‹ Souvenirs d'un naturalisteChapitre 18 sur 32 · LE GOLFE DE CASTELLAMARE. SANTO-VITO · texte numérisé non relu

LE GOLFE DE CASTELLAMARE. SANTO-VITO

SOMMAIRE

Aspect géoénà da golfe. -* Formalion de nuages par un ciet atreia. — CasteHamare. — Exciinion aux ruines de S^geete. — Départ pour Santo-Vilo. — Mécompto qui nous y attendait. — Les Fourmis. — Recherches de M. Edwards sur les Acalèphes, les Bëroïdes, les St^anomies. — Mes observations sur le mode de reproduction des Syllis. — Reproduction des Méduses. -~ Rapprochements curieux entre le règne animal et le règne végétal : les Méduses et les Champignons ; travaux d*antre nature qui conduisent au même résultat. — Conséquence générale.

En quittant la Torre deU'Isola, nous filâmes d'abord droit à l'ouest, laissant sur la gauche Capaci et Carini, avec leurs riches vallées, que borde une côte basse et sablonneuse. Bientôt, poussés par la brise, nous doublions la pointe de YOmo Morto, tournions brusquement vers le sud, et entrions dans la baie de Castellamare, la I. 19

plus grande de toutes celles qui découpent les rivages de la Sicile. Grâce i cette admirable diaphanéitéde Tair, dont notre atmosphère brumeuse ne saurait jamais donner une idée, nous embrassions d'un coup d^œil ce magnifique bassin qui s'enfonce à près de cinq lieues dans les terres, s'arrondit eu demi-cercle, et présente sur ses deux rives le contraste le plus frappant. A Test, les sommets éloignés du Belvédère, du Montelepre, du Montemitro, du Firicino et du mont Bonifato dessinaient une vaste enceinte aux gradins admirablement étages, qui, s'abaissant lentement jusqu'aux plaines de Partiriîco, portait jusque sur la plage ses champs couverts de riches moissons ou de forêts d'oliviers. A Vouest, au contraire, le mont Baïda s'élevait brusquement du rivage et jetait jusqu'au cap de Santo-Vito sa chaîne de rochers arides, tandis qu'au fond du golfe le mont Inici semblait sortir de la mer même et regretter l'étroit espace qu'il abandonnait à la ville tapie au pied de ses rampes grisâtres.

La brise nous avait quittés : les bras de nos matelots la remplacèrent, et, tandis que sous les coups cadencés de leurs rames la Saint§^Rosali€ marchait plus lentement vers Castellamare, nous

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pûmes observer à loisir un spectacle assez cu« rieux qui nous avait déjà frappés à notre arrivée en Sicile. Dans toute son étendue, Thorizon était d^une pureté parfaite ; nulle part la plus légère vapeur n'affaiblissait l'azur foncé du ciel, et cependant, en face de nous, vers le tiers supérieur du mont Inici,des nuages aux formes changeantes rampaient sur les flancs de la montagne, disparaissaient par instants pour se reformer sur un autre point au bout de quelques minutes, et parfois se détachaient des rochers, où ils semblaient prendre naissance, en formant une bande étroite qui ne tardait pas à s'évanouir.

Les lois générales de la physique expliquent facilement ce phénomène, qui peut surprendre au premier abord. L^eau, ce liquide presque aussi nécessaire que l'air lui-même à l'existence des êtres organisés, se mêle à notre atmosphère de deux manières différentes. Tantôt elle devient entièrement invisible par suite d'une véritable dissolution, et alors les instruments connus sous le nom A^ hygromètres sont nécessaires pour nous en révéler l'existence; tantôt, au contraire, ses molécules réunies en petites sphères creuses flottent en Tair comme autant de ballons microscopiques, et, par leur réunion, forment ces

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vapeurs visibles que nous appelons brouillards ou nuages. Un simple refroidissement suffit pour faire passer subitement la vapeur invisible à ce dernier état ; car^ comme tous les autres gaz, Tair froid ne peut dissoudre autant d^eau que Fair chaud. Or, quand les rayons du soleil frappent les flancs nus d'une montagne escarpée, les couches d'air qui sont avec cette surface en contact immédiat s'échauffent rapidement, et se mêlent en outre à une certaine quantité de vapeur invisible que la chaleur fait sortir du sol. Devenues à la fois plus humides et plus légères, elles s'élèvent le long de ce plan incliné, en formant de véritables courants ascendants. Arrivées à une certaine hauteur, elles se refroidissent, et alors la vapeur invisible, revêtant la forme vésiculaire, se montre tout à coup aux yeux de l'observateur; mais de nouvelles quantités d'air chaud afiluent sans cesse, se mêlent aux couches froides de ces régions élevées , les réchauffent, et la vapeur, paraissant ou disparaissant tour à tour au gré de ces influences diverses, présente ces mouvements, ces transformations irrégulières qui traduisent fidèlement aux regards la lutte du froid et du chaud. Nous entrâmes dans le petit havre de Gastel-

laniare vers trois heures de l*après-midi. Fidèles aux habitudes siciliennes, les chefs de la douanp et de la santé étaient couchés , et leurs eni* ployés, se conformant à la consigne, firent d'abord mine de s'opposer à notre débarquement; mais là où il règne, le despotisme est chose fort commode pour ceux qui lont de leur côté, et, dans un pays où les chefs sont la loi vivante, nos lettres de recommandation nous mettaient au-dessus des règles ordinaires. Nous sautâmes à terre, en prononçant les mots magi* ques de Serra di Falco et de Cacamo^ et, quelques instants après, nous vîmes arriver doga* nelli et ^antVaru,qui venaient supplier nos excellences de vouloir bien les excuser de ne pas s'être trouvés prêts à les recevoir. Nous agîmes en bons princes, et pardonnâmes généreusement. Bientôt cependant se présenta une difGcuUé plus sérieuse. Il s'agissait de trouver un logement quelconque. Or, Castellamare, malgré son port de commerce assez fréquenté et ses dix à douze mille habitants, ne possède pas la moindre auberge, le moindre cabaret où le voyageur puisse pour son argent passer une nuit. Heureusement Ârtese, en sa qualité de matelot caboteur, avait partout quelque ami prêt à rendre service î. 19.

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per l'onore et aussi un peu pour le compliment oa étrenne que notre cuisinier ne manquait pas de promettre en notre nom. Après quelques pour^ parlers, nous fûmes installés dans une espèce de chambre basse, qu^on débarrassa tout exprès d^une montagne d^oignons à demi pourris, et dont Tatmosphère acre et nauséabonde nous fit presque regretter le triste parfum de nos Blatteô. Il va sans dire, d'ailleurs, que Tameublement resta tout entier à notre charge. Comme à la halte précédente, on nous fournit des planches et des chevalets *, mais, pour compléter la literie, il fallut transporter de la barque au logis nos couchettes et nos cabans.

