‹ Souvenirs d'un ParisienChapitre 2 sur 17 · r\ ENIRS n UN PARlSll N · texte numérisé non relu

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d'un tel homme, sa douleur de n'avoir poinl fait assez, ses doutes sur la portée de son œuvre ?

« Les portes peuvent plus que nous, murmurait-il un jour devant moi. Ils s'expliquent davantage. »

Ah! quelle plainte touchante! Comme elle révèle la plus généreuse ambition d'être utile ! Ce Michel-Ange aurait voulu, lui aussi, être Dante.

11 ne se contentait pas d'être doté de la plus puissante expression de l'art, il les eût voulues toutes. Aucune n'eu! effrayé sa responsabilité.

Rassure-toi, David, et Béranger est là pour le l'affirmer, Fart dans chacune de ses formes parvient à tout faire entendre. Quand c'est une âme comme la tienne qui le dirige, peu importe l'instrument .

Comment le plaindrais-tu de bégayer, de mal é :lairer les âmes, de les faiblement entraîner aux exemples héroïques, loi qui projetais sur chaque grande figure la flamme intérieure, loi qui tant de l'ois a fail lever les yeux attendris de la foule, loi qui lui apparaissais :

« Prêtre lutant qui sculpteur, juge autant que p < ) pétrisseur de bronze ! < I mouleur «le pensées ! »

Mais non. là n'était pas la véritable source de cette mélancolie, de cette tristesse adoucie de lointaine espérance qui avait mis dana r*a der-

nières années sur son visage une si touchante empreinte.

Elle venait, cette tristesse, de ce qu'il savait que les pensées des hommes de génie ne pénètrent presque jamais de leur temps jusqu'au cœur des foules inattentives et qu'ils sont « le mépris du temps qui les voit naître » s'ils deviennent la « religion de l'avenir ».

Cette pensée douloureuse le poursuivait partout, jusqu'aux ruines d'Athènes, jusque dans cette tribune solitaire du Pnyx où il aimait à méditer. Heureusement il pouvait juger là que les grands conseillers des nations laissent un souvenir impérissable, survivant même aux sociétés qu'ils n'ont pu sauver. Il n'avait pas de désespoir, seulement son espoir haletait après la justice, après le progrès., après la lumière si lente à poindre dans l'ombre des multitudes !

Il souffrait de cette trop longue attente, elle le consumait. Pour le ranimer il suffisait de lui montrer qu'il y avait encore des jeunes gens épris de vertu, de lui citer, par exemple, des lettres de tel obscur lieutenant de l'armée de Crimée qui faisaient déjà présager un nouveau général Foy.

De telles consolations ne se sont pas assez souvent offertes à son esprit. L'anxiété patriotique a abrégé ses jours. 11 u'esl plus !

En nous séparanl de ce noble cercueil, n'y arrêtons pas notre pensée avec trop d'amertume. Disons à sa digne veuve, à son (ils désolé, à

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tous ceux <|ui le chérissaient, <[ui en élaienl chéris: Oubliez sa fin cruelle. Dieu cache de la miséricorde jusque sous l'horreur.

L'œuvre qui nous parai' si impitoyablement interrompue était suffisamment accomplie. David avait assez souffert et travaillé pour le service des hommes, il avait assez fait.

Le corps, instrument de son génie,est tombé sur la brèche comme tombe le corps du héros. I l'esl ru vain que ce corps bous semblait un serviteur docile, c'était une entrave. Après lavoir brisé, l'âme a pris son véritable essor. Réunie maintenant aux Ames qui lui servaient île modèles, elle goûte dans toute >;i plénitude ce qui esl notre aspiration, notre espérance suprême, la liberté croissante, le progrès indéfini dans l'amour.

Mardi 8 janvier. — Dans le >al<»n de David, le joui de l'enterrement, je me suis trouvé pêlemêle avec Bé ranger, Cavaignac, Villemain, Marie, < larnot.

