‹ Souvenirs d'un otage;Chapitre 2 sur 4 · PREMIERE PARTIE DE HIRSON A RASTATT · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE DE HIRSON A RASTATT

M™e Desson

Si je me suis décidé à recueillir quelques épisoiles de mes onze mois de captivité, ce n'est point dans une pensée de vanité, mais pour apporter ma modeste contribution à l'histoire anecdotique de l'occupation allemande. C'est aussi pour rendre hommage au courage et au patriotisme de mes compagnons.

Certes, à trop d'indices et bien avant ce fatal mois de juillet 1914, j'avais eu la sensation que la guerre approchait. Mais, même la veille de la mobilisation, je n'aurais pu m'imaginer à quelles surprenantes aventures le Destin me réservait. J'avais formé le dessein de passer mes vacances, comme les années précédentes, à Saint-Jean-de- Luz. Et le i" août je déjeunais chez moi en me demandant si les événements me permettraient, de partir, quand on m'apporta un télégramme de ma fille, Mme Jean-Marie Desson. Elle habitait Tergnier, dans l'Aisne. Elle y exploite, avec mon gendre, le grand hôtel Jean-Marie, bien connu de tous ceux qui fréquentent la région. « Mon mari

parti mobilisé pour Gharleville, disait le télégramme, suis toute seule pour diriger î'hôtel. ^^iens tout de suite. »

II y avait un train à 6 h. 20 soir : « Nous allons le prendre », dis-je à ma femme. Ati ! bien oui !... Quand le taxi-auto qui nous emportait vers la gare du Nord arriva rue de Ghâteaudun et rue Lafayette, en voyant l'énorme foule agitée d'émotion, d'inquiétude ou d'enthousiasme, qui remplissait ces rues, je compris tout de suite que nous n'arriverions jamais. Un homme un peu débrouillard réussit toujours à se faufiler à travers des groupes. Je me séparai donc de Mme Desson en lui promettant de revenir bientôt à Paris pour la chercher. Et. me frayant un chemin dans la foule au prix de mille efforts, je pus atteindre la gare ; j'en connaissais les services. Par des chemins connus de moi, je réussis à gagner le q.uai de départ et à sauter dans un fourgon au moment 011 sifflait la locomotive.

Quel spectacle offrait ce train regorgeant de voyageurs, la plupart étrangers (combien y avaitil là-dedans d'espions et de gens qu'on eût dû fourrer dans un camp de concentration 1) tous, la mine anxieuse ou désespérée, entassés dans les wagons, debout, quelques-uns juchés sur le cadre des portières ou sur le marchepied !

- lî -,

1 Jurant le trajet, je pus taire de singulières ol> servations. J'arrivai a peu près à Theure normale à Tergnier. A l'hôtel Jean-Marie, je trouvai ma fille se démenant de son mieux dans le restau-

:it. parmi des voyageurs aiïairés. el je passai la iiiiit à l'aider, car un flot incessant de passagers, venus de partout, battaient incessamment l'hôtel.

Durant quelques jours, dans le pays et dans l'hôtel, le flot continua à déferler. Et. du malin au soir, ma fille, moi, le personnel réduit à presf[ue rien, nous ployions sous la besogne, le cœur

rré par tout ce que nous apprenions, car les mauvaises nouvelles arrivaient presque aussi nombreuses que les voyageurs : l'entrée des Allemands en Belgique, leurs atrocités, Liège, Louvain, puis, bientôt après Maubeuge envahie. Un vont de panique soufflait par instants sur la région... La police même de Tergnier sétant trouvée désorganisée par la mobilisation, à la prière du commissaire. i\I. Cormoran (que je devais reiiouver plus tard prisonnier à Helle), j'acceptai do faire partie, avec quelques braves gens, d'une compagnie d'ordre public chargée de veiller la nuit sur la sécurité des immeubles. Allons bon ! me disais-je. te voilà devenu sergot !

Une grande inquiétude me prenait en songeant aux immenses entrepôts de Tergnier qui renfer-

niaient pour des millions de marchandises (blé. sucre, tourteaux, denrées). On disait que les Allemands approchaient. Allait-on laisser tomber cette précieuse manne dans leurs pattes ?... Justement des convois entiers de locomotives expédiées de Belgique, traversaient la gare de Tergnier militairement occupée. Il n'y avait qu'à charger sur des plates-formes ce formidable stock de marchandises, y atteler des locomotives et les expédier plus loin. On verrait ensuite. A diverses reprises je suggérai cette idée aux officiers qui commandaient la gare :

— Vous avez raison, me répon.daient-ils invariablement. Mais nous navons pas d'ordres !

Cet absence d'ordre et d'ordres a valu aux Allemands la joie de profiter d'une incomparable aubaine !

\'ers la fin d'août commencèrent à affluer les émigrés de Maubeuge. Lamentable troupeau humain fuyant devant l'invasion ! Ces pauvres gens marchaient accablés, muets et comme frappés de stupeur, dans un inexprimable dénuement. A les voir coucher dans la rue ou supplier qu'on leur donnât à manger, les plus durs se sentaient remués jusqu'aux larmes... Quelles tristesses nous réservait demain ? Quelles calamités allaient donc fondre sur la patrie ?

Mes amis dans la peine

Le 25 août, à cinq heures du matin, j'entendais frapper à la porte de l'hôtel. Je descendis en hâte et me trouvai devant un tableau émouvant : Mme D..., ses cinq petites filles et sa belle-mère venaient me supplier de les aider à quitter le pays. L€5 D... sont pour nous d'excellents amis ; j'ai pour eux tous une ancienne et très vive affection. Depuis de longues années établie dans la région, la famille est extrêmem.ent connue, aimée et respectée. Le père et la mère de Mme D..., M et Mme 0..., habitent le château du ... dans la commune de R... M. D..., leur gendre (mobilisé dès les premiers jours), est un des maires de l'arrondissement et, depuis des années, je suis l'ingénieur-conseil d'une importante sucrere que possède la famille.

Vous devinez mon émotion à voir Mme D... entourée de ses enfants, de sa mère et de domestiques à la mine bouleversée, debout à notre porte à cette heure matinale. Mme D... pleurait.

— Qu'y a-t-il donc ? lui demandai-je.

\\ec des sanglots qui brisaient sa voix, elle

m'expliqua que, sur les bruits effrayants qui couraient de l'invasion toute prochaine des troupes allemandes précédées de la sinistre réputation des horreurs commises en Belgique, le père et la iuère de Mme D..., Al. et Aime 0..., avaient décidé leur fille à regagner Paris Eux, trop âgés, gisaient-ils, pour partir, attendraient les événements. Ils ne voulaient pas que rien pût atteindre leur fille et leurs petits-enfants.

— Je sens bien que pour mes enfants il faut partir, me répétait la pauvre femme à travers ses larmes ; mais laisser mon père et ma mère... Je ne vivrai plus !...

M. et Mme 0... avaient eu raison. Avant tout, il faut sauver les jeunes, qui sont l'espoir de l'avenir, la moisson de demain... Je rassurai ?vlme D... : je veillerais sur ses parents. Pour elle. il convenait qu'elle partît, et le plus tôt possible pour Paris.

— Oui ; mais comment partir ?

Je courus à la gare.

— Trop tard ! me déclara le commandant militaire. Je suis avisé qu'on ne nous enverra plus de train.

— Eh bien ! formez-en un ici. Ce ne sont ni les v^^agons ni les locomotives qui vous manquent, sapristi !

Le commandant hésitait :

— Je ne puis pas ; je n'ai pas d'ordres... Toujours cette déplorable réponse :

:: Je n'ai pas d'ordres. » Eh bien ! et l'initiative individuelle ?

Sur le quai, attendant, espérant quoi ? fies pauvres gens ne le savaient eux-mêmes), une foule d'émigrants couchés, assis, debout, pitoyables, se massait, à chaque instant plus douloureuse. Je la montrai au commandant :

— Vous n'allez pas abandonner ces malheureux. Que deviendraient-ils ?

Je le pressai : je lui représentai qu'il lui était moralement impossible (alors que lui et son personnel se préparaient à partir) de quitter Tergnier sans organiser un dernier convoi pour les ^migrants. J'offris de payer un train spécial en cas de difficultés avec l'administration. Je réussis h convaincre le commandant. Et à sept heures du 'natin j'eus la joie de voir s'ébranler le v^'agon oîi j'avais confortablement installé Mme D.... se? enfants, sa belle-mère et ses domestiques. Ce fut le dernier train qui partit de Tergnier !

Au moment de partir. Mnie D... eut une nouvelle crise de larm.es.

— Je vous supplie de ne pas abandonner mes parents, me dit-elle.

— Comptez sur moi, lui répondis-je. Aujourd'hui même j'irai me mettre à leur disposition. Quoi qu'il arrive, et tant que cela dépendra de moi, je vous promets de ne pas les quitter !

Et c'est ainsi que, venu à Tergnier pour ma fille, je restai dans la région pour des amis !

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Carte des environs du Montrouge.

Aussitôt de retour à Ftiôtel. je prévins de ma résolution ma femme (qui depuis quelques jours ;ivait pu nous rejoindre"! et je fis porter à M. et Mme 0..., pnr un domestique ce court billet : « Mme D... et ses enfants sont partis Envoyezmoi une voiture pour que j'aille m'entendre avec vous sur ce qu'il y a à faire. Comptez sur moi. »

Il n'y a guère que 7 à 8 kilomètres de Tergnier à Rogécourt, la commune où s'élève le château du Montrouge. Deux heures après, une voiture était devant ma porte. Après avoir promis à ma femme et à mes enfants de revenir, le soir même, pour les mettre au courant des décisions que j'aurais prises, je partis. M. et Mme 0... m'attendaient dans la désolation. Le départ de leur fille et de leurs petits-enfants, le déchirement de la séparation, les craintes que leur inspirait l'avenir, l'abandon oîi les avaient laissés la plupart de leurs domestiques les ploncreaient dans une affliction profonde. L'âge et la maladie les avaient aussi très affaiblis. Et le vent de panique qui

soufflait sur le pays achevait de les accabler. Ils m'embrassèrent en pleurant :

- Qu'allons-nous faire ? Qu'allons-nous devenir ■>

js les aime très tendrement, je l'ai dit. et je les calmai de mion mieux.

