‹ Souvenirs d'un otage;Chapitre 3 sur 4 · DEUXIEME PARTIE RASTATT · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE RASTATT

Si vous voulez vous faire une idée de Rastatt, songez à Neuilly. C'est, pour ceux qui ne la voient qu'en passant, la même impression de cité calme et silencieuse, aux avenues sans boutiques, remplies de villas coquettes et de jardins. Une agglomération de cottages endormis dans le bienêtre et la douceur. Pourtant de sinistres souvenirs s'y rattachent. Dans ce coin si paisible d'apparence, deux des trois députés au conseil des Cinq-Cents qui représentaient la France au congrus de Rastatt, Roberjot et Bonnier, furent traîtreusement assassinés le 28 avril 1799, par les hussards de Szecklers, sur l'ordre d'un archiduc d'Autriche. Le troisième, Jean Debry, n'échappa que par miracle à la mort. M, Trépont nous avait raconté le crime, et comment, pour rendre hommage aux deux représentants égorgés, le conseil des Cinq-Cents, en même temps qu'il flétrissait l'attentat devant toute l'Europe, avait dé-

cidé qu'à chaque appel nominal des membres de l'assemblée, quand les secrétaires prononceraient le nom des victimes, le président répondrait solennellement :

— Assassinés au congrès de Rastatt I Les secrétaires ajoutaient :

— Que leur sang retombe sur les auteurs du crime !

Rastatt éveille donc im.manquablement dans l'esprit de tout Français un peu cultivé, une idée de guet-apens. Dès nos premiers pas dans la prison, nous pûmes, sans pusillanimité, croire pour nous à quelque chose de semblable. Le feldwehel nous accueillit d'un air plein de gêne :

— On vient de m'aviser de recevoir dix nouveaux prisonniers, nous dit-il ; mais il n'y a plus de place ici. Je ne sais pas ce que je vais faire de vous...

L'asphyxie

Nous ne demandions qu'un lit et du repos. A la vue de la cellule qu'on nous destinait, notre indignation éclata :

— Nous allons mourir étoufïés ici I...

Représentez-vous, au fond d'un couloir, un ré-

duit bas, sombre, de quatre mètres sur cinq à peine, avec une petite fenêtre sur le côté grillée et armée d'énormes barreaux. Aux murs, cinq groupes de planchettes superposées à la façon des couchettes de navire. Dans ce réduit sans air, trois hommes se fussent trouvés mal à l'aise. On voulait nous y faire vivre à dix ! C'était la congestion à bref délai.

— Nous ne resterons pas ici ! Nous voulons voir le commandant du bastion !

De plus en plus gêné, le feldwehel nous expliqua que le commandant habitait assez loin dans la ville, et que nous ne pourrions pas le voir avant le lendemain.

— Tâchez de vous arranger pour cette nuit, ajouta-t-il.

Et, sans autre façon, il s'en alla en fermant la porte à double tour. Le séjour à Rastatt commençait bien ! Notre colère était au comble. Un de nous proposa de rédiger immédiatement une protestation. Mais nous n'avions pas de quoi écrire. Et puis parler vaut mieux qu'écrire. Tout compte fait n'était-il pas préférable d'attendre au lendemain ?

A ce moment, il pouvait être six heures du soir. Bientôt nous nous rendîmes compte qu'il fallait renoncer aussi à tout espoir de nous voir

apporter à dîner. On grignota en commun le peu de provisions qui nous restaient. Après quoi, l'estomac vide, la tête déjà cerclée de migraine, furieux et attristés, nous essayâmes de prendre nos dispositions pour passer la nuit le moins mal possible. On s'insinua à travers les châlits les plus gros d'entre nous s'étendant sur les planchettes inférieures. De toute notre volonté, nous appelions le sommeil, le bienfaisant sommeil.

Ah, bien oui ! au bout de vingt minules, dans cet air surchauffé, nous nous sentions proches de l'asphyxie. La sueur ruisselait sur nos membres, notre sang battait la charge dans nos artères, nos poumons, chargés d'acide carbonique, réclamaient un air moins vicié. Plusieurs avaient la fièvre. Encore quelques instants, et des accidents mortels étaient à redouter. De l'air, de l'air, il nous fallait de l'a'r !

— La fenêtre I... Il faut à tout prix ouvrir la fenêtre !...

Je sautai sur l'espagnolette. Celle-ci était rouillée et semblait soudée à son armature ; je m'épuisais en maints efforts.

— Par grâce, de l'air ! suppliait un de nos compagnons à moitié évanoui.

Tant pis I j'envoyai un coup de poing dans l'un des carreaux. Si cela devait nous attirer quelque

« Par grâce, de l'air, de l'air ! »

rhAtiment, quelle torture pouvait-on nous infliger ani fût plus atroce que cette lente asphyxie ? Primo vwere. Par le carreau crevé, nous vînmes tous à tour de rôle avaler quelques bouffées d'air pur. Ce n'était pas encore assez pour nos poitrines haletantes. Ranimé par ces premières aspirations, je secouai violemment le châssis. Il s'ouvrit. Un flot d'air entra et il nous parut que nous renaissions.

Le comte de Prancqueville passa la nuit accrouDi devant la fenêtre. Assur'és maintenant de ne pas mourir étouffés, nous avions repris nos n'nces. Si harassés que nous fûmes du voyage, nous n'arrivions pas à dormir. Ce fut encore une nuit blanche. Si seulement nous avions été sûrs rin lendemain !