Béranger est encore très vert. I i si lui qui a obtenu, à l'insu «le David, le passeport qui a permis à celui-ci d<> rentrer d'exil et «le mourir dans sa maison. Il languissail à Nice après ;i\ oir été languir à Athènes.

Lundi 14 janvier. — Le vieux Dumas rajeunit, il compte un nouveau succès et- dans une imitation grecque, presque classique ! Quel étonnement pour l'Académie ! Le directeur du Mousquetaire ! le père d'un Alexandre Dumas fils !

Cela lui fera quelque bien; cela rappellera un peu au respect de cet esprit fécond, ardent, multiple, impressionnable, habile, de cet Horace Vernet de la littérature.

Quel instinct heureux, quel génie d'assimilation ! Il ne manquait à ce propagateur qui fait comprendre tout en altérant tout, et qui sait tout sans rien retenir fidèlement, il ne lui manquait que de s'assimiler Eschyle et Victor Hugo et de tacher de les fondre. 11 a amalgamé l'antique et le moderne avec l'adresse la plus aventureuse, et il en a fait une œuvre de sentiment, d'action et d'éclat. Il met en scène avec le bonheur de l'expérience, il s'inspire pour une scène, la boucle de cheveux d'Oreste, de Pope, de Victor Hugo; il les refait avec goût, il les déborde un peu. C'est cela avec quelque chose de trop, de cru. Il s'inspire pour une autre (1rs représentations »!«• l'hippodrome, des courses du Champ de Mars. Il s'anime peu à peu dans un début technique el atteint à une chaleur, à une poésie hippique qui Fait <>iil il ici- Racine el rappelle Géricault. C'est de l'éclat moderne, du réalisme appliqué dans une forme brillante H pure à une passion essentiellement antique.

Dumas a au plus hanl degré, el il l'a dit. la

poésie du mouvement, de l'action, la poésie du cheval qui se cabre et du vol de l'aigle. Par là encore c'est un Horace Vernet. Mais il a aussi la chaleur rapide, le battement de cœur qui lui fa il exprimer la douleur de Marie Dorval, et c'esl là que gît sa force dramatique..

Jeudi 24 janvier. — llya des facultés cachées, c'est-à-dire privées du don de l'expression. Elles sont comme >i elles n'étaient pas. Elles sont privées d'expression parce que L'instrument ou même Part qui leur permettrait de se révéler n'existe pas encore. Ote/. à Colomb >a boussole et nous lui otez son Amérique. Otez à Paul Véronèse ses vessies de peinture à l'huile et vous lui otez la révélation de sa faculté de coloriste. Otez à Shakespeare le théâtre, la scène, la rampe, et il ignorera aussi bien que Dante sa puissance dramatique. Otez à la peinture historique la date de i7s<>. ôtez à un acteur sesdeux ou trois meilleurs rôles; otez au poète, affranchi de toute nécessité spéciale «le mise en œuvre, ôtez à Victor Hugo sou instrument, la langue française, ôtezlui la rime, ôtez en outre à ce créateur les siècles sur lesquels il s'appuie, ôtez-lui la Bible et les Prophètes, la Grèce et les Tragiques, el vous verrez de combien de facultés sublimes vous lui ravirez la saisissante, l'éclatante expression, Pour aboutir à une œuvre de génie, c'est-à-

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dire à une invention morale ou mécanique, il faut un merveilleux concours de circonstances, une nouvelle révélation du vrai éternel.

Mercredi des Cendres 6 février. — J'ai reçu ce matin une lettre-avis, signée de Lamartine, m'invitant à m'abonner au Cours familier de Littérature comme je me suis abonné au Civilisateur. Cette signature autograpbe m'a causé un attendrissement profond. En la donnant ainsi encore une fois, Lamartine brave honorablement et courageusement l'indifférence publique. 11 me rappelle Waller Scott usant ses dernières années à faire honneur à ses affaires. Je relisais justement dans la poésie généreusement donnée en i83i par Lamartine au libraire Lavocat, ruiné lui aussi, des pensées attendries, inspirées par la retraite du poète anglais.

