés sur les caps de la Sicile, et la tra« dition qui veut que ces géants aient expiré sous les flèches d^ Apollon signifie qu'au lever du soleil on éteignait ces signaux, pour la plupart inutiles en plein jour. Ces édifices étaient souvent très considérables ; et la hauteur du phare élevé par Sostrate de Gnide trois cents ans environ avant l'ère chrétienne, sur la côte basse d'Alexandrie, dépassait de beaucoup celle de toutes nos tours modernes.

Cette élévation exagérée n'était nullement nécessaire pour atteindre le but proposé. La difficulté ne consiste pas à placer très haut le fanal qu'oa doit voir du plus loin possible, mais bien à donner à la lumière une intensité telle, qu'elle puisse traverser sans s'affaiblir outre mesure des espaces considérables. Or, sous ce rapport , les phares antiques, éclairés par des feux ordinaires, étaient des plus défectueux, bien que suffisants peut-être pour le timide cabotage de cette époque. Lorsque la connaissance approfondie des étoiles, lorsque l'invention de la boussole eurent ouvert aux marins toute la surface des mers , le nombre des signaux put être diminué sans inconvénients, en même temps qu'il était nécessaire

l'aRCRIPIL de BRfHAT. 165

d'en augmenter la portée. Dès lors le problème devenait complexe. Il fallait augmenter Tintensite de la lumière; il fallait surtwt réunir les rayons qui, s'échappant en tout sens, se perdent dans Fespace, plongent au pied du phare ou éclairent en pure perte les terres voisines, et les ramener horizontalement vers la mer.

Bien des tentatives furent faites dans ce dou* ble but. La substitution des lampes à double courant d*air, inventées par Argand, fut un pre* mier progrès. Un Anglais, nommé Hutchinson, imagina le premier, vers le commencement du xvir siècle, de placer derrière ces lampes un miroir métallique qui ramenait en avant une partie des rayons égarés. Un Français, le chevalier de Borda, porta au plus haut degré de perfection ce mode d'éclairage, en employant comme réflecteur un miroir parabolique^ qui doit à la courbure particulière de ses parois la propriété d'envoyer dans la même direction tous les rayons émanés d'un centre lumineux placé à son foyer, et de projeter ainsi en avant une sorte de cylindre composé de tous les rayons partis de ce centre (70). Mais cet avantage même entraînait un inconvénient des plus graves. Ce cylindre de lumière présentait à peu de chose près le

même diamètre que le miroir lui-même. Com-^ paré à l'espace des mers, ce n^était plus qu'un simple rayon^aiis la direction duquel il fallait se trouver placé pour apercevoir le phare.

L'invention de Borda aurait donc été inutile sans une idée fort ingénieuse, due à un ancien maire de Calais, nommé Lemoine. Celui-ci imagina de placer l'appareil de Borda sur un axe mobile dont le mouvement de rotation présente successivement le miroir vers tous les points de l'horizon. L'observateur, placé à une grande distance, n'aperçoit le phare que pendant le temps employé par le cylindre de lumière réfléchie pour passer devant ses yeux, puis il tombe dans l'obscurité. Cette dernière circonstance, bien loin de nuire à l'eflTet qu'on se propose, présente au contraire de grands avantages. En disposant autour d'un même axe un certain nombre de réflecteurs munis chacun de sa lampe particulière, on obtient à chaque révolution de la machine autant d'éclats lumineux qu'il y a de miroirs, et entre chacun d'eux il reste un espace de temps où l'on est plongé dans les ténèbres. En variant le nombre et la durée de ces intervalles, on peut individualiser pour ainsi dire un certain nombre de phares, condition bien essen-

l'archipel de bréhàt. 167

tielle à remplir, puisque seule elle permet aux navires qui arrivent du large de reconnaître le point précis de la côte qui se trouve en vue, et par suite de se diriger en conséquence. Ces phares, dont le fanal parait et disparaît alternativement, sont appelés phara à feu toumanty ou phares à iclipêes.

Malheureusement, l'éclairage de Borda ne s'applique qu'aux phares de cette espèce. On ne peut pas l'employer dans les phara à feu fixe ^ c'est-à-dire dans ceux qui doivent être visibles à la fois de tous les points de Thorizon. Ces derniers sont pourtant nécessaires, car on ne peut varier assez les éclipses et les éclats pour donner à chaque fanal un caractère particulier, propre à le distinguer de tous les autres. Il restait donc beaucoup à faire.- Depuis bien des années, il existait en France une commission des phares, dont les membres, occupés de mille autres fonc^ lions, n'avaient presque rien fait pour la solution du problème, lorsque M. Arago (71) proposa de se charger des expériences, à condition qu'on lui adjoindrait M. Mathieu (72) et Fresnel (73), que ses admirables découvertes sur les propriétés de la lumière semblaient désigner d'avance pour s'occuper de cette question. Grâce I. 14

