‹ Souvenirs d'un otage;Chapitre 4 sur 4 · TROISIÈME PARTIE LA DÉLIVRANCE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE LA DÉLIVRANCE

L'officier qui commandait notre escorte se montra courtois, presque empressé. De notre voyage, du trajet de Rastatt à Celle, il n'y a rien à dire. Nous traversions une région industrielle, riche en usines. Quelques-unes seulement nous parurent en activité. Autour de Garlsruhe, nous pûmes apercevoir, en passant, une série de canons spéciaux braqués contre le ciel. Ils attendaient nos avions.

Dix heures sonnaient quand le train nous débarqua à Celle. Un soldat attendait à la gare, avec l'ordre d'indiquer à l'officier le chemin du château. Cette fois, le château n'était pas un leurre. Après quelques pas hors de la gare, il nous apparut dans la nuit comme une immense bâtisse du dix-huitième siècle, aux multiples fenêtres. Celui-là n'avait pas la mine d'une prison. Nous avions tout lieu d'espérer, si c'était là qu'on nous conduisait.

C'était là. Nos espérances se précisèrent en réalité, à nos premiers pas dans l'intérieur de

notre nouvelle résidence. Le feldwehel nous avait agréablement surpris, aux premiers mots, en nous annonçant qu'aussitôt notre identité reconnue, il nous conduirait à nos chambres. Notre surprise devint de la joie, un instant après. Au lieu d'être entassés à dix, dans une casemate obscure et sans air, on mettait à notre disposition deux pièces, hautes et larges, chacune avec cinq lits. De véritables lits, — je veux dire avec un matelas, un sommier et des draps — des draps ? Avec cela, plus de barreaux aux fenêtres, plus de verrous aux portes, plus de sentinelles dans le couloir. C'était le paradis 1

Pendant que Deloche et Coquerele, toujours dévoués, faisaient nos lits et que, par les fenêtres de nos deux chambres communicantes, nous regardions la ville, un de nos nouveaux voisins, un Anglais, frappa à la porte. Il venait amiablement nous souhaiter la bienvenue.

— Je suis heureux de votre transfert à Celle, nous dit-il. Il convient de rendre justice même à des adversaires. La vérité est qu'ici on est très bien. Tout est défendu, mais tout est toléré. Alors...

Il nous apprit notamment que l'on pouvait communiquer de chambre en chambre et que, à la condition de se soumettre aux prescriptions

es u

du règlement, nous pouvions aller et venir librement dans l'enceinte du château. Enfin, nous respirions ! Chacun de nous s'endormit en faisant des rêves dorés.

Le château de Celle renfermait deux cent vingt prisonniers français, anglais, russes ou belges. La plus grande partie était nos compatriotes. Le bruit s'était vite répandu, dans le château, que les dix otages nationaux arrivaient. Tout le monde voulait les voir. Le lendemain matin, ce fut chez nous un défilé. Plusieurs d'entre nous reconnurent des amis. M. Motte, le grand industriel de Roubaix, se jeta dans les bras de M. Trépont. Parmi les détenus se trouvaient des ingénieurs de la manufacture de Saint-Gobain, des prêtres du Nord, M. de Fourmestraux, professeur de français en Allemagne avant la guerre ; M. Cormorant, le sympathique commissaire de Tergnier ; M. Maby, secrétaire de M. Mouthon à la préfecture de police. On devine ces effusions, ces poignées de mains, ces cris de joie, ces embrassades.

Beaucoup étaient effrayés de nous voir des mines aussi défaites. Ils s'empressaient de nous rassurer.

—Vous vour- remettrez bientôt ici. L'air est pur, le régime supportable.

Dans la matinée, le commandant du fort demanda à nous voir. Il avait une tête de bon vieux juge de paix de campagne. Quelle différence avec le geôlier de Rastatt ! Il fut correct, s'enquit de nos besoins, nous assura qu'il ferait ce qui dépendrait de lui pour adoucir notre captivité — et nous apprit une excellente nouvelle, la meilleure de toutes. Comme le préfet du Nord lui demandait, en notre nom, l'autorisation d'introduire, dans nos chambres, quelques commodités, un peu de superflu, « chose si nécessaire ! » disait Voltaire... :

— Je ne crois pas que cela soit bien utile, nous déclara-t-il. Vous n'êtes pas ici pour longtemps.

Allons, tout allait pour le mieux. Nous devinions que les démarches de M. G... avaient réussi et qu'un prochain échange d'otages nous réservait la joie de revoir nos familles.

Pleins d'aise, nous prîmes congé du commandant. Nos compatriotes, nos nouveaux amis, nous attendaient et se mirent à notre disposition pour nous faire visiter le château et nous mettre au courant de notre nouvelle vie. Ils nous convièrent à faire le tour du... locataire, et nous prodiguèrent les renseignements.