— Examinons la situation. Quoi qu'il arrive. r.ous voilà trois maintenant. Et à trois .on peut f'-Jre bien des choses.

Je m'installe au château du Montreuse

La situation était loin d'être rassurante pour ii-t rr/- • -î-Q Aïontrouge est entouré

'e deux granâos lermss et de la sucrerie de Ber- '^■"ucourt. L'administrateur de la sucrerie était ;jarii après avoir licencié les deux cents ouvriers ([ui emplissaient celle-ci de bruit, de travail et de sécurité. Dans les deux fermes, les contremaîtres mobilisas n'avaient laissé qu'un maigre personnel féminin, chaque jour émietté davantage par les mauvaises nouvelles. M, et Mme 0..., si entou-

as =:

f'S un mois auparavant, se trouvaient en réalité. ■als dans cette vaste étendue, incapables de se u^fendre et. de par leur âge et de par la maladie, bandonnés par tous devant l'invasion en marche. ■ "'^ Pallait-iî donc quitter le château ? A cette pen- ''^e leur cœur se fendait.,. Dire adieu à tout ce ni avait fait la joie de leur vie durant des années, 'ait-ce possible '^

— Si nous partons, qu'est-ce nue tout cela va '■Revenir ? gémissaient-ils.

— Vous ne partirez pas, fls-je ^solument. Si ^^3 Prussiens viennent, on les rece-v i. Ils ne nous mans-eront pas peut-être ! Je suis de taille et 'l'humeur à leur dire deux mots.

— Alors, nous restons ? me demandèrent-ils très é!"''

— Mais oui. nous restons. Je vais retourner à Terenier pour décider mes enfant? à partir pour Paris Avec ma femme, je reviendrai dès demain

■our nous installer ici.

Quelques instants après, j'étais de retour à Ter- !j!iier.

— Vous partez demain matin, déclarai-je à mes enfants. Faites des paquets de tout ce que vous avez de précieux et prépnrez-vous â l'emporter. \'ous uaRnerez Pari? et vous vous installerez chez

moi en attendant notre retour... Car je garde avec moi votre mère, bien entendu.

Nous passâmes la nuit à entasser malles et paquets. J'enterrai dans les caves tout ce qui ayant quelque valeur ne pouvait cependant pas être emporté. Et comme un ingénieur est toujours un peu maçon, je murai nos cachettes. Hélas ! la dénonciation d'une femme de chambre en livra le secret aux Allemands qui jetèrent bas les cloisons et les fausses murailles improvisées et, entre autres rapines, pillèrent la cave de mon fils : une cave admirable, avec d'extraordinaires cognacs et des bouteilles de vieille chartreuse. Quand je pense que ce sont les Allemands qui les ont bues !

Le lendemain, après avoir vu s'éloigner la voiture qui emportait mes enfants, Mme Desson et moi nous nous installâmes au château du Montrouge. Les événements qu'on nous annonçait, eh bien ! on allait les voir !

Gela ne tarda pas. Dans l'après-midi, j'étais allé à la Fère chercher Mme B..., la propre mère de Mme 0..., une charmante et douce aïeule de quatre-vingts ans passés. En rentrant le soir, j'aper-

çiis de loin, dans l'admirable clair de lune de la soirée, comme une bande de grands oiseaux posés sur le plateau. Dans le bleu de cette claire et douce nuit, le coup d'œil était magnifique. Je regardai de plus près et je reconnus à leur forme spéciale des avions anglais. Il y en avait quarante-deux !

— Voici une garde d'honneur qui en vaut bien une autre, pensai-je. Allons, cette nuit, nous pouiTons dormir tranquille !

Dormir ! Ah ! je ne le pus guère !

Dès mon arrivée au château, le matin. M. et Mme 0... m'avaient prié de les remplacer en tout et pour tout. Je devenais l'intendant général. Je devais donc me consacrer tout entier à ce rôle.

Je fis de mon mieux pour recevoir nos alliés. Un général dirigeait cette colonne d'aviateurs. Avec ses officiers, il logea au château pendant que j'organisais le campement du reste de la troupe. Le lendemain, les grands oiseaux repartirent et le ronflement de leurs hélices, un instant, nous remplit d'espérance.

Le général m'avait paru soucieux. A mes questions : « Sait-on oij sont les Allemands ? Où en est-on ? Qu'est-ce qui se passe ? » il n'avait que peu ou point répondu. Le soir même, la réponse devait nous venir, soudaine, brutale, terrifiante.

Nous avions passé l'après-midi à voir défiler des troupes anglaises et à les regarder s'installer à quinze cents mètres de nous, dans un château qu'on appelle le château de M. L... et qui, d'un autre point, com.m.Q celui de Montrouge, domine la petite vallée. En hâte, les arrivants le fortifiaient, l'entouraient de fils de fer barbelés et de tranchées... Des silhouettes de canons apparaissaient par instants aux alentours du château. Evidemment, nos alliés établissaient là un blockhaus — et à cette vue nous nous sentions partagés entre la confiance et l'appréhension...

— Les Boches peuvent venir, disais-je en plaisantant à M. et Mme 0..., on aura de quoi les recevoir...

Téméraire confiance ! La plus désagréable désillusion nous attendait le soir même. Vers dix heures, j'allais me coucher, quand deux officiers

glais se présentèrent, très affairés.

— Monsieur, me dirent-ils rapidement, il faut icuer le château ce soir même. Les Allemands pprochent ; vous vous trouveriez pris entre

deux feux... Partez sans retard !

Désolé, je demandai :

~ Est-ce un ordre ?

— Je suis aux regrets, monsieur, répondit un des deux officiers, d'avoir à vous dire que c'est un ordre.

Il n'y avait qu'à ?'incliner et à songer au départ. Mais où aller ? Je me souvins que, dans la forêt, toute proche, de Saint-Gobain, d'immenses carrières pouvaient offrir un refuge à de nombreuses personnes. Le mieux était donc de demander un abri momentané à la forêt. Au reste, nous n'avions pas le choix. L'ordre était formel ;

la nécessité nous pressait. Je me résignai donc à prévenir M. et Mme 0...

On juge du coup que reçurent en plein cœur mes pauvres amis. Je ne puis songer à leur douleur sans me sentir, aujourd'hui encore, le cœur serré. Quelques ménagements que je prisse pour leur annoncer la fatale nouvelle, ils restèrent atterrés. J'essayai de les consoler.

— Il nous faut partir, c'est entendu... mais nous nirons pas très loin du château. La forêt de Saint-Gobain est là à deux pas. Nous y serons tout à fait à l'abri. Et nous y attendrons les événements. Rien ne prouve, en somme, qu'il se livrera ici-même une bataille. On nous fait partir par mesure de précautions, tout simplement...

En route pour la forêt I

Par rinstituteur de Rogécourt, M. Béguin (un Français qui sut être à la hauteur de son devoir), je fis prévenir en mêm.e temps les habitants des communes voisines de l'arrivée imminente des troupes allemandes, de l'ordre d'évacuation que j'avais reçu et du danger qu'il y aurait à lui déso-

béir. Toute la nuit, des doinesliques coururent de village en village. En même temps, j'envoyais, au milieu de la nuit, dans la direction de la l'orèi un convoi de bœufs, des chevaux, des chaliots de provisions. Si on devait camper dans le bois ou parmi les carrières de Saint-Gobain, au moins serait-on sur de ne pas mourir de faim.

L'arrivée de mes messagers dans les sept communes qui entourent le château du Montrouge souleva, une intense émotion. « Que se passe-t-il ? Que va-t-il arriver ? Nous dit-on la vérité ?... » La panique, fille de l'erreur et de la méfiance, transforma à ce point les avis donnés par mes envoyés que, dans quelques villages, on crut aux ])ires choses. « Les châtelains du Montrouge fuyaient à l'exemple de certaines autorités. Qu'allait-on devenir ? » Aussi, vers trois heures du matin, dans le jour blême, je pus voir réunie devant les grilles, une foule de i.OOO à 1.500 personnes se lamentant, criant, quelques-unes gesticulant et menaçant :

— C'est abominable ! — Ce sont les riches qui s'en vont. — Ils nous abandonnent. — On va nous livrer aux Allemands. — Il ne faut pas qu'ils partent 1...

Dans cette atmosphère de fièvre et de révolte un désastreux incident pouvait tout à coup se

produire. Je me hâtai d'intervenir. Depuis vingtcinq ans je suis connu dans le pays et jespérais bien qu"on entendrait ma voix. Du perron du cliàteau, je pris la parole. Et simplement, en ami, en camarade, en Français qui parle à des Français, je m'efforçai de leur faire comprendre retendue de leur erreur ; « Non seulement nous ne voulions pas les abandonner, mais c'est nous qui, la veille, leur avions fait communiquer l'ordre de rétat-major anglais, l'.'ous nous préparions à partir avec eux... J'étais revenu de Paris à Tergnier tout exprès pour partager leur sort... » Sous mes paroles leurs préventions tombaient et à leur colère succédaient la confiance et lattendriosement. . — Vous allez nous suivre, leur disais-je, et nous partirons tous ensemble dans la forêt. Là nous serons à l'abri. Vous savez combien sont vastes et sûres les retraites que peuvent nous offrir à tous les carrières de la forêt... Là nous n'aurons rien à craindre. D'abondantes provisions nous y attendent. En route ! Si les Allemands doivent venir jusqu'ici, ne leur donnons pas la joie de voir des Français se déchirer devant 1 ennemi !...

Et tous ensemble nous partîmes pour la forêt de Saint-Gobain.

La forêt de Saint-Gobain n'est distante de Ber-

taucourt que d'un kilomètre. Le défilé s'organisa : la famille 0... en voiture, les autres à pied, traînant des enfants dans des brouettes ou tout ce qu'ils avaient cru devoir arracher à leur pauvre logis. Quelques-uns sur leur dos portaient des hardes ; d'autres avaient entassé dans des voitures d'enfants des objets familiers... De treize à quinze cents personnes, en colonne, s'engagèrent à notre suite dans la forêt et pendant que nous y marchions, le nombre fut grand de ceux qui vinrent s'excuser de leur attitude de tout à l'heure et me remercier... Braves gens, dont la sincérité dans la colère et la gratitude était également touchante I

Faut -il craindre ?

faut-il espérer?