Dans toute l'étendue du golfe qui porte son nom, Castellamare est le seul point où les navires puissent trouver un abri sûr contre la tempête. On comprend dès lors toute l'importance de ce petit port. Aussi n'avait-on rien négligé dans les siècles passés pour en assurer la défense. La vieille ville était bâtie sur une langue de rocher calcaire qui se détache du rivage et s'avance dans la mer. Une tranchée large et profonde la séparait de la terre ferme, et de hautes murailles en partie taillées dans le roc l'environnaient de toutes parts, tandis qu'à son extrémité un don-

jon formidable enfonçait jusque sous les vagues les fondements de ses tours. Une chapelle basse et voûtée, que décore la croix des templiers, peut faire supposer que ces moines guerriers présidèrent à rétablissement de ces fortiBcationi» jadis imprenables peut-être, mais qui, faciles i dominer, ont perdu toute leur valeur depuis la découverte de Tartillerie. Aussi sont-elles aujourd'hui entièrement abandonnées. Le chAteau tombe en ruines, et ses débris sont livrés à une population de mendiants que nous avons vus étaler leurs guenilles sur des portes ornées en* core de fières armoiries. Un pont de pierre à deux arches élevées a remplacé le pont-levîs, et la ville, sortant de son enceinte crénelée, s'est répandue tout autour du port, a gravi les premières pentes de la montagne, et étend chaque année plus avant dans les champs ses rues droites et larges, bordées de maisons à deux étages.

Nous avions cru trouver à Castellamare d'amples sujets de recherches et de travaux ; dès le jour même de notre arrivée, nous reconnûmes que c'était là un faux espoir. D'un côté s'étendait un rivage où dominaient le sable et les ga-^ lets; de l'autre, des roches acores s'enfonçaient

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brusquement dans la mer, et ne portaient que quelques touffes rares de fucus ou quelques rameaux de Gorgones et de Caryophyllies. A peine installés, il fallait donc songer à repartir; mais auparavant nous résolûmes de visiter le temple de Ségeste (104), qui s'élève à deux lieues environ de Castellamare, dans une contrée déserte, désignée aujourd'hui sous le nom de Barbara. Le lendemain, accompagnés de Carmel, et guidés par le deputato sanitario lui-même, qui s'offrit pour nous servir de cicérone, nous sortîmes de Castellamare, et suivîmes pendant quelque temps une route où se montraient encore çà et là quelques traces du travail de l'homme; puis, quittant ce chemin jadis frayé, nous entrâmes dans un véritable sentier sicilien. Ici nous eûmes grand besoin, pour ne pas renoncer à nos mulets, de compter sur la fermeté de leurs jambes ; mais, rassurés bientôt par la sûreté de leur allure et par l'instinct admirable avec lequel ils se dirigeaient au milieu des pierres roulantes, des trous et des rochers, nous reportâmes toute notre attention sur le paysage environnant. Le sentier s'élevait peu à peu en contournant la montagne qui domine Castellamare, et, à mesure que nous avancions, la

contrée, d'abord couverte de riches vignobles, de fermes et de bosquets d'oliviers, d\orangers, de citronniers, devenait de plus en plus pittoresque et sauvage. A mi-chemin, toute trace de culture avait disparu, et nos regards ne rencontraient plus que de vastes landes arides se rattachant sur la droite aux flancs décharnés du mont Inici. Tout à coup, à un coude du chemin, nous nous arrêtâmes frappés d'admiration. À un quart de lieue de distance, au centre de ce désert, qui semble avoir toujours échappé à Factivité humaine, se montrait posé sur une haute colline comme sur un piédestal, un des plus magnifi ques monuments de l'art antique. Le temple de Ségeste était sous nos yeux. La conservation de ce monument est vraiment merveilleuse. Pas une seule de ses trente-six colonnes, de près de trente pieds de haut, de plus de six pieds de diamètre, n'a chancelé sur le dé qui lui sert de piédestal. Pas une pierre ne s'est détachée de cette corniche toute simple qui couronne l'édifice de sa large saillie. Â peine quelques frêles Graminées , quelques fenouils en arbrisseaux , quelques Chamserops aux feuilles étalées en éventail, ont-ils poussé sur ces frontons tout unis ou dans les fentes étroites qui séparent ces

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blocs solides aux arêtes encore vives, comme si l'ouvrier venait de les tailler. Le seul signe de vétusté peut-être se trouverait dans la teinte générale de Fédifice, teinte qu^on ne saurait reproduire qu'avec la terre de Sienne brûlée ou le rouge de mars.

De quelle indignation douloureuse ne doit pas être saisi l'artiste qui, arrivé en face de cet auguste monument des âges passés, le trouve défiguré comme à plaisir par la vanité d'un contemporain ! Quelques atterrissements avaient engravé le bas de Fédifice : le roi Ferdinand fit enlever les terres qui cachaient le soubassement et le pavé 5 puis il voulut immortaliser le souvenir de cette royale munificence, et une longue plaque de marbre d'un blanc sale, posée comme une énorme tache au beau milieu du fronton, étale en lettres à demi dédorées cette inscription fastueuse : Ferdinandi I régis augustissimi pro-

VlDENTIA RESTITUIT ANNO 1781. AjOUtOUS que le

ti'ès auguste monarque n'avait eu ni le mérite de ridée, ni celui d'une entière exécution. L'honneur doit en revenir, pour la plus grande partie, au duc de Serra di Falco, qui là, comme en cent autres Ueux, a laissé des traces de son intelIi-< gente et généreuse intervention.

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Du temple nous passâmes au théâtre, dont la scène parfaitement conservée et les gradins inférieurs en assez bon état doivent encore au duc de Serra di Falco et au roi Feidinand de s'être vu débarrasser des débris qui les recou* vraient. Le temple et le théâtre, voilà tout ce qui reste de cette fière et opulente Ségeste, autrefois rivale d'Agrigente et de Syracuse. De la ville et de ses palais , rien ; pas un pan de mur, pas un débris quelconque. La nature ellemême semble avoir subi Tinfluence de cette dévastation inexplicable. Autour de ce temple miraculeusement resté debout, en face de ce théâtre si singulièrement préservé, se déroule toujours la perspective^andiose qu^auraient pu contempler les compagnons d'Énée ou les su<v cesseurs des Lestrigons. Du haut de la colline où siégeaient les spectateurs, rdeil, partant des pentes abruptes de Tlnici , aperçoit les eaux du golfe et la pointe de TOmo-Morto bleuie par réloignement, remonte jusqu'aux pics du Bonifato, et s^égare ensuite dans un labyrinthe de montagnes dont les sommets étages, pressés les uns sur les autres comme autant de vagues solides, se perdent en tout sens à l'horizon, du mont Eryx à Corleone. Mais dans cet immense

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cîpque, dont on croit occuper le centre, régnent le silence, Vimmobilité de la tombe ; le mouvement, la vie, rhomme, ne se montrent nulle part. Cachée par son rocher, Calatafimi ne laisse voir que les ruines de sa forteresse sarrasine ; Alcamo disparaît derrière une ondulation du terrain. Seul sur les flancs d'une montagne absolument nue qui lui appartient tout entière, le château féodal des marquis de Gardillo semble régner sur ce désert, et ajoute au caractère général de cet étrange paysage en évoquant les souvenirs des sombres conceptions de quelques romanciers.

