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Souvenirs d'un Parisien

Je voudrais que chacun, du groupe des amis trouvât sa ligne de souvenir, à l'occasion.

ANNÉE i853.

Jeudi 27 janvier. — Fainéant laborieux, je n'ai su de ma vie que travailler à ce qui m'amuse, jamais à ce qui m'ennuie et pourtant, à travers bien des douleurs, je suis parvenu à passer quatre années sans m'ennuyer peut-être une semaine en tout.

L'ennui se nourrit de lui-même et est un fléau de la pire espèce ; il faut donc chercher à tout prix un moyen d'y échapper. Les deux plus grandes ressources sont : être amoureux ou étudier. Le premier moyen est certes le meilleur, mais il n'est pas à la portée de tout le monde; reste le second, l'étude. Celui-là, c'est le seul passe-temps qui dure toujours, dont on ne se lasse jamais, dont on peut jouir partout et à

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toute minute : c'est le ref g des malheureux.

Le < loran dit lextuellemenl : il n'y d'ami qui vaille un livre.

Dimanche 30 janvier. — La souffrance qui vient de l)i«vu porte avec elle son adoucis menl ; frappé ainsi, on garde da cicatrices

comme une empreinte de la loi divine. Mais la souffrance qui vient <lo l'homme <i>l sans compensation, <%llc déshonore presque, elle n

se tlotter entre la crainte d'une lâcheté et le désir d'une vengea ncejusqu'à ce « j n < * nous ay< trouvé un milieu incertain <lc soumission amère et mal accept

Lundi 31 janvier. — Dans l'admirable galerie du «lue d'Orléans, un moment rassemblée dans une seule pièce pour être vendue <'t maintenant éparpillée entre différentes villes, il m'a été donné <l<* voir réunis sur- une même muraille cinq chefs-d'œuvre dont le souvenir s'esl gravi moi pendant deux heures d'admiration profonde, sont : Françoise de II: mini, le Giaour, Médora et l<i ('/iris! consolateur de Scheffer, /</ Mort <lu duc de Guise de Delaroche. Sauf 1<« Giaour <-t Médora, la gravure m'avait déjà fait

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connaître ces tableaux ; mais, si admirablement réussies qu'elles soient, les gravures, pour les poètes de la force de Scheffer, sont de faibles interprètes.

La Françoise de Rimini est une page de dimensions considérables, grandeur naturelle; suspendue au cou de Paolo qui tord ses bras douloureux, elle traverse les ombres de l'enfer sous les yeux de Dante et de Virgile. Rien ne rend le trouble où vous jette la sombre mais enivrante poésie de cette toile ; il y a une volupté si tendre, une si chaste énergie dans les lignes de ce beau corps de femme, tant de réalité et pourtant d'idéal dans la couleur, qu'on se senl dominé soi-même par une douleur si vraie, si abandonnée; on prend malgré soi l'altitude même que le peintre a donnée au Dante, une altitude de sympathie morne et accablée. Pour moi, il a fallu la nuit pour me décider à quitter la place j'avais comme de l'affection pour cette page que je ne reverrai sans doute plus ; elle esl à Bordeaux.

Si Francesca attire, le Giaour fait reculer. Jamais ligure pins terrible ne refléta le trouble de l'âme sans presque se contracter.

Médora vêtue de blanc regarde la mer de sou

regard bleu profond, d'un calme et d'une dou-

r singuliers. Le pinceau de Scheffer ne peul

se comparer qu'à la plume de Lamartine dans

ses plus beaux passages, el encore !

Ouanf à la Mort du dru- de Guise, c'esl un

petit tableau, savait et dramatique comme toutes œuvres de Delaroche. Guise, la tête hérissée el encore superbe, est étendu contre un lil donl il a déchiré le rideau. Un rayon de lumière lui barre les deux jambes. A l'autre extrémité de la froide salle, les assassins groupés montrent, sans oser le regarder, le cadavre à Henri III qui soulève un rideau.

Le duc d'Aumale a racheté cette pièce historique; il recueille, dit-on. tout ce qui se rattache aux Guises.

Jeudi 17 février. — Je suis allé voir le musée qu'on vient de former au Louvre avec les objets ayant appartenu aux souverains. Ils sont dans des armoires vitrées établies avec luxe el remplissent deux salles. L'une est exclusivement ervée à Napoléon et ne contient guère que cinq ou six objets vraiment intéressants. L'autre contient pêle-mêle, de Dagobert à Louis-Philippe, des .unie-, des bibles. de- meubles, des vêlement-.

Il est impossible de ne pas sentir combien il y ;i peu de tact à étaler des manteaux, des culottes courtes, des pantoufles, jusqu'à des bas de soie, quelque chamarrés d'or que soient ces vêtements. Ainsi toute une longue armoire de la salle Napoléon renferme une série d'habits de cérémonie auxquels ne se rattache aucun souvenir,

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l'Empereur les ayant tout au plus mis une fois ; la redingote grise absente vaudrait cent fois mieux que ces pailletteries sans caractère que Ton retrouve toutes pareilles dans les armoires de Charles X. Le mot « vestiaire » est sur les lèvres de tout le monde. Il y a cependant, à côté du manteau du sacre, un vieux chapeau rond placé avec un mouchoir jauni sur un coussin, qui attire l'attention; c'est le chapeau de Sainte- Hélène et le mouchoir du lit de mort. Le petit habit blanc autrichien du duc de Rcichstadtsoulève aussi plus d'une réflexion. Mais, en thèse générale, ne conservons que des objets durables et qu'on soit habitué à respecter, des livres, des armes, des meubles.

Il y a en ce genre un coffret doré, ciselé à jour, donné par Richelieu à Anne d'Autriche, qui est une véritable œuvre d'art; j'ai remarqué l'arquebuse de chasse de Catherine de Médicis, l'épée que François Ier portait à Pavie, un très beau mousquet de Louis XIII, la chaise à porteurs de Louis XV, une armoire-toilette très riche de Marie-Antoinette, la fameuse fable de bois blanc de Louis XVIII, le bureau, brisé en Février, de Louis-Philippe et, pour revenir à Napoléon, sou bureau de campagne, un fauteuil, un jeu d'échecs en lave. On a enlevé au musée d'artillerie les armures pour les mettre là.

Ce musée, s'il avait été composé avec discernement et dans une pensée non politique mais historique, ne serait pas une mauvaise

A Kl- Il N

idée. Cependant je me suis aperçu d'un in oient : [ue, da s choses de aia-

ginaiion, il ne faut aille

objets dis] L • quoi

irdant des oeuvres d'art et qui fait qu'à vingtième statue on ne prête plus qu'une attention distraite se fait sentir }>lus vivement en< dans une exposition dont chaque objet n'a aucune valeur propre mais une valeur nti-

ment, de souvenir et où il faut, à chaque poignée d'épée, à chaque étrier, recomp lans ^a tète tout un personnage historique, toute une époque. Au bout de quelques instants, «m regarde tout avec une parfaite indiffère t, pour ne

prendre la peine de fouill on

se dit que ce n'est peu t-êl - authentique. Si

l'on a laid critiqué les reliques des saints, on ne saurait guère épargner les reliques royal

Et puis il ne faut pas trop taire toucher terre a la pensée, il tant laisser aux souv<

ie pour qu'ils soient poétiques. ( h l'e ce musée, môme en ce qui concerne Napol<

le couper les ailes de l'imagination ; en présence de Ces - oie, de cheval, de ce moue] rêve, plus réel «pie toute cette défroque, s'enfuit. < In l'a si bien senti qu'on s'en es! tiré par un contre-sens el au lieu «I

objets qui, par leur simplicité même,

raient le plus à l'âme haul iimple du

id homme, on a exposé les objets les , riches, les plus cousus d'or, les plus propn

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charmer le vulgaire. On a craint de faire un étalage de fripier ou de marchand de bric-à-brac ; on a fait une garde-robe de théâtre ou de sénat, voilà tout ce qu'on a gagné.

D'ailleurs toutes les armoires ne sont pas remplies, nous verrons le reste plus tard.

Vendredi 18 février. - Macaulay est un des membres les plus populaires de la Chambre des Communes. Son excellente histoire d'Angleterre détaillée, complète, sobre et pittoresque à la fois, m'a charmé.

J'ai lu une vie de Mme de Krudener a> curieuse ; une correspondance de Diderot à sa maîtresse qui me déplaît, pathos et obscénité, j'en ai été fâché car j'estime l'intelligence et le cœur de Diderot : un voyage en Italie tr< très exact du président de Brosses, un Dijonnais-du siècle dernier; enfin la Presse, avec les mémoires de Dumas, si vantards, si comiques et si vrais par bribes et morceaux.

La Presse n'est pas un journal ordinaire . outre la parti»; politique, il y a de bons articles de sciences et de philosophie. Sainte-Beuve parle dans son dernier Lundi, comme étanl un écrivain judicieux el dégoût, d'un de mes camarades de l'Ecole d'Administration, Berger; <-<-la va lui mettre le pied a rétrier.

SOUVENIRS D l \ PARISIEN

Mardi 22 février. — Si j'aime tant le sérieux dans le langage, c'est parce que j'ai remarqué qu'au milieu des amertumes de la vie, il est bien rare que le rire et la légèreté soient de mise.

C'est ainsi qu'en entrant dans une maison nombreuse, après une absence, il y a cent fois I »! h s de chances de faire preuve d'à propos en se présentant avec un visage inquiet plutôt qu'avec un visage épanoui.

Mercredi 23 février. — Vuillemot m'envoie une critique de ï Assassinat du duc de Guise qui n'est pas sans justesse; ce tableau n'est pas le plus remarquable de Delaroche et a trouvé d'amers censeurs.

Son plus grand défaut à mes yeux est d'être trop petit, eu sorte que le peintre n'a pu donner aux figures de ses personnages tout le développement nécessaire. Henri 111 n'est pas précisément souriant, Il y a bien de la frayeur dans cette façon de soulever le rideau et d'interroger plutôt 1<" visage des assassins que celui du mort. Ce que j'admire surtout dans l'œuvre, c'est la sobriété de moyens avec laquelle Delaroche a obtenu un si grand effet dramatique. Cette salle vaste et vide, ce cadavre complètement isolé dans sa pose hérissée, formidable <■! ce groupe de gentilshommes encore haletants de la lutte et

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si peu rassurés qu'aucun n'ose regarder en arrière font plus d'effet, je crois, que si le peintre eut montré l'assassinat même.

Vendredi 1er avril. — Il faut passer par les découragements, par les étonnements d'âme pour voir un peu clair dans cette nuit de l'existence, toute pleine de mystérieuses épreuves, d'embûches qu'on ne comprend pas. Il n'y a rien de salutaire, de mûrissant comme une heure, un jour d'anxiété ; au premier moment d'une grande déception, 1 âme, mal préparée, privée de ce puissant secours qu'on nomme l'expérience, se sent envahie par un effroi désespéré, par une tristesse sans contre-poids ; des deux grands aspects de ce monde, le désordre individuel, l'ordre général, elle ne peut voir que le premier, tant elle est saisie.

Peu à peu, elle revient à elle, elle compare, elle réfléchit à sa blessure et comprend, comme le soldat mutilé dans la bataille, que le boulet qui lui a enlevé une partie d'elle-même n'était ni plus rapide, ni plus démesuré que les autres. Alors sa douleur, tout à l'heure égoïste, personnelle, énervante, s'élève et s'étend en pitié sur ses semblables. Le cœur, série à en mourir, cri le à une sorte de mâle attendrissemenl cl, cette fois, ce n'est plus un cri de peur, c'esl une prière attristée et généreuse, une prière pour

lit 1RS I'Y- SIEN

(jiii s'en échappe, un hymne d'hun

et d< ■ sance, une soumission

étonnée devant les joies el que

ii nous retire «il nous apport .

Samedi 2 avril. — Moins je comprends, plus j'espère. Le mystère me dispose à <!<> l'inattendu.

Ma naissance, ma mort, l'apparition du premier homme sur la terre, l'œuf du : do] qui, comme le remarque Bernardin int-Pierre, renferme déjà son chant et ses amours, la po< I amitié, ta chaleur, la lumière ma pens surprise ; tout est stupeur pour ta réflexion. Eh bien! - tout cria qui m< sure, qui me fortifie. Évidemment n êtres surprenants «'1 nous pouvons nous attendre à tout. Soumis à une puissance formidable dont nous sentons ta main dans l'obscurité même, nous n'avons qu'à attendre la (in de ce drame, moitié rire, moitié pleurs, en tremblant <1<4 rmiplii- notre rôle. Plus étouffant aura été le tchemar, plus doux sera te réveil.

Samedi 23 avril. — Voltaire a très rarement pleuré, si ce n'est <l<v rage <>n <!«' rire; aua écrits sur le malheur ont-ils une fora do-

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nique et libre, je ne sais quoi de sec et de frivole. Très amer mais sans élévation, sans émotion, sans douleur, il offre inutilement ses épigrammes comme si elles étaient des consolations; mais les cœurs vraiment frappés ne sauraient prendre le change et le repoussent.

À Voltaire on peut opposer avec fruit Byron dont on ne saurait trop méditer les mémoires, Byron qui avait bien aussi un genre d'esprit tournant au sarcasme, mais qui avait dans son cœur la source première de toutes les émotions. Par orgueil, par bizarrerie ou pour toute autre raison, il cachait cette sensibilité profonde et se faisait Voltaire à la surface.

Dimanche 24 avril. — Les grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu et souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu'on ne s'y trompe pas ; Athènes, ville du tumulte, eut mille grands hommes ; Sparte, ville de l'ordre,n'en eut qu'un, Lycurgue, et Lycurgue «Hait né avant m4s lois.

Mercredi 22 juin — Humboldl es! plus savant

que poète, sans nul doute, mais si, homme de

précision et de renseignements, il n'embrasse

les ensembles comme Buffon, il arrive <in

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iin «le compte à vous donner une idée aussi vaste de la nature: il a d'ailleurs l'avantage d'arriver un siècle après lui et d'avoir été témoin oculaire de presque tous les phénomènes : il est donc beaucoup plus vrai et plus neuf.

Le premier volume du Cosmos est d'un plan assez décousu et pas très proportionné. La météorologie, la physique, la chimie la botanique, 1 astronomie y sont dans un rapport qui étonne quelquefois; on regrette aussi de ue presque rien trouver sur les animaux. Certains pass g trop scientifiques succèdent à des p jes trop littéraires. On excuse d'autant mieux l'auteur que lui-même s'en est aperçu : il n'a voulu qu'écouler dans un ordre raisonnable les remarques, les notes, les résultats généraux de ses études. M;ii> quelles remarques! quelles étud l homme vous conte l'univers comme

s'il en était l'inventeur. De même qu'un officier d' Etat-Major vous rapporte le plan de quelques lieues de terrain, lui vous donne la topographie de la terre e( des cieux. 11 a des expressions grandes comme son sujel et qui font rêver. En lisant ce livre, on boit de la science pure, sans alliai:»', toute préparée ; cela donne presque de la joie.

Le second volume a deux parties. La premier! une les trois causes qui poussent aux voyages, qui donnent la curiosité de la nature : la littérature descriptive, la peinture de pa; les serres et jardins botaniques. Humboldt entre

alors, en littérateur et en analyste consommé, dans une étude des facultés descriptives chez tous les écrivains anciens et modernes.

La seconde partie, la plus morale du livre, la plus belle peut-être, c'est l'histoire des découvertes intéressant la connaissance du globe. Rien qui montre mieux la faiblesse et la grandeur de l'homme. Que de temps pour connaître cette mystérieuse terre qui porte si légèrement son poids effrayant et qui roule toute seule, sans qu'on en sache ni le pourquoi ni le comment ! Que de génies, que de courages, que d'inspirations accumulés il a fallu pour qu'une moitié de cette boule vînt à connaître l'autre moitié, pour qu'on s'assurât que cette boule était une boule, pour qu'on pût lui comparer les astres en mouvement, deviner sa marche, sa direction, et comprendre qu'on n'en saurait jamais davantage ! Les songeurs, les hommes d'action, les navigateurs intrépides jusqu'à la folie et qui périssent engloutis ou massacrés l'un après l'autre sont remis par Humboldt en place et en lumière; Colomb ressort de toute la puissance des efforts antérieurs, il semble magnifique d'intelligence, de persistance et d'audace. Puis, alors que l'admiration paraît épuisée puisque la terre est à peu près investie, arrive, fouillant les cieux, celle pléiade de génies qu'aide le télescope comme la boussole avait aidé Colomb, et qu'on nomme Copernic, Kepler, ( îalilée, Bacon, Tycho, Descartes, Huyghens, Fermai, Newton el Leib-

ni!/., fous ou presque tous victimes de leur intelligence, se passanl leurs découvertes avanl de mourir el sansen profil pernic,cepr<

rateur inspiré de Kepler et de Galilée, de deux martyrs, de deux génies, offre une image sible de La vanité el de la grandeur {\<>> efforts humains. Il travaille trente-trois ans à son grand ouvrage des Révolutions fies orbes célestes el quand on lui en apporte le premier exemplaire imprimé, il nesenl pas, il ae sait pas même qu'il le touche : il es! paralysé de corps el d'intellitce, il agonise pour mourir deux jours ap Je ne puis m'empêcher de rapprocher de cette mort du génie la mort de L'homme en place, de L'homme riche cl encensé qu'un coup de gang vieni prendre à la gorge, ci de me demander quelle es1 la plus douloureuse, la plus marquée à l'empreinte de Dieu. Toutes deux, par L'abfk de satisfaction qu'elles donnent, disent as que ^\r> trois divisions de Pascal, charnels, spirituels ou saints, c'est à la dernière seule qu'il faut appartenir Lorsqu'on touche au dernier moment. La moindre action généreuse, le moindre élan vers la perfection pèsent plus alors qu'une grande découverte ou une mission politique.

udi 23 juin. L'Histoire deLouisXVIl ou mieux de la famille royale au Temple,par M. de Beauchesne, es! un récit scrupuleusement ej

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et détaillé, fourni de pièces à l'appui, de plans d'appartements et même d'autographes, résultat

de pieuses et patientes recherches; c'est le dernier mot de l'histoire sur le plus lamentable épisode de la Révolution.

M. de Beauchesne révèle des faits nouveaux sans nombre et d'une nature telle qu'on se croirait, en les lisant, sous l'impression d'un affreux cauchemar. A part quelques pages Gazette de France et quelques redites, l'auteur écrit avec une impartialité relative très louable et avec une saine, une forte imagination. La portée morale de l'œuvre a été, pour moi du moins, considérable et vingt fois, envoyant ses interprétations du caractère et de la conduite des acteurs de ce drame qu'on ne peut comparer à aucun drame de l'antiquité, je me suis pris à dire : Oui, c'est comme cela qu'il faut expliquer les faits, c ainsi que ces atrocités ont pu s'accomplir. La petitesse de cœur, l'absence de celle faculté qui consiste à « se mettre à la place », la peur surtout, sont capables de tons les crimes.

Dimanche 26 juin. — Après une nouvelle visite au coûteux et insignifiant tombeau qu'on destine à l'Empereur, je suis allé voir le panorama de la bataille des Pyramides qu'on devrait mieux appeler peut-être : Vue du Nil el du Caire à six heures du soir.

Ce paysage ardent, dont l'horizon csl à huit lieues de tous les côtés, est d'une beauté merveilleuse. Après quelques minutes d'ébahissement, l'illusion est complète : on es! en Egypte On y est si bien qu'après une heure et demie passée sur ses jambes à regarder les dégradations infinies de la lumière dans le ciel; les poussières, les vapeurs qui s'envolent en épais nuages; le Nil large et lent dont le llol bleu, noir auprès des barques, vient à vous du plus loin que l'œil peut atteindre; les palmiers solitaires brisés par le milieu ou élancés dans Tel lier irisé de mille teintes et le désert immense qui, venu d'Alexandrie, court vers la Haute-Egypte, on ne peut se résoudre à partir.

L'action est bien rendue, clairement surtout. Les carrés, distants de deux portées de canon, occupent une courbe; le soleil voilé est au-des sus de celui où est le généra] Bonaparte. Le spectateur est au bord du fleuve, en face du Caire, sur une maison du village d'Kinbabeh à peine fortifié. Les mainclueks, partis d'un point de [a rive, enveloppent les carrés et sont jet. 'eau. La flotte qu'ils tâchent de joindre saute et rougit le fleuve d'une nappe de flammes. Plus loin que le carré de Bonaparte, s<>u> le soleil, on aperçoit un bois de palmiers d'un effet nouveau et très pittoresque. Lu tournant le dos au soleil et regardant l'autre rive du fleuve, on voit tous le- minarets du Caire et la population accourue sur les quais pour saisir les bruits de la bataille;

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au-dessus de la ville, le ciel est bleu sombre transparent.

On explique la parfaite réussite de ce panorama par des procédés matériels découverts depuis peu. L'éloge est universel et bien mérité. C'est une nouvelle forme de l'art que le panorama; elle est dune exécution pénible mais d'un effet puissant.

Sous quelques jours, on va voir se dérouler pendant trois heures le cours entier du ileuve qui se jette à New-York. Ce diorama aura je ne sais combien de kilomètres de longueur. Je bats des mains à toutes ces tentatives.

La photographie, de son coté, progresse chaque jour, tous les monuments du globe couvrent les vitrines des marchands de gravures. Au ier Juillet commence une publication à 20 francs la livraison — et il y en aura cent — de l'œuvre des peintres vivants avec leurs portraits, le tout photographié, plus huit cents pages de texte. Les tableaux se reproduisent médiocrement de cette façon, mais les portraits des peintres sont parlants.

Mercredi 29 juin. — Je lis, sur la Révolution de 1848, une histoire détaillée, clairement écrite et libérale sans système ; c'est celle de Daniel Stern, comtesse d'Agoult. Elle paraîl conçue dans un sage esprit ; beaucoup d'étude, beau

coup de recherches. Les caractères son! retrael » 1 un ton sévère plutôt qu'admiratif. Il n'est pas aisé de reconnaître m mme

dans ce juge si maître de lui, quoique favorable. Satïf en ce qui touche a Tex-familie royale un peu maltraitée, je me range à son avis, surtout en lisant les portraits de Lamartine, de Louis Blanc, de Ledru- Rollin, de Gaussidlère, de Cavaignac. Le côté pittoresque de Lacis, pendant et après, nVsl pas non plus oublié. A la lin du premier volume, se trouvent les autographes tachés et raturés des décrets du rernemenl

Provisoire; j'ignore où l'auteur a pu se les procurer, .le n'ai pas encore lu le troisième volume qui s'ouvre avec l'Assemblée Constituai!

Je suis étonné que cette histoire, supérieure à toUi ce qu'onl fait les Louis Blanc, les Elias RegnaUlt, ne soit pas plus van! l'explique

par ce l'ail qu'on ne lit plus rien.

Jeudi 30 juin. — Paris l'ait peau neuve; tout ce qui es! vieux <il sale croule, entraînant sa Irisi son obscurité. L'Empereur Qonumentales : per< e ses giques . abal loi ■!<• rue rendus célè-

ir l'émeute ortifie, en un moi , «le

toutes les façon iur <!«'

Ici' 1rs iiip

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Seulement, dans sa précipitation et dans son besoin d'être en mesure contre toute éventualité, il fait presque tout faire deux et trois foipeine quelques pierres sont-elles mises Tune sur l'autre qu'on les renverse pour essayer d'une autre façon ; on abaisse et on rehausse trois fois le quai; on refait quatre fois la cour du Louvre; on obtient, après des millions dépensés en études, un salon carré et des plafonds manquas; on fait, de la cour du Carrousel, six cours séparées par des casernes, des imprimeries ei des ministères, adoptant en cela et du premier- coup le plan le plus coûteux et le moins acceptable ; on fait une Orangerie en moellons sur la lerr même des Tuileries; on défonce dix fois la cour des Tuileries, on y est encore en ce moment ; on a élevé un vaste pavillon des Halles, on reconnaît qu'il est impossible, ordre de le démolir ei d'en changer L'architecte.

Il paraît, d'après le Moniteur, que tout cela n'augmente en rien les dépenses du budget ; seulement la ville de Paris doit soixante millions, rien que pour les Halles et la rue de Rivoli. Les mauvaises langues expliquent par des pois-devin tant d'absurdes projets mis eu avant par compagnies et aussi! oeptés^ mais

l'incapacité les explique suffisamment^ selon moi.

Dimanche 17 juillet. — Durieu esl venu le matin comme je copiais dans le feuilleton de Limayrac ce passage du Dante :

« Donnez-moi une voie qui ne soit pas contraire à l 'honneur pour rentrer à Florence. S'il n'en est pas de semblable, jamais je n'entrerai à Florence. Partout je pourrai jouir du ciel el de la lumière et contempler les vérités sublimes et ravissantes qui éclatent sous le soleil. » Ainsi parlait le Dante autrefois, ajoute Limayrac, et ainsi parle le Dante aujourd'hui. Demandez aux échos d»> Jersey ! »

Ce passage m'a remué. J'ai crié tout seul : Ah! Très bien! comme pour prendre le silence même à témoin, le silence qui acquiesce à tout. Le l'ait est qu'une ligne noble me remuera toujours.

Causé avec Durieu des arts, peinture <'l musique; des organisations insensibles à tel ou tel art; de celles qui, insensibles aujourd'hui ne le seront pas demain. Moi, privé à toujours des joies de la musique; mon oreille esl pourtant si vibrante à l'harmonie desvers, à la voix humaine, aux bruits de la nature, au son de l'orgue, des cloches, du cor dans la campagne; comment esl elle ennuyée, abasourdie par un orchestre ou un instrument ?

( ausé aussi, à propos de la peinture, des Faux jugements par Ignorance, insensibilité — ceux-là, on en prend sou parti — niais par esprit <\<> système. Odieux esprit qui fermes !•' cœur à

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tout élan, l'esprit à toute justice, l'âme à mille douces jouissances ; esprit de vieillard, pourquoi troubles-tu même les jeunes gens ?

Lundi 15 août. — De bonne heure j'ai cherché à arranger ma vie ; j'ai cru qu'il y avait, sauf les grands coups imprévus, un art d'être heureux, de vivre content de soi-même. A défaut de père et de conseiller, j'ai demandé aux livres de l'expérience ; ils en donnent à qui les prend au sérieux. J'avais en moi deux mobiles qui pouvaient servir de rames à mon bateau : le mépris de ce qui ne dure pas et le mépris de ce qui est vulgaire ou égoïste ; j'ai navigué avec cela. Ma barque a beaucoup avancé, mais non pas sans secousses, non pas sans labourer les rochers de peur des bancs de sable mous et stagnants; une fois entre autres, à demi-ouverte, elle a failli sombrer. C'était un soir d'affreux orage.

Mais le calme est revenu au point que j'ai pu m'étendre pour lire et rêver, laissant à la Providence le soin de me conduire ; le ciel s'est de plus en plus dégagé et, tout à coup, un éclatant rayon de soleil est tombé sur mon livre; j'ai levé les yeux ; je n'ai plus rencontré qu'uno voûte bleue rayonnante, des rives enchantées, des ondes calmes et, comme une vivante réponse 6 ma surprise, la bonne, l'immortelle amitié assise au gouvernail et nie regardant.

SOUVENIRS I) i N PARISII n

Voilà où j'en suis et pour moi, du moins trouvé vrai ce mot décevant de Pascal : a Les rivières sont des chemins qui marchent et qui portent où l'on veut aller. »

Samedi 20 août. — Il «'arriva quelquefi lire à ma mère, en le nommant, ou à d'autres, sans le nommer, des fragments de lettres d'Henri Vuillemot. De l'effet produit sur moi i I même sur les étrangers, il résulte qu'il a, pour ne pas dire plus, nue très droite intelligence une élévation, une émotion de pensée dont la vraie Bouree est au oœnr.

Qu'il continue ses travaux, ses méditation», lectures: qu'il écrive surtout beaucoup; qu'il rature, s'il le faut, dix lignes sur douze et il atteindra de bien près à oe l»ut qu'on netouche jamais, mais qu'il est si beau d'approcher, quand on esl riche de fond : exprimer oe qu'on pense et ce qu'on s -ut. s'exprimer soi-même.

Vendredi 2 septembre. — L'étude des beau seule difficile, seule nourrissante, 11 est d'ailleurs bon d<- s'entendre sur ce qu'on nomme des défaut

Il y a les - - è\ idei

comme un menton trop fort, un mouvement trop

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brusque, un faux pli à la robe d'une statue, une gargouille obscène au flanc d'une cathédrale, une comparaison bizarre, une hyperbole risquée dans un volume de poésie-.

Il y a les défauts absence de beautés, les défauts négatifs, cachés, qui ne s'énumèrent pas. Ces derniers sont les seuls graves : ils fourmillent, pour ne parler que littérature, dans les poètes de l'Empire qui, du reste, n'ont pas un seul faux pli, une seule métaphore aventurée. Pour les grands écrivains c'est l'inverse. Le défaut négatif est le plus grave, puisque c'est celui qu'on n'aperçoit pas au premier coup d'œil, qu'on pressent tout au plus et qu'on n'indique qu'avec diffïculi ïsI celui «pie le vulgaire

laisse passer: le vulgaire adore les défauts évidents. Que dans un salon paraisse Pauline Bonaparte, son oreille, que dis-je? la bordure de sou oreille fera cent fois plus causer que son ravissant visage. De là -'explique pourquoi tous les grands hommes sont si repoussés, si ridiculisi méprisés; ce sont eux qui, en apparence, ont le |>lus mauvais goût. Tous leurs défauts sont en relief et sauieol aux yeux. Quant aux défauts qui se cachent, ;> quoi bon leur savoir gré de n'eu i que, pour

bien ens, un visage banal ei sans carac-

régulier, ne vaut pas mieux qu'un ■v plein de sentiment, de feu, de peu

mais irréerulier?

défauts-saillies ont cela de particulier

qu'ils sont la condition nécessaire de> plus grandes beautés; c'est la loi du balancement de Geoffroy-Saint-Hilaire. Ainsi, les auteurs à profonds et vigoureux élans, les ailleurs fleuves et non ruisseaux ou canaux, Luther. Cervantes, Shakespeare, Pascal. Molière, Voltaire. Rousseau, Mirabeau. Chateaubriand, Victor Hugo, entraînent forcément dans leur cours ou à la surface de leur style des sables ou des débris de roc Leurs taches, je le répète avec l'un d'eux, font partie de leurs beautés; dans ce monde imparfait, il faul toujours paver ses avantages. Il il V-| pas possible que la passion, même généreuse et éclairée, ne se trahisse pas par quelque geste que l'art pur désavoue. Je trouve peu généreux, je trouve ingrat de reprocher à l'homme qui lutte hardiment et victorieusement pour la cause de tous son manque de correction dans la tenue du vêtement, dans les traits du visage.

Ceux qu'on appelle écrivains corrects sont ceux qui ne se sontjamais mêlés au monde, qui, renfermés dans le domainede l'ait pur ou de tel art circonscrit, comme Racine, Delavigne, Boileau. ont pu régler, canaliser leur cours et jconserver leur calme et leur parfaite tenue de Btj le. Savons-nous ce qu'ils eussent t'ait s'ils avaient écrit une œuvre de combal ou de progrès? Ou ils fussent tombés dans les défauts-saillies ou

ils n'eussent rien fait car et voilà OÙ se révèlent lr> défauts absence de beautés — ce qui

ANNÉE l853 25

leur manque, c'est précisément la faculté de sortir de leur domaine circonscrit. Ouvriers littéraires, ils sont paralysés par cette même division du travail qui fait leur succès.

Il n'en est pas ainsi des génies à mission. Ceux-là, pleins du but, saisis dune de ces fièvres généreuses qu'on appelle indignation, enthousiasme, amour, ne sauraient, dans le mouvement impétueux de leur esprit, dans le vaste et puissant remuement de leurs idées, se maintenir constamment dans des lignes irréprochables ; il les faut accepter ainsi. Oue leur demander, en effet? Être correct, pour eux, c'est être immobile ; à ceux qui courent, seuls, arrivent les traits contractés et les mouvements trop en saillie. Ne font-ils pas ce qu'ils peuvent, d'ailleurs ? Leur vigueur originale ne s'appliquet-elle pas sans cesse à doubler leurs forces pour mieux emporter la victoire?

Soyons indulgents pour le génie, ineptes que nous sommes.

Lundi 5 septembre. — « Le vulgaire se plaint ou se vante d'être haï, calomnié, aimé, chéri. Le sage ne s'occupe point des sentiments qu'il inspire, mais de ceux qu'il éprouve. 11 sait que ce qui es! triste, amer, douloureux, cen'esl pas d'être haï, mais de haïr, que ce qui est doux, noble, grand, divin, ce n'est pas d'être aimé, mais d'aimer. »

36 SOUVENIR- D l"N PARISIEN

J'adopte cette pensée de Daniel Stern. Il n'y a (!•' vraiment héroïque, de vraiment digne de notre dernière heure que le dévouement dés téressé. Que celui qui aime n ait pas de cesse ni «le relâche qu'il n'ail étouffé en lui les derpi mouvements de l'égoïsme, cet uliimam moriens de notre incomplète nature. Ne demandez à votre ami que de se maintenir digne de votre estime, de votre admiration, par conséquent de ne pas s'abaisser à l'indifférence, e| ceci obtenu, sûr de dépenser votre vie pour quelqu'un ([ni en vaul la peine, dépouillez-vous chaque jour de voire moi. comme celui qui, pour se jeter au fleuve, se dépouille de ses vêtements, déplacez entièrement votre intérêt. Tout homme a rêvé de se dévouer ô son pays, à l'humanil plus facile encore, plus sûr, plus doux, de ras-

ibler tous ses désirs généreux, toul Forces protectrices surune tête connue, chois aimée? C'est là le premier pas dans la voie généreuse; il est immense, mais il suppose le crédit sublime de la confiance.

Ne pas croire comme Alexandre, jusqu'à la coupe, c'est manquer à la première condition de l'amitié. I >nde, c'est <le conserver l'admi-

ration dans la familiarité même. Nul n'est prophète dans M»n pays, soit, mais chacun doit re pour son ami. Qu'est-ce qu'une amitié qui d a p;is pour base celle estime exaltée qu'on nomme admiration! Qu'est-ce qu'une amitié qui oe s'applique pas à quelque rare ensemble de

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sentiments généreux et éclairés! Comment arriver au mutuel perfectionnement s'il n'y a pas de part et d'autre humilité raisonnable et admiration intelligente? Et où y aura-t-il jamais admiration motivée, sûre d'elle-même, si ce n'est dans le sentiment qui seul permet à une âme d'en connaître une autre parfaitement ?

Ne me dites pas qu'on ne doit admirer que les choses sublimes car je vous répondrai qu'il n'y a rien de sublime, et de rare comme un cœur dévoué ets impie, une âme hardiment tolérante, ferme devant les hommes, humble de va ni Dieu.

Mercredi 14 septembre. — Celui qui veut arriver à bien retenir, à bien comprendre, à bien penser, doit copier jusqu'à complète lassitude. Il n'y a pas un écrivain, un esprit sérieux, qui n'ait passé et qui ne passe chaque jour par ce pénible travail.

On vient de retrouver quarante cahiers «'normes de simples extraits <!e la main du lieutenant Bonaparte; plusieurs traitent uniquement de théologie, et là est le secrel de sa supériorité dans les discussions du Concordat. Victor M n'est arrivé à son universelle science, à sa saisissante lucidité d'expression qu'en encombrant ses tiroirs de notes ri d'extraits H en mérilanl par ce labeur, ingrat seulement en apparence,

la glorieuse épithète de bœuf. Quand nous entendons parler de génies éclos sans travail, je dis sans travail matériel, sans travail de copiste, n'y croyons pas; il y a toujours des papiers cachés quelque part et qui trahissent le secret de leur puissance.

Voici, d'après ma petite pratique, comment on vient en aide au défaut de mémoire et d'attention. On prend une main de papier, on la coud sans la plier, on met une date en trie el OD y porte, pêle-mêle, en séparant seulement d un trait, tout ce que l'on croit bon à prendre. On entrecoupe, sans s'inquiéter, le dépouillement d'un livre par celui d'un autre, quitte à continuer après, sans souci aucun de l'ordre des matières. Quand le cahier est rempli jusqu'au bord de ce tohu-bohu de science naturelle, d'histoire, de poésie, de philosophie, on clôt fièrement par une dale comme au début et on met aux archives.

Mais ces archives, on les prend et les reprend sans cesse, on ne les laisse pas dormir un instant ; on bouche de plus en plus les vides de sa cervelle avec ces pensées, ces opinions triées,

choisies, appropriées. Quand il s'agil d'en rapprocher deux, une «le PéneloD copiée il y a cinq

ans d'une de Virgile copiée hier, rien de si facile

grâce aux dates des cahiers, grâce surtout à la connaissance que vous avez de ce que contient chacun. Ainsi j«' sais très bien que, pour trouver ce <pie dit de Maislre sur Raphaël, je n'ai qu'à prendre mon cahier où se trouvent la corres-

ANNÉE l853 29

pondance de Voltaire, les mémoires de Byron, le rapport du physique au moral de Cabanis, bien que ces œuvres aient infiniment peu de rapports entre elles. Le pêle-mêle du contenu, loin de nuire aux recherches, leur donne par la variété un grand charme, et de cette variété même, de la rencontre d'une opinion de Bonnet de Genève perdue au milieu de fragments du livre de Lauvergne sur l'agonie, peut naître une source de réflexions et de comparaisons inattendues.