Le château, tel qu'il est aujourd'hui, se compose d'un vaste corps de logis flanqué de deux

tourelles imposantes. Des pelouses en pente conduisent à une large pièce d'eau qui fait le tour des bâtiments. Nous pouvions nous promener au milieu d'elles, garantis, par un vaste grillage dressé sur le bord de l'étang, de la tentation de nous échapper en sautant à l'eau. Personne, au reste, n'y songeait. La liberté qui nous était laissée d'aller et de venir, dans l'enceinte du château, nous paraissait l'indépendance absolue auprès de la réclusion de Rastatt.

Dans un vaste réfectoire, une table spéciale nous fut réservée. Le propriétaire d'un hôtel de la ville avait pris en adjudication la nourriture des prisonniers. Il parlait le français et s'empressa de nous apprendre que nous pourrions obtenir tous les suppléments que réclamait impérieusement notre estomac délabré. Les conditions qu'il nous fit étaient acceptables. De plus en plus, notre avenir se teintait de rose.

On devine que, dans les dispositions d'esprit où nous étions tous, netre premier repas fut très gai. On plaisanta un peu l'excellent appétit du procureur général et de M. de Forceville. Notre satisfaction était grande à voir qu'enfin M. Trépont recommençait à manger. Il était arrivé dans un état de santé lamentable. Il se trouvait extrêmement amaigri. Sur nos conseils, il se mit à

faire de la suralimentation. Délicieux réconfort, il put boire du vin, comme nous tous. Ah ! cette première bouteille de bordeaux, quel souvenir ému nous en garderons !

Au nombre des prisonniers se trouvait M. Max, l'héroïque bourgmestre de Bruxelles. Son histoire était venue jusqu'à nous ; la grandeur de son attitude, son indomptable patriotisme nous avaient souvent transportés d'admiration. A le connaître, nous ne pûmes nous empêcher de l'aimer, par surcroît.

Il était en assez bonne santé, quoique très affaibli encore par les cruautés de la détention qu'avant son transfert à Celle il avait subie dans les casemates allemandes. Sa vaillance, sa tranquille énergie, sa foi dans l'avenir n'avaient reçu aucune atteinte. Il occupait tout seul une chambre qu'il avait pu meubler à peu près convenablement. Il en sortait peu, y prenait ses repas, travaillant presque toute la journée, n'interrompant son acharné labeur que par de courtes promenades avec deux officiers supérieurs, l'un anglais, l'autre russe. A chacun d'eux il parlait sa langue et transformait ainsi ces instants de

récréation en exercices de conversation étrangère.

Il avait au plus haut point cette attirante simplicité que donne une totale distinction. Son aiïabilité mettait les plus petits à leur aise, sans diminuer le profond respect que cet homme inspirait invinciblement. La générosité de ses sentiments, la constante élévation de son âme enflammée de patriotisme suscitaient autour de lui de véritables enthousiasmes. P'il parlait de la Belgique, les larmes lui venaient aux yeux. Il avait alors des intonations poignantes. Ceux qui l'ont entendu dire : « Mon cher Bruxelles ! » ou: « Mes pauvres compatriotes 1 », ceux-là seuls savent ce qu'il peut tenir de douleur cl d'amour dans une plainte !

Notre seule obligation était de répondre, matin et soir, à un sous-officier qui faisait le tour des chambres et nous comptait. A dix heures, extinction des feux ; tout le monde devait être couché.

Assurés désormais d'un traitement humain, *,omment emploierions-nous nos journées ? Les premières se passèrent en d'interminables causeries avec ceux que nous retrouvions ou vers qui

nous portaient de naissantes sympathies... On nous informa qu'un petit comité, inspiré par M. de Pourmestraux, avait organisé des cours facultatifs de langues vivantes et d'enseignements réciproque.

— Bravo 1 fit M. Trépont. Je vais pouvoir me remettre à l'anglais.

M. de Francqueville et M. de Porceville, qui parlent couramment l'allemand, décidèrent de pousser plus avant encore leur connaissance de cette langue. Un de nos compatriotes, M. Souchon, professeur dans une école Berlitz, se mit aimablement à leur disposition. Pour moi, je ne me sentais aucun goût pour ce genre d'études. On me demanda d'entrer dans un groupe artistique récemment fondé et j'acceptai avec empressement. Je m'y liai avec le prince Nicolas Toumanofï et le pastelliste Mittelman. Ils préparaient une exposition de tableaux — dans le château, bien entendu. Ils me proposèrent d'y participer. Avec les conseils qu'ils me donnèrent je brossai trois paysages. Harpignies, Claude Monet, Marthe de Deker auront désormais à compter avec moi !

Mon besoin d'activité se tourna encore d'un autre côté. Comme sur toutes les personnes cultivées, le théâtre exerçait son invincible attrait

...J'eus l'idée de substituer une scène surélevée, afin que tout le monde pût voir commodément, et démontable, afin que notre réfectoire pût être, dans le plus bref délai, aménagé en véritable théâtre, puis rendu à sa véritable destination.

