Souvenirs d'un otage;
La première fois que je vis M. Georges Desson, le (us frappé de son grand air de sincérité, de son regaid droit^ net, plein de franchise. Il n'était pas besoin d'un long examen pour se rendre compte que ces yeux-là étaient habitués à voir clair et juste, à réfléchir la vérité sans déformation.
De Zurich où fêtais allé attendre, pour les saluer au nom du Petit Parisien, les dix prisonniers qu'au mépris de tout droit, l'Allemagne avait retenus pendant onze mois, par un de ses habituels procédés d'intimidation et de chantage ; de Zurich à Genève, feus V occasion de m"" entretenir longuement avec M. Georges Desson et de l'entendre apprécier par ses compagnons d'infortune, M. Noël, sénateur de l'Aisne, M. Trépont, préfet du Nord. M. Jacomet, procureur général près la cour de Douai et le comte de Francqueoille, pour ne citer que ceux-là. Ils tombaient d'accord sur la fermeté d'âme et le patriotisme dont leur compagnon avait fait preuve en captivité. Et ils louaient aussi sa belle humeur, sa cordiale obligeance, les ressources de son esprit inventif et sa bonté.
J'appris en même temps son histoire ou mieux je me ressouvins de lui... Ce nom de Desson n'est pas inconnu du public. Qu'on se rappelle les grandes iournées de Vindiistrie automobile, la coupe Gordon Eennett., le circuit d'Auvergne, le grand prix de Dieppe, la coupe de la presse., en \ormandie. Le principal organisateur en avait été M. L'ingénieur Desson, délégué dans les lonctions de commissaire général de iAutomobile Club de France. Sa haute compétence, son dévou mtnt, sa courtoisie avaient été si vivement appréciés en toutes circonstances que, à Lisieux., siège d'une des grandes épreuves organisées sous sa direction. La municipalité par uns délibération spéciale, l'avait solennellement prié d'accepter le titre de citoyen de cette ville.
L'activité de l'ingénieur n'avait pas paru moins féconde dans d'autres domaines. Appelé en Extrême-Orient, il avait été un des créateurs de Port- Arthur. L'aménagement du port et les plans des fortilications y furent en grande partie son œuvre. Revenu en France et en relations, suivies avec le 4^ bureau de VEtat-major, il contribua puissamment par sa collaboration avec le colonel Gouagoux, aujourd'hui général, le commandant Ferrus et le capitaine Enaux, à l'introduction des camions automobiles dans les services de ravitaillement. De cette précieuse initiat'ive, on a pu voir depuis la guerre tous les bienjaisants ejlets.
A beaucoup eussent sufli de tels titres. La carrière de M. Georges Desson ne se borne point là cependant. Des recherches sur les applications de
Iriccl licite l'avaient mis en vue avant qu'il se vouât à l'industrie automobile. L'introduction des bandages à cao'itdiouc pleins dans les roues des véhicules lourds, la découverte de nouveaux procédés de labr'ication de Vacier ont témoigné également chez lui, à diverses époques, de prolondes connaissances scientiliques et du plus heureux esprit d''invention. On peut dire que M. Georges Desson s^est placé aux premiers rangs des ingénieurs contemporains.
Les ad'irmations d'un tel témoin se recommandaient donc d'elles-mêmes. L'importance en était manileste. Je pressai donc M. Georges Desson de rassembler les souvenirs de ses onze mois de captivité et d'en réserver la narration, toute brûlante, si fose dire, aux lecteurs du Petit Parisien. Il ne dit point « oui » tout d'abord. Avec son habituelle lucidité de pensée, il percevait tout l'intérêt de l'entreprise. Mais des scrupules l'assaillaient : (( Dire tout ce qu'il avait vu n'était-ce point attirer sur les régions encore occupées un redoublement de rigueur et de cruauté ? La iérocité de l'envahisseur, avide de tout prétexte de justificatioii, ne s'emparerait-elle pas de cette publication comme d'une arme ? »
Ces scrupules si honorables, si français, eussent certainement interdit à M. Desson toute divulgation de ses souvenirs, si d'autre part, des amis n'étaient intervenus auprès de lui pour lui représenter que la situation même de nos malheureux compatriotes commandait que certains laits fussent dès maintenant connus. On lui représenta
que cest par des documents comme ceux-ci que chaque jour se fait Vhistoire de lattentat allemand. Avant le jour prochain des réparations nécessaires, de semblables dépositions auront dû être rassemblées, examinées, coordonnées, hiérarchisées, totalisées pour en faire Vauguste vérité. En travaillant à dégager celle-ci des mensonges tudesques, M. Desson contribuerait pour une part, si modeste quelle fût, à l'avènement du Droit, à la résurrection de la Justice. En donnant par surcroît, certaines indications sur la situation des pays qu'il avait traversés, des personnes encore libres ou des prisonniers qu'il lui avait été donné de voir, il apporterait à la douleur ou à Vangoisse de quelques lamilles une consolation, un allégement ? Pouvait-il hésiter plus longtemps ? (1)
M. Desson se décida donc à raconter les principaux épisodes de ses onze mois de captivité. Pendant qu'il me les exposait, je pénétrais, de jour en jour avec un sentiment de plus forte estime, le caractère de Vhomme. Sa bonhomie, sa droiture naturelle, sa joyeuse vaillance éclataient en plein dans ses récits. Son constant souci d'exacte vérité plus encore, s'il est possible. M. Desson est tout le contraire de ces témoins
(1) Depuis l'apparition des Souvenirs d'un otage dans le Petit Parisien, il ne s'est pas passé de jour que M. Desson n'ait été sollicite, dans de nombreuses et touchantes lettres, de donner les renseignements qu'il pouvait posséder sur des familles restées dans les régions envahies, et sur des prisonniers. On pense avec quel empressement il y a répondu.
qui, en vue d'un effet d audience, amplifient les faits. Il ne lui fût jamais venu à Vesprit de les présenter autrement que sans prétention et en toute conscience. S'il est une publication à laquelle on puisse appliquer le mot si souvent cité de Montaigne : « Ceci est un livre de bonne foi », c'est assurément celle-ci. M. Desson a dit, comme il Va vu {et peul-iHre jugera-t-on que sa vision n'était point l'ennemie du pittoresque) comme il Va senti, tout ce qu'il pouvait dire. Les choses dont Vactuellc divulgation lui a paru capable de provoquer ce que la perfidie allemande- ose appeler des représailles et d'attirer de nouvelles persécutions sur les régions envahies, il les a patriotiquement tues. Ainsi s'expliquent certaines lacunes de ce récit. Ces lacunes disparaîtront un jour. Le lecteur les comblera aujourd'hui par un acte de foi envers la France et d'amour pour nos frères encore sous le joug.
Serge Basset.