Surtout, jamais de feuilles volantes.

Jeudi 15 septembre. — Demogeot me paraît juger avec justesse et impartialité, il a en général lu ce dont il parle. Il y a pourtant des auteurs dont il ne donne pas une idée assez favorable, par exemple Charron, Segrais, Casimir Delavigne. Dans une revue aussi abrégée, on est forcé de donner aux défauts presque autant de lignes qu'aux qualités et de là vient que la balance manque de justesse. Du reste, le professeur se montre peu et il y a de la verve dans ses éloges. Le chapitre sur Rousseau ne seul pas la rhétorique.

Gautier est très spirituel. Il est né avec une facilité surprenante pour la critique; au besoin même, il écrit de son fonds avec profondeur, témoin quelques passages remarquables d»

détestable Mademoiselle de Mruipin: niais le • in de faire rire, le - démon du* genre *, lui ;i t'ait dispenser en niaisen. laciill» '-s pre-

mières. Il ne rtestera' guère de loi, probablement, que des critiques légères et d'excellentes des*criptiens de tableaux.

Ge qu'il faut penser de sa théorie de 1 art pour l'art, on le voit dans Toppl'er. Celui-ci plaît beaucoup. Ses broderie-, ses /.\is-/ .:• . -char-

mantes digressions, sa facile manière (le perdre son Lemps et d'établir en jouanl les sérieux principes de l'art enchantent d'abord : niais bientôt on s'aperçoit qu'il est dangereux pour la vue d'ensemble de prolonger ainsi l'attention du lecteur. Il es! certain que.com me il ledit lui-même en riant, il embrouille un peu son argumentation ; le style ttïéme devient plus pesant. Mais <pic dé remarques fities, que de gfaldieux

tableaux dans le cours de cette pronn n.ide capricieuse '

Lundi 26 septembre. — On ne doit pas trop craindre «le blâmer Balzac Lu PHySiotogie du Mariage ne peu! passer pour un livre sérieux, quelque charlatanisme qu'il > ait dans son échafaudage. Le ton rabelaisien m'en a souverainement déplu.

L'intérêt des trois quarts du livre est tout de paradoxe. Lé sujet étant an reste très fécond eh

observations, Balzac y est entré de verve mais, par malheur, avec des allures de Paul de Kock et le railleur égoïsme, la fatuité rieuse de l'homme abonnes fortunes. Je ne nie pas que, de sa pressante argumentation, de sa façon adroite et cynique de soulever les rideaux d'alcôve on ne puisse tirer quelque profit; mais, à coup sur, il avait un autre but que celui de réformer les mœurs, et c'est surtout celui-là qu'il a atteint.

Mardi 27 septembre. — Je me suis quelquefois posé cette question, en repassant dans ma tête les lettres d'Henri Vuillemot : quelle est celle qui m'a fait le plus de plaisir ? el je n'ai pu y trouver de bonne réponse. Aujourd'hui, la question est tranchée, sa dernière es! la meilleure de toutes; elle m'annonce- son arrivée.

Ce ne sera que pour le 1er Décembre, d esl vrai. N'importe, je patienterai, le sachant dans sa famille; j'ai bien attendu deux ans. Y a-t-ii vraiment deux arts? .Peu doul< def au

bord des ch< Sauf mon travail payé, sauf

son épaulette f>a gauche, notre position

n'est-elle pas la m< -I quoi de changé, au

premier aspect, quand je lui ouvrirai j ment la poil' sonder l'intérieur, comme

on sent que !<■ temps a fait son œuvre! À] tant de secousses eu scih divefSj la tête et i<>

cœur sont-ils en progrès? Pensant à moi, je l'espère ; pensant à lui, j'en suis sur.

Mercredi 28 septembre. — Un de mes collègues, qui a entrevu la chaîne du Jura, l'estime presque à l'égal des Alpes. Il est passé par Lyon, Chambéry, la vallée de Chamonix, celle du Rhône supérieur, le Simplon, la Via Mala : il a fait des crocheta à droite et à gauche, une fois entre autres jusqu'aux lies Borromées. Il esl revenu par les lacs de Wallenstadt, des Quatre- Cantons, de Genève. 11 a rapporté de tout cela une impression bien plus favorable à la base des montagnes qu'à leur sommet: il met les lacs au-dessus de tout.

Je suis porté à croire qu'en effet le gigantesque ne vaut pas le grand, que le sombre et le désolé ne valent pas le sévère, le riant et surtout ranimé. Je suis persuadé surtout qu'où peu! trouver en France des paysages aussi émouvants qu'en aucun lieu du monde et ma première course, si j'en lais jamais une, sera tout simplement «-n Bretagne ou dans les Vosges. Chateaubriand, voyant à soi\ante-di\-huit ans repasser ses souvenirs d'Amérique, de Grèce, d'Asie au fond de sa mémoire, n'y trouve rien de comparable aux forêts, aux rochers, aux îlots de son pays.

J'analyse patiemment les mémoires du poète

ANNÉE l853 33

breton et j'en suis actuellement tout rempli. J'étudie de front les Confidences de Lamartine et, du contraste de ces deux existences, jaillit pour moi l'intérêt et renseignement. Je vois avec plaisir que je dois énormément rabattre de la colère où m'avait mis, il y a trois ans, l'apparition des mémoires de Chateaubriand. Autre chose est une lecture par feuilletons, trois-centsoixante-cinq fois coupée et une étude lente et suivie. Les premiers mécontentements de la surprise apaisés, on juge avec plus de modération. Je ne suis pas encore très avancé dans mon analyse, mais je crois avoir déjà la clef de ce caractère enthousiaste et accablé; dès à présent, je ne le regarde plus comme faisant exception à la belle loi de Vauvenargues : « Les grandes pensées viennent du cœur. »

Jeudi 29 septembre. — Je reçois à l'instant la bonne nouvelle de l'arrivée d'Henri Vuillemot.Je pousse un bravo! et un hélas! Bravo! cela se comprend. Hélas ! veut dire que ma mère habite avec moi dans ce moment, pour au moins plusieurs semaines, et que je ue pourrai tenir mon ami sous clef, comme je l'aurais voulu. Je ae pourrai même le voir bien à mon aise.

C'est une grosse déception pour moi qui souvent ai maudit 1rs lettres qui suppléent >i mal la parole ei qui voyais arriver avec contentement

31 SOUVENIRS I) UN PARISU N

1 Qomenl où nous pourrions prolonger à discrétion de réchauffants et fraternels entretû

niais je veux ne penser qu'à la joie imprè\ ue de nous voir avant Décembre.

Septembre. — Dans un chemin creux el cloquant des pommes mi-partie rouges el vertes, nous remarquons que Mme d'AgOuli est vraiment bien forte, qu'elle doit précisément avoir beaucoup de dignité et île tolérance, car toul dans ses pensées tend à relever el à réconforter. Elle veut de la tenue même en conversation. Elle dit : « Nos remords ne sont pas en raison de nos fautesmais dt'> vertus qui nous restent , parole chrétienne dans la noble acception du mot, véritable cordage jeté à ceux qui se sentent enfoncer dans la vase. Du reste, dous n'avions jamais été mieux préparés à comprendre ces maximes, surtout celle sur la materait i

Custinea raison de parler du grand ail des préparations. Le style, l'art tout entier d'écrire, ce n'est que cela. Bien peu de pensées sont neuves à proprement parler, mais c'est «die neuf que de les présenter d'une manière frappante et de telle façon que (oui ce qu'elles contiennent apparaisse en pleine lumière ;m lecteur préparé, bien placé. De même qui! y a un point

de vue unique, le plus lieiireu\ possible, pour

iout p.i; de même il y a une expression

ANNÉE l853 35

unique, la plus féconde possible, pour touie pensée.

Nous devrions écrire à -Mme d'Agoult, lui faire savoir, puisque son livre est si peu répandu, qu'il y a de par le mou de des gens qui en ont été charmés, améliorés et qui en causent longuement sous les pommiers.

J'applaudis à cette idée. Oui, il faut être reconnaissant envers ceux qui nous poussent à de bonnes inspirations. Ecrire à Mme d'Agoult, ce serait faire preuve de gratitude, car un remerciaient sérieux et intelligent à propos d'une œuvre choyée et injustement restée obscure doit causer à un auteur, surtout à un moraliste qui vise à faire le bien, une joie d'autant plus vive qu'elle est inattendue. Il y a d'ailleurs une manière de louer qui prouve qu'on loue en connaissance de cause et qu'on loue rarement.

Je me suis propos*'' trois fois dans ma vie de faire ainsi passer une bonne journée à l'écrivain qui m'avait plu. J'étais tenté aussi par le désir de pratiquer ma théorie, à savoir qu'on peu! sans crainte dans certains cas donner sa confiance 6 un homme au simple examen de ses écrits; mais l'orgueil, je ue sais quelle défiance, on! toujours arrêté dès le début l'expression de mes sentiments.

Mercredi 19 octobre. — La statue du général Bertrand es! exposée devant la colonnade du

36 SOUVENIRS l) UN PARISIEN

Louvre. Kude, l'auteur de la Marseillaise de pierre de l'Arc de Triomphe, l'auteur du Caion, l'auteur du souriant Pécheur à la tortue, eu un mot, l'un des grands statuaires de l'époque, a, selon moi, bien compris son sujet. Il avait à représenter un vieillard cassé, doux et simple, remettant à un autre vieillard l'épée de ce Napoléon auquel il dévoua sa vie ; il fallait de la vérité, de la ressemblance et cependant de la grandeur.

De face et de loin, la tête un peu rentrée dans les épaules, les ombres des yeux exagérées par la nouveauté du bronze, la cuisse droite trop allongée en apparence, la botte à l'écuyère se trouvant en raccourci, enfin la maigreur sénile du Maréchal que trahit l'écartement même de ses parois d'habit brodé, composent un aspecl un peu inquiétant, joint à la pose naturelle des bras qui avancent l'épée enroulée d'une écharpe. Mais en approchant la vérilé frappe; l'attitude, même affaissée, est haute, le costume est bieD approprié aux difficultés anatomiques, enfin le masque, le visage admirablement coulé est d'une finesse de détail, d'une dignité bienveillante, d'une réalité qui enlèvent l'approbation. Le manteau sur l'épaule gauche jette <mi arrière des plis qui ajoutent à l'ensemble nue Indispensable majesté el révèlent la main d'un mattre sculpteur.

Par derrière, le col brodé et raide enfonce la tète encore davantage, el malgré le manteau, on

voit très bien, même de loin, à ce dos voûté, que la statue est celle d'un vieillard; il est difficile de se mieux tirer de difficultés innombrables.

Rude prend chaque année des qualités calmes, peut-être trop savantes, témoin sa Jeanne d'Arc de l'année dernière, et qui déroutent un peu les amis exclusifs de sa fougueuse Marseillaise.

Jeudi 20 octobre. — A l'enterrement d'Arago, nous avons trouvé de la boue, de la pluie et des régiments de soldats, mais pas un visage illustre. Nous sommes rentrés tout penauds d'avoir pour si peu manqué à nos devoirs.

Heureusement qu'en fuyant la pluie sous les voûtes du Panthéon, j'ai examiné avec curiosité des copies de Raphaël et que je suis revenu avec de meilleures dispositions pour ce grand peintre, si peu goûté par Byron et par Joseph de Maistre.

Vendredi 21 octobre. — Je continue avec ardeur le dépouillement des mémoires de Chateaubriand. J'atteins aujourd'hui le cinquième volume ; c'est un monde. J'espère en revenir avec quelque butiu ; il y ;i beaucoup à louer, beaucoup à apprendre.

M SOUV] NIRS D t N PARISIEN

Je voudrais Paire ressortir de ce testament les

profonds enseignements qui y sont enferi montrer que l'éternelle lamentation de cette âme à large envergure provient à la fois de la hauteur et de l'impuissance de son vol. La vue que Chateaubriand a des choses est éh . vaste, elle n'est pas universelle. Mme Récamier le comparait très bien à un aigle ige; i!

en effet très entravé; il n'a pas, comme Hugo, la libre nudité du génie.

En fait de littérature, ses créations sont trempées de rêve ; leur but, qu'il parle des sauva ou du christianisme, esl une protestation | tique en faveur du passé. L'avenir ne le préoc* eupe qu'en seconde ligne. Ces! un cspnl plus

Ber, plus noble que généreux. Cela se retrouve

dans ses sentiments ; son c<eur accepte avec reconnaissance, retient avec opiniâtreté, mais

né donne pas ce qu'il reçoit. Cela se retrouve dans ses actes politiques ; il est courageux et

digne, mais dévoué seulement à son propre honneur. Pas de charité répandue sur le monde,

d'abnégation. Son plus grand acte est une démission.

Il a Indiqué beaucoup de voies et n'y est pas entré. Où il a véritablement fraye une large cl superbe route, c'est comme exprimeur de pensées. Toutes les qualités et tous 1rs défauts de son caractère, rudesse bretonne, dédain aristocratique, opiniâtreté hautaine, indépendance >ïste, tendresse absorbante, amour passionné

ANNÉE l853 39

de l'idéal, mémoire traçante et obstinée, tout cela estfondu dans une façon de dire neuve, hardie, puissante, amère, désolée, d'une précision poétique, d'une richesse abrupte, d'un abandon sauvage quoique toujours surveillé, façon de dire qui est bien œuvre de génie, car elle réunit les extrêmes. Pour la forme, Hugo tient de lui en droite ligne, et je m'applaudis d'avoir étudié cette génération.

Indépendamment du parti biographique que je compte tirer de ces aveux d'outre-tombe, j'y trouve mille renseignements historiques, mille observations de détail, mille problèmes à demi dégagés de leur gangue et que j'étiquete avec soin, pour en demander à d'autres la solution.

Samedi 22 octobre. — J'ai eu la bonhomie de lire les Mémoires de Yéron. C'est un potpourri de faits équivoques mal racontés, en style d'apothicaire enrichi.

Ce riche bourgeois que la fortune csl venue prendre dans son lit, que les décorations, 1rs amitiés gourmandes oui pris au cou, s'est cru écrivain de la meilleure loi du monde, comme il s'est cru, le \ Décembre, un des sauveurs de la civilisation. II s'est dit : .!<' vais consigner dans un livre imprimé sur vélin, en caractères oeufs, tout ce que j'ai remarqué comme médecin, comme directeur de LM >péra, comme publiciste,

40 SOUVENIR- D l"\ PARISIEN

comme césariste, dans ma rebondissante carrière. Comme médecin ,je vais dire aux home Ne mangez pas de homards amaigris par une agonie lente. Comme directeur de l'Opéra, je leur dirai : Observez que le larynx est pour ainsi dire le jarret du chanteur. Comme homme d'Etat, je leur dirai : Sort des nations, questions morales, questions économiques, amitié> même, tout, enfin, relève d'une bonne table, bien fournir. Comme confident de César, je leur dirai : Les vicieux meurent, les vices demeurent : espérer autre chose, c'est vexcv l'utopie. Un bien : Toute la science d'un gouvernement doit s'appliquer à égayer la nation. Alors, saisi de celte variété d'aptitudes et d'aperçus chatoyants, ébloui d'ailleurs par le luxe de nia typographie, le public, doucement émerveillé, touché même de tant et de si heureux efforts tentés pour lui plaire, me donnera la seule couronne que j'envie.

Mardi 20 décembre. — J'ai reçu de Châteauroux deux articles de Mine Clair Marsaudon : sur le socialisme et sur la peine de mort. Ma mère, pour savoir s'il fallait rendre réponse,

avait rompu le cacbel el avail pris sur elle de lire le feuilleton. J'aurais eu grand tort d'en être

contrarié, car elle m'a dit en me le rendant ;

Qui est-ce qui a donc écrit cela ? .le n'ai jamais rien lu de plus clair et de mieux pensé SUT le

ANNÉE l853 41

socialisme. Cela m'a vraiment instruite. » Et comme je souriais, feignant de douter : « Lis d'abord et tu verras ; en tout cas, j'en suis enchantée. »

Le jugement d'une femme sur l'œuvre d'une autre est toujours précieux, surtout quand cette femme a l'âge et, je puis ajouter, le goût de ma mère. J'ai donc lu cette Lettre à un ami et malgré mon esprit d'opposition, je n'ai point trouvé prise pour contredire l'opinion intrépide qui défiait la mienne. J'ai fort remarqué Penchaînement des parties, le lien qui unit la conclusion au point de départ, l'ordre et la fermeté dans la marche des preuves.

Dans le travail sur la peine de mort, où se retrouvent, mais sur une plus grande échelle, les mêmes qualités d'ensemble que dans le feuilleton, c'est-à-dire la clarté, la méthode, l'art des préparations et des incidences, la marche droite et progressive, en un mot, la faculté si rare de pénétrer dans l'intelligence du lecteur ri de s'y faire accepter et retenir, j'ai regretté que les raisons de sentiment eussent été écartées avec tant de soin, attendu que, dans un pareil sujet, ma conviction est que ce sont les meilleures. Le travail de .Mme Marsaudoo n'eu reste pas moins une œuvre relativemenl complète, extrêmement instructive, pleine d'observation vraie, de lecture et dont tout s' accepte, \ compris les incidences connue celle sur la crudité des termes ne prouvant pas l'innocence d<-s mœurs, thèse

42 SOUVENIRS D l'N PARIS

dont je m'étais d \ (jui m'a fait d'au-

tant plus de plaisir que je ne m'attendais pi la trouver là. Le ton en est extrêmement pers sif, lapens ni el volontiers abondante;

cela ince parfois dans une con-

clusion pleine, brève, précise el d'un tour ; beureux. J'aime aussi la conclusion malheureusemeni écourtée sur le droit d'bomicide : là devra toujours peser le forl de l'attaque «les défenseurs do la vie humaine.

En somme, j'estime que peu de femmes traiteraient deux sujets de cette importance avec l'ampleur, la netteté, la science el souvent l'originalité dont l'ail preuve Mme Marsaudon. Quant a la générosité des sentiments, j '«'lais prévenu d'avance par le choix «les sujets.

que Mme Marsaudon a surtout en pro] selon moi, ce qui ressort de ces quelques pa{ je 1«' répète, c'est la faculté si importante de voir de haut l'ensemble de ses richesses intellectuelles et de 1rs répandre largement mais avec union, avec clairvoyance, de manière que la mémoire de l'auditeur soit comme un tendu par une main attentive, <|ui se remplit doucement jusqu'au bon! H ne laisse rien échapper, .le désire plus que jamais qu'elle li^«v les Esquisses morales de Mme d'Agoult : elle se retrouvera souvent, je l'espère, dans la partie noble et sévèrement tolérante de ce livre hardi.

ANNÉE l853 43

Jeudi 22 décembre. — Vuillemot est revenu, je dîne souvent avec lui et son frère à mon petit restaurant; Durieu se joint parfois à nous.

Nous rions beaucoup du Mousquetaire, journal littéraire de Dumas, que j'achète tous les soirs en sortant du bureau. C'est une verve, une inconvenance, une gaieté qui passent tout. On se propose de casser les vitres, de couper les critiques par le milieu du corps, en particulier Planche et Sainte-Beuve. En attendant, on raconte des chasses au lion. On s'écrit : « Très cher père, tu te moques de moi. » On se répond : « Très cher fils, tu vas m'envoyer un article. » On invite le lecteur à s'abonner, à faire abonner ses amis, à venir assister à un procès du rédacteur en chef contre un neveu d'Etienne ; on date tous ses articles de deux et Irois heures du matin ; on nomme les gens par leur nom avec la maison et le numéro de la maison.

A travers toute cette folie, quelques bribes sérieuses, de touchantes lettres de Mme Lafarge, des critiques motivées et bienveillantes. Le journal de Raymond a là un rude concurrent.

Quand Balzac nous Introduit, le

cœur serré, dans ces sombres intérieurs de province pleins d'un si navranl ennui ci qui! cherche, comme dans Eugénie <ir<in<!<-l. à nous initier à <-<-s existences obscures, souffrantes,

U S • ENIRS D UN PARISIEN

oubliées de Mme Grandet la mère, de h» grande el gauche Nanon, nous forçant de nous arrêter devant tant d'êtres juijrés indignes d'intérêt et pourtant si semblables à nous, aussitôt l<i spiritua liste se découvre : l'observateur patient qu'aucune minutie ne lasse, le curieux qu'aucun détail salissant ne révolte, révèle alors le fond vrai de son âme. Le sentiment qui t'ait courir sa plume ardente, ce n'est ni le faux goût artistique du laid et de ses contrastes, ni la perspicacité ironique des esprits chagrins ou des cœurs égoïstes : non. c'est une inspiration généreuse de charité et d'égalité humaine.

savant docteur en pathologie morale a d.'» moments de méditation profondément attendrie. Devant ces mornes, ces latentes douleurs dont son génie le rend seul témoin, une émotion crée s'empare de lui.

ANNÉE i854.

Dimanche 1er janvier. — J'ai déjeuné gaiement

avec ma mère, mais je souffrais des yeux. Nous avions fait, jusqu'à près de minuit, dans le grand salon voûté, des projets d'avenir. Il faudrait se décider à écrire dans quelque journal, fût-ce dans le Mousquetaire !

Je trouve tout simple que les

femmes couvrent leur sensibilité de raisonnement, la sensibilité étant toujours sous-entendue chez elles et leur étanl même trop souvent reprochée comme faiblesse.

Il n'en esi pas ainsi de l'homme ; il a beaucoup plus besoin de prouver qu'il ;i du cœur que de prouver qu'il sait raisonner froide-

4f> VENIRS D UN PARISIEN

Lundi 2 janvier. — Après-midi au Père-Lachaise couvert <!<i neige, nos pieds salissaient la montagne blanche <|ui va aux tombeaux de Balzac et de Casimir Delavigne. Toute couronne d'immortelles était couverte d'une couronne blanche tombée des cieux.

J'ai essuyé la plaque <lu tombeau de Balzac à l'endroit où es! gravé son nom. Les six lettres ont apparu sous la neige. J'étais venu là avec Rossignol le i4 Janvier 1 853, nousavions découvert ce tombeau .

Au crépuscule, à la Lueur du feu qui tremblait dans ma chambre, je me suis laissé aller à une heure de rêveries bizarres: croix d'honneur et tombereaux d'ossements.

Mardi 3 janvier. — On m'inquiète depuis

jours. Chacun m'avertit que ma vue

paraît très fatiguée, cela méfait tomber en de

dures réflexions. Je me suis surpris lonl à l'heure

à prendre mon mal autrement que je ne dois.

I fini.

Samedi 21 janvier. - Henri Vuillemot, qui part pour Arc, est venu me prendre an bureau. Nous faisons roule pour te restaurant, Vuillemot me disant qu'il ne voudrait pas être dw pre-

ANNÉE l854 47

mier ban envoyé à Constantinople parce que ce premier ban souffrira de l'inexpérience des généraux. Un peu plus tard il nie demandait : « Que ferons-nous dans six ans? \os carrières seront décidément engagées. Toi, Boucher, que comptestu faire? » Je ne répondais que vaguement ; je craignais d'être aveugle.

Le soir, je le quitte au coin de la rue La Fayette après un double embrassement et un serrement de main tellement prolongé qu'on y sentait mille arrière-pensées douloureuses. Je m'engage soucieux dans cette espèce de grande route effondrée et sans réverbères qui sera bientôl le boulevard de Strasbourg el dont l'aspeçl allait à mes préoccupations.

Une amertume affreuse me serrait le cœur, je murmurais :

« Voyageur ! voyageur ! Quelle est notre folie !

Oui sait combien de morts à chaque heure ou oublie.

Des plus chers, des plus beaux !

Qui peut savoir combien loute douleur s'émous Et combien sur la terre un jour d'herbe qui pouî

Efface de tombeaux ! »

Après m'ètre demandé quels sujets d'espérance ou d'inquiétude renferme pour nousl'avenir, avoir envisagé el haï de nouveau les oécessités menteuses de l'absence, je me suis posé encore une fois le problème donl la carrière du soldat dépend absolument : l'ourse dévouer aux hommes, faut-il briser ou paralyser tous les liens

du cœur? Y a-t-il in compatibilité entre L'amour du foyer et l'amour de la pairie, entre les devoirs privés ei les devoirs généraux ? Faut-iJ de toute nécessité sacrifier les nus aux autres .' Non, il n'est pas nécessaire pour défendre son pays, d'avoir le cœur cuirassé d'un triple airain. L'homme digne de s'élever à la hauteur des dévouements héroïques, des élans de charité qui embrassenl une Dation, un monde, n'y es! jamais mieux porté que quand il se seul soutenu par les vœux ardents de sa mère, de sa femme, de son ami. Moins souvent il se retrempera à celle source inépuisable de sentiments forts, plus il aura de défaillances.

Jeudi 16 février. — Quel concerl que le poème des Châtiments1. Jamais symphonie aussi vaste, aussi grandiose, aussi entraînante par son unité ei sa diversité ne frappa peut-être les oreilles humaines. Les accords de sons, de sentiments et de pensées qui s'y trouvenl mêlent à la fois toutes les puissances de la musique el de la | sie. De l'orgue au chapeau chinois, du hautbois nu clairon, tous les instruments ont prêté leur concours à l'exécution de ce chef-d'œuvre. Quelles nuances infinies de détail el quelle vigueur d'ensemble '.

} a-l-il lien de plus inalinal.de plus vaporeux.

de plus frissonnant, de plus scintillant que Stella;

ANNÉE l85rf 49

de plus chaud, de plus vert, de plus printanier que Floréal; de plus froid, déplus lugubre, de plus noir que la Nuit en mer'1.

Mercredi 22 février. — Je viens de me procurer au Ministère la composition du corps expéditionnaire de Crimée. On a pris à l'armée d'Afrique deux bataillons de chaque régiment de zouaves, le 20e et le 5oe de ligne, le 7'' et le 22e léger, les chasseurs d'Afrique, deux bataillons de chasseurs à pied. L'intérieur fournit les 6e, 7e et 27° de ligne, le 9e bataillon de chasseurs à pied et je ne sais combien de batteries. Henri Vuillemot part avec le 7e de ligne.

Ouel dommage que cette expédition ne se fasse que dans de si mesquines proportions; ce n'est pas encore là la grande guerre d'où sortira l'auguste paix. Je crains avec Emile de Girardin, qu'ils ne restent indéfiniment en expectative. sentinelle avancée que Nicolas laissera se morfondre. Enfin, faute de mieux, répétons-nous que cette guerre est juste, du moins à son début, et une guerre juste, c'est une chance heureuse ei rare dans la vie d'un militaire.

Vuillemot me parle du point de vue différent sous lequel son père et sa mère envisagent l'avenir qui se cache pour lui derrière ce départ. Il paraît que mon amitié tient desdeux sentiments à la l'ois. J'ai le cœur un peu serré mais je l'au-

50 SOI \ ENIRS l> IN PARIS

rais cent fois davantage si je ae savais mon ami fortifié de plus d'un sentiment généreux. Il y a peu de situations aussi belles que celle <Iu militaire qui, sachant que la viecTuo honnête homme est précieuse entre toutes, donne pourtant la sienne, lorsqu'une occasion sublime se présente, non pas à tel ou tel général, à tel ou tel souverain, mais seulement à Dieu, seul juge de pareils sacrifie* -

Avec quelle ardeur je vais désirer tout événeiiirnl politique qui pourra élargir 1*' terrain sur lequel il va combattre !

Lundi 27 février. — Uïie noble lettre de Vuillemot m'a l'ail pleurer à chaudes larme- : je nie suis laissé allée à ce bon mouvement en toute

liberté. II esi si rare de voir une âme juste,

acceptant avec transport et sans illusion l'occasiofi du1 sacrifice, entrer en sonnant <lans la voie douloureuse ! II est si rare surtout de voir le

dévouement, bleti éclairé Sur ses moyens et

direction, tourner le dos à la nuit et recevoir la \ érile en plein visstge.

Mon Frère Jules me rappelait encore ce matin, au sujet de l'obéissance passive cl de ses sui le dernier cri que poussa près de lui au si de Rome un sous-lieutenant Frappé d'une balle républicaine. Ce cri lut : Vive la République!

Afl'reux malentendu ! Il pro\oepia. dit-on. le sou-

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rire des témoins ; en tout cas ce sourire dut être abrégé par l'horreur.

Lundi 13 mars. — Aperçu trois hommes dans le jardin réservé des Tuileries, un très petit entre deux, longeant le château. On m'assure que le plus petit est Louis Napoléon. Quel avorton ! Devant l'horloge nous l'apercevons mieux, une canne à la main donnant le bras, l'air cassé mais avec des tours déhanche. Pantalon gris et paletot court. Il est rentré sous la voûte avec fashion.

Nous causions justement d'un chapitre de Tocqueville sur la probabilité du despotisme chez les nations dont les mœurs ne sont pas démocratiques.

Samedi 25 mars. — Ennemi né de toute séparation, de tout brisement, je sens profondément le genre de douleur qui commence pour Henri Vuillemot.

Notre être moral s'étend en trois foyers ou cercles d'étendue de plus en plus vaste.

Le cercle intérieur, le plus resserré, c'est relui des vives affections, de tel tombeau, d<> telle maison adorée. Le second renferme lès relations, les sympathies de loulr sorte, les Dabi-

tudes de chaque individu. Dans le troisième sont ces mille liens cachés, ces mille habitudes nationales et non remarquées de langage, de vêtements, d'usages, de mœurs qui se brisent au passage de la frontière et vous font voir avec étonnement dans le premier venu qu'on rencontre un <( étranger », mot qui rend bien l'effet pénible et tout de surprise produit par une telle vue.

La vraie, la première patrie dans l'ordre du cœur, c'est celle du petit cercle ; s'en priver, s'en éloigner temporairement, voilà la plus vive douleur. S'il ne l'emporte pas avec soi, l'exilé peut en mourir. On sort avec des déchirements moindres, mais nouveaux et renouvelés, du second milieu, celui que les militaires et les matelots entraînent à leur suite à travers le monde, celui que Byron avait si violemment rejeté, celui que Mme de Staël regrettait avec tant d'amertume. Mais passer la troisième enceinte, celle de son pays, c'est couronner le tout d'un immense malaise ; c'est, dans ce seul instant, s'éloigner mille fois du pet i I cercle, du groupe bien-aimé; c'est du moins en avoir le continuel ressouvenir par l'absence glaciale des impressions (jue vous croyiez les moins variables, qui vous semblaient, par leur généralité, être une des conditions de la vie même, comme la langue, les souvenirs historiques communs. On seul, au frisson qui vous ])vc\\^\ alors, que ce troisième dépouillemenl vous a mis à nu, qu'il est le dov-

ANNÉE l85'f 53

nier. Après le cercle France, la seule frontière qu'on puisse franchir est celle de la mort.

Le premier soir que mon ami passera à bord du navire, il sentira, à n'en pas douter, que la mort, ce n'est autre chose qu'un absolu changement d'impressions et d'habitudes, une expatriation sans douleur parce qu'elle est sans souvenir ou sans regret, un échange béni de la patrie souffrante, déracinable, passagère, pour une immuable et bienheureuse patrie.

Dimanche 26 mars. — Voulant combattre par des raisons sérieuses, désintéressées, à la hauteur même des siennes, cette ivresse de sacrifice qui peut égarer comme toute autre ivresse et qui se trahit dans les lettres d'Henri Vuillemot, je viens de lui écrire ceci :

A coup sur, mon ami, ton langage est le plus noble qu'on puisse tenir, mais est-il le plus grand ?

Il ne s'agit pas ici de tout ce que soulève en moi l'intolérable pensée d'un départ éternel ; mon amitié peut me suggérer la prudence et lu me répondrais : « La magnanimité ne doit pas compte à la prudence de ses motifs. » Mais s'il est vrai que, dans cette grande lutte qui commence, tu doives fréquemment braver la mort, il est encore plus vrai que tu ne dois pas la rechercher. Sache-le bien, la vie est, de toutes 1<1>

richesses, celle dont il est le plus défendu d'être prodigue, surtout quand Dieu vous a doué du désir de remployer à aider les hommes. Si, do gaieté de cœur, tu veux demander à une balle de te délivrer des quarante ans de patience et de dévouement qui t'attendent, tu en es le maître; mais tout le monde est, à de certaines heures, capable de ces demi-suicides-là. Brusquer sa destinée, ce n'est pas l'accomplir. Des milliers d'hommes jonchent chaque champ de bataille ; demande-toi s'il en est dix qui aient atteint ce but suprême et dernier: bien mourir.

Bien mourir, c'est avoir un désir immense de vivre et c'est, par un grand mouvement de l'Aine, entraîner, malgré lui, ce désir devant la bouche des canons. C'est désirer de vivre, d'abord pour tout ce qu'on aime, puis pour cette patrie qui a si peu de dévouements vrais à son sen i<r rl qui en aura tant besoin, pour ces maisons, ces familles ravagées par la guerre, pour ces soldat s en retraite dont on devient le plus utile protecteur et savoir sacrifier d'un seul coup, à un Signa infaillible, tout cet espoir d'un long sacrifice.

Mon noble ami, ces conseils que je te donne, du milieu de toutes les aises de la vie, m'écrasent

de leur propre grandeur; mais puisque tu le Sens disposé à agir <>n béj*OSf laisse-moi t'en tenir le langage. Uni. pour bien mourir, il faut tenir à la vie ; on ne doit offrir à Dieu que ce qu'on a de pins cher.

ANNEE l854 55

Et qu'importe que tu « reviennes avec des grades, » si tu vois dans ces grades, non pas une plus grande somme de bien-être et de joies vaines, mais un pas de plus vers l'indépendance et un plus utile et plus large emploi de tes efforts? Penses-tu bien à Dieu? Crois-tu que, pour preuve des élans sublimes de Pâme, il soit nécessaire de lui montrer de mortelles blessures? Ce n'est pas à donner ni recevoir la mort qu'il attache la vertu, c'est à la braver, disait le capitaine Vauvenargues. Je pense comme lui. La vertu guerrière ne consisle-t-elle pas aussi à supporter la faim, la misère, le froid et ne suffit-il pas de braver les infirmités sans les désirer ?

Crois-tu qu'il n'eût pas été plus utile aux hommes que Dasnières survécût à sa blessure.' Quel emploi il trouverait aujourd'hui de son enthousiame! On a dit de lui, c'est vrai : « Il est mort! » mais qui pense à lui maintenant, qui se préoccupe de la translation de ses os, déterrés ces jours-ci ?

Lundi 27 mars. — Ces! pitié que la vie végétante del'homme des grandes cités ; où prendraitil de l'âme ?

SOUVENIRS I) l .N PARISIEN

Vendredi 7 avril. — Il y a entre la vaillance e1 la férocité exactement le même rapport qu'entre

l'amour et la débauche 1).

Dimanche 23 avril. — Les vastes expéditions ont repris leur cours. D'abord et d'un seul effort, nous avons remonté en wagon le fleuve Seine jusqu'aux embouchures de l'Orge à Atbis : et là. mettant pied à terre, nous avons remonté cet affluent inconnu sans autre guide que le contretil de l'eau et les aubiers du rivage, .le ne m'appesantis pas sur tous les bruits singuliers qui grossissaient les difficultés morales de cette hardie tentative. Il y avait des sifflements de vent, des clic-clac de moulins, des battements redoublés de marteaux de forge.

Nous errâmes longtemps dans les pays, aous troublâmes les lézards argentés d'un grand mur,

nous limes envoler dans l'éblouissant sill d'une roue à eau des canards effrontés et, de propriété privée en propriété privée, qous parvînmes, par de petit bris de clôtures e1 par d'innocentes trouées, à un ponl fastueux qui reflète sept contreforts dans six pieds d'eau.

Louis XV, dit l'inscription, a dompté ce fleuve

et aplani ces abîmes. Le l'ail est que cette pente

monumentale a dû bâter de plus d'un quarl

iii Cette pensée h paru dans la Revue moderne du i' Oc tobre L866

ANNÉE l854 57

d'heure l'arrivée à Fontainebleau des équipages de chasse. J'ai expliqué à un cheval en train de boire sous l'inscription que l'auge avait été restaurée en i8i3 par Napoléon, en expiation des milliers de chevaux qu'il avait fait périr en Russie; le cheval m'a semblé ému, la maraîchère qui le tenait en bride a souri.

Avant Savigny, château de la maréchale Davout, d'aspect royal, nous restâmes à genoux fort longtemps près d'une petite fourmilière, découverte sous une pierre énorme. Tout surpris de sentir le frais du ciel, ces minimi, inquiets pour leurs œufs, les emportaient, en cahotant, dans leurs pinces maternelles ; rapides, silencieuses, ordonnées, leurs manœuvres nous remplirent d'admiration. Dès qu'un casernement était plein, on voyait les commis d'intendance courir au devant des plus essoufflées et leur indiquer, à travers les ruines, des souterrains réservés à tout événement.