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sur les prisonniers. Avec Tautorisation du commandant, ils avaient donné quelques représentations, tant bien que mal organreées. Le dimanche qui suivit notre arrivée, la petite compagnie d'amateurs qui s'était constituée offrit aux détenus VAnglais tel qu'on le parle. Comme toujours, la délicieuse comédie de Tristan Bernard fit rire aux larmes. M. Motte, le grand industriel de Roubaix, s'était chargé du rôle de l'interprète. Il y eut de véritables trouvailles comiques. La caissière et la petite Française, toutes deux fort amusantes dans des costumes taillés pour la circonstance, étaient curieusement silhouettées par deux de nos compagnons.

Ces petites représentations avaient lieu dans notre grande salle à manger, préalablement débarrassée des tables et des bancs. La scène, c'était un coin de la salle tout simplement. A cette installation primitive, j'eus l'idée de substituer une scène surélevée, afm que tout le monde pût voir commodément, et démontable, afm que notre réfectoire pût être, dans le plus bref délai, aménagé en véritable théâtre, puis rendu à sa véritable destination.

La compagnie d'amateurs accueillit ma proposition avec enthousiasme. Je proposai un plan, des crédits furent votés et l'on se mit à l'ouvrage.

Une véritable scène fut construite, qui porta à son fronton ce titre de circonstance : « Théâtre de la Détente cordiale. »

Un décorateur de Bruxelles se trouvait parmi nous. Il m'aida à brosser trois décors, un intérieur, une forêt, ce que, dans le langage des coulisses on appelle un « rustique » et le décor du troisième acte de Cyrano de Bergerac. Mais oui ! Rien que cela : le balcon recouvert des traînées de lierre, à l'abri desquelles Cyrano lance à Roxane émue les aveux enfiévrés que le pauvre Christian n'aurait jamais imaginés.

— Quels mots me direz-vous?

— Tous ceux, tous ceux, tous ceux Qui me viendront, je vais vous les jeter en touffe. Sans les mettre en bouquet : je vous aime, j'étouffe; Je t'aime, j'en suis fou; je n'en peux plus; c'est trop. Ton nom est dans mon cœur comme dans un grelot. Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, Tout le temps le grelot s'agite et le nom sonne !

Nous avions trouvé les acteurs. Cyrano, ce serait M. de Fourmestraux. Le commissaire Cormorant devait incarner de Guiches. Le terrible rôle de Roxane, un gentil garçon, fils d'un offi-

cier belge, l'avait accepté. Imberbe, distingué, d'une figure gracieuse, il y ferait très bien. Plusieurs musiciens de l'orchestre de la Monnaie, emprisonnés eux aussi, formaient un orchestre de valeur. La représentation devait être brillante. Nous nous en promettions déjà le plus vif plaisir. Mais, au livre du Destin, il était écrit que la représentation se donnerait sans nous !

Les bonnes nouvelles acnvent toujours quand on s'y attend le moins. Le mois de décembre s'était écoulé pour nous dans une quiétude insouciante. Nous avions, comme il sied, fêté la Noël et le jour de l'An avec nos compatriotes. Nous nous étions offert le luxe d'une messe de minuit, le 24 décembre, et le lendemain matin, d'une autre messe solennelle, en musique, avec chœurs, célébrée dans la grande salle à manger. Je me souviens encore d'une émouvante allocution, toute vibrante de patriotisme, que prononça le curé (prisonnier, lui aussi) de Saint-Hilaire-les- Gambrai, l'abbé Herrengt. Sa chaleureuse parole remua profondément nos cœurs et nous transporta. Cette nuit-là nous avions la permission de veiller jusqu'à deux heures du matin. Nous fîmes un petit réveillon. A côté de nous, les Anglais fêtaient fastueusement Ghristmas.

Même joyeux cérémonial, le soir du 31 décem-

bre. A minuit, de chambre en chambre, on se souhaita une bonne année, la délivrance et la victoire. On réveillonnait à droite et à gauche : on but au triomphe des alliés, à la résurrection du Droit et de la Justice, — et aussi à ceux de nos malheureux compatriotes qui, moins heureux que nous, dans des casemates ou des camps le concentration, portaient encore tout le poids de la cruauté allemande. D'un cœur plein de pitié, nous appelions la fin de leurs souffrances ; nous leur souhaitions la liberté...

Or, à ce moment même, la Déesse au front éblouissant, comme l'appelle le poète, frappait à notre porte. Le 1"" janvier, je mettais la dernière main aux décors de notre théâtre, quand Deloche accourut, pâle, effaré :

— Monsieur Desson, nous partons ! Nous partons !

— Qu'est-ce que tu dis ?

— Oui, oui, nous partons... Tous nos bagages doivent être descendus dans la cour, à quatre heures. A dix heures, nous quittons le château.

— D'où tiens-tu ces bruits ?

— Ce ne sont pas des bruits. Le soldat qui tout à l'heure nous apportait les lettres me l'a affirmé.

Je demeurais sceptique. Que les formalités de l'échange eussent été si rapides, j'en doutais en-

core. Mes compagnons pensèrent comme moi. Au déjeuner, on taquina un peu Deloche, en commentant l'incident. Lui tenait bon :

— Vous verrez, vous verrez que j'ai raison.