168 soimofiM D'tif hatohâliite.

au zèle désintéressé de ces trois hommes de science, on obtint de rapides et nombreux pro« grès. MM. Arago et Fresnel, en suivant les idées de Rumfort, perfectionnèrent d'une manière tout inattendue la lampe à double courant d'air. Ils construisirent des appareils à quatre mèches concentriques abreuvées d*huile par un mouvement d'horlogerie, et dont le pouvoir éclairant est tellement considérable, qu'un seul d'entre eux équivaut à vingt-deux des meilleures lampes Carcel. Fresnel substitua aux miroirs de Borda, où la lumière est concentrée por réflexion, des lentilles que les rayons traversent et qui les amènent par réfraction dans la direction voulue. C'était toute une révolution.

La surface la mieux polie, frappée par une certaine quantité de lumière, en absorbe à peu près la moitié. L'autre moitié seule est réfléchie, et par conséquent peut être utilisée. En traversant une glace d'épaisseur médiocre, la même quantité de lumière ne diminue que d'ti» vingtième environ. Ces faits bien connus avaient déjà fait essayer en Angleterre l'emploi des lentilles de verre semblables à celles qui arment une loupe ordinaire. Or, en leur conservant cette forme, on était obligé de leur donner beaucoup d'épaisseur,

l'archipel de bréhat. 169

et dès lors la lumière, en les traversant, s^éteignait encore plus que dans les réflecteurs métalliques. Aussi cette tentative, dont l'auteur même est inconnu, n'avait-elle eu aucune suite.

Afin de surmonter cette difficulté, Fresnel eut l'idée de décomposer ses lentilles en plusieurs éléments. Celui du centre fut une lentille ordinaire d'un assez faible diamètre, et par conséquent peu épaisse. Il forma les autres avec des prismes disposés tout autour en cercles concentriques, et dont les courbures étaient façonnées de manière que leur foyer coïncidait avec celui de la lentille elle-même. Tailler et polir ces grands cercles de verre eût été chose impossible : Fresnel les construisit de pièces séparées qu'il réunit avec de la colle de poisson. Ainsi se trouva réalisée une des conceptions de notre illustre Buffon (7A), dont le génie semble avoir embrassé toutes les sciences. Lui aussi avait eu la pensée de faire des lentilles à échelons; mais, croyant nécessaire qu'elles fussent d'un seul morceau, il en avait regardé Texécution comme impossible. La gloire de l'invention revient donc tout entière à Fresnel, et cela à d'autant plus juste titre, qu'il ignora les idées de Buffon jusqu'au moment où il eut réalisé ses propres conceptions théoriques.

160 SOUVENIRS D*Uri NATURALISTE.

Pour comprendre toute la supériorité du nouveau mode d'éclairage sur celui que donnent les miroirs de Borda, il suffit de jeter les yeux sur les chiffres suivants. Une lentille à échelons, de 75 centimètres de diamètre, éclairée par une seule lampe à quatre mèches, porte les rayons à 12 lieues de distance ; elle projette vers l'horizon 8 fois plus de lumière que le meilleur réflecteur, et Teffet qu'elle produit dans la direction de son axe est égal à celui que donneraient à 000 becs de gaz réunis.

Les lentilles que nous venons de décrire ne sont applicables qu'à des feux tournants, et sous ce rapport elles ressemblent aux miroirs paraboliques ; mais un des grands avantages du système nouveau est de pouvoir être également employé pour les feux fixes. Il suffit, pour cela, de métamorphoser la lentille en un anneau renflé dans son milieu, puis de placer auniessus et au-dessous un nombre suffisant de prismes analogues à ceux dont nous avons parlé plus haut. De cette manière, la lumière est lancée à la fois vers tous les points de l'horizon ; seulement, au lieu d'être réunie en cylindre, elle forme une espèce de nappe horizontale. On comprend dès lors que les phares à feu fixe ne sauraient avoir

l'archipel DE BRÉHAT. I6l

autant de portée que les phares à feu tournant . En effet, dans les deux appareils, la lampe est entourée par un anneau de verre de même hau* teur, qui reçoit dans les deux cas à peu près la même quantité de lumière. Or, tandis que dans les phares à éclipses cette lumière est concen* trée par les lentilles dans huit ou dans seize directions seulement, dans les phares à feu fixe elle se répand en liberté sur tous les points du certîle, et, éclairant une surface bien plus grande, éâe s'affaiblit d'autant.