Au milieu de cette grande scène, et malgré L'impression profonde qu'elle produisait sur notre imagination, nous n'en restâmes pas moins naturalistes. Quelques Insectes bourdonnaient dans les champs couverts de Graminées sauvages et de fenouils de six pieds de haut. M. Blancliard put commencer sa collection, et capturer entre autres un charmant Lépidoptère, seul représentant européen d'un genre qui appartient essentiellement a TAfrique : c'était la Syntomis phégéenney qui, au premier coup d'œil, ressemble bien plutôt à une grosse mouche qu'à un papillon, à cause de son corps allongé, de

ses ailes étroites et rejetées en arrière, de sa couleur d'un bleu d'acier tacheté de blanc jaunâtre. De notre côté, M. Edwards et moi, nous cherchâmes à atteindre quelques Reptiles destinés à augmenter la curieuse ménagerie fondée au Muséum par MM. Duméril et Bibron. Après avoir soulevé bien des pierres .et pris un exercice violent, nous réussîmes à emprisonner dans nos boites quelques jolies variétés de Lézard et un très beau Scinque. Cet animal , assez semblable à un Lézard dont la tète, le cou, le corps et la queue seraient d'une seule venue, est couvert d* écailles lisses, 'luisantes et comme vernies. Il a joui longtemps d'une immense réputation en médecine. Pline a vanté sa chair comme un spécifique certain contre les blessures empoisonnées, et les anciens formulaires lui attribuent toute sorte de propriétés dépuratives, excitantes, anthelminthiques, analeptiques, aphrodisiaques, anticancéreuses, etc. Encore aujourd'hui, les Orientaux la regardent comme une sorte de panacée universelle. Il n'est pas étonnant que dans les contrées où l'on croit à ses vertus imaginaires, le Scinque soit chassé avec une sorte de fureur; aussi les habitants des déserts de la basse Egypte lui ont-ils déclaré I. 20

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une guerre acharnée. Ils le font sécher au soleil , et l'envoient par sacs au Caire et à Alexandrie, où il est l'objet d'un commerce assez important.

Revenus le soir à Castellamare, nous quittâmes dès le lendemain ce petit havre si pauvre pour nous, et notre embarcation, filant rapidement le long du rivage occidental du golfe, se dirigea vers le cap de Santo-Vito. L'aspect de cette côte était peu fait pour' nous arrêter. Partout un calcaire compacte s'avançait vers la mer en pointes menaçantes, ou élevait d'aplomb sur les flots ses plaiîs escarpés. Çà et là s'ouvraient quelques grottes profondes où se montraient seulement de beaux groupes de Caryophyllies d'un jaune orangé : mais cette vue, loin de nous séduire , nous poussait toujours plus loin, car déjà l'expérience nous avait appris que la présence de ce joli Polype annonçait une stérilité complète sous tous les autres rapports. Parfois aussi s'ouvrait dans le mur de rochers que longeait la Sainte-Rotalie une brèche irrégulière qui servait d'entrée à quelque petite cah à la grève sablonneuse ou couverte de galets. Toujours ces anses, quelque peu sûres qu'elles fussent d'ailleurs contre le mauvais

tempSi se montraient dominées par une ou plusieurs tours bâties sur quelque mamelon escarpé. Le nombre de ces constructions, que nous avions prises jusque-là pour des espèces de phares , piqua notre curiosité. Quelques questions adressées à nos hommes nous apprirent que c'étaient autant d ouvrages de défense élevés contre les pirates barbaresques, qui, stimulés par le voisinage, peut-être aussi par les souvenirs de leur domination passée, ne cessaient de tenter de véritables razzias sur cette terre de Sicile, arrachée a leurs ancêtres par Tépée des fils de Tancrède. Le nombre de ces tours est de prés de deux cents, et dix mille hommes de garnison veillaient sans cesse sur leurs créneaux, prêts à sonner la cloche d'alarme a la vue de la moindre felouque, du moindre brigantin suspect. Depuis la conquête d'Alger, toutes ces précautions sont devenues inutiles. Les soldats sont rentrés dans les villes, et les tours, abandonnées sur ces rives désertes, ne servent plus qu'à témoigner de la grandeur du service rendu par la France à la cause de l'humanité et de la civilisation.

Cependant nous approchions du cap de Santo- Vito. Là, au dire de nos hommes, nous devions trouver dans le eaniuario un logement des plus

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comfortables et une abondance de vivres que, depuis notre départ de Palerme, nous ne connaissions plus que de souvenir. Il nous tardait d'autant plus d'atteindre cette terre promise, qu'une pluie froide, poussée par un vent impétueux, commençait à glacer nos membres, mal garantis par notre légère tente. Nous arrivâmes enfin, et du premier coup d'œil nous reconnûmes que l'architecte qui éleva ce monument tout auprès du rivage avait songé bien plus à la sûreté de ses habitants qu'à Télégance de Tarchitecture. L'église de Santo-Vito a tout l'aspect d'un château fort du moyen âge. Une haute et gros'se tour carrée, percée d'étroites meurtrières, lui sert de clocher, et, pour s'emparer de cet inaccessible donjon dont les murs, d'une épaisseur énorme, semblant défier l'artillerie ellemême, il faudrait presque un siège en règle, quelque faible que fût la garnison. Au pied de la tour se groupent quelques maisons presque toutes de fraîche date, et dont le nombre s'accroît rapidement depuis qu'on n'a plus à craindre les pirates algériens. Les reliques de Santo-Vito ont une grande réputation sur toute la côte : chaque année, un grand nombre de pèlerins viennent demander à leurs vertus miraculeuses

la guérison de Tàine et du corps, et leurs offrandes assurent au sanctuaire qui les possède un revenu considérable.