Nous ne demandions, parbleu 1 qu'à avoir tort. Une joie sans mélange d'abord nous envahit lorsque le {eldwebel vint nous apporter officiellement l'avis que nous eussions à nous tenir prêts à quitter la prison dans la soirée. Grand émoi dans le château. Eh quoi ! nous partions si vite 1 Et nos cours de langues vivantes ? Et le théâtre en construction ? Et la représentation de Cyrano de Bergerac ? Rien de tout cela, certes, ne tenait devant l'image de la Liberté. Nous éprouvions, cependant, qu'ici-bas, il n'est pas de parfaite allégresse. Sur notre félicité passait un nuage, à la pensée de ceux que nous laissions. Et nous avions presque honte de notre bonheur.

Le soir, pour la dernière fois, nous prîmes notre repas dans la grande salle, avec nos compatriotes. Gomme nous, ils étaient très émus. On porta des santés, on s'embrassa. Nous nous sentions le cœur gros de plus en plus. Malgré eux, certains (et comment ne l'eussent-ils pas fait ?) enviaient notre sort. Nous les réconfortions ; nous les encouragions :

— Votre tour viendra 1... Nous nous occupe-

rons de vous, là-bas. Soyez tranquilles, on ne vous oubliera pas !

Ils nous accompagnèrent tous ensemble jusqu'aux grilles. Lci, nous nous embrassâmes de nouveau, remués jusqu'aux moelles, si bouleversés de regrets, de pitié et d'affection que nous n'osions plus dire un mot, de peur d'éclater en sanglots.

A dix heures, nous prenions le train ; nous y passâmes la nuit et, le lendemain, vers huit heures du soir, nous débarquions à Singen, à deux pas de la frontière suisse. C'est là que nous devions attendre l'accomplissement des dernières formalités. Notre voyage n'avait été marqué par aucun incident — si ce n'est qu'à Mannheim, pendant que nous déjeunions au buffet, certains consommateurs crurent devoir prendre une attitude hostile à notre égard. Les habitants de Mannheim n'ont jamais passé pour des aigles, même aux yeux de leurs compatriotes.

A Singen, un officier nous attendait à la tête d'un détachement de soldats en armes. Oh ! oh ! devenions-nous de si grands personnages ! Pas

du tout. L'officier, le commandant von Schippenbach (mais celui-là ne chipait rien !) nous avoua plus tard qu'en apprenant l'arrivée de dix Marocains (otages du Maroc, nous étions, pour ces gens-là, des Marocains !) il avait cru devoir prendre quelques précautions. D'où ce déploiement de forces.

Rassuré en voyani notre air pacifique, il se montra d'une véritable courtoisie à notre égard.

— Dans quelques jours, nous dit-il, j'aurai le plaisir de vous conduire à la frontière suisse. Quand exactement ? Je ne saurais vous le dire. Gela dépendra de votre gouvernement. Vous n'ignorez pas qu'en France les formalités sont toujours très longues, C'est ce que vous appelez, je crois, de la paperasserie...

De cette réflexion, von Schippenbach eût pu peut-être se dispenser. Si, en bons Français, nous daubons volontiers sur notre gouvernement, il nous déplaît instinctivement d'entendre un étranger, un ennemi surtout, élever la moindre critique contre lui. Pour lui faire pièce, nous aurions volontiers crié qu'à Paris les afîaiers sont, au contraire, expédiées à la vapeur. D'ailleurs, ne les appelle-t-on pas les affaires courantes !

Mais il n'insista point. Il s'occupait de notre installation. Nous logions au grand hôtel de l'en-

droit, à l'Hôtel Central. Si je livre ce nom à la publicité, ce n'est point dans une pensée de réclame, car je pense bien qu'après la guerre nous ne nous hâterons pas de renouer des relations avec nos ennemis. Au deuxième étage, dix chambres donnaient sur un couloir. A chacun on en assigna une. Le couloir était gardé par une sentinelle. Nous prenions nos repas, au rez-de-chaussée, dans une salle réservée. L'officier nous y conduisait pour le déjeuner et pour le dîner. Puis il nous raccompagnait gravement jusqu'à nos chambres.

Il s'était mis aussi à notre disposition pour des promenades. Une heure, chaque jour, en sa compagnie, nous prenions l'air aux environs de la ville, toujours suivis d'un sous-officier en armes. Nous avions essayé de faire comprendre à von Schippenbach combien cette surveillance était inutile. Aucun d'entre nous, certes ! ne se fût avisé de compromettre l'imminente libération de tous ses camarades en tentant un coup de folie.

— Je pense comme vous, nous dit l'officier. Mais c'est l'ordre 1... La frontière est à deux pas. Vous pouvez en voir, d'ici, les poteaux indicateurs sur les hauteurs environnantes... Et puis, encore une fois, c'est l'ordre. Je dois y obéir tout le premier.

