CHAPITRE XUI
Reconnaissance et rancunes de Nicolas. — Son amour de la discipline. — Son rigorisme. — Son activité. — Uniformes. — Anecdotes. — Lord***. — Nicolas redoute l'opinion de ^ l'Europe. — Formalités administratives. — Voyages du tzar. —Grégoire XVI. — Madame***.— Un duel.— Le Colonel.— Vols. — Désastre de Grimée. — Gauses principales de ce désastre.
Le sentiment de la reconnaissance n'était pas plus étranger à Tempereur Nicolas que Tesprit de justice. Il est vrai qu'il gardait aussi fidèlement le souvenir des injures que celui des services. S'il n'oublia jamais ceux qui Tavaient servi ou défendu, il ne pardonna jamais non plus à ceux qui semblèrent vouloir porter la moindre atteinte à sa puissance. Tandis que des Troubetzkoi, des Mouravieff,
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des Tchernichefif travaillaient au fond des mines de la Sibérie, on voyait encore, à la fin de son règne, quelques généraux, parfaitement ineptes^ toujours pourvus d'avantageux emplois, — sans grand pouvoir, il est vrai, mais bien logés, bien rentes, honorés et tran- .
quilles. S'ils commettaient quelque balourdise, et cela leur arrivait souvent, il leur en- ' levait leur place, mais pour leur en donner une autre, ou bien parfois il les faisait secrètement diriger dans l'exercice de leurs fonctions, sans que jamais sa bonté pour eux se lassât. C'étaient ceux qui, pendant la révolte militaire de 1826, avaient mis leur épée au service de son pouvoir naissant.
Au fond, caraclère étrange ; mélange bizarre de défauts et de qualités, de petitesse et de grandeur : brutal et chevaleresque, courageux jusqu'à la témérité et méfiant jusqu'à la poltronnerie ; équitable et tyrannique, généreux et cruel, ami tout à la fois de l'ostentation et de la simplicité. Son palais était
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magnifique, sa cour splendide, le luxe de ses courtisans éblouissanti tandis que dans sa mise, dans se$ habitudes, dans ses goûts, il affectait lui-même une imposante austérité.
Son cabinet de travail était nu; il dormait toujours sur un lit de camp. La vétusté de ses uniformes, comme de ses manteaux militaires, était proverbiale à Saint-Pétersbourg. Usés, rapiécés, ils attestaient par leur luisante propreté le soin avec lequel ils étaient entretenus. Même à ses repas, il ne buvait pas de vin ; jamais il ne fumait, et l'odeur du tabac lui était tQllement désagréable, qu'elle était interdite non-seulement dans le Palais d'hiver, mais encore dans les rues de Saint-Pétersbourg. Il fallait que le grand-duc Alexandre lui-même, actuellement tzar, fumeur consommé, prit toutes sortes de mystérieuses précautions pour oser se donner le plaisir d'un cigare au palais impérial.
Aimant par-dessus tout la discipline militaire dans ses formules les plus rigoureuses.
Nicolas, qui s'était habitué depuis trente ans à ce refrain : a Maître, ton esclave est là pour t' obéir, » Nicolas ne comprenait que Tuniforme et la règle. Les revues étaient son goût favori ; pendant son règne, il transforma véritablement son empire en caserne. Il passait sa vie en manœuvres, en exercices, en petite guerre. Les soldats l'adoraient, quoiqu'il ne le cédât en sévérité sur le règlement militaire qu'au grand-duc Michel. Il est vrai que ce dernier poussait si loin le culte de la tenue, que l'empereur lui-même s'amusait souvent de la rigueur excessive de son frère cadet.
Un jour, le tzar rencontre un officier sale, débraillé, sans casque ni èpée. L'officier, se voyant découvert et se sentant en faute, prend peur, se trouble et manque de tomber à la renverse, en faisant le salut militaire. Nicolas fixe un regard sévère sur le pauvre diable, qui chancelle. Mais changeant tout à coup de ton et de physionomie :
— Allez vous habiller, lui dit-il gaiement.
et surtout... évitez de rencontrer mon frère. Levé dès l'aurore , au travail dès le jour, soit au Palais d'hiver, soit dans les camps d'été, il se montrait dur à la fatigue et au froid pour lui-même autant que pour les autres. Excellent cavalier, ses chevaux étaient magnifiques et merveilleusement dressés; seul il pouvait monter ceux qui lui étaient réservés, et encore, sur deux ou trois cents que ses haras envoyaient tous les ans à ses écuries, parvenait-on à peine à en trouver une dizaine pour son usage personnel. Aux manœuvres, je Tai vu vingt fois, au moment où retentissait la canonnade, où se faisait entendre le plus effrayant fracas, bourrer, dans son impatience, son cheval de saccades jusqu'à faire jaillir le sang des lèvres dentelées de la pauvre bête. Parfois cette torture durait deux ou trois minutes ; les flancs du bel animal blanchissaient d'écume ; il tressaillait de douleur, sans sortir un instant de son immobilité de statue.
