LE PHARE DES HÉHAUX
LARCHIPEL DE BRÉHAT.
LE PHAHE DES HÉHAUX.
SOMMAIBK.
Voyage de Pari» à Paimpol. — L'archipel de BrAat. — • Structure 9M0giqtw. — Rniaet tttr qmdqiea 11m aiqoufd'lnii inhaMMtt. <~ U Grande-Ile. — Le Paon. ~- Populatioo : mélange probable du saag banque et du sang breton. — Douceur du climat. -» Faune terrestre ; le Rat noir. ^ Faune marilime. -*• Série mimale. — Tjpêê tirtmlt ; types dérivés. — - Rapports des êtres organisés entre eux. — Typ» général imaginaire de ranimalité. — Division du travail physiologique. *- Animaux supérieur» et animaux inléHeun : flxHd organique des pmniMrs ; variabilité organique des seconds. — Xaibrui chôment des Annelés. — Annelés articulés. — Annelés proprement dits, 00 Vers. -^ Antiétides Tabiooles : Chtorœma, Amphieora, îérébetle, SabeDe. — AanéUdcs Errautes : Chéiopt^e, Kchiure, SipMole, D^«r« dinies. — Anatomie de l'Eunioe sanguine. — Doyérine , Aphlébine. — Ori^isalion des Némertes; simpUfictitioD remarquable. — Excursion an phare des Héhawt. -^ Description de la Imv. -« AppMtt d^éclairage. — Historique. Borda, Lemoine, Buffoa ; Arago , Fresnel , François jeune. — Départ de Bréhat.
En quittant Tarchipel de Chausey et le port de Saint-Malo, je m'étais bien promis de revenir tôt ou tard sur les côtes de Bretagne. Quatre mois de recherches et d'études avaient pu me faire connaître, il est vrai, la richesse zoologique
de ces plages sablonneuses, de ces criques protégées par leurs promontoires de granit; mais Fétude approfondie du moindre animal entraîne de longues journées de travail.- Aussi dans ma première excursion avais-je laissé beaucoup à faire. Mes cahiers m'offraient bien des notes incomplètes, mes cartons bien des croquis inachevés, espèces de points de rappel recueillis à la hâte, et dont plusieurs m'annonçaient quelque xnystèreà éclaircir, quelque vérité à reconnaître. Je résolus de combler ces lacunes : restait à déterminer le lieu de ma future station. Grâce ftu magnifique atlas ieV Hydrographie française^ je pus explorer sur le papier toute cette ceinture de récifs qui semble jetée autour de la vieille Armorique, comme pour la défendre à la fois de la fureur des flots et de l'attaque des vaisseaux ennemis. Au milieu de ces mille petits îlots si minutieusement représentés par les habiles ingénieurs dont M. Beautemps-Beaupré a dirigé les travaux, le petit archipel de Bréhat, au nordouest de Saint-Brieuc, attira mon attention par les rapports qu'il offirait avec celui de Gbausey. Cette ressemblance me parut de bon augure, et, sans plus hésiter, je partis pour le département des Côtes-du-Nord,
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De Paris à Saint-Brieuc, mon voyage n'eut rien que de très ordinaire. Arrivé dans cette ville, il fallut quitter la diligence et me mettre en quête d'un véhicule qui pût me transporter avec armes et bagages jusqu'à Paimpol, petit port de mer d^oii je comptais gagner Tile de Bréhat. Ce ne fut pas sans quelque peine que je découvris une sorte de patache passablement délabrée, que semblait pouvoir i peine traîner a vide un maigre cheval blanc de la plus petite taille. Craignant de rester i mi-chemin, j^hésitais à me confier à cet équipage. Cependant le propriétaire me jurait ses grands dieux que je serais mené train de poste : faute de mieux, je dus me résigner à le croire, et fus bien agréablement surpris en reconnaissant quMI avait dit vrai. Mon petit cheval était de véritable race bretonne, et en conséquence descendait en droite ligne de ces anciens chevaux gaulois que, dès avant les conquêtes de César, les Romains connaissaient et estimaient autant que les célèbres coursiers de Tile de Crète. Au premier coup de fouet, il partit au grand trot ; au second, il prit le galop. Mon cocher, alerte et bavard comme un majorai espagnol, entretint cette ardeur par une multitude d'encouragements moitié fran-<
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çais, moitié baf^bretoni», asMÙionnés de nombreux coups de fouet. Aussi ne quittàmeS'-nous notre allure rapide que poUr monter ou descendre leë côtes roides qu'on trouve à chaque pas, et nous franchîmes les dou2ê lieues qui séparent Saint-Brieuc de Paimpol presque aussi promptement qu'eussent pu le faire les messageries royales.
