CHAPITRE XIV
Maladie de Nicolas. — Le docteur Mandt. — Imprudence. — Revue» — Nicolas désire mourir. — Nuit d'angoisse. — Conversation entre Mandl et l'Empereur. — Fermeté de Nicolas. — Ses adieux. — Le Métropolite Nikanor. — Le courrier de Sébastopol. — Mort de l'Empereur.
C'était en février. Sous un ciel gris et froid, un violent chasse-neige enveloppait Saint- Pétersbourg d'une poussière blanche. Blanches étaient les rues, les maisons, les barbes et les pelisses des passants. La grande ville ressemblait à un géant endormi sous la neige. Une invincible tristesse vous envahissait, pesait sur tout votre être et vous mettait le froid au cœur ; on se sentait près du pôle.
Ce jour-là, l'empereur, matinal comme dTiabitude, sortit de bonne heure de sa
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chambre à coucher et entra dans la salle de service où se trouvaient réunis l'aide de camp général, ses autres aides de camp, le chambellan et le gentilhomme de la chambre. Apercevant le géné;:al aide de camp, il l'appela et lui dit:
— Je me sens souffrant. Envoyez chercher MandU
— J'y cours moi-même, Sire.
— Oui. J'ai à passer une grande revue à la fin de la semaine et n'y veux pas manquer.
Mandt, son médecin ordinaire, Prussien d'origine, homme de science et excellent praticien, accouru en toute hâte, fut introduit auprès de l'empereur qui, après avoir donné ses ordres, était rentré dans ses appartements.
— Ge ne sera rien, messieurs, nous dit le docteur en quittant la chambre impériale.
Seulement, l'empereur doit s'abstenir de sortir, car la moindre imprudence pourrait
aggraver un mal qui jusqu'ici n'a rien de grave.
L'empereur resta pendant deux journées enfermé dans son appartement, et un mieux sensible parut se déclarer. Mais sa figure amaigrie, ses yeux éteints, son teint de cire , trahissaient une profonde fatigue, symptôme d'un mal latent. Le troisième jour, un courrier du Midi lui apporta des nouvelles: tristes nouvelles, à coup sûr, car depuis longtemps ses courriers n'avaient rien d'heureux à lui apprendre ! Le lendemain, se fit sentir un froid intense. Ce jour glacial, triste, imprégné de la brume boréale, était précisément celui de la grande revue à laquelle le tzar voulait assister.
Il recouvrit son uniforme de parade d'un petit paletot militaire et, à l'heure dite, il sortit de son cabinet pour monter à cheval.
Dans l'antichambre se tenait Mandt.
— Sire l...lui dit le docteur d'une voix suppliante, en cherchant à le retenir.
^ — Ah! c'est vous, docteur. Je vais mieux ; merci.
— Oui, Sire, mieux, mais pas tout à fait bien encore.
— Oh 1 une indisposition...
—Non, Sire, une maladie. Je viens conjurer Votre Majesté de ne pas sortir.
— Impossible.
— Sire, de grâce...
— Vous êtes fou, Mandt.
*— Sire, il faut vous résigner.
--- Vous croyez qu'il y aurait danger?
— Cest mon devoir de vous en avertir.
— Eh bien ! Mandt, si vous avez fait votre devoir en me prévenant, je ferai le mien en passant outre.
Et Tempereur, sans vouloir entendre un mot de plus, poursuivit son chemin.
Mandt, un instant étonné, court après lui et le rejoint dans la coin* au moment où il monte à cheval.
— Sire, s'écrie-t-il eu renouvelant ses instances, daignez m'écouter...
— J'ai dit, Mandt; je vous remercie, mais insister serait inutile.
— Sire, en cette tenue ?. . .
— Eh bien?
— C'est la mort, Sire.
— Après "?
— C'est le suicide.
— Et qui vous a permis, Mandt, de scruter mes pensées? Allez et n'insistez plus, je vous l'ordonne.
Après la revue, il revint au palais pâle, frissonnant, glacé.
— Je me crois menacé de maladie, dit-il en rentrant à son aide^ de camp général.
— Faut-il envoyer chercher Mandt?
— Inutile. Il m'a averti*
— Il a averti Votre Majesté?
— Oui, que je me tuais.
L'aide dé camp pâUt.
— Ah 1 Sire, quelle parole !