Au matin, après la visite d'un lieutenant qui, glacé, hautain, apparut sur la porte (comment aunit-il pu entrer ?\ nous regar-'ia comme des bêtes de ménagerie, nous compta et disparut, le feldwehel nous annonça la visite du commandant. Celui-ci n'eût guère pu s'appliquer le joyeux refrain de la chanson de Fragson : « rai... le visage sympathique. » Sur un grand corps maigre et voûté, représentez-vous un visage pâle, aux traits tirés, avec des yeux durs et une expression revêche. Je fis la réflexion qu'un être aussi

disgracié, certainement ravagé par une maladie d'estomac, devait faire expier cette maladie à tout son entourage. Il écouta sans bienveillance les protestations qu'avec beaucoup de fermeté formulait M. de Francqueville en notre nom. Puis il répondit :

— Je suis extrêmement surpris d'avoir reçu des prisonniers comme vous. Ici. c'est une prison militaire pour condamnés de droit commun. De plus, la prison est pleine... Je vais télégraphier à Berlin pour savoir s'il n'y a pas eu erreur.

Des condamnés de droit commun ! Ainsi on nous confondait avec des bandits. Nous fîmes valoir l'indignité du procédé. Déconcerté par nos protestations, le comm^andant répétait :

— Peut-être y a-t-il erreur... Je vais en référer à Berlin.

En attendant, il devenait urgent d'aviser. Pour avoir respiré l'air de notre taudis, le commandant commençait à se sentir mal à l'aise. Il nous voyait haletants, à demi suffoqués, malgré la fenêtre ouverte. Il se hâta de partir :

— Je vais voir si je puis trouver ici un local un peu plus grand. Bonjour !

La chambre 51

On trouva le local dans une casemate voisine, la chambre {zimmer) 51. Elle était deux fois plus grande et un peu plus haute que noire cachot. On nous y installa dans l'après-midi. Cette fois, nous ne serions pas forcés de nous coucher les uns sur les autres. Nous choisîmes nos lits — je veux dire le châlit sur lequel nous coucherions, sans draps, enveloppés d'une couverture : le comte de Francqueville et moi, dans un coin formant une manière d'alcôve. M. Lebas, à gauche de l'entrée ; face à la porte, MM. Deloche et Coquerel; M. Trépont et les autres, dans le fond.

Certes, ce piètre logement ne réalisait ni confort, ni hygiène. Etouffant en été, il devait être glacial en hiver. Comme ameublement, une table et la traditionelle cruche d'eau — sans parler d'un récipient aussi odieux qu'indispensable. Armée de gros barreaux, une seule fenêtre à gauche, ouvrait un passage à l'air et à la lumière. Elle offrait à notre vue la cour intéreure grise, plate et sale, avec, en bordure, un autre bâtiment plus maussade encore. Dans tout cela, il n'y avait, vous le voyez, rien de réjouissant. Pour-

tant, à comparer notre nouveau domicile avec le trou infâme où nous avions pensé étouffer, il nous sembla un instant être en paradis I

D'autres souffrances nous attendaient. Les plus humiliantes. Au bout de vingt-quatre heures, il nous devint impossible de ne pas nous en apercevoir. Si nous étions malades, nous ne pouvions plus, comme à Hirson, demander au posten, de garde à notre porte, de nous accompagner à deux pas de là. A Rastatt, les sentinelles ne se promenaient pas dans les couloirs. Elles montaient leur faction dans la cour ou dans le chemin de ronde. Il fallait en appeler une. Celle-ci transmettait l'appel au porte-clefs. Le geôlier s'en allait quérir deux soldats en armes, qui ne venaient pas, on peu le croire, au trot allongé. La nuit surtout. Dans cette casemate, insuffisamment aérée, malgré la fenêtre, et quel que fût notre souci d'extrême propreté à tous, régnait une insupportable odeur de fauves.

— Ça sent le lion, ici, nous dit un jour le (eldwebe.l,

A force de prières, j'obtins de faire construire, en ville, d'après un dessin que je griffonnai, une sorte d'appareil inodore... Les risques d'intoxication devinrent moins grands. Ils n'en restaient pas moins permanents. Jamais nous n'avons

senti plus cruellement les misères de la condition humaine.

De tout cela, le préfet plaisantait et riait — peut-être pour ne point paraître trop affecté et pour nous donner l'exemple. Parfois nous lui disions :

— Aux termes des protocoles, vous avez rang, d'Excellence et c'est ainsi qu'on vous traite 1... Vraiment, on manque d'égards envers vous.

Il nous répondait, avec un bon rire plein de vaillance :

— Que voulez-vous ? Ces Allemands n'ont aucune espèce d'éducation !

Dès le premier jour, le commandant du l'ort avait fait afficher, dans notre casemate, le règlement auquel nous étions astreints. A six heures, lever ; à sept heures, café. Un bol de jus, sans pain. A dix heures, une promenade, dans la cour intérieure. A midi et demi. Tunique repas de la journée : une soupe au lard, des pommes de terre cuites à Teau avec, de temps en temps, un bout de saucisse ou un doigt de viande bouillie. Toutes les vingt-quatre heures, un morceau de pain noir, à peu près cinq cents grammes. L'aprèsmidi, à quatre heures et demie, quelques instants de promenade nous étaient permis. A huit heures, une cloche fêlée tintait pour l'extinction des feux.