Tout cela n'avait pas une grande importance. Ce qui, seul, nous intéressait, c'était notre libération. Quand se produirait-elle ? Ce départ précipité de Singen nous avait fait croire à un retour presque immédiat en France. Huit jours se passèrent dans l'attente, nous commencions à éprouver quelque agacement : puis dix, puis quinze ! Ah ça ! qu'arrivait-il ? L'échange n'était donc pas accepté ? Les Allemands se ravisaient-ils ? Notre inquiétude grandissait avec les heures. Au début de la troisième semaine, nous devenions enragés.

Le 17 janvier, von Schippenbach nous arriva, la mine épanouie. I' tenait à la main un bout de papier.

— C'est pour demain, messieurs, nous dit-il. Vous partirez à neuf heures du matin ; j'aurai l'honneur de vous tenir compagnie jusqu'à la frontière.

Enfin ! Tout au plaisir de cette nouvelle, nous l'écoutâmes assez distraitement nous informer « d'une petite formalité indispensable ». Pour éviter tout retard à Gottmingen, la gare-frontière, nos bagages seraient dans un instant, ici même, visités, refermés et plombés. Vers six heures arrivèrent des fonctionnaires mi-gendarmes, midouaniers. Ah ! les insupportables animaux ! Us bouleversèrent de fond en comble nos bagages.

Ils nous enlevèrent jusqu'à nos lettres familiales, jusqu'aux moindres papiers. Ils poussèrent l'indiscrétion jusqu'à faire déshabiller certains d'entre nous. M. Trépont, notamment, fut mis nu comme un ver... Mais bah ! la liberté était proche et déjà son front éblouissant illuminait notre âme.

Personne de nous, bien entendu, ne ferma l'œil cette nuit-là. ,\u matin, nous étions tous debout bien avant l'heure. Notre départ s'effectua sans incident. A Gottmingen, nous subîmes le dernier ennui de la fouille. Nous connûmes, une fois encore, la répugnance de sentir des mains allemandes nous frôler. Sans nous demander la moindre permission, on échangea aussi notre or contre des billets allemands, au cours ordinaire du mark, — ce qui constitua pour les changeurs « un bedide obération » assez réjouissante. Puis, nous remettant entre les mains d'un commissaire de police, chargé de nous conduire à Schaffouse, Ift commandant von Schippenbach prit congé dt nous avec courtoisie.

A Schaffouse, le policier boche se trouva fort embarrassé de nous. Il s'était imaginé, sans doute, que, pour recevoir un fonctionnaire allemand, le Conseil fédéral s'assemblerait en corps sur le quai de la gare. Quand il n'y vit personne

il resta tout décontenancé. Le chef de gare le prit en pitié et lui donna l'adresse du conseiller d'Etat chargé de surveiller l'échange, en ce qui concernait le passage des otages, à Schaffouse. Quelques instants après, celui-ci donnait décharge au commissaire qui, sans mot dire, saluait et tournait les talons.

— Enfin, libres !...

Un même cri sortit de nos poitrines. En souriant, le conseiller d'Etat nous fit observer qu'aux termes des accords intervenus, nous ne serions vraiment libres qu'en quittant Genève, alors que les otages allemands seraient arrivés, eux aussi, à la frontière allemande.

— Mais je puis vous assurer, ajouta-t-il, qu'ici vous êtes, en attendant, tout à fait en sécurité.

De cette certitude, nous goûtions déjà le plaisir jusqu'à l'enivrement. Nos yeux brillaient ; notre sang bouillait d'impatience et de plaisir dans nos artères ; nous nous sentions renaître. Fouler un sol libre, respirer un air libre, quelle volupté 1 Aussi, ce fut parmi nous un concert de protestations quand on nous apprit que pour gagner plus vite Zurich il nous fallait prendre la ligne d'Egiisaû et pendant vingt minutes, d'Altenbourg à Rafs, repasser en Allemagne :

— Non, non, nous refusons l

Le préfet du iNord ajouta ;

— Je préférerais gagner à pied Zurich.

Doucement, le conseiller d'Etat nous calma. Il finit par nous persuader que, si nous voulions repartir le soir même pour la France, il nous fallait passer par Eglisau. A Zurich, où M. Beau, ambassadeur de France, devait nous souhaiter la bienvenue ; à Berne, où nos familles nous attendaient, il convenait de ne pas arriver trop tard. Pour ne pas manquer d'indispensables correspondances, il fallait nous résigner. Nous montâmes donc dans le train qui passe par l'Allemagne. C'était un express. Il ne s'arrêta à aucune des gares ennemies. La vingtaine de minutes qu'il employa à les franchir passa vite. A vrai dire, ce sont nos seuls instants d'Allemagne qui nous parurent supportables. Nous pensions à ceux que nous allions bientôt embrasser. Notre pensée impatiente s'élançait au devant d'eux et notre cœur se dilatait de tendresse...