On s'étonne que de semblables hommes ne conservent pns leur fortune. On refuse de l<vsecourir, on dit: « Pourquoi a-t-il été en Orient ? Pourquoi a-t-il donné des soirées politiques? Pourquoi manque-t-il (Tordre ? » Ne voilà-t-il pas en eflfel une façon bien honteuse de s'appauvrir? Lamartine né pauvre est redevenu pauvre. Le pouvoir ne lui a rien rapporté el il i';i ruiné: Soyons sans pitié pour lui. Comme si ces soi- - politiques, ces dépenses d'avanl i848, n'avaient pas été utiles à la France?

Aujourd'hui <jif il est rentré clans l'oubli et la gène, vous croyez peut-être qu'on va lui venii en aide ou du moins qu'on va l'approuver de tâcher d'en sortir et de remplir sesengagemenls par le plus opiniâtre et le plus pur des labeurs, le labeur qui éclaire et qui civilise ? Oh ! que non ' On le raillera, on sous-entendra : réclame avide ; on rappellera éternellement son désordre passé.

Le mieux intentionné dira : Cela fait peine de voir Lamartine donner dans la réclame. Un poète faire de la librairie ! Réclamer vingt francs d'abonnement !

Quoi de plus beau pourtant, de plus touchant aux yeux de l'homme réfléchi que l'auteur de la Mort de Socrate et de Jocelyn se tirantdes exigences de ses créanciers par des expédients comme la création du Tailleur de pierres, les Vies des grands hommes, les Notes sur ses lectures y le Cours familier de Littérature ! El vous direz de cri Aristide, dont chaque œuvre est une œuvre «le civilisation : Ce (pu4 lu fais es! honteux, je te conseille de ne pas faire ainsi.

oh ! moi, rien ne me louche plus que le gentilhomme royaliste, le jeune ami des plus orgueilleux noms de l'aristocratie, devenu vieux, après avoir parlé à l'Europe monarchique i\'\\\\ ton superbe, écrivanl de sa main à l'étudiant qui l'admire: J'ai l'ail telle œuvre, ami, je t'en avertis. Si lu as vingl francs, un peu d'or, lu me le donneras en échange. Aide ton professeur

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à sauver l'honneur de son nom. » Et les académiciens, professeurs de Sorhonne ou faiseurs de pièces ou feuilletonistes de Moniteur, la poche garnie d'un argent non mérité, s'affligeront du peu de dignité du grand poète ! Il mendie, diront-ils. Oui, il mendie comme Homère.

Honte pour nous qu'il faut accoster pour décider au bien, au devoir. Quel temps que le nôtre ! Oui se croit reconnaissant envers les maîtres? Qui lit leurs livres? Oui s'informe s'ils souffrent et même où ils sont?

Jeudi 7 février. — On se sent malgré soi lié aux grandes âmes. On devient partie intéressée dans leur cause. On ne les connaît pas, il est vrai, mais on sent que c'est le hasard seul qui vous a empêché d'être leur ami, en les faisant naître avant vous ou en vous détournant de leur passage.

On a raison de dire : Vous n'êtes pas bon juge de ce poète, vous l'aimez. Il y a, en effet, un lien de tendresse, un engagement ferme, profond, mystérieux qui vous unit à travers les siècles, du jour où une de ses pensées s'esl reconnue la sœur d'une des plus intimes convictions de votre âme.

Oh! qu'importent les siècles ei la distance! Qu'importe le corps, et 1<( visage, et la rencontre des visages! 11 n'y a qu'un lien impossible ;>

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dénouer, qu'une rencontre impossible à détourner c'est le lien, c'est la rencontre des .unes immorlelles.

Ma mère me lit l'avis de Goethe

sur les dissentiments de Cuvier et de Geoffroy Sainl-IIilaire. J'y remarque des aperçus justes, mais non assez clairs et développés, sur les deux types d'intelligence représentés par ces penseurs.

One l'analyse est difficile! Les plus grands pèchent par là. J'y suis apte, mais, hélas ! la névralgie tend les cordes douloureuses de mon cerveau.