Au sortir de Saint-Brieuc, la route s'enfonce dans une gorge étroite et profonde. La nature schisteuse des montagnes qui l'enserrent se révèle tout d'abord par leurs profils irréguliers, bien différents des lignes sévères du granit ou des formes arrondies que revêtent presque tou* jours les grès et les calcaires. Pourtant^ tout abrupt et sauvage qu'était le terrain, il avait pour moi le plus grand de tous les charmes : le charme des souvenirs. Je croyais revoir une de ces vallées des Cévennes où s^écoula mon enfance. C'étaient ces mêmes montagnes aux arêtes vives, aux angles aigus, aux lignes brusquement brisées ; ces mêmes arbres à la végétation pénible, mais robuste, disputant la surface du sol aux roches qui pointent de toutes parts en pyramides aiguës chargées de touffes de bruyères ou de ronces aux longs festons épi-
mux. C'éUient» partout oii une lource vaiiait à «ourdra de terra, ce» pré^ an penta jeté» sur la flanc daa montagaai oamma das pièces da tapis vert, et oh les bestiauii peuvent à peina pailra, tant ils sont escarpés at glissante. Sur le bord du chemin, dans le creux des rochers, au pied des arbres, je retrouvais las plantes, les fleurs que j'av^s tant de fois aueillias en jouant. Pour compléter la ressemblaoce, un ruisseau au oours tortueux courait au fond de la vallée. Ses eaux da crisUd rebondissaient sur les cailloux, bouil* lonnaient autour des grosses pierres, et de loin en loin s'élançaiwt an cascade du haut d'une chaussée, après avoir donné le mouvanMiit à quelque usine dont j'entendais bruire les rouages ou retentir las marteaux. Ab ! que Tbabitant dis pays plats vante la fertilité da ses plainaa, la majesté da ses flauvas, la richesse de ses eités ; jamais il ne connaîtra le sentiment d*amour qui fait battre le cœur de Venfant des montagnes i la vue du moindre site qui lui rappelle son paya,
La route s éleva d'abnrd peu à peu sur tas rampes de cette vallée ; puis une montée rq^ida noua conduisit sur un plateau accidenté que nous ne quitt&mea plus. L*aspect du pays chan*
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, gea subitement. Je venais de traverser une de ces fissures produites dans Técorce du globe par la poussée intérieure des granits, et qui conservent encore des traces de cette origine violente. Maintenant j'arrivais à des terrains dé* posés par l'action des eaux, et tout, autour de moi, accusait ce mode de formation. La surface du sol était ondulée et arrondie : dans les tranchées de la route, sous une couche de terre végétale, j'apercevais, disposés en assises pal'allèles, des lits de cailloux dont la nature indiquait qu'ils avaient jadis fait partie des roches voisines. A la solitude d'une gorge sauvage succédait un paysage de physionomie plus douce, plus animée, et non moins pittoresque. Le chemin serpentait au milieu de collines cou-* vertes de riches moissons, ou traversait de vastes jachères que divisaient des haies d'aubépine et de longues lignes de chênes. Le tronc robuste de ces arbres s'élevait sur d'étroites bandes de gazon semées de fleurs champêtres piétinées par mille oiseaux. Au bruit de notre voiture, les moineaux s'envolaient par bandes, le rougegorge se cachait, le pinson gagnait une branche élevée, et là, rassuré par la distance, semblait nous saluer de son chant joyeux, tandis que la
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grosse Alouette huppée nous laissait approcher d^aussi près qu'un pieVrot de Paris, puis s'élançait sur quelque motte de terre, et nous suivait du regard en hérissant son petit panache de plumes grises. Le ciel lui-même prêtait à la variété du paysage. Les teintes changeaient à chaque instant, tantôt animées par un soleil brillant, tantôt assombries par quelque gros nuage que chassait le vent d'ouest. Ce vent, d'abord très supportable, devint de plus en plus piquant \ il pénétra sous ma veste de toile, et, à la sensation particulière qu'il m'apportait, je devinai l'approche de l'Océan. En effet, au détour d'une colline, à l'extrémité d'une courte vallée couverte de prairies et semée de bouquets d'arbres, j'aperçus sa belle nappe d'eau, semblable à un immense tapis verdâtre que les vagues blanchissaient çà et là.