Notre arrivée à Zurich, où M. Beau nous exprima sa joie de nous revoir et nous souhaita le plus heureux des retours dans nos familles ; notre rencontre avec l'envoyé spécial du Petit Parisien, chargé de nous apporter les compliments de bienvenue de son journal ; les délicieuses minutes de Berne, quand nous aperçûmes, sur le quai, ceux

qui étaient venus de France pour nous attendre, l'accueil de Genève, les cris et les acclamations qui saluèrent notre passage à Bellegarde, la réception qui nous fut fait€ à Lyon, notre arrivée à Paris, tout cela, on l'a raconté déjà. Je n'y puis penser encore sans un profond sentiment de fierté et de gratitude. Os instants ont largement payé tout ce que nous avions souffert —^ tout ce que nous avions eu l'insigne honneur de souffrir pour la patrie...

L'odyssée de Mme Dessou

J'ai raconté de mon mieux les principaux épisodes de nos onze mois de captivité : je me suis efforcé de présenter exactement la vérité, sans me préoccuper d'entourer ma narration d'ornement« inutiles, avec le seul souci de taire ce qui pourrait attirer des représailles sur ceux qui, de l'autre côté du front, gémissent encore sous le joug allemand. Pendant que ce récit paraissait dans les colonnes du Petit Parisien^ des amis, de nombreux lecteurs m'ont obligeamment demandé de ne pas clore mon récit sans leur apprendre ce que, au cours de ma série d'épreuves, devenait Mme Desson. Ce témoignage de sympathie m'a trop vivement touché pour que je ne me rende pas à un désir exprimé de si aimable façon.

Ni la brutalité ni l'imprévu de mon arrestation n'avaient abattu ma femme. Elle est de celles qui ne désespèrent pas volontiers. Elle s'était dit, tout

simplement : « Mon mari est parti ; remplaçonsle, si je puis. » Au château du Montrouge, à la sucrerie, elle donnait toute son activité, encourageant les uns, exhortant les autres, ne perdant, en apparence du moins, rien de son sang-froid ni de sa bonne humeur. Les Françaises sont ainsi.

Comment cette attitude n'eût-elle pas indisposé nos ennemis? Quelques jours après mon transfert à Crépy, des officiers, logés au château, faisaient comprendre à ma femme que, son mari n'étant plus là. elle devait partir, elle aussi. Ma femme se récria : — « Pas du tout ! je reste avec mes amis !... »

Doucereusement, ils lui répondaient :

— Réfléchissez bien... Nous vous parlons dans votre intérêt.

Ma femme haussait les épaules. Un matin, le commandant se présenta à elle, lui annonça mon internement au fort d'Hirson. en qualité d'otage pour le Maroc. Sans s'arrêter devant son ébahissement ni ses protestations indignées, il ajouta que des officiers de la garde impériale ayant été enfermés à Riom où on les laissait mourir de faim (vous voyez l'audace de telles allégations !) le gouvernement impérial avait décidé d'user de représailles...

— Pour vous, déclara-t-il en terminant, vous ne

pouvez plus rester ici... Inutile d'y songer davantage Je vous laisse le choix entre l'arrestation et le départ... Pour des raisons d'humanité, je tiens, si vous partez, à ce que vous vous en alliez dans les n^ieilleures conditions possibles. Ecrivez offlclellement à la kommandantur pour lui faire part de votre désir de retourner à Paris. Voici d'ailleurs un modèle de lettre. Copiez-le, sans changement, et je me chargerai du reste... Je parle dans votre intérêt, madame, dans votre intérêt... Demander quelque chose à un Allemand, ce n'était ni dans les goûts ni dans les habitudes de ma femme. Elle comprit cependant que toute résistance serait vaine. Son éloignement était décidé. La kommandantur ne lui pardonnait ni son langage ni certains actes, très simples, certes ! mais dont la fermeté était capable de susciter des exemples. D'autre part, elle redoutait, en s'obstinant à rester, d'attirer sur nos amis 0... de nouvelles persécutions. Le mieux peut-être était de céder, puisque la mission de tendre amitié qu'elle tenait à remplir auprès d'eux, il ne lui était plus permis de s'en acquitter. Mais elle se flattait de l'espoir de partir avec les honneurs de la guerre. On lui avait donné quarante-huit heures pour réfléchir. Elle différa sa réponse au delà du terme fixé. Les officiers insistaient :

— Madame, avez-vous écrit la lettre ?... — Eh bien, et cette lettre ?...

A ces questions, elle répondait d'une manière évasive jusqu'au jour où, sur le conseil même de nos amis qui commençaient à craindre pour elle, elle dicta ses conditions. Elle partirait, soit. Mais on lui garantissait qu'elle n'éprouverait aucun ennui durant tout le voyage.

Les Allemands se répandirent en promesses : « Elle serait entourée d'égards, elle voyagerait en deuxième classe et par un train direct. Son voyage serait gratuit, comme le transport de ses bagages ; une excellente place lui serait réservée dans le wagon-restaurant, et<i. » Le commandant eut même l'aplomb d'ajouter :

— Je souhaite, madame, qu'une fois arrivée à la frontière, vos compatriotes continuent à vous traiter comme nous l'aurons fait...