Le desservant de cette riche cure a le titre de chanoine et habite un presbytère bâti au sommet du clocher. Des logements assez spacieuic, destinés i donner l'hospitalité aux pèlerins, occupent le reste de la piate-forme, et c'était là que nous comptions nous installer ; mais le maître du lieu ne parut nullement disposé à par* tager avec nous son gîte aérien. II nous reçut d'un air dur, soupçonneux, et c'est à peine s'il crut nécessaire d'employer quelques formules de politesse en nous conseillant de chercher un logement préférable a la petite chambre qu'il disait pouvoir seule nous offrir. Tel ne semblait pas être l'avis de la gouvernante du padre^ belle Sicilienne au teint brun, à la taille cambrée, aux yeux noirs étincelants, qui nous examinait avec une curiosité mal déguisée. Malheureusement elle ne fut pas consultée, et il fallut chercher fortune ailleurs. Après bien des courses inutiles, Artese finit par découvrir, a un premier étage où l'on arrivait à l'aide d'une trappe et d'une échelle, deux petites chambres éclairées par de prétendues fenêtres sans carreaux, et un I. 20.

cabinet parfaitement obscur. En mettant en réquisition tous les meubles disponibles du village, il parvint à réunir trois chaises et deux tables, mais pas un chevalet, pas une planche, et cettefois nos matelas furent tout simplement étendus sur le sol. Cette première difficulté vaincue, notre factotum reprit son rôle de cuisinier et s'occupa des vivres. Ici il ne fut guère plus heureux que pour le logement, car pendant notre séjour à Santo-Vito, à Texception d'une vieille poule qu'une cuisson des plus prolongées eut grand'peine à ramollir, notre nourriture se composa exclusivement d'œufs et dé cacio cavaïlo»

On voit que tout n'était pas jouissance dans notre expédition. Certes, il n'y avait pas grand mérite pour M. Blanchard et pour moi à supporter gaiement ce que notre genre de vie présentait de pénible : nous étions jeunes et avions a gagner nos épaulettes. Mais lorsqu'un homme de l'âge de M. Milne Edwards, que vingt ans de travaux d'une importance incontestée ont élevé aux premières positions scientifiques, renonce au comfort de son cabinet sans autre but que de tenter des recherches nouvelles ^ lorsque, ne pouvant espérer pour récompense de son travail

que les résultats de ce travail même, il s'expose volontairement aux fatigues, aux privations que nous avons endurées, il faut bien le reconnaître, cet homme donne à la science la preuve d'un dévouement peu commun, et, si sa parole en acquiert plus d'autorité, qui donc aura le droit de se plaindre d'une influence si honorablement conquise ?

Au reste, il faut le dire, toutes ces petites misères étaient bien vite oubliées lorsqu'elles nous valaient d'amples matériaux d^étude*, mais i Santo-Vito C€tte juste compensation nous manqua trop souvent. Le vent, qui chassait une pluie glacée jusque sur nos tables de travail , pous* sait des vagues furieuses contre ces côtes ouvertes de toutes parts, et nos petites bêtes, entraînées ou contraintes de trouver un refuge dans les profondeurs de la mer, échappaient à tous nos moyens de chasse. Souvent nous revînmes à vide de nos excursions. M. Blanchard trouva cependant plus d'une observation curieuse à faire. Les rochers étaient couverts de Vermets qui, retirés dans leurs enveloppes solides et entrelacées, bravaient impunément les chocs de la tempête, et notre compagnon pouvait s'en procurer à loisir ; les grands Tritons (105) lui arri-

vaient en abondance, et son travail sur les nerfs de ces animaux commençait à présenter un véritable intérêt. Sur terre, il recueillait plusieurs belles espèces d'Insectes appartenant à la famille des Mélasomes, hôtes habituels des sables du rivage. Il reconnaissait que les zoologistes, trompés par de petites différences extérieures, avaient multiplié outre mesure les espèces en distinguant comme telles de simples variétés ; il rectifiait aussi une erreur plus grave en s' assurant que les différences sexuelles avaient conduit au même résultat, et que, dans les genres Erodias, Tentyrie, et plusieurs autres, on avait souvent séparé, comme étant spécifiquement différents, le mâle et la femelle d'une même espèce.

Parmi les Insectes qui attirèrent Tattention de notre compagnon de voyage, nous devons une mention spéciale aux Fourmis, dont un grand nombre d'espèces propres aux pays chauds habitent les côtes de Sicile. Mêlée aux riantes fictions de la mythologie, l'histoire des Abeilles est devenue populaire (106) ; mais, pour n'avoir pas été racontée par les poètes, celle des Fourmis n'est pas moins merveilleuse. Chez elles, plus encore que chez leurs sœurs, l'observateur peut

admirer un étrange mélange d'instinct et de raisonnement se manifestant dans des actes d'une complication extrême. Leurs familles diverses, toutes soumises à un gouvernement franchement républicain, présentent d'ailleurs dans leurs habitudes des différences complètes. A côté d'espèces dont les colonies habitent constamment les arbres , où elles trouvent et la nourriture et Fabri, il en est d'autres dont la vie s'écoule dans de profonds et obscurs souterrains où ne pénétra jamais la lumière du jour. Il en est qui, méritant en partie la réputation que leur ont faite les fabulistes, recueillent péniblement et la nourriture du jour et celle du lendemain. II en est d'autres qui savent se procurer le nécessaire, peut-être le superflu, sans se donner tant de peine, et qui, semblables aux peuples pasteurs, élèvent de véritables troupeaux de pucerons, les soignent dès leur enfance, leur construisent des abris ou les parquent dans Tintérieur même de leur fourmilière, et, pour récompense de ces soins, trouvent une nourriture abondante dans la liqueur sucrée que sécrètent ces petits animaux. Il en est, enfin, qui dédaignent tous les soins domestiques, mènent la vie fière et oisive des anciens peuples guerriers, et

comme eux savent se faire servir par des esclaves. Une, des espèces que nous trouvions «u cap de Santo-Vito devait appartenir à ces tribus d^amazoneS) et, si le hasard nous eût favorisés, nous aurions sans doute été témoins de quelqu'une de ces razzias qu'Hubert a comparées à la traite des nègres -, nous aurions vu, comme ce naturaliste, les Fourmis guerrières marcher en colonnes serrées sur quelque peuplade voisine, faire le siège delà fourmilière, l'emporter d'assaut après une résistance désespérée, et revenir triomphantes, chargées d'œufs ou déjeunes larves qui, se développant sous leurs yeux et acceptant cet esclavage, leur rendront par la suite tous les services que les Lacédémoniens exigeaient des Ilotes. Si, faute de temps et d'occasions, nous ne pûmes assister à quelqu'une des scènes curieuses que les Fourmis présentent aux yeux des observateurs, nous voulûmes du moins emporter un témoignage de leur industrie. Une de leurs cités souterraines fut enlevée avec soin par M. Blanchard et destinée a venir prendre place dans les collections du Muséum (107).

De son côté, M. Edwards, servi par un hasard heureux, put terminer à Santo-Vito deux beaux travaux relatifs à l'organisation des Béroés et

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des Stépbanomies, dont Tétude Tavait surtout préoccupé pendant notre séjour i la Torre deirisola. II put en outre vérifier et étendre à de nouvelles espèces ses observations précédentes sur la distinction des sexes dans les Méduses sur Torganisation des Equorides.

