‹ Souvenirs d'un parisienChapitre 25 sur 29 · LES TOURLOUROUS · texte numérisé non relu

LES TOURLOUROUS

J'habite près d'une caserne d'infanterie et, l'autre dimanche, je regardais sortir de la grande porte, que surmontent des faisceaux d'armes sculptés, les braves petits lignards, fraîchement astiqués et gantés de filoselle blanche, qui s'en allaient, deux par deux ou isolément, faire leur promenade par la ville.

Un vieux sergent aux cheveux gris, portant une brochette de médailles, se tenait debout à la porte et inspectait d'un regard chaque fantassin qui passait, la main au képi; et, si un seul bouton de la tunique ne reluisait pas autant que les autres, un geste sévère du sergent fai-

sait rentrer le pauvre tourlourou dans la caserne.

Aussi comme ils s'élançaient joyeusement dans la rue, ceux qui avaient déjà défilé sous le feu de ce terrible regard, et comme ils riaient gaîment entre eux de leur bon gros rire paysan! C'était joyeux comme une sortie d'école. Tout le quartier fourmillait d'épaulettes rouges. Làbas, devant la grosse carotte du marchand de tabac, il y avait un véritable nuage de fumée, et le beau soleil de juin faisait étinceler les fourreaux des sabres-baïonnettes et les plaques des ceinturons.

J'ai toujours été plein d'une bienveillance attendrie pour les petits et pour les humbles; mais, en observant ces naïfs visages de recrues, en écoutant ces phrases presque enfantines prononcées d'une petite voix grêle, je ne pus m'empêcher de sourire, et je me rappelai involontairement ces célèbres charges d'atelier où le rapin de Paris a déployé, en pantomime et en dialogue, tout son génie caricatural. Ce caporal, à la mine satisfaite et tout fier de son double galon, était Dumanet en personne; ces deux pioupious, qui se tenaient maladroitement par la main, à la manière des amoureux de la campagne, étaient sans doute le fusilier Bridet et le fusilier Pitou; et cet autre conscrit, qui parais-

sait absorbé dans un rêve sentimental, méditait probablement de terminer une lettre à sa particulière par cette étonnante formule :

(( Agréez, chère Adèle, l'assurance de ma considération distinguée. y>

Pourtant, lorsque la foule des militaires se fut dispersée et que je me trouvai à peu près seul devant la caserne, je me suis reproché ce mouvement d'ironie, et la pente de mes réflexions m'a conduit à songer aux rares et difficiles vertus qu'on exige du pauvre soldat.

Hélas! Jamais moine du moyen âge, jamais fanatique espagnol, écrivant les règles d'une obédience, n'a rien imaginé de plus dur et de plus étroit. Pauvreté, chasteté, sobriété, obéissance passive, mépris de la mort et de la souffrance, voilà la vie de sacrifice et d'abnégation à laquelle le soldat est lié, non par un vœu, mais par la rigueur de la loi sociale.

Oui, mon garçon, tu as vingt ans. Te voilà militaire. Tu vas quitter ton champ ou ta vigne, embrasser tes parents et ta bonne amie et venir au régiment. Là, tu seras vêtu d'un uniforme de gros drap et de gros cuir, trop chaud l'été, trop froid l'hiver; tu porteras le fardeau du sac et du fusil, tu logeras dans des chambrées infectes, tu te lèveras avec le soleil et tu te coucheras avec les poules, tu mangeras toujours la même soupe

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et le même bœuf, tu boiras de l'eau et tu auras à peine de quoi payer ton tabac; et bientôt, vienne la guerre ou l'émeute, au premier coup de tambour ou de clairon tu courras sur les canons tirant à mitraille.

Cela doit être ainsi, paraît-il, et je me garde bien d'y contredire; mais, c'est égal, je me suis accusé presque d'avoir ri des braves petits troupiers, et je les ai suivis par la pensée dans leur flânerie du dimanche.

Bonne promenade, mes enfants. Profitez de ce que le bon Dieu donne aujourd'hui à tout le monde une brise fraîche et du bon soleil. Si vous avez reçu un peu d'argent du pays, emmenez un camarade et allez faire un tour là-bas, dans le haut de Montrouge. Je connais, près des fortifications, un petit cabaret à tonnelles, au bord de la route, où la bière est très fraîche; je vous le recommande. On s'amuse à voir passer le monde, les petites gens endimanchés du faubourg, et des groupes si amusants : un papa, en bras de chemise et le chapeau en arrière, promenant, dans sa petite voiture, un bébé qui suce son doigt, tandis que la femme va derrière, en portant sous son bras la redingote. Il passe encore par là de jolies filles qui vous regardent, puis qui se sauvent en éclatant de rire. Où est le mal?

Vous pouvez aussi donner un coup de pied jusqu'à la fête de MalakofF. Il y a là un tas de merveilles. Hein! cela vous va-t-il de monter dans l'escarpolette, de casser d'un coup de carabine l'œuf qui danse sur le jet d'eau, de gagner au tourniquet un certain vase bien difficile à rapporter sous le bras, ou de voir une belle lutte d'hommes?

(( Entrez! Messieurs les militaires ne paient que demi-place! »

Vous n'avez que les quelques sous de votre prêt, me dites-vous? Eh bien! on peut encore passer une bonne journée. D'abord nous avons le Jardin des Plantes. Par des temps comme celui-ci, on s'y croirait au premier matin de la création, tant il y a des fleuri et des arbres qui sentent bon; et puis, aujourd'hui, on ouvrira l'arche de Noé. L'hippopotame prendra son bain; l'éléphant aura une indigestion de pains de seigle; le palais des singes donnera son grand spectacle gratis, et, enfin, l'ours Martin consentira peut-être, en faveur de votre patience, à monter sur son arbre mort.

Et puis n'oublions pas la place de la Bastille, toujours pleine de pitres et de charlatans; et le Louvre, où vous vous sentez vaguement intimidés, moins par la présence des chefs-d'œuvre que par la splendeur des parquets vernis; et les

Tuileries avec les bobonnes en robes de printemps; et les quais où l'on s'accoude au parapet pour voir filer les trains de, bois et les bateauxmouches.

Allez, pauvres touriourous, jouissez de votre mieux des petits bonheurs que les hasards de la rue réservent aux flâneurs et aux mélancoliques ; amusez-vous de l'oiseau familier qui s'envole sous vos pieds, du gamin qui passe avec des castagnettes de tessons, de la fille du portier qui chante en arrosant des fleurs sur une fenêtre du rez-de-chaussée, du pêcheur à la ligne qui prend un barbillon, et même, pourquoi pas? de la belle dame qui passe en calèche.

Bons enfants étonnés et naïfs, qui demain, peut-être, serez des héros, allez sans un sou dans la poche et sans une envie dans le cœur, et surtout, ce soir, tâchez de ne pas manquer l'appel.

TABLE

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Au Lecteur i

SOUVE'KIIIS T>'U'hL T^llISIEH

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