Une fois dans la forêt, nous avions pris la direction de Prémontré, en passant par Saint-Nicolasau-Bois... Une fois à Prémontré, des provisions ayant été distribuées à tous, au cours de l'aprèsmidi, les uns s'installèrent dans les vastes carrières de pierre, d'autres purent trouver asile dans Prémontré même. Comme le temps était radieux,

beaucoup campèrent tranquillement en plein air et couchèrent à la belle étoile...

Si heureux que je fusse cle l'heureuse issue de cette première journée d'exode, terrassé par la fatigue, je m'endormis le soir, fort triste, et me réveillai plein d'angoisse. Qu'allais-je faire ? Qu'allais-je clire à tous ceux qui semblaient m'avoir confié leur destin ?

Les troupes anglaises qui, la veille, s'étaient établies au château L..., commencèrent dès l'après-midi à traverser la forêt. Elles battaient donc en retraite. Mauvais signe. Des officiers, j'essayais d'obtenir quelques renseignements. Ils se taisaient presque farouchement. J'eus la chance de rencontrer, parmi eux, un vieux camarade, interprète d'une section de télégraphistes, M. Seré de Rivières, le fils du « Bon juge », et je le questionnai avidement :

— Je ne sais rien, me répondit-il en substance, si ce n'est que les Allemands ne sont pas loin... Ce que je puis te dire, c'est qu'il n'y a pas eu de bataille au Montroug.e.

C'était déjà quelque chose. Le lendemain, de grand matin, je résolus d'en savoir plus long. Avec un vieux domestique, je partis en reconnaissance... Arrivés à l'orée du bois, comment voir au loin ? Bien que fort éloigné de ces sortes

d'exercices, je dus nie résoudre à grimper sur un arbre ; et, avec l'aide de jumelles que j'avais eu la bonne idée de ne pas laisser au château, je fouillai longuement Ihorizon. Rien, rien, rien... Berteaucourl, Fressancourt, ie Montrouge, paraissaient déserts. Les Allemands n'étaient pas encore venus jusque-là.

On devine la satisfaction de tous quand, revenu en pleine forêt, j'appris à mes compagnons que, pour l'instant, l'ennemi n'apparaissait pas encore.

— D'ailleurs, dis-je à mes amis, je veux y aller pour voir de plus près. Xe vous inquiétez pas...

J'attelai un cheval et, fouette cocher 1 Je fus bientôt à P'ressancourt, et de là au Montrouge. C'était partout la solitude. La solitude et les tristes images de la guerre... Sur les routes, des chevaux morts, des entassements d'objets, des provisions... Sur certains points des feux de bivouac brûlaient encore que je m'empressais d'éteindre, de crainte d'incendie. Ailleurs, des fusils brisés ou abandonnés, des paquets de cartouches. Sur le fortin du château L..., même désordre... Je fis à droite et à gauche une ample récolte de provisions et je repartis pour la forêt où mon retour fut salué d'exclamations de joie...

Le lendemain, je repris de nouveau le chemin

du Montrouge. Cette fois, une division d'infanterie française y campait... Sur un ordre subit, elle repartit en hâte et j'eus à détruire d'importants papiers que, dans la précipitation du départ, l'état-major avait abandonnés.

Pendant ce temps, la vie des émigrés s'organisait dans la forêt. Les uns s'étaient installés aussi confortablement qu'ils le pouvaient dans les carrières. D'autres allaient et venaient entre Prémontré et les villages voisins, demandant asile à des parents, à des amis. Trois jours se passèrent assez calmes, dans une attente qui n'était plus fébrile. Un avion allemand apparut une aprèsmidi dans le ciel. Le lendemain vers minuit, on signala l'arrivée de uhlans à Prémontré. Et les angoisses recommencèrent, d'autant plus que quelques heures après, parut un groupe de Hussards de la mort... Etait-ce, cette fois, le torrent de l'invasion qui allait déborder sur nous ?

Imprudent retour I

Non. Fut-ce parce que le pays manquait d'eau sur certains points ? Est-ce parce que leurs espions leur avaient signalé la mise en défense du

château Landrin et derrière le blockhaus improvisé, redoutaient-ils quelque piège ? Les Allemands ne se montraient plus. Nous sûmes qu'ils s'étaient dirigés du côté de la Fère et de Soissons. Deux jours s'étaient passés dans l'attente. Le troisième, n'y tenant plus d'impatience et de curiosité, je repartis pour le Montrouge. Agréable surprise ! A dix lieues à la ronde, on ne découvrait plus de traces de l'ennemi. Je revins en hâte à Sasy, où M. et Mme 0..., s'étaient réfugiés depuis l'avant-veille et je courus annoncer la bonne nouvelle à travers la forêt A tout le monde je répétais :

— Il n'y a plus de Boches chez nous... Je ne crois pas désobéir à l'ordre que nous avons reçu en vous conseillant de rentrer chez vous...

Cette proposition répondait trop au désir de tous pour ne pas rencontrer l'assentiment unanime :

— Oui, oui, rentrons I...

Et clopin-clopant, la colonne repartit, le défilé du retour s'organisa. La mine réjouie, se flattant de l'espoir que, pour eux du moins, les heures tragiques étaient finies, les émigrés, après huit jours de campement dans la forêt, reyirent le chemin de leur maison... Le soir du 9 septembre, tout reprenait sa physionomie normale dans les

sept communes qui entourent le château du Monirouge. Et en songeant que j'avais contribué à ce résultat, je me sentais heureux comme lorsqu'on a fait un peu de bien.

— Allons, ça ira peut-être mieux que je ne pensais, dis-je à ma femme le soir du retour.

Ce rêve de confiance, où je me laissais bercer, je devais bientôt en être cruellement tiré !

Quelques jours après, c'était l'invasion. Le iO septeinbre, par paquets, arrivaient les troupes allemandes précédées de leurs colonnes de ravitaillement. Au milieu de la stupeur indignée de tous, elles s'établissaient à Rogécourt, à Berteau- . court, dans toutes les communes environnantes.

Dès le lendemain, je recevais la visite d'un officier supérieur. Il m'apprit qu'il était le chef de la kommandantur de la Père et m'intima l'ordre de ne distraire, sous peine de mort, quoi que ce fût de ce qui était dans les fermes, la surrerie ou le château.

— Je vous déclare que tout ici est désormais la propriété de l'armée allemande. Vous aurez à produire, dans les vingt-quatre heures, un état précis des récoltes et du bétail contenus dans ces propriétés.

La main de l'envahisseur s'appesantissait sur nous. Les réquisitions commencèrent aussitôt.

Depuis ce moment, ce qu'ont pu être la vie de la

région, les difficultés de la situation, les procédés de l'occupant, tout cela, je ne me sens pas la liberté d'en parler comme je le voudrais, comme il conviendrait. Je ne puis oublier que j'ai laissé là-bas des amis chers, des compatriotes. Sur ceux-là, une parole imprudente pourrait attirer de cruelles représailles. On comprendra que je me taise. Pour n'avoir été ni intimidé, ni découragé par la perpétuelle menace de nos ennemis, je ne tardai d'ailleurs pas à être emprisonné. Je préfère en venir tout de suite aux circonstances de mon arrestation.

Le mercredi 4 février, sur le coup de onze heures et demie, j'achevais de faire la paie à la poignée d'ouvriers et d'ouvrières que j'avais réussi à grouper dans les services de la sucrerie de Berteaucourt et je me disais que, dans quelques instants, je déjeunerais sans déplaisir, quand on me prévint qu'un gendarme allemand voulait me voir. Introduit, le quidam me demanda si j'en avais encore pour longtemps.

— Vous le voyez, répondis-je, j'ai encore une quinzaine d'ouvriers à régler.

— C'est bien, fit-il, j'attendrai !

Allons, pensai-je, encore quelque tracasserie I Je hâtai mon règlement de comptes, moins certes pour savoir ce que cet autre me voulait que pour

no pas retarder outre mesure mon déjeûner, et, le dernier ouvrier payé, j'interrogeai le gendarme. Il se roidit, fit la grimace, et finit par me déclarer, dans un charabia épouvantable, qu'il était très ennuyé, parce qu'il avait l'ordre de m'arrêter.

Demander le pourquoi d'une consigne à n'importe quel gendarme du monde, c'est le comble (le l'inutilité ; discuter avec un gendarme allemand, c'eût été de la plus sombre folie. Un peu agacé par l'incident, car j'avais de plus en plus d'appétit^ je suivis cependant l'individu sans mot dire. Et je ne protestai que lorsque, devant l'automobile prête à repartir devant la sucrerie, j'appris que je devais être conduit sans une minute de répit à la kommandantur de Crépy-en-Laonnois, à sept kilomètres de là. Retourner au château, y prendre quelques vêtements, embrasser ma femme et mes amis m'était interdit ; quand j'émis cette prétention, le gendarme faillit prendre une attaque d'apoplexie. Non, non, l'ordre éttiit de partir sur-le-champ, en quatrième vitesse, sans autre chose.

— Je reconnais bien dans ce procédé l'habituel manque de courtoisie de vos compatriotes, dis-je au gendarme.

Celui-ci ne parut pas comprendre. Depuis l'occupation, il en avait probablement entendu -bien

d'autres. Un quart i heure après, nous arrivions à Crépy. Crépy est un gentil petit bourg : des maisons tout le long d'une rue. La kommandantur a choisi pour s'y installer une façon de cottage assez coquet . J'y comparus devant le chef de poste. Il me confirma l'ordre d'arrestation, et à ma question • « Pourquoi suis-je arrêté ? » il eut une réponse évasive :

— Vous le saurez prochainement. Vous resterez ici h Crépy et vous serez traité comme un officier.

En officier ! Pourvu que ce ne fût pas en officier allemand, je n'avais rien à dire. Je suivis donc un lieutenant qui me conduisit h ce qui devnit être ma nouvelle résidence. Piètre résidence ; c'était, dans une pauvre maison, une chambre inhabitée depuis la mort assez récente de son locataire : une alcôve sombre, avec un lit poisseux, une table et deux chaises. Les murs pleuraient de tant d'indigence, je veux dire qu'un désagréable suintement apparaissait aux murs. Il faisait froid. T^a cheminée semblait depuis de longs mois déshabituée de toute joyeuse flambée... Ma captivité décidément ne commençait pas de façon reluisante. Avec cela, il était plus de deux heures : mon estomac commençait à témoigner son impatience.