Après avoir joui du trouble que causent toujours dans une nation le renversement de la pierre soi-disant protectrice qui l'écrase et la brusque apparition de la lumière, et avoir reconnu qu'en somme on peut à force d'énergie se tirer de la crise, nous allions non- en aller quand l'un de nous proposa de remettre le lourd blo place, disant que la colonie avait vécu peut-être dix-huit jours sous sa protection. Nous nous récriâmes à cette insidieuse proposition et à ce considérant plus insidieux encore et un autre

ô8 SOUVENIRS I) DM PARISI1

avant fait observer que cette restauration no pouvait s'effectuer sans une effroyable effusion de sang, nous abandonnâmes nos fourmis à leurs propres forces. Peut-être sont-elles allées se replacer d'elles-mêmes sous la pierre ; ce serait une consolation !

Après Savigny, l'Orge conduit jusqu'à la tour demi-écroulée de Montlhéry ; mais, tentés par de très beaux peupliers qui longent l'Yvette, nous avons remonté ce sous-afllueul jusqu'à Longjumeau, dont le postillon nous a ramenés à Paris. La place es! ornée d'un piédestal sur lequel s'élève et s'agite une girouette, a temporal o mores l

Mercredi 3 mai. — Tous les journaux entretiennent le public d'un captif qifaueun juge n'a condamné aux horreurs qu'il subit, annonçant sans cesse une délivrance éternellement retardée, Au fond d'un puits, près de Lyon, se trouve depuis le i \ Avril, le corps pris entre deux

planches, les jambes engagées dans le sable, un

jeune ouvrier nommé Giraud. Pour comble d'épouvante, le cadavre de son compagnon d'infortune, mort au bout île cinq jours, tombe incessamment siii- lui cl l'asphyxierait si, par un conduit de plus de quinze mètres, on ne lui faisait passer du chlore e! de la poudre de charbon. On a ouvert deux boyaux pour pénétrer

ANNÉE l85^ 59

jusqu'à lui ; un capitaine du génie dirige, mais on tremble d'ébranler au dernier moment la couche de sable qui se soutient on ne sait comment au-dessus de sa tête. Un caporal, devenu son ami. veille incessamment à la bouche de sondage du puits et transmet ses désirs. L'Archevêque,' Gastellane, le Préfet excitent les travailleurs. L'Impératrice est informée jour par jour par le télégraphe de ce qui se passe au fond du trou. Le malheureux « s'ennuie » en attendant la mort. Il paraît que Damoclès, au bout de quelques jours, se serait ennuyé.

Il faut que cet homme ait une bien grande énergie pour avoir survécu à son camarade. Sa voix toujours forte sort lamentable à cause de la distance. Il est averti de l'intérêt qu'il excite et espère à demi ; on lui a glissé une couverture contre le froid de la nuit, il est parvenu à s'en envelopper le torse.

Ce que c'est que l'agonie de rame ! Tout un pays s'y intéresse et dépenserait des sommes énormes pour l'abréger; on peut «lire que la France souffre avec ce pauvre ouvrier. (Elle apprendra froidement l'engloutissement d'un navire, d'un millier d'hommes. Pour que l'imagination se monte au point de se mettre ainsi à la place, il faut donc qu'elle soit sollicitée par des détails plusieurs jours de suite, que le fail dont elle s'occupe soit individuel ei qu'il la tienne en suspens. Nul ne songe, à I pm rier mort ;

fin S WVENIRS D UN PARISIEN

nul ne songera à Giraud dès qu'il sera étoufte sous le sable.

Vendredi 12 mai. — Au Palais Royal, je tombe sur trois volumes bleus. Mémoires du maréchal général Suult par son fils.

Ils ont donc enfin paru, ces récits de guerre que j'ai lus en original, dans des cahiers reliés, dans des dépêches signées de tous les noms Illustres, assis à une table où sous un irlobe de venv reposait 1»' chapeau d.' Bonaparte à Marengo, el entouré de tableaux de batailles reflétant la neige ou l'incendie.

J'ai perdu ce soir une demi-heure à repasser par me> Impressions puis je me suis arrêté sottement rue Saint-Honoré à regarder tomber des plâtras et des décombres, me croyant dans une ville effondrée par le canon.

Plus loin trois voituri s de cour attendaient Napoléon 111 pour le rouler au Vaudeville. On y joue la Foire d'Orient. Ce sera une joie pour L'Impératrice de voir l'Hercule du Nord essayer d'enlever Dardanelle, la fille de son voisin h*

marchand de datte

Enfin un malheureux cheval blessé, le cou

penché, les naseaux tremblants, et qui se traînait en nouant ses jambes jusque chez le vétérinaire ma l'ail oublier du même coup les deux czars et la letl re que je voulais écrire.

ANNÉE l854 61

Jeudi 25 mai, Ascension. — Nous passons la voûte, nous enfonçons dans le ravin à gauche puis longeons la fosse commune, ignorant en quoi cette fosse révolte légalité. Au bout du fossé interrompu, sous une clôture, nous apercevons la dernière bière. Gela nous émeut d'abord. Bientôt arrivent deux ou trois cercueils, le premier suivi de jeunes gens. Nous montons sur la butte adossée au mur, à notre gauche le moulin de Montmartre tournait au vent; des nuages de pluie; nous nous découvrons, suivant de l'œil cette tranchée où Paris vient un à un et l'un contre l'autre, goûter le dernier sommeil.

L'ouvrier avait ôté les planches qui cachaient le dernier cercueil déposé là. Il prit dans ses bras robustes la nouvelle bière et la plaça doucement de champ contre sa voisine puis il éboula sans bruit un peu de terre, assez pour couvrir la pente gauche de la boîte. Cette couverture il l'avait empruntée au mort voisin. Quelques pierres plates sont ensuite disposées. In des jeunes gens se pencha, lui tendit de l'argent et lui remit un papier : nom du défunt, mol de la boîte mystérieuse !

Il était temps, car ce qui nous oppressail le plus dans cet ensevelissement c'était l'idée qu'on ne pouvait reconnaître la place. Mais l'ouvrier fendit un tuteur, y plaça le papier cl le piaula à peu près à la tête du cercueil. J'étais saisi de ce qu'a de simple la mort ainsi contemplée. ouvrier prenant dan- se- bras la bière et la dé-

posant me faisait penser à l'enterrement du champ de bataille.

Etait-ce une femme, un vieillard, él ail-ce Lamennais? Que contenaient les bières déjà recouvertes? Quant à celle à venir nous ne devions pas tarder à (apprendre : nous vîmes s'avancer le corbillard d'Une femme suivi d'une foule d'ouvriers.

Quelle haie! comme cette tranchée est vite pleine ! 11 me semblait que le monde entier alla i I s'y coucher tour à tour! C'est donc là la fin! et un seul quarl ter de Paris fournit autant de cadavres qu'il y a de quarts d'heure dans la journée. Quelle statistique! Hier, c'étaient autan! d'agonies. Une âme expire au moins à tout momen! du temps ! L'autre soir en regardant Notre- Dame je pensais à la mort obscure de quelque vieux corbeau dans une des cavités de l'édifice.

Nous repassâmes le long du fossé comblé, apercevant entre les cyprès un ou deux visages de femmes en pleurs.

J'aime que l'enterrement soil simple. Etre posé dans un fossé ou jeté à (a hum- ou brûlé, qu'importe! Là nVsl pns le mystère. Le mystère ;< eu lieu la veille.

Dimanche 4 juin. — Nous nuirons dé Versailles par Sàint-Clôùd, là montagne factice él

ANNÉE l854 M

le lac artificiel du bois de Boulogne. C'est très magnifique !

La montagne est carrossable en tout sens, elle s'élève assez pour qu'on aperçoive juste au-dessus des arbres la ligne de coteaux qui relie le Mont Valérien au château de Saint-Cloud. A son sommet on a hissé un petit cèdre ; cela a coûté vingt mille francs parce qu'il a fallu respecter branches et racines.

Le lac a de l'eau. On navigue même à la voile et il faut près de dix minutes pouf le traverser. On a, sur ses bords, disposé, dans un désordre assez naturel, des rochers de grès.

Il faut entendre les opinions des promeneurs sur la cataracte : toute la gamme de l'admiration et toute celle du mépris. J'ai cru remarquer que beaucoup la jugent au point de vue politique. Les ennemis du pouvoir disent que l'on voit les tuyaux de conduite entre les pierres et les plantes saxatiles, que l'eau jaillit par pulsations — comme si la machine de (maillot pouvait fournir un jet uniforme — qu'elle n'a pas six pieds de haut... J'ai entendu des dames regretter la limpidité du lac et l'absence de Lirenouilles.

Un petit chemin de fer, qui passé derrière l'Arc (le Triomphe el sous la roule de Neuilly, amène à Passy et à Auteuil eeiix qui veulent en juger par eux-mêmes. Pouf moi, la première fois que je vis avec ma mère ceâ nouveaux travaux, comme un beau soleil sejouail sur le lac

entre les arbres et qu'une grande fraîcheur parcourait l'air, je me tins pour très satisfait, d'autant plus qu'un mois avant, cette partie du bois était ignoble, qu'on y arrivai! dans des omnibus pleins de poussière et d'ennui. Je trouvai charmant de descendre d'un très joli chemin de ïov au bord d'un très joli étang que côtoient à distance de beaux équipages.

Du reste la marc d'Auteuil subsiste, toute retentissante de coassements, el la vieille noblesse continue d'aller lire la gazette sur ses bords où pourtant se reflètent les fortifications de M.Thiers. On y vend des oublies.

Mardi 6 juin. — Je sors de chez .M. Colson, nouveau chef du bureau de l'Infanterie. 11 m'a promis qu'on maintiendrait à son régiment \ uillemot qui devait être rappelé.

.le ne loue pas mon ami de sa conduite ; je m'y conforme, cela vaut mieux. « Son rappel,

dit ma mère, lui sauvai! peut-être La vie. » Mais il y a le vieux mot : Fais ce que dois, advienne que pourra.

Voilà encore une feuille d'ajoutée à celle invisible d impénétrable armure qu'on se Loi avec bonnes actions. Puisse- t-el le, en le garantissant des regrets, le garantir au->si d'épreuves

pins douloureuses encore!

Dimanche 18 Juin. — La confiance c'est la bravoure de Famé (1).

Samedi 1er juillet. — Depuis près d'un mois, la pluie tombe, pourrit les cerises du jardin de ma mère et toutes les céréales. On craint sérieusement une disette. Dans les champs, nous nous noircissons lesdoigtsauxépis, ilssontcarbonisés.

Hier, par un orage effroyable, nous sommes allés voir la dernière représentation du Gendre de Monsieur Poirier. C'est une lutte entre un beau-père, ex-marchand millionnaire, et son gendre, jeune marquis dissipateur ruiné. La partie qui appartient à Jules Sandeau, le fond, Fintrigue, est de beaucoup la meilleure. Emile Augier y a ajouté une foule de saillies d'un comique douteux. Voici ce qu'il y a de mieux. Le vieux Poirier, dans un calcul d'ambition, se dil : « Bah ! g, ace à mon capital, je serai député vers 1846 et pair de France en 1848! » Sur ce mot de Lesueur, Facteur qui dans le Pressoir joue le vieux paysan, la toile tombe.

Mercredi 12 juillet. — On remarque chez les tout jeunes poètes un choix égoïste des sujets qui

(1) Cette pensée a paru dans la lu- nu- Moderne du 1 Oc tobie 1866.

(>6 50tn ÊNIfcS l) UN PARISIEN

empêche de deviner quelle portée, quelle puissance d'élan ils peuvent avoir.

Je suis probablement mauvais juge des essais. car je ne supporte en l'ait de vers que L'excellent ; on ne peut selon moi dire d'une pièce de poésie : Cela est bien pour un sous-officier, pour un jeune homme. Le poète n'a pas d'âge, il n'a pas de profession ; il est ou non poète.

Le Fléchois Cassaigne était poète: au seul vu de ses vers, je les ai voulu apprendre par cœur. J'ignore si maintenant qu'il est premier aide de camp du général Pellissier, il n'a pas étouffé le feu divin, je sais seulement que chacun loue son caractère. A dix-sept ans, Victor Hugo faisait des vers qui, dans leur genre, éiaienl des chefs-d'œuvre, témoin Moïse sur le .Y/7 el Louis XVÏL

En un mot, il n'y a pas de plus ou de moins en pareille matière. Je ne dis pas qu'après des vers faibles ou détestables on n'en puisse écrire d'excellents, caria poésie peut se déclarer avec l'âge el 80US la pression du malheur ou des passions, je dis seulement que les vers médiocres ne sont pas un degré qui conduise aux beaux vers.

Vendredi 14 juillet. — Le Moniteur universel , le Moniteur de V Armée ont reproduit a milliers d'exemplaires, pour leur aouveauté et leur exactitude sans doute, les détails topographiques sur

ANNÉE l854 67

Varna que Vuillemot nous a donnés dans ses lettres .

Je suis sûr de ce que j'avance: j'ai reconnu les phrases, mutilées il est vrai, privées de tous les détails ayant quelque cachet ou quelque couleur, mais enfin telles quelles.

Cette publication s'est un peu faite malgré nous, mais en somme elle n'a aucun inconvénient. J'avoue même que nous avons été amusés de voir comment on a soin d'élaguer dans les journaux officiels tout ce qui est intéressant. Ainsi les détails sur les rues, les cours intérieures de Varna, les trois races turque, grecque, bulgare; la satisfaction donnée à l'alliance sur le râble des petits Turcs qui crient Giaour ! les casernes, le nombre d'hommes, les haillons des Bachi-Bouzoucks ; l'état des troupes turques ont été jugés oiseux. Le culte pour leur reine des officiers anglais a au contraire paru satisfaire à toutes les conditions d'un article conservateur et anglo-français.

Quelle belle chose que le tact politique!

Mardi 18 juillet. — .le lis un article intitulé Questions sur le beau signé d'Eugène Delacroix. Ce sont dix excellentes pages d'un style mâle, bien nourri de pensées el d'exemples.

J'aime décidément mieux la plume que l<* pinceau de Delacroix; sa critique rst sans furie, elle est ferme et sure autant qu'originale.

Vendredi 21 juillet. — Je regardais tout à l'heure sur les boulevards douze ports de la nier

Noire, très bien crayonnés par un dessinateur

de la flotte. J'étais frappé de leur morne aspect. La solitude do Vuillemot dans un pareil Orient me serre un peu Je cœur.

Mais la guerre peut-elle avoir un gracieux théâtre? Ne couvre-t-elle pas le soleil, ne portet-elle pas l'ombre avec elle'.' Ne rend-elle pas Naples aussi lugubre qu'Eylau? Comme dans toute souffrance, on y trempe son courage, mais on apprend à la détester.

Samedi 22 juillet. — Le dôme de l'Empereur dessine en noir son protil Immense. A peine si je dislingue les vitraux bleu foncé. Derrière lui, le couchant est d'un rouge balayé de poussière. En haut du petit clocber, la croix, l'antique gibet des esclaves, se distingue encore, mais elle se noie de plus en plus dans les clartés mourantes, dans la sombre transparence de l'air. Les arbres m'envoient les premières fraîcheurs de la nuit, les aboiements dominent déjà le silence, ils précèdent l'apparition des étoiles. J'entends une dernière cloche de couvent, les noies lointaines d'un piano : neuf heures sonnent.

.!<• n \ vois plus, fermons la fenêtre, la nuit est arrivée de Varna.

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Lundi 24 juillet. — Hier nous sommes allés au chemin de fer de Lyon par une chaleur torride.

Les coteaux de la Marne et de la Seine rayonnaient dans Tair et paraissaient blanchir sous la puissance de l'embrasement. Au bord des rails, les blés demi-versés, les champs à surface rose, les luisantes avoines fuyaient en tournant sur eux-mêmes comme pris de vertige.

Descendus à Brunoy, que Talma remplit de son souvenir, nous nous enfuîmes dans la forêt de Senart. Nous la parcourûmes en plusieurs sens, pareils aux orgueilleux de l'Enfer du Dante, mais en vain... La pluie de feu traversait les taillis; les mares étaient devenues cuvettes: pas une àme, pas même un bourdonnement.

Nous rencontrâmes à un croisement d'allées toutes les mouches de la forêt : d'une hutte de cantonnier elles avaient fait une ruche immense; nous n'essayâmes pas d'y demander asile. Tout en parlant, pour nous rassurer et nous rafraîchir, des souffrances de l'armée d'Egypte el des caravanes du Sahara, nous avancions au milieu du flamboiement sinistre de la nature. Les lapins trompés par le silence, se croyant en plein clair de lune, zigzaguaient dans les allées désertes. Nous regardions avec un peu d'effarement ces animaux singuliers qui, dit-on, ne boivent jamais. A force de courber le dos soii^ les branches nomrecueillir un peu d'ombre tiède, la soif s'empara de nous, elle nous poussa hors du bois.

Nous débouchâmes entre deux tas de cailloux sur la route royale de Melun; elle étail éblouissante. Nous distinguâmes à plus d'une lieue la pyramide de Brunoy; à une demi-lieue derrière ce gnomon devait se trouver le plus voisin des cabarets; nous frissonnâmes. Une pie, posée à quelque distance, nous regardait en ouvrant un grand bec.

Hue devenir? Nous consultions d'un œil désespéré de grands Lambeaux de vapeur Manche qui fondaient immobiles dans le bleu altéré du ciel.

Réfugiés derrière un buisson sec. nous attendions, silencieux comme des Bachi-Bouzoucks à l'affût, (pie n'importe quoi vînt à passer. () moment solennel! Tout à coup retentit au loin un cahol de ferraille-.

Nous nous élançons. Une vieille caisse couverte d'iiu cerceau de toile poussait un cheval devant elle; un boiteux conduisait . Gel homme, bien qu'il se sût tout près de l'endroit où le crime Lesurque fui commis, arrêta son chai- en souriant. Il avait visiblement foi en nous. D'ailleurs,

placé aussi SOUS l'Oppression de ce ciel d'airain.

il ne craignait connue nous qu'une seule ebose : ;i • pas boire; entre u « * 1 1 ^ qui ont soif, la familiarité S'établit. La caisse ne contenait qu'un peu

de foin. Si nous montions dans sa voiture, pensions-nous; s'ils montaient dans nia voilure. pensait-il; et ^<>n imagination comme la nôtre

entrevoyait, dans quelque asile plein de frai-

cheur, comme couronnement de l'idée, une, deux, peut-être trois bouteilles noires tout humides de rosée.

Un instant après, nous avions pris place sur le lit de foin et nous trottions vers Brunoy, nous apercevant que le véhicule boitait encore plus que son maître.

« Ah ça! brave homme, vous nous rendez là un fameux service. D'où venez-vous donc avec cet excellent cheval ?

— De Melun, donc !

— Vous êtes voiturier?

— Non, je dessers la maison centrale. » Ici, j'eus comme un redoublement d'intérêt.

Melun et la maison centrale, cela n'a toujours fait qu'un dans mon esprit. Je ne songe pas même aux anguilles. Tout habitant de Melun est pour moi gendarme ou détenu.

« Ah! Et vous venez d'y porter des marchandises? Il ne vous reste que du foin.

— Je viens de conduire un cinq ans, voilà pourquoi je ne ramène rien. >>

Un cinq ans ? Nous nous regardâmes d'un air ingénu. Je crus cependant sentir de l'inquiétude chez mes compagnons.

« Comment? un cinq ans

— Eh bien! oui, un condamné à cinq ans. Il était là à votre place avec les deux gendarmes!... »

Nous ne descendîmes point; la soif Ole à l'homme toute dignité. Le village approchait

d'ailleurs. Notre boiteux dous arrêta bien toi devant la principale hôtellerie de Monlgeron, au ■[• ébahissemenl des indigènes. Ne nous sou>

venantquedu service rendu, nous lui donnâmes les plus rafraîchissantes preuves de reconnaissance. Il nous quitta enchanté et nous aussi.

L'aubergiste, soupçonnant (pie des gens qui sortent d'une boîte à voleurs oui les pochepleines de bénédictions, voulait non- retenir dans les filets d"or de >on éloquence; nous rompîmes les mailles. Nous avions résolu de dîner en vagabonds, sous les saules au bord de l'eau; cela nous préoccupait. Comment réunir dans ce village les éléments d'un repas confortable épars chez le pâtissier, le fruitier, le boulanger et comment les soustraire aux regards des commères mal endormies au soleil, devant leurs portes, dans le trajet qui sépare le centre commercial deMontgeron du charmant ruisseau qui passe dans la prairie? Voilà le problème. Non- le résolûmes à trois avec un succès de ruse inespéré.

Puyanl les hommes e1 causant des Girondins traqués pendant l'été radieux de 1793, nous nous glissâmes les poches très alourdies dan- les petit- sentier-, cherchant un refuge qui lût à souhait. Nous trouvànic- le site rêvé sur la pente d'un chemin creux solitaire, d'où nous dominions un petit mur. Adossés d< - seigles do pai- le couchant, flanqués à droite el .'1 gauche de deux buissons verts, non- avion- («n perspec-

tive, au-delà du chemin et du mur, d'abord une riche prairie où serpentait i'Yères scintillante avec de beaux aubiers gris gaiement éclairés et des pêcheurs attentifs aux oscillations du liège, puis, au loin, des coteaux où les arbres s'éparpillaient en mille attitudes riantes, et le ciel toujours limpide mais devenu moins ardent pour la terre. Les meules fraîchement construites répandaient leur odeur saine que la brise nous apportait.

Au charme du paysage s'ajoutaient pour nous ce que contient de promesses l'approche d'une belle soirée, ce quedonnent de gaieté d'immenses précautions prises pour le plus innocent des résultats et les terreurs de lièvres surpris au gîte à propos d'un trot de cheval. Dans de tels moments, il suffit de deux jeunes filles qui passent au fond du chemin pour vous donner le fou rire. Dès qu'un de nos buissons nous avertissait d'un bruit quelque peu humain, si léger futil, nous étendions vers nos provisions la main protectrice de Pyrrhus ou plutôt nous prenions la pose d'une famille surprise par le curé le Vendredi Saint. Alors, ballottée sur son Ane, passait une maraîchère, un peu inquiète de la gravité bizarre de ces trois ligures prêtes à s'épanouir. Avant même que la queue de son palefroi eu! disparu derrière les branches, la malheureuse, au tapage éclatanl de nos rires, comprenait combien ont de sûreté les pressentiments inexplicables.

Ouand nous levâmes la nappe ou le si4 notre broussaille de gauche croisant de son noir réseau l'orbe ronge du soleil incliné était pareille au buisson ardent de Moïse. Noua D'avions que faire de ce miracle; le plus grand était d'avoir parfaitement dtné.

La soirée fut charmante, nous suivîmes j de deux lieues les bords de l'Yères froid»' et profonde. Un pécheur, en fermant sa boîte de fer blanc, nous afGrma que cette rivière avait cinquante pieds de fond et qu'on y prenait des brochets de la grosseur d'un veau. Non- le crûmes. De fait, il avait dans sa boîte des goujons de plusieurs pouces.

<* In cri se fit enten Ire, «lit quelque pari Arnal; en une seconde, nous fûmes cent personm - sur l< carré de l'escalier.

— Oh! cent personnes! Vous exagérez.

— Oui, c'est vrai, j'exagère; mais nous étions bien huit ou dix. »

11 se pou irai 1 que notre pécheur ne fut autre qu'Arnal lui-même. Nous avons oublié de vérifier s'il y avait hier relâche au Vaudeville.

Mardi 25 juillet. — Hier matin à trois heure»

j'ai, pour la première fois, remarqué le lever de Stella. J'ai été ravi: je ne connaissais que le lever du Boleil. Pas un cri d'oiseau ne s'éveillait encore, excepté le clair chaut du coq.

ANNÉE l854 75

M'étant par hasard réveillé à cette heure, je vis sur les bustes d'Husro et de Delaviçne une lueur causée par l'aube et que je pris pour un clair de lune. Etonné, sachant bien qu'il n'y avait pas de lune à ce jour du mois, je courus sous mes rideaux et, à la vue de Stella, je demeurai frappé d'une admiration croissante. Jamais je ne vis dans l'air tant de gaieté, de virginité, d'espérance. Une vapeur d'argent tremblait autour de la radieuse étoile.

Cette lumière produisit sur moi une sorte d'attendrissement. L'étoile du berger était si profondément lointaine et si éblouissante, qu'on la pouvait prendre, comme Murillo dans le tableau de l'Adoration, pour un ange encore indistinct, ou, comme Victor Hugo, pour

« ... un oiseau céleste et fait d'une étincelle ».

Juillet. — Je me rappelle m'être trouvé au spectacle en face du prince Jérôme et avoir été confondu de sa façon d'écouter la comédie.

<m jouait une charmante pièce de Mme de Girardin, la Joie fait pear.

Le Prince dont la loge es! une dépendance du Palais Royal, arriva au quart du drame. \ peine commençait-il à sourire à l'intrigue, qu'un aide fie camp entra. Tous deux sortirent.

Trois ou quatre minutes après, Jérôme revînt, s'accouda de nouveau au balcon de velours, ol

76 SOUVENIRS l>Y\ PARISIEN

prêta une grande attention, afin de rattraper le public dont l'intérêt croissait à chaque minute. Déjà il reprenait le fil tant bien que mal lorsque la duchesse, sa voisine, se leva ; quelque princesse entrait dans la lou;e.

Jérôme lâcha son fil, salua, engagea avec la nouvelle venue une conversation ; je supposai qu'elle roulait sur la pièce ri que le frère de l'Empereur donnai! son avis. De quoi, dans ce cas, pouvait-il parler, sinon du jeu de Régnier OU de celui de Mine Allan ?

Que de gens lisent comme Jérôme écoute, et ignoreni l'émotion qui naît du recueillement !

Mercredi 2 août. — J'aime en écrivant a Yuillcmol penser que dans un mois il m'en reviendra un écho. Mire constamment appelé parla pensée un mois en avant, un mois en arrière à propos d'aujourd'hui, cela fait vivre trois l'ois, cela frappe la mémoire d'un triple souvenir.

Je suppose six mois d'oeéan entre nous, continuant à nous écrire tous les dix jours, et songe que cet entrecroisement où Ton verrait revenir après dix-huit questions la réponse à la première rendrait sérieuse et réfléchie la tète la plus frivole. Quelle confiance dans la gravité <■! l'inaltérabilité des sentiments <1«' son ami et quelle estime <!•' son caractère aurait celui qui

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continuerait clans de telles conditions uue correspondance toujours pleine d'effusion!

On dit que la jeune et affectueuse lumière des étoiles est vieille de plus de deux mille ans quand elle arrive à notre àme et la pénètre de sa douceur, et qu'il faut remonter à l'irruption des premiers hommes au bord du Danube pour retrouver l'époque où se séparèrent ces deux rayons jumeaux partis d'une même constellation dont l'un tombe au seuil de sa tente et l'autre au bord de ma fenêtre ronde. Que nos lettres flottant sur la mer, comme tremblent dans l'espace ces paisibles filets de lumière, arrivent aussi sûrement qu'eux à leur but, attestent comme eux l'immutabilité de leur point de dépari . et , s'il le faut, continuent encore quelque temps de nous réjouir d'illusion alors que le souffle de Dieu aura déjà éteint leur fover, àme ou étoile !

Jeudi 3 août. — Capo de Feuillide, de retour d'Algérie où il avait été transporté, écrit dans la Presse des articles pleins d'intérêt contre notre système de colonisation depuis la conquête.

Je sais ce qu'il en est. Mon frère Camille, dans une solitude immense <>ù son existence est en péril et où il vit retiré avec ses quatre Glles, lutte avec énergie contre une situation difficile. Je pense à lui sans cesse, car c'esl un « 1*-^ plus braves cœurs qui soient au monde.

Un jour de chaleur étouffante, il traversai!

une solitude algérienne, conduisant comme saint Joseph l'une qui portait sa femme ei son enfant. La provision d'eau «Mail épuisée, une soif dévorante les prit tous les quatre. Fane se mit à broncher; mon frère se désespérait. Tout à coup il découvre dans je ne sais quel creux de rocher de quoi remplir une écuelle d'eau. 11 faut l'entendre raconter cela. 11 fit boire son enfant sans oser l'arrêter, puis sa femme. Il se trouva qu'il ne restait presque plus rien dans le vase.

« Tu étais fou, m'écriai-je la première fois que j'entendis ce récit, de n'en pas garder davantage pour toi qui conduisais à pied la caravane.

— Mais ce n'est pas moi qui en devais profiter.

— Comment? Ce n'est pas loi, et qui donc.'

— Mais, parbleu !... l'âne!

— Oh! (Test trop fort pour le coup de se sacrifier à un à ne!

— Mais, mon cher, aurais-tu voulu que le baudet jetât ma femme par terre avec Ténia ni

\ oilà l'homme, (l'est le même qui. laissant à

sa femme tout l'argent dont il dispose, se met .mi route à pied de Marseille à Paris, perce d'un coup d'épéc à ChaloD un maître d'armes qui avait raillé ><>n pauvre équipement ei,exténué de fatigue, écril de Corbeil à ma mère d'arriver à son secours, car. malgré les ovations des sous-

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officiers de Ghalon émerveillés de sa prouesse, il n'a su emprunter à aucun d'eux le prix d'une paire de souliers.

Je n'en finirais pas sur son compte.

Vendredi 4 août. — La mère d'un soldat de l'armée d'Orient prétend qu'elle a reçu de son fils une lettre dont tout était barré, sauf la signature. Cela n'est guère vraisemblable.

En tout cas, je conseille à Yuillemot, lorsqu'il me parle de ses chefs, de mettre simplement à côté du nom propre une note comme à La Flèche. Vingt voudra dire : Je suis enchanté de lui; zéro voudra dire : Je le tiens pour un Pichegru. De zéro à vingt il y a de quoi rendre toute la gamme de la satisfaction et du mécontentement.

Lundi 7 août. — Il y a des hommes qu'un sentiment raffiné de délicatesse ou qu'une obs

sion exaltée de l'idéal éloignent seuls de la prière. Ils se forgent un Dieu abstraite! sublime et ils défendent à Leur imagination d'en approcher. Relégué ainsi dans le vague infini, ce Dieu n'a plus aucune prise sur leur âme; il tombe dans l'oubli.

Cette conception, si haute en apparence, esl cependant étroitement humaine. Dieu, pour

gens, est, en quoique sorte, une personne, niais une personne infiniment pénétrante, à laquelle ne saurait échapper le plus petit travers de sentiment, la plus légère distraction du fidèle agenouillé. Dès lors, ils ont peur de se mettre en rapport avec une puissance si scrutatrice, si clairvoyante; pareils au (ils qui tremble devant un père railleur et sévère, ils craignent de manquer d'à propos, el chez eux la gène tue l'émotion. Pour t ou t dire en un mot, s'ils ne prient pas c'est que Dieu les intimide!

Si, clans l'ordre de la vie, i\*>> relations humaines, il faut se délier de la fausse honte el des petites sollicitudes, de quel nom appeler de pareils sentiments dans Tordre de l'éternité, dans nos relations avec Dieu; de quel ridicule les couvrir? Ah! que la haute idée que nous croyons avoir de Dieu est petite et basse si elle nous conduit à user de réserve envers lui comme envers je ne >ais quel Napoléon sublime.

N'attendons pas, pour plier les genoux et lui parler, (pie nous soyons au lit d'un mourant ou qu'une terreur sacrée nous saisisse. 11 n'est pas besoin de prie-Dieu, ni de temple, ni du rappel de l'heure, ni du rappel de la mort. La prière doit être facile H fréquente; pour qu'elle s'échappe, il doit suffire d'un rayon de soleil, d'un oiseau blessé, d'un serrement de main La prière, ce n'est pas seulement une demande, c esl un ('lan d'âme du faible vers le fort. de

l";i\ eugle \ ers le \ o\ ant, du passager vers Péter-

nel ; c'est ce qui jaillit du resserrement de notre être en présence de tous les inconnus de ce monde. Ne pas oser prier, mais c'est pis que de ne pas oser aimer, que de ne pas oser sauver la vie de son semblable ; c'est de toutes les hontes la plus risible et la plus misérable.

Oui ou non, Dieu ne nous presse-t-il pas de ses mystérieux desseins, n'est-il pas présent dans la nuit, dans l'inquiétude, dans la douleur, dans la joie? Confessons donc sa présence, parlons-lui. Demain nous serons morts ou nous serons fous, aujourd'hui préparons-nous donc au monde invisible; il convient à l'homme de prévoir, « Si la grandeur de Dieu est de rester sourd à nos prières, notre grandeur à nous c'est de le prier, » a dit Lamartine. C'est en effet le plus grand de nos privilèges. Crier quand il souffre, c'est la seule ressource de l'animal ; prier quand il souffre, c'est la ressource de l'homme.

Jeudi 17 août. — Je lis le Droit d'Emile de Girardin dont la seconde édition vient de s'éc >uler.

Décidément on ne peul dire que notre époque soit stérile en bons ouvrages. Je prétends que, souu ce rapport, elle esl supérieure même à la Restauration.

Girardin y tien! une place élevée. Cel esprit qu'on prétendail exclusivement spéculateur se

montre au contraire chaque jour plus spéculatif. Gomme le prouvent ses excellentes citations, il se nourrit à l'école des grands philosophes. Son défaut <i>l d'être plus logicien que poète et, dans son besoin de précision, <l<i résultats, dans sa haine1 des rêveries, des mots sonores, de faire plus volontiers appel au raisonnement, à L'entendement qu'à l'imagination et au cœur.

Cette intelligence vive, nette, persistante dans la mobilité de ses attaques, s'est fait du tort <in cherchant en public au lieu de chercher dans cabinet; il a <mi l'imprudence de chercher toujours au lieu de se donner par de longs silences les apparences du recueillement. En le voyant modifier sans cesse ses plans, on l'a pris pour un étourdi, on a ri de l'homme qui avait une idée par jour. Toujours est-il qu'aujourd hui il est en progrès énorme. 11 n'a pas sou pareil, comme dit ma mère, pour faire \(Ac\- les épluchures, casser le noyau et s'assurer qu'il y a une amande, lia un style d'une clarté extrême, qui suffirait pour attirer sur lui l'attention et une grande force de résistance à tout entraînement. A l'inverse des esprits mobiles, il se souvient parfaitement de toutes les expériences nonréussies; aussi veut-il du neuf avant tout cl non pas du \ ieux neuf.

Dimanche 27 août.-— Devant le dévouement

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de l'homme à l'humanité, il n'y a pas dans la nature et dans la société un seul obstacle qui ne s'abaisse; c'est la force suprême, c'est le sceptre de l'homme. L'égoïsme le fait tremblant et esclave ; la charité, mère de la civilisation, le fait roi de l'univers.

Lundi 28 août. — Je me suis promené hier soir sous les arbres du boulevard des Invalides pour dissiper des vertiges singuliers qui venaient de méprendre; c'est le résultat de ma tension d'esprit depuis quelques jours. Me sentant, chanceler, j'ai eu un peu peur sur le pont de la (Ioncorde : j'ai craint un coup de sang. Mais le frais paysage de nuit qu'offre la Seine, la splendide multitude des étoiles, m'ont bientôt raffermi et rassuré. J'ai remercié la balustrade de son secours inutile et je me suis mis à courir sur la place.

Cette place vient de recevoir un nouvel ornement; il consiste en une belle balustrade à mollets le longdes deux terrasses «les Tuileries, l 'our la fête du i5, on a placé sur cette balustrade «les vases de forme aplatie très élégants; ils ont pour anses des têtes d'homme à cornes «le bélier, .le les considérais avant-hier; je trouvais que des cornes vont bien à une tête de satyre, mieux encore qu'un corps d'homme à une croupe de cheval. Singulière harmonie de- lignes H des

Si SOUVENIRS I) UN PARISIEN

souvenirs! Ces vases, provisoirement en plâtre. seront peut-être taillés en marbre.

Au bas des terrasses, il n'y a plus de jardinsfossés, mais une large route qui encadre maintenant la place sur ses quatre cotés. Les calèches peuvent en faire le tour en longeant les statues des grandes villes de France.

Mardi 29 août. — A cinq beures du matin, an sortir d'une épouvantable nuit.

11 faut s'attendre à tout. Hier soir, en rentrant à dix heures, mon ami, debout dans l'obscurité, me serre la main d'une façon singulier»'.

u Nous n'avons pas de nouvelles de Yuillemot... mais ce n'est pas tout.

— Qu'y a-t-il donc?

— Durieu...

— Eb bien ?

— Duricu est mort î »

Les pleurs me reprennent; je pars aux informations. Le billet mortuaire est là sur ma table; maintenant qu'il tait jour, je ne peu* plus croire que c'est nu rêve causé par L'inquiétude.

Ali! l'inquiétude! Qu'elle est douce a côté de la réalité !

Mercredi 30 août. — Gaulier et moi avons

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accompagné à l'église des Batignolles et le long du chemin de la Révolte jusqu'au cimetière de Clichy Durieu mort dimanche d'une fièvre typhoïde.