Les naturalistes ont donné le nom de Méduses à des animaux exclusivement marins dont le corps ressemble à une clocbe renversée, ou mieux peut-être à un champignon dont le pied serait remplacé d^ordinaire par des appendices plus ou moins multipliés. Tantôt ce corps singulier est incolore et d'une transparence égale i celle du cristal; tantôt, décoré des plus vives couleurs et présentant un aspect opalin , il semble emprunter sa parure à de riches émaux. Longtemps ces êtres bizarres furent dédaignés par les naturalistes, qui ne voyaient en eux, comme l'avait fait Réaumur, qu'une espèce de gelée vivante; mais la science moderne, de plus en plus exigeante, a su pénétrer les mystères de ces organismes. M. Duméril, un des premiers, injectant leurs cavités internes avec du lait, vit ce liquide se distribuer dans des canaux disposés avec une régularité presque mathématique. Les recherches de ce savant furent reprises successivement

2A0 SOUVENIRS d'un NAtURAUSTE.

par divers observateurs, et cette organisation, qu'on avait crue d'une si grande simplicité, sembla se compliquer davantage à mesure qu'on apprenait à la mieux connaître. Dans les Aurélies, les Chrysaores, les Rhizostomes et autres genres voisins, on découvrit des cavités digestives, des systèmes de circulation^ des organes de reproduction parfaitement caractérisés, et M, Ehrenberg, l'illustre micrographe de Berlin, pénétrant plus avant encore, isola les éléments premiers de l'organisme, et signala l'existence d'appareils sensoriaux qu'il regarda, très probablement avec raison, comme de véritables yeux.

Cependant, chez les Méduses aussi bien que dans presque toutes les grandes familles animales, la machine organique présente des degrés très divers de complication et de perfectionnement. A côté des genres que nous venons de citer, il en est d'autres qui, dépourvus d'appendices inférieurs et d'une structure beaucoup plus simple, semblaient atteints d'une dégradation très avancée, et auxquels certains observateurs croyaient encore pouvoir appliquer, avec de légères restrictions, les expressions de Réaumur. Chez les Eudores, chez les Éciuorées on

)i*ayait pas découvert les organes de reproduction : un naturaliste allemand, M. EschschoUz, avait cru en conséquence pouvoir partager les Méduses en deux groupes, distingués Tun de l'autre par la présence ou l'absence de ces organes M. Edwards a démontré que cette distinction était fondée sur des observations incomplètes : il a retrouvé chez les Équorées presque tous les appareils découverts dans les Aurélies ^ il a montré que chez elles aussi, les sexes étaient distincts et reconnaissables à des signes caractéristiques. On comprend sans peine ce qu'ont d'important ces résultats qui, sous le rapport des fonctions les plus fondamentales de Tétre animé, rétabUssent l'uniformité dans toute la famille des Méduses,

Le naturaliste qui avait trouvé dans l'étude des Méduses des faits aussi curieux ne devait pas négliger les Béroés, leurs voisines et leurs proches parentes. Ici les caractères extérieurs présentent une variabilité qui pouvait faire supposer de grandes modifications organiques. Email ou cristal, le corps de ces animaux revêt les formes les plus disparates. A côté des Béroés proprement dites , qui ressemblent assez à de grands cornets, on trouve les Gallianires, au I. 21

212 SOUVBUmB d'un NAttRiLIStE.

corps allongé, festonné, portant de chaque côté une espèce d^aile large et chargée d*un triple rang d'épais bourrelets ; les Cydippes, parfaitement sphériques, semblables à de petits ballons qui traîneraient après eux deux longs cordages contractiles ; les Gestes, en forme d'épais ruban tout uni, de plusieurs pieds de long, de plus de trois pouces de large, et qui portent le nom poétique de Ceinture de Vénu4. A ne tenir compte que des formes extérieures, les membres de cette grande famille des Béroldes n*ont pour ainsi dire d'autre caractère commun que la forme et le mode d'action des organes du mouvement. Ceux-ci consistent en de très petites palettes frangées, couchées les unes sur les autres, et disposées en séries sur divers points du corps. Ces palettes, presque microscopiques, sont continuellement en vibration, battent sans cesse le liquide où flotte Tanimal, et, malgré leur petitesse, meuvent très bien, grâce à la multiplicité des impulsions, ces corps d'une dimension souvent assez considérable. Malgré cette diversité si grande dans les formes extérieures, les Béroldes présentent dans leur organisation une uniformité remarquable. Les cavités internes sont plus ou moins allon*

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gées, les canaux circulatoires plus ou moing ramifiés, mais partout se retrouvent les mêmes dispositions organiques. Gestes ou Cydippes, tous ces genres, en apparence si éloignés, semblent sortis du même moule, lorsqu'on ne tient compte que des caractères anatomiques, et ces derniers sont très remarquables. Ils rap« prochent les Béroïdes des Méduses, et les éloignent entièrement des Mollusques Acéphales, parmi lesquels certains auteurs modernes avaient voulu les placer, à côté de THultre et des autres Coquillages voisins (108). Un seul fait justifiera ce que nous avançons ici. Dans les Mollusques Acéphales, le tube alimentaire présente deux ouvertures, dont l'une sert à Tentrée des aliments, l'autre a la sortie des résidus de la digestion, tandis que chez les Béroïdes, comme che2 les Méduses, il n'existe qu'une seule ouverture, alternativement employée à ces deux usages.

Un des résultats les plus importants des recherches de M. Edwards sur les Béroïdes a été de faire connaître leur système nerveux. L'existence ou Tabsence de cet appareil chez les animaux inférieurs a été de tout temps vivement débattue . Quelques-uns des plus illustres naturalistes le leur refusent entièrement. Cuvier, qui, sans étro

aussi absolu, partageait leur manière de voir, se laissa guider surtout par cette considération, en établissant son quatrième embranchement du règne animal, celui des Rayonnes. De nos jours, au contraire, les admirables découvertes de M. Ehrenberg ont fait revenir sur ces arrêts évidemment prématurés ; et peut-être, par une réaction trop vive, a-t-on quelquefois admis un peu par théorie ce qui n^ existait pas en réalité. La gravité de la question, l'autorité des hommes illustres qui professent sur ce point des opinions contraires, se réunissent donc ici pour donner à des faits précis une haute valeur. Eh bien! M. Edwards a trouvé chez les Béroïdes un système nerveux central, une sorte de cerveau d'où partent des filets bien visibles qui se distribuent à tout le corps. Ces faits confirment les résultats moins complets, sous quelques rapports, que rétude des Méduses avait fournis à M. Ehrenberg. Ainsi les Béroïdes, et très probablement les Méduses (109), possèdent bien réellement ce système organique important dont Cuvier a cru pouvoir dire qu'il était Tanimal tout entier.