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à la grille du Palais d'hiver, s'y fit reconnaître et monta jusqu'aux appartements de l'empereur, 11 était en redingote. A cette vue, le chambellan de service, qui n'osait pas faire remarquer à un personnage aussi important cette infraction aux lois de l'étiquette, fit prévenir immédiatement le chancelier de l'empire,, comte de Nesselrode, tout en retenant l'ambassadeur sous divers prétextes. Le comte arriva à la hâte, et cette tenue du matin parut produire sur le chancelier la même impression que sur le chambellan.
— Je suis charmé de vous voir, cher comte, dit lord *** à M. de Nesselrode. Je désirais parler avec Sa Majesté d'une affaire assez importante, mais sa porte tarde bien à s'ouvrir. J'attends depuis une heure.
— C'est qu'on n'ose, milord...
— On n'ose... quoi?
— On n'ose vous introduire auprès de l'empereur dans ce négligé matinal.
— Négligé? s'écria, en jetant im regard
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rapide sur sa personne, le diplomate qui jouissait d'une grande et méritée réputation d'élégance, et qui craignit d'avoir commis cette fois quelque solécisme de toilette.
— En Russie, nul n'est admis en semblable costume auprès du souverain.
— Faudrait-il, par hasard , venir en grand uniforme? demanda en souriant l'ambassadeur, enfin rassuré sur la correction de sa mise.
— Justement, milord.
— Oh ! pardon, je vais m'habiller. . .
Et il s'éloigna en haussant les épaules.
En apprenant cette aventure , l'empereur
entra dans une grande colère.
— Maladroits serviteur^! grommela-t-il.
ils me feront passer pour un barbare !
Lorsque l'ambassadeur, une heure après, revint au palais en costume ofiiciel, l'empereur s'excusa avec empressement auprès de lui, faisant retomber toule la faute sur Tétroitesse d'esprit du chambellan de service et dé-
clarant bien haut qu'il ne se préoccupait pas de ces questions futiles.
— Quand vous voudrez, cher lord, ajoutat-il en lui tendant la main, me faire le plaisir de venir me voir comme aujourd'hui, ne vous inquiétez pas, je vous en prie, de ces puérilités.
Cette crainte de l'ironie- occidentale perçait dans toutes ses relations avec les Européens. On connaît l'accueil flatteur qu'il fit au marquis de Custine, à Horace Vernet, à vingt autres illustrations étrangères. Les employés de son empire se ressentaient^ eux-mêmes de cette disposition d'esprit du tzar et cherchaient tous à jeter, comme on dit, de la poudre aux yeux des voyageurs.
Rien de plus amusant que l'arrivée d'un étranger à Saint-Pétersbourg, sous le règne de Nicolas. C4omme personne ne pouvait y séjourner sans un permis, tous les arrivants se hâtaient de se présenter à la police pour s'y faire délivrer une carte, et là se passaient des
scènes du plus franc comique. C'était presque toujours le dialogue suivant :
— Vous voulez demeurer à Saint-Pétersbourg?
— Oui, monsieur.
— Combien de temps?
Chacun fixait alors la durée probable de son séjour.
— Bien. On va vous délivrer votre permis.
Ici un silence. L'employé donnait l'ordre
nécessaire; puis, il reprenait la conversation :
— Eh bien! que dites-vous de Saint-Pétersbourg?
— C'est ime admirable ville.
— N'est-ce pas que nos théâtres sont aussi beaux que ceux de Paris?
— Assurément.
— N'est-ce pas que la perspective de Newski est une rue superbe?
— Certes.
— N'est-ce pas qu'on fait sur nous à Paris
des contes à dormir debout, et qu'on n'y est pas plus libre qu'ici?
— Préjugés , tout cela. Mais les voyageurs sont là pour rectifier ces erreurs. La preuve qu'on est libre en Russie, monsieur, c'est notre conversation même...