C'était (à part le travail manuel auquel on n'eût point osé nous contraindre) le régime des voleurs, déserteurs, assassins et bandits de toute sorte dont on avait fait nos voisins. Cette promiscuité paraissait naturelle au commandant. Sans doute avait-il reçu de Berlin des ordres particulièrement sévères à notre égard. Il nous refusa avec arrogance de faire nos promenades dans un jardin clos attenant à la cour. A l'attitude qu'il

prenait avec nous, à la rigueur des consignes qui nous concernaient, il devenait impossible de ne pas comprendre que, dans l'esprit de nos persécuteurs, nous avions cessé d'être des otages pour être des condamnés. On ne nous épargnait aucune des duretés de l'internement en forteresse. C'est à peine si, après mille instances, il nous fut accordé d'écrire, une fois, et une seule^ à nos familles pour leur apprendre où nous étions et leur donner une adresse officielle, faute de quoi aucune lettre ne nous parviendrait... Je ne sais pas l'allemand ; je n'ai aucune envie de l'apprendre ; mais je me souviendrai toute ma vie des quelques mots qui seuls, tels qu'un talisman, ou dIus justement comme une fissure dans un tombeau permettaient à un peu d'air de France d'arriver jusqu'à moi.

M. DESSON National Geiseln Festung gefaengniss, Bastion XII

Rastatt

Le feldwebel Sczypeck

Cette faveur, nous la dûmes pour une part, à la bonne volonté du ieldwebel. Celui-ci dès notre

arrivée, nous avait été sympathique. Notre infortune le touchait visiblement. Nous sûmes plus tard qu'il avait un de ses frères prisonnier enl France. Peut-être pensait-il que, s'il ne montrait humain pour nous, quelque mystérieuse justice ferait que son frère fût convenablement traité dans notre pays. Sans jamais enfreindre les règlements, dont on lui avait confié rapplication, il en tempérait souvent la rigueur par des attentions qui les rendaient plus supportables. C'est ainsi que lorsque nous pénétrâmes pour la première fois dans notre casemate, au lendemain de nos trois quarts d'asphyxie, avait été placé sur notre table un petit bouquet composé avec des fleurs des champs. Du même coup, il nous fut permis d'apprécier la délicatesse de notre gardien et les sentiments de haine des autres. Le petit bouquet qui nous avait réjouis, nous ne le retrouvâmes plus, en rentrant de notre promenade dans la cour. Un Allemand l'avait jeté dans les cabinets. Nous devions à plusieurs reprises constater de telles mesquineries et aussi que, pendant nos sorties, des soldats faisaient volontiers main basse sur tout ce qui, dans nos pauvres hardes, les pouvait tenter.

Le ieldwebel avait un nom impossible. Il s'appelait Sczypeck. Gela se prononce Chipeck. un

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nom qui conviendrait à beaucoup d'Allemands. Il était, lui, de la plus rigoureuse honnêteté. C'était un grand beau garçon, très blond, avec des yeux bleus, des moustaches h la kaiser. La parfaite correction de son attitude, autant que sa sensibilité et la loyauté de son regard, prévenait tout de suite en sa faveur. Cet Allemand constituait l'exception à la règle. Il n'arrivera jamais à rien dans son pays.

Si obligeant qu'il fût, son pouvoir n'allait pas jusqu'à changer les règlements. Le maigre repas qu'on nous serx'ait. une fois par jour, était manifestement insuffisant pour des hommes comme nous, dans la force de l'âge. Au bout de quelque temps, nous commencions k éprouver les affres de la faim. Le bon feldwehcl n'osait prendre sur lui de nous autoriser à nous procurer quelques suppléments. Il eût été dénoncé aussitôt au commandant : l'Allemagne est le pays de la délation. Peu h peu, nous nous affaiblissions. Quelquesuns d'inquiétante façon. Un de nos compagnons so trouva mal, un soir.

Un médecin de la ville, le docteur Kohler, parlait français. Le feldwehel le fit appeler. Le praticien ne fit aucune difficulté pour reconnaître que le malade, et nous tous, nous n'étions pas assez nourris. Il accepta d'exposer le cas au com-

— lie

mandant. On nous accorda d'acheter en ville, par l'intermédiaire du cantinier — à quels prix, mon Dieu ! à quels prix ! — de menues provisions, boîtes de sardines, café, confitures, de la bière. Le vin, le vin qui nous eût rendu nos forces, nous fut toujours refusé par le commandant. Cet Allemand, malade de l'estomac, était par force un buveur d'eau. Double raison pour refuser un verre de vin à des Français !

Ah ! les tristes heures de la casemate.

La détention inflige au prisonnier trois sortes de souffrances. D'abord (et M. de la Palisse eût aimé cette réflexion) la privation de la liberté — cette liberté qui, selon le mot du poète, fait la moitié de notre âme ! Puis, Téloignement de toute affection, de toute tendresse. Enfin, ce terrible supplice du désœuvrement, en vase clos, si j'ose dire.

Quand le prisonnier pénètre dans sa cellule, le plus impitoyable des bourreaux y entre derrière lui. C'est l'ennui, l'ennui qui casse les bras et ronge la cervelle du détenu. A quoi occuper les mortelles heures de la veille ? Dans quel rêve perdre sa pensée et noyer sa peine ?

Le bon {eldwehel nous avait donné du papier, des plumes et de l'encre. Le préfet put obtenir une grammaire anglaise et décida de compléter sa connaissance de la langue de Shakespeare. Pris d'un beau zèle, à cet exemple, M. Lebas se procura une grammaire allemande et se mit à étudier l'idiome de nos ennemis. L'étude nous offrait des

distractions. Le procureur général, lettré délicat, s'adonna à un travail sur les poètes du dix-huitième siècle. M. Xoël et moi, nous parlions mécanique et électricité. Perpétuellement occupé de générosités, le comte de Francqueville imaginait les moyens les plus savants de secourir, même du fond de la prison, ceux de ses compatriotes auxquels il pouvait faire parvenir un peu d'argent. MM. Coquerele et Deloche vaquaient aux soins du ménage. On tuait le temps comme on pouvait.