La lampe placée au centre d'un appareil fixe ou mobile envoie des rayons en tout sens ; par conséquent, une grande partie passe au-dessus et au-dessous des lentilles. Pour éviter cette perte, Fresnel avait proposé de les recueillir sur des prismes réflecteurs qui ont la propriété de ne détruire qu'une faible quantité de la lumière qui les traverse. Cette idée a été appliquée, en effet, aux phares de petite dimension ; mais on avait jusqu'à présent regardé comme impossible de travailler des prismes courbes d'une dimension suffisante pour pouvoir servir aux phares de premier rang. On remplaçait ces prismes par un système de glaces étamées concaves, disposées par zones horizontales au-dessus et au-dessous I. 14.

de TappareiL Or, nous avons vu plus haut que la moitié de la lumière se trouve détruite par ce mode de réflexion ; il était donc vivement à dé* sirer que les anneaux prismatiques fussent exécutés sur une grande échelle. Un artiste de Paris a résolu ce problème, regardé jusqu^à lui comme insoluble. En 18&â, M. François jeune présenta à TAcadémie des sciences un des huit fuseaux qui, par leur réunion, forment aujourd'hui la coupole réfléchissante du phare de Sberivore, en Ecosse, et qui a été construite entièrement d'après les idées de Presnel. On comprendra toute l'importance de ce perfectionnement, quand on saura que la lumière réfléchie par les glacçs étamées était égale à celle que produisent 133 becs de gaz, et que celle que renvoie la coupole de M. François est représentée par 214 becs, ce qui donne une augmentation de 81 becs de gaz pour l'effet utile.

Les premières recherches de MM. Arago et Presnel datent de 1819 ; quatre ans après, la lampe à mèches concentriques était inventée, les lentilles à échelons éprouvées, et Ton faisait l'essai du nouveau mode d'éclairage sur la tour de Cordouan, élevée à l'embouchure de la Gironde, sur ce même phare qui, un siècle environ

l'archipel de bréhàt. 163

auparavant, avait porté le premier feu à éclipses et à miroirs paraboliques. Le résultat répondit i toutes les espérances, et en 1825 , à la suite d'un rapport remarquable du contre-amiral de Rossel, un plan général fut adopté pour Téclairage des côtes de France. Vingt-sept phares de premier ordre ont été distribués sur cet espace d'environ quatre cents lieues. Ce sont ces phares qui, comme autant de sentinelles avancées, apprennent aux marins arrivant de la haute mer le nom de la côte voisine. Pour cela, ils ont été disposés de telle sorte, que toujours un feu fixe se trouve entre deux tournants, bien distincts Tun de Tautre. Cinq phares de second ordre, dix-sept du troisième et trente-cinq feux de port croisent leurs lumières dans les intervalles laissés entre les phares du premier rang, révèlent les dangers toujours plus multipliés à mesure qu'on approche de la terre, et indiquent les passes abordables. Partout les miroirs à ré« flexion font place aux appareils lenticulaires. Les autres peuples suivent Texemple donné par la France. Ils avaient copié jadis les appareils tournants de Lemoine, les réflecteurs de Borda ; ils nous empruntent aujourd'hui les lentilles de Fresnel, la lampe de Fresnel et d'Arago, et

I6i SOUYENIRS d'un NATURALISTE.

c'est de Paris que partent presque tous les appareils destinés à éclairer leurs rivages. Ain»i nous pouvons dire avec un juste orgueil que c*est de notre patrie que sont venus tous les progrès essentiels faits dans une des questions les plus importantes pour la sécurité de la navigation, et par suite pour les intérêts du commerce et de rhumanité.

Après avoir examiné et admiré dans ses moindres détails le magnifique phare des Héhaux, je regagnai Bréhat et repris mes occupations journalières. Cependant la mauvaise saison arrivait à grands pas ; je revenais souvent de mes courses trempé de pluie et transi de froid; il fallut songer au départ. Mon brave lieutenant de douanes mit encore une fois sa péniche à mon service, et je quittai Bréhat riche en dessins, en notes, en collections d^ animaux soigneu* sèment logés dans des tubes remplis d'alcool (75). Le trajet fut aussi heureux que rapide, et sans presque m'arrôter, je me dirigeai vers Saint- Brieuc par la même route que j'avais parcourue trois mois auparavant. La campagne était belle encore ; pourtant le déclin de Vannée se faisait sentir et jetait sur le paysage quelque chose de doux et de mélancolique. Les mille nuances de

l'archipel de bréuat. 165

Fautomue remplaçaient la livrée brillante, mais uniforme, du printemps ; les chênes commençaient à livrer au vent quelques feuilles jaunies; les oiseaux étaient partis avec les fleurs. De ces dernières, il ne restait que les corolles d'or des genêts mêlées aux grappes purpurines des bruyères, et distincts sur le premier plan, ces arbustes, en mariant de loin leurs couleurs, revêtaient les collines d'une riche teinte d'ocre qu'avivait encore un beau soleil couchant.

Page 1