— Avez-vous vu l'empereur?
— Hier soir, au théâtre Michel.
— N'est-ce pas qu'il est bien bel homme?
— Le plus beau que j'aie jamais vu.
— Monsieur, votre permis doit être prêt.
Veuillez aller le recevoir, et prolongez votre séjour à Saint-Pétersbourg autant qu'il vous plaira. Vous verrez que vous avez bien jugé la Russie.
Malgré tous ses efforts pour se concilier l'opinion européenne, l'empereur Nicolas n'eut pas à s'en louer, dans ses voyages, fort rares d'ailleurs. Une fois hors de son empire, il reconnut bien vite qu'il n'avait trompé personne et que son despotisme- était en Europe l'objet de la réprobation universelle.
C'est du Saint-Père qu'il reçut sa première leçon, leçon qui fut d'ailleurs donnée et acceptée avec grandeur. On sait qu'il avait changé par centaines les églises catholiques en égUses grecques, dans les provinces occidentales de la Russie et en Pologne. CurieUx de visiter Rome, il fit demander à Grégoire XVI l'autorisation de se rendre dans la ville éternelle. Le pape lui fit demander, de son côté, avec quel cérémonial il voulait y être reçu.
— Comme un souverain catholique, répondit l'empereur.
Logé au Quirinal, il alla le lendemain, en tenue d'attaman des Cosaques de la garde, faire une visite au Saint-Père qui le reçut, debout, en haut de l'escalier du Vatican. Nicolas s'incUna pour recevoir la bénédiction du vénérable Pontife qui, après la lui avoir donnée et sans s'émouvoir de ce costume d'Attila, lui dit avec une sérénité angélique :
— Mon fils, vous persécutez mes brebis.
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— Moi ? s'écria Nicolas déconcerté.
— Vous, mon fils. Vous êtes puissant.
N'abusez pas de votre force pour opprimer les faibles...
— Saint-Père, j'ai été calomnié...
La conversation continua dans le cabinet du pape, et l'empereur resta, pendant tout son séjour, dans les termes du plus affectueux respect vis-à-vis de Grégoire XVI. 11 lui a envoyé plus tard un magnifique autel en malachite qu'on peut admirer à l'église de Saint-Paul-hors-les-Murs. Une inscription tracée de la propre main de Nicolas à Saint-Pierre de Rome, rappelle son passage dans la capitale de la chrétienté : — e: Nicolas est venu ici, et y a prié Dieu pour sa mère, la Russie. 3)
A Londres, comme on sait, c'est par des manifestations populaires qu'il se vit accueilli. Nous n'avons pas à raconter ici les scènes tumultueuses qu'il eut à y subir et d'où sa voiture sortit souillée de boue.
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Brutalités indigues d'im souverain, délicatesses étonnantes chez un homme de ce caractère, les défauts et les qualités les plus contraires se reproduisent dans cent actes de sa vie. Ainsi, une nuit, en voyage, je Tai vu asséner un énorme coup de poing, accompagné des épithètes les plus sonores, sur la face d'un pauvre juif qui, pour éclairer les postillons de la berline impériale, l'avait réveillé en sursaut, en projetant trop directement sur lui la lumière de sa lanterne.
C'est ainsi encore qu'à Varsovie, où il était *allé recevoir le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche, il prit à bras le corps François* Joseph pour le forcer à occuper dans la voiture la place d'honneur que le jeune empereur ne voulait pas accepter. Courtoisie à la cosaque, on en conviendra.
Eh bien! cet homme si rude, si hautain, avait parfois des "délicatesses charmantes. Un jour, au retour d'une revue qu'il avait passée par un froid intense et d'où il revenait tout
grelottant, il entre chez une dame de ses amies, qu'il savait souffrante, et rencontre le médecin dans le salon d'attente,
— Comment va madame***? demande -t-il à ce dernier.
— Assez tristement, Sire. Les froids de Saint-Pétersbourg la tuent,
— Ah ! le froid lui fait mal?... Tâte mes mains. Elles sont glacées, n'est-ce pas?
— Très-froides, Sire.
— C'est bien. J'attendrai ici qu'elles sofent réchauffées... Je ne voudrais pour rien au monde aggraver son état.
Et l'empereur attendit dans l'antichambre, en causant avec le docteur, que ses mains eussent tout a fait repris leur chaleur naturelle.