— Mourir, eh ! n'est-ce pas ce que j'ai de mieux à faire ? Adieu, mon vieil ami. J'ai besoin de sommeil. Qu'on ne dérange personne...
Toute la nuit, la famille impériale, qu'on avait avertie, les docteurs Mandt et Karel, réunis dans la chambre de service, attendirent avec anxiété, sans oser frapper à la porte de l'empereur, le moment où il., appellerait.
L'obéissance, à cette cour, était si aveuglément 3ervile qu'elle imposait silence aux sentiments les plus naturels et les plus impérieux. Vers deux heures, on entendit comme une plainte, comme nin vague soupir. Mandt crut pouvoir se permettre d'aller gratter à la porte de la chambre impériale.
— J'avais défendu qu'on me dérangeât, murmura l'empereur d'une voix faible, mais qui gardait encore l'accent de l'autorité.
Toute la nuit se passa en mortelles inquiétudes, en inexprimables angoisses. Le matin seulement, le valet de chambre de l'empereur
vint prévenir le docteur que son auguste malade l'attendait.
— Eh bien! Mandt, tu avais raison. Je crois que je suis un homme mort.
Ce furent là les premières paroles de Nicolas.
— Oh ! Sire, je ne disais cela que pour dissuader Votre Majesté de commettre cette imprudence.
— Voyons, regarde-moi en face et dis-moi si l'espoir est encore possible.
— Je le crois, Sire.
— Je suis un homme mort, te dis-je. . . je le sens... Allons, fais ton métier ; ausculte-moi. Je tiens à ce que la science vienne confirmer ma conviction.
Mandt, après avoir accompli les ordres de l'empereur, secoua la tête.
— Eh bien?
— Sire...
— Tu es ému, Mandt ; ta main tremble.
Vois, j'ai plus de courage que toi. Allons, la
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sentence, et vite, car j'ai à terminer mes affaires en ce monde, et j'en ai beaucoup !
— Votre Majesté s'inquiète à tort ; rien n'est encore désespéré, et avec la grâce de Dieu...
Nicolas regarda son médecin, fixement, dans le blanc des yeux. Celui-ci baissa les paupières.
— Tu sais, Mandt, qu'on ne me trompe pas aisément. Voyons, la vérité, toute la vérité. Penses^tu donc que Nicolas ne sache pas mourir ?
— Sire...
— Eh bien?
— Dans quarante-huit heures, vous serez mort ou sauvé.
— Merci, Mandt, dit Nicolas d'une voix profondément calme. Maintenant, adieu!
Fais entrer ma famille.
Le docteur s'apprêta à sortir.
— Mandt 1 appela Nicolas, en le voyant se diriger vers la porte.
— Sire...
— Embrassons-nous, mon vieil anû. Nous ne nous reverrons probablement plus sur cette terre... Tu fus un fidèle et honnête serviteur... Je te recommanderai à mon fils.
— Que dites-vous, Sire ? Ne plus vous rè* voir! J'espère bien le contraire, et mes soins.*. ^
— Oh ! désormais tes soins seraient super»flus. Il ne me reste plus qu'à appeler le prêtre, qu'à voir mes ministres, qu'à me mettre en paix avec Dieu. La science humaine ne peut plus rien pour moi. Je n'en veux môme plus essayer. . .
— A la fin, Sire, je me révolte, s'écria le docteur ; je n'ai pas le droit et mon devoir me défend de vous abandonner ainsi.
-*- Mandt, réponda-tu de ma guérison?
Le docteur baissa la tête sans répondre.
-**• Adieu donc, mon ami...
-^ Sire, si ce n'est comme médecin, per^ mettez-moi du moins, comme serviteur dévoué, de vous revoir encore. Qui sait? Dieu
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est grand 1 et pour les destinées de la Russie qu'il protège, il fera, s'il le •faut, un miracle.
— C'est bien parce que je sais que Dieu protège la Russie que je n'espère ni ne veux espérer ma guèrison... Mandt, fais entrer ma famille. . . Je Cassure que le temps va me manquer.
Mandt pleurait. Il sortit et, les larmes aux yeux, il raconta aux courtisans rassemblés dans la pièce voisine sa conversation avec l'empereur. Contradiction étrange ! Cet homme, dont j'ai essayé de mettre en relief le caractère dur et allier, se faisait adorer de tous ceux qui l'approchaient. Courtisans, soldats, serviteurs sanglotaient. Perdu dans la foule, je mêlais mes plaintes et mes prières aux leurs.