La dernière fois que je le vis, au quai d'Orsay, nous parlâmes de bien douloureux événements : de la maladie d'un ami, des dangers terribles qui enveloppent Vuillemot; il me recommanda à plusieurs reprises de soigner ma santé. Hélas! pouvais-je prévoir les arrêts inconnus et lui dire de tourner vers lui-même son inquiète sollicitude ?

Le i5, je reçus de lui ce billet : « Je suis convalescent ; viens me voir si peux, tu me feras plaisir. »

Ces deux lignes, m'annonçant la guéri son de je ne savais quelle courte maladie et qui me préparaient si peu à l'écrasante lettre qui devait suivre, ne me frappèrent pas assez de leur brièveté. Sollicité par quatre inquiétudes immenses, je repoussai la cinquième; je tardai à m'enquérir de l'adresse du convalescent; j'espérai que, réparant son oubli, il nie l'enverrait. -le l'ai reçue en effet, mais dans un cadre noir. Quel châtiment de la première négligence «le ma vie !

Pauvre Durieu! devant qui je m'annonçais prêl à traverser la France pour tenter le soulagement d'un ami, qu'a-l-il pensé d*' mou ahandon? Il a été quinze jours m;» Inde, il m'a appelé, et je ne me suis approché de lui que...

Ah î quel regret cela creuse en moi ! .le lui «mi ai demandé pardon, seul dans sa chambre et la main sur son cercueil.

Quelle année que cette année i854 •

Dimanche 3 septembre. — Vuillemot me cause

d'étranges angoisses : depuis le 3i .Juillet, pas de nouvelles. Tous les matins, je descends en tremblant l'escalier du bureau de l'infanterie où La

liste des morts doit arriver.

Lundi 4 septembre. — Si quelqu'un veut connaître les sens variés du mot douleur, qu'il ouvre mon armoire, véritable cimetière, et lise mes tas <lr lettres : il comprendra difficilement qu'on résiste à de telles complications d'épreuves el qu'on n'en soi! pas paralysé au moins pour quelque temps.

Je vais mieux cependant qu'on ne pourrait le croire. Les malheurs qui séchassent l'un l'autre dans l'esprit empêchent l'idée fixe,

Samedi 9 septembre. — Depuis mercredi, je couche à Bicôtre chez ma mère. Contrairement

au duc de Nemours de Casimir Delavigne, j'ai

ANNÉE l854 87

été fort mal accueilli par le chien du logis, Tom, grand épagneul noir. Il ne s'est habitué à moi que depuis ce matin.

Cette maison est très gentille, carrée, couverte en terrasse, au fond à droite d'un jardin fort bien soigné. Le mur est tout autour couvert de pêches que je vais cueillir à six heures du matin. 11 y a aussi des pruniers; que dis-je? il y a des lapins et des tortues... introuvables sous les légumes. Un long berceau de vigne, d'une centaine de pas au moins, aboutit à la porte d'entrée.

Le premier soir, je suis resté longtemps à la fenêtre du second étage, à l'est, savourant les étoiles, reconnaissant celles que je vois de ma grande fenêtre solitaire. Des champs rasés que la lune éblouissante éclairait de sa belle lueur planétaire me séparaient, au delà <los arbres du jardin, des grands ormes de la route de Fontainebleau, de la route d'Italie où grinçaient <!«'> charrettes attardées.

Dimanche 10 septembre. — Tout contribue à me mettre la tête entre les bras d'un étau : Mme Marsaudon qui m'écrit, mourante, une louchante et noble lettre; Vuillemol dont j'ignore le sort; enfin Durieu, l'éternel lemenl regrettable, à la mort duquel je ne crois pas encore el que je m'attends chaque jour à rencontrer au détour de la rue.

>- souvenirs n un parisd:\

Pauvre Durieu! quelle foi sa disparition m'a donnée au monde invisible. 11 me semble qu'il est tout simplement allô dans un lieu dont j'ignore encore l'adresse. En passant de l'autre côté, il me semble qu'il a emporté, avec nos conversations, une partie de mon moi.

Les morts laissent dans les Ames de ceux avec qui ils ont eu de hauts, d'intimes entretiens, une partie de leur âme, ils se survivent ainsi; c'est ce que Lamartine appelle l'aurore boréale du tombeau. La réciproque es! vraie : ils emportent une partie de notre âme : les deux mondes ont des liens de parenté mystérieux comme les liens de l'aïeul à l'arrière-pelit- (ils.

De là vient que .Mme Marsaudon, se croyant près de mourir, cherchait de sa main défaillante à s'entretenir avec moi qu'elle n'a jamais vu; de là vient cpie Durieu, derrière le rideau quêtons nous soulèverons, me rassure.

Lundi 11 septembre. — Je suis rassuré par les dernières nouvelles de Mme Marsaudon.

Vuillemol a enfin écril : il est très abattu, mais il va bien. Son caporal est mort du choléra, malgré ses soins. Le 7e de ligne esl décimé. Ils vont partir pour Sébastopol.

Mardi 12 septembre. — Pénétration n'est pas finesse. La finesse est bornée, elle grossit comme un microscope et empêche les vues d'ensemble.

A ne regarder qu'un point d'une feuille de rose, on peut arriver, avec un verre grossissant, à ne pas savoir si c'est une feuille de rose; la goutte d'eau pure est pleine de larves. De même à se demander à deux heures de l'après-midi si on aime autant qu'à huit heures du matin ou à neuf heures du soir sa mère, son fils ou son ami, on finit par s'inquiéter et douter de son cœur qu'on trouve intermittent.

C'est l'ensemble de sa vie, de soi-même qu'il faut surveiller, c'est la tenue générale et la suite de son existence morale et intellectuelle.

Mercredi 13 septembre. — J'ai dîné deux fois depuis un mois avec de Beurmann. Il est très bien, mieux encore qu'au collège.

Lettre intéressante écrite de Bomarsund par Poittevin dont le vaisseau a reçu cinq boulet- 1 -I qui a éprouvé dans toute sa plénitude — lui qui avait pendant huit jouis attendu leeoinhal sous les canons de Cmnsladl ce plaisir extraordinaire que l'homme éprouve quand il a obtenu la

mesure de son >;ing-lïoid, quand il a VU ee qu'on ne voil qu'en présence de la mort, quand il a mêlé ses propres souvenirs à ceux de

l'histoire et qu'il a une joie commune avec la patrie.

Mercredi 20 septembre. — Oue cet air libre de l'océan es! (Vais H salé; que cette nappe d'azur et de nacre, ciel renversé, est d'une délicieuse, d'une riante jeunesse à l'arrivée de Stella ou du soleil; comme, incertain des limites du ciel et de la terre, l'œil >ur cette ligne d'horizon rejetée à une dislance Inûnie où la mer lave les dernières étoiles, on se sent près de s'agenouiller d'admiration !

Et si l'on court sur le sable dentelé, quel plaisir de voir osciller les écailles vert-doré de la surface, de voir se gonfler à vingt pas la vague soiilrx ée avec m\ stère et de sourire du puissant efforl enchaîné <jui mouille quelques pouces de la blanche arène. Quel plaisir d'entrer clans les Ilots d'un pied timide, de >«v sentir soulève aux palpitations de la grande mer, de recevoir sur sa faible épaule la pluie fouettante des brisants et,se soulevant du pied par secousses inégales, de rétrécir ou d'étendre, à sa vue l'orbe du bouclier d'émeraude.

Et la ceinture de falaises noires el de dunes blanches don! le soleil parvient à égayer I pecl aride, comme elle repousse doucement le Ilot qui étincelle et lai»-.- les coquillages aveugles s'attacher à son flanc! Ce soir, cette ceinture

sera sombre et terrible, sillonnée de lugubres reflets ; au lieu de s'y arrêter avec un léger clapotement, la mer sauvage, trempée de vapeurs froides, furieuse, râlant avec tous ses noyés, accourra des extrémités de l'horizon et se brisera, se roulera à ses pieds avec des mugissements dont tremblera toute la côte.

Ah! quand d'une jetée on voit en longues lignes régulières et à perte de vue ^'avancer, sous les pleurs du soir, ces escadrons barbares venus on ne sait d'où et brisant tout sur leur passage, on a peur, on invoque Dieu tout-puissant, on comprend cette image, ce grand mot des saintes Ecritures : « Flots, vous n'irez pas plus loin ! » Ouel tumulte, quelle brutalité dans ces eaux hurlantes qui battent de leur gâchis d'écume les pilotis de la jetée ! C'est ainsi que, tout un soir, l'inépuisable armée des Ilots vient battre les grèves de ses coups de bélieret expirer sur lesable.

Près de la mer on pense aux disparus : rivages font songer aux rivages éternels.

Lundi 25 septembre. — .l'ai une lassitude de membres inconcevable que j'attribue au chaos d'idées douloureuses qui m'assiègent depuis plusieurs mois. Ces! à peine si hier j'ai pu adresser une page ;< Vuillemot, quoique ayanl manqué 1»' dernier courrier, quoique le sachant aux prises avec l'ennemi.

Sa dernière lettre était sombre, désolée; il m'a semblé recevoir un testament. Son noble cœur est sorti brisé de <■« -M « * affreuse campagne au milieu du désert, de la peste, de la disparilion de ses camarades.

Henri Charonnet, complètement guéri, vient le \ Octobre passer quelques jours à Paris près de moi.

Que cela m»' fera de bien !

Jeudi 28 septembre. — On s'occupe beaucoup des élections en Espagne. Le parti du mouvement gagne du terrain. Un jeune homme à figure douée et juvénile, inconnu jusque-là, a fait un si beau discours improvisé qu'il est porté sur les listes de Madrid; il se nomme Castelar.

Nouvelle preuve des facilités qu'offre au talent le régime de la liberté.

Vendredi 29 septembre. — Si nous n'avons (pi 'un vide Panthéon, c'est que Da\ id en a ouverl les portes el en a envoyé tous les botes illustrer leur pays natal.

\ Rouen, placée comme Henri IV sur le terre-plein d'un pont, se dresse dans le ciel la statue de < Corneille.

Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavi-

ANNÉE l854 93

gne, assis tous deux, voient passer devant eux tout ce qui entre au Havre. Saint-Pierre, dans sa redingote à brandebourgs, se penche vers deux enfants, Paul et Virginie, qui jouent à ses pieds; sa figure est douce et attendrie. Delavigne, la tête haute, le front inspiré, comme dans le buste que j'ai sur mon secrétaire, récite ses Messéniennes, la main posée sur son cœur.

A Paris, ville de bruit, David d'Angers n'a voulu peupler que la colline du Père-La chaise. Il n'y a pas un médaillon, un buste dans ce séjour des morts qui ne soit de sa main.

Samedi 30 septembre. — J'ai annoncé ce matin à Vuillemot le voyage d'Henri Charonnet et la joie que j'en éprouve.

Quant à Durieu, j'ai paifois comme une tentation de l'avertir. C'est singulier, mais je ne puis pas admettre les irrévocables disparitions. Je rencontrerais tout à l'heure Durieu au coin de la rue, j'aurais à peine un saisissement de surprise Qu'est-ce que ressusciter auprès de mourir ?

Lundi 9 octobre. — La lettre de Vuillemol sur

la bataille de l'Aima est arrivée samedi matin.

Nous sortions de table, ma mère, Charonnei

et moi, quand nous avons entendu dans l'es lier mon brave Alsacien de concierge crier.plus essoufflé que le soldai de Marathon : m Une lettre de Sébasdobole ! Quelle triple exclamalion! et, la lecture commencée, quel frisson courant dans nos épaules ! A mesure que nous approchions de ces mots bienheureux : « Pour moi, pas uneatteinte, » le cœur se desserrail de plus en plus : mais c'esl seulement là que le gros soupir s'est envolé. Alors, toul à la joie de la victoire, j'ai pu lire, sans trop m'arrêter, le reste de la bataille.

Quelles émotions que celles de Vuillemol si elles ont ici de pareils contre-coups ! Nous avions les veux mouillés en songeant que nul ne peut enlever de son passé ces heures >i longues, si terribles, si glorieuses. Le souvenir des grandes actions est comme le remords, il vous suit partout. Vuillemol a maintenant des états de

>«Tvire.

Won voisin de bureau. M. de Bellefonds, a es! pas aussi heureux : son cousin du 1 d • zouaves, qui est son intime ami, ne lui a pas écrit, malgré sa promesse. Je viens de le rassurer, n osant trop lui dire que, si nous avons une lettre, c'esl que Vuillemol >ait surmonter toute difficulté, qu'il est un ami exceptionnel.

M. de Bellefonds esi un grand jeune homme blond, pâle, qui es! doux el a 1rs manières du monde; il esl admirateur passionné ^\u capitaine de zouaves, Breton modeste, qui aurait fait en

ANNÉE l854 95

Algérie plusieurs belles actions, soit le sabre à la main, soit en se jetant à la mer. Nous sommes convenus de courir l'un chez l'autre à la moindre nouvelle.

Nous avons appris hier soir la mort de Saint-Arnaud. Quelle biographie mêlée ! Quel destin ! La mort lui laissant assez de temps, lui accordant un sursis de huit jours, que cette expiation est morale ! On dit que pendant le combat un cavalier le soutenait à bras le corps, quelle énergie ! On raconte ici mille détails sur ses dernières lettres intimes, pleines de senliments héroïques, sérieusement religieux, et pleines aussi de plaisanteries de caserne, de moqueries équivoques. Il avait à tout prix voulu commander Tannée d'Orienl.

Mardi 10 octobre. — M. de Bellefonds, très ému et quelque peu triomphant d'avoir à son tour des nouvelles fraîches, es! venu s'asseoir près de notre poêle pour nous lire une Ici Ire de son cousin.

Le capitaine de zouaves a été employé a diriger dr> tirailleurs. Après avoir débarrassé de Russes les arbres de la rivière, il la traversée avec de l'eau jusqu'aux cui I s'esl mis à

grimper la fameuse pente. 11 paratl qu'il s esl trouvé là très en : il y a laissé un morceau

de sa canne, <lr son fourreau; son caban a été

troue. Les visages ennemis lui ont paru stupéfaits, ou, pour parler plus heureusement, d< rien tés.

Depuis quelque temps, je suis exténué. Les

trois lettres du fatal 27 Août : lettre de la sœur de Perrodil, lettre crue la dernière de Mme Marsaudon, lettre de Vuillemot surtout, pesaient sur ma pauvre cervelle. 11 faut ajouter à cela plusieurs nuits passées à Bicêtre sur un perpétuel qui-vive. La maison de ma mère es! isolée, à portée de fusil de la roule de Fontainebleau : j'ai dû y tenir garnison.

Tout alla bien jusqu'à la nuit mémorable du 22 au 20* ; mais cette nuit-là, il fut Impossible de penser à autre chose qu'à ceci : si deux carriers des environs escaladent le mur, comment diable le leur ferai-je repasser, n'ayant engins d'aucune sorte? Tom, le lidèle chien de garde, s'étail mis dè^ dix heures à aboyer avec tant de rage, s* élançant comme un désespéré à travers les dahlias et les faux ébéniers, qu'il fallut descendre au jardin et le parcourir en toid sens. 11 n'y avait rien du tout, au moins en deçà du mur d'enceinte ; tout ce que je gagnai à ma glaciale promenade fui de prouver à l'intelligent animal qu'il ne perdait pas ses aboiements et que son appel serait toujours entendu.

Il en profita el tout le temps que !<■ Chariol et Cassioppée restèrenl visibles, ce fut un sabbat infernal. J'avais beau ouvrir la fenêtre, étendre jusqu'aux premiers rosiers !«' cercle de ma bon-

gie, appeler d'une voix vibrante, le chien devenu loup, tous ses poils hérissés, ne revenait un instant sous la maison que pour se jeter de nouveau, tout hors de lui, vers le fond le plus sombre du jardin. Je refermai les vitres en murmurant : C'est singulier, un animal qui se trompe ! Je ne sus qu'au matin que l'animal ne se trompait pas. Derrière le mur auquel il montrait les dents, la brigade de gendarmerie avait arrêté vers trois heures deux vagabonds, espèces de Bertrand, qui cherchaient des fraises au milieu des champs et que le chien voyait avec son nez, tandis que j'accusais son défaut de sens.

Voilà une belle histoire à raconter comme je l'ai fait à Vuillemot qui, le même soir, campait en pays cosaque. Mon Dieu oui ! Le nombre d'ennemis ne fait rien à la chose. Qu'importe à celui dont le pied tremble sur un pont fait d'une seule planche que l'abîme ait cent mètres ou mille mètres de profondeur ?

Je me suis remis à ma calmante étude <1» >s étoiles. Aidé de ma carte, j'ai trouvé pour la première fois le Dragon dans le ciel ; à l'heure qu'il est, par exemple j'ignore quelle esl cette étincelante étoile qui se trouve à quelque distance et un peu au-dessus de sou museau. Tous ces soirs-ci, je me suis assuré qu'elle ne bougeait pas de place. Depuis mon séjour chez ma mère, j'ai toujours la tête renversée en arrière; mais c'est particulièrement au Palais-Royal el

98 SOUVENIRS n IN PARISIEN

place du Carrousel que je me casse le cou à regarder les astres. 11 y a eu dernièrement temps couvert plusieurs nuits de suite, eh bien ! j'avais oublié de lever les yeux; mais au premier soir de clarté en apercevant delà place de la Bourse au bout de lame \ ivienne, au-dessus du Perron, la planète bleue brillante qu'aime Victor Hugo. Jupiter, j'ai éprouvé la sensation d'une habitude chérie qu'il est donné de resatisfaire.

Samedi 14 octobre. — Nous attendons les restes du maréchal Saint-Arnaud. Son énergie de la lin Ta relevé dans l'opinion publique, au moins pendant quelques jours; pour nous, pleins de son passé d'Afrique qu'un témoin oculaire vient de nous raconter, nous avons beaucoup de peine à incliner notre t'ronl. El pourtant e'esl un ami qui nous parlait, un ami qui croyail l'aire un éloge funèbre.

Quant à son successeur, les avis sont très partagés, non pas sur sa bravoure, ni même sur son intelligence,mais sur son désintéressement. Les

éloges que nous en l'ail Yuillemol sonl pourlanl d'un grand poids dans noire balance. Oui n ac-

cuse-i-on pas de viser à la popularité, de se faire valoir, d'être ambitieux?

ANNÉE l85',

Lundi 16 octobre. — Nous arrivons à la grande porte des Invalides, sous le bas-relief de Louis XIV à cheval que cachait le blason de Saint-Arnaud. Là, nous avons vu descendre de voiture tous les invités, tous les hauts dignitaires. Puis nous avons été nous placer à l'entrée de l'église, dans la grande cour sous la statue de Napoléon, comparant ceci au retour des cendres de Sainte-Hélène. Nous étions quatre ou cinq sur les marches du péristyle; le clergé de l'église, croix en tête, attendait à côté de nous ; la cour était presque vide, sauf deux rangs d'invalides.

Peu après, le funèbre cortège apparut sous la grande porte, jusque-là voilée par la fumée des canons tonnant au dehors. Le char aux chevaux empanachés a fait le tour de la cour du côté droit et s'est arrêté à nos pieds. Nous étions tout étonnés de l'isolement de ce corbillard d'argent agitant en vain ses drapeaux. Tout le monde était dans l'église ou sur l'esplanade; il n'y avait là, à ce terrible débotté du général en chef de l'armée d'Orient, que notre petit groupe avec le clergé de la chapelle au second plan ri les hnil sous-officiers décorés qui devaient porterie cercueil. Le maréchal Magnan, tout essoufflé du cheval, ses sourcils d'aigle relevés, sa bouche serrée, rôdait en se brossant les cheveux autour delà bière de son compagnon d'aventures. Il s'est brossé ainsi longtemps, surveillant tout avec attention, puis il est entré à son tour dans la maison de Dieu.

Oue de pensées éveille la vie de Saint-Arnaud, avec son couronnement de dévotion et d'énergie

guerrière ! 11 n'y a pas six mois cnlre son départ de Paris et son retour. Chacun disait alors : Le Maréchal n'en reviendra pas; il n'en esl pas revenu en effet. Mais quelle lutte contre le destin implacable î Quels efforts avant de s'écrier : La Providence me refuse l'honneur de vous mener a Sébastopol ! D'où venait chez un mourant ce besoin d'aller chercher de la gloire en Orient, au lieu de rester à Paris comme le maréchal Magnan? Était-ce pour entourer ses derniers moments d'impressions nouvelles, de «listractions puissantes, pour envelopper ses derniers pas d'une multitude d'hommes les regards fixés sur lui et prévenir le vide qui se fait autour du moribond? Klait-ce simple et héroïque désir de finir noblement sa vie, d'expier, de prouver à ses ennemis et détracteurs qu'on peut pousser à une hauteur sublime les qualités de Bea défauts? Était-ce crainte de Dieu, persuasion d'un grand service rendu? On s'y perd.

.le pensais à cette existence pi ei ne< l'opposition s au moment où on a découvert devant moi la bière dont j'aurais pu toucher le bois de la main. Elle était d'un poids énorme étant doublée de plomb ; on a été longtemps à l'extraire de 9on alvéole. « Ce n'est pas lui qui pèse ainsi, a-t-ondil près de moi, car il était bien maigre . \ la suite du cercueil qu'on a recouvert de son babit el de ses

décorations, j'ai vu passer les aides de camp.

ANNÉE l854 101

Nous sommes entrés à notre tour dans la chapelle au fond de laquelle dort l'homme de Sainte-Hélène flanqué deTurenne et de Yauban. Tout était tendu de noir et d'argent, mais sans luxe extraordinaire. Des flammes vertes dans les trépieds ; au milieu, le catafalque, pyramide de cierges. Des écussons disaient : Alma,Grande- Kabylie... Les bancs derrière le catafalque étaient occupés par des officiers supérieurs, et devant, par des officiers généraux, précédés des ministres; le corps diplomatique sur des bancs transversaux à droite. Les bas-côtés étaient vides ; c'est de là que nous avons assisté à la cérémonie. Nous avons vu dans le chœur l'Archevêque, immobile sous son dais de crêpe, et au milieu du Sénat, le vaste La Rochejaquelein attirant les regards par sa calotte de velours vert et son habit brodé s'ouvrant, comme les vantaux d'une chasse, sur un large gilet blanc. Au moment où Monseigneur Sibour est descendu vers l'autel, la musique des Guides a fait entendre des sons d'une si pénétrante harmonie que, pour la première fois, j'ai éprouvé l'enivrement de cette poésie inarticulée. C'était à la fois tumultueux et doux, plein de désabusement, de mélancolie et d'entraînemenl généreux. Toute la symphonie s'élevail sons les voûtes comme une poussière de bataille. J'y inventais des paroles; il me semblail entendre une voix iraichange attendrie, entraînante, chanter un hymne de deuil el de guerre qui voulait duc : Aillons

102 SOUVENIRS I) l'N PARISIEN

nous-en mourir! Tout est vain, excepté la inorl du héros! Peu à peu, je me suis senti enveloppé de «« f hymne, j'ai frémi du cœur aux extrémités et les larmes sont venues. Je n'ai rien éprouvé d'analogue de ma vie, même aux plus beaux opéras ; il n'y a que les vers d'Hugo qui me parlent ainsi. Je connais donc enfin l'émotion de la musique!

.l'ai vu ensuite l'Archevêque, tête nue, s'avancer vers le catafalque et s'asseoir au pied du cercueil. Son front était éclairé par les cierges : il l'a rejeté en arriére, avec ses sourcils noirs, en prolongeant d'une voix d'église très sonore, mais dont la force allait en s'éleignant, les mots suprêmes : FtequiesGat in paee. On l'a aussitôt rccoifTé de sa mitre et la musique a repris, mais celte fois c'était un air de régiment tics mondain et très vif sans nul rapport avec la cérémonie, >i ce nVst qu'il rappelait la frivolité du Maréchal.

En sortant de l'hôtel, nous avons remarqué au bout «le l'esplanade, dans le ciel gris et pareil à l'eau (le la mer. le toil de cristal glauque du bâtiment de l'Exposition et, à notre droite, les

deux clochers de pierre de Sainte-Clotilde qui

sont presque achevés et s'élèvent à une assez grande hauteur.

Samedi 21 octobre. — Depuis !<■ départ de

ANNÉE l854 103

Charonnet et l'enterrement du Maréchal, je ne suis pas allé de l'autre côté de l'eau. Ma mère gardant presque toujours le lit, par suite d'une forte indisposition, j'ai dîné toute la semaine chez moi.

Je lui lisais hier soir la mort de Socrate quand la feuille du bivouac de Balaklava, petite feuille éhontée quia mis vingt-deux jours à franchir la distance que les autres lettres parcourent en cent soixante-dix-neuf heures, est venue nous apprendre que Vuillemot avait bu cent pièces de muscat rive gauche du Belbek. Que le sang des grappes brisées retombe sur lui !

Dimanche 22 octobre. — Ce n'est pas précisément la timidité ou le soin de la forme qui m'empêche d'écrire, c'est plutôt un excès d'émotion ou d'impétuosité. Ma tête ressemble assez, dans son impuissance, à une carafe contenanl de l'eau qui n'est pas trouble, mais qui sanglol on renverse trop brusquement ; rien ne sort. .le sens parfois mon front martelé de coups intérieurs, ou bien il me prend des larmes à la ridicule idée d'user deux mois .le ma vie à écrire une misérable lettre. Qu'ypuis-je? il faut sesoumettre.

Il y a des mu Us mes de tête comme il y a des mutismes de langue. Le pi st que celle

lettre à faire et qui ae me laisse pas de repos

]n4 SOUVENIRS 1> I N PARISIEN

arrête toutes les autres. .le suis ainsi organisé que je ne sais pas déposer là une préoccupation pour une autre à dissiper. Ne répondant pas à une personne, je n'écris pas aux autres, je ne travaille à quoi que ce soit. C'est peut-être là ce qui me fait le plus de mal.

La seule réflexion à faire, c'est que les assauts de cette année ont un peu. momentanément j'espère, affaibli, paralysé le jeu de mon intelligence; cela se remettra. Je désire en égoïste que Vuillemot sorte de la prise de Sébastopol comme il est sorti de l'Aima, sans blessure : c'est là la première condition de mon rétablissement. S'il était permis de croire à des liens matériels entre les mondes visible et invisible, je prierais mon père, en veillant sur son ancien régiment, de veiller sur lui ;

Mardi 24 octobre. — Je suis saisi de l'effet que doit produire, le soir d'une bataille, le souvenir

de Ion- ces élus de la mort donl on ;i le matin serré la main en se disant : Sera-ce lui? Serace moi ?

Dimanche 29 octobre. — Un fait curieux esl cité par M. «le Montalivet. Il surprit un soir après minuit Louis-Philippe écrivant dans un cahier

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sous la lampe des Tuileries. Il crut que le roi écrivait les souvenirs de sa vie. « Xon, répondit celui-ci, ce cahier intéresse bien autrement ma conscience. J'y inscris les noms de tous les condamnés à mort auxquels je ne puis faire grâce, et j'y expose mes motifs. Puisse Dieu me pardonner les erreurs en faveur du soin que je prends î » Ce ne sont pas les paroles — je regrette de ne pas les avoir sous la main — mais c'est le sens.

En disant cela, ce rare honnête homme était profondément ému. C'est bien le même qui, se souvenant de deux régiments de carabiniers écrasés sous ses yeux par une batterie démasquée soudain à Valmy, ne parlait de la guerre qu'avec horreur.

Mardi 31 octobre. — Nous avons causé avec Gaulier d'un fait de filiation aussi curieux que celui de George Sand.

Rachel a un fils reconnu du comte Walewski, ambassadeur de France en Angleterre. Or M. Walewski est lui-même (ils naturel de Napoléon. L'enfant pour lequel Kachel amasse des millions est élevé à Sainte-Barbe-des-Champs, dépendance de la pension Sainte- Barbe à Fontenay-aux-Roses.

Walewski est un ancien capitaine de cavalerie qui a quitté le service pour se jeter dans la poli-

106 SOUVENIRS D DM PARISIEN

tique et les spéculations. 11 est très aventureux. Sous Louis-Philippe il avait achète le Messager des Chambre* .'I soutenait la politique de Thiers. 11 est Polonais dans l'âme et s'est lié avec tous les grands noms anglais en faisant de la propagande polonaise.

Quant à Rachel, elle est dune extraction qui vaut celle de la mère de George Sand. Bile est née en 1820 de Juifs nomades, vagabonds, dans une misérable auberge suisse. Cette petite dont on n'enregistra pas même la naissance et qui plus tard chanta à la porte des cafés, a débuté à dix-huit ans aux Français. Elle gagne depuis cette époque de cent à quatre cent mille francs par an. Dans quelques mois elle passe en Amérique où on lui promet douze cent mille francs pour un séjour de moins d'une année. Mirecourl assure effrontément qu'elle doit ses moindres (restes, ses moindres intonations l\ Samson, son professeur; que d'elle-même elle ne saurait rien trouver. Il n'y a pas besoin de ce mensonge pour s'écrier : 0 destinée '.

Mais que dire de ce petit-fils de Napoléon? Réellement l'amour égalise les conditions. Est-ce que l'égalité n'aura pas d'autre origine '

Vendredi 3 novembre. — Hier soir, j'ai longtemps regard»' rue Vivienne une grande litho-

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graphie de l'Aima très belle et très claire. Les falaises, le tumulus, les lignes de coteaux sont rejetés à une distance suffisante pour qu'on puisse voir se dérouler la plaine où s'ébranlent les troupes. Ce cadre est on ne peut plus imposant; c'est vraiment une poétique bataille, on croit voir un terrain préparé pour l'émotion.

Comment ne pas être saisi de ces régiments longeant en colonnes serrées le bord de la mer calme, de la mer d'exil, ou se dirigeant sur le ruisseau pittoresque d'Alnia dont les arbres donnent la mort; de ces pièces de canon roulant, joyeusement terribles, entourées de cavaliers pensifs ; de ces positions formidables qui semblent se soulever pour qu'on puisse mesurer d'un coup d'œil leurs étages de bataillons et de batteries. Quelle scène ! la mer soutenant 1rs vaisseaux, les hauteurs deux fois superbes grandissant l'ennemi obstiné, une plaine où s'agitent, par masses ou éparpillés, des milliers d'hommes qui ne savent quelle nuit les attend !

A voir le câline de leurs manœuvres sur ce terrain, on les croirait d'abord au Champ de Mars. On va sourire de ces garnisons ennu\ de soleil, de ces panaches suffisants qui caracolent, mais on aperçoit sur la colline, amphithéâtre de l'arène, cinq, six, sept nuages, signes visibles de la mort invisible qui frappe à toute distance. Dès lors tout change pour la pen» Cet étal-major, cet aide de camp qui salue, cel officier qui derrière une batterie caracole si loin

de la rivière, ces cinquante mille hommes, chacun dans leur habituelle attitude, se trouvent aussitôt comme frappés de noblesse. Sur tout»' cette surface, pas un qui ne soit menacé, pas un qui ne grandisse aux yeux de l'âme.

Les batailles antiques n'avaient pascei aspecl mystérieux. Dans la mêlée tout homme lui le, tout homme a l'attitude du péril; mais ici, chacun semble loin el partant à l'abri du coup qui va le frapper. C'est là surtout que la mort esl bien l'archer invisible. Pendant des heures entières, vous l'entendez passer au-dessus et à côté de vous, sans être ni plus ni moins près d'être atteint. Qu'est, près de la masse d'amie-. la flèche perfide; près de la flèche, la balle conique; près de la balle, le boulet de marine? Plus nous irons, plus augmentera l'incertitude et le mystère dans les luttes des hommes, plus la mort surprendra ses élus.

|)e cette portée des armes à feu résulte un fait grave, c'esl que la cruauté frappant de loin a l'air d'être humaine au moment où elle esl plus atroce. Chacun tue en aveugle, l'imagination renonce à se frapper. I /artilleur de la première parallèle de Sébastopol ignore si sa bombe est tombée sur un noble toit, si elle a frappé sur le sein de sa mère une jeune tille épouvantée. Voltaire se demandail

si. pour assurer son boidieur.il consentirait à la mort d'un vieux Chinois bien ignoré à l'autre extrémité du globe; il avouai! après une heure de réflexion que cela valait la peine de réfléchir.

ANNÉE l85^ 109

Samedi 4 novembre. — Hier soir, ma mère se sentant plus gaie et plus confiante, je lui ai lu des vers que je venais de découvrir et d'acheter. C'est la première œuvre d'un poète que je déclare véritable. 11 n'était encore connu que comme peintre, c'est M. Auguste de Ghâtillon.

Son volume, d'un peu plus de cent pages, m'était hier encore complètement inconnu. Il m'a entièrement dégagé la tête et m'a donné des ailes, tant je suis peu habitué à ces bonnes fortunes. Ces vers sont plus purs, plus émus et non moins légers, sonores, cristallins, que ceux d'Alfred de Musset ou d'Hégésippe Moreau. La précision des coups de pinceau, le soin de la forme révèlent l'artiste au premier regard. Il y a de la gaieté, mais surtout de la grâce et une arrière-mélancolie. Il s'annonce au public sous le patronage de Théophile Gautier.

Dimanche 12 novembre. — Je suis allé ecl après-midi chez le vieil ami intime <!•' Girodet, qui nous a montré la main moulée du peintre, palettes, ses esquisses, deux cents dessins, épisodes de Virgile, compositions immenses el charmantes <!<• grâce, saisissantes d'énei quelquefois, enfin un portrait de Marie-Antoinette peu avant sa mort, composé de mémoire. Elle y es! représentée forte, encore belle, noble, un peu a m ère el impérieuse avec un voile noir.

lin SOUVENIRS ni M PÀR1SII

Le bon vieillard nous disait : « Non, non, vous ne me fatiguez pas, vous me fatiguez de plaisir. » Il demeure place Royale' et a quatre-vingtdeux ans. Il a le culte de l'amitié connue je l'aurais si j'allais à cet âge.

Lundi 13 novembre. — Être fort, c'est délier le temps, c'est pouvoir dire : je ferai, j'admirerai, j'aimerai... alors qu'on est assuré que ce qu'on fait est bien, que ce qu'on aime, que ce qu'on admire est bon et grand.

Il n'y a que la durée qui puisse commander aux autres le respect de nos opinions et de nos sentiments; l'intensité est peu de ehose. On ne fait les piédestaux qu'avec du granit.

Mardi 14 novembre. — Premier jour de neige; un tapis blanc étoile sous ma fenêtre, sans une polie d'oiseau.

Je pense à l'hiver qui va commencer en Crimée, au sang dans la neige, ô la Bataillé (TEtflau de Gros, à la retraite de Moscou de Victor Hugo.

Lundi 20 novembre. — Jeudi dernier, je reçois

v ANNÉE l854 111

d'Algérie une lettre de mon frère Camille. Je l'ouvre ; il en tombe un petit papier plié contenant de fins cheveux d'or, avec ces mots : Léonie, décédée le 27 Octobre. Mon pauvre frère venait de perdre la plus jolie, la plus choyée de ses quatre filles.

Par un pressentiment tristement justifié, il manifesta il y a trois mois le plus vif désir de quitter son poste télégraphique d'Anchez, au milieu de la solitude du littoral d'Oran, et de rentrer en France. Il craignait, lui, l'intrépide, pour ses enfants adorés, dans la vie desquels il a mis toute sa vie. Je fis toutes les démarches possibles. L'inspecteur général me répondit que mon frère devait demandera passer dans la télégraphie électrique d'Algérie, cela le rapprochait des grandes villes et permettait de le faire passer au printemps prochain dans les lignes électriques de France.

Camille a suivi ce conseil. 11 est passé à Oran le 12 Septembre, mais c'est là que sa petite Léonie a été prise par le choléra. En douze jours. Camille a vu s'éteindre l'enfant qu'il avail déjà sauvée une fois en allant à douze lieues chercher des remèdes.

Toute la journée, j'ai gardé pour moi l<v douloureux secret. J'ai écrit à Camille tout <•«• qui m'est venu à l'esprit de moins accablant, j<l'ai prévenu que je n'osais affronter le chagrin de ma mère. Elle ne connaît, il es! vrai, que l'aînée de ses petites-filles qu'en 1848 ll€ ados-

sait debout dans la niche du poêle, souriant de ses petites mains effrayées; mais le cœur des grand' m ères connaît ce que leurs yeux n'ont pas vu, il méprise la dislance, il s'attendrit d'autant plus que tout lui t'ait obstacle. Ma mère ne rêve que de ses petits-enfants, ne songe qu'à préparer les moyens de les avoir près d'elle un jour. Les quatre tètes blondes inégales lui sont aussi familières qu'elles le sont à son fils. Elle sait que lavant-dernière, Léonie! lui ressemble: elle se répète sans cesse tout ce que Camille lui a dit sur son caractère, sur sa santé, sur ses gestes d'enfant. Dans la rue. si elle s'arrêtait le soudevant les lumières des boutiques, c'était devant les charmantes toilettes de petites Biles qu'exposent les magasins de mousseline. C'est un admirable sentiment, et dont je ne me lasse pas, que la tendresse de l'aïeule. (Test une seconde maternité, encore plus désintéressée, encore plus idéale.

