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couvrant au moindre indice de danger leur longue queue et leur tète ciliée; ces Bacillaires (6), dont les inGniment petites carapaces siliceuses ont résisté aux révolutions du globe mieux que les gigantesques squelettes des Vertébrés antédiluviens; corpuscules microscopiques dont la pointe d'une aiguille peut écraser des centaines, et qui n'en forment pas moins des roches entières, des couches géologiques considérables, exploitées depuis des siècles sous le nom de tripoli. C^étaient enfin ces Plananées (7), ces myriades d'Infusoires (8) de toute forme et de tout nom, qui se multiplient en se partageant par le milieu, en sorte qu'on peut littéralement dire que le fils est la moitié du père et le petit-fils le quart de son aïeul.
On comprend tout ce que ces études ont d'at* trayant comme affaire de simple curiosité ; mais un intérêt bien autrement grand s'y rattache. Chez les animaux supérieurs, la grosseur et Fopacité des organes s'opposent à ce qu'on puisse en étudier le jeu pendant qu'ils fonctionnent à l'état vivant. Pour eux, nous en sommes toujours réduits à une anatomie plus ou moins avancée. Chez les animaux inférieurs, au contraire, la nature se laisse en quelque I. i.
sorte prendre continuellement sur le fait. Nous pouvons, par exemple, suivre la molécule alimentaire depuis l'instant où elle est avalée jusqu'à celui où l'animal la rejette après en avoir extrait ce qu'elle renferme de sucs nourriciers. Les changements qu'elle éprouve dans ce trajet, Faction successive des organes et des liquides qu'ils sécrètent, se passent en entier sous nos yeux, et ces organismes de verre semblent se révéler à nos regards comme pour inviter la science à soulever un coin du voile qui nous dérobe ce mystérieux je ne sais quoi, désigné sous le nom de vie.
Au milieu de ces études si attachahtes, le champ du travail s'ouvrait, s'embellissait tous les jours devant moi. Mais avant d'aller plus loin, je voulus me donner de nouveaux termes de comparaison, et étudier de la même manière les animaux inférieurs de grande taille qu'on rencontre au bord de la mer. L'Océan, que je ne connaissais pas encore, m'apparaissait avec ses côtes accidentées et leurs nombreuses peuplades zoologiques, avec ses marées qui viennent tour à tour cacher et nous dévoiler ses richesses. Je résolus de l'explorer. Parmi les divers points de nos plages occidentales, je n'avais que Tem*
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Karras du choix ; pourtant, je me sentais attiré surtout vers un groupe dMlots placé au nord-ouest de la baie du mont Saint*Michel, et désigné soua le nom pompeux à^archipel dé Chausey. Vers la mi-juin, j'emballai mes instruments dedissec* tion, quelques livres, de nombreux flacons et vases de cristal, mon excellent microscope d*Oberhaûser, ma lampe de travail, mes petits filets de pèche, la carte des lies Chausey et celle de la baie du mont Saint-Michel, et je partis pour ma campagne scientiGque.
' Que j'en ai entendu de bonnes gens gémir à Favance en songeant qu'un jour viendrait où les chemins de fer remplaceraient les routes royales, où les lourdes messageries feraient place aux rapides wagons ! Elles regrettaient ces liaisons de diligence qu^amène presque forcé-ment un contact immédiat, prolongé pendant trois ou quatre jours, et qu'arrêtera sans doute la vélocité magique des locomotives. Eh bien! dussé-je passer à leurs yeux pour un être peu sociable, je ne puis partager ces regrets. Dans aucun de mes voyages, je n'ai trouvé la moindre compensation aux tortures de cette vie de polype qui vous rend solidaire des faits et gestes de vos colocataires momentanés, alors que, casé dans
une boite de quelques pieds cubes, les jambes entrelacées à celles du vis-à-vis, les côtes pressées par celle du voisin, la tête à demi perdue au milieu des chapeaux, des châles, des paniers qui pendent à la voûte comme autant de stalactites, il vous reste tout juste Fespace nécessaire pour respirer. Aussi vous ferai-je grâce des détails de mon voyage. Rien de plus parfaitement insignifiant. Je traversai la Normandie sous un cifel froid et brumeux -, je m'arrêtai un seul jour à Caen, et repartis au plus tôt pour Granville(9). C'est à Granville que j'ai fait connaissance avec rOcéan ; c'est là que pour la première fois j'ai su ce qu'est une marée Qu'il y a loin des pensées que l'on puise dans les livres aux impressions produites par l'observation directe ! Lorsque je vis disparaître peu à peu cette belle plage que je venais de parcourir et les vagues se briser en écume contre ces rochers naguère si éloignés d'elles ^ lorsque ces navires de commerce, ces bateaux pêcheurs, ces canots, quelques instants auparavant couchés sur un ht de fange noirâtre, se redressèrent successivement pour flotter bientôt en pleine eau, ce spectacle me remua profondément. La marée est très forte 4 Granville et dans toute la Manche. La diflfé-
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renée de niveau entre la haute et la basse nier est quelquefois de plus de quarante pieds. Sur quelques points, autour du mont Saint-Michel (10\ par exemple, l'espace qu'elle couvre et laisse i sec alternativement forme une zone de plusieurs lieues de large. L'imagination recule à Tidée de ces masses liquides que Tattraction du soleil et de la lune balance ainsi d'un rivage à l'autre. Aussi quatre mois de séjour sur les côtes purent me familiariser avec ce phénomène, mais non diminuer Tadmiration qu'il me causa dès le premier jour.