Une demi-heure après, j'étais à Paimpol, et le lendemain je voguais vers Bréhat. A mon arrivée, je songeai à m'assurer la nourriture et le logement, et trouvai bientôt l'un et l'autre. Seulement la chambre n'était pas meublée, et il me fallut louer un lit à l'un, une table à l'autre, des tréteaux et des planches à un troisième. Enfln mon installation fut complète, et je pus I. • 8
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déballer livras, mstrumepte et bocaux. Ces pré^ Hminairet» avaieut employé ia journée, et je dus remettre au lendemain mon premier voyage d^ découvertes. Dèjs laube , j'étais WT pied et cheiebais quelque point culminant d'où je puAW embrasser de Tœil 1 ensemble de mon lie; Q^ fut en vain, Brélmt est un véritable peljt eonti<* nent ; elle a ses plaines, ses plateaux élevés, les cbatnes de montagnes qui se masquent les unw les autres, le tout en miniature, h\m entendu, ei sur une échelle proportionnée a l'étendue d# nie, qui est d'environ trois kilomètres du nord au midi. Il fallut dono me résoudre a l'examiner en détail, et, après un coup d'œil jeté sur ma carte, je commençai mes excursions.
Prise dans son ensemble, 1 ile de Brébat pr4> sente a peu près la forme d un huit de chi£fre profondément découpé par mille petites baioa, hériisé de nulle petits caps. Elle était autrefois partagée en deux Iles distinctes, que séparait pendant le flux un bras de mer d'une vingtaine de mètres de large^ A l'époque où Vauban par* courait nos côtes pour organiser leurs moyei» de dMense, il fit jeter entre les deux Ilots un» large chaussée, qui assure A toute heure iea communications. Le golte qui sépare ainsi les
deux portionn du «ud et du nord e^t une anse boueuse assez bien abritée contre les vents du nord, appelée lu Corderiez Toutefois les marins préfèrent avec raison h Pêrt-Chs, autre petite baie oreuaée dans la berge la plus méridionale, en face des côtea de Bretagne. Ici la terre, qui s'était élevée peu à peu en pente douce en avançant vers la mer, semble s*entr'ouvrir tout à coup et s^allonger en formant deux promontoires escarpés qui se replient comme pour mieux protéger un bassin circulaire. Aussi, lorsque par les plus fortes marées de réquinoxe et sous Timpulsion puissante des vents, rOcéan tout entier semble se ruer sur' rile et rentoure d'une blanche ceinture d'écume, dans le Port-Clos la surface de Teau est à peine ridée par le contre-coup des vagues, qUe ses digues naturelles rejettent à droite et à gauche. A l'exception des deux points que je viens de nommer, et d'un ou de deux autres où peuvent atterrir de très petits navires, tout le pourtour de l'Ile ne présente qu'une côté abrupte et rocheuse, où les simples chaloupes ont quelque peine à aborder. Le granit se montre ici sous toute sorte de formes et de variétés , associé à quelques espèces de roches voisines. La peg-
matite, dont la décomposition fournit le kaolin, se présente tantôt en minces filons croisés en tout sens, tantôt en masses d'un beau rouge et cristallisées à gros grains. D'autres filons de syénite d'une épaisseur assez considérable sillonnent la masse générale dans une direction assez constante du nord-est au sud-ouest. Çà et là on rencontre le quartz sous la forme de rognons d'un blanc mat ou de veines aussi transparentes que le plus pur cristal. Quelques grains de fer à l'état d'oxyde se mêlent à ces formations rocheuses. Rien ici ne rappelle la structure homogène et compacte qui a valu -au granit de Chausey sa réputation méritée. La roche de Bréhat, fendillée en tout sens, variant de qualité d'un centimètre à l'autre, ne saurait être l'objet d'une exploitation sérieuse. Cette différence dans la structure des roches de Bréhat et de Chausey nous explique celle qu'on observe dans l'aspect général des côtes de ces deux îles. A Chausey, les puissantes assises du granit, lentement désagrégées par les courants et les vagues, laissent debout des blocs énormes qui, dans leur désordre , ont quelque chose de sombre et d'imposant. A Bréhat, rien de semblable : les roches isolées méritent tout
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au plus le nom de grosses pierres. A Chausey, les points où la mer déferle avec violence font naître dans Tesprit de Tobservateur Vidée d*un grand cataclysme : on dirait les fragments d'un monde brisé. A Bréliat, ce sont aussi des ruines, mais des ruines qui n'ont rien de surhumain. Tai vu en Alsace ou en Allemagne telle tour féodale dont les débris le disputaient en grandeur aux rochers de ces falaises, aux galets de ces grèves à la fois tristes et mes(]uines.