A côté des Méduses et des Béroïdes , les naturalistes systématiques ont placé les Stépha^

nomies, qui, avec les autres Acalèphes Hydrostatiques, sont peut-être les créatures les plus extraordinaires que le inonde marin offre i Tobservation des naturalistes. Qu^on se Bgure un axe de cristal flexible, long quelquefois de plus d'un mètre, tout autour duquel sont attachés, par de longs pédoncules également transparents, des centaines de petits corps allongés ou aplatis en forme de boutons de fleur ; qu'on mêle à cette guirlande des perles d'un rouge vif et une infinité de filaments de diverses gros-« seurs ; qu'on donne le mouvement et la vie à toutes ces parties, puis qu*on se rappelle que chacune d'elles est un organe ayant ses fonctions propres, l'un chargé de saisir la nourriture, Tautre de la digérer, un troisième d'assurer la propagation de l'espèce, un quatrième de respirer, un cinquième peut-être de voir, et l'on n'aura encore qu'une faible idée du merveilleux de cette organisation. C'est une sorte de colonie formée, non plus par des individus distincts comme chez les Polypes, mais par des organes libres et flottants (110) ; c'est un peu comme si, chez; l'Homme, la main, la bouche, l'estomac. Fin* testin , le poumon , indéfiniment multipliés , étaient attachés à autant de fils partant d'une 1. 21.

colonne vertébrale isolée. Tous ces appareils se mêlent) s'entrelacent sans cesse les uns aux autres autour de Taxe mince qui les réunit. Seuls, les organes de la locomotion sont groupés i part à l'extrémité antérieure. Ils consistent en un nombre considérable de petites cloches soudées à la tige centrale, et dont l'ouverture est dirigée en arrière. Ces clochettes se dilatent et le contractent sans cesse tour à tour. Par ces mouvements alternatifs, elles chassent avec force Teau contenue dans leur intérieur, sont poussées en avant par la résistance du liquide, et entraînent après elles Tétrange corps qui les suit. Cette structure, sans analogue dans le règne animal, fait des Stéphanomies des êtres tout à fait à part, et l'embryogénie seule, en nous révélant leurs affinités réelles, pourra nous permettre de leur assigner une place dans nos cadres zoologiques.

Des trois naturalistes de l'expédition, je me trouvai le plus mal partagé. Pendant tout le temps de notre séjour à Santo-Vito, je ne vis pns un seul Mollusque Phlébentéré ; les Annélides même étaient rares. Cependant je pus commencer, sur un genre appartenant à ce groupe, un travail terminé plus tard, et mettre

SOUS les yeux de mes compagnons les faits curieux que j'avais découverts sur les côtes de la Manche, pendant mon séjour à Bréliat, rela* tivement au mode de propagation des Syllis.

D'après les observations de MuUer, ancien zoologiste danois, on croyait que ces petites Annélides Errantes, de deux à trois pouces de long, étaient fissîpares^ c^est-à-dire que chez elles un individu, d'abord unique, pouvait se partager en deux moitiés qui, acquérant bientôt. Tune sa tète, Tautre sa queue, formaient ainsi deux individus parfaits destinés à vivre d'une manière toute semblable. Ce mode de génération, assez commun chez les animaux les plus simples, était déjà très remarquable pour les Syllis, dontTorganisation est assez compliquée; mais chez elles les choses se passent bien différemment.

Lorsqu'une Syllis veut se reproduire , il se forme à sa partie postérieure une suite d'anneaux dont le plus avancé s'organise bientôt en une tête ayant ses yeux et ses antennes. Les deux Annélides, mère et fille, restent cependant réunies par la peau et par Tintestin, en sorte que la dernière ne profite que des résidus de la nourriture avalée par la première. Pendant cette période de son existence, la Syllis de nouvelle

formation manifeste par ses mouvements qu'elle jouit d'une vie et d'une volonté' propres, car souvent j'ai pu reconnaître qu'il y avait lutte entre les deux, chacune voulant aller de son côté. En pareil cas, celle qui avait poussé comme une sorte de bourgeon était presque toujours vaincue, et finissait par être entraînée. C'est pourtant à cette dernière, et à elle seule, qu'est réservé le soin d'assurer la conservation de l'espèce. Au bout d'un certain temps, on la voit se remplir d'œufs en nombre tellement considérable, que son diamètre en est presque doublé, tandis qu'il ne s'en montre pas un seul dans l'intérieur du corps de Y individu souche.

Lorsque ces œufs ont acquis un certain développement, la division devient complète, et la nouvelle Syllis jouit enfin de sa liberté ; mais bientôt les œufs, grossissant toujours davantage, se trouvent trop à l'étroit 5 le corps se rompt, et l'animal meurt en laissant échapper les germes qui lui étaient confiés. Tous ces phénomènes s'accomplissent exactement de la même manière chez les mâles. Eux aussi produisent des bourgeons qui s'organisent en animaux parfaits ; mais ici les individus de formation nou* velle renferment, au lieu d'œufs, cette liqueur

LES CÔTES 1>£ SICIUS. 2&0

mystérieuse dont le contact, comme celui du flambeau de Prométhée, semble éveiller la vie. Comme leurs sœurs ou leurs frères femelles^ ils ne vivent que peu de jours, et périssent en remplissant la tache que leur assigna la nature. C'est là, je le crois, le premier exemple connu d'animaux à vie indépendante formés unique* ment pour servir de machines à reproduction.

Ces faits, d'abord accueillis avec incrédulité par les naturalistes qui ne voient la nature vi« vante qu'au travers de leurs collections, purent être vérifiés bien des fois par mes deux compagnons, et plus tard M. Edwards a montré qu'ils n'étaient pas isolés. Dans le courant du voyage, il trouva une autre espèce d*Annélide marine, proche parente des Myrianes, qui se divisait non plus en deux, mais en sept segments, tous ayant leur tète distincte, tous réunis en chapelet par la peau et le canal alimentaire. Or, ici comme chez les Syllis, l'individu primitif, qui certes méritait bien le titre dUndividu souche^ ne con*' tenait pas un seul œuf, tandis que les six autres auxquels il avait donné naissance en étaient comme gorgés.

Une particularité bien digne de remarque, c'est que les jeunes Syllis formées ainsi de toutes

SfiO SOUTEIimS I)*UN NATURALISTE,

pièces ne ressemblent pas aux anciennes. Avant même d'être séparées de Tindividu souche, elles diffèrent assez de ce dernier par leurs caractères extérieurs pour que les zoologistes, qui veulent juger de tout par les dehors seulement, se fussent crus obligés, en vertu de leurs principes, de former deux espèces distinctes, peut-être même deux genres, avec ces animaux dont l'un n'est qu'une portion de l'autre. Que dire de principes qui entraînent de pareilles conséquences, sinôtt qu'ils doivent inévitablement conduire à dei erreurs qui, pour ne pas être toujours aussi évidentes, n'en sont pas moins bien réelles? Mais que dire surtout des hommes qui, en présence de ces faits, en présence de mille autres tout aussi significatifs enregistrés par la science moderne, soutiennent encore que la vraie, la bonlié zoologie repose uniquement sur ces principes ? En réfléchissant au singuHer mode de propagation présenté par les Syllis et les Myrianes, on est conduit à se poser une question qui, au premier abord, peut paraître assez étrange. Les individus primitifs ont-ils un sexe? Évidemment non ; ils ne sont ni mâles ni femelles, car aucun d'eux ne joue en réalité le rôle de père ou celui de mère ; ils ne sont jamais ni fécondants ni

fécondés. Agissant tous de la même manière, et omme des tiges qui pousseraient des bourgeons, ils donnent également naissance aux iniividuê $€CondQ%rei. Chez ces derniers seulement se pro«i noncentles caractères des sexes, se développent les œufs et le liquide qui doit féconder ces germes d'une nouvelle génération ; mais les petits qui sortent de ces œufs ne reproduisent pas les traits de leurs parents immédiats : c'est aux individus primitifs quMls ressemblent. Ainsi, chez les animaux dont nous parlons, jamais les fils ne présentent les caractères du père et de la mère (111).