— Puisque vous avez bien voulu vous préoccuper de mon Incrpinent, dis-je h l'officier, vous allez sans doute vous charger de ma nourriture... Je ne serais pas fâché de déjeuner.

Le lieutenant me toisa, puis avec un petit geste sec : '^

— Arrangez-vous si vous voulez !

La propriétaire de la maison, Mme .\..., eut heureusement plus de souci de l'hôte que lui envoyait Tinjustice allemande. Elle me donna quelque nourriture, en s'excusant de ne pouvoir davantage. Mais, d'un état de fortune assez médiocre avant la guerre, elle se trouvait h peu près réduite au dénûment par l'occupation. Ses deux filles et leurs enfants, chassés de Laon par l'invasion, aggravaient les charges du pauvre ménage. Et, dans une pièce voisine, le mari de Mme A..., rongé de tuberculose, au plus mal depuis quelques jours, entrait en agonie, il devait mourir le lendemain.

Un singulier conseil de guerre

Ce même lendemain, la kommandantur me fit prévenir par un sous-officier que j'étais déféré à

un conseil de guerre. La nouvelle ne m'émut pas sensiblement. Je savais que, dans la plupart des cas, le conseil de guerre n'était qu'une sorte d'épouvantail à pauvres gens.

Combien j'avais raison ! Ma comparution en conseil de guerre se réduisit à un interrogatoire de plus de deux heures. Un officier de police militaire, kriegsgerichtrat, assisté d'une sorte de greffier et d'un interprète, après m'avoir fait déclarer mes nom et prénoms, me pria de répondre à ses questions. Aucune accusation n'était formulée contre moi. Oh, non ! On me demandait seulement des renseignements sur la fortune des uns, des autres, sur la situation morale et financière de quelques familles. Incidemment, l'officier de police militaire me signalait certains faits qui s'étaient passés, au château de Montrouge ; il me rappelait des discussions que j'avais eues avec des chefs ou des soldats... Il avait ouvert, devant lui, un énorme dossier amoncelé contre moi : plaintes, dénonciations calomnieuses, lettres anonymes, de l'arbitraire, de l'injustice et de la boue... Et, sur un ton insinuant, avec mille précautions oratoires, il s'efforçait de me faire parler:

— Si tu savais comme tu perds ton temps ! me disais-je, secrètement amusé.

De cet interminable interrogatoire, je profitai

cependant pour demander au policier mon transfert dans un autre domicile, alléguant la mort, survenue deux heures auparavant, de M. A... Il consentit ù ce que j'acceptasse l'hospitalité d'une personne de nos amis. J'y fus conduit sous escorte et l'on me confia à un trompette saxon, qui s'établit dans une pièce à côté de la mienne, avec l'ordre de ne pas me quitter d'une semelle. Notre amie me préparait mes repas. Jusqu'au dimanche suivant, je restai enfermé dans ma chambre, lisant, ou réfléchissant, ou pensant à mes enfants, à ma femme, à mes amis. Gomme ils me manquaient !

Précieux réconfort

Le dimanche m'apporta la meilleure des joies. Ma femme avait réussi à apprendre où j'avais été conduit après mon arrestation. Elle avait arraché à la kommandantur l'autorisation de me visiter. Des officiers allemands qui se rendaient à Laon, la déposèrent à Grépy, et la ramenèrent à leur retour. Mme Desson m'apportait du linge, des vêtements, des provisions, et, ce qui valait mieux encore, des nouvelles de nos amis, ses encourage-

ments, un peu de sa vaillance. Pendant le mois que je passai à Grépy, sans presque sortir de ma chambre, (car la moindre promenade avec ce soldat qui m'emboîtait le pas m'était devenue odieuse), Aime Desson réussit à venir passer avec moi chaque dimanche. Et si elle ne pouvait rien m'apprendre de Tergnier, ni de nos enfants, son courage et sa gaîté m'étaient un précieux et tendre réconfort...

Mon arrestation allait-elle se prolonger ? Le lundi qui suivi! mon arrivée, j'avais nettement posé la question au chef de la kommandantur :

— Qu'allez-vous faire de moi ?

Il s'était pris à sourire d'étrange façon :

— Vous resterez ici.

— Quelques jours ? Une quinzaine ?

L'ironie de son sourire s'accentuait :

— Quelques mois...

Je trouvais cette ironie de fort mauvais goût. D'autant plus qu'en dépit de la sollicitude de ma femm.e, je souffrais assez cruellement d'une entérite. Et je dus me résoudre à la dure extrémité de consulter un major allemand. Il me fit avaler une odieuse pharmacopée qu'il appelait la potion du Diable ! Elle me fit un mal d'enfer.

Entre temps, des communes ayant été frappées d'une amende considérable, sous je ne sais plus

quel prétexte (les envahisseurs ne sembarrassaient guère de raisons valables) l'autorité allemande me demanda si je ne consentirais à m'eotremettre pour faciliter le paiement de cette amende. On pense bien que je refusai catégoriquement : de ce refus, je n'allais pas tarder à supporter les conséquences.

Un mois jour pour jour après ma première arrestation, le mercredi 4 mars, à huit heures du soir, je m'apprêtais à me coucher, quand deux gendarmes allemands firent irruption dans ma chambre et me tendirent un bout de papier. J'y pus lire cette phrase écrite en médiocre français :

« Par ordre du général en chef commandant les étapes, vous êtes arrêté. Veuillez préparer votre valise pour être dirigé demain sur Ghauny. />

— Tiens, pensai-je, je me croyais déjà en état d'arrestation. Enfin ! c'est entendu, dis-je aux gendarmes ; je vais me coucher. Demain, je serai prêt à l'heure que vous voudrez.

— Pas demain, reprirent-ils... C'est immédiatement qu'il faut nous suivre à la kommandantur.

Ces Boches étaient-ils assez assommants 1 En maugréant, je fis ma valise et je suivis les gendarmes. Une surprise m'attendait sur la porte : un groupe d'autres gendarmes m'attendait dans la rue, et, de la maison à la kommandantur, ils y fai-

saient la haie, des lampes électriques à la main. Que d'honneurs ! Je m'en serais bien passé. Que voulait dire tout ceci ?

Je n'aurais pas été fâché de le demander à la kommandantur. Mais le chef n'était pas là. Ou du moins avec l'arrogancs naturelle aux Allemands, il ne daigna pas me recevoir. Je dus passer la nuit au corps de garde, assis sur une chaise, au milieu de soldats qui jouaient aux cartes, parmi leurs cris, leurs lourdes disputes, leurs rires épais... Sur le matin, j'étais si accablé par la fatigue qu'un d'entre eux, plus humain, s'avança vers moi pour m'offrir une tasse de café...

A midi seulement, le chef de la kommandantur se décida à se souvenir de moi... On m'amena devant lui. Roide, hautain, sanglé dans son uniforme, il était entouré d'officiers figés dans des attitudes menaçantes. Avec des airs de juge qui prononce une sentence, il déploya un papier et me lut quelques phrases écrites en français et qui prétendaient dire ceci ou à peu près :

— Vous êtes soupçonné d'avoir commis des actes semblables à ceux pour lesquels des sujets allemands ont subi, contre tout droit, la peine capitale au Maroc. Vous êtes donc mis en état d'arrestation.

— p]ncore ! m'écriai-je, mais, sapristi, ça fait la troisième lois !... C'était assez d'une. Et puis, que vient faire le Maroc là-dedans !

Le chef de la koinmandantur restait impassible. Une révolte me prenait et je continuai :

— Qu'est-ce que vous me racontez, h la fin, avec le Mnror ? Je n'ni jamais mis les pieds au Maroc !

— Monsieur, fit l'officier d'un ton glacial, nous n'avons pas à discuter les ordres qui nous sont transmis, ^'ous allez r-tre dirigé sur le fort d'Hirson... "Vous partirez tout de suite.

Transféré à Hirson

Quelques instants après, une voiture me

transportait à la gare de Laon : on m'y poussait

dans un compartiment de troisième classe et.

entre deux gendarmes, baïonnette au canon-, je

prenais la direction d'Hirson par la ligne de

Liart. Je sentais que je partais vers un inconnu

plein de menaces. En pensant à la douleur des

miens, je ne pouvais m'empêcher d'avoir le

cœur serré.

A ma tristesse et à mes appréhensions, un

spectacle vint encore ajouter de ramertume. En arrivant près d'Hirson. je pus constater que nos ennemis avaient reconstruit, près d'Origny, le fameux pont du Gtiaudron que nos ingénieurs ont mis huit ans à édifier et qu'avaient fait sauter nos troupes en se retirant. Les Allemands y avaient substitué un solide pont de fer. Un des soldats qui me gardait parlait un peu le français; je le questionnai. Il m'apprit que l'armature, le tablier et les principales pièces du nouveau pont étaient arrivées toutes prêtes à monter, et qu'en dix jours nos ennemis les avaient ajustées, mises en place, boulonnées et rivées. Je me détournai pour n'en point entendre davantage.

Nous arrivions à Hirson. Après l'inévitable corvée de la présentation à la kommandantur, je fus conduit, sans désemparer, au fort. Sur certains points, celui-ci n'était plus que décombres. Derrière des entassements de grrtvats entre deux bastions, s'ouvrait un large corridor. Un feldwebel avait pris possession de moi avec le même soin attentif qu'il eût fait pour une marchandise, et maintenant il me guidait dans un dédale de couloirs où nos pas résonnaient désagréablement. D'un geste brusque, il ouvrit une porte, me fit passer devant lui et. dans le demi-jour glacé qui tombait d'une fenêtre, j'aperçus le

cintre d'une casemate. Et, tout au fond, il me sembla discerner, penché devant un petit poêle de fonte, un vieillard transi, une pèlerine sur le dos, qui fendait du bois en s'aidant d'un gros couteau sur lequel il frappait avec une bûche...

Je me trompais. Celui que, dans cette pénombre, j'avais pris pour un vieillard s'était redressé, en nous entendant entrer. A le voir debout, très droit, avec un grand air de dignité simple, j'eus un sursaut,

— Monsieur Noël !