.l'avais le cœur sérié Jeudi soir en rentrant, quand jesuis venu m'asseoir irrésolu près du lit de ma mère, déjà mieux portante, mais très inquiète de sa paralysie momentanée. Ce secret qui se plaçait entre moi et son sourire augmentait de proportion à chaque minute. Devais-je ('branler sa tête à peine remise? Devais-je, d'un autre côté, lui laisser ignorer que ><»n lils avait enfin écrit, que sa position ('-lait meilleure, que le ô Novembre il était passé, comme employé de la ligne d'Oran à Mostaganem, dans le joli port

d'Arzew, à dix lieues entre ces deux villes. Elle était précisément plus calme ce soir-là ; elle me sembla, par son émotion, par ses réflexions sur les malheurs qui accablent en ce moment l'humanité et qui menacent la patrie elle-même, mieux préparée qu'à un autre moment à accepter le mal particulier dont Dieu la frappait.

Alors je lui dis ce que j'avais dità mon frère; je cherchai à empêcher sa pensée de se fixer en attirant sa pitié sur les milliers de pauvres innocents qui naissent ainsi pour mourir dans les tortures. Depuis longtemps, je l'ai du reste entretenue du danger de compter sur la vie d'un enfant au-dessous de trois ans. Tous ces pauvres moyens affaiblirent bien mal sa douleur muette et la pensée de mon frère et de son cœur brisé.

Mercredi 22 novembre. — Ma pauvre mère, guérie physiquement, est à peu près écrasée moralement par la nouvelle du second, épouvantable malheur qui frappe Camille. (Test le 10 qu'il a perdu sa pauvre petite aînée; il était arrivé le 5 à Arzew. Elle est morte en quelques heures. Il ne la croyait pas en danger quand toul à coup elle lui dit :

« Papa, je t'en prie, prends-moi dans les bras. »

Et comme il s'y refusait, de peur de la fatiguer :

114 S lUVENIRS D UN PAR1SI1 PS

Je t "«-il prie, papa, pour L'amour de I >ieu '.

— Eh bien I mon enfant, pour l'amour de toi ! »

Et il l'enleva. Au môme moment elle perdit connaissance.

Jamais douleur de père n'arracha desexpn sions d'une plus horrible poésie que les expressions de Camille dans celle lettre qu'il nous écrivit près du corps de son enfant. El c'est cette lettre qu'on a remise brutalement hier soir à ma mère el qu'elle a ouverte avec un sourire, sentant des cheveux sous l'enveloppe!

Quelle soirée et quelle nuit !

Lundi 4 décembre. — Le .Y/7 nous a fidèlement apporté les nouvelles feuilles du journal de Vuillemot; il n'eu a pas cédé une seule à la mer aboyeuse. Je garderai de lui un aussi bon souvenir que du Télémaque et du Sinaï.

Je suis tout plein de la mort héroïque du i lonel de Gainas, qui n'a pas fait assez de bruit à Paris. I D journal a pourtant raconté la perte el la reprise du drapeau du tV de ligne, mais sans no m mer les héros de ce glorieux sauvetage, sans faire surtout au jeune colonel celte place >i large dans l'action que lui-même a su se faire, Rien d'idéal <ii d'intelligent à la fois comme le besoin sauver le drapeau ; jamais les puissants résultats qu'on peut obtenir de ce dévouement n<

ANNÉE l854 116

sont montres d'une manière plus saisissante qu'au moment de cette trouée faite dans les rangs des Russes. M. de Camas, percé de coups de

baïonnettes et livrant passage à ses officiers par un vide de sept cadavres, me l'ait songer à YVinkelried.

J'avais pensé à écrire à Combray ou à Beaugeois pour avoir des détails complets sur le rôle de chacun des officiers tués et blessés.

Vendredi 8 décembre. — Dans le journal de Yuillemot, je regrette la lacune des -u et ->•> Septembre, surtout du :>2 Septembre à six heures du soir, car à ce moment-là, le soupçonnant dans les environs de quelque bataille, après avoir longtemps admiré des hauteurs de Bicêtre les hauteurs du Panthéon, je me tournai vers le soleil couchant et, tandis qu'il s'enfonçait rapide et sans rayons derrière un coteau très rapproché, je le saluai, encore haletant de mon es lade. du cri trois fois répété : Vuillemot!

Je me rappelle que, derrière un immense rideau de noirs peupliers, s'élevaient alors les cris d'une pension et que de l'autre côté la cloche de l'hospice, sonnant le repas du soir, ramena ma pensée vers la vieillesse.

Ce soir-là est resté très gi ave et très doux da as mon esprit. Pendant la demi-heure qui précéda le coucher du soleil, je passai en revue tous ceux

que j'aime. m'assurant que c'était passer en revue tous ceux sans exception (jue j'aimais dans le passé et je priai pour tous.

L'étoile, au bout du museau du Dra-

gon, dont j'ignorais le nom, c'est la Lyre. Klle es! entre le Dragon el la Croix ou le Cygne, la constellation favorite de Chateaubriand.

Samedi 9 décembre. — Ma mère va de mieux en mieux ; sa douleur paraît s'engourdir un peu.

Mon frère .Iules, ainsi qu'il l'annonce dans un billet que je viens de trouver sur mon assiette, est parti ce matin avec son régiment pour Dreux, où des troubles assez graves ont éclaté; ordre aux officiers de n'emporter qu'une chemise et une paire de bottes. Le 03e est parti avant eux.

Toute la journée, on a causé au bureau de ce petit soulèvement. 11 parait que le vice-roi d'Eure-et-Loir a daté de sa préfecture une défense ;nix paysans de construire des toits en chaume el a fait empoigner les contrevenants par la gendarmerie. Aussitôt les agrestes Be sont révoltés, onl formé des colonnes, sont entrés dans la ville de Dreux el ont délivré les

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captifs. Voilà l'explication qui courait ce matin. Ce pauvre préfet voulait prévenir les incendies et n'a réussi qu'à tout embraser.

Mais j'entends sonner. C'est un second billet de Jules : « Encore rien de nouveau, chère mère, il est trois heures et nous ne marchons pas. La troupe est consignée. Je crois que nous en resterons là. On suppose avec raison que deux régiments envoyés de Rouen et d'Evreux ont suffi pour calmer les indigènes. Je me fais très bien à l'idée de ne pas bouger. Je t'embrasse de cœur. 0

Je crois aussi que tout se terminera par le renvoi du malencontreux fonctionnaire. 11 est toutefois singulier de voir comme celte simple émeute a éveillé l'attention, au milieu du calme plat où nous sommes. Comme je me levais ce matin, mon blanchisseur me l'a annoncée. J'arrive au bureau, Lachesnais accourt me dire la même chose. Ainsi de suite.

Dimanche 10 décembre. — Je bénis Dieu qu'il ait donné à Yuillemot, comme adouciss ment de ses souffrances, le don des sublimes plaintes. Mon ami rend contagieuses toutes impressions, il trouble el il persuade. Son cri est toujours un avertissement. D<v là vienl que l'enseignement ne saurait être pour nous seuls, de là vient qu'il écril des pages pour tous, *\<>> pages impérissables.

118 901 vi;mi{< D UN PARISIEN

Dimanche 10 décembre. -- Sans le nuage qui flotte empourpré à l'horizon, saurait-on que le soleil va paraître ou qu'il n'es! pas encore disparu ? Tout ce que la plume et le pinceau ne rccueillenl pas n'a jamais existé.

Jeudi 14 décembre. — Lundi, ma mère es! entrée dans sa soixante-deuxième année. Elle esl née en 1793, en pleine Terreur, à Saint-Germain. Son père, M. Henry, ('lai! fils d'un tapissier de Reims. 11 avail fui, toul jeune homme, la maison paternelle, pour se soustraire au despotisme d'une servante maîtresse, espèce de furie àgrand bonnet monié qu'on nommait la Pépin el qui mangeai! à table.

Mon grand-père s'était fort instruit au milieu des livres, il était bon latiniste, faiseur «le vers, voltairien quoiqueélevé au séminaire. Il seréfugia auprès d'une cousine. Mme Darsonval, riche maîtresse de poste aux environs de Reims, au relai de Jonchery.

Elle conseilla à mon grand-père d'aller trouver un de leurs parents, tapissier du eomle d* Artois à Paris. Il paraît que mon grand-père, ainsi

devenu élève tapissier, se vengeait de la destinée en rimant d'une façon grotesque son entrée à Versailles ou à Paris au milieu de la suite du Prince. Il \ avait à la même époque,

dans une petite rue de Sai ni -( ierma i n , un autre

ANNEE IS^I ng

tapissier, dont la maison existe encore; il se nommait Truchet. Il était d'une probité et d'une bonté absurdes, puisqu'en pleine année 1792, alors que le sac de blé était hors de prix, et qu'il ne savait comment faire vivre sa famille, il recueillit dans sa pauvre maison tous les enfants de son beau-frère Boucher, garde-suisse de Courbevoie, tué au 10 Août, escalier des Tuileries, d'un coup de pique dans la poitrine. Un de ces orphelins, mon père, appelé de 1792, venait d'entrer dans la légion de Seine-ct-Oise, et avait rejoint l'armée de Sambre-et-Meuse, défendant ainsi cette république qui venait de tuer son père.

L'élève tapissier Henry, tout frais arrivé de Reims, connut je ne sais comment, sans doute par relations de métier, le tapissier Truchet. Il se lia avec lui d'une amitié étroite et toute républicaine, il épousa sa fille. Tous deux, d'opinions politiques semblables, détestant tous les excès, monarchiques commerépublicains, étaient de courageux orateurs dans le club de Saint-Germain. (est le gendre, plus ferme ri plus instruit, qui devait donner le ton. A l'heure des échafauds, M. Henry dénonça dans un factum assez vif, à ce qu'il paraît, la conduite de l'accusateur public du département. Il lui immédiatement arrêté avec son beau-père, enfermé à la prison d< »s Récollets à Versailles, laissant -;i jeune femme enceinte dans le plus grand effroi, el l<>ule la famille réfugiée sans appui. Les deux captifs

restèrent plusieurs mois dans la prison de Versailles. M. Henry continuai! à rimer gaiement ses propres misères.

Un jour, on les fit sortir des Récollets. C'était pour leur faire signer l'acte de naissance de ma pauvre mère.

Mme Henry était encore au lit à la suite de ses couches, quand on l'avertit que la vie de son père et de son mari dépendait peut-être d'une démarche. Elle se fit portera Versailles, et, grâce à l'appui d'une députation d'habitants de Saint-Germain, elle obtint leur mise en liberté.

Samedi 16 décembre. — Lacretelle, capitaine de la légion étrangère, commandani un bureau arabe dansla province d'Oran,es1 passé récemment à l'armée d'Orienl el vient d'être nommé chef de bataillon au 2e de zouaves. Il étail à La Flèche camarade intime de mon frère Camille auquel il a rendu, cette année même, les plusgrands services, delà manière la plus noble el la plus désintéressée.

Lacretelle étail moniteur de gymnase avec Wolff, quandnous ('lions au troisième bataillon. En qualité de frère de Camille, il me rendil un service qu'il m'est d'autant plus impossible d'oublier que je ne le réclamais pas, celui de me faire passer le grand portique. Ma vocation d'équilibriste ne s'est pas développée depuis.

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Ce doit être un des plus jeunes chefs de bataillon de l'armée et on s'est beaucoup réjoui, rue Monsieur, 7, de son avancement.

Nous lisons également dans le journal que M. Gérard, lieutenant-colonel au 5o° de ligne, vient d'être mis en non-activité.

M. Gérard est lils d'une sœur de mon père et son père, chef d'escadrons à Marengo, y a eu trois chevaux tués sous lui et y a gagné un sabre d'honneur que ma mère a vu.

Mardi 19 décembre. — Nous rentrons du café Frascati, où mon frère Jules nous a entraînés. J'occupais à notre table la place de Durieu.

Ah! Durieu! Quand je pense à lui, aussitôt accourt la terrible ballade : « Les morts vont vite, » qu'il me récita, un an juste avant de mourir, sous les arcades de l'Odéon. 11 étaitprès de minuit. Nous nous séparâmes après cette ballade dont il était plein vi qui faisait suite à une des plus graves conversations que j'aie <mips avec

lui.

Par une bizarrerie qui n'es! peut-être qu'apparente, quand il ne me parlait pas de projets de mariage, c'était surtoul de la brièveté de la vie, des surprises de la fatalité qu'il aimait à m entretenir. Mourir, se marier, voilà les deux verbes qu'il conjuguail sans cesse. Pressentiment ou hasard, lui qui désespérail de ><4> deux grands

objets de légitime convoitise, un intérieur, un

s avenir, il esl mort chez des étranc à ['improviste.

< e soir-là, devant l'Institut au cadran lumineux, il me disait : J'adopte ta séparation des hommes en ceux qui croient et en ceux qui ne croient pa» à leur étoile, en ceux qui ne se sentent pas et en ceux qui se sentent solidaires des coups frappés à côté d'eux. Je t'assure que nul plus que moine doute d'une longue vieet d'une heureuse destinée. »

Mercredi 20 décembre. — En ouvrant mon tiroir, je tombe sur une liasse de papiers qu'on m'a rendus hier soir el que je cherchais depuis plusieurs mois. Ce sont des tables biographiques des noms restés célèbres de ceux qui disparurent dedixàvingl ans, de vingt à trente ans, de trente à quarante ans.

Je n'en connais (pie deux qui, avant vingl ans, moururent célèbres ; sesont Chalcl el Chatterton.

On se prépare, dit-on, a jouer pour la première Fois le drame chef-d'œuvre d'Alfred de Vigny, Chatterton. .le ne manquerai pas d'y aller. <

rymnase <pii monte la pièce. Rose Chéri

pourra rendre ce qu'il y a de simple, de navrant,

dans cette lutte d'amour el d'avenir, dan- cette

0'' d'un seul acte. La vie de Chatterton

ANNÉE 1 Sr> r, 123

s'est arrêtée au premier acte ; il avait dix-sept ans.

Je n'en connais que vingt-trois qui aient, avant trente ans, laissé un nom. Trois femmes: Jeanne d'Arc, carbonisée à vingt et un ans, Henriette d'Angleterre, empoisonnée à vingt-six ans; Charlotte Corday, décapitée à vingt- cinq ans. On ne s'étonnera jamais assez de Jeanne et de Charlotte. Deux favoris assassinés : Darnley, Cinq-Mars. Deux princes d'espérance : le duc de Bourgogne, Napoléon II. Deux révolutionnaires : Barbaroux, Sainl-Jusl. Six généraux : La Rochejaquelein, Marceau, Hoche, Joubert, Leclerc, LaBédoyère. Huit poètes ou écrivains : Lucain, Gilbert, Hégésippe Moreau, Shelley, Novalis, Koerner, Holty, Abbt.

J'ignore ce que seraient devenus les favoris, les princes, les politiques, les généraux; mais que d'espérances on pouvait concevoir si les poètes eussent vécu ! Les poètes n'ont que faire des événements, chaque année ils tirent de leur puits intérieur dos œuvres immortelles, -h* regrette 1rs femmes cl les poèt<

La liste de trente à quarante ans esl naturellement beaucoup plus longue ; c'est,sauf de nombreuses exceptions, la période de la vie où l'homme se fail connaître et sorl d'obsi urité. Cette liste n'es! cependanl pas démesurée : une centaine «le noms au plus, dont pins de la moitié sont «1rs noms politiques. Les peintres, Les musiciens, les savants commencenl à se mon-

124 SOVVENIRS D UN PARISI1 \

Irer. Les grands moralistes, les fondateurs de religions peuvent mourir dans cette période, avec espoir de se survivre dans leur doctrine.

Mardi 26 décembre. — Je viens de longer l'église Sainte-Glotilde. Il y a cinq fenêtres entre la tour et le transept. Avant-hier, on commençai! a fermer d'un vitrail la fenêtre la plus voisine de la tour; aujourd'hui, il ne reste plus à placer qu'un tout petit compartiment à ce vitrail. Je suis patiemment chaque matin les progrès du blanc édifice. Je liens beaucoup à le voir fermé de toutes parts et à l'abri de la pluie ; je suppose qu'alors commencera la décoration de l'intérieur. Les deux clochers à jour sonl très è\e\ es ; on les aperçoil du pied de l'obélisque el à plus forte raison de la rue Royale. Ils ajoutent un nouvel ornement, un ornement moyen âge à l'incomparable place de la Concorde.

Le ponl de la Concorde offre en ce moment «lu côté du pont des Invalides un paysage d'aspect tout maritime. La Seine démesurément accrue roule une nappe tournoyante d'eau jaune, glacée d'argenl par les nuages; elle entraîne le regard vers les deux piles de l'ancien pont des Invalides disparu. En attendant que le tablier du ponl de l'Aima soit posé, 9es deux piles ressemblent dans le brouillard de l'horizon aux deux jetées d'une entrée de port. \vec un peu de

ANNÉE l85^l 125

bonne volonté et en s'aidant de quelques gros bateaux ronds goudronnés venus du Havre, de la mâture de la Frégate éternellement ancrée devant l'esplanade, on se croirait à l'embouchure de la Liane ou de l'Escaut.

Ce qui empêche surtout de se croire au pont de la Concorde, ce qui ajoute son effet bleu-gris à l'effet pâle de la rivière et de la nuée, c'est le toit de zinc de l'interminable galerie qui, partant de la place de la Concorde, couvre à perte de vue le quai des Champs-Elysées. Cette galerie au toit voûté servira d'annexé au bâtiment trop étroit de l'Exposition. Elle s'est élevée par enchantement. Au-dessus de la voûte de zinc, on aperçoit la toiture en vitres du palais de l'Industrie à peu près terminé en ce moment, espèce de vaste gare qui ne manque pas d'éléganc<\ La porte d'entrée et la façade tout en hauteur sont encore masquées d'échafaudages.

Vendredi 29 décembre. — Lachesnais a craint de ma part quelque puérile défiance parce que, ignorant que je recevais le journal de Vuillemot, il ne concevait rien à certains détails dont je lui parlais sans les lui montrer, malgré leur nature peu secrète. J'ai été au-devani de cette crainte en lui expliquant toui bonnement <•<• qui en était.

Lachesnais <ist 1res discret, en ce sens qu'il

garde pour lui fidèlement ce qu'on lui conûe, mais il <'^l d'autre part curieux cl questionneur; il aime beaucoup feuilleter 1rs autres. Cela a beau n'être que pour son propre enseignement, comme il tient journal de tout ce qu'on lui dit et qu'il se laisse très peu feuilleter, cette intelligente passion gêne quelquefois. De là vient que, pour toul ce <[iii touche au sentiment, au journal intime, j'élude très souvenl ses questions, bien qu'il ail toute la sensibilité et la gravité nécessaires pour qu'on puisse se lier à lui., J'ai remarqué au re>l<que les graves événements ne le remuent pas autant que son caractère sérieux donnerait droit de l'attendre. Je lui crois plus de douceur et d'obligeance que de sensibilité. G'esl un esprit qui cherche, qui aime mieux s'étendre que creuserel dont le temps se passe à poser une multitude de points d'interrogation. Tout l'arrête sans assez de choix, le vraiment profond ne s'empare

pas toujours (le lui .

Il serai! volontiers voyageur; il projette sérieusement de quitter les bureaux : il irait observer les curiosités, les bizarreries étrangères el la nature qu'il aime beaucoup.

Gaulier, au contraire, ne comprend pas la nature: il esl vrai qu'il est myope, grande raison. tan si peu soucieux d'étudier le caractère des autres, si peu questionneur <-l attentif, esl fortement impressionné par les grands coups du < tin. La mort récente de son protecteur qu'il a soigné el veillé durant plusieurs nuits a produit

ANNÉE l85^ 127

sur lui par l'inattendu un effet profond. Gautier a le caractère reconnaissant; son esprit est assez superstitieux en ce sens qu'il recueille les rapprochements, les singularités, les présages. 11 a le culte des ruines, des antiques objets, des portraits, des débris de famille. 11 associe très bien cela à ses instincts progressistes.

Samedi 30 décembre. — Le jour de Noël, nous avons porté chez M. Fellmann des extraits des dernières lettres de Vuillcmot, extraits qui, quoique repeints, badigeonnés, mutilés d'une façon stupide pour paraître au. Moniteur de V Armée, ont été distingués par le Journal des l)êbais.

Ce matin-là, M. Fellmann était (buisson cabinet de travail où il s'installe dès cinq heures sous le portrait de Napoléon, gravure; présentant un relief de médaillon. Une bibliothèque au fond. Près de la fenêtre, derrière la porte, le portrait de Garnier-Pagès. Sur la cheminée, deux petits bustes bronzés du père de M. Fellmann et de M. Fellmann lui-même, exécutes par son ami Danlan aîné. Assis à .son bureau, il a lu d'un ton de grande satisfaction la scène de nuit et les bruits particuliers de chaque projectile.

Mme Fellmann est venue ensuite. Je les ai l'ail rire en leur racontant le Charivari de la veille.

Cham représente un soldat français pataugeant dans la boue du plateau et s'écriant : « Eh bien! Cela me fait plaisir! Cela me rappelle le boulevard. »

.le viens d'apprendre que mon

frère Jules passe capitaine et reste «à son régiment.

Dimanche 31 décembre. — Reçu d'Henri Charonnet une lettre que nous avons lue el relue en famille. Ma mère a éprouvé à l'entendre beaucoup de consolation ; elle aime bien mon ami.

Je l'envie de dire aussi gracieusement et naturellement ce qu'il pense, et de ne jamais rien oublier de ce qui peut être agréable. Si j'avais celle faculté qui n'est faculté du cœur que pour les trois quarts, j'espérerai^ guérir de ma maladie. Plus les relations s'étendent, plus elles 9e resserrent, plus on a besoin enfin de la parole, ef plus la parole vous manque. Un esprit trop sai>i bégaie comme la bouche bégaie dans les moments d'émotion. Il y a des pensées inarticulées, ennuie' il y a des sons inarticulés, c'esl le résultai de toul sentimenl vif de pitié ou d'admiration.

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Nous sommes dans les petits cadeaux. J'ai donné à ma nièce de Paris qui, muette encore, montre déjà à qui les lui demande sa petile bouche, ses oreilles, ses yeux charmants en les touchant du doigt sans jamais se tromper, je lui ai donné une petite poupée, assise dans un berceau cabriolet d'osier, et qui remue la tête toute seule. Jai trouvé ce joujou triomphant hier chez Giroux.

Au milieu de ces sourires, de cette bonne amitié, je pense à Camille dont ce jour de Tan doit ravager le cœur, à la noble malade isolée, à Vuillemot et aux six cents lieues de distance.

ANNÉE i855

Lundi 1er janvier. — Mon frère Jules est venu montrer ses épaulettes.

Il est bien ennnuyé d'aller au dépôt à Orléans.

Mardi 2 janvier. — Hier matin, dès neuf hem ma belle-sœur, douce, modeste, résignée, dévouée pour mon frère Emile, tombé dix-sept fois malade depuis son mariage, nous a amené ma petite nièce Claire, habillée comme une infante d'Espagne.

Nous l'avons mise à table entre trois dossiers de chaises, devant de belles assiettées de teaux. Je lui ai fait des carillons avec les fourchettes et les verres. Je lui ai brisé vingt fois

devant les yeux le beau disque d'argenl que faii l'eau dans la carafe. .le lui ai demandé de nie montrer ses manchettes, ses brodequin^, sa robe bleue barrée de noir. Elle s'est prêtée à toutes mes fantaisies, excepté quand il s'est agi de me montrer son col qu'elle ignorait parce qu'elle ne pouvait le voir, à cause de ses grosses joues. Quant à ses lins yeux noirs, au lieu de les toucher du doigt quand on les lui demande, elle les ferme dans une espèce de sourire singulièrement malin et gracieux.

11 est extraordinaire à quel point est déjà développé à 18 mois le désir de plaire. Ce beau chapeau de peluche blanche qui lui valait tant «le sourires et de bons gâteaux et que j'avais posé sur l'édredon derrière elle, elle ne se lassai! pas de se retourner vers lui.

En admirant tant de grâce dans cette premi< naissance de l'âme je songeais aux vers d'Hugo, à l'amour paternel, au pauvre Camille abtmé de douleur. Ne pensais-je pas aussi à mon père dont j'avais sous les yeux la petite-fille el qui me vit à cet âge au moment de mourir. Je n'ai gardé de lui aucun souvenir. Il m'aimait pourtant. Ce qu'il aimait en moi, qu'était-ce ? Il n'en est plus question aujourd'hui.

L'autre soir, le Mis de Chevalier, dont la mère est enceinte, me disait : « Mon frère qui est mort était I*' premier, moi, je suis h' second, celui qui va venir scia le troisième, - Celui qui va

venir ! Celui qui est disparu ! 0 mystères! Mort î Naissance ! Mon Dieu ! Infini !

Mercredi 3 janvier. — Mon propriétaire, ayant réuni mon logement à celui du premier étage, m'a donné congé pour le terme d'Avril. C'est une comtesse russe, appauvrie par les exigences de la guerre, qui loue la maison. C'est sur le czar que ma colère doit retomber.

Voilà de bien vilaines étrennes. Où trouver un autre asile au moment de l'Exposition universelle?

Je ne repasserai jamais sans émotion devant cette maison. Il faut dire adieu à mes étoile- i à tous mes souvenirs. Il y avait des traces de Durieu, des souvenirs de Vuillemotet de Charonnet. Misérable Nicolas !

Jeudi 4 janvier. — Je viens d'écrire à Deaddé en réponse à un récit de ses trois expéditions dans le Sahara. Il est a Lille, capitaine d'Etat- Major. Il a eu le baptême du feu à la prise de

Laghouat.

Eu Janvier i854, il ;< été avec le colonel Durrieu jusqu'à Ouargla, cent lieues plus au sud que Laghouat. Il demande IM trient .

Samedi 6 janvier. — .l'ai causé, avec le chef d'escadrons Ribourt, de Vuillemol et de ses frères. Il en connaît deux : le capitaine qui esi de sa promotion et avec lequel il a fait la traversée l'année dernière, et le dragon, avec qui il a servi pendant son temps de cavalerie.

M. Ribourt a un frère, lieutenant de vaisseau sur le Tri de ni. que ma mère et moi aimons beaucoup. 11 «'-tait à la prise de Bomarsund et vient d'être décoré. Un troisième frère est installé depuis plusieurs années a Saint-Pétersbourg comme médecin. 11 a épousé une Russe que je connais aussi. En 1848, ils étaient nos voisinrue de Babylone.

Le père de ces trois jeunes gens distingués était un bon vieillard boiteux, voûté, plein d'instruction et d'esprit. Il axait été élève de l'Kcole polytechnique, proviseurdu collège de Châteauroux et avait connu ma mère tout enfant. C'est à lui que je dois me- premières notion- de physique. Ma mère et moi, placés a ses cO devant une Immense table à manger sur laquelle était un verre d'eau, nous le chicanions sur la véritable cause de l'apparition et de la disparition de la pièce de dix sous brillante au fond du

verre. Lassé parfois de mon scepticisme, il me donnait sur les doigts un bon coup sec d<

tabatière de corne.

Sa tille n'a consenti à se marier qu'après avoir reçu son dernier soupir; mais alors il était déjà tard, C'est un ami intime de- trois Frères, véri-

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table enfant de la maison, voyageur et peintre détalent, qui, après avoir pendant près de dix ans parlé de ce mariage comme d'une plaisanterie — d'autant que lui-même a perdu une première femme — a fini par l'épouser. Ce doit être une femme accomplie.

Lundi 8 janvier. — Je suis monté.

J'ai distinctement aperçu malgré la brume, au delà d'un champ de blanchisseur, le petit mur de l'enclos, les rangées de pierres blanches neuves encore et la croix de pierre grise du monument principal, tombe d'un ingénieur qui a enrichi le pays d'usines à gaz. Le fait est que ce point de la banlieue a l'aspect d'un pays de manufactures, d'un pays belge. Ce ne sont que hauts-fourneaux soufflant de la flamme ou de la fumée dans le ciel gris. Le chemin de fer de ceinture, qui longe en dedans les fortifications, joint sa vapeur à toutes ces fumées.

Je reconnus bientôt l'endroit où nous vînmes, Gaulier et moi, par un soleil ardent, accompagner notre ami. J'entrai entre 1rs tombes du mois d'Août, ce mois de la Dobroutcha ! Où donc est celle du 97 ? pensais-je. Je me retournai. Une colonne avec le nom que je cherchais frappa ma vue. Ce nom était gravé en noir sur la pierre neuve :

Di RIEl DE MaISONNEUVB

né à Bertrec-Burée Dordogne),

mort le 27 Août i854, m -\\ ans.

Après le premier saisissement, je fus touché de la convenance de ce tombeau. Je sais qu'une tombe est laissée souvent au goût du marinier, saufl'inscription et la limite du prix : mais quelque ressemblant qu'un tombeau soit à un autre tombeau, 00 se dit : dominent sera le mien? delui de ma mère? < " » - 1 u i de chacun des miens? après cette autre question: Où sera-i-il?

Malgré le froid je restai là très longtemps, demandant à Dieu un peu plus •• de foi, d'espérance et d'amour ». Quand je suis à un de ces points de la terre que marque une tombe, ce que je sens sous mes pieds, ce n'est pas la tombe. c'est le globe tout entier qui vit et qui roule. El j'interroge autour de moi.

Deux vieilles; cass< es el pleurantes, qui sont venues dire : Pauvre petite femme! 1 à une pierre voisine el se sont en allées dans le brouillard en marmottant : Mlle ne s'attendait guère... » m'ont rappelé tout ce que le mois d'Août a jeté de destinées dans Ions les cimetières. J'en jugeais par le sol où j'étais et par les fosses des bivouacs de Dobroutcha. A côté de Durieu, à sa droite, esl un vieil employa sa gauche, une femme, une mèi

ANNÉE l855 137

Mes yeux arrêtés au delà sur l'herbe des talus ont amené mon àme à se dire : la mission de l'homme vis-à-vis du globe, de la terre, de la nature morte est sans mérite. En prison ou dans une île déserte, l'homme est sans valeur. Il peut jardiner, édifier, tout cela est nul. Sa mission commence dès qu'il se trouve avec ses semblables. L'homme est visiblement sur la terre pour plaire à l'homme, pour l'aimer, pour l'aider. L'ambition, l'égoïsme oient à la vie son explication.

Qu'un ambitieux meure à vingt-quatre ans, od se perd en conjectures; mais qu'un Durieu meure à cet âge, on comprend aussitôt. 11 n'est pas besoin qu'il ait mené à fin un long ouvrage, couronné un plan, médité dix années. Il a rempli une mission de bonté, d'obligeance. Il a contribué au bonheur de sa mère, de son frère; sa seule complaisance a fait passer une bonne année aux deux jeunes gens qu'il se faisait un devoir d'arracher toutes les semaines au coll< bien qu'il se privât ainsi lui-même des seuls jours que l'amitié lui pouvait accorder. Il a fait enfin connaître à quelqu'un les devoirs, les joies de l'amitié. Amitié! effort parfois martyrisant vers l'accord idéal, il a accompli en conscience la mission généreuse.

Brave cœur! qui sait la vraie cause de cette mort, la cause qui a amené la cause physique ? Deux heures avant de mourir, après avoir dil : « Ce soir, jr serai dans la tombe sombre, » il

SOUVENIRS D r\ PARISIEN

demanda : § Eh bien î Comment as-tu passé tes examens ? Tu vas partir. Ah ! moi. je resterai ici ! >■ Ce sont à peu près ses dernières paroles, elles sont d'une affreuse amertume.

Jeudi 11 janvier. — Depuis Lundi, un bandeau que je mets en travers du visage ne me laisse de disponible que l'œil gauche; l'autre s'est irrité. Comme je suis absolument myope de l'œil tranche, je fais des réflexions et des expériences.

Plus d'un trait du caractère de (iaulier m'est expliqué par le seul fait d'être myope. Il n'en faut pas plus pour être privé du sentiment des paysages el de la nature; pour se méprendre à l'esprit d'une figure; pour paraître impoli, indifférent, lu si tan t. taciturne ; pour prendre une autre démarche, une autre attitude, tout un ensemble de gestes et «le physionomie différent.

Je me recueille BUSsi beaucoup SOUS ce bandeau.

Dans les Châtiments. Victor HiiLro

a pris une allure de vers plus courante, plus

icceptantle mot rude et le mol propre, passani d'un élan de poésie à l'autre par les premiers veri énergiques venus et, grâce 6 m sacri-

fice, atteignant à une hauteur plus grande et à des effets plus puissants.

Dimanche 14 janvier. — Lamartine a sans doute montré une rare sagacité et une rare persévérance dans sa résistance de toute la vie aux entraînements napoléoniens. L'événement prouve que ses défiances politiques étaient justes.

Mais au-dessus des intérêts toujours douteux de la politique, intérêts passagers en tout cas, n'y a-t-il pas le grand intérêt de l'humanité, intérêt éternel qui lui ordonne de louer, d'exalter ses grands hommes? Au point de vue de In France à constituer République, Napoléon peut être un souvenir à écarter; mais au point de vue de la terre à civiliser, on ne saurait trop grandir cette mémoire.

Il est du reste donné à bien pou d'hommes de ne pas juger tout d'une pièce. Lamartine, qui réunit tant de qualités contraires, n'a pourtant pas la faculté de mêler l'admiration au blâme. Sa morale absolue rejHIe Mirabeau comme Napoléon : Mirabeau parce qu'il reçut de l'argent de la cour, Napoléon parce qu'il fil plier la nature à ses plans. De même, en littérature, il rejette La Fontaine à (•.•>u>f> de la morale un peu scabreu il <-^l vrai, de la plupart de ses fables. Mais, remarque singulière et donl les esprits absolus offrent plus d'un exemple, il sait être tolérant en

I lu r\ ENIRS I) UN PABISI1 N

parlant des plus farouches massacreurs d'hommes, des sultans, des Bajazetet de> Mahomet II ; il refuse à Napoléon ce qu'il accorde à Timour- Leng. Arrange qui pourra ces désordres de juge-

11 est étonnant au reste combien Lamartine, si serein, si impartial, si élevé dans les questions de philosophie, de morale ei même de politique se fourvoie, manque de tact et de mesure dans les questions de personnes. Ses sympathies et ses antipathies me déçoivent continuellement.

II aime Murât et déteste Napoléon; il aime M. de

Villèle; il parle de Fouché avec quelque indulgence; il méprise Mirabeau; il a presque flatté Robespierre et Louis XVIII; ii hait Richelieu; il trouve que l'accent de Voltaire est trempé de larmes, que Mme de Sévigné est une mère pleine de sensibilité vraie; il goûte peu Bossue! el ne peul souffrir La Fontaine. J'avoue que le lil conducteur m'échappe.

On dit qu'en 1848 il a eu des conversations

Secrètes avec tous les chefs de partis et qu'il savait parler à chacun sa langue, traitant avec la même Qnessc el la même convenance l'ambassadeur d'Angleterre el le chef de club. Comment expliquer cette pénétration, ce tact, quand on le voil prendre Véron pour un A.tticus, axant la publication des mémoires, bien entendu. Pourquoi «loue n'est-on jamais sur. quand on ouvre une de ses biographies nouvelles, de ><v trouver d'accord avec lui? Lamartine esl certainement

ANNÉE l855 Ul

un esprit raide et paradoxal. Victor Hugo est bien plus près que lui de l'opinion universelle, du consentement humain sur les renommées de l'Histoire*

Je suis d'avis que le peuple et l'homme de génie, l'enfant et le poète doivent souvent se rencontrer dans leurs sympathies et leurs antipathies. Tous sont naturels et désintéressés. L'extrême ignorance et l'extrême science se touchent. L'ignorant diffère du savant en ce qu'il se laisse persuader que ce qu'il désire n'est pas possible; le savant, je veux dire l'homme de génie, le poète qui a les mêmes désirs, sait mieux à quoi s'en tenir sur les impossibilités prétendues et il éclaire l'ignorant. J'appelle science vraie la connaissance du possible. Lamartine pousse très loin cette connaissance du possible, pas si loin pourtant que Victor Hugo. Il est aussi plus loin du peuple, du fond de l'humanité. Si Victor Hugo écrit, comme le fait Lamartine, des romans, des biographies pour le peuple, il le remuera bien davantage.

J'ai entendu, dans les lectures publiques de 1849, Emile Souvestre lire du Lamartine el du Victor Hugo. L'impression sur l'auditoire était toute différente ei pourtani Victor Hugo n'était guère populaire alors; il lui manquait ce qui esl les trois quarts de l'éloquence, la confiance de l'auditoire. Je ne doute pas que, se trouvant dans les mêmes conditions que Lamartine en Février

m' souvenirs d an parisien

sur le balcon de l'IIotel de Ville, il n'eût obtenu des résultats encore plus extraordinaires.

Mais pourquoi vais-je rabaisser par ce contraste U noble, le grand, le dévoué tribun de i848? Que veux-je dire si ce n'est que. de même que Victor Hugo embrasse dans l'envergure de ses ailes une plus grande étendue, de même sa vue est plus perçante et atteint à l'inliniment petit, à rinliniment nuancé. Toute la différence est peut-être dans une ou deux facultés de moins chez l'un que chez l'autre; dans tout ce qui n'es! pus du ressort de ces facultés, il y a accord entre eux. Nous savons au reste quelle estime ces deux grands caractères ont l'un pour l'autre. Je crois pourtant que Victor Hugo doit plus admirer Lamartine que Lamartine ne l'admire. Au l'ail, il n'y a qu'à se reporter nui vers qu'ils se sont adressés. La fréquence et L'accent Boni du coté de Victor Hugo; je ne me trompais donc Celui qui admire le plus l'autre est le plus grand.

De même pour Delavigne. Il était l'adversaire littéraire d'Hugo. J'ai retrouvé dans le déména-

gemenl de ma mère le discours où Victor Hugo.

présidenl de l'Académie, reçoit Sainte-Beuve, remplaçant de Casimir Delavigne. Dans ce discours, il fait de Delavigne l'éloge le plus Intelligent el le mieux senti «pic j'aie encore lu. .l'ai frémi <le contentement.

Mardi 16 janvier. — J'ai trouvé hier Larouvière chez Chevalier où j'allais dîner par le plus grand des hasards. Il m'attendait là, devant une compote de poires, après un an de silence et d'événements de toute sorte, avec cette certitude et cette confiance qu'inspirent mes immuables habitudes. Il arrivait de La Flèche et retournait à Rouen, sa garnison. Il est lieutenant depuis Juillet et va passer de première classe. Il a pris Bomarsund !

Il est parti sur un grand navire anglais de quatre-vingt-dix canons. II a couché d'abord sur un sac de farine; mais dès le lendemain, il goûtait dans toute sa plénitude le confortable de la vie anglaise à bord, il échangeait des toasts, des hip ! hip ! hourra ! avec les officiers et leur expliquait comment se nomme en français « la dame d'un chien ». Temps superbe pendant toute la traversée.

Arrivée à l'île d'Aland, la division a été débarquée sur-le-champ. Les rochers ont permis d'arriver sur la place à peu près à l'abri des projectiles. Cependant il y a eu là aussi quelques nuits de tranchée. Tandis que les hommes attendaient sur quatre rangs, assis sur leurs sacs, que le jour se levât pour éclairer les bois de sapins, le moindre bruit de branches 1rs incitait sur le qui-vive. On avait ôlé leurs capsules aux sentinelles coinini' à Sébasiopol. An clair de lune, leurs capotes grises blaochissantes les faisaient parfois prendre pour des Russes Le ser-

141 SOI t ENIRS I) UN PARISIEN

gent, 1«- sergent-major, incessamment trompés, venaient prendre Larouvière et lui molliraient dudoigl dans la nuit un groupe d'arbn mes

par le vent, un reflet mobile accompagné de craquement. « Mon lieutenant, il y a là. je crois, quelque Russe qui remue.

— .Mais non. vous vous trompez encore.

Voyons, faut il y aller avec vous? »

Et, convaincu à deini.il s'avançait vers le relief on le craquement d'un air de confiance inébranlable.

Apres <pie les trois tours eurent été occupées H ruinées, on bivouaqua dans les forêts résineuses auprès de feux ardents. Il faisait froid. 11 y eut huit jours seulement de choléra, mais il fut terrible; il n'y avait pas assez de médicaments. Les malades des ambulances périrent ; on sauva bon nombre de ceux qui restèrent à leur compagnie avec de l'eau de riz.

Enfin arriva l'ordre de retour : on dit adieu aux pécheurs enduits de graisse. Larouvière

monta avec quatre cents bommes eur un bateau marchand qui les rançonna et les nourrit mal. Il sortit de la Baltique par le Sund, il y était entré par le ( rrand-Belt.

O leçons de géographie ! 1 1 docte monsieur 'vait-on si tôt appliquer, utiliser enseignements? Détail insipide, nom barbare inutile à connaître, a dit plus d'un en parlant du lieu où il de\ ail mourir !

ANNÉE l855 U5

Vendredi 19 janvier. — L'année s'ouvre par l'envoi en Crimée de Pélissier et de Niel. Pélissier paraît remplacer Forey. S'il est aussi dur, il est plus capable.

IMes frères m'en ont lassé les oreilles; tous trois ont été sous ses ordres. Emile me contait l'autre jour comment, de la terrasse de son beau palais de gouverneur, il fit donner la chasse par une mer bleue superbe à une barque qui fuyait vers l'Espagne, emportant un individu qu'il voulait punir. 11 avait prescrit de tirer un coup de canon dès qu'on aurait atteint le fugitif. Furieux, tremblant que sa proie ne lui échappât, il allait de long en large sur sa terrasse, sans presque quitter des yeux les deux points noirs dont il mesurait mal la distance. Enfin, une fumée blanche, une détonation affaiblie vinrent lui apprendre le triomphe de son autorité. Un éclair de joie brilla dans son regard.

Je ne sais si son prédécesseur, le bey d'Oran, eût en pareille circonstance montré une ardeur plus sauvage, un besoin de domination plus étendu.

Samedi 20 janvier. — Larouvière, qui me

donne de ses nouvelles tous les deux ou trois ans, n'a pas manqué de me demander si par hasanl j'en a\ais de Vuillemot.

Je l'ai fait rougir «mi lui expliquant comme

in

H6 SOUVENIRS I) l\ PARISIEN

quoi nous nous croirions déshonorés, étant à huit cents lieues l'un de l'autre, de ne pas nous écrire au moins tous 1rs quatre jours.

Dimanche 21 janvier. — Le Moniteur de ly Armée va publier deux articles de Yuillemot, un sur l'état des tranchées que j'ai défendu pied a pied contre la censure, un autre sur une expédition de nuit de Benner. Ce dernier est, je crois, un petit chef-d'œuvre.

.Jamais notre ami n'est plus heureux, plus vif, plus entraînant que lorsqu'il exalte l'inlrépidité d'un camarade. 11 y met tout son coeur épris d'un amour désintéressé de la gloire.

Mardi 23 janvier. — Je suis allé deux Fois entendre une musicienne qu'on croit pouvpir devenir une célébrité. Depuis lors j'ai cessé d'être sourd, il ne me manquait plus que d'aimer la musique! Me voilà à lire les biographies de Meyerbeer <■! de Rossini.

Le père esi un peintre de portraits des plus remarquables. J'ai vu chez, lui toute la collection d<-^ grandes dames ei des fiommes célèbres de l'Angleterre.

ANNÉE l855 147

Samedi 27 janvier. — Le journal d'hier nous apprend que l'Impératrice daigne aller poser chez Winterhalter. Une grande toile qui paraîtra à l'Exposition universelle la représentera entourée de ses dames d'honneur, au milieu d'un bosquet.

Winterhalter a exposé en i853 les Femmes du Décaméron autour d'un ruisseau. Il a un pinceau charmant.

Mardi 30 janvier. — J'ai rencontré Iratsoqui hier soir, devant le tumulte de l'entrée du Vaudeville, et dès ce matin nous étions attablés chez Chevalier.

Iratsoqui est parti en Avril avec le 3o,e ; il a été à Gallipoli et à Varna. Lors de l'incendie, il était au camp à une lieue de la ville. 11 ost passé en Crimée sur Y Albatros. A l'Aima il donnait vigoureusement pour appuyer la division de Vuillemot. A la Belbek, il n'a point bu de muscat. A travers la forêt, il a croqué dos pommes et était tout surpris que je le susse. Mais arrivé au plateau de Sébastopol, le choléra l'a saisi et le désespoirde s'être aventuré i\ pareille expédition par simple fantaisie et curiosité lui a fait jurer d'attendre une autre fois qui! y soil appelé par son service.

Il m'a peint de verve lei relations aigres, égoïstes, ennuyées, où on se dispute jusqu'au

vinaigre, où on se querelle pour un mulet fatigué. Maintenant qu'il est de retour, à part une jolie campagne à travers les plus belles villes d'Autriche ou de Bavière, il ne rêve plus batailles le moins du monde ; et encore, cette belle campagne, ne voudrait-il la faire qu'avec tout le confort d'un membre de l'intendance.

Gérard de Nerval a été trouvé pendu rue de la Vieille-Lanterne. On l'enterre

aujourd'hui. Regrets universels!

Mercredi 31 janvier. — Le récit dans la Presse de l'enterrement de Gérard de Nerval m'a ôté mon regret de n'y avoir pas assisté. J'y aurais pourtant VU les Dumas père et lils.

Dans cette hérédité de talent, de facile activité d'esprit, de rapide invention, chez les Dumas et les Vernet, je trouve encore un point de rapprochement.

Mardi 6 février. — Hier soir, j'ai lu à ma mère el tout d'une haleine le Tailleur de pierres de Saint-Point <lc Lamartine. Cel ouvrage surpasse encore Geneviève par la hauteur ei la Bim-

ANNÉE l855 149

plicité du plan. Après nous avoir ravis pendant plusieurs heures, il a fini par nous attendrir et nous faire sangloter. Je suis cependant parvenu à arrêter mes larmes et à finir la lecture séance tenante. Nous nous sommes couchés à onze heures, souhaitant à Lamartine cent mille fois mille lecteurs.

Ce que je remarque le plus dans le Tailleur de pierres, ce n'est pas la ravissante description du Maçonnais qui sert d'ouverture, ce n'est pas même l'histoire du tailleur qui tient la seconde moitié du livre et qui nous a si profondément émus, c'est l'évangile ou le dialogue sur Dieu entre l'ouvrier et Lamartine. Ce dialogue est au dialogue si beau du Vicaire Savoyard ce que Lamartine est à Jean-Jacques Rousseau, ce que le dix-neuvième siècle, la poésie, est au dix-huitième, la logique. Quelle riche simplicité, quelle naturelle élévation que celle de Lamartine ! Que de foi et que de tristesse ! Voilà un livre éminemment bon pour le peuple et civilisateur. Toute la simplicité est au fond ; quant à la forme, elle est aussi fièreque possible

Lamartine a fait des progrès géants. Jamais il n'eût écrit ce dialogue ni le reste du volume au temps de ses premiers vers. Toui à peu près, tout vague a disparu . La clarté es! dans son cœur. Le mot précis el sublime s'en échappe.

11 a le culte de son pays natal ; c'est là que devra être sa statue. Ses paysages onl aujourd'hui, avec autant de poésie qu'autrefois, plus

d'étendue et de lumière. Sa manière est large comme la nature même. La grande géographie physique, les montagnes et les vallées, voilà les grands traits de ses tableaux, voilà son guide. Il répand ensuite dans les plaines et sur les pente* tout ce qui montre l'aspect original du pays ou est en harmonie avec le lieu, l'heure, la saison. Puis il projette sur l'ensemble de grandes échappées de ciel. 11 y répand surtout sa tendresse et sa noble mélancolie. Il a le génie de Claude Lorrain.

Jeudi 8 février. — J'ai lu hier dans le Figaro un trait plaisant. Je ne puis me rappeler ce trait. Ma mémoire en a conservé pourtant l'impression d'une manière si nette qu'elle ne se confond avec nulle autre. Je ne sa mais accepter en échange du mot que je cherche aucun autre mot plaisant du même article ; on ne pourrait me faire croire que c'est à celui-ci que je dois la rapporter.

Cette mémoire si nuancée, aï nette d'une impression dont la cause est oubliée est extrême" menl frappante. Elle prouve que la mémoire esl un retour, un réveil d'ébranlement d'ensemble.

Ayezune cause de préoccupation, de chagrin ; oubliez-la, la tristesse demeure. Vous recherchez la cause entre mille. N'est-ce pas celle-ci? N Vst-cepas celle-là ? L'impression répond non.

la cause présumée ne s'y adapte pas. 11 n'y a que la cause vraie qui s'ajusterait parfaitement. Lisez un long ouvrage. Après quelques jours, tous les détails principaux vous en échapperont, et bientôt il ne vous restera que l'impression générale d'admiration ou de satire. Vous vous dites: J'ai perdu mon temps; je ne me rappelle rien de ce livre, pas même l'objet dont il traite. Vous vous trompez. 11 vous reste une impression admirablement précise dans toutes les parties de sa complexité. Vous pouvez dire après dix ans : Je ne sais plus quel est le sujet de Roua et Gertrude de Toppfer, mais je me souviens qu'il était dune ténuité d'intérêt telle que j'ai à peine pu aller jusqu'au bout. L'impression de la faiblesse d'intérêt demeure donc. Auriez-vous oublié le titre du livre et le nom de l'auteur, cette impression a laissé en vous une empreinte qui vous dispenserait de le relire dès que vous en parcourriez de nouveau les pages.

Dimanche 11 février. — Une lellre de Yuillemot m'annonce qu'il ésl liés mal rétabli d?un« jaunisse qui a duré Irois sencrines <■( qui lui avait donné beaucoup- de marasme

Je demeurerai à partir du î "' Avril rue Vaneau à cent trente pas de llmlel Vaneau. < '.eh me rapproche de quatre cent vingl pas du centre de

ISS SOUVENIRS I) DM PARISIEN

Paris ; c'est quelque chose! Je serai juste à deux mille cinq cents pas du Palais-Royal.

Mercredi 14 février. — Dans la Presse^ dépêche de M enschikoff annonçant une sortie la nuit du 3i Janvier et la prise de trois officier- Pressentiment.

Jeudi 15 février. — A dix heures, rue d'Ass je prie pour \ uillemot.

Je reviens avec assez d'assurance : puis 1 inquiétude me pren 1 el augmente.

Faut-il écrire '

Samedi 24 février. — Nous avons appris, Dieu sail avec quel mélange d'orgueil et de douleur! l'héroïque conduite de Vuillemol dans la nuit du 3l Janvier. Nous savons que, voulant tenter un coup hardi, il s'est jeté dans la mêlée où il a disparu avec le lieutenant Wagner et douze soldats. Depuis nous n'avons pu rien apprendre. Nous Ignorons même s'il a survécu à

te nuit terrible.

Nous som ■ - d< sespéréa mais fermes, Nous nous inspirons de ses admirables letjj lies

ANNÉE l855 153

nous aident déjà à consoler tous les siens, à adoucir leurs plus cruelles angoisses.

On parle d'un projet d'échange ; c'est notre plus solide espoir pour sa mise en liberté.

Quoi qu'il arrive, nous sommes les gardiens de sa mémoire et, s'il succombe, les étrangers même pleureront sur lui !

Mardi 27 février. — Le malheur des grandes âmes, c'est d'exciter plutôt l'admiration que la tendresse.

Mercredi 28 février. — Le père d'Henri Vuillemot m'écrit qu'on assure avoir vu dans le Courrier de Lyon que son fils a reçu cinq blessures : un coup de baïonnette à la cuisse, trois coups de feu et un coup de pierre à la tète.

Jeudi l"r mars. — lu officier russe parlementaire a annoncé (pie l'intrépide Vuillemot, malgré ses cinq blessures, va aussi bien que possible et qu'on croit pouvoir répoudre de sa guérison !

Vendredi 2 mars. — Le père de mes camarades, le commandant Cbaronnct, est nommé lieutenant-colonel, mieux encore commandant en chef des équipages de l'armée d'Orient. C'est un nouveau titre et un nouveau service ; il suppose une grande responsabilité et de grandes fatigues*

Aussi je me réjouirais de lui voir confier un pareil poste, si je ne pensais qu'Henri va se trouver ainsi encore plus complètement séparé de son père.

Jeudi 8 mars. — Au jardin des Plantes, ciel bien.

Observé les cigognes s'écartanl el -<i rapprochant du bassin, démarche ponctuelle. Etudié leurs poses; leur S bizarres caprices de direction ; leur altitude, la patte repliée en l'air et oubliant de se reporter en avant ; leur cou retourné en arrière et leur longbec pointu s'enfoncant dans le pli de leur aile et cherchant dans les plumes ; leur façon de voleter les deux pattes pendantes,

les grandes ailes à demi brisées.

( lurâ blanc roulant les os de ses épaulo dans

son épaisse fourrure nuancée d'ombre, balançant ei jetanl à droite cl à gauche sa lourde tête prise de délireel mouchetani le sol d'écume. Son cou énorme el charmant. Pourquoi ces secoua ses forcenées de la tôte? Pourquoi choisir une place et y revenir? Je l'ai vu s'aplatir en gre-

ANNÉE l855 lÔfl

nouille devant des enfants stupéfaits d'une pose qu'ils ne prévoyaient pas, provoquée en lui jetant du pain. Singulière disposition éducative de Tours ; elle aboutit dans toutes les espèces à imaginer une pose risible pour mendier. Chaque individu imagine la sienne ; le noir a celle-ci, le blanc a celle-là. Leblanc a été le plus long à se mettre dans la tête une pose quêteuse, il n'a pas été très heureusement inspiré.

Lion du Sennaar usant le bois alternativement de chaque patte. Va, lion, tu perds ton temps. Relis le Mémorial de Sainte-Hélène.

Vendredi 9 mars. — A midi dix minutes, j'entre au cours de Sainte-Beuve. J'étais d'une tristesse qui me soulevait la poitrine. Je retenais mes larmes à grand'peine. La tète meurtrie de Vuillcmot, son corps percé de coups, m'apparaissaient. Je sentais son ombre près de moi. Je voulais contempler d'un œil indigné Tingral ami d'Hugo, le renégatde la poésie ; je voulais l'entendre, après avoir dénigré les plus Illustres contemporains, Béranger, Lamartine, Victor Hugo, essayer de louer Virgile <*t l'épopée et dire : Je seraià quelque degré le prêtre de \ irgile. J'espérais vaguement que quelqu'un allait protester.

A midi et demi, au milieu d'un tumulte déjà assez fort — une porte rembourrée avait été

enlevée de ses gonds — Sainte-Beuve s'est présenté. Sa figure très colorée, ses joues gras-<-, ses lunettes, son front si fuyant que la lumière glissait dessus, son attitude satisfaite, sa physionomie pleine d'une assurance pouvant tourner à l'aigreur, son habit de ville tout neuf, ses gants frais, son rouleau de papier, tout en lui m'a déplu.

Il a été tout de suite ridicule. Tenu un quart d'heure sur la sellette par des cris dérisoires demandant le grand amphithéâtre, il a commencé par les prendre au sérieux, par remercier, puis, s'apercevant de son erreur, il a donné du bec, s'agitant comme un gros perroquet musou perchoir. Ce Sainte- Bévue a maladroitement débuté par louer l'illustre ministre auquel il devait sa chaire; puis il a honteusement poursuivi en disant que l'histoire mâle el sobre louerait le prince, grand par les négociations comme par l'épée qui... On l'a hué. Il a riposté d'une voix aigre et perçante : « Nous déshonorez la jeunesse française. » On lui a crié : « Elle respecte les vaincus. Vous, vou> d< *>Iionorez la poésie. Vous n'êtes qu'un historiographe du Moniteur. •> Alors il a l'ail un geste désespéré au-dessus de sa tête, et une vingtaine de sergents de ville on! l'ail irruption dans la salle qui s'esl vidée d'un bon tiers. Il a lu alors paisiblement son manuscrit, don! V Enéide faisait tous les frais.

Les auditeurs des premiers bancs Taxaient

ANNÉE l855 157

assez vivement soutenu, surtout un grand jeune homme chauve à lunettes qui désignait à la vindicte publique mon voisin de droite, étudiant hostile en effet, quisousles cris de : « Celui-là ! Celui-là ! » se bornait à croiser les bras d'un air impassible.

Mon voisin de gauche, maigre, les yeux ardents, le profil accentué, le teint pâli par l'émotion, était un des chefs du mouvement. On m'a dit qu'il se nommait Lefort. Il a aidé, en prêtant son épaule voûtée, à passer la porte rembourrée de banc en banc jusque sur l'estrade du malencontreux Sainte-Beuve. Une espèce de maître de pension placé devant nous lui a fait une sorte d'admonestation à la Prud'homme.

e Jeune homme, respectez au moins la liberté de parole !

— La respecte-t-il ? » s'est-il fait répondre

Quand les sergents de ville sont entrés, le même personnage a cru devoir s'indigner encore en sens inverse, toujours au nom de la liberté !

Dimanche 11 mars. — Ce qui fera l'éternité de nos regrets, c'esl (•<• que Vuillemol ;i été depuis un an, c'esl sa mort, c'esl ce qu'il aurait pu être. Simple lieutenant, il Paisail déjà penser au général Desaix. Il avait raison en cherchant à être grand; cela fait occuper une immense place mi cœur des amis, foui esl par-

158 SOUVEMK» 1) UN PARISIEN

fait, tout est complet en lui. Il résume mille espérances brisées. (Test par là qu'il vivra.

A propos de tout événement nous nous disons: Si Vuillemot était là! Il s'indignerait, il se jetterait avec nous de ce côté, il admirerait; il eût été, au coin de notre cheminée, le témoin, l'auditeur, le conseiller dont on s'honore; il eût rempli de poésie et d'élévation nos heures stériles. Oh ! oui, on regrette le grand cœur!

Le souvenir de sa figure, de ses gestes, la représentation dans notre imagination de son corps mutilé pourra s'effacer dans dix années, carcVsl une chose singulière comme les larmes n'accourent brûlantes que devant un souvenir physique, devant une main, un geste, un accent ; niais lame, l'être abstrait ne s'évanouira jamais.

Mardi 13 mars. — Onze heures sonnaient quand je suis rentré dans Iq cour. Arrivé sur le perron, je me suis retourné, j'ai quelque temps

fixé les ('toiles.

Je cherchais à me mettre dans la situation d'Ame où était Vuillemot au moment où, un pied sur le gradin, sou oui fouillant la nuit, il entendait s'avancer les seize cents Musses . Le clairon qui appelait h l'aide le bataillon de Boutien venait de se taire. Les pas sourds, précipités de l'ennemi, un bruit de fer mal étouffé, puis tout à

coup une détonation violente, audacieuse, déchi-

ANNÉE l855 1Ô9

rant tous les voiles, ceux de la ruse et ceux de la nuit.

A ce moment terrible quelle préoccupation assiégeait ce grand cœur? Une seule, celle d'être à la hauteur de cette entreprise hasardeuse; de faire, avec ses soixante-dix baïonnettes françaises, passer l'effroi dans celte troupe immense; l'espoir de se tirer de là et de sauver ses voltigeurs ou de mourir avec eux. Derrière la présence d'esprit, le sang-froid qu'il faut à l'exécution inquiétante d'un tel drame, la pensée de la gloire nationale, d'une triomphale aurore, le souvenir des amis, les morts à venger, le mot qui résume mille résolutions : Voilà l'heure ! la confuse pensée dos blessures possibles, de la chute des corps autour de soi, enlin au moment même de la trouée en pleine mêlée, la prévision d'une balle au cœur et du passage éternel !

Oh! celle-là doit dominer toute autre. Dans un instant je suis devant Dieu ! Que de mystères à la fois! Moi si faible devant Dieu, me voilà puissant devant les hommes. Oh ! nies soldais. mes vaillants, quelle force vous me donnez. Dans ce moment je puis, terrible, joncher la terre de ces barbares dont le tumulte s'avance. Soldais, au nom du pays, de la France, en avant ! Dans un quart d'heure ce sera fait : l'honneur ou leeiel! Au cœur de la mêlée on trouve toujours une couronne ! Au milieu <\t'^ plus affreux périls, tout à coup, on est sauvé on on BSf niorl... ()

œuvre aventureuse !

Abattre l'ennemi comme des pans de murs sous une première décharge : recharger les armes en regardanl s'il plie; éclairer d'une seconde détonation la fumée de la première; faire passer son cœur dans une parole à sa poignée d'hommeagités; puis sauter d'un pied ferme par-dessus le gradin humide, sans même regarder à côté de soi si Ton est seul; courir sur la chaussée dans la nuit au devant des visages effrayants, au devant du monde invisible! A quel incroyable mélange de ressources physiques et de ressources morales il l'aul que l'homme fasse appel en de pareils moments î

Vendredi 16 mars. — J'avais fait de Vuillemol une pensée. Une pensée ne meurt pas ! Je prie Dieu que la douleur qui l'a l'ai! >i grand nous approche de lui chaque jour davantage.

Les mille pages où, pendant cette dernière année, il a noté ses douleurs, ses défaillances, ses élans vers le Ciel, sonl heureusement entre

mes mains. Jamais moil plus horrible ne couronna tortures d'à me plus longues et plus variées. I !)<■ ^l'iilr souffrance lui a été épargnée, c'esl le doute de la tendresse des siens, c'est la trahison. Encore a-l-il ignoré s'il serait jugé un jour digne d»- servir d'exemple, >*il laisserait une mémoire ! Le lendemain «le l'Aima, en soulevant la toile qui couvrait le corps du commandant Troyon^

il lui enviait celte balle au cœur! Une main, même une main ennemie, a-t-elle soulevé aussi la toile de la civière pour admirer son glorieux cadavre, sa tête meurtrie, son corps quatre fois percé? Où sont ses pauvres ossements? Cette croix, qu'il soutirait tant de ne pas voir sur la tombe des officiers dans le cimetière de la tranchée, est-elle plantée sur la sienne ?

Et sa mère qui à ce moment ignore tout, et qu'il craignait tant de faire mourir !

Mercredi 28 mars. — Trois lettres m'annoncent la mortde Yuillemot, deux la démentent. Tantôt je me rattache à l'espérance, tantôt je me perds dans le désespoir, selon que je songe uniquement aux bonnes ou aux mauvaises nouvelles.

Mais le fond de mon àme, là où gît la mémoire des impressions, ne se laisse exclusivement occuperni par la joie ni par rabattement; il reste dans un état morne, permanent, pondéré avec une admirable justesse, à la fois et non pas successivement.

Aussi pas de soubresauts, pas de bascule cruelle, de bouleversement Inattendu au fond de moi ; mais un lac sombre, une mer qui s'élève ou s'abaisse à la fois selon qu'une nouvelle pluie y tombe ou qu'un rayon «le soleil en évapore quel* ques gouttes.

162 SOUVENIR* D tJW l'MM-n N

Mars. — Chaque animal a sa pose humaine. Est-ce un hasard du squelette? Le chat-huant a la t<Me penchée comme un homme <[iii s'inquiète de ne comprendre rien à une question compliquée.

Chacun a sa couleur, son poil ou sa plume qui vaut la fleur. Qui est plus beau du mairnolieren fleur ou du paon: du cognassier, huisson rouiii. ou du canard de la Chine; du cèdre ou du lion?

Chacun a son regard; chaque regard dit une âme. C'esl un jour ouvert sur ces mystères intellectuels.

On dirait que chaque cerveau de bête contient un lambeau des facultés de l'homme, un de ses vices. Cela donne indulgence.

Mardi 17 avril. — On vient de me remettre une lettre de Leperche, attaché au général Vergé. Cettre lettre annonce aus-i la mort de Yuillemot. Le désespoir commence à me reprendre.

.l'attend- ce soir un courriei\ le Carmet.

Violent mal de lète et d \ en\. .le

rentre. J'y Vois à peine, le front douloureux. I . ;

bas, dans la cour, deux jeunes époux précédés d'un petit enfant tournent autour des platesbandes. Us habitent mon ancienne chambre.

ANNÉE l855 163

Je pense malgré moi à Vuillemot en regardant ce souriant coucher de soleil, en sentant cette douce brise. Ne plus le revoir me serre le cœur, moins pourtant que penser à ce qu'a pu être sa dernière heure. Il a dû murmurer : Pauvres amis, qui vouliez mon retour! Toute la nuit dernière son cadavre m'est apparu saisissant, terrible. Le drame ne m'avait pas encore semblé si profond.

Après dîner, je suis accablé. Je me couche la fenêtre ouverte, en vue des étoiles.

Mercredi 18 avril. — Ni le général Canrobert, ni l'ambassadeur de Saxe quia fait jouer le télégraphe n'ont pu rien apprendre sur Vuillemot ni sur le lieutenant Wagner qu'il a voulu sauver.

Tous les témoignages s'accordent. Wagner a crié : « Au secours ! A l'aide ! On me tue. » Vuillemot s'est élancé, suivi de quatre soldats dévoués. Tous les cinq ont disparu. Le surlendemain, un parlementaire russe annonçait ses cinq blessures ot promettait sa guéri son. Depuis, un absolu silence.

La sœur de .M. Wagner demeure à Paris; elle est dans la même ignorance que nous.

Mardi 24 avril. — Je suis I rès sensible à la pari que Molard prend à notre admiration et à notre

]ù\ - >UVENIRS D UN PARISIEN

deuil. Il était, en effet, à la Flèche, on ne peut mieux avec Vuillemot. Jeme rappelle qu'à l'étude île seconde il venait, pour mieux causer i nous, s'asseoir sur le banc où j'étais entre Vuillemot et Dasni<

J'ai revu Molard à l'école de tir. 11 était toujours aimable e! entraînant.

Lundi 30 avril. —J'arrive d'une double consultation. J'ai été chez un médecin, puis chez un oculiste.

L'oculiste m'a rassuré sur les craintes de paralysie ou de cataracte. J'ai seulemenl les yeux très fatig lés, el il tant du rep<

Le médecin m'a dit que je marchai- vers une congestion cérébrale aux dépens, qui plus est, du reste de mon corps épuisé. 11 m'a prescrit absence de travail avant tout, pais quinquina alo< -

Déaddé es! passé ici cette semaine; il esl resté une matinée avec moi. 11 va rejoindn Constantinople l'armée de réserve el le général Marguenat. J'ai été content de sa \ isite. 11 a une 3se moustache Monde el le front lame que je lui connaissais.

Les Contemplations sont annoncées dans la /; \ue de Paris du i5 Avril. Encore un motif de iir\ iv :

J'ai VU l'Empereur sortir des Tuileries comme

il allait vers son assassin le 28 à cinq heures et demie. J'étais avec ma mère le long- de Teau. L'Empereur serrait de son cheval le rang de spectateurs opposé et les regardait fixement un à un d'un air défiant qui nous a frappés. Nous en avons causé toute la soirée. Le lendemain nous avons appris l'événement dont certaines gens doutent, disant que c'est une répétition de la machine infernale de Marseille. Nous verrons bien si on nomme le meurtrier et si on le condamne.

La dépêche de Canrobert du 7 dit : 11 est de notoriété dans l'armée que Wagner et Yuillemot ont succombé à leurs blessures, mais je n'ai de certitude à cet égard que pour Wagner.

Samedi 12 mai. — Une dépêche de Martimprey du 22 Avril rend compte que, d'après un avis officiel émanant de l'état-major russe, Wagner et Vuillemot sont morts des suites de leurs blessures. Pas d'autres renseignements.

Jeudi soir en rentrant, j'ai trouvé assis dans l'ombre, au coin de la cheminée de ma mère, un jeune maréchal-des-logisde dragons. Il m'a tendu la main ; c'étail le plus jeune frère de Vuillemot, Martial.

Il a vingt-trois ans. Il es! au 1 1" dragons, dans le même régiment que son frère aîné, Joseph, le

capitaine-trésorier. Il m'a beaucoup rappelé Vuil-

Lemoi, surtout par le son de voix et les gestes. Il ne

loutail pas que le sort de son frère fui dés s-

péré. Il n'a pas vu Henri depuis trois ans. 11 est effrayé du coup que la fatale nouvelle portera a ses sœurs el à ses parents.

Dimanche 13 mai. — Hier, je suis allé au t'oit de Vanves. Gouvelel était au mont Valérien, à Pautre bout de l'horizon. J'ai tourné la Seine à pied par les villages de Vanves, Issy, Bas-Meudon. J'ai traversé le parc de Saint-Cloud. J'ai demandé à une> marguerite si Vuillemol était mort ave.- quelque torture d'âme; elle m'a répondu : Pas du tout !

J'ai trouvé Gouvelel causant avec le commandant. 11 est venu avec moi dtner chez Chevalier où Gaulieret Jolinière attendaient.

Je v;iis mieux depuis la nouvelle d<> mort, parce «pie je puis pleurer. La promenade d'hier m'a donné une fatigue salutaire.

Jeudi 17 mai. — ( >n espère d'autant plus qu'on voit de plus ha ut et plus loin, rons les grands hommes espèrent, par la même raison que tous admirent. Le vulgaire ne sait <•<• qu'il peut espérer.

A.NNÉE l855 167

La foi ira en augmentant avec les découvertes; je parle aussi bien de l'espoir en ce monde-ci que de l'espoir dans le monde invisible. Combien le rapprochement des distances, c'est-à-dire des hommes et des choses, aide la foi ! Que ne ferait pas la découverte des ballons? Dieu la permettra-t-il à l'homme ? La fausse idée de fatalité, d'impossibilité, vient de l'ignorance des lois. L'ignorance est un pius grand isolanf que la distance ; celle-ci n'est qu'une de ses causes.

Samedi 26 mai. — Je viens de perdre encore un ami. Rossignol, avocat à Cahors, venait de m'écrire la plus touchante lettre de compassion au sujet de Yuillemot, quand un rhumatisme aigu Ta forcé de se mettre au lit, le T> Mai. En quinze jours une fluxion de poitrine combinée de fièvre ataxique l'a emporté au milieu de souffrances cruelles. Son frère aîné me l'écrit. C'est pour moi le second coup de foudre eu huit jours !

Je suis tombé à genoux, écrasé de douleur, au pied du lil où la morl de Yuillemot me retient malade. Je suis sans courage contre de pareilles épreuves. Je ne croyais pas, étant d'une santé si faible, me voir ainsi précédé de tous mes amis.

Je conserverai ;> Rossignol un souvenir coqs

- 1 \ ENIRS I) l N PARISI1 S

tant et éternel, un souvenir d'ami profond. Je

ne veux plus vivre qu'entouré «.les ombres de ceux que j'ai perdus. Où rencontrer, mon Dieu! des cœurs plus haut placés, plus indulgents, plus fidèles? J'ai vécu trois ans avec Rossignol dans une liaison intime et qui n'a pas cessé un seul jour d'être affectueuse. Il emporte une part de mon à me.

Je pense avec une ombre de consolation que lui du moins, qui plaignait tant Vuillcmol de sa captivité à huit cents li< ues de sa mère, n'a pas été privé de sa famille à l'heure terrible où on tend les bras vers elle.

Ce nouveau coup me pousse à vivre. Je vais tout faire pour ne pas me lais- r enlever si tôt à ceux que j'aime. Je n'ai d'ailleurs pas suffisamment mérité de mourir.

Lundi 4 juin. — Perrodil es! arrivé Mercredi matin. Il a sonné comme j'allais sortir ; ma mère et moi, nous u us le sommes arraché.

J'ai été frappé tout d'abord de l'heureux changement de mi physionomie. Sa figure esl aussi pleine el ronde qu'elle était maigre ei hâve. Son regard moins noir, moins jaillissant, a toujours de l'éclat. Son corps a pris presque de l'embonpoint. Cela le rend méconnaissable à distance.

A cette première visite, il m'avait semblé moins vif el surtout moins expansit* qu'autrefois ; il pa-

raissait surtout doux et circonspect. Une respiration courte qu'il a gardée luidonne l'apparence d'un peu de gêne. Mais il n'en est rien. J'ai dîné avec de Vérigny et lui Samedi. Il a été vif et gai comme autrefois.

Nous sommes revenus par la Madeleine, nous rappelant nos causeries d'il y a trois ans aux Tuileries. Rentrés, nous avons regardé, par la fenêtre ouverte sur les Invalides, le lever de Stella; j'ai peu passé de soirées aussi paisibles. Il y a une quinzaine de jours Stella était placée au-dessus du croissant de la lune, celle-ci figurant un plateau d'or suspendu. Nous l'avions remarqué avec ma mère; il paraît que Perrodil et son père faisaient à Màcon la même remarque.

Gaulier est arrivé tout haletant. La conversation, une fois la fenêtre fermée, a roulé sur tous les genres de fruits du Midi et du Nord. Cette causerie gourmande; a été interminable; nous avons tout passé en revue, de l'olive à la banane, en passant par la nèfle et l<i coing.

Le lendemain, Perrodil se retrouvai! sur notre canapé à neuf heures du malin. Après déjeuner, il a fouillé ma chambre, feuilleté seul el av< une vive cui iosité les Châtiments. Puis il a donné le bras à ma mère el nous voilà partis pour l'Exposition des beaux-arts. Il n'avait pas encore vu la Prise de la Smala.

Je lui ai emprunté sa lorgnette pour mieux voir le lieutenant Bellot, grand portrait en pied de Jobbé Duval, un regard ferme, clair el doux

SOUVENIRS l» UN PARISIEN

éclairant une figure maigre el forte. PauTrc Bellot!

L'énorme lion de bronze de Jacquemart, fiairanl sous le sable les pieds d'un cadavre, a fait ouvrir de grands yeux à Perrodilj il a admiré.

Mardi 5 juin. — Les rôles se renversent : ce sont mes amis qui m'exhortent aujourd'hui : c moi (jui faiblis et qui, ne pouvant plus exprimer qui est en moi, même la douleur, me prends à partager sur moi-même le dont»' des antres

Ali ! Ouel supplice que l'entrave cachée, phy sique, aux résolutions morales ! Personne n'y croit. L'autre soir, ma mère m'a vu briser, presque sanscause, un verre sur le marbre de la table où j'écrivais; les mille morceaux de ce verre ont volé par In chambre. Ma mère a été deux joui-» à me le pardonner. 11 ne m'a servi à rien de lui dire que la seule cause était ma maladie. Quelle maladif . .!.■ >-uis sur mes deux pieds, je marche, :u^e. je ris comme tout le monde.

Ma maladie, c'est que je ne puis écrire; elle n'est pas autre. C'est une maladie immense. Ne pas écrire, même des billets, c'est, dans de

certaines circonstances, donner prise à mille accusations, à mille justes reproches; c'est se donner le- torts de cœur les plus irréparables. Tout «e .pic j'ai l'ait de bien depuis que je suis au monde, c'est par écrit; n'écrivant plus, je suis

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un être nul, stérile aux autres, presque à moimême. De là mes irritations, mes violences, conséquences d'un chagrin qui me ronge.

Quant à mes pauvres amis perdus, depuis la mort de Rossignol la consolation m'est venue; elle m'est venue comme une inspiration. Je vois maintenant la mort et l'autre vie sous un aspect qui n'a plus rien de douloureux. Mon âme ne fait plus d'efforts pour concevoir, elle conçoit enfin que rien n'est simple comme de passer d'un monde à l'autre. Si je pouvais écrire, je serais guéri n'ayant plus d'autre cause de souffrance.

Mercredi 6 juin. — Le beau-frère de la fille morte d'Hugo, Yacquerie, qui habite Jersey, vient

de publier une pièce de vers autoriser à Paris. Elle est très profonde et a fait sur moi grande impression.

Ce sont deux charpentiers qui causent : l'un fait un vaisseau, l'autre fait un cercueil.

Lundi 18 juin. — Mon frère Jules, qui va au camp du Nord. est ici depuis quelques jours. S Lr;neté nous distrait.

Samedi soir. Mlle Wagner nous ;< abordés dans la rue de Bellecbasse ; elle non*, ;i effrayés de sa persistante espérance. Bile n<>n- a appris

l'arrivée à Paris du prisonnier Martin du (a*. J'ai

couru chez lui ce ai a tin.

1! est petit, le visage brun, une barbe noire en pointe. 11 se soulève sur une béquille. Il part demain pour Bourges.

Les Russes l'ont d'abord emmené en Bess rabie ; il a été échangé à Odessa, lia entendu dire au lieutenant de vaisseau Béruloff <pii commandait la sortie du ier Février que Vuillemol el \\ agner avaient succombé le jour même. 11 n'a du reste pas d'autre preu\ e.

( '.elle visite m'a fait impression.

J'ai reçu de Déaddé une lettre de seize pag Le généra] Marguenat, atteint du choléra, revient en France; Déaddé reste.

Entre les nuits du a3 et du >\ Mai, c'est-àdire tout le :>'|, les blessés sont restés sur le champ de bataille. Les Russ ■-. saisis <:<• pitié, ont élevé trois fois le drapeau blanc; Pélissier,

qui esl prêt à tout tenter, a refus.-. On \ oyait les officiers el les soldats, les membres brisés, demander ;i boire sous les balles.

On suppose qu'aujourd'hui, anniversaire de W aterloo, aura lieu une bataille décisive.

Mardi 3 juillet. — Depuis Jeudi, jour ou, ouvrant un livre qui venait do paraître, Trois mois devant Sébaslopol par M. de Bazancourl, j"\ ai trouvé :» la page 16 les derniers adieux de Vuil-

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lemot, j'ai presque constamment gardé le lit. Ma faiblesse est telle que je dois fuir toute émotion. Je voudrais sortir, car j'étouffe et le couchant est beau, mais je n'ai pas de jambes.

J'ai pris un congé d'un mois à dater de demain. Je ne sais si j'irai quelques jours à Gaillon. Pourrions-nous, Charonnet et moi. être consolation, diversion l'un à l'autre? Je ne le pense pas. Ah ! je ne savais pas que l'égoïsme pût jamais être conseillé comme remède !

Lundi 9 juillet. — Je voudrais retrouver ce que j'ai pensé depuis trois jours sur les causes de la tristesse et ses remèdes.

La foudre, les coups de soleil, plongent dans une détresse extrême, on se sent abandonné. De même la disparition d'un ami de tous les jours. \ uillcmot, que j'aimais tant par la pou l'assombrit et l'exalte d'une toul autre façon. Tout me parait vain, hormis aimer el écrire des pensées saines, neuves, amusantes, élevées, instructives.

Je tombe dans la minutie, amour de trop Faibles brins de création, de fleurs, d'objets de l'Exposition, curiosité de noms, science de détails nets où je perds mon temps. Kl avec cela, la haine passionnée de l'érudition poudreuse. La place des grandes étoiles; celle des villes connues; les noms, les lieux d'origine des fleurs, des animaux

rares ou curieux, des tableaux, des statues; les dates qui encadrent la vie des hommes célèbres; les notices où sont relatés les faits littéraires, les fails philosophiques avec leurs délails pittoresques; voilà mon genre de science; voilà où je me noie. Le besoin de précision, ne i'ùl-ce que dans les choses utiles ou attrayantes, mène loin. Je cherche l'attrait de tout. Je me répétais ce malin : Il n'y a de vrai que ce qu'on nomme illusion.

J'ai eu avec Jules Lavalette une conversation importante là-dessus.

Mardi 10 juillet. — Je me mets au lit à sept heures, ciel rouge, après m'étre raffermi les genoux d'eau-de-vie camphrée et la tète de quinquina et de fer. On sonne. C'est La combe. Causé jusqu'à dix heures el demie dans 1'ohseurilè noire.

KlTets du moral sur le physique; mauvaise humeur: il faut l'excuser quelquefois, la détester cependant. Du cerveau fatigué mu- un seul sujet, de l'idée fixe. Je lui recommande l'expression,

SJ recherche, comme un remède à l'excès de

mysticisme, comme un les! au vol éperdu de 1;» pensée, comme une mesure, et surtout comme un acte de non-égoïsme. La poésie en cela l'emporte sur la musique, puissante un Instant — elle

excite à mourir — mais dont l'influence ne se

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continue pas. Pas d'expression pour rendre les bruits et les odeurs; ne faudrait-il pas les emprunter à un autre sens par analogie ? son écarlate de la trompette; musique acide; la rose a une odeur fraîche.

Des fleurs; ce qu'il faut penser des fleurs sans parfum. Son mépris, sa défiance des fleurs éclatantes sans odeur. La violette est pour lui la sœur de charité.

Parmi les oiseaux, sa tendresse pour l'alouette, l'oiseau matinal, l'oiseau d'espérance, celui qui, sur les plaines brunes, sous les nuages, chante jusqu'à en expirer son frais, son clair tire-lire. Les Gaulois aimaient l'alouette.

Du nom des étoiles. Lacombe m'interrompt, il cherche le nom de Stella ; elle est pour lui la préférée, elle résume toutes les pensées de la voûte étoilée; elle semble remplir le ciel. Dans un bois, devant un lion, il se tourner.) ii vers Stella. Je lui dis ce qu'elle était pour \ uillcmot.

Lacombe croit aux symboles, aux analogies; cela lui donne des convictions plus fortes <]iie le raisonnement. L'amour de co> analogies <1>I tel qu'il a passé des nuits, qu'il eu passerait encore pour étudier, interpréter l<i bruii <l< s bois, !<■ chant du rossignol.

Sa sincérité cl <•<• côté de poésie originale m'intéressent.

17Ȕ 501 VENIRS D IN PARISI1 \

Mardi 24 juillet. — Rien d'amusant comme les ruses <1p ma mère pour me détourner du travail. Tout à l'heure celait au sujet ûc> Aztèques, crétins à front plat ; une autre fois, c'est la planche de cuisine qui s'est voûtée par l'humidité; ou c'est un arc-en-ciel; ou c'est Tenu de pompe qui ne dissout pas le savon.

Je lui dis : A finaud, finaud et demi. Je la fais asseoir en riant pour qu'elle puisse mieux me développer ce qu'elle a a me dire, et je continue.

Mon irritation d'yeux aime à s'entretenir ellemême. C'est une rage. Quelqu'un qui irrite une démangeaison, voilà mon cas. A la un, quand je lève la tète, j'ai un triangle de douleur au centre du front et au fond des yeux.

Gaillon, lundi 30 juillet. - Les petits bois sont charmants pour qui vient des plaines. Des bouffées tièdes y montent du sol dans les sentiers mouillés, envahis par les jeunes chèix -s. i Gaillon

Parfois de ces champs d'herbe chaude s'élance un lièvre au poil rude.

Au-dessus des carrés jaune-vert, sous le soleil ardent, le vent semble entraîner de lourdes vapeurs blanches mais ai ec une lenteur qui, s'il n'y avait une direction, échapperait au regard.

Entre blé et colza l'on cause. Les épis se

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disent doucement en parlant du vent : Il faut lui concéder cela.

Mardi 31 juillet. — L'entrée du promontoire assez aride fuit à ma gauche vers Château-Gaillard, visible juste au-dessus de ce promontoire coupé par le fîl de fer qui retient le poteau où je suis adossé.

En bas de moi la Seine, la pointe de l'île en forme de larme, et une immense presqu'île qui va de Château-Gaillard au delà du barrage, peut-être au Goulet. Cette presqu'île est plate, en damier ourlé de quelques saules; je n'y vois pas la route qui continue le pont et où courait notre carriole le 29 Juillet. Un grand bois qui couvre l'horizon descend au centre de la presqu'île; il est en ce moment taché d'ombre par les lambeaux de ouate du ciel. Deux gorges marquées à gaucho, puis de l'aridité jusqu'à Château-Gaillard.

Du côté du Goulet, le serpent de la Seine disparaît dans le bleu dos collines. L'ouverture esl fourrée à gaucho, nuo adroite. Au bas de la colline nue, le bois delà Garenne; le cercle des coteaux enceinl la plaine demi-boisée de Gaillon.

A ma droite, comme pendant à Château-Gaillard ot juste à l'extrême limite, la pointe aiguë do Saint-Aubin. Au-dessous, un diamanl Iremble : c'est le toit du cachot 1

La presqu'île a la forme des petits sacs de voyage.

Dimanche 5 août. — Jesuisalléà Houen en bateau; la nuit nous a pris à Pont-de-1'Arcbe, dont l'église a l'air d'un éléphant, dont le pont est immense ; avec la nuit, la pluie et la tristesse amère. Je suis resté seul sur le pont, à l'avant, frissonnant, pleurant Vuillemot. Le drapeau rouge du navire, souffleté par le vent, s'agitait dans le ciel blanc à côté des cornes de hanneton des bran* ches de la cloche. La Seine semblait une mer, toujours des lies -ombres s'avaneant menaçantes. Le bateau, qui tape et retape et défonce, allait tout droit sans guide à travers les flots maintenant agités et noirs; tout à l'heure pourtant, devant Château-Gaillard, la surface de l'eau, glace légèrement martelée, reflétai! le bleu et la dorure du ciel.

Après Pont-de-l'Arche, je suis descendu, chassé par le froid. A onze heures seulement) et par une pluie battante, après avoir failli heurter la terre, nous avons toucbé le quai de Houen. I n quart d'heure après, je me couchais, triste, dans un lit de bois vermoulu encadré de papier

sale.

Le lendemain, seul en haut d'une tour dont un horloger m'a\ ait prêté la clef, j'ai à deux genoux,

caché derrière les trèfles de la balustrade «'I

tourné vers Saint-Ouen, prié pour nous et nos familles.

J'ai vu tous les édifices de Rouen avec une admiration croissante. La cathédrale m'a plus frappé encore que Saint-Ouen. Devant sa monstrueuse façade blanchie de vieillesse, je suis resté longtemps, embaumé par les Heurs, les fruits du marché qu'éclairait un riant soleil. Saint-Maclou est, par dehors, une autre merveille. De même qu'il y a des fleurs doubles, il y a des églises doubles; Saint-Maclou, c'est un Saint-Germain-l'Auxerrois double

Au palais de justice, j'ai VU pour la première fois de ma vie un président d'assises, vêtu de rouge, le front tout en sueur, montrer du doigt un homme en suppliant les jurés de faire tomber sa tête. Je me suis cru au club des Cordeliers. L'homme, un ex-détenu de Gaillon, un as>.t-sin de grande route, avait soigné sa coiffure, espérant ainsi que sa tête lui serait lai- J'ignore la décision du jury.

Comme employé du Ministère de la Guerre, je me suis fait ouvrir le musée d'histoire naturelle. On a pour moi levé les rideaux des fenêl Les armoires sont admirablement tenues el très

riches, surtout en oiseaux de mer «'I en petits

mammifères mal connus, chauves-souris, hermines, taupes, gloutons,mangoustes,fourmiliers,

J'ai vu là mu' ravissante collection de nids d'oiseaux; l'oiseau es! perché sur une branche on au bord du nid. Il v a un nid de bruant jaune

Igg - l \ ENIRS D U!S PARISIEN

avec une couronne de houx vert; un nid de fauvette avec une guirlande de feuilles rouillé»1-: un nid de pie, effrayante broussaille; il va enfin des nids d'oiseaux mouches, nids blancs, cotonneux, épais d'un pouce, couverts de coupelles de mousse <d de la profondeur dune noisette, el le nid de la fauvette de roseaux ! Chateaubriand a oublié d'en parler dans son chapitre du Génie du Christianisme.

Il v a aussi une collection d'oiseaux naissants. J'ai remarqué le petit de l'hirondelle de merdite épouvanta il, comme étant la plus ébouriffante boule i\<> poils rouges el blancs qu'on puisse voir; de cette l>oule sort la tête velue de l'oiseau, avec une mine de mauvais garçon. Je plaçais cela dans le creux d'un rocher mou>su. au lever de Stella en mer. Ah ! (Jue tout cela est doux à voir quand on sort de la cour d'assises.

Je suis retombé dans mes idées tristes en voyant les plâtres tapies la mort de Napoléon, de Talma, de Pitt, de Fox, de La place, d'Élisa Mercœur. Oh ! quels affreux ravag - S >ntrce là ces figures qu'animait le génie? Blisa Mercœur, vue jusqu'aux épaules, esl plus effrayante que la momie péruvienne du Muséum; la petite figure de Laplace esl aussi laide: Fox, face large, gourmée, uez pincé; Pitt, lace bornée, étroite; Napoléon, l'aima. 1117. pointus, méconnaissables. Dumonl d'Urville est le seul qui ae serre pas l'âme: il a été pris sur le vit". Ces Faces illustres d'orateurs, d»1 Bavants sont là seulement pour

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qu'on fasse attention à leurs crânes; mais je m'obstinais à oublier Gall et à ne regarder que les figures.

En redescendant vers le port, je me disais qu'il n'est pas bon de soulever le voile des morts aimés.

Mardi 7 août. — La sente qui descend de Sainl- Aubin conduit à ce moulin dont j'avais déjà aperçu la grande roue de la route d'Evreux, ou plutôt à ces moulins, car il y en a deux l'un audessous de l'autre ; unerigole-aqueduc mène l'eau de l'un au-dessus de la roue de l'autre; un étang les domine tous deux. Des oseraies en fleurs bordent la roue du plus petit moulin; des guimauves reçoivent In pluie de l'autre. Après les avoir visités, nous nous sommes assis près du pelii étang. Le meunier, un brave homme aux favoris enfarinés et aux veux bleus, esl venu voir >i l'étang n'était pas bientôt à sec. En ce temps-ci, il n'y a d'eau que pour deux heures.

Del'étang. nous avons remonté encore la pente ; de notre main creusée en pelle nous faisions se courroucer en flots d'argent l'eau glacée d'une rigole. Nous sommes entrés dans les bois. Nous avons trouvé des halliers ombre el soleil; un nuage noir nous es! venu troubler.

Nous avons essayé de passer sur le dos de la colline. Nous avons trouvé des champs <!<• sain-

foin Henri, des bouquets sombres de noiseti< puis un chemin gâté de pieds de chèvres, enfin une route en pente rapide au milieu d'une mer de blé. Cette descente ou milieu des épis dorés était interminable et charmante. Le nuage pré! h crever éclairait de reflets pâles la croupe de GailloD et les bâtiments neufs; à l'horizon, il se

- dvnil en pluie sur les coteaux de la Seine, mais il laissait dans la lumière Château-Gaillard dont le château de Gaillon ne masquait pas entièrement les murs écroulés.

En rentrant, nous avons montré à ma mère la maison brûlée; elle est dans une cité où vingt métiers habitent. Je ne la reconnus pas la nuit de l'incendie. Mais il faut que je raconte cette nuit-là puisque ma mère endormie, le visage SOUS châle noir, m'en laissr 1»- temps

A trois heures du matin, je sors brusquement de je ne sais quel rêve et me trouve sur mon séant. Henri, réveillé en sursaut, me disait :

J'entends crier au feu ! Vu même moment. des voix isolées, sinistres poussent le cri lamentable, et dans la rue demi -éclainV. solitaire comme

une grande route, nous vovons, au-dessus <\<x<

maisons, en face *\<x nous, uni' immense ramée rouge Henri qui, je crois, eût volontiers sauté par la renôtre, ne voulait pas allume!- croyant allei- plus vite; quand je parvins sir la boite

d'allumettes, il était déjà sur l'escalier.

Une fois habillé, je descends à mon tour. Mme Pecquerel, juchée sur les hautes marches

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de l'escalier comme une poule sur son perchoir, avec je ne sais quelle autre commère, m'explique quelle croit devoir rester au logis.

Me voilà dehors; la rue était toujours déserte. Quelques toits reflétaient la llamme. Un tambour commençait à frapper à tour de bras son exigeant appel et s'interrompait pour crier de minute en minute : « A la cité ! »

Je cours à la fontaine où déjà on apportait quelques seaux et arrosoirs. Je ne saurais rendre le mélange de calme et d'anxiété qu'on éprouve en de pareils moments. J'étais rassuré de voir le lieu du sinistre aussi favorablement placé, j'étais inquiet de la lenteur des secours. Dans la ruelle éclairée par Stella, peut-être par l'aube, je courais seul avec mon seau.

Une grande porte de ferme était ouverte et éclairait tout; j'entre dans la cour. Une maison à cinq portes brûlait tout entière; la flamme sortait par trois portes et par vingt issurs du toit couvert de mousse. Quelques charpentiers s^ bâtaient de l'isoler a droite, à grands coups de serpe. Une pompe venait de s'installer; mon seau est versé. Peu à peu la cour se remplit, <>n forme une chaîne. Etant des premiers, je touchais à la pompe. La flamme jaillissait à chaque instant par quelque ouverture ; on l'entendait pétiller. A ce bruit se joignaient les coups précipités «1rs charpentiers. Ignorant la disposition des lieux, je tremblais pour les maisons voisines; je m'attristais (le voir les dix ou douze mêmes seaux

repasser par mes mains à intervalles éloignés. .le cherchai un moment à m'entendre avec Henri qui organisait la chaîne, mais il était si fort à son affaire qu'il ne nie reconnut pas. Enfin l'eau arriva en abondance, la chaîne de la rue se trouvant terminée.

J'étais entre un jeune ouvrier poli qui craignait de mouiller mon pantalon, el un gros petit vieux voûté qui me faisait toujours languir parce qu'il pensait à autre chose. En face, des femmes piaillaient, se plaignant de n'avoir que les seaux vides à faire passer. Un malheureux gendarme voulut faire changer : ce fui un toile. Tous les dévouements se déclarèrent paralv- 5,9 on ne leur donnait des seaux pleins à faire passer. Le gendarme fut accusé d'être arrivé des derniers sur les lieux, en vain il protestait de son innocence. Henri arriva sur ces entrefaites, le gendarme 'Mit gain de cause : je devins seau vide.

Autre phénomène moral. La chaîne «'lait visiblement trop serrée, on perdait du temps. On voulut l'allonger. Les derniers de la cour. qui voyaient l'incendie, ne voulurent pas aller dans la rue où on ne voyait rien : de là une résistance passive Incroyable.

Lassé démon inutilité, je fis rapprocher mes deux voisins et je m'approchai de la pompe que

six bras vigoureui faisaient jouer. Le feu diminuait. Des hommes enlevaient les portes de bois, les poutres demi-flambantes el les déposaient au

centre de la cour, m Vous formez là un foyer

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d'incendie, » criait le capitaine. Enfin, je vis la fumée succéder à la flamme ; les yeux me brûlaient, je tombais de sommeil. Je sortis de la cour où personne n'avait droit d'entrer, je gagnai la rue par la ruelle déserte. La chaîne fonctionnait toujours aussi éperdue ; je la coupai deux fois, etbravant quelques cris de femmes indignées mais hésitantes, car j'étais en sueur et Ton craignait d'outrager un héros, je cognai à la porte de la maison.

Mme Pecquerel s'épatait toujours sur son juchoir, toute frissonnante.

« Eh bien ?

— Eh bien ! le feu est éteint. Les Gaillonnais persistent à être sublimes.

— Est-ce que le linge est brûlé ?

— Quel linge ?

— Celui de la blanchisseuse... pas la votre, pas celle à qui j'ai remis vos faux-cols, soyez tranquille.

— Oh ! Madame Pecquerel! Croyez... »

Mercredi 8 août. - Quand nous passerons à Vernon, je mènerai manière au parc de Bizy. Ce parc désert, sauvage, monte la colline par une série de talus plus beaux que ceux de Sain! Cloud. Les arbn >ni taillés comme à \ ersailles. Il v a à diverses haut* urs des demi-lunes formées d'arbres rares, de pins de Non

tronc rouge, par exemple, tout semblables a

< eux de Montaigu. Leur feuillage a le vert bleu de l'œillet, on dirait des vieillards.

Les allées qui montent et d'où on voit Yernon et ses collines rocheuses sont coupées d'autres allées qui montent elles-mêmes. Tous ces sentiers, les grands comme les petils, sont tapissés (Torchis, de fraisiers et surtout de champignons d'espèces vraiment étranges. Les uns ressemblent à des tortues ; les autres sont en dessus couverts d'une peau de pomme de terre rouge, en dessous on dirait une pomme de terre jaune fraîchement coupée. Du côté de Gaillon, le bord du saut de loup offre une vue superbe sur les prairies de la Seine et les coteaux de Saint- Just.

Le fossé eneeint, outre le pare immense, des prairies aux odeurs de foin coupé et un charmant château, style Coudé, avec des chevauxau fronton, et des cascades. Nous placions à la naissance des jets d'eau une branche de clématite fleurie et nous avions le plaisir de la voir s'élancer avec la gerbe et retomber au milieu de mille diamants. Dans nos bouquets couverts de perles nous rafraîchissions nos visages. Quelle fraîcheur et quel parfum! Devant le château, un jardin anglaise l'entrée duquel se trouvent les deux plus beaux saules pleureurs que j'aie vus. Mous sommes passés à travers leur chevelure.

Le parc de Bizy est ouvert à tous, il louche

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aux jolies maisons de la partie neuve de Yernon. Eh bien ! personne ne s'y promène. Casimir Delavigne n'y eût rien compris.

Vendredi 10 août. — Sténographie. Dame Mouche, midi :

« Il faut, pour cesser, qu'il ait la tète en feu, qu'il soit rouge comme un coquelicot. C'est terrible î

« Dans quelle pièce y en a t-il un qui plaide par la lucarne des greniers? Eh bien! lui, c'est la même chose : il faut qu'il écrive ! Ce n'est pas chez lui de l'intelligence, c'est de l'instinct ; c'est comme le castor qui construit et qui tape

« Baissez-lui donc la jalousie, Monsieur Charonnet, il ne verra plus clair! »

Bourdonnement d'une mouche près

de moi. Cris de corbeau dans le bois. Petits bruits d'oiseaux sur l'ourlet de la rivière. I lointain vers le village. Aboiements d'ennui. Voici qu'on vient laver du linge en bas près du chemin de 1er.

Un beau ciel blanc bleu s'étend sur ce cirque jaune et vert au serpent d'ardoise et de métal. Ces blés n'uni pas toujours doré une terre mise à nu parla civilisation. Cette forêt qui descend,

c'est un haillon déchiqueté de la Gaule sauvage, un lambeau de sa peau d'ours respecté par l'Histoire.

Voici qu'un vapeur remonte la rivière, traînant trois navires après lui. L'eau des roues ruisselle sur le pont et en découle. 11 y a quinze ans. Napoléon remontait ce fleuve; son ombre souriait peut-être avec l'ombre de Richard Courde-Lion. Tous deux causaient dans ce ciel bleu que je voudrais abaisser.

Toute cette terre paisible, autrefois bouleversée, annonce que la guerre <ist en fuite. Oh '. je sens qu'elle cessera. C,e chemin de fer le dit, comme ce coq qui chante, comme ce ciel où vogueront des aérostats, comme ces débris féodaux, comme cette rivière où le corps de l'Empereur marcha paisible vers l 'aris. Dieu n'impose pas l'action sanglante; il Impose l'éducation, l'amour. Voici le ciel où Vuillemoi s'estévanoui; voici la terre où l'Evangile commande de donnerun rapide, un généreux coup de main, el de passer après.

Nature souriante, je me défie des excessives

espérances que ton calme pourrait faire concevoir. Je sais que de haut tout esl charmant : le briquetier qui coupe comme un gâteau la colline rouge, le farinier qui recueille en un miroir les gouttes d'eau. Je sais qu'il sufht de descendre pour voir les douleurs que renferme ce doux ensemble.

Infiniment petit, infiniment grand, azur, voilà

ANNÉE l855 189

nos limites. L'homme est placé au foyer d'une lentille faite pour lui.

Samedi 11 août. — En soulevant le rideau, je vois sortir le matin de la ferme aux hirondelles les quatre vaches, la brune, la pie, la tachetée et la rouge. Au-dessus des écuries-casemates, le chemin des Charmettes oblique sur le coteau, entre les blés qu'on fauche depuis hier.

Voici maintenant le déjeuner fini; il est dix heures. Le meunier aux yeux bleus et aux moustaches enfarinées vient de détacher son cheval de la porte de l'auberge. Celui-ci soulevait avec un gros soupir deux chauds et pesants sacs de blé. Ma mère tremblait que le meunier ne montât sur les deux sacs; je l'ai rassurée.

Le père Pecquerel est bien le plus drôle de Normand que l'on puisse questionner; il n'y a pas de ravin ou de sommet qu'il ne connaisdix lieues à la ronde. Quand il vent désigner un très beau point de vue, il dit : « Ah ! c'esl que c'est ça ! » Et, montrant des dents de gastronome, plissant les yeux d'un air conquérant il arrondit le bras en ramenant son poing fermé à la hauteur de l'épaule gauche On jurerai! à quatre pas qu'il fail quelque conte égrillard. Pas

du toul, il exalte ia vue que l'on a de la ente <!<•

Viliers, ou bien il s'extasie devant la multitude d'ouvriers qui fourmille vers deux heures dans

liK) SOUVENIRS l) UN PARISIEN

les rues de Louviers et cTElbœuf. « Où tout ça peut-il coucher? que je me demandais la première fois. »

C'est lui qui m'a conseillé ma promenade d'hier. J'ai longé par Aubevoie le coteau qui supporte la prison, dont j'ai dessiné le développement, les bâtiments neufs, les potagers en pente. J'ai grimpé sur le dos de la colline à Yillers, là où le chemin de ter entre dans le souter pain, là où l'on voit le tronçon de rivière1 qui va de Château-Gaillard au (loulet. Je suis resté trois quarts d'heure assis, à contempler ce magnifique tableau. Puis j'ai gagné l'autre pente; j'ai vu la Seine de Poses à Château-Gaillard. Ce second tronçon est peut-être plus vaste, niais il esl moins saisissant que le premier. Je suis revenu vers Gaillon par Fontaine-Bellenger.

Là j'ai rencontré, sortant de prendre le cidre avec le maire, un honnête gendarme qui m'a servi de compagnon de roule et qui esl de la brigade de Gaillon* Il m'a d il deGharonnet: i Ce petit lieutenant-là était jolimenl dégourdi, la nuit de l'incendie ! Est-ce que c'est sa mère, celte jeune dame en noir ?

— Non, c'est la mienne; mais malheureusement, elle n'est pas si jeune (pie vous croyez.

— Bah? On lui donnerai! de trente-six à quarante ans. »

Quand j'ai rejoint ma mère, je lui ai conté cette galante obsen ation.

ANNÉE l855 l'Jl

Dimanche 12 août. — Sous ma fenêtre, un laurier-rose, un jasmin, de l'héliotrope.

Groupe en face le boucher. Les deux officiers reluisants d'or ; le maire, toque de velours, cravate et chemise blanches ; l'adjoint, chapeau de paille, pantalon bleu, paletot léger, appuyé sur sa canne basse, un cahier dans sa main gauche ; un autre, cravaté de blanc, grave, les favoris noirs, tourne autour des lapins, les mains derrière le dos.

Henri salue du shako. Le lieutenant parle à un sergent à trois chevrons. L'adjoint dit du cortège serpentant dans les rues tournantes pour aller de la mairie à l'église : « On ne savait jamais quel animal c'était. On voyait sa tète quand on ne voyait pas sa queue et sa queue quand on ne voyait plus sa tète. » Le maire pérore en agitant les bras.

Une charrette dérange le groupe doré.

Carottes rouges, cboux et chicorées à cœur jaune des deux cotés de la rue. Plus près, les paysannes, assises sur des bancs. I n coq noir veut s'échapper de dessous un foulard bleu. On tire des paniers un lapin qui gigote sous la main qui le serre el la griffe pendant qu'elle le marchande : il ne veul pas remettre ses pâlies de derrière dans le panier, l'u autre lapin pendu par les oreilles, les deux petites pattes blanches de devant réunies, le corps balance. Bans souffler mot. Mme Pecquerel rentre avec un pain de

beurre sur des feuilles «le poirée.

Caqueta ges. La cloche carillonne. An loin, un petit aliboron attend.

Paris, vendredi 24 août. — Jules Lavaletie s'est mis dans la tète d'aller passer ses vacances non pas dans la jolie propriété qu'il a dans l'Aisne, mais dans quelque coin ignoré où il put. loin de sa famille, faire de l'indépendance et soidisant étudier son droit. 11 s'est décidé pour la chambre liante delà maison Pecquerel. Charonnet aura là un gentil voisinage, et ce voisinage devant durer deux mois, Ils seront forcés de se lier tous deux, ce que je désire beaucoup.

Jules est doux, vif, spirituel et de la plus agréable compagnie. 11 cherche quelquefois à prendre le petit ton LauzuD, dégagé et leste; mais en réalité, il est sans prétentions et a'esl dissipé en quoi que ce soit. Seulement, comme tous les jeunes gens élc\ es dans la famille ri qui

ont quelque aisance, il vent battre des aile-, s'habituera vivre un peu tout seul. Il a du rapport avec Perrodil et de Vérigny, qu'il a vus chez moi et qui lui ont plu.

Il va aux Français voir les comédies spirituelles; il a passé au Louvre plus de cinquante dimanches el se connaît bien en tableaux. Il aime extrêmement les choses d'ail et de luxe. 11

lit peu ; il sVs| épris de Saint -Si mou . de Topp-

fàr el des Métamorphoses d'Ovide. Kl. ne prend

ANNÉE l855 193

aucun intérêt à la politique ; il est tenté de sourire de tout ce qui est passion sérieuse, passion guerrière ou politique. Il se reprochait d'être épicurien et égoïste sans le savoir, après avoir vu jouer Mademoiselle de la Seiglière*

Dans le fait, il est bon ami, cordial, serviable, sensible même. Il est plus attiré, séduit que saisi, enflammé. Il préfère le spirituel au grand, le bien exécuté, le réussi au sublime qui échoue. Je l'ai vu avoir les larmes aux yeux, par une sorte de surprise des nerfs, quand ou lui entame quelque récit intéressant.

Gaillon. mardi 4 septembre. — Mon esprit se refuse à conserver les empreintes : je n'ose plus regarder les paysages de façon à ce que leur image se grave en moi <■! peste inaltérable pour la mémoire. .)<■ n'ose de même m'impressionner fortement d'un témoignage, d'une amitié ou d'une infortune ; toute impression forte me causant une douleur physique intolérable.

De tous les spectacles extérieurs, l<i plus douloureux pour moi après la flamme, c'est celui des caractères d'imprimerie ou d'écriture Ma vue s'esl tellement épuisée sur eux qu'il semble que ces petits caractères aient laissé sur ma rétine des trace- douloureuses qui se ravivent à un

nouveau contact. Une gravure, des numents,

de grands objets ou des objets éloignés me font

lu

194 SOIN ENIfiS D UM PARISI1

peu de mal. Je me demandais ce matin si le seul souvenir de la llammeoude l'écriture ne réveille pas la douleur au fond de mon cerveau. Si cela était, j'aurais la preuve singulière que le siège de la douleur est plutôt au lien du nerf optique et de lame qu'au point de réunion du nerf optique et de l'œil.

Du reste, il est certain que le mal d'yeux est a l'origine le résultat d'un trop grand exercio l'organe. Le mal ne venait pas du cerveau. La cause de la douleur du cerveau est purement morale. Elle vient de ce que, pour exalter mon imagination, j'ai par la volonté trop fortement impressionné mon âme de tous les grands spectacles moraux ; de ce que j'ai creux'' toute douleur; de ce que je me suis épuisé d'analyse ei de pourquoi. J'ai ainsi vingt fois touché les limites de mon Ame. J'ai senti qu'elle se brisait aux barreaux delà cage. La correspondance assidue,

qui a été pour une si grande part dans ma fatigue, a'est que la suite de ces efforts d'impression.

Mardi 18 septembre. — Une lettre m'apprend la mort de Cas saigne. A cet assaut qui lui ouvrai! l'avenir, peut-être la puissance, ceVuillemot n'a cherche que la mort. Comment est-il tombé .' Est-ce en frère désespéré, en militaire héroïque, en homme qui sait que le boulet

ANNÉE l855 195

la plus prompte façon de s'ouvrir le ciel, ou estce en poète qui immole passé et avenir à la joie d'un dévouement obscur?

Je le faisais remarquer à Jules Lavalette, saisi de mon saisissement, il n'y a donc pas d'exception à cette loi : L'écrit, c'est l'homme. Voilà un jeune homme dont, sur quelques vers appris furtivement au collège, j'ai suivi avec tendresse la destinée ; chaque fois que je me suis informé de lui, je l'ai entendu porter aux nues. Chacun le plaçait si haut que nul n'enviait son grade. Lui, voyait sans hâte ses égaux le dépasser. Le moment de les rejoindre arrive ; il n'y songe pa>. L'occasion de passer général ou ministre, c'est pour lui l'occasion de mourir.

Vendredi 21 septembre. — Hier je suis allé à Evreux. D'Autheuil à Piton, c'est la répétition de Gaillon à l'Eure, mais la plaine est interminable et les pentes sont dénudées. J'ai failli tomber de chaleur.

L'flon est un charmant ruisseau ; j'ai suivi vallée depuis Caër, site très pittoresque.

Evreux est un grand village mortellement ennuyeux. Je suis content d > être allé seul.

Mercredi 26 septembre. — - La vie, le nain

bourgeois de la vie ne semble pas être une œuvre

assez digne de Dieu, une œuvre suffisante; la mort vient et la dignifie de son éclair, la mort mystère qui, comme tous les mystères mais bien plus que tous, élève la nature humaine, l'homme, qui à tout moment peut être appelé et qui ignore en quel lieu et pourquoi. Il y a dans cet avenir de chacun de nous une grandeur mystérieuse et divine. Nous sommes évidemment des êtres surprenants, nous devons nous attendre à tout.

Si pourtant la vie contient en germe la vie d'outre-tombe, c'est lorsqu'elle est élevée. Je tiens surtout à la vie pour les grands spectacles moraux qu'elle ofTre, pour les grands hommes placés dansde grandes situations; les merveilles naturelles me ravissent encore moins.

Oui, Dieu a donné à la vie des attraits suffisants pour qu'on attende la mort sans hôte, la mort où les merveilles morales et naturelles seront centuplées, où la foi, l'espérance et la charité prendront un développement immense par la délivrance du corps et des organes imparfaits.

Paris, octobre. — 11 faut se rappeler soigneusement ce (pie l'on a fait de bien. Si on l'oublie,

on n\'\\ conserve pas moins l'orgueil ; seulement cet orgueil, devenu instinctif et nevoyantplus sur quoi il se fonde, tourne en vanité. Oui, il

ANNÉE l855 197

faut toujours se justifier à soi-même ce que Ton est.

Il est faux de dire qu'on n'oublie jamais ses qualités. On les oublie au contraire très aisément.

Mardi 13 novembre. — Retour de mes lettres de Grimée... La carte des batailles couverte de sang...

A genoux sur le fauteuil, je rentre les larmes. C'est lutter contre Dieu que d'avoir ces désirs immenses de revoiries disparus.

Pauvres lettres jaunies !