Après tant d'autres, Mme Desson ne devait pas tarder à apprécier les effets de la bonne foi allemande. Sa lettre écrite, elle avait repris ses occupations et, trois semaines s'étant écoulées, elle commençait à croire que les envahisseurs avaient changé d'avis, lorsque le mercredi 12 mai, après le déjeuner, un motocycliste arriva en vitesse au château du Montrouge. Il voulait voir Mme Desson :

— Madame, vous devez partir sur-le-champ. Dans deux heures il faut que vous soyez rendue à la kommandantur de Grépy.

— Dans deux heures, riposta ma femme, comme vous y allez ! D'ailleurs, on m'a promis, si je parlais, un sauf-conduit ? Commencez par me donner ce sauf-conduit.

— Vous le trouverez k Grépy.

Ce fut une minute douloureuse. Ma femme se désolait h l'idée de quitter nos amis. Ceux-ci la voyaient partir avec chagrin. Mais déjà un coupé était avancé devant le château. Vers quatre heures, après avoir embrassé ceux qu'elle laissait et échangé avec eux de chaleureuses paroles d'espoir, ma femme montait dans le coupé, avec deux officiers et un gendarme. Quelques instants après elle arrivait à Crépy et se présentait à la kommandantur. On jeta ses malles au milieu de la cour et on la planta là. Des habitants de Crépy accouraient, et elle entendait leurs réflexions :

— On emmène Mme Desson prisonnière. — La pauvre femme, elle ne sait pas ce qui l'attend 1 — On la fera disparaître, comme son mari 1

Au bout d'une demi-heure, le chef de la kommandantur daigna se souvenir qu'une femme attendait dans la cour. Il la fit comparaître :

— Vous partirez demain, lui dit-il, sèchement. Le reste ne me regarde pas !

Mme Desson put heureusement recevoir l'hospitalité d'amis, M. et Mme Potel, qui l'entourèrent de soins. Elle passa la nuit chez eux. Le lendemain matin, à sept heures, elle repartit pour la gare, sous l'escorte d'un gendarme, parmi les sanglots de la petite fille de la maison qui. à travers ses larmes, faisait de grands cris :

— Madame Desson, on vous emmène en prison !... Prenez garde, on vous emmène en prison !...

A la gare, on adjoint à la voyageuse une autre Française, Mme D... évacuée, elle aussi, avec sa petite-flUe. Les deux femmes se présentent Tune à l'autre et se pi omettent aide et assistance réciproques, au cours de ce voyage qui s'annonce si bizarrement. Mme Desson se voit refuser le saufconduit promis comme toute espèce de papiers. On la fait monter avec sa compagne dans un wagon sale et puant de quatrième classe. A leurs protestations, le gendarme qui parle un invraisemblable français, répond qu'il ne sait rien. Le train part pour Laon, où les voyageuses trouvent péniblement chez une amie, un peu de café (tout le reste était réquisitionné par les Boches) et d'où, après avoir fait payer quatre francs d'enregistré-

ment pour une malle, l'on dirige Mme Desson et Mme D... sur Vervins. Elles y sont à quatre heures. A six, ayant ru, sous la surveillance du gendarme, avaler un potage et une omelette dans une brasserie voisine de la gare, elles comparaissent devant Yhauptmann qui commande à Vervins. Grossièrement, il les interroge.

— Vous partez volontairement, n'est-ce pas ?

— Non, certes ! s'écria ma femme.

A cette réponse, la goujaterie de Vhauptmann s'accentue. Il roule des yeux furibonds. Sa figure revêt des expressions de méchanceté qui impressionnent au plus haut point le gendarme. Diable ! Diable ! Il se glisse derrière Mme Desson et lui souffle : ^

— Dites gomme lui. Pon pour fous !

Ma femme prend la parole :

— Je me rends à Paris, avec madame. A quelle heure est le train ?

L'officier ricane :

— Il n'y a pas de train. Vous irez à Gercy.

— Qu'est-ce que c'est que çà, Gercy ?...

— Vous le verrez I...

Et persuadé qu'il a réalisé le type du parfait gentilhomme prussien, le Boche s'éloigne, en claquant la porte. Indignées et inquiètes, se demandant quelle aventure commence pour elles.

les deux femmes et l'enfant sont conduits à quatre kilomètres de Vervins. dans un petit bourg qui s'appelle Gercy. Depuis des semaines, ce bourg se trouvait rempli d'évacués soumis à la tyrannie allemande, obligés de répondre chaque matin à l'appel de leur nom, et recevant pour unique nourriture quatre cents grammes de pain tous les deux jours. Les voyageuses sont accueillies par des cris et des menaces :

— Encore des bouches inutiles !.,. — Allezvous en !... — Nos enfants n'ont rien à manger et l'on fait venir des dames !... — A mort !

Pauvres gens, que le désespoir et la faim jetaient aux pires aberrations ! Mme Desson et son amie trouvent cependant asile chez le maire de l'endroit. Trois jours elles restent chez lui, pleines d'angoisse. Que va-t-il advenir d'elles ? (( Mon mari a-t-il été fusillé ? Est-il en prison ? » se demande par surcroît ma femme. A voir si accablées les deux prisonnières dont il a la garde, le gendarme est touché ; il s'efforce de les réconforter. Le dimanche 16, plein d'aise, il vient leur apprendre, dans un charabia cordial, qu'elles vont repartir. « Cette fois, affirme-t-il, tout ira bien. Il faudra retourner à Vervins, par exemple. » Là, les deux femmes répondront à un appel et monteront dans un train d'évacués.

Sa mission à lui est terminée ; il souhaite un bon retour aux voyageuses et se détourne pour cacher son émotion. Si Vhauptmann est sans pitié, le gendarme est bon enfant I

Le retour à Vervins se fait au milieu d'une cohue de femmes, d'enfants, de vieillards et d'indigents, douloureuses théories d'évacués, lamentable troupeau humain qui marche, plein de crainte, ou résigné, sous les injures et la menace. Avec les autres, dans le tas (malgré les mirifiques promesses d'un traitement spécial et d'égards), Mme Desson est poussée dans un local de la gare de marchandises. Sa compagne et l'enfant sont bousculés comme elles. Elles se taisentv, impuissantes, trouvant juste peut-être au fond, puisque des Français soufTrent, de souffrir avec eux. Muettes, elles attendent leur tour d'être fouillées ; comme aux autres, on ne leur épargne rien de l'odieuse investigation. Elles doivent quitter leurs souliers, leurs bas... On sonde l'épaisseur de leurs semelles et^ ici, un incident commence.

Nous possédions, depuis quelques années, un magnifique Saint-Bernard, Royal, une brave ai intelligente bête qui nous était extrêmement at-

tachée et que j'avais été heureux, lors de mon arrestation, de laisser à ma femme, persuadé qu'elle n'aurait jamais de garde-du-corps plus vigilant ni plus dévoué. Royal avait suivi ma femme depuis son départ de Montrouge, redoublant de caresses et d'affection, comme s'il eût voulu tenter d'adoucir sa peine. Pendant le trajet de Gercy à Vervins, il avait suivi sa maîtresse, la protégeant contre tout voisinage suspect. Quand il vit celle-ci soumise à la fouille, il devint furieux ; il entra dans une rage telle que Mme Desson eut toutes les peines du monde à l'empêcher de bondir à la gorge des soldats effarés. Ceux-ci n'osaient plus approcher. L'un d'eux, exaspéré, mit en joue ma femme. Elle ne s'émut pas :

— Tirez donc, si vous êtes un lâche ! lui ditelle froidement.

L'autre hésita, puis abaissa son arme. Un officier intervint, alors.

— Oh I oh 1 oh 1 fit-il, elles n'ont pas peur, les Françaises...

Puis, il donna des ordres. Non seulement Mme Desson ne fut pas inquiétée pour Tattitude de son chien, mais elle eut officiellement l'autorisation de se faire accompagner, pendant tout le voyage, de Royal. Et même de descendre à

certaines stations pour permettre à Royal de se dégourdir les jambes. Moralité : il ne faut jamais avoir peur des Allemands 1

La visite achevée, on entassa pêle-mêle les évacués dans les wagons et ils durent, toute la nuit, attendre, dans l'obscurité, le départ du train. Celui-ci ne s'ébranla que le lendemain à huit heures. Une centaine de filles publiques avaient été jointes aux évacués. Leurs cris, leurs chants, leurs blasphèmes, les injures de ces malheureuses, Mme Desson et sa compagne durent les subir. Elles s'efforçaient d'empêcher que la petite-liUe de Mme D... n'entendît ces propos orduriers. Elles lui bouchaient les oreilles. Voilà ce que les Allemands appelaient, pour les deux femmes, être entourés d'égards.

Ce voyage de rapatriement, en une telle compagnie, dans d'ignobles wagons, plein de débris innombrables, dura cinq iours. Par Mézières, Charleviile, Longwy, Sedan, Thionville, Metz, le grand-duché de Bade, le convoi de douleur, de misère et d'infamie conduisit, de Vervins à Schaffouse, ma femme et Mme D... Ce que furent ces cinq jours et ces cinq nuits, on le devine. L'angoisse et l'humiliation déchiraient le cœur des deux rapatriées. A intervalle, des fonctionnaires allemands apparaissaient dans le

train et distribuaient, avec arrogance, au lamentable troupeau, de mauvaise soupe, un café inbuvable et des sortes de sandwichs fabriqués avec du pain K. K. et des bouts de saucisses. L'accablement de ma femme et de Mme D... était tel qu'elles refusaient toute espèce d'aliments... Elles ne se sentirent revivre qu'en Suisse, à Schaffouse, où, pour la première fois, depuis leur départ, à la sympathie, à la bonté, aux soins touchants qu'on leur prodiguait, à l'air même qui venait à leurs lèvres, elles devinèrent qu'elles s'évadaient de l'Enfer I

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