Eh oui, je me trouvais en présence de M. Noël maire de Noyon, sénateur de l'Aisne, directeur de l'Ecole centrale. Depuis des années, je le connaissais et je l'estimais. A le retrouver dans cette casemate, je ressentis tout à la fois une impression de chagrin et de réconfort. Je ne serais donc pas seul !

— Sous quel prétexte avez-"'ous été arrêté ? me demanda-t-il après les premières effusions.

D'un trait, je lui récitai la phrase mentionnée sur l'ordre d'arrestation :

« Vous êtes soupçonné d'avoir commis de,s actes semblables à ceux pour lesquels des su-

Devant un petit poêle de fonte, un vieillard, transi, fendait du bois.

iets allcinaiids ont subi, contre tout droit, l/i peine capitale au Maroc. »

— C'est comme moi, dit-il. Ktes-vous allé au Maroc ?

— Jamais ! Et vous ?

— Ni moi non plus !

— Vous savez, du moins, ce que veulent dire : « des actes semblables à ceux pour lesquels des sujets allemands, etc. ? »

— Je n'en sais pas plus que vous !

Evidemment, l'inculpation n'était quun prétexte. Nos persécuteurs ne s'étaient pas donné la migraine pour imaginer une si pauvre raison. Tout en remplissant de bois le petit poêle, car un froid mortel tombait des voûtes et nous jetait un manteau de glace sur les épaules, nous fîmes cette observation que d'autres prisonniers étaient certainement attendus. Une dizaine de lits, en bois ou en fer, sans sommier, ni draps, ni couvertures, s'alignaient perpendiculairement aux murs sursaturés d'humidité. La nuit tombait. La lueur d'une mince lampe à essence luttait seule contre les ténèbres qui envahissaient la casemate et achevaient de la remplir de froid et de tristesse. A sept heures, un soldat vint souffler le pauvre lumignon. Qu'allions-nous faire ? Se coucher était impossible. Nous passâmes donc la

nuit autour du poêle à échanger tristement nos impressions. M. Noël me raconta que dans une casemate voisine se trouvaient détenus les otages de vingt-neuf communes de la région, y compris Hirson. Ils répondaient sur leur vie d'une amende d'un million cinq cent mille Irancs infligée à ces communes par le général commandant la région. L'histoire de cette amende m'eût édifié (si je ne l'eusse été déjà) sur la bonne foi de nos maîtres momentanés. La voici dans sa douloureuse simplicité :

Au lendemain de la chute de Maubeuge, une compagnie de ligne réussissant à s'échapper était parvenue à se réfugier dans les forêts qui entourent Hirson. Bien que cernée par les Allemands, cette poignée dhommes, ravitaillée en secret par de dévoués patriotes, tint bon pendant plusieurs semaines. Jusqu'au jour à vrai dire oîi le mauvais temps, l'hiver, la maladie triomphèrent de leur vaillance. Alors, après avoir pris l'avis de ses hommes, le lieutenant qui commandait ces braves décida de cesser la lutte. Lui et sa compagnie se rendraient aux Allemands — à la condition formelle que ni les communes qui les avaient secourus, ni aucune des personnes de la région ne fussent inquiétées. Le lieutenant faisait savoir en même temps à l'en-

nemi que si cotte condition n'était pas acceptée, ses hommes et lui avaient résolu de niourir jusqu'au dernier, les armes à la main.

Le général allemand se hâta d'accepter les conditions qui lui étaient faites. Mais aussitôt la compagnie en son pouvoir, violant cyniquement cet engagement d'honneur, il frappa les vingtneuf communes qui s'échelonnent autour d'Hirson de l'énorme amende que j'ai indiquée, en punition de ce qu'ils appelaient effrontément une aide prêtée à des rebelles. Pour assurer le paiement de la somme, il prit des otages dans chacune des communes visées. M. Lethorey, administrateur d'une des banques d'Hirson, fut chargé de réunir les fonds. En attendant qu'il les eût trouvés, Mme Lethorey fut jetée dans une casemate. Comme cela, on était sûr du mari !

Si triste qu'avait été notre nuit, le lendemain le fut davantage. A dire vrai, je pensai, pendant quelques heures, que je louchais aux derniers instants de ma vie. Pendant que j'achevais de boire le détestable café qu'on nous apporta vers huit heures, l'adjudant du fort, le {eldwehel, se fit ouvrir la casemate. Par le truchement du comte de Forceville, que je vis, ce jour-là pour la première fois, et qui parle aussi couramment l'allemand que le français, il m'ordonna de le suivr».

— Où cela ? demandai-je surpris et inquiet.

— En cellule. Hâtez-vous, je suis pressé.

— Mon pauvre ami ! s'écria M. Noël effrayé.

— Du courage I me souffla alors en français M. de Forceville. On ne meurt pas en cellule. Voilà bientôt cinq mois que j'y vis... Je serai votre voisin...

Qu'on aggravât ainsi ma détention, sans nouvelle raison, il y avait là, certes I de quoi me faire réfléchir. Je dis : « adieu » à M. Noël, que je laissais très ému, et je suivis mon geôlier dans ce qu'il appelait ma cellule. Un lit sans literie, un mauvais banc, une cruche d'eau, dans un trou sombre et glacé ; de quoi attraper infailliblement la mort en quelques heures. Je ne pus m'empêcher de faire cette réflexion que c'était probablement ce que voulaient les Allemands. A midi, on m'apporta une assiette d'un liquide noir et fétide, sur lequel apparaissaient quelques tranches d'un lard rance. Bien que, la veille, j'eusse dîné seulement d'un maigre sandwich acheté à la gare de Laon, je ne pus toucher à cette mixture. Ma pensée était ailleurs. Je me recueillais pour envoyer aux miens, de tout l'élan de mon cœur, un dernier adieu. Peut-être par un de ces mystérieux phénomènes que la science n'explique pas encore, quelque rêve, un

pressentiment leur appcrterait-il mes suprêmes tendresses.

Bien que soumis, lui aussi, à l'atroce régime de la cellule, le comte de Forceville devait à sa parfaite connaissance de l'allemand cet allégement de sortir de temps en temps de son cachot quand le (eldwebcl, totalement ignorant de notre langue, avait à parler à d'autres prisonniers français. En passant devant la porte de ma cellule, il ne manquait pas de me jeter un bref encouragement. Le bien que me faisait sa parole affctueuse, je ne l'oublierai jamais — pas plus que l'indicible soulagement que j'éprouvai, sur le coup de six heures, en le voyant pénétrer de nouveau dans ma cellule, accompagné du feldwebel, et en l'entendant me dire :

— Une bonne nouvelle. On me charge de vous annoncer qu'il y a eu erreur. On va vous remettre avec M. Noël.

M. Noël m'accueillit avec joie :

— Mon ami, comme j'ai été inquiet pour vous I Je suis bien heureux de vous voir. Vous allez m'aider à fendre du bois.

Dans ma joie, j'aurais fendu et démoli tout le mobilier. Je me réchauffai auprès du petit poêle. Nous bourrâmes celui-ci jusqu'à la gueule. Et après en avoir approché nos lits, nous essayâmes

de dormir en plaçant notre valise sous notre tête, en guise d'oreiller. Nous étions accablés de fatigue et d'émotion. Le sommeil bienfaisant commençait à fermer nos pauvières. Bruyamment la porte de la casemate se rouvrit. Trois nouveaux prisonniers étaient amenés ; M. Jacomet, procureur général près la cour de Douai ; M. Catoire, maire de Saint-André-lès-Lille, et M. Plaquet, économe des hospices de la même commune. Une fois le feldicebel disparu :

— Qu'est-ce qui a motivé votre arrestation ? leur demanda M. Noël.

D'une même voix, ils répondirent :

— L'ordre d'arrestation portait : « Vous êtes soupçonné d'avoir commis des actes semblables à ceux pour lesquels des sulets allemands ont subi, contre tout droit, la peine capitale au Maroc. »

— Vous aussi ! Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

Les nouveaux venus n'en savaient pas plus que nous. C'était absurde et voilà tout. Au reste, ce qui les préoccupait avant tout, c'était de savoir comment ils pourraient se coucher. Ils durent, comme nous, essayer de dormir sur ces lits sans literie. La nuit, grand bruit dans les couloirs. M. de Forceville put, entre deux portes, nous

apprendre que le préfet du Nord. M. Trépont, nvait été incarcéré vers trois heures du matin, dans cette même cellule où j'avais passé de si cruelles heures. En y songeant, je me sentais encore mal h l'aise, et nous lépétions mélancoliquement :

— Pauvre monsieur Trépont !

Ah ! la triste journée qui s'écoula. Nous ne pouvions détourner notre pensée du malheureux préfet jeté dans cette glacière, sans môme une couverture. Nos réflexions étaient lugubres, nos cœurs pleins d'angoisse. A midi, à la vue du brouet malodorant qu'on nous apportait, M. Jacomet eut un haut le cœur.

— Je ne pourrai jamais manger ça I

En effet, il ne mangea pas de ce jour-là. Le lendemain deux autres compagnons nous furent donnés, le comte de Prancqueville et M. Dohet. Nous leur posrimes la question :

— Pourquoi êtes-vous ici ?

— Nous avons été sonpçonnéf^ d'avoir commis des actes semblables à ceux pour lesquels...

— Oui. oui, nous connaissons l'antienne... des svjets allemands ont snbi, contre tout droit, la peine capitale au Maroc.

Bien que notre situation fût lamentable, devant l'absurdité de cet arbitraire, nous commencions

à sourire. La répétition du déraisonnable. « dit un de mes amis qui s'occupe de tliéàtre, est une source certaine de comique ».

Notre gaieté tomba vite. Dans la journée. M. de Francqueville nous était brusquement enlevé. Déjà la générosité de son caractère nous avait conquis. Notre peine fut grande quand, sans motif, on vint l'arracher à notre sympathie pour le conduire en cellule. Une révolte grondait en nous. Quelle joie nous aurions eue à assassiner l'odieux feldwebel qui, de toute la brutalité de ses manières, incarnait la cruauté teutonne !... Mais, en même temps que M. de Francqueville partait, un autre prisonnier était amené devant la porte restée grande ouverte. Il marchait d'un pas alerte. Et quand, pour s'approcher de nous, il passa tranquillement devant le feldwebel, avec un air d'inexprimable impertinence, quand sa figure jeune et résolue apparut en pleine lumière, le procureur générai poussa un cri :

— Le préfet du Nord !