Ce caractère qui, au premier aspect, semblait tout d'une pièce, était ainsi fait des plus dissonants contrastes. Nicolas présentait sa poitrine découverte aux régiments révoltés
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en 1826 et les rappelait au devoir par sa seule attitude ; à l'époque du choléra, seul au milieu d'une populace affolée de terreur et exaspérée par la famine, un geste de lui, une simple parole contraignait cette multitude en délire à tomber à genoux devant lui ; dans les cas d'incendie, fréquents à Saint-Pétersbourg, toujours au premier rang au milieu des flammes et sous les poutres embrasées, il risqua mille fois inutilement sa vie ; — et dans une circonstance d'où dépendait presque le salut de l'empire, on l'a vu refuser obstinément de se rendre à Sébastopol !
Ce long règne a été funeste à la Russie, qui, pendant trente ans, n'a pas accompli un progrès. Presque aussi longtemps qu'a vécu Nicolas, les rouages de la machine ont assez régulièrement fonctionné sous l'impulsion de sa main puissante, et l'engrenage, auquel il imprimait le mouvement lui-même, n'a pas été complètement paralysé. Mais, pour être caché, le mal n'en était ni moins réel ni moins
profond. Sous cet étalage de force factice, la décadence était déjà visible, et l'on sentait le désastre prochain.
L'armée, sur laquelle Nicolas concentrait toute son intelligence et toute son attention, l'armée, sa force, son espérance, son orgueil, commençait elle-même à se désorganiser à vue d'œil, sous l'influence d'une administration sans contrôle. Seule, la volonté du tzar soutenait encore l'édifice, et son orgueil soutenait seul sa volonté. L'orgueil! Je viens de prononcer là le mot qui résume, à mon sens, le caractère, la conduite, toute la politique de l'empereur Nicolas. Ce qui dominait en lui, c'était, en efi'et, l'orgueil, — un orgueil incommensurable, un orgueil tel que ni Louis XIV, ni Henri VIII, ni Soliman le Magnifique, ces trois représentants couronnés du plus noble des péchés capitaux, ne l'ont jamais égalé.
L'idée d'une humihation le laissait souriant, tant elle le trouvait incrédule ! La première dont il a eu à souffrir Ta tué.
Cet orgueil dépassait en lui toutes les bornes et touchait parfois aux aberrations d'un Schahababam. Un jour, un de ses aides de camp entre chez lui tout emuet, se jetant à ses pieds:
— Sire, s*écrie-t-il, je supplie Votre Majesté de daigner m'accorder une grâce.,
— Parle.
— Permettez-moi de me battre ea duel.
— Jameôs! répond Tempereur.
Nicolas avait les duels en horreur. -^ A ses yeux tout le sang qui n'était pas versé en Russie pour son service ou pour celui du pays, était criminellement versé, et il punissait les coupables des peines les plus sévères.
— Sire, je suis déshonoré 1 II faut que je me batte.
— Que veux-tu dire?
— J'ai été frappé au visage*
— Ah ! dit l'empereur, en fronçant le sourcil. . . — Eh bien ! non, je ne puis te permettre
de te battre en duel. Mais viens... viens avec moi.
Et, le prenant par le bras, il le conduisit devant la cour rassemblée et l'embrassa, en présence de tous, sur la joue souffletée.
— Va maintenant, lui dit-il, et reprends ta tranquillité d'esprit... ton affront es|t lavé.
Pendant la guerre de Crimée, surtout dans les premiers temps, Nicolas, fort inquiet, attendait chaque jour avec anxiété des nouvelles du Sud .. Chacun tâchait de hii dissimuler de son mieux la mauvaise tournure que prenaient les affaires; mais, après la bataille de TAlma, il fallut bien lui confesser la vérité. Un courrier, le colonel A..., lui fat dépéché en toute hâte. A peine arrivé à Saint-Pétersbourg, celui-ci reçut Tordre de se rendre chez le tzar.
— Eh bien! quelles nouvelles? lui demanda brusquement l'empereur, en le voyant entrer dans son cabinet, et sans lui laisser le temps
de remplir les formalités accoutumées d'étiquette.
— Il y a eu bataille. Sire.
— Achève, reprit l'empereur avec une émor tion qui faisait trembler sa voix, si ferme d'habitude.
— Hélas!
-Tu dis?
— La fortune nous a trahis.
— Nous serions?...