Le salon de coiffure des otages

Il va sans dire que depuis notre incarcération, nous n'avions pas vu l'ombre d'un perruquier. L'interdiction était absolue de nous laisser approcher de quiconque. Nos barbes et le foisonnement de nos cheveux auraient fait envie à l'hommechien. Un malin, j'eus l'idée de m'établir coiffeur — pour mes compagnons, et gratuitement, bien entendu. J'entrepris Deloche dont la tête prenait des allures de forêt vierge. Pourquoi porterait-t-il des cheveux en baguette de tambour lui, dont

Je devenais coiffeur.

l'aménité était incapable de battre la charge contre qui que ce fût ? Je le persuadai de se laisser tailler les cheveux et raser la barbe par moi. Deloche a tous les courages. Il accepta de me servir de sujet. Au jour fixé pour l'opération, nos compagnons firent cercle autour des ciseaux, puis du rasoir, que je brandissais non sans appréhension. Si j'allais le blesser ou me blesser ! Cette émotion qu'on dit inséparable d'un début ne m'empêcha point de mener ma besogne à bien. Si quelques « échelles » dans la coupe des cheveux témoignèrent de l'inexpérience de l'opérateur, en revanche, l'épiderme facial de Deloche s'en tira sans une écorchure. Et M. Trépont me dit à la fin, avec malice :

— Vous mériteriez un diplôme de toutes les chambres syndicales de coiffure I

Après d'aussi triomphants débuts, on pense bien que je ne m'en tins pas là. Tous les deux jours, le Salon de coiffure de messieurs les otages était ouvert. Mon quatrième avatar, de médecin en Figaro, y était un agréable sujet de plaisanterie. Même au sein des pires tristesses, la gaîté continue à être le fond de aotre âme, à nous Français !

Pourtant notre horizon se faisait de plus en plus noir. Les jours se passaient sans qu'aucun nous apportât des nouvelles de la patrie. Nous avions décidé d'écrire une fois par semaine à nos familles. Qu'étaient devenus dans la tourmente, nos chers absents ? Le gouvernement était-il informé de notre situation ? Savait-on en France les vrais motifs de cette détention inique ? Autant de questions, autant d'angoisses auxquelles une lettre des nôtres eût répondu ! Mais rien ne venait. Et pour cause. Les lettres que nous nous imaginions franchissant les lignes, arrivant chez nous, y apportant une consolation, ces lettres où tenait un peu de notre âme, on les jetait sans doute au panier. Comme si le commandant se fût trouvé gêné par quelques-unes de nos questions, il évitait notre présence. .Nous ne tenions pas davantage à le voir. Nous ne risquions guère de nous rencontrer. La cruauté de cet homme dressait entre nous et le inonde des vivants un infranchissable mur, contre lequel nous n'avions même pas, aux heures de désespoir, la ressource de nous briser la tête !

Le triste 14 juillet que nous passâmes !... Cette

f(Me de la patrie remuait dans nos cœurs une indicible émotion. Nous pensions à la France, à nos familles, h nos amis, nous avions peine à contenir notre chagrin. M. Trépont nous fit, au moment du déjeuner, une allocution touchante. Il nous exhorbait à ne point désespérer ; et, malgré l'heure présente, à croire à la victoire, à la France éternelle... Quand il eut terminé, nous nous serrâmes tous les mains, sans un mot. La moindre parole ajoutée, nous eût fait fondre en larmes.

Encore 1' « histoire »

du Maroc !

Le 25 août nous réservait une grosse surprise. Le feldwebel nous avertit que, nous allions recevoir la visite du colonel Freederich venu de Berlin, délégué vers nous par le ministre de la guerre allemand. Que nous voulait-il, celui-là ?... En tout cas, nous allions profiter de l'occasion pour savoir enfin ce qu'on nous voulait, à nous, et ce qu'on entendait faire de nous.

Il nous le déclara, sans ambages, dès son entrée dans la casemate. Il était accompagné de lodieux commandant du fort, aussi obséquieux

envers son supérieur qu'il était arrogant avec nous. Du colonel Freederich, je ne dirai rien sinon qu'au physique il avait tout à fait l'aspect d'un gendarme qui n'aurait pas su se coffrer à temps 1

— Messieurs, nous dit-il, vous vous plaignez d'ignorer les vrais motifs de votre arrestation. Vous êtes réellement détenus comme otages, en représailles des atrocités commises par votre gouvernement au Maroc. Certains de nos nationaux, complètement innocents, ont. été fusillés, là-bas, au mépris de toute justice. Vous nous garantissez le sort des autres. Si l'un d'eux subissait encore quelque mauvais traitement, j'ai le regret de vous informer que vous seriez fusillés aussitôt...

Et, entrant dans le détail, il nous raconta une histoire de brigands dont nous ne crûmes rien, sinon que le colonel Freederich avait une piètre idée de notre intelligence s'il s'imaginait nous faire avaler de telles bourdes. Deux cents Allemands, réunis à Casablanca, vivaient dans une paix idyllique, sans se mêler de rien lorsque, brusquement, parce qu'on les avait traîtreusement accusés de conspirer contre notre domination au Maroc et de faire des signaux à des tribus révoltées, on les avait jetés en prison.

Comme si on n'était pas libre d'user de l'électricité à sa fantaisie, et de s'en servir pour dire de loin « bonsoir » à des amis I...

M. de Francqueville nous traduisait à mesure le di'îCours, pardon, j'allais écrire le boniment du colonel. Nous le priâmes de répondre, en notre nom, qu'il ne dépendait pas de nous de refuser ou d'accepter la situation qui nous était faite, mais que, puisque nous étions des otages, nous avions le droit d'être traités en otages. Ce qui ne semblait guère compatible avec notre internement au milieu de condamnés de droit commun et avec toutes les rigueurs dont on nous accablait. L'argument toucha le colonel. Il répondit :

— Je vois, en effet, que votre sort est très pénible, et j'espère que nous pourrons l'améliorer... Je provoquerai de nouvelles instructions h cet égard, dès mon retour à Berlin... J'ai entendu parler de la libération de six de nos compatriotes. Si cela était, peut-être pourrait-on échanger six d'entre vous.

Des journaux I

M. de Francqueville lui demanda si, en attendant, iirius ne pourrions pas avoir quelques journaux. Le commandant du fort alors dans la conversation en déclarant, d'un ton narquois :

— Il ne tient qu'à vous de lire la Gazette des Ardeniies.

Nous connaissions tous, pour l'avoir eue entre les mains et rejetée avec dégoût, cette feuille infâme que les Allemands répandent dans les régions envahies pour achever de persuader, à force, de mensonges, ceux qu'ils se flattent d'entraîner par la ruse et l'intimidation. On nous a dit que. soudoyé par l'or allemand, c'était un de nos compatriotes qui rédigeait ce méprisable pamplilet. Je ne puis croire encore qu'un Français soit tombé à ce degré d'ignominie. S'il en est ainsi, que le sang de toutes leurs victimes retombe sur ce valet de bourreaux !

En termes pleins de dignité. M. de Francqueville exposa au colonel poui'quoi nous ne consentirions jamais à laisser pénétrer ce papier dans notre casemate.

L'expression du visage de l'officier témoigna,

malgi'é lui peiit-^trc. qu'il nous approuvait. C'est le premier chAtiment des traîtres que le mépris de ceux qui les paient.

— Nous préff^rons encore, déclara M. de Prancqueville, un journal allemand.

— Soit, fit le colonel en se retirant ; je vais donner, messieurs, diverses instructions à votre sujet.

Le lendemain, en effet, on nous apporta la Franckfurter Zeitung. dont M. de Prancqueville et M. de Force^ille nous traduisirent les principaux passages. Même au travers des plus épaisses inventions, filtre parfois un peu de vérité. La feuille boche n<'us apprit l'entrée en lice de l'Italie aux côtés de nos alliés. Nous poussâmes un vivat en l'honneur de l'Italie. Chaque jour, nous nous attachions à découvrir, sous la phraséologie allemande, ce qui pouvait nous réconforter et nous faire espérer. C'est bien h première fois qu'un journal allemand a pu faire plaisir à des Français.

Nous nous apercevions en même temps que de nouveaux ordres avaient é*é donnés au commandant. Son arrogance diminuait. Il fit afficher, dans la casemate, une note qui nous prévenait que nous pourrions dorénavant envoyer en France deux lettres par mois et deux cartes pos-

taies — ou six cartes postales. Il se lézardait, le mur qui nous séparait du monde !

Du moins, nous nous le persuadions. Nous n'allions pas tarder à nous apercevoir des tours qu'on nous jouait. On gardait des quinzaines entières nos lettres. Lorsque quelques réponses nous arrivèrent fin août, on s'avisa de leur imposer une quarantaine avant de nous les remettre. Encore les ouvrait-on et s'amusait-on à gâter notre joie, en déshonorant les chères messagères d'odieux paraphes !

En dépit de quelques adoucissements, le régime de la prison commençait à nous déprimer d'inquiétante façon. Plusieurs d'entre nous avaient des crises de tristesse voisines du désespoir. Et je me souviens de cette exclamation navrée du procureur général, une après-midi, qu'appuyé aux barreaux de notre cachot, il sentait son cœur se fondre de chagrin :

— Ah ! je n'aurais jamais cru qu'il fût si dur d'être en prison !

Ce à quoi je lui répondis en riant :

— Entre nous, monsieur le procureur général, c'est bien votre tour I

Boutade innocente dont cet excellent homme fut le premier à se divertir.

Vers la fm de septembre, les symptômes d'un

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Le procureur général Jacomet aux barreaux de la casemate: «Je n'aurais jamais cru qu'il fût si dur d'être en prison. »

sérieux affaiblissement physique se iiianifestèrenl chez quelques-uns. Le comte de Francqueville fut pris de vertiges,, et le docteur Kohler, appelé de nouveau, jugea indispensable son transfert à l'infirmerie du fort. Deux jours après, une grosse bronchite obligea Goquerele à le suivre. Au reste, nous éprouvions tous de douloureux malaises. Nous aurions traité par le mépris des indispositions ordinaires. Certains cas plus graves se précisaient. Nous commencions à nous regarder, les uns et les autres, avec inquiétude, à épier sur le visage de chacun des signes de maladie. Et malgré nous, nous en arrivions à nous demander : « Quel est celui qui tombera le premier ? »

Le pire était la totale ignorance où nous étions de notre sort. Le gouvernement français connaissait-il notre internement à Rastatt ? Le commandant nous dit un jour, presque aimablement, en nous remettant des lettres :

— Il vous sera très facile de sortir de cette incertitude. Ecrivez donc à l'ambassade d'une puissance neutre, à l'ambassade d'Espagne, par exemple, en la priant de transmettre vos desiderata k votre gouvernement. Je vous promets de faire parvenir votre lettre... Mais, j'y songe..: pourquoi n'écririez-vous pas également à M, Beau, votre représentant à Berne ?