— Lui-même, fit M. Trépont en souriant. Eh bien, mon cher procureur, on se retrouve î

Le préfet et le procureur s'embrassèrent. L'un de nous dit à M. Trépont :

— Ils ont osé vous arrêter encore !

— Ça fait la troisième fois, répondit le préfet,

M. G. Desson et Myrza (Page 73)

du même air de belle humeur. Mais savez-vous sous quelle inculpation, cette fois ? C'est de la folie !... Vous ne le devineriez jamais 1

En chœur, nous répondîmes :

— Ah ! c'est de la folie ? Alors, nous savons... Vous êtes soupçonné d'avoir commis des actes semblables à ceux pour lesquels des sujets allemands ont subi, contre tout droit, la peine capitale au Maroc !

Et tous ensemble, devant la mine ébahie du préfet, nous éclatâmes de rire. Jamais ces tristes murs n'avaient vu tant de gaieté.

Après avoir ri, nous examinâmes la situation. Pour cette nuit, il n'y avait qu'une chose à faire, tâcher de dormir, étendus sur les lits, enveloppés de nos pardessus comme d'une couverture, et de reprendre ainsi quelques forces. Le lendemain, nous ferions appeler le commandant du fort et l'on verrait !

Dans la journée, en effet, sur notre demande, il se présenta à nous. Il s'excusa de nous recevoir aussi mal, mais, nous déclara-t-il, il n'y avait pas de sa faute. Avec un manque de tact bien tudesque, il ajouta :

— En Allemagne, les forts sont beaucoup mieux aménagés. On y trouve de confortables chambres d'officier. Ici, il n'y a rien, rien, rienl... Vos compatriotes,' en battant en retraite, ont démoli toute une partie des bâtiments... Je vais tâcher de vous procurer, s'il est possible, un peu de literie.

Un peu après, il revint avec une personnalité

d'Hirson, M. Lethorey, chef de la délégation communale. Touché de notre situation, celui-ci promit de nous faire envoyer tout ce qu'il pourrait. Le surlendemain, on nous remit, de sa part, quelques couvertures, des serviettes, et même trois ou quatre boites de conserves. Mais les draps nous étaient interdits, pourquoi, mon Dieu ! pourquoi ? Les otages allemands en ont-ils jamais manqué en France !

En nous enveloppant, le soir, dans nos couvertures, notre pensée allait inévitablement au malheureux comte de Franqueville, toujours rigoureusement au secret dans sa cellule noire et glacée. Si grande que fût sa fermeté d'âme, nous nous répétions, le cœur plein de pitié :

— Pourra-t-il supporter tant de souffrances ?...

Humiliations et angoisses

M. L... avait également réussi à nous faire parvenir quelques aliments, un peu de café. Avec les piètres ustensiles qu'on nous fournit, je réussis à en faire, pour chacun de nous une tasse à peu près buvable. Mes compagnons le déclaré-

rent excellent. Dans leur satisfaction, ils me promurent intendant général chargé du ravitaillement. Tel maître Jacques, dans VAvare, je devais, par la suite, me transformer en une série d'imprévus personnages !

Avec le zèle des nouveaux fonctionnaires, je m'entremis aussitôt auprès du commandant du fort pour réaliser diverses améliorations. D'abord, dans la cuisine. Le maître-coq du fort était, avant la guerre, conducteur de tramways à Cologne. Ça se sentait de toutes les façons 1 J'obtins qu'on nous remît quelques provisions de bouche, et je me chargeai de les accommoder. D'intendant général, je descendais — ou je montais 1 — au grade de cuisinier. Nous avions parmi nous un chimiste, M. Noël. Sans ironie, on le préposa spécialement à la préparation du café. MM. Dohet et Plaquet devinrent mes aides ; ils épluchaient et lavaient les légumes. M. Gatoire se chargea de la cuisson des pruneaux — quand nous en aurions I — et de la cave... Ne vous montez pas l'imagination. La cave, c'étaient les quelques bouteilles de bière qu'on nous permettait d'acheter à la cantine, — et l'eau I Ah 1 l'eau I Elle nous était apportée d'Hirson, par le vidangeur de la ville... A quel usage avaient pu servir les tonneaux qu'il remplissait ? Je n'y puis son-

ger encore sans frémir de dégoût. Ce qu'on la faisait bouillir et rebouillir, cette eau prétendue potable !

On ne nous épargnait aucune humiliation. Voulions-nous aller aux cabinets ? Il nous fallait appeler le posten, la sentinelle en faction devant notre porte, également chargée de nous surveil- Ir et de nous écouter. Le posten prévenait la garde qui déléguait un soldat ^n armes. Baïonnette au canon, celui-ci nous accompagnait jusqu'à d'immondes latrines. Il y pénétrait avec nous et se tenait devant nous pendant que nous cédions à la nature. Aujourd'hui encore, j'éprouve un sentiment de honte quand ces souvenir me reviennent en mémoire.

Peu à peu cependant, notre vie s'organisait, parmi ces tristesses. Une vie morne et languissante, traversée de brefs instants de gaieté, dominée par cette idée fixe : Que veut-on faire de nous ?... Le soir, quand les clairons du fort avaient sonné l'extinction des feux, dans l'obscurité, groupés autour du petit poêle, coude à coude et cœur à cœur, nous examinions les diverses hypothèses que forgeait l'esprit de chacun. Nous nous racontions les faits dont nous avions été témoins, les atrocités allemandes, les dénis de justice. Notre conviction unanime était

— Toque bientôt, des soldats nous feraient sortir de la casemate à coups de crosse pour nous conduire jusqu'au fossé devant lequel on nous fusillerait... Cette éventualité, nous en pesions les chances, nous en discutions les détails, nous l'envisagions, nous nous y préparions. Si un matin, au petit jour, dans ce couloir perpétuellement retentissant des pas du posten, de la voix ou du chant des soldats, un sinistre cliquetis d'armes se faisait entendre, si un peloton d'exécution s'avançait, eh bien ! il nous trouverait prêts !

M. Trépont nous animait de sa vaillance et de sa belle humeur. Pour lui, la victoire était sûre et prochaine. Nous n'avions qu'à patienter.

— Désespérer de la patrie serait un crime, nous répétait-il.

M. Noël avait écrit à M. Antonin Dubost, président du Sénat, en le priant d'informer le gouvernement français que nous étions retenus comme otages à Hirson, à la merci de l'arbitraire allemand. Nous avions écrit également à nos familles pour leur donner de nos nouvelles. Le commandant du fort, au cours d'une de ses visites, se chargea de toutes ces lettres;

— Je vous promets de les faire parvenir à leur adresse, nous dit-il formellement.

Nous devions apprendre plus tard que jamais

Nous nous attendions tous â être fusillés.

aucune de ces lettres n'était partie. La bonne foi allemande a de ces jeux.

Myrza

Un charmant petit hôte vint, sur ces entrefaites, partager notre captivité et mettre, par sa présence, un peu de joie parmi nous. Un soir, j'entendis dans le couloir des aboiements plaintifs, ceux d'un petit chien qu'une brute maltraite. J'adore les animaux ; si peu argenté que je fusse, je proposai d'acheter le chien ainsi maltraité. Heureux de se débarrasser d'une bouche inutile, son propriétaire, un soldat brutal, y consentit. Et nous vîmes entrer dans la casemate, une jolie petite chienne. Gomme si elle eût été ravie de changer de maître, elle se jeta sur nous avec des cris de plaisir et nous fit fête. Elie était de la race des griffons bnixellois, et elle avait été certainement volée à Bruxelles. Myrza (nous la baptisâmes ainsi), remplit désormais de ses bonds, de ses aboiements joyeux, notre lugubre chambrée... Quelqu'un de nous lui paraissait-il mélancolique, elle s'élançait sur ses genoux, le regardait de ses yeux intrigués, le mordillait, jouait avec lui, et bientôt celui-ci se prenait à sourire. Pellisson avait son araignée ; le prisonnier de Saintine

avait Picciola ; nous eûmes, nous, pour nous distraire, la grâce et la sincère amitié de Myrza. Je sais des gens en liberté qui n'en ont pas autant !

M. Trépont, champion de footing

Myrza et la promenade du matin, — telles étaient nos distractions... Cette promenade avait lieu dans une cour maussade et nue, située entre le bastion principal et la ceinture du fort. De là on ne voyait que le ciel. Nous y faisions les cent pas, sous la surveillance d'un soldat, en armes, prêt à tirer sur nous. Nous tournions en rond comme des fauves. Dès le premier jour, nous avions baptisé cette cour, la Fosse-aux-Lions. Toujours en belle humeur, M. Trépont nous paria que, sur une piste droite qu'il avait tracée, il accomplirait, pendant l'heure de la promenade, un parcours de six kilomètres. Le préfet gagna son pari, et fut proclamé, aux applaudissements de tous, champion de la Marche des otages du fort d'Hirson. La sentinelle n'en revenait pas !

Un matin, à notre vive satisfaction, on nous adjoignit le comte de Pçtrceville. Il comptait, à ce moment-là, près de deux cents jours de cel-

Iule. Aussi ne nous cacha-t-il pas son bonheur de se voir au milieu de nous. Il lui semblait revivre. Cet abominable traitement n'avait nullement altéré son énergie. Il nous arrivait, plein de confinnce. lui aussi, dans le triomphe fmal. Sa vaillance nous apporta un regain de gaieté. Arrêté d'abord par représailles, lui avait-on annoncé, '( pour des atrocités commises par les Français en Alsace », on venait de l'aviser qu'il serait otage pour le Maroc. On lui avait servi la fameuse phrase : « Vous êtes soupçonne d'avoir commis des actes semblables... » qui nous avait fait tous rire, les permiers jours de notre incarcération.

— Les deux prétextes se valent, avait-il pensé. L'essentiel est que je retrouve des compatriotes...

Ah ! si seulement nous avions pu apprendre quelques nouvelles des nôtres, lire un journal, recevoir une lettre ! Nous demandions au commandant du fort d'abréger la cruauté de ce supplice. Il avait les meilleures raisons du monde pour comprendre pourquoi on ne répondait pas à nos lettres. Hypocritement, il nous affirmait qu'il s'empresserait de nous communiquer ce que nous recevrions... Rien n'arrivait, et pour cause. Nous étions de plus en plus enfermés dans un tombeau.

Le général Bouledogue

Un matin, grand bruit derrière notre porte. Des bruits de pas, de brefs commandements, un cliquetis d'armes retentissaient dans le couloir. Qu'est-ce que tout ce branle-bas annonçait ? Tout d'un coup, la porte s'ouvrit violemment. Le feldwehel, au port d'armes, sur le seuil, la main à la casquette, semblait pétrifié de respect et de soumission. En coup de vent entra un personnage qu'à son air important autant qu'à son uniforme, nous reconnûmes pour un général. Gros, court, vulgaire, essoufflé, les yeux hors des orbites il avait une tête de bouledogue prêt à mordre. Sur sa casquette il avait relevé des lunettes d'automobile et s'était approché de nous, avec des airs qui voulaient être terribles. Sans mot dire, il nous dévisageait les uns après les autres, comme s'il eût voulu nous sauter au visage. Des officiers l'entouraient. Se modelant sur leurs chefs, ils nous toisaient avec arrogance. Indignée

de ce sans-gêne, Myrza aboyait violemment après l'intrus.

En l'apercevant, le général-bouledogue eut un grognement sauvage. Il nous jeta un regard plus menaçant encore et repartit violemment en faisant claquer ses talons sur le ciment de la casemate. Nous nous regardions à la fois effarés et amusés. Qu'était-ce que cet Olibrius ? On nous apprit plus tard qu'il s'appelait von Truta. Nous aurions plutôt cru que c'était le général Boum !

Aussitôt après son départ, un nouveau piétinement cadencé et ce bruit si particulier des fusils qu'on arme remplirent le couloir. Que se passait-il ? Cette fois, notre dernière heure étaitelle venue ? Von Truta était-il chargé de présider à notre exécution ? Nous attendîmes un instant, assez perplexes, sans pouvoir faire taire Myrza qui poursuivait le malotru de ses protestations véhémentes. Au bout de quelques minutes, le bruit décrut dans le couloir. Et seul, comme à l'ordinaire, le bruit des pas du posten troubla le pesant silence de ce coin du fort.

La journée se passa, sans autre incident. Nous restions surpris et intrigués. Le lendemain, à Iheure de la promenade, en arrivant dans la Fosse-au-Lions, nous aperçûmes, sur les talus, des soldats occupés à creuser des fosses.

— Sont-ce nos tombes qu'ils préparent ? murmura l'un de nous...

Nos bourreaux reculèrent-ils devant ce nouveau crime ? Le jugèrent-ils inutile ? Fut-ce la peur de représailles possibles qui les arrêta ? Quels morts furent enterrés dans les fosses ouvertes ? Nous le saurons un jour. Quoi qu'il en soit, nous avions fait le sacrifice de notre vie. Nous nous considérions avec raison comme des condamnés à mort qui attendent le moment fatal. Celui-ci dépend habituellement d'une décision de la justice. En ce qui nous concernait, il eût suffi du caprice d'un von Truta !

Au moment où nous y attendions le moins, on nous rendit M. de Franqueville. Avec quelle cordialité nous l'embrassâmes ! Il avait horriblement souffert dans « la cellule de l'angoisse ». Mais si amaigri, si déprimé physiquement que fût notre compagnon, son moral était resté intact. La même flamme de patriotisme brûlait en lui. Dans ce type du parfait gentilhomme, c'était toujours la même généreuse élévation de sentiments. Un grand réconfort nous venait de sa présence. Cette impression se trouva malheureusement affaiblie par un vrai chagrin. Comme s'il fallait que toujours quelqu'un de nous fût torturé, en même temps qu'on nous rendait le comte de

La cellule de l'angoisse.

Plaouet Victime de la brutalité allemande.

Franr"queville. on nous enleva Plaquet. Celui-là (levait en mourir... Il mérite d'être appelé un martyr.

M. Plaquet en cellule

Qu'on en juge. Plaquât était un modeste fonctionnaire de l'hôpital de Saint-André-les-Lille. Il était chargé de l'économat, au moment de l'invasion. Un jour, un uhlan grièvement blessé est apporté à l'hôpital. Ce uhlan n'avait pas voulu se séparer d^ sa lance et de son harnachement. Peut-être était-ce pour cet homme une consolation de voir ces objets auprès de son lit. Le blessé meurt. On l'ensevelit honorablement.

— Que faut-il faire de la lance et du harnachement ? demande Plaquet h l'administration de l'hospice.

— Transportez-le tout au magasin, lui répondon.

Plaquet obéit. Quinze jours après, l'autorité allemande perquisitionne à l'hospice, découvre lance et harnachement dans le magasin, et accuse l'administration de vol au détriment de l'armée d'ocupation. L'administration se dé-

charge sur l'économe : « C'est Plaquet qui a fait cela I » Le malheureux Plaquet est appréhendé, jeté en cellule. Il supplie qu'on lui permette au moins d'embrasser sa femme et ses enfants. On le lui refuse brutalement, et après plusieurs jours de cachot, on l'envoie à Hirson, nous rejoindre.

Plaquet était un petit homme malingre, avec une figure mélancolique, de longues moustaches noires retombantes. D'une santé fort médiocre, il n'avait résisté que par miracle aux épreuves qui s'abattaient sur lui. Quand il se vit emmené de nouveau en cellule, il murmura :

— Cette fois, j'en mourrai.

Il voyait juste. Malgré nos encouragements, il partit désemparé. Et à voir s'en aller ce pauvre homme, cet innocent, sur lequel la mort semblait déjà étendre la main, une grande détresse descendit en nous.

D'autant plus que notre santé à tous n'était pas brillante. Cette lugubre casemate aux murs perpétuellement suintants d'une rosée malsaine, nous ne parvenions pas à la réchauffer. La plupart de nous toussaient affreusement. Par une chance providentielle, j'avais, dans ma valise un flacon d'un énergique médicament qu'à une de ses visites, à Crépy-en-Lannnois, ma femme avait

eu la bonne idée de glisser dans ma poche. Un mélange d'essences algériennes. Bourrer une pipe d'ouate, répandre quelques gouttes du mélange sur l'ouate et en respirer les vapeurs, comme si on fumait, peu de rhumes résistent à cette très simple médication. Et je vous donne ma recette pour rien I

Ce traitement sans prétention aidé d'infusions ordinaires guérit mes camarades. Par un nouvel avatar, l'intendant, le cuisinier se transformait en médecin.

Hélas ! le pauvre médecin que j'étais ne put rien pour soulager le malheureux Plaquet, quand il prit fantaisie au commandant du fort de le remplacer dans la cellule de l'angoisse par M. Catoire. En voyant revenir notre camarade, le? traits ravagés, livide, se soutenant à peine, persuadé de sa fin rapide, je compris qu'il était sérieusement touché.

— Je ne peux plus manger, me dit-il. Je vomis à chaque instant...

On essaya de le réconforter. Vains efforts ; à chaque heure, le malheureux nous semblait descendre un échelon de la vie. De perpétuelles sueurs froides témoignaient du bouleversement de son être. Et, à voir ses vomissements, je fus épouvanté.

Il faut (iernander un médecin, dit l'un de

nous.

Victime de la brutalité allemande

C'était notre avis à tous. Le commandant du fort n'osa pas se dérober à ce devoir de stricte humanité. Dans l'après-midi du jour suivant, un docteur allemand se présenta dans notre casemate et, devant moi, examina minutieusement Plaquet. Il parlait couramment le français et put ainsi questionner le malade avec précision. A l'expression de son visage, il nous fut aisé de voir que le cas du malheureux lui paraissait grave. Après l'avoir examiné, il lui demanda fet cette question dénotait assez la brutalité allemande) s'il avait de l'argent pour acheter les médicaments qu'on lui prescrirait. Je répondis au nom de tous que nous étions solidaires et que nous paierions ce qu'il y aurait à payer.

Le médecin rédigea donc une ordonnance, qu'il tendit à Plaquet. Puis, me prenant à part :

— Je vous préviens, me confla-t-il, que votre compagnon est mortellement atteint. Je lui crois

un cancer à l'estomac. Je vais faire en sorte qu'il soit transporté à l'infirmerie.

— Il vaudrait bien mieux pour lui, dis-je, qu'il fût ramené à Lille et rendu à sa femme et ses enfants qui lui donneraient tous les soins dont il a besoin.

Le médecin hochait la tête, avec un air de dire : « Peut-être bien... » J'insistai et je parvins h le convaincre :

— Je crois que vous avez raison, finit-il par dire. Je vais le faire évacuer.

Il tint parole. Plaquet fut avisé le lendemain qu'il serait, le jour même, non pas relaxé, mais transféré à l'iiôpital de Saint-André-les-Lille, dans ce même hospice des Incurables, où durant des années qu'il avait été le modèle des employés fidèles au devoir. En apprenant la nouvelle, il eut un douloureux sourire et murmura :

— C'est bien là qu'il fallait m'envoyer, en effet ! Ma pauvre femme ! Mes pauvres enfants 1

Nous avions, à l'entendre, les larmes aux yeux. Gomment réconforter l'infortuné, faire descendre au moins en lui quelque illusion bienfaisante ? Le lendemain, après des adieux qui nous bouleversèrent, il partit, la mort sur le visage, si faible, qu'au sous-offlcier chargé de le surveiller on dut adjoindre un infirmier. En rentrant

en France, la semaine dernière, nous avons appris que, quinze jours après son arrivée, le pauvre Plaquet avait succombé à son mal.

Qui pourrait dire les coups mortels que son abominable arrestation, la stupeur de se voir désavoué par ses chefs, les tortures de la captivité avaient portés à ce brave homme ? Je souhaite de tout mon cœur que l'allégement de voir auprès de lui sa femme et ses enfants ait adouci les derniers instants de ce tendre cœur, — de cette victime de la brutalité allemande et de la veulerie d'une administration 1

Vingt-quatre heures après, l'un de nous, Dohet, se vit relâché. C'était un entrepreneur de Rethel. Il avait été condamné à six mois de prison pour désobéissance à un ordre de l'autorité allemande. Il les avait faits, jour pour jour. Il nous quitta avec peine, tant il est vrai que le malheur crée entre les hommes des liens puissants.

Nous apprenions en môme temps que les vingtneuf communes frappées de l'amende d'un million cinq cent mille francs avaient pu payer cette somme exorbitante. Elles avaient créé, pour la circonstance, un billet de banque spécial dont la valeur était garantie par toutes solidairement.

Nombre de municipalités, dans les régions envahies, pour échapper à de pressants embarras financiers, ont émis de semblable papier-monnaie. Un statisticien de mes amis a calculé qu'une collection complète de ces divers billets comprenant un exemplaire de chaque unité représentait une valeur de 2.900 francs. Après que la somme eut été versée, les vingt-neuf commu-

nés se virent rendre leurs otages. Tous ceux-ci sortirent de leurs cellules dans un état pitoyable, quelques-uns, la santé perdue. Mais qu'importait à leurs persécuteurs ?

Hirson et Myrzette

Pour nous, nous tenions toujours bon. Si sombre que fût la réalité, si inquiétant que partit l'avenir, nous nous efforcions de maintenir notre moral intact. Notre bonne humeur nous était un bien trop précieux pour que nous ne saisissions pas toutes les occasions de l'entretenir. Plus heureuse que nous, Myrza avait réussi, pendant une promenade, à se glisser hors de la forteresse. Cinq minutes après, comme on eût dit au Chat- Noir, elle était mère ! Les temps révolus, elle nous dota de deux amours de petits chiens. A notre prière, M. Jacomet, procureur général près la cour de Douai, promu pour la circonstance officier de l'état-civil, rédigea le plus juridiquement du monde un acte de naissance. Tout le monde signa le procès-verbal. Nous bûmes — l'eau du vidangeur, hélas ! — à l'avenir de Hirson et de Myrzette (ainsi avions-nous baptisé les deux chiots), MM. Noël et Jacomet déclarèrent chacun

avec solennité qu'ils se chargeaient de faire un sort aux enfants de Myrza. Ces enfantillages de prisonniers nous divertirent quelques instants.

Les jours se passaient, dans ces alternatives de surprise, d'indignation, d'espérance, de belle humeur. Mars, avril, mai se succédaient sans apporter aucun soulagement à notre situation. De l'éveil du printemps, nous n'avions rien vu. Juin commençait sans illuminer ni réchauffer ce cul de basse-fosse que devenait de plus en plus à nos yeux notre casemate. Brusquement, le 8 juin au matin, vers huit heures, le leldwcbel vint nous avertir d'avoir à rassembler, chacun, nos vêtements et nos objets familiers. A dix heures, nous apprit-il, nous devions partir pour l'Allemagne.

Pour l'Allemagne ! On juge de notre stupeur. Et de notre chagrin. Hirson, la casemate, c'était toujours la France. L'air que nous respirions, c'était encore l'air de notre pays. Quelles nouvelles souffrances nous étaient réservées dans le pays exécré ? Nous comprenions le sens affreux de ces quatre mots : « partir pour l'Allemagne. « Certes, si l'on nous emmenait là-bas, c'est qu'on avait renoncé à nous fusiller. Je ne sais si nous n'aurions pas préféré, sur l'instant, cette fin rapide à l'avenir chargé d'humiliations et de souffrances que nous pressentions !... Depuis deux jours, on avait réuni à notre groupe, M. Lebas, maire de Roubaix, arrêté, lui aussi, sous le prétexte imbécile du Maroc. Quelques instants avant, notre départ, MM. Deloche et Coquerel nous furent adjoints. Tous ensemble, nous étions conduits à la gare. Nous devions constituer le groupe des dix Otages nationaux {National Geiseln).

On nous entassa dans un compartiment de

troisième classe. Avant d'y monter avec nous, huit soldats s'alignèrent sur le quai. Au commandement d'un officier, ils chargèrent, devant nous, bruyamment leurs armes. Gomme nous partions, je pus voir que nous prenions la direction de Charleville. Mais après Gharleville ?...

Charleville, Sedan, Thionville

La couleur de nos pensées, on la devine. Si impitoyablement qu'il vous presse, le pire des dangers n'est rien auprès de l'inconnu, — du terrifiant inconnu. Comment aussi prévenir ceux qui nous attendaient en France, qui nous « espéraient » selon le joli mot du Midi ? Les reverrions-nous jamais ! Par l'exemple du pauvre Plaquet, nous savions ce que l'atroce régime des ■forteresses peut faire d'un homme 1 Des nouvelles de la patrie absente, comment désormais en apprendre ?... Quel chagrin de plus 1 A vrai dire, nous n'eûmes, durant tout ce voyage de quarante heures, qu'un seul moment agréable, celui de notre déjeuner à Gharleville. Par faveur singulière, on nous permit de déjeuner, à nos frais, au buffet de la gare, dans une salle particulière. Ce fut pour nous la plus savoureuse des joies :

— On va manger de la cuisine française !

Nous regardions avec attendrissement les servantes, les plats, le pain — du pain blanc ! On nous apporta des côtelettes ; sans attendre couteaux ni fourchettes, goulûment nous y mordîmes. Pour la première fois, depuis notre arrestation, nous pouvions aussi goûter à du vin. Du vin, quel luxe ! Ah I cher pays de France, comme nous tenons à toi par nos fibres les plus secrètes ! Et quel ravissement de tout notre être, quel incomparable enchantement nous apporte tout ce qui vient de ton ciel et de ton sol 1

Du train qui nous emmenait (vers quelles nouvelles tortures ?) nous pouvions voir, en passant, des régions dévastées, semées de ruines, où se dressaient des squelettes de maisons incendiées.

— Voici Sedan, chuchota l'un de nous dans l'après-midi.

Autre cause de tristesse. Il nous parut que la ville était démolie aux trois quarts. Par une inévitable association d'idées, nous nous demandions où en étaient les opérations militaires, ce que le général Joffre avait pu réaliser, de quel côté penchait la Fortune... Pour lire un journal de rrance, avant de quitter la terre de la patrie, nous aurions commis un crime !

\'ers onze heures du soir, nous étions à Thionville.

— Je vous avise que vous ne repartirez qu'à quatre heures du matin, nous dit un officier.

Ou'allions-nous faire jusque-là ? Sur le refus brutal du chef de gare de nous permettre de passer cette partie de la nuit sur les banquettes d'une salle d'attente, on nous achemina, dans la nuit, vers un bastion voisin. On nous fît descendre dans une cave longue, étroit^, puante. De sordides paillasses étaient jetées par terre.

— C'est là que vous allez coucher.

Mourant de faim. . .

Un lugubre spectacle nous y attendait I... En réprimant les nausées et les vertiges que nous donnaient l'air vicié de ce cloaque, et les odeurs infâmes qui en surchargeaient l'atmosphère, nous nous préparions à nous étendre sur les sinistres couchettes, un soldat en armes entre chacun de nous, quand sur le fond de la cave, à la

lueur fumeuse de chandelles, il nous parut que d'étranges silhouettes s'agitaient dans une sorte de brouillard, avec des gestes suppliants vers nous. De telles visions traversent parfois les cauchemars. Nous regardions, interdits, sans comprendre. A y regarder de plus près, M. Trépont eut une exclamation apitoyée :

— Oh !... Des prisonniers russes... On dirait qu'ils meurent de faim...

En effet, les inquiétantes silhouettes s'étaient rapprochées. Nous avions devant nous, décharnés, désespérés, lamentables, cinq soldats russes. Ils nous regardaient avec de grands yeux pleins de misère, et, ne pouvant parler français, ils nous tendaient des mains tremblantes. Leur émouvante mimique signifiait trop clairement :

— Pitié, pitié !... Nous mourons de faim !... Un grand trouble nous prenait... Nous avions

devant nous des hommes plus malheureux encore que nous. Instinctivement, chacun fouilait dans ses poches. Au buffet de Charleville, nous avions pu nous procurer quelques sandwiches, des tablettes de chocolat — notre repas du soir. De quel cœur nous tendîmes à ces pauvres diables ce qui nous restait !... Les soldats qui nous g-îrdaient, touchés secrètement eux aussi, peutêtre, nous laissaient faire.

Les Russes s'étaient jetés sur nos maigres provisions. Ils les dévoraient, en pauvres affamés qu'ils étaient. Pour nous remercier, ils avaient des gestes touchants. Leur misère nous avait à ce point remués de pitié et d'appréhension (dans quelques semaines, ne serions-nous pas réduits, nous aussi, à cette condition douloureuse ?) ; oui, nous étions à ce point bouleversés de commisération et d'angoisse que la nuit s'écoula sans que nous puissions détendre nos nerfs dans l'apaisement du sommeil.

Enfin, cette désolante nuit de Thionville prit fin.

Au petit jour, on nous appela : '( Il est l'heure. En route ! » et nous repartîmes pour la gare, non sans avoir remis, à chacun des prisonniers, quelque argent. Les malheureux nous chargeaient de bénédictions. L'accent de leurs remerciements eût attendri les cœurs les plus insensibles.

Une fois dans le train, notre préoccupation nous revint : « Oii nous conduisait^on finalement ? » L'officier, chargé de la direction de notre petite troupe n'était pas dépourvu d'humanité. Il appartenait à la réserve et n'avait ni la

morgue ni la dureté de cœur dont se fait gloire le plus mince oherleiitnant de l'armée active. Dans l'après-midi, comme nous traversions le Rhin, il nous dit :

— C'est à Rastatt que j'ai mission de vous conduire. Le château de Rastatt est confortablement aménagé, et il sera votre prison... J'espère que vous y serez beaucoup mieux qu'à Hirson.

En parlant ainsi, l'officier nous paraissait ému et plein de sincérité. Nous étions loin de nous douter, en l'écoutant, que, par un raffinement de cruauté, peut-être d'impitoyables chefs lui avaient donné de fausses indications, afin, sans doute, de rendre plus amère la désillusion qui nous attendait... Il put constater lui-même combien il nous avait trompés, en arrivant à Rnstatt, vers cinq heures du soir. On nous conduisit successivement dans deux hautes casernes, d'où l'on nous renvoya. Après des tours et des détours, nous arrivâmes devant un long bâtiment très bas, d'aspect médiocrement engageant. Une même réflexion nous vint à l'esprit.

— Pour un château, quel drôle de château !... Sur la porte d'entrée était cloué un écriteau.

avec ce mot en français : « BASTION » et ce chiffre : « XII )). Le bnstion i2 ! Derrière cette porte, s'ouvrait le chemin de notre calvaire !

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