— Nous sommes battus, Sire.
L'empereur se leva.
— C'est impossible, dit-il d'une voix brève.
— L'armée russe est en fuite.
— Tu mens ! s'écria Nicolas, avec une effrayante explosion de colère.
— Sire...
— Tu mens. Mes soldats ne fuient jamais.
— Sire, j'ai dit la vérité.
— Tu mens, te dis-je, tu mens. . . .
Et l'œil étincelant de colère, les lèvres contractées, la main haute, il se précipita sur le
courrier militaire et lui arracha violemment ses épaule ttes.
— Va ! tu es soldat maintenant. . .
Le malheureux colonel, pâle de honte, étouffant sa rage et les pleurs qui lui montaient aux yeux, sortit, le désespoir dans l'âme. A peine dans l'escalier, il entendit la voix de l'empereur qui le rappelait avec instance. 11 revint sur ses pas, et Nicolas, courant à sa rencontre, lui ouvrit les bras, l'embrassa avec effusion et lui demanda pardon de sabrutalité, en lui offrant auprès de sa personne le poste d'aide de camp.
— Que Votre Majesté veuille m'excuser, répondit le pauvre officier ; mais en m'ôtant mes épaulettes, à moi soldat, elle m'a ôté l'honneur. Je les laisse entre ses mains avec ma démission.
— Tu as raison, répliqua Nicolas. 11 n'est plus en mon pouvoir de réparer l'ofifense de mon premier mouvement. Ahl nous sommes
malheureux, malheureux tous les deux. Moi, vaincu!...
Et, se promenant d'un pas agité dans son cabinet, comme un lion dompté dans sa cage, le cœur saignant de la plaie faite à son orgueil :
— Pars, quitte mon empire, continua-t-il anse tournant vers le colonel A..., et pardonne-moi. Nous ne nous reverrons jamais.
Je ne sais lequel de nous deux aurait le plus à souffrir devai^t l'autre !
Les chagrins que lui causèrent les premiers revers de l'armée russe devant Sébastopol de^ valent porter un coup mortel à sa santé. Ces revers, son orgueil opiniâtre les avait amenés. Un autre vice, qui n^était pas cette fois celui de l'empereur, mais celui de tout l'empire, contribua aussi, il faut le reconnaître, à cet immense échec. Ce vice était l'habitude de vol et de déprédation commune à tous les employés de l'Etat, et Dieu sait s'ils sont nombrexix en Russie !
Il est vrai qu'au temps de Nicolas, les agents de radministration, les subalternes surtout, et ce sont précisément ceux-là qui commettaient le plus de dilapidations, étaient fort mal rétribués. Lorsqu'on conseillait à l'empereur d'augmenter leurs appointements :
— Couvrez-les d'or, répondait-il ; ils voleront le cuivre !
11 prétendait que les Russes seraient la plus parfaite nation du monde, s'ils étaient moins fripons*
— Donnez à un Russe quelconque, répétait-il souvent, un pays ou un bureau à administrer, et sa première pensée sera de voler lui-même ; sa seconde, de faire voler celui de ses surboMonnés qu'il aimera le mieux ; ses fonctions ne viendront qu'en troisième lieu dans l'ordre de ses préoccupations administratives.
Les vols qui se commettaient dans la maison de l'empereur, et pour ainsi dire, jusque dans sa poche, étaient véritablement exorbitants
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et incroyables. C'était d'ailleurs une habitude qui datait de loin à la cour de Russie.
Un jour, rirapératrice Catherine souffrant d'un fort rhume de cerveau, son médecin lui conseilla de se frotter le nez avec du suif fondant. Comme il ne s'en trouvait pas au palais impérial, il fallut aller en chercher en ville. L'impératrice se frotta le nez, son rhume guérit, et tout fut dit. Ceci se passait en l'an de grâce 1790.
En 1850, l'empereur Nicolas, feuilletant d'un regard distrait les comptes du ministre de sa maison, aperçut cette note : <î: Pour la guérison du rhume de Sa Majesté, suif:
10 roubles, s) Comme il se rappelait parfaitement n'avoir pas été enrhumé la veille, il flaira une friponnerie, et, voulant en avoir le cœur net, il parcourut avec attention d'un bout à l'autre le livre de comptes. Qu'on juge de sa stupéfaction! Chaque jour se renouvelait l'invariable mention: a Pour la guérison* du rhume de Sa Majesté, suif: 10 roubles. 3)
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Naturellement il ordonne qu'on lui apporte Texplication de cette étonnante dépense ; on va aux informations, et Ton découvre que depuis le rhume de Timpératrice Catherine, c'est-àdire depuis plus d'un demi-siècle, sous trois empereursdifférents,les comptes de la maison ont étéchargés chaque jour de dixroubles,prix du suif destiné au nez impérial, lequel n'en éprouvait aucun besoin.