Les anciens appelaient la terre aima parem^ bonne mère; combien la mer, et surtout rOcéan, me paraissent^^ lus dignes de ce nom ! Avant de récolter le grain qui lui servira de nourriture, avant de cueillir le fruit qui étanchera sa soif, l'habitant des terres doit planter l'arbre ou fatiguer le sol avec la charrue. Des mois, des années, s'écouleront sans qu'il soit payé de son labeur, et peut-être qu'au moment de cueillir le fruit de ses peines, un coup de vent, une ondée de grêle, suffiront pour détruire ses justes espérances. Le fils de l'Océan ne connaît ni ces longues attentes ni ces douloureux mécomptes. — La mer baisse; à l'ouvrage! —
10 souv^ms d'un naturaliste.
Jeunes et vieux peuvent s'y mettre, car ici il y a de la place pour tous, du travail proportionné à tous les âges, à toutes les forces. Les hommes, leurs robustes compagnes, retournent avec la pioche ce sable que la mer a couvert pendant quelques heures, et bientôt leurs paniers se remplissent de Bucardes, de Solen, de Vénus (H), ^ coquillages moins délicats, mais plus nourrissants que les Huîtres; de Lançons (12), petit poisson très recherché, de forme allongée, qui se cache et se meut dans le sable avec une merveilleuse agilité. Pendant ce temps, les jeunes filles promènent leurs filets en forme de poches dans les mares que la mer a laissées en se retirant, et récoltent la Chevrette ou font prisonnier quelque Homard, quelque Crabe Tourteau (13), quelque poisson de rivage attardé loin de sa retraite. D'autres, armées d'un bâton que termine un fort hameçon, fouillent sous les pierres, dans les creux du rocher, et en retirent soit le Congre à la peau glissante (14), soit le Poulpe aux huit bras, la SècheourEncornet (16), qui tentent vainement d'échapper en s' entourant d'un nuage coloré. Les enfants détachent du rocher les Patelles, les Turbo, les Buccins, espèces de colimaçons de mer; les Haliotides à l'écaillé
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nacrée (16), ou les Moules réunies en grappes à Taide des fils tissés par ranimai. Pendant deu!c ou trois heures, la plage est animée par toute cette population, cpii vient lui demander sa pro* vende quotidienne. Mais bientôt le flot revient vers le rivage, la mer monte ; alors de toutes parts on s*empresse, on rentre chez soi, sûr que la mer va remplacer ce qu'on vient de lui prendre, et qu'on pourra, dans quelques heures, recommen*^ cer une récolte qui n'a jamais demandé de semailles.
J'étais porteurd'unelettrederecommandation pour M. BeautempS) neveu du célèbre ingénieur hydrographe iqui nous devons le magnifique atlas du littoral de la France (17) . Un de mes premiers soins fut d'en faire usage, et^ grice à lui, je fus présenté a M. Harasse, propriétaire des lies Ghausey, et i M. Dubreuil, commandant du garde-côte le M&ustiquê. Le premier m'accorda ' la permission d'aller m'installer sur ses terres » et y joignit la jouissance d'une chambre réservée dans les bâtiments qui servent à l'exploitation de cette propriété maritime; le second se char-* gea de me transporter à ma nouvelle résidence.
Le lendemain , à six heures du matin , j'étais à bord du Moustique, qui leva Vancre et sortit
du port de Granville. La mer était très grosse et le vent contraire ; il fallut louvoyer. L'épreuve était rude pour un novice. Néanmoins je tins bon près de trois quarts d'heure , et déjà le commandant m'avait complimenté sur la manière dont je supportais le tangage , lorsque quelques soulèvements d'estomac m'avertirent que je ne tarderais pas à payer mon tribut. Bientôt il me fallut descendre dans la cabine, et pendant près de trois heures je me trouvai en proie à toutes les horreurs du mal de mer. Mais enfin ces angoisses cessèrent ; le Moustique mouilla dans le havre des iles Chausey, le terrible tangage qui avait si rudement secoué mes entrailles fit place au léger balancement d'un navire qui se repose, et la brise fraîche du nord-ouest me rendit tout mon courage.
Quelques instants après, j'étais à terre et prenais possession de mon appartement. C'était une grande chambre dont les murs, revêtus par l'humidité d'une teinte noirâtre, laissaient à peine devhier çà et là quelques restes problématiques de peinture à l'huile. Sur un plancher plus qu'inégal reposaient une grande table carrée, une petite table ronde, quelques chaises et une armoire. Un cadre pendu au plafond par quatre