Samedi 9 février. — Je reprends VAlmanach des longitudes déjà consulté.

Avant dîner, il m'avait dil : 800.000 Français sont nés avec toi, mais aujourd'hui vous n'êtes plus que 558. 000, Que la statistique esl parfois éloquente ei profonde ! Je ne sais pas si la Morl de Socrate de Lamartineme ferait plus de bien que ce chiffre saisissant. Rien ne rassure sur ce (pic cache la morl comme la constatation de pareilles lois. Que la morl esl peu de chose en elle-même! Mous ne sommes pas des vivants, nous Bommesdes Burvh anta : nous ne quitterons

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pas, nous irons retrouver. La mort n'est pas un rapt de Dieu, c'est un fait. Sur 40.000 enfants, 10.000 ont des organisations qui ne comportent pas trois ans de vie. Le cœur est un ressort de montre, le mien était d'une durée de vingt-six ans au moins. Tant qu'il battra je tacherai d'être bon, de suivre la loi que mon intelligence me montre. Jl y a des cœurs qui battent cent ans, c'est le bout de la chaîne, comme dirait Chateaubriand, lui qui compare le cœur de Mme de Beaumont expirante à une chaîne qui se dévide.

Nous avons peur de la mort, nous la prenons pour un châtiment parce que nous ignorons la loi. Depuis que j'ai passé l'âge de dix-huit ans j'ai vu, dès les premiers cadavres tombés autour de moi, que la mort ne choisissait pas. Gela a été dura m'entrer dans le cerveau, mais en quatre ou cinq coups de coin mon intelligence s'est douloureusement ouverte et résignée. Dasnières, Durieu, Rossignol et Yuillemot, votre disparition ne m'averlissait-elle pas de ce que cet alinanach m'affirme : vous ne devez plus être que T)58.ooo ?

En repassant le soir, j'ai demandé à la table de mortalité combien il restait en France de personnes de l'Age de ma mère, c'est-à-dire d'enfants de la génération de 1793. J'ai lu avec consolation : Il y en a encore 245.000.

Mardi 12 février. — L<* docteur Auzoux esl un type de bonhomie vive, laborieuse, spirituelle.

A première vue, son aspecl paraît lourd. Sa figure large, vraiment normande, a une singulière expression de malice jouant la niaiserie. Son visage s'épanouil par moments avec distraction, mais toujours il s'épanouit quand l'objet dont il parle mérite d'émerveiller l'auditoire.

11 semble que sa manière de parler soit la première venue : les mots tardent parfois à venir, mais jamais l'idée, jamais la suil< l'ordre des explications. La mémoire la plus sûre.

Les gestes sont brusques et prompts, d'une simplicité marquée. Il touche du coude en arrière le cheval dont l'exemple se présente à lui au milieu d'une phrase. S'il compare le polype à un gant, il lire sur-le-champ le ganl de poche pour le tenir droit dans sa main, puis pour le retourner.

Ce n'est pas plus malin que cela » dit-il en riant.

11 se prend le menton jusqu'aux joues, le caresse en écartant la bouche et les yeux daus un sourire. Sa lèvre supérieure, qui dépasse des coins < omme du milieu, est un peu rctrouss de sorte que ses dents ^<i montrent quand il rit.

Sa mimique éclaircil tout. Il tord ses br !<■> coudes en avant, pour imiter les jambes des

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poules qu'une nourriture exclusive de pommes de terre rend torses. Il fronce les sourcils, le front d'un air pénible pour imiter les peines qu'a le jockey à se maigrir, et pour mieux frapper par l'image, il dit: « Le jockey devient enfin transparent comme une lanterne. »

11 s'essuie le front et le sourcil gauche de la main gauche en appuyant avec une sorle de fatigue intellectuelle.