Vendredi 23 novembre. — Ce qui dominait dans l'expression du visage de Saint-Arnaud, dans les trois rides de sa jour, dans sa bouche fermée, dans son regard, dans sou attitude, c'est la vivacité nerveuse, la dureté froide, le défi, la légèreté souriante, presque frivole, l'élégance maniérée. Mais en dehors de ses prétentions, de 3es avidités, de ses haines, il avait de la cordialité ei pas trop d'envie. Sa lïi\ olité Lournail <in \u\ grand besoin de nouveau el d'originalité; ses prétentions élégantes, en un grand désir d'être aimable. Sa dureté pour ses ennemis avail pour pendant une grande énergie.

SOUVENIRS D l'N PARISIEN

Comme capacité de général, il laisse une réputation douteuse. Il se moulait beaucoup la tôte. 11 était très actif, mais brouillon.

Dans sa mobilité, il changeait de plans, comme à Varna, et se trouvait à vide. Il comprenait la nécessité de veiller sur la vie. sur la saut»'' de ses soldats. Mais, pour faire sa fortune, il provoquait des expéditions inutiles. De plus, toutes ses bonnes intentions étaient stérilisées par Bon imprévoyance.

La capacité manquant, tout manque. Que faisait au soldat mourant sans laudanum à Mangaliaque Saint-Arnaud se dit son père?

Il voulait être administrateur à Orléansville cl à Constantine. L'a-l-il été ?

Samedi l°r décembre. — ( atons. citons toujours <\<>^ exemples; la preuve est là.

\b ! précision! secrel des vrais grande maîtres! Comme, de la meilleure foi du monde, ou te redoute et on t'évite. On a si peur en posant une loi. si on précise, si on fournil des exemples, de rencontrer quelque exception, au moins apparente.

I omptez les livres nppuyés d'exemples, les

critiques, les thèses, les affirmations. La clarté est tout : le mystère même doit être prouvé. Tout écrivain obscur, fatigant, compliqué, doit être rejeté ;i\ ec haine.

ANNÉE l855 199

Dimanche 2 décembre. — Dans l'allée rie marronniers du Jardin des Plantes, je disais :

Dès qu'un homme a fait sur l'art ou le métier qu'il exerce huit ou dix bonnes observai ions, dès qu'il a découvert huit ou dix bons procédés, il se hâte, sans vouloir chercher davantage, de formuler une théorie ou un système; il se hâte de construire son monument sur cette base étroite. C'est ce qu'a fait Delacroix, par exemple, et Courbet à un degré moins excusable encore.

Tu me dis que Courbet a exposé quatre ou cinq bons tableaux. Je le crois. Dans tout système, il y a à rechercher, et presque toujours à admirer le nombre, petit ou grand, des observations justes et des ingénieux procédés sur lesquels le système a été fondé. Je le disais tout à l'heure à propos de (iall et d'Alletz: dans les auteurs systématiques il arrive souvent que tout est bon, excepté la conclusion, c'esl-à dire, hélas! exceplé le système. Eu un mot, presque toutes les découvertes des théoriciens sont à recueillir, seulement ces découvertes on! été trop vile réunies et entassées l'une sur l'autre pour la généralisation. L'homme se presse toujours trop de bâtir l'édifice éternel. C'est comme pour cette massive galerie de minéralogie que In vois là : aujourd'hui on ne peut plus rien y admettre.

Tu parles d'Etex, sculpteur excellent dans certains sujets, qui, attribuant >;i réussite à trois ou quatre procédés justes mais à coup sûr insuffisants, refuse d'admirer tout chef-d'œuvre >>ù il

200 H \ ENIRS I) UN PARISIEN

no rencontre pas ['application de sa théorie. Il eu esl ainsi de tous ceux qui se sont hâtés d'él<\ er leur galerie de minéralogie : ils iront plus de place pour l'hospitalité, ils rejettent ce qui élargirai! leur base el les forcerait de rebâtir en entier l'édifice. C'est l'histoire de Yertot ; leur siège esl fait. Oh ! Il n'y aurait que demi-mal à faire un système si cela n<i rendait intolérant. Mais là esl le malheur et le châtiment. Vos bonnes remarques, vos bonnes découvertes tournent contre vous: au lieu de vous engager plus avant dans la voie des recherches, votre amourpropre vous barre le passage.

pour Dieu ! ne nous hâtons jamais de systématiser. Laissons notre porte toujours ouverte; ne la fermons pas à la vérité, sous prétexte que nous la possédons.

Tu ris de M. Lenoriiianl . L'architecte, el tu as raison, car il repousse toul cequi est Renaissance par ee seul mol : C'est de la Renaissance. Sans doute il faut avoirdes préférences, mais que dire de pareilles exclusions! N'est-ce pas se priver volontairement de mille joies, sans compter celle que donne le sentiment de la bienveillance el de l'équité? N'est-ce pas violer celte loi divine : extrayez le beau de partout ?

\ ois les plus grands esprits; ils sont les plus hospitaliers el les moins exclusifs, tout en ayant

goûts très prononcés. Sans doute Victor H aime aussi passionnément le genre gothique que M. Lenormant aime le genre classique et .lu-

mièges que le Parthénon; mais repousse-t-il le château de Chambord? Jules Janin ne dit-il pas que l'auteur de Noire-Dame de Paria réjouit sa vue de toute beauté et qu'il aime jusqu'au genre rococo, jusqu'au genre Pompadour? C'est une grande marque en faveur d'un esprit que d'être ouvert et non fermé.

Il est singulier du reste comme on aime faire des lois. Thiers, après quarante ans de pratique d'historien, après avoir écrit vingt volumes sans songer à y mettre de préface, finit par se lasser de tant de sagesse. Il n'y tient plus et il se donne la joie d'exposer, lui aussi, sa théorie et de faire connaître ses procédés. A quoi a-t-il abouti ? ( In s'attendait sans doute, de la part d'un si fameux praticien, à une véritable révélationsur l'art historique. Pas du tout ; c'est une suite de règles sages qui n'ont rien de précis et dont lui-même s'est fréquemment écarté. Par exemple, il dit : Allez, allez toujours... et lui s'esl arrêté. Mais enfin, grâce au ciel, M. Thiers ue donne sa constitution qu'après qu'elle ne peu! plus lui servir. Son œuvre est finie. Mais vois quel danger pour lui-même si — en lui supposanl au début la même expérience — il eût conclu et eût observé propre théorie.

Et, remarque-le, biers est en histoire d'une tolérance extrême pour les différents genres. Que n'en est-il ainsi surle terrain des beaux-arts ' En poésie, par exemple, où il n'a pas fail cette in;i — d'observations qu'il a faites en histoire, il

302 >UVENIKS D IN PARISIEN

est d'un déplorable exclusivisme. S'il donnait

une définition du porte, on serait confondu d<* tout ce qu'elle laisserait échapper, que «lis- j <- ? (le tout ce qu'elle refuserai! d'admettre!

Mais nous voici au cabinet d'histoire naturelle. I l'es! ici que l'esprit (\c <\ sii nie prend ses développements les plus énormes.

Mardi 11 décembre. — L'amiral Bruat, foudroyé par le choléra en vue de Messine, est enterré.

A la cérémonie des Invalides, à quelques pas en avant du cénotaphe aux trépieds d<- flamme verte et faisant par sa tenue un singulier contraste avec le simple et grave amiral Tréhouart, imposanl vieillard chauve à couronne de cheveux blancs, le petit généra] I ianroberl, de retour i 3on inutile ambassade à ovations de Stockholm el Christiania, tout joyeu* sans doute <hj son prochain mariai:'', étouffait de rire dans son chapeau à plumes, en causant avec le général Lawœstine, et provoquait, par ses attitudes excentriques, <•<* mot d'un de - - admirateurs : est un bien noble cœur, mais 11 y a toujours eu en lui un peu du paillasse. A ce mot, un ancien soldai d'Afrique répondait :11a toujours eu l'air d'être saoul

Le fait est que le Général, complètement oublieux <U\ cercueil de son frère d'armes et du

ANNÉE l855 203

voisinage officiel des ministres et des ambassadeurs, n'interrompait sa pétillante causerie que pour regarder la voûte en soufflant dans ses joues, en balançant violemment ses hanches de droite et de gauche, en arrondissant le bras droit comme pour réaliser les poses les plus bizarres, ou bien s'asseyait de travers en débordant impatiemment le dossier de son prie-Dieu de toute la longueur de ce même bras droit agitant le chapeau. Pauvre chapeau à panaches ! Oue n'en a-t-il pas fait? Je l'ai vu le prendre par une corne et le planter par l'autre corne dans son coté.

Sa sortie de l'église a été celle d'un arlequin. Il a descendu les marches au galop, seul, devançant Lawœstine, se cambrant en arriére dan- sa petite taille, le bras arrondi horizontalement, riant, sautant, courant entre les deux rangs d'invalides dont plusieurs, par parenthèse, sont invalides de son chef.

Longtemps après, le cercueil est ressorti de la chapelle; on a replacé à grand'peine la lourde bière vernie dans le char argenté aux drapeaux tricolores.

Le maréchal Vaillant, à la bouche dédaigneuse, à la parole froide, au visage bouffi ei blême, aux yeux demi-fermés et rouges dans le blanc, paraissait affecté mais moins cependant que l'amiral Parseval-Deschênes, visage maigre dont la i choire supérieure avance avec une expression un peu niaise, el surtout qu'un autre amiral, belle tête à cheveux blancs, Bgurede chirurgien grave

quoique colorée, regard ferme et triste. Le maréchal Magnan es! venu causer avec ce dernier.

Magnai! es! le pendant curieux du Ministre. Aussi gros mais plus grand, plus fort et plus alerte : son œil est moins petit et hautain, mais plus roué et gouailleur. L'un est plus diplomate, l'autre esi plus soldat. Tous deux ont Pair dur, mais on retrouve dans chacun les habitudes de corps que leur passé et leur arme différente doivent leur donner.

Tous quatre formaient groupe sous les pieds de la statue de Xapoléon.

11 y a un an, une scène analogue se passait à celte1 place. Un descellait d'un char semblable la lourde bière d'un autre cholérique, d'un autre chef d'armée, le maréchal Saint-Arnaud. A l'entrée de l'hôtel des Invalides, les mêmes valets aidaient à descendre des mêmes voitures les mêmes généraux, les mêmes magistrats c tumés, les mêmes Fould,les mêmes Baroche, les mêmes Morny, à filets blancs brodés traversés du grand cordon rouge. Tous pourtant avaient vieilli (Tune année, comme l'Empire, comme le monde. Entre les deux cérémonies, des milliers d'hommes avaient expiré sans secours, loin de leur patrie, dans les entreponts des navires encombrés, ou la nuit, sur un horrible champ de

bataille. Inkeiinann, les tranchées, le Manielon- Vert, Malakoff, Traktir, l'assaut, avaient eu le temps de s'accomplir. Vuillemot et Cassaigne étaient morts, grandes vie! imes !

ANNÉE l855 205

Je pensais à cela dans l'église, au moment où, les tambours battant aux champs, mon regard douloureux, presque amer, s'était arrêté sur le front brusquement penché du général Ganrobert qu'interrompait en pleine gaieté cebruit solennel, lui dont la part de responsabilité est si grande dans ce lamentable passé qui n'est plus.

Hélas ! la moindre des erreurs du général Ganrobert, si joyeux à l'enterrement de l'amiral Bruat, la moindre de ses erreurs, dis-je, celle qu'il a dû abandonner presque aussitôt que conçue, sa création des Eclaireurs d'élite ou des Enfants perdus, a coûté la vie au plus noble soldat de l'armée française !

Mercredi 19 décembre. — Gomment un La Rochefoucauld, un Pascal, un Lesage ne créent-ils pas un Harpagon, un Figaro, un Louis XI? Comment ne placent-ils pas en scène leurs créations ? Qu'est-ce donc que cette mise en scène où échouent même les Balzac, même les Victor Hugo ?

En vérité, il faut que ce soit un art bien difficile, bien mytérieux, exigea ni un génie inné particulier ou une inspiration subite.

Même ceux qui y excellent, ont-ils produit la millième partie de ceque fonl espérer des imaginations comme celles de nos romanciers H de nos poètes? Voyez celte liste qu'Alexandre

SOI \ l.Mli» I) IN PARIS

Dumas donne dos vrais chefs-d'< ou tragiques de* théâtres de t< qu'elle es! courte après quatre <le sujets (»nl été oubliés ! El i dramatiques, les plus satiriques geurs.

On rêve une pièce qui desce rieur d'une famille, qui vous an le vice ou le crime s'ignorani pe aux échecs avec la vertu : un tombant au milieu de ce calme illuminant le passé de chacun c la famille cl frappanl certains blême clarté. ( >h ! oui, le théâtr Quelle force une leçon de morale drait de sa publicité ! Ah î qu' saisissable, l'invisible, l'inaperçi toucher du doigl par la foule r tante; que chacun s'interroge devanl l'œuvre du poêle profoni hardis osent à peine, devanl un un Ici inattendu, ébaucher 1 ii

ANNÉE l855

temps de Luther. Je veux, avec les e mon temps, toutes ses déplorables erre sées une à une en public dans autant à la portée de tous, de scènes bien s bien théâtrales; je veux des conversati blés au fond et souriantes à la surface chose comme ce que dit Mme de Girs sa préface de Y Ecole des journalistes.

Pas de drame jaillissant du hasard, < contre peu probable, d'une substitut] méprise, d'une parenté qui se découvr

Il faut quelque chose, il est vrai, < sard découvre; mais que ce hasard s table et pour ainsi dire le premier vei que le coup porte; que le coupable d tremble, s'il se sait coupable, ou le s l'ignore.

Tartufe ! Est-ce là le seul défaut doi à faire rougir, à faire frémir le spccta en a-t-il pas d'autres et de plus grands ? immortel où nous vivons, où des livn reux, effrayants pour le crime, ont p faut plus qu'une chose : forcer d'ouvri

IUVENIRS I> L'N PARISIEN

Le théâtre peu! aussi redresser le goût, soutenir des réputations par un mot. éveiller l'attention sur une question incidente.

Dans une pièce d'Alexandre Dumas Bis, on entend : « Ali ! vous avez étéen Algérie, ce beau pays dont ou dit tant de mal?» Cela est très remarqué et. chose bizarre, fait réfléchir, appelle l'attention de plus de gens que ne ferait un traité dans ce but.

Quelle influence jusque dans les détails, par la voie des jeunes filles, des femmes qui ne lisent guère . Quelqu'un m'a dit : « Il est question du maréchal Davout dans Mademoiselle de la Seig livre. »

Mardi 25 décembre. Noël. — Tout à l'heure, assis près de la fenêtre, regardant vaguement le grand dôme des Invalides el les taillis rouges des allées qui l'encadrent, en proie à une émotion de plus en plus douce, attendrie, envahissante, je pleurais. Un frisson inaccoutumé parcourait mes épaules; mes pensées, délivrées d'inquiétude, tournoyaient sur elles-mêmes, émues et charmées, comme des feuilles jaunies, quand le veut s'apaise, tournent encore un instant sous un rayon d<> soleil. Un livre était ouvert sur mes genoux, à une de ses dernières paj

Qui pourrait deviner au fond de l'âme la source d'où ont jailli les larme- i ami Alfred de

ANNÉE l855 209

Musset pleurant la fille de M. Hégnier sans la connaître, j'interroge l'abîme et je m'écrie : Une larme coule et ne se trompe pas.

Avant-hier, Dimanche, je relisais, pour la première fois depuis sa mort, l'admirable lettre que m'écrivit à trois reprises, de sa main presque mourante, la sainte amie que je n'ai pas connue. Cette lettre, qui est une explication de ses souffrances d'àme, une sorte de révélation douloureuse d'enthousiasmes qu'elle a du refouler, contient en même temps, à l'endroit de Victor Hugo, la trace de préventions invétérées. Hélas î la femme de bien qui mourait par excès d'abnégation méconnaissait le plus grand des hommes de bien.

En vain je lui avais écrit : Ouoi ! Madame, vous souriez des poètes, vous qui êtes l'éducation même sous des traits de femme '. Quoi ! vous vous révoltez jusqu'à l'ironie contre leur doux ascendant! Elle avait persisté doucement, loyalement, dans sa désolante injustice.

Ne pouvant me résigner à laisser durer l'erreur dans une âme sereine, j'avais cherché, coûte que coûte, la preuve la plus prompte, la plus saisissante. .!•' lui a\;ii^ écrit brutalement : Ce! hoinine que nous méprisez, e'esl peut-être en Invoquanl son nom que Vuillemol a reçu la mort en Crimée. Or mon ami était devenu tellement le sien qu'on n'avait encore osé lui apprendra fin, si sublime qu'elle lût !

Je ne réussis d'abord qu'à l'affliger, qu'à la

210 SOUVEMSS 1) l'N PAUlsii \

blesser profondément, une première réponse me

le [trouva; mais peu après elle revint à la vérité,

c'est-à-dire à la tendre indulgence pour le génie.

Combien il eût été cruel pour moi de me

dire : Elle nous laisse une erreur «le cœur à déplorer, cette femme héroïque qui souriait à ses souffrances; qui, dans le délire, priai! [tour les hommes el qui mourut en invoquant la paix le malindu jour où on allait prendre Bébastopol, précédant seulement de quelques heures dans le monde invisible la belle âme de C&ssaigne escortée de milliers d'autres.

Dans la maison où j'allais avant-hier, je rencontrai deux soldais de l;i ( tarde arrivant de Crimée. Ils racontaient grossièrement leurs héroïques souffrances et leur horrible gloire. Je

me demande si les sentiments mêlés que soulevait en moi la contemplation de ces Ames énergiques niais habitées par la haine, l'ignorance el I»' soupçon, ont influé sur mes pleurs de ce

malin.

Ce que j<% dois noter, c'est qu'hier soir, rue Saint-Antoine, j'ouvris la /'/-esse et. à la lueur d'une boutique, je lus, de mes yeux brûlants, d'admirables \<t^ datés de Noël, une touchante, navrante prière à la Vierge d'une femme mh> enfants, de Mme de ( rirardin.

J'enfonçai ces vers au tond de mon cœur; je songeai d'abord à ce sentiment delà maternité qui ne trouve pas toujours à s'épandre ; je compris et je plaignis mon vieux professeur dont

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j'ai connu le fond de l'âme à cet endroit douloureux ; je remerciai la poésie de m'avoir révélé ce que la Bible et Sara m'avaient mal fait comprendre, et je me remis à penser à la bonté des femmes, par Mme Marsaudon sans enfants.

Je vis, place de l'Arsenal, mon frère Emile qui veillait ses deux filles endormies. 11 me dit ses tristes souvenirs d'Algérie, ses efforts, ses luttes, ses déboires. Je pensai à notre digne père dont la sévère conscience nous a fait cette destinée et je passai dans une autre maison.

Là, j'entendis louer et je louai plus haut que tous le grand Empereur. Je parlai de son genre spécial de bonté. Je racontai ses tendresses de jeune homme, ses déchirements de séparation quand son frère Louis le quittait. J'expliquai l'entrave qu'apporte à la libre expansion des sentiments, au développement de la douleur, l'inquiétude incessante qui sort des affaires du monde.

Chez Napoléon, les préoccupations innombrables et instantes n'amortissaient pas le regrel : elles ['écartaient, elles le laissaient en tv. 11 suffit pour en juger <!<■ lire ses lettres à la mort du iils d'Hortense, lettres concises mais où la douleur se trahi! par l'efforl même de initéj où la profondeur du génie se découvre sous la placidité des expressions. Jamais il \u> pu! accorder aux crises <!<■ mui cœur le temps de se dénouer. Une joie, une douleur chassait l'autre avec la rapidité de l'éclair. La plus Ion-

gue marque d'accablement d'amitié qu'il put donner, ce fut cette journée entière qui suivit la mort de Duroc et où il resta sans rien faire, le front sur le dossier de sa chaise.

Quelle vie précipitée ! Toujours au centre des événements qu'il subissait, il le> voyait, comme un éventail magique, s'ouvrir ei se fermer sans cesse devant lui. A peine avait-il le temps d'en embrasser l'ensemble et, après avoir de boo regard sûr <it rapide interrogé tant d'horizons gros d'orages, d'ordonner à la lueur de l'éclair le changement de manœuvres qui devait sauver le navire ! Quelles dévorantes années! On peut dire qu'il tomba haletant sur l'île du recueillement el <ln repos éternel. C'est à peine s'il se débrouillait dans les dates et s'il pouvait se replacer par la pensée aux diverses périodes de sa vie. Jamais il ne l<i> avait contemplées ainsi.

Quelle clarté d'expérience et quelle raison généreuse dans ses conseils à son fils tels qu'il lesdicte à Montholon ! Ah ! qu'il dut souffrir! Les nuages tumultueux de Sainte-Hélène, entassant leurs noires et changeantes montagnes, préparant les gommiers desséchés au rafraîchissement en les torturant de leurs rafales, \<>ilà 1 image des événements de l'Empire. Pauvre Empereur, il oe devait pas présider à la pluie bienfaisante! Il souffrait dans son Ile ardente, il brûlait en dehors et m dedans. La main sur le foyer qui rongeail sa poitrine, perdu dans ses regrets, il regardait le ciel et la mer sans les voir.

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Au collège, on le notait caractère reconnaissant. Il s"est montré tel toute sa vie. Comment ne l'eût-il pas été, n'était-il pas orgueilleux? Voyez ses derniers jours, fait de biographie unique peut-être chez les maîtres i\n monde, à quoi les emploie-t-il ? Est-ce à défendre par de nouveaux écrits, par de nouvelles paroles, sa mémoire insultée? Non ; il rouvrira bien un jour ce tes ta ment dont il s'occupe, pour secouer l'ombre d'un remords, pour repousser hardiment l'accusation d'inique cruauté, mais ce n'est qu'après qu'il aura résumé dans ce testamenl tous les souvenirs reconnaissants de sa vie.

Le voyez-vous recherchant, sur son li( de tortures, seul dans sa chambre où l'air étroit s'échauffe et le couvre de sueur, dans sa chambre au delà de laquelle esl le monde plein de son nom, le voyez-vou^ recherchant des noms inconnus, revoyant la montagne de Corse el le berger qui lui vint en aide, el sa vieille nourrice, pensant à eux comme à son fils

El ses soldats! Il semble que sa reconnaissance pour eux s'exalte de sa responsabilité. Il pense à eux, lui qui va mourir ; il y pense avec

>!' - pleurs. Il y a là les plus belles larmes de

génie repentant qui aient été vers es sol-

dats inulil' 3 vieillards de Fontainebleau, ce

sont les débris de sa fortune, les derniers restes

opiniâtres des armées innombrables qui crurenl

en lui.

En revenant, attendri par les regards appro-

batifs que j'avais vus fixés sur moi pendant que je parlais, je me prenais à dire: Que de femmes aux âmes fières ou charmantes ! Mme Clair Marsaudon. sa fille adoplive. la sœur dévouée de Perrodil, Mme de Girardin, Mme d'Àgoult : j'allais tomber sur le livre de Mme Lesguillon. J'y trouvai une rare franchise, l'aveu hardi des troubles du cœur, de beaux instincts d'indépendance, des élans vers d'illustres amis : j'y trouvai la souffrance idéale de ne pouvoir s'exprimer.

Parmi les poètes qui devaient occuper la pende cette femme sincère, je me demanda:- si j'allais rencontrer le nom de Victor Hugo cité avec blâme ou avec reconnaissance, j<v tremblais d'une erreur semblable à celle de Mme M.irsaudon. Mon cœur était agité. .le tombai enfin sur quelque chose de significatif :

« I.a politique a son martyre!

<>n regrette et l'on ne peut dire Qu'il est de chers noms qu'on admire El qu'<n) -r plaît à répéter... »

Je lus ensuite :

« Voua allez nous quitter pour suivre sur la rôle l 'illustre Alighieri que l'exil fait sou hôte. »

L'émotion doua s'empara de moi, m'envahit rapidement, et, quand j'achevai la pièce, les larmes étaient venues, dégonflemenl du cœur, inexprimable apaisement !

ANNÉE l855 215

C'est qu'aussi, je le vois par ce qui a précédé, nul lecteur n'était mieux préparé que moi; nul n'avait si durement ressenti le malaise des malentendus, surtout avec les femmes, la souffrance des dissidences d'opinions, le martyre de la politique. A coup sûr, à cette heure du siècle, et pour moi seul peut-être, cette femme de sens et de cœur, cet écrivain modeste se trouve être un consolateur, un poète inspiré.

Mais j'admire aussi comme la source des larmes est sanctifiée et lointaine et comme elle se dérobe dans les profondeurs de l'être humain !

Mercredi 26 décembre. — Mon ami Gaulierne peut admettre qu'on lise le Mémorial de Sainte- Hélène avec l'espérance d'y puiser des enseignements moralisateurs.

Il dit : <( Napoléon est un homme funeste. 11 n'a laissé que de mauvais exemples. Il est pareil à César, à Attila. Il est au-dessous d'Annibal. Guillaume III est plus grand que lui et que son maître Cromwell. Je ne reconnais de grands que les Gharlemagne et les Washington. »

En un mot, (iaulier compare des situation.^ politiques qu'il peut eroirr Milïisamment analogues.

Kn de&ore du point de vue politique, ei audessus de lui, n'y a-t-il pas le point de vue éternel, moral, philosophique

L/intérêl public commando d'étudier chaque grand caractère, pour en tirer non pas seulement dos exemples politiques, mais des exemples.

Il peut se taire que louer Napoléon entraîne des dangers pour la génération présente prise en masse, pour L'intérêt politique du moment : mais cela entraîne les plus grands avantages pour les générations futures, prises individu par individu.

Un grand homme a mille traits de caractère auxquels un merveilleux concours de circonstances a permis de s'épanouir. Ce sont ces traits de caractère qu'il importe à tout homme d'étudier.

Napoléon politique peu! être imité par un ambitieux qui se trouvera dans une de ses situations et qui voudra tenter quelque 18 Brumaire. Mai> ce! bomme ne l'imitera en rien dans les situations suivantes. Et d'ailleurs celte situation, n'étant ni précédée ni suivie des mêmes événements, ne sera-t-elle pas semblable.

Nul n'est coupable de ses Imitateurs. Napoléon n'a à répondre ni de l'empereur Soulouque ni du docteur l'ranoia.

Mais en dehors de la politique, Napoléon peul être imité par le dernier des mendiants, et c'esl là ce qui Importe. Il y a tel trait de soncaractère qui doit entrer dans la composition du nôtre. Cela peut étonner. On ne conçoil pas qu'on eberebe si haul ses exemples de conduite; souvent on ne conçoil pas même qu'il faille chercher de8 exemples. L'homme est partout un homme.

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Sa haute situation ne fait que mettre Fàme en lumière, et la diversité de ses actes ne fait que séparer les éléments de son caractère.

Jamais les hommes n'ont été mis en lumière comme aujourd'hui.

Un homme qui a peu agi, qui a peu exprimé, est une nature ébauchée, d'autant moins grande qu'elle est moins multiple, diverse, épanouie. La parole et l'action sont deux genres d'épanouissement. Le second est le dédoublement du premier.

Vendredi 28 décembre. — Il faut presque toujours croire le mal qu'un homme dit de luimême (i).

Lundi 31 décembre. — J'ai toujours des genoux qui iléchissent et des yeux qui défaillent à la moindre tension douloureuse de l'esprit. Je vais cependant mieux etj'ai pu reprendre mon service assez à temps pour ne pas perdre le fruit de deux ans de travail. J'apprends que je passe à un emploi de deux mille cenl francs. Je dois ce petit avancement, qui réjouira surtoul ma mère, à la bienveillance de M. Fellmann.

(1) Celte pensée a paru dans la Revue Moderne, du i r Octobre 1866.

21S SOUVENIRS Dl'N PARISIEN

Personnellement, je suis heureux. Je le suis, pourvu que j'oublie les cadavres couchés derrière ma porte, dans cette chambre où le travail m absorbe et où ma mère essaie de me distraire en m'embrassant. Est-ce que je ne demeure pas entouré des plus tendres, des plus charmantes affections? Est-ce que je n'ai pas vu revenir à moi. plus fortes que jamais, celles que j'avais cm voir s'éloigner ? Est-ce que depuis deui ans je n'habite pas de nouveau avec mon excellente mère? Est-ce qu'à chaque deuil qui frappait en elle la grand'mère, en moi le frère ou l'ami, nous n'avons pas mêlé nos larmes ?

Oh! oui, je bénis Dieu qui m'a rendu toutes mes croyances et qui chaque jour entr'ouvre mon espril à des clartés nouvelles; je sens que ni'- meilleurs jours s'écoulent en ce moment, el pourtant ils s'écoulenl dans la maladie H dans le saisissemenl affreux de la pitié pour 1rs martyres inexorables. Pourquoi Dieu m'a-l-il fait l'écho de tant (!<• cris pareils au cri du Jardin des Oliviers, lui qui seul es! assez fort pour les entendre ? .le l'ignore... J'ai succombé d'admiration el de pitié.

ANNÉE i856

Mercredi 2 janvier. — Ce soir, 35, rue Yaneau, accoudé à une fenêtre du haut de la maison, en vue du parc Galliéra, je pensais :

Dans ce sévère paysage où les lumières scintillent au vent, où le souffle doux de la nuit court sous les nuages, en frôlant le toit qui abritait en 1848 les derniers jours de Chateaubriand, je cherche un peu d'apaisement.

Au delà de ces noires bouffes de verdure, dans la direction de ce couvent, blanc dans les ténèbres, tout là-bas, il y a, je le sais, un homme de génie qui agonise. Je me demande quelles pensées généreuses ont rempli de jour en jour cette vie de grand homme, et de grand boni nie de bien.

Que de nobles passions animaient celle .une solitaire, contemplative, ardente, auxjours de la jeunesse ei de la lutte. Et voilà la lin !

Assez de statues écloses, assez de statues rêvées. Déjà il ne pont plus contempler l'œuvre qu'admireront ceux qui n'ont pas encore de regards.

Quitter la vie! cet escalier au haut duquel je suis en es! l'imagé. Elle croule sous nos pas. Effarés, nous tombons tous, avant ou après les êtres chéris. Ou moins, quand l'heure suprême nous atteint brusquement, la transition douloureuse esl sauvée. <> sombre attente de la mort. pourquoi te prolonges-tu parfois ainsi?

La vie esl si grande avec ses splendeurs morales, avec ses cœurs dévoues. a\ grands sculpteurs el -es grands porte-, avec - - privilégiés de l'âme. Qu'il doit être dur pour David delà quitter! Oh! séparation inévitable d'avec les aimés.

Mme David a vu le vieux lion résigné s'affail»lir de plus (ui plus sous le découragement; elle l'a vu ramené de la Grèce, patrie de son talent.

dan- la patrie de son cœur; rentré dans sa maison, elle l'y a défendu contre la paralysie envahissante. Quand je l*ai connu. 1rs jambes déjà étaienl prises. Il I>v- montrait, refusant à quelqu'un, devant moi, de travailler encore.

Aujourd'hui, ilne pourrai! plus s'écrier : Pauvre Hugo, je l'aime 1 • ou bien encore ; Dites à votre ami de ma pari que je prévois qu'il sera un jour utile à sa patrie; il tant qu'il se réserve

pOUr elle ! »

Est-ce que toutes les statues du Père-Lachai-

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se, de Rouen, du Havre, de Philadelphie n'ont pas l'aspect plus lugubre ce soir où leur créateur va mourir?

Jeudi 3 Janvier. — Un grand malheur, un malheur immense pour le pays et qui a dans mon cœur un profond retentissement, c'est celui qui, tous les matins, me conduit rue d'Assas : David d'Angers est à l'agonie depuis le 1 er Janvier.

Le 16 Octobre dernier, on l'entendit se lever en sursaut et tomber ; on le releva paralysé de la moitié du corps. Peu à peu, on parvint à le remettre de cette première attaque. Les fonctions digestives reprenaient quand, le ier Janvier dans l'après-midi — la loi de mort connaît-elle nos divisions d'années ? — un second coup de foudre l'a frappé et n'a plus guère fait qu'un cadavre de ce grand homme de bien.

Depuis ce jour il est étendu paralysé jusqu'à la langue, ne pouvant exprimer ce qu'il soutire, à ce point qu'on en doutai! d'abord, et c'est à peine si, de loin en loin, il reconnaît sa femme. Ce matin il était ;i la dernière extrémité.

Une vieille bonne qu'il a depuis vingt-quatre ans est, avec sa femme, la seule personne dont il paraisse vouloir accepter les soins. C'est la

tille de celte bonne que j'interroge tous les

matins et que je quitte toujours le cœur plus >cvvr que la veille.

Hier soir, j'ai acheté le portrait de David par Achille Devéria. Il est d'une admirable ressemblance; mais quel changement depuis cette époque pourtant si récente, depuis is'j<j ! Alors, il avait l'air jeune et la tête haute, le regard généreux et hardi. Mais bientôt le coup d'Etat, la proscription en Grèce ont t'ait plier ces épaules et désolé ce regard ferme, clair, rempli de bonté, où je crus reconnaître, la première fois que je le rencontrai, le regard même de Vuillemot.

Mm»1 David me l'avait bien dit : ^ Depuis le 2 Décembre, mon mari n'est plus que l'ombre de lui-même !

Quand je pense que David n'a que soixantedeux ans, l'âge de ma mère, ma douleur se complique d'effroi.

Oui fera la statue du grand statuaire? Oui l'été misera, lui qui a éternisé les autre-

Vendredi 4 janvier. — 11 ne pleuvait pas comme hier; la terre était sèche. Du soleil dans la cour. La jeune domestique me dit : • Ah! monsieur, >i c'est possible, il va plus mal enco e.

— Au moins souffre-t-il .'

— Oui, monsieur, il souffre et beaucoup: on le voit maintenant .

— A quoi donc '

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— Il cherche à parler; en se penchant, on entend presque.

— L'expression de la figure marque-t-elle la souffrance ?

— Oh ! oui, monsieur.

— Est-il maigri ?

— Non, monsieur, sa figure est enflée au contraire comme le reste du corps. Ce matin, quand je suis entrée, je le croyais mort.

— C'est toujours votre mère qui le soigne?

— Oui, monsieur, depuis vingt-quatre ans elle le choie, elle le dorlote.

— C'est très beau cela. Et son médecin? Oui est-ce ?

— C'est M. Gubler, un jeune homme.

— M. David a pleine confiance en lui?

— Oui, monsieur.

— Où donc est sa chambre?

— Sur le derrière de la maison, la même fenêtre que celle-ci. » Elle me montre celle de Madame.

Je reviens les larmes aux yeux, regrettant amèrement que Victor Hugo ne soit pas là pour leglorifier au bord de la tombe comme il l'a fait pour Delavigne, Frédéric Soulié ei Balzac.

Lundi 7 janvier. — Discours projeté pour l'enterrement et que j'ai eu le bon esprit de garder pour moi.

L>L'l SOUVENIRS U L.N PARISIEN

Messieurs, David d'Angers peut se définir d'un mol : c'est Plutarque un ciseau à la main.

S 'H génie d'artiste, les plus grands contemplateurs du beau l'ont exalté; il y a plus de vingt ans (jue les critiques et les poètes ont salué en lui un autre Puget, un autre Michel-Ange, mais ce qui resplendit surtout dans son œuvre, son génie civilisateur.

David a droit à un double éloge. En même temps qu'il perfectionnait son art, il lui désignait un but sublime. Il appliquait la statuaire à l'éducation publique.

Làesl sod originalité la plus haute devant les hommes et, disons-le aussi, puisque nous sommes au bord d'une tombe, c'est -on principal mérite devant Dieu. A cette beure suprême, «pie pourraient pour lui ses statues -i elles

huent des pensées, des actions

Selon la distinction fameuse de Pascal, il n'a seulement voulu être parmi les spirituels, il a \ oulu être parmi les saint -

Civiliser le peuple par les grands exemples, par l'apothéose des grands hommes, cette penprofonde autant que simple s'était emparée de -<>n cœur dès la jeunesse, dès !«'- premiers pas dans la carrière. Non seulement elle lui a inspiré le grand bas-relief triangulaire qu'on aperçoit du liant de cette colline à l'autre extrémité de Paris, mais elle Ta poussé à faire du lien sacré où nous sommes un second Panthéon,

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un Panthéon à l'air libre, plus vaste que le premier et plus solennel encore.

Il a transfiguré ce grand parc funèbre; grâce à lui, grâce à l'impulsion donnée à ses émules, on verra, on voit déjà, au détour de toutes les allées, nos hommes illustres se dresser, surgissant de leurs tombeaux; ils ressuscitent en quelque sorte et les générations futures pourront admirer l'éternelle vie que l'art donne, à l'endroit même où la nature réduit les ossements en poussière.

Combien de nos glorieux contemporains s'étaient dit en secret comme Gœthe, comme Casimir Delavigne, comme Victor Hugo :

« Que n'ai-je un de ces fronts sublimes, David ! mon corps fait pour souffrir, Du moins sous tes mains magnanimes, Renaîtrait pour ne plus mourir ! »

Il les a entendus, il a rempli nos villes de leurs « colosses radieux ». Mais quelle clairvoyance et quelle impartialité il fallait pour devancer sans erreur le jugement de la postérité ei mêler sans confusion les gloires modernes aux gloires antiques. David a entendu la voix qui lui disait :

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