Depuis cette époque, le rouble avait changé de valeur ; mais les employés du palais n'avaient pa& changé d'habitude. Seulement, le rouble ayant quadruplé, ils volaient, par le seul effet de ce renchérissement, quarante francs par jour au lieu de dix. C'est bien là ce qu'on peut appeler de l'avancement sur place.
Par malheur, Nicolas, si absolu en toute autre circonstance, était si fermement persuadé de l'inutilité de ses efforts pour extirper cette lèpre ; il croyait tellement que l'instinct du vol était inhérent à la nature russe, qu'il ne voulut jamais se donner la peine de tenter
la réforme radicale de radminislration. Il disait qu'après tout, ce n'était pas là une atteinte à sa puissance, mais à sa bourse, digne de son mépris plus que de son courroux, et il encouragea trop souvent par l'impunité — lui qui ne pardonnait jamais! — les méfaits de ce genre. Cette orgueilleuse tolérance devait devenir une des principales causes de son humiliation.
A la fin de son règno^ le vol était tellement admis en Russie, comme un fait tout simple et tout naturel, que nul ne s'en cachait. Nicolas semblait en avoir pris son parti, et les employés vénaux avaient banni toute crainte et toute retenue. Les dilapidations s'élevèrent à des chiffres incalculables, et, au moment de la guerre de Grimée, les finances se trouvèrent épuisées par ces scandaleux abus. Une armée sans habits, sans souliers, sans armes en état, des routes impraticables, une flotte délabrée, telle était la situation d'un empire dont le chef prétendait faire la loi au monde.
En présence de la formidable coalition organisée contre lui, l'empereur, dans son ignorance de ces désordres, se berçait encore d'illusions.
Tout à coup éclata, comme un coup de tonnerre, la nouvelle du désastre de l'Aima.
Quelques honnêtes gens, envoyés sur les lieux, commencèrent à signaler d^ns leurs rapports le mauvais état des fortifications de Sébastopol, la désorganisation de l'armée, le déplorable entretien des routes ; ils apprirent à l'empereur que ses soldats, dans leur marche vers le Midi, mouraient par milliers, faute d'une nourriture suffisante et des vêtements nécessaires. Grâce à la mauvaise qualité des foins et de l'avoine, des régiments entiers se trouvaient démontés en quelques jours.
^ Bientôt les nouvelles alarmantes se succédèrent avec rapidité : tous les jours, nouveaux embarras, nouveaux échecs, nouveaux malheurs. Nicolas ouvrit enfin les yeux. 11
sentit le colosse aux pieds d'argile vaciller sur sa base ; il sentit sa puissance fondre dans ses mains, son prestige s'évanouir e't disparaître. Des fenêtres de Peterhoff, sa chère résidence d'été, il pouvait, avec sa longue vue, suivre dans les eaux russes les évolutions de la flotte alliée.
La Turquie elle-même, la Turquie méprisée, se transformait pour lui en ennemie redoutable. Il se rendit compte alors des ravages que ces vols si dédaignés avaient faits dans l'empire: désordre des finances, corruption des mœurs publiques, et il voulut sévir. On vit se multiplier par son ordre les jugements, les condamnations, les déportations au Causase ou en Sibérie. Il était trop tard; la gangrène avait gagné la plaie.
Le sentiment de son impuissance lui arracha des larmes de douleur et de rage. Sa prt)pre déchéance, celle de la Russie, s'éclairèrent à ses yeux des lueurs victorieuses des canons alliés ; l'édifice de terreur qu'il avait mis
vingt-cinq ans à élever croulait pierre par pierre. 11 vit bien que le charlatanisme militaire dont il avait voulu faire Tépouvantail de l'Europe ne leurrait plus personne, et son orgueil de Titan pour rire saigna par tous les pores. Ces coups répétés finirent par ébranler sa constitution vigoureuse. On le vitpeu à peu dépérir, courber sa tête hautaine et s'acheminer d'un pas triste et lent vers la mort.