Plusieurs Ilots, un nombre infini de rochers groapés autour de Bréhat, forment un petit archipel qui se prolonge vers le sud-ouest jusqu'à Tembouchure de la rivière de Pontrieux, et que Tile principale partage dans toute sa largeur en deux moitiés inégales. A Test se trouvent Logodec, Lavrec, Raguenez-Meur, sc^parés de Bréhat par un bras de mer tortueux qu'on nomme la Chambre; à l'ouest, Béniguet, Raguenez-Bras, Grouezen, sont placés en ligne droite le long d'un second chenal, h Kerponi, célèbre dans le pays par la violence de ses courants. Aucune de ces lies n'égale à beaucoup près Bréhat en étendue et en importance. Béniguet seule porte quelques maisons de ferme, et compte une trentaine d'habitants; les autres 1. 8.
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sont désertes. Toutefois elles n^eti sont pas moins exploitées, et le moindre rocher qui porte à son sommet quelques mètres carrés de gazon est une propriété où paissent, tantôt des botes à cornes ou à laine, tantôt seulement quelques chèvres, qui peuvent y satisfaire plei^nement leur instinct d'animaux grimpeurs.
Il parait qu'à une époque reculée, les habi-^ tants étaient répartis sur tout Tarchipel d'une manière plus égale. Sur plusieurs de ces roches isolées on aperçoit les restes d'anciennes masures, demeures de pécheurs ou de contrebandiera. L'île Verte, placée sur la lisière orientale de l'archipel, possédait même autrefois un monastère qui relevait de la riche abbaye de Beauport. Sans pouvoir préciser l'époque où fut fondé cet asile religieux, il est aisé de reconnaître, au seul aspect de ses ruines, qu'élevé dans des temps de troubles, c'était presque autant une citadelle qu'un couvent. Les constructions occupent toute la surface de l'Ile, et surplombent de toutes parts au-dessus d'un précipice profond. Même à basse' mer, le rocher qui les porte est presque entièrement entouré par les vagues et baigné par des courants impétueux. Le seul point abordable est protégé par deux grosses
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rochei isolées, qui font roffire de bri^e-'lanics. C'est li qu'était le débarcadère, dont on voit encore lel deux digues parallèles formées d'énor* mes blocs de pierre brute. Une rampe très roide conduisait du rivage à une porte étroite et voù« tée à plein cintre, percée dans un mur de trois mètres d'épaisseur. A droite et à gauche, cette unique entrée était commandée par deux tours dont les fondations se devinent sous les décombres et les herbes sauvages. Une allée en ligne droite, faisant suite k la porte, partageait en deux moitiés à peu près égales les bAtiments, dont rétendue était considérable. Rien pourtant n*est resté debout de cet antique édifice. Le passage dont je viens de parler est encombré de îonces et de fenouils ; des champs de blé et de pois aux fleurs papilionacées ont pris la place des vastes salles dont quelques murs nous révèlent encore la distribution. A Textrémité qui regarde la pleine mer, sur un rocher à pic de toutes parts, s^ëlèvent pourtant encore les murailles d'un étroit donjon. Étailnce Un dernier refuge ? était-ce une tour de vigie, et le fanal qui brillait i son sommet annonçait-il aux marins battus pir Forage des frères bienfaisants prêts à les secourir^ ou des pirates avides d'une sanglante
épave, comme les moines de Chausey ? Je l'ignore. J'ai vainement interrogé les plus vieux pêcheurs sur les solitaires de Tîle Verte. Cénobites pieux ou brigands hypocrites, la tradition se tait sur leur compte, et ne se rappelle même plus l'époque et la cause de la destruction du monastère.
Cachée pour ainsi dire derrière sa ceinture de granité, et ne montrant au dehors que le sommet de ses collines, toujours terminées par un dôme de rochers, Bréhat, vue à distance, présente l'aspect d'une terre inhospitalière incapable de nourrir le moindre habitant. Quelques pas faits dans l'intérieur de Vîle ont bientôt détruit cette erreur. Sur cette base de pierre s^étend une couche de terre végétale dont l'industrie a su admirablement mettre à profit l'excellente qualité. J'ai vu peu de pays en France où le terrain fût aussi complètement et aussi utilement occupé. Sans doute, sur bien des points, le squelette de l'île se fait jour sous la forme de lourdes masses ou d'aiguilles aiguës, mais la base de ces roches est pressée par des prairies, des champs de blé ou de légumes, dont la riche végétation annonce un sol des plus fertiles. Pour communiquer d'un point à un autre,
l'archipel db bréuat. 9S
on a réservé des chemins qui se croisent en tout sens, et dont les dimensions sont strictement calculées sur les besoins d'une localité où Ton ne voit pas une seule charrette, pas même un cheval. Deux hommes peuvent à peine maf« cher de front dans la plupart de ces sentiers. Le plus large de tous, celui qu^on pourrait appeler la route de première classe, et qui s'étend d^une extrémité à Tautre de Tlle, permet à peine à deux vaches de se croiser en passant. Tous sont d'ailleurs nettement dessinés au milieu des champs qu'ils traversent, entretenus comme les allées d'un jardin, et cette circonstance contri* bue beaucoup i donner à Faspect général du pays un air d'aisance et de propreté bien différent de la misère, de la saleté généralement regardées comme les inséparables compagnes du paysan ba&-breton.
Au milieu de cette riche et riante campagne sont dispersés çà et là de petits groupes d'habitations décorés du nom de villages, et ayant tous des noms où les consonnances en ker et en ec se réunissent d'une manière fort peu harmonieuse pour des oreilles françaises. Le plus considérable s'appelle le Bourg. C'est là que se trouvent la mairie et l'église, ces deux
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édifice» où, dans le plus humble hameau comme dan» la plu* flère cité, se passent les plu* graveg événements de la vie humaine. C'est là que sont deux écoles tenues par des sœurs et des frères de la Doctrine chrétienne. Trois ôu quatre cabarets très régulièrement fréquenté» le dimanche, un cabinet de lecture où Ton reçoit deux journaux , achèvent d'assurer la supré»* matie du Bourg, et en font réellement la capitale de Vllei Au reste, ici comme dans les autres Villages, le pays conserve sa physionomie caractéristique. Les rues, étroites et fort mal alignées, il est vrai, sontconsiamment très propres, les maisons, presque toutes précédées d'une petite cour ^ entourées d'un jardin planté de fleurs et d'arbrea fruitiers, rappellent, sous bien des rapports, les habitations rurales de l'Alsace, cette province la plus réellement riche de la France entière,
La description qui précède s'applique surtout à la moitié méridionale de Vile. Dès qu'on a dépassé la chaussée de Vauban et les premières maisons qui la suivent, le paysage change brus-* qucment ; tout devient plus sévère, plus âpre* Lès rochers sont plus nombreux, plus élevés, et, à mesure qu'ils occupent un plus grand espace, la terre perd à la fois en quantité et en
qualité. La végétation est moiiii active, les moÎMoni moins belles; Tavoine renpiaoe le froment, et Unit par atwndoaner le sol aux ajoncs et aux fougères. Les habitations semblent obéir à la même influence : elles deviennent de plus en plus étroites et basses ; les cours» les jardins disparaissent» et à Kerwurtva^ dernier village qu'on rencontre en allant vers le nord» ee ne sont plus que de simples buttes de pierre sèebe a peine cimentées avec la boue du rivage et couvertes de gaaon. Les habitants eux«mémes ont dans toute leur personne queb^ue chose de rude, presque de farouche» qui contraste avec la politesse des gens du sud. Dans le midi, tout le monde parle ou au moins comprend le fran^ çais; au nord, j'ai rarement réussi à me faire entendre lorsque je demandais le moindre ren« leignemnnt. Bien plus, j'ai su plus tard qu'il y avait encore dans le nord des coutumes toutes locales, qu'on y employait des mots bretons inu* sites dans le reste de l'Ile, et qu'enfin on distfn» guait à l'accent seulement les habitants du nord et ceux du midi de Bréhat,
A quelque distance de Kerwareva se trouve la foini^ du Paon, qui forme Textrémité nord de Vile, et le seul endroit de la côte où se mon*
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trent quelques unes de ces beautés sauvages si communes à Chausey, si rares à Bréhat. En revanche elles n en frappent peut-être que davantage et revêtent un caractère vraiment grandiose. Au delà des dernières maisons du village, Tempire de Thomme semble cesser pour céd^* la place aux deux éléments, Tair et Teau, qui se disputent cette terre désolée. On traverse d'abord une lande déserte, où des fougères rabougries partagent une mince couche de terre végétale avec les plantes d'un marécage rendu constamment saumàtre par récume des vagues. Bientôt les fougères ellesHnêmes disparaissent. Quelque humbles qu^elles se fassent, elles sont encore trop hautes pour supporter, sans être balayées, les ouragans qui frappent de plein fouet ce sol incliné. Un gazon fin et ras comme du velours les remplace sans pouvoir cependant arriver jusqu'à Textrême pointe. Ici la mer règne seule en souveraine, ou plutôt elle lutte sans cesse contre le géant qui la brave et protège seul cette partie de l'île contre ses empiétements.
Le Paon se compose de deux énormes bancs de granit qui surgissent du fond de la mer et s'élèvent bien au-^dessus des terres voisines, en s'inclinant l'un vers l'autre comme pour se prê*