C'était un piège. Les deux lettres que nou^ écrivîmes n'arrivèrent jamais à leur adresse. / notre passage en Suisse, iM. Beau nous affirma qu'il n'avait jamais vu trace d'une seule. Le commandant n'avait rien trouvé de mieux pour savoir quel était exactement notre état d'âme et si nous nous plaindrions. Il a pu voir comment,

même dans les plus douloureuses situations, des Français savent se tenir !

Notre vie se traînait languissante et de plus en plus attristée. Nous n'avions d'autres distractions que de voir les détenus, nos voisins, faire l'exercice en décomposant, dans la cour — ou ce que je devrais appeler la promenade des vases de nuit. Une des punitions en usage dans l'armée allemande consiste à enfermer un soldat dans un cachot sans lumière où il n'a d'autre compagnon qu'un indispensable récipient. Chaque matin, le prisonnier, sous la garde d'un sous-offlcier et d'une sentinelle était extrait de son cachot cinq minutes : le temps d'aller vider le récipient. Le prisonnier d'abord, portant l'objet, puis le sous-offlcier et la sentinelle, solennellement, au pas de parade, traversaient la cour. On n'eût pas osé nous imposer ce grotesque cérémonial. Un soldat se présentait, enlevait notre confident nocturne, le nettoyait et le plaçait avec gr-avité sous les yeux du sous-offlcier qui, minutieusement, en scrutait la profondeur. Que de fois en voyant celui-ci avancer le cou dans la direction du récipient, me suis-je dit :

— Si l'autre pouvait avoir la bonne idée de le lui planter sur la tête !

Je lui eusse volontiers donné une gratification !

Ces scènes grotesques, plus dignes d'une scène de café-concert que d'une armée, auraient mérité d'être crayonnées par un de nos maîtres humoristes. Je retrouve dans mes papiers l'esquisse que j'en avais tracée...

Décorateur de chapelle

' On le voit, je devenais caricaturiste. Les circonstances faillirent, en outre, faire de moi un peintre de sujets religieux. Dans le courant du mois d'août, plusieurs d'entre nous ayant demandé à entendre la messe, cette autorisation nous fut accordée. Dans une étroite casemate allongée en boyau, un aumônier alsacien, prisonnier comme nous, obtint de dresser une manière d'autel sur une table. La messe y fut dite, en latin, et nous l'entendîmes, mélangés aux condamnés de droit commun.

A l'issue de l'office, il me fut possible de m'entretenir quelques instants avec le prêtre. Je regrettai devant lui que l'office eût été célébré dans un local aussi indigne et je me mis à sa disposition pour le cas où le commandant permettrait

Deux caricatures de M. Desson.

qu'on nettoyât et qu'on ornât cette casemate, transformée en chapelle. Joyeux de cette offre, l'aumônier fit les démarches nécessaires. Contrairement h toute attente, le commandant en référa au général commandant la région. Celui-ci plus humain ou plus habile, donna toutes les autorisations nécessaires. Il mit même à notre disposition quelques prisonniers. Parmi ceux-là se trouvait un peintre de décors originaire de Dusseldorf, condamné pour infractions graves aux règlements. Son concours fut pour nous une véritable aubaine.

Je dressai un plan de restauration et de décoration qui fut approuvé par les autorités ; je fis acheter des couleurs et me mis aussitôt à l'œuvre. Pour décorer ces tristes murs, il eOt fallu les enduire. Je tournai la difficulté en tendant des toiles sur lesquelles je représentai tour à tour, une Cène, le Christ au jardin des Oliviers, Jésus et la Samaritaine. VAscension, etc. etc. Je ne fais aucune difficulté pour reconnaître qu'entre les peintures de Fra Angelico. les fresques du Tiepolo et mes essais, il y a quelque distance.

J'avais fabriqué également un autel en bois découpé. Mes incarnations, décidément, ne se com.ptaient plus. J'y trouvais l'avantage d'échapper à rhorrible monotonie de la chambrée (car,

entouré d'ouvriers, je travaillais, durant toutes les heures claires, enfermé dans la chapelle) et de fuir ainsi ma propre pensée.

Il n'en allait pas de même, malheureusement, de mes compagnons. Leur santé déclinait de plus en plus. Si nous mangions à peu près à notre faim, aucune nourriture vraiment substantielle ne nous était permise. La saveur d'un peu de viande fraîche, nous ne l'avions pas eue sur les lèvres depuis le bienheureux déjeuner du buffet de Charleville. L'amaigrissement de la plupart de nous devenait inquiétant. Des vertiges, de fréquentes défaillances témoignaient chaque jour davantage de notre déplorable état physique. Si grand que fût notre besoin de manger, nous ne nous approchions plus de la table qu'avec répugnance. Un d'entre nous, depuis quelques jours, faisait de grands cris, la nuit, comme si des hallucinations se fussent interposées entre lui et le monde réel. Nous approchions à grands pas d'une catastrophe, lorsque...

L'heureuse surprise

Lorsque se produit l'événement capital de notre détention. Dans les premiers jours d'octobre, le 7 exactement, le feldwehel vint nous dire, un beau matin — ah ! oui, un beau matin :

— Vous recevrez, cet après-midi, la visite d'un Français !

— D'un Français !

Nous ne tenions plus en place. Un Français ici ! Libre de nous visiter ! C'était à n'y pas croire.

Nous pressions le feldivehel de questions. U n'en savait pas ou peut-être fidèle gardien de sa consigne, n'en voulait-il pas dire davantage. On devine avec quelle impatience nous attendîmes l'après-midi et cette visite imprévue. Sur la fln du jour, entre chien et loup, nous regardions par la fenêtre, avides de voir et de savoir, quand nous aperçûmes dans la cour, entouré de plusieurs officiers, un homme d'allures extrêmement distinguées, à la barbe blanche.

— Mais c'est M. G..., s'écria le préfet.

Qui était-ce que M. G... ? Le préfet nous l'ex-

pliqua en des termes pleins d'éloges pour l'arrivant. On sait que nombre de philanthropes des Etats-Unis, préoccupés des misères que traîne inévitablement la guerre derrière elle, font régulièrement parvenir des vivres aux régions envahies. La générosité américaine aura ainsi contribué h soulager, autant qu'elle le pouvait, bien des infortunes et il y aura lieu, un jour, d'évaluer la dette de grratitude que, de ce fait, nous avons contractée envers les Etats-Unis. Ce ravitaillement, M. G... était chargé, par les donateurs, d'en surveiller la répartition. Dans cette mission difficile, il a rendu d'éminents services.

En voyant nos figures amaigries et l'indigence de notre installation, il ne put retenir ses larmes. Il embrassa M. Trépont qu'il connaissait particulièrement, et serra affectueusement la main h nous tous. Ce fut un instant d'émotion véritable. D'entre les officiers allemands qui accompagnaient M. G.... trois avaient les yeux humides et se détournèrent pour ne pas laisser voir à quel point ils étaient remués.

— Mes pauvres amis, nous dit M. G..., -dans quel état êtes-vous !... Il faut absolument que le gouvernement connaisse votre situation...

La conversation s'engagea. M. G... nous apprit qu'il était chargé de négocier un échange d'ota-

ges II s'efforcerait de nous y faire comprendre. La noblesse du caractère de M. Trépont se révéla tout entière au cours de l'entretien :

— Proposez mes camarades comme otages, dit-il à M. G... Je ne tiens à aucune faveur pour moi ; je ne veux, en ce qui me concerne, faire aucune pression sur le gouvernement qui sait mieux que moi ce qu'il a à faire... Je ne veux surtout prendre la place de personne. Parmi les pauvres gens prisonniers en Allemagne, certains pourraient croire à une faveur en me voyant libérer — et qu'on les délaisse. Pensez d'abord aux petits avant de songer à moi...

Cette attitude de M. Trépont était d'autant plus digne d'admiration qu'à ce moment-là, précisément, son état de santé nous donnait de réelles inquiétudes. Son intérêt personnel lui eût commandé de profiter sans retard de cette chance de prompt salut qui s'offrait à lui. Lui, pourtant, ne songeait qu'à son devoir. Dans ce pays de France, où il est de mode de dauber sur les fonctionnaires, souhaitons d'en avoir beaucoup comme le préfet du Nord.

Après une demi-heure de conversation, M. G... prit congé de nous en nous annonçant qu'à son retour à Paris, vers le milieu de novembre (il avait d'abord à visiter les régions du Nord pour

y examiner l'organisation du ravitaillement) il s'empresserait de se rendre au ministère des Affaires étrangères et de faire tout ce qui dépendrait de lui pour que nous fussions compris dans l'échange proposé. Nous ne devions pas tarder à apprendre qu'il avait tenu fidèlement sa promesse. Notre reconnaissance lui est acquise pour jamais.

Si o

Qu'on me permette ici une digression dont l'utilité n'échappera point aux familles qui ont quelqu'un des leurs détenu en Allemagne. C'est une indication que je m'en \oudrais de ne pas leur donner. A tous ceux qui font parvenir des provisions à des prisonniers, je conseille d'imiter le procédé des Comités Belges. A l'adresse du colis, ceux-ci joignent toujours une flche numérotée dans le genre de celle qu'on peut voir cidessous et qui constitue un accusé de réception retourné gratuitement.

De cette fiche les avantages sont évidents. D'abord, elle permet aux envoyeurs de formuler une réclamation en cas de perte du colis. Le numéro qui la distingue des précédentes indique avec précision le nombre des colis déjà remis à la poste. Elle rend inutile l'envoi d'une lettre ou d'une carte pour accuser réception. Et ainsi le nombre de lettres ou de cartes qui peuvent être réglementairement écrites par le prisonnier ne se trouve pas diminué.

A peu de temps de là, la Frankfurter Zeitung reproduisait une dépêche de l'Agence Havas. Celle-ci nous remplit d'espoir. Il y était dit que notre gouvernement avait décidé de répondre au traitement infligé aux otages français de Rastatt par des mesures analogues prises à l'égard de notabilités allemandes actuellement en France. On connaissait donc notre situation et on se préoccupait d'y remédier. Nous ignorions alors que le 19 novembre M. Albert Tailliandier, député du Pas de-Galais, avait, par une question écrite, demandé à M. Aristide Briand, président du Conseil, ministre des Afïaijes étrangères, « s'il n'y avait pas possibilité d'obtenir le rapatriement des dix ressortissants français abusivement retenus sous le titre d'otages à Rastatt, sous prétexte que la vie et la sécurité de seize Allemands arrêtés au Maroc auraient été menacées. »

Quelques jours après, le ministre répondait officiellement au député du Pas-de-Calais par cette note qui jette un jour éclatant sur la mauvaise foi allemande, sur la mise en œuvre, à notre endroit, de ses éternels procédés d'intimidation et de chantage. — comme sur la fermeté de notre gouvernement :

« Le ^oiivnrnemf»nl allemand a informé le gouvernement français, par une note que l'ambassade des Etats-Unis a transmise le 3 avril dernier, qu'il avait fait arrêter dix fonctionnaires et notables français des départements envahis : MM. Desson, Noël, de Prancqueville, Trépont, Plaqnet. Leba?, Dobet, Delocbe. Jacomet et de Forceville. Il a fait savoir, en outre, que des poursuites étaient engagées contre ces Français et il a proposé de les rapatrier, si le gouvernement de la République voulait, de son côté, renvoyer en Allemagne tous les Allemands condamnés par les tribunaux du Maroc ou retenus au Maroc sous l'accusation de trahison.

« Le gouvernement français a répondu qu'il se refusait à tout échange de ce genre, au moyen duquel le gouvernement impérial pourrait se faire rendre tous ceux de ses ressortissants auxquels il tient, en conservant, d'autre part, la faculté de prendre dans les départements occupés autant de nouveaux otages qu'il lui conviendrait. Le gouvernement français a ajouté qu'il ne pouvait accepter aucune assimilation entre le cas d'.Mlemands poursuivis devant les tribunaux réguliers ou. condamnés par ceux-ci pour des délits certains, et le cas des Français que le gouvernement impérial menaçait de procès de circonstance, afm de faire d'eux un objet d'échange. Il a terminé en disant que. s'il était porté atteinte dans ces conditions à la vie de ses nationaux, les représailles seraient sévères et immédiates.

a Le gouvernement impérial ayant alors fait interner en Allemagne les dix notables français à titre d'otages, sans faire connaître qu'aucune condamnation eût été prononcée contre eux, le ministère des Affaires étrangères a protesté à plusieurs reprises contre cette détention abusive. Il a informé récemment les autorités allemandes, par la voie officielle de l'ambassade d'Espagne à Berlin, que, si cette situation se prolongeait, des prisonniers civils allemands en nombre égal seraient soumis à un traitement de rigueur similaire et qu'ils seraient désignés, soit parmi les fonctionnaires et les notables capturés en Alsace, par nos troupes, soit parmi ceux qu'elles ont faits prisonniers dans les territoires coloniaux allemands occupés par elles, soit enfm parmi les internés.

« -A. la suite de cette communication, un int-ermédiaire officieux ayant annoncé que les autorités allemandes allaient faire parvenir au sujet des dix otages français des propositions qu'elles croyaient de nature à satisfaire le gouvernement français, ce dernier a provisoirement suspendu la mise à exécution des mesures de rétorsion notifiées par lui, en attendant la réception de ces nouvelles propositions du gouvernement impérial. »

Le départ pour Celle

Ces « nouvelles propositions du gouvernement impérial » ce devait être l'échange des otages. Il était grand temps. Nous étions tous à bout de forces. En dépit de son indomptable énergie, M. Trépont se trouvait souffrant au plus haut point. Depuis cinq jours il ne prenait plus aucune nourriture, et nous en éprouvions de très vives inquiétudes.

Le 7 décembre, le commandant du fort se présenta à nous, la figure toute changée, presque aimable. Il nous pria de faire nos préparatifs de départ car, nous déclara-l-il, nous partions le lendemain matin pour Celle, dans le Hanovre, Ce fut d'abord pour nous un coup de massue. Dans le Hanovre ! Eh quoi, nous nous trouvions aux portes de Strasbourg et l'on nous faisait remonter en pleine Allemagne ! Si c'était une façon de rentrer en France, c'était vraiment une drôle de façon !

— Vous serez bien mieux traités qu'ici, nous dit le commandant, vous serez dans un château, au château de Celle...

Cette assurance ne nous touchait point. On nous l'avait déjà faite, la plaisanterie du château. Pendant quelques minutes, je ne puis dire si nous fûmes plifs surpris ou plus indignés. Ce qui nous calma un peu, ce fut d'apprendre que nous serions internés dans un camp d'officiers français. A la bonne heure, nous allions revoir des compatriotes ! Et puis nous n'aurions plus à subir le voisinage de condamnés de droit com mun. Et puis, notre espoir dans 'es démarches de AI. G... était invincible.

— Au fond, dit l'un de nous, résumant ainsi les pensées de tous, si on nous éloigne, c'est très probablement pour que ça aille mieux.

Une autorisation qui nous fut donnée nous confirma dans cette pensée. Pour la première fois, nous pûmes télégraphier à nos familles, leur donner des nouvelles de notre santé et les aviser de notre changement de résidence.

Peu à peu notre belle humeur nous revenait. Oui, oui, ce changement était d'un heureux présage. Les mauvais jours finissaient. L'après-midi se passa à envisager un avenir plus riant et à faire nos valises.

— Et vos peintures de la chapelle ? me demanda-t-on.

Elles étaient terminées. Je remis vingt marks

au major, en le priant de les faire photographier et de m'en envoyer quelques épreuves à Celle. Le commandant dut se dire qu'il n'est pas de petits profits. Sans jamais rien me faire parvenir, il garda les vingt marks. Je lui en fais volontiers cadeau ; mais c'est lui qui aurait dû s'appeler Chipeck .

Le lendemain matin, à neuf heures, des voitures (payées par nous, bien entendu) nous conduisaient à la gare de Rastatt. Des soldats nous attendaient, qui devaient être nos gardiens durant le trajet. Mais cette fois, on ne chargea aucune espèce de fusil devant nous. De plus, on nous fit voyager en deuxième classe et on nous prévint qu'un coin du wagon-restaurant nous avait été réservé. Nous montâmes dans le compartiment, agréablement surpris. Décidément, il y avait quelque chose de changé. Un affreux cauchemar s'évanouissait.

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