Voici des faits plus étranges encore. Depuis longtemps les zoologistes, toujours guidés par les caractères extérieurs, ont admis dans Fembranchement des animaux rayonnes deux classes distinctes dont Tune renferme les Acalèphes, Tautre les Polypes. Dans la première se trouve la grande famille des Méduses, dont nous avons parlé plus haut. Parmi les Polypes, la famille des Hydraires renferme des animaux presque toujours fixés, groupés en colonies, réunis par une partie commune, tantôt semblable à la tige traçante de certaines plantes, tantôt ramifiée en arbrisseaux, tantôt enfin étendue comme une

252 SOUVENIRS D^CJN NATCJRALlSTE.

aorte de plaque et recouverte par des Polypes serrés comme les l)rins d'une touffe de gazon. Eh bien! il résulte des découvertes de MM. Sie* bold (112), Sars (113), Lôwen, Dujardin, Van Beneden (114), que certains Polypes Kydraires fie sont qu'une des formes transitoires que doivent revêtir quelques Méduses pour arriver à leur état définitif.

Qu'on ne croie pas qu'il s'agisse ici de métamorphoses comparables à celles des Insectes. Chez ces derniers, de chaque germe ou œuf sort une larve qui, tour à tour ver, chenille, chrysalide ou papillon, conserve toujours son individualité propre. Chez nos Rayonnés,'les phénomènes sont bien autrement complexes. L'œuf d'une Méduse donne d'abord naissance a une larve ovoïde, ciliée, très semblable à certains Infusoires. Après avoir joui quelque temps de sa liberté, cette larve se fixe, se déforme, s'allonge et devient une tige de Polypier hydraire, sur laquelle poussent, comme autant de feuilles, un nombre indéterminé de Polypes bien caractérisés. Puis, un beau jour, sur cette même tige, naissent de nouveaux bourgeons, qui, au lieu de présenter la forme des Polypes, prennent peu à peu les caractères des Méduses. D'abord adhé-

rents, ces bourgeons se détachent enfin, et, devenus de véritables Acalèpbes, ils abandonnent leurs frères fixés et commencent leur vie vagabonde, tandis que le polypier qui leur donna naissance continue à végéter sur place et à pousser de nouveaux Polypes. Ainsi, chez les Rayonnes qui nous occupent, un seul et même germe, après s^ètre modifié une première fois, semble devenir Torigine de deux sortes d'animaux entièrement dissemblables, et dont les uns, toujours enchaînés au rocher qui les vit naître, mettent pour ainsi dire en commun une portion de leur individualité, tandis que les autres, libres et isolés, jouissent d'une vie complètement indépendante. Qui de nous ne crierait au prodige, s'il voyait d'un œuf pondu dans sa basse-cour sortir un Reptile, qui enfanterait ensuite de toutes pièces un nombre indéterminé de Poissons et d'Oiseaux? Eh bien ! la génération des Méduses est pour le moins aussi merveilleuse que le fait en apparence incroyable que nous venons de supposer.

Pour se passer chez des animaux inférieurs

et trop peu observés jusqu'à ce jour, ces phéno<^

mènes ont-ils moins d'importance? Non, certes.

Et pour le zoologiste vraiment digne de ce nom,

251 SDUVEXins d'un matvqaliste.

qui, sans s'arrêter aux modifications plus ou moins curieuses de la forme, cherche à pénétrer les secrets cachés sous cette enveloppe; pour celui qui, voulant se faire une juste idée de la création, s^efforce de saisir tous les rapports établis entre les mille éléments de ce magnifique ensemble, ces faits ont autant de valeur que si on les voyait s'accomplir chez le Mammifère le plus voisin de l'Homme. Or, une de leur pre* miéres conséquences, comme Fa dit M. Dujardin, c'est de nous montrer ce qu'ont d'inexact les notions généralement admises en zoologie sur la nature de Yêipiee. Toutes les définitions données jusqu'à ce jour par les plus illustres maîtres de la science reposent principalement sur la ressemblance des individus, et nous venons de voir que chez les Syllis, chez les Méduses, cette ressemblance n'existe ni entre les fils et les parents, ni même entre les frères. L'idée toute biologique de succession des êtres devra donc être substituée dorénavant à l'idée toute morphologique d'identité dans leurs caractères.

A ces résultats qui touchent aux questions fondamentales de la zoologie, viennent s'en ajouter d'autres plus généraux encore. Pendant bien des siècles, aux yeux du savant comme aux

Lfs» ainsA m sigilk. 366

yeux de rhomme du monde, le règne animal et le règne végétal ont été séparés par des limites absolues. Âii)ourd'hui il n^en est plus ainsi. A mesure qu'on a davantage cherché à préciser les différences prétendues qui devaient exister enti'e ces grandes divisions de la création animée, on les a vues s^effacer une à une. Sans doute, au sommet des deux règnes, le natura» liste ne saurait se méprendre sur la nature animale ou végétale de Fétre qu'il examine; mais, àmesure qu'il descend en s'éloignant de ce point de départ, des analogies apparaissent^ des ressemblimces se prononcent, et un moment arrive où Texamen le plus scrupuleux ne suffit plus pour donner une certitude complète. A Textrémité des deux séries existent des familles entières que les Botanistes et les zoologistes se dis*putent depuis des siècles» et dont leurs efforts combinés n'ont pu déterminer encore la nature ambiguë. Hais c'est principalement dans les divers modes de reproduction, et pendant les premiers temps de l'existence, que se montrent les rapports les plus multipliés, les plus intimes. On dirait que, dans l'accomplissement de l'acte où se manifeste le plus immédiatement sa puissance, la vie ne veut employer partout que des

256 SOUVENIRS DUN NATUBALISTE.

moyens identiques, et qu^au moment d^animer la matière brute, elle hésite €^t ne sait trop encore si elle fera du nouvel être un animal ou un végétal (115).