On vit alors, derrière l'impératrice et le grand-duc héritier, la famille impériale entrer, tout éplorée, dans l'appartement de l'empereur. La porte se referma sur eux, et
ce qui s'est passé, ce qui s'est dit dans ces effusions suprêmes, nul, hormis Dieu, ne le sait.
Cependant, au milieu des gémissements qui couvraient par instants sa voix, Mandt nous continuait son récit. Nous l'écoutions tous avec une attention poignante. Comment et par suite de quelle indiscrétion se répandirent dans la ville les douloureux détails qu'il nous donna et que je viens de rapporter ? Je ne sais ; mais, dès avant la mort de Nicolas, le bruit s'était accrédité à Saint-Pétersbourg que Mandt l'avait aidé à s'empoisonner.
De là à prétendre qu'il l'avait empoisonné, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi.
L'exaspération, vraie ou feinte, contre l'honnête docteur dépassa toutes les bornes : on l'eût lapidé dans les rues. La terreur qu'inspirait le nom de Nicolas était encore telle que chacun semblait vouloir se faire des signes de douleur donnés pendant sa maladie, un titre
à sa bienveillance, dans le cas où il reviendrait à la vie.
Après sa mort, les manifestations changèrent de caractère, et le contraste des marques d'affection qui lui furent prodiguées, tant qu'il vivait encore, avec les outrages dont on abreuva sa mémoire, dès qu'il fut bien constaté qu'il avait cessé d'exister, est une leçon bonne à méditer pour les rois. Pour le moment, la colère du peuple contre le pauvre docteur était si furieusement aveugle qu'un filou, saisi au collet par un passant à qui il venait de voler sa montre, put se débarrasser de son étreinte en ameutant la populace contre lui par les cris : a: Sus ! sus ! c'est Mandt, camarades, c'est MandtlD
L'entrevue de l'empereur et de sa famille dura trois heures, trois longues heures, dudant lesquelles l'attente se transforma pour nous en véritable angoisse. Peu à peu, un à un, se retirèrent les enfants, les petits-fils, les frères. Le grand-duc héritier sortit le dernier,
le visage en pleurs. Une heure s'écoula sans qu'aucun bruit se fît entendre dans la chambre impériale : nul n'osait y pénétrer. Mandt, aux écoutes, retenait son souiïle. Tout à coup un grand bruit retentit dans les corridors :
c'était un courrier de Sébastopol qui arrivait. Comme toute la cour connaissait l'impatience avec laquelle l'empereur attendait chaque jour des nouvelles de Crimée, l'aide, de camp général de service, croyant être agréable à Nicolas, prit sur lui de frapper à sa porte.
— Que me veut-on encore? murmura l'empereur. Qu'on me laisse en repos !
— Sire, un courrier de Sébastopol...
•*— Qu'il s'adresse à mon fils ; cela ne me regarde plus... ,
Bientôt le métropolite Nikanor, suivi du clergé, vint en procession visiter l'empereur et lui porter les consolations dernières. Puis, se présentèrent les ministres, le comte Orlof en tête. Cela dura jusqu'à la nuit. A dix
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heures, Tempereur fit entrer dans sâ chambre les officiers de sa maison. Son visage portait déjà l'empreinte de la mort ; sa pâlem* cadavér rique trahissait les progrès d'une décomposition qui devançait l'instant fatal. Couché sur son lit de camp, il nous adressa quelques paroles d'adieu, entrecoupées par les premières atteintes du râle, et nous congédia d'un signe de main.
Nul de nous, cette nuit, ne dormit au Palais d'hiver; nul de nous, depuis cette heure, n'a revu l'empereur vivant.
Le lendemain 18 février (2 mars 1855), à midi, le grand chambellan du palais fut mandé par les médecins près du lit impérial. A midi et demi, revenant parmi nous^ :
— Nicolas Paulovitch est mort, dit-il.
Nous sortîmes, silencieux et mornes.
Le lendemain, on pouvait lire, crayonnée à la craie ou au charbon, sur les murs des
maisons, dans Saint-Pétersbourg, l'inscription suivante : .
<r La Russie reconnaissante à l'empereur Nicolas I" pour le 18 février 1855! ^