LE SOU DU CONDUCTEUR
Je prends, le plus souvent que je puis, les voitures publiques. Je les prends quand j'ai du temps devant moi, — elles ne vont pas vite, — et surtout pour le plaisir de voir et d'observer des visages, car je ne connais encore rien de plus intéressant que la figure humaine. C'est là qu'une sympathie m'est venue pour le conducteur d'omnibus et que j'ai apprécié tous ses mérites.
Son métier est des plus pénibles. Du soir au matin, il reste debout sur la trépidante plateforme, sans cesse ébranlé, secoué, cahoté, ce qui doit être éreintant. Il ne quitte, de temps à autre, cette mal commode posture que pour grimper,
avec l'agilité d'un singe, sur l'impériale, et y faire sa collecte, très inconfortablement appuyé à la mince tige de fer de la balustrade. De plus, il lui faut déployer un véritable génie de comptable, recevoir l'argent, se méfier des pièces n'ayant plus cours, rendre rapidement la monnaie, faire sonner exactement le ding, ding, ding de son compteur, sans se tromper d'un coup de timbre, présenter, à chaque station, sa feuille de route au crayon du contrôleur et s'assurer qu'on y a tenu compte des correspondances, des demiplaces militaires, de bien d'autres détails.
Ce travail compliqué, minutieux, où la moindre erreur expose le conducteur à perdre une partie de son maigre salaire, notre homme l'accomplit à la hâte, au milieu du brouhaha de la rue, parfois grelottant de froid, souffleté par la pluie, aveuglé par la poussière, enfin, dans des conditions qui lui permettent diflScilement d'être exact et attentif.
Mais tout cela, c'est sa besogne; il est payé pour la faire, et personne ne gagne son pain sans effort. Ce que j'admire chez le conducteur d'omnibus, c'est moins la peine qu'il se donne dans sa profession que les qualités de caractère qu'elle exige de lui. En proie au public, ahuri par les incessantes sollicitations de la foule, il faut que jamais il ne s'impatiente et ne s'irrite,
qu'il garde une imperturbable égalité d'humeur, qu'il se montre toujours calme, complaisant et poli. Et cela, dans les pires circonstances, même sous l'averse diluvienne, quand les voyageurs à parapluie attaquent la voiture, pareils aux légionnaires romains donnant l'assaut à l'abri de leurs boucliers et exécutant la célèbre manœuvre de la tortue.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans ces instants critiques que le conducteur révèle toute la beauté de son âme; c'est dans les incidents ordinaires de ses monotones trajets de chaque jour. Ne manifeste-t-il pas, à toute minute, son respect pour la vieillesse, sa douceur pour l'enfance, sa courtoisie pour le beau sexe? Il soutient pieusement la marche chancelante des personnes âgées, enlève gaiement et lestement un bébé en le prenant sous les aisselles, donne galamment la main aux dames, et — vous savez — aux jeunes et aux vieilles, aux laides et aux jolies, sans faire de distinctions, en vrai chevalier français. Et il est toujours prêt à aider quiconque porte un fardeau.
Sachez-le bien. Il accomplit ainsi — en petite monnaie, si vous voulez — de très bonnes œuvres, des œuvres de miséricorde. Sans s'en douter, le conducteur travaille à ses fins dernières et assure son salut éternel. Je suis per-
suadé que saint Pierre lui ouvrira de bon cœur la porte du paradis.
Eh bien! j'ai remarqué ceci, depuis que je voyage en omnibus, c'est que, de tous les humbles employés qui nous rendent journellement service, le conducteur est peut-être celui qui a le moins de bonnes aubaines, celui envers lequel nous nous montrons le plus ingrats. Voyageurs d'intérieur, de plate-forme et d'impériale, je vous prends tous à témoins. Il est rare, très rare, qu'on donne un pourboire à l'homme au képi.
Ne m'objectez pas que le public dont s'occupe ce brave employé est généralement composé de petites gens, obligés de ménager leurs sous. D'abord, un très grand nombre de personnes aisées, riches même, se font transporter par l'omnibus ou par le tramway. Et, quant aux autres, ne savez-vous pas aussi bien que moi que les pauvres sont toujours les plus généreux?
Non, on ne gratifie jamais — ou presque jamais — le conducteur, uniquement parce qu'on n'y pense pas, parce que ce n'est pas l'usage.
Longtemps j'ai fait comme les autres, je l'avoue. Mais, un jour, — à l'époque où je gagnais assez chichement ma vie et où je n'avais d'autre équipage que la voiture à tout le monde, — une vieille femme du peuple, une grosse
dondon portant un paquet de linge assez volumineux, monta dans l'omnibus où je me trouvais et s'assit à côté de moi. Le conducteur l'avait aidée à s'installer avec son fardeau sur les genoux, et, quand il eut rendu à la bonne dame la monnaie de sa pièce d'un franc, je vis qu'elle lui donnait deux sous pour sa peine. J'éprouvai alors une petite honte, car cette brave commère en robe de toile, qui n'avait même pas un peu d'or aux oreilles et qui maintenait son paquet de linge sur ses larges cuisses avec ses doigts gercés de lessiveuse, était, certainement, encore moins riche que moi, même alors.
La vieille blanchisseuse m'avait donné une leçon. J'en ai profité, et depuis je n'oublie pas le conducteur.