Rappelons quelques exemples pour mieux faire saisir ces rapports. On sait que chez les animaux, dans le plus grand nombre des cas, le concours de deux agents est nécessaire pour assurer la perpétuité des espèces. Il en est de même chez les végétaux. Chez ces derniers, les fleurs, réalisant d'ordinaire une des plus gracieuses fictions de la mythologie païenne, sont à la fois mâles et femelles. Autour du pistil qui recèle l'ovule se groupent les étamines dont le pollen doit féconder ce germe et en déterminer le développement sous forme de graine ou de fruit. Dans les plantes qui réunissent ainsi les deux sexes, chaque corolle est un lit nuptial où s'accomplissent les plus secrets mystères de Tamour. Souvent aussi les sexes sont séparés. Portés tantôt sur le môme arbre, tantôt sur des arbres différents, les fleurs mâles et les fleurs femelles sont obligées de compter sur un intermédiaire, et, pour que Tépouse devienne mère, il faut que le souflBe des vents lui apporte les émanations vivifiantes de l'époux. Tous ces de-

grés divers se retrouvent dans le règne animal. Là aussi, pour beaucoup d'espèces, la fable du fils de Vénus et d'Hermès devient une réalité, et se complique même des circonstances les plus inattendues. Là aussi, bien souvent, les mouvements de la vague ou le courant des fleuves doi« vent remplacer l'haleine des zéphyrs et suppléer à un rapprochement impossible entre des indi^ vidus fixés comme des plantes sur le sol qui les vit naître.

On pourrait toutefois signaler entre les ani* maux et les plantes, sous le rapport dont nous parions, une différence assez remarquable. Chez les premiers, les sexes se reconnaissent en gé-nérai pendant toute la vie à des caractères extérieurs ou intérieurs. Il n'en est pas de même pour les végétaux. Le dattier mâle et le dattier femelle germent et grandissent l'un à côté de Fautre, en tout semblables entre eux jusqu'au moment où Tapparition des fleurs révèle leurs destinations diverses. Eh bien ! les Syllis nous présentent un fait tout pareil. En temps ordinaire, on ne trouve chez elles que des individus que rien ne distingue l'un de l'autre. Vienne Pinstant de la reproduction, et, comme le palmier pousse sa fleur, de même FAnnélide pro«

268 SOUVENIRS D^UJN NATURÀLISTK.

duira des parties nouvelles qui s^ajouteront a ses anciens organes et revêtiront seules les caractères essentiels des deux sexes. Ainsi, dans Texemple dont il s^agit, Tarbre et Tanimal sont également neutres jusqu'à une certaine époque. Plus tard, chez le premier, le sexe se montre dans la fleur; chez le second, dans Tindividu secondaire : celui-ci peut donc être considéré comme une véritable fleur animale venue lur rindividu primitif.

Poursuivons ce curieux par allèle^ et voyons à quel mode de reproduction, observé dans le règne végétal f pourra se comparer celui que nous avons vu exister chez quelques Méduses.

Tous nos lecteurs connaissent l'Agaric de couche, ce champignon que Vindustrie est par-venue à multiplier en si grande abondance pour satisfaire aux besoins de la cuisine parisienne (116). Ce qui sert à nos repas n^est pas le végétal tout entier. Ce n'est en quelque sorte que la fleur d'une production assez singulière que Von désigne en botanique sous le nom de Uycélium. Cette production se compose d'un grand nombre de filaments très fins, formant une espèce de feutrage mt lequel se développe à certaines époques la partie charnue vulgaire^

ment connue sous le nom de Champignon. Or, un mycélium d*agaric isolé ressemble beaucoup i d'autres productions végétales^ à ces moisis*^ sures qui naissent sur le bois pourri, dans des lieux humides et obscurs. Néanmoins les botanistes, voyant celles-ci se propager sans changer de forme, les ont depuis longtemps partagées en groupes particuliers dont un porte le nom de Mueédinées. Eh bieni M< Dutrocbet (117), un des sayants qui ont su le mieux arriver à de grands résultats par l'observation des petits pbéttomènes, reconnut» il y a peu d'années, que, sous rinfluence de certaines circonstances, une macédinée bien caractérisée pouvait donner naissance à un agaric, fait aussi singulier au premier abord que si Von voyait un chêne pousser sur une ronce.

Ici la ressemblance avec ce que nous avons vu se passer chez les Méduses est vraiment mer* veilleuse. Des lames disposées soqs lo chapeau deTagaric tombe une spore ou corps reproducteur, de tnéme que, chez les Méduses, l'ovaire placé sous l'ombrelle laisse s'échapper un œuf ^ui se change en larve ciliée. Cette larve se fixe et produit un Polypier, comme la spore, en se développant, donne naissance i un mycélium*

260 SOUYEïtIRS D*UN NATURALISTE.

Soumis à certaines conditions, celui-ci conservera cette forme première et poussera seulement des rameaux plus ou moins nombreux, de même que le Polypier enfantera des Polypes. Tous deux pourront d^ ailleurs se reproduire sous cette forme par bourgeons adhérents ou libres. Trompés par ces apparences, les naturalistes perdront la trace de leur origine et les isoleront des Champignons et des Acalèphes ; mais que les conditions changent, et le mycélium, renonçant à son rôle de mucédinée, produira un agaric, le Polypier engendrera une Méduse (H8). Or, si le champignon nVst en réalité que Torgane floral du mycélium, nous serons pleinement autorisé à adopter l'opinion émise par M. Du jardin, à voir dans la Méduse la fleur animale du Polypier.

Rien ne serait plus facile que de multiplier ces exemples, et de prouver de plus en plus que dans les divers procédés mis en œuvre dans les deux règnes pour assurer la durée des espèces, la nature se copie en quelque sorte elle-même. Avec tous les zoologistes qui ont étudié les Polypes, nous citerions ces animaux qui se reproduisent, àla manière des plantes, par bourgeons, par bulbilles, par boutures. Avec M. Adolphe

LES C6tB8 DB ftiCILB. 261

Brongniarl, nous ferions voir en revanche les granulations de la /bvtUa agitées de mouvements capables de tromper même des observateurs déjà expérimentés ; avec MM. Decaisne (119), Tburet (120) et quelques autres botanistes, nous montrerions les corpuscules fécondateurs de certains végétaux inférieurs, empruntant un des caractères les plus essentiels de Tanimalité et se mouvant, à Taide de cils vibratiles, à la manière des Infusoires *, nous mettrions sous les yeux de nos lecteurs ces spores des Algues d*eau douce, véritables larvei végétaleiy qui, avant de se fixer, parcourent librement en tous sens le vase où on les observe, et qui semblent réaliser la métamorphose d'un animal en végétal. Nous verrions ainsi disparaître un à un tous ces caractères différentiels si tranchés, que le savoir imparfait de nos pères assignait aux deux règnes ; tous disons-nous, jusqu'aux caractères empruntés à la chimie , comme l'ont prouvé les curieuses analyses de jeunes tissus , exécutées par M. Payen (121), et les phénomènes si remar-quables qui accompagnent la fécondation des Arum (122). A cette uniformité d'action, il est impossible de ne pas reconnaître l'influence d'une cause unique et constante. Dès lors, la vie,

2d2 SOUVENIRS d'un naturaliste.

ce je ne sais quoi qui anime T Algue et le Chêne, rinfusoireetrÉléphant, se montre à nous comme une force, comme une cause universelle , dont la nature intime nous échappe, il est vrai, tout aussi bien que celle des autres agents; mais qui , reconnaissable comme eux à des phénomènes caractéristiques, reste toujours et partout la même dans son essence, malgré Tinfinie variété de ses manifestations.

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