Sa volontaire simplicité de langage me frappa dès le premier jour, quand il dit à l'enfant qui lui sert d'aide : « Va moi chercher ma bête à quatre pattes. » Dimanche, il lui disait : « Vamoi chercher mes cœurs, » et le petit rentrait péniblement par la porte que la foule empêche de s'ouvrir, portant dans ses bras des cœurs de lézard, de crocodile, de poisson.

Cette bête à quatre pattes qu'il faisait venir le premier jour, c'est un squelette de quadrupède.

« J'ai craint qu'un squelette d'homme n'effrayât quelques personnes, je parle des dames. »

L'idée me parut comique, car nous étions en présence d'écorchés; mais, après réflexions Mules associations d'idées, je compris qu'il pouvait avoir raison. Du reste, c'est ici le lieu d'admirer combien la matière dont soûl faites ses pièces anatomiques éloigne toute répugnance, toute pensée d'amphithéâtre, cl cependant !';ii( eu quelque sorle toucher des yeux la nature. Ces! le triomphe de l'inventeur.

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Dimanche 2 mars. — J'ai vu L'entrée a Paria des intrépides bandes de Crimée. J'étais sur le boulevard, en face du café de Paris où des lilles. grisées par des dandys, agitaient des deux mains leur mouchoir, inutile parodie perdue dans l'agitation et l'enthousiasme de Paris.

On peut imaginer si je pensais à Vuillemot. Quand les Lêtes de colonne onl paru de loin, avec leurs képis, leurs races maigres et noues, leurs porte-manteaux de Unie bise, en un mot dans toute la sainte misère des braves, précédées de Canrobertet de Foreyqui affrontaient hardiment les applaudissements et les cris d'admiration, j'ai serré mon mouchoir sur ma boache, car je me sentais débordé par la douleur. J'ai cru que je Berais forcé de quitter la pince. .1 ai lenu bon pourtant.

.l'ai vu défiler un à un, les pleurs me reprenant à chaque reprise de bravos, les colonels caressant leurs chevaux, les pelotons de blessés se hâtant de précéder les colonnes et les drapeaux déchirés saluant la foule.

La garde, habillée à neuf, a défilé ensuite; mais la lassitude et l'absence île cette tenue de campagne qui avait frappé L'imagination de tous onl donne a celle fin du défilé, si solennel jusque-

là. l'apparence d'une simple revue. Pauvre l>ra\ e ( .arde du reste '. Sou- 8C8 uniformes neufs.

elle cachait plus d'un soldai blessé, maigri, épuisé.

J'ai revu là les deux soldats que j"avais inler

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rogés. 11 fallait entendre leurs récits! Ils adorent Canrobert autant et aussi aveuglément qu'ils détestent Forey ; et ces deux généraux unis rentrent à leur tète !

Lundi 3 mars. — Nous continuons d'aller tous les dimanches au cours du docteur Auzoux, Lachesnais et ma mère demeurent comme moi auditeurs fanatiques ; Lavalette seul a reculé.

L'autre Dimanche, il s'agissait de la moelle épinière et de la répartition des nerfs dans tout le corps; hier, de la structure du palais, des fosses nasales, de l'œil et de l'oreille. Nous radotons encore de tout ce qui nous a émerveillés, surtout dans la structure de l'appareil de l'ouïe, le plus ignoré de tous.

Mais j'entends, par mes deux grottes de l'ouïe, vibrer le canon des Invalides. Faut-il répéter :

« Quelqu'un de grand va naître! »

Non, c'est tout simplement la réunion des Chambres qui fait bondir et hurler d'aise ces pauvres canons .

La Chambre est aux Tuileries.

L'Empereur déçoit son espoir, en ne lui disant rien des I Conférences. Son discours est une récapitulation de l'année i8ô5,où le voyage de la reine

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Victoria el l'Exposition universelle son! encore une fois rappelés. Il fait dire;». la France que «la guerre de Crimée n'c>l qu'un épisode — quel mol ! — qu'elle ne se détourne p;<> pour si peu des arts de la paix, mais qifil no faudrait pus la forcer à jeter toutes ses forces sur les champs de bataille ». Cette prosopopée a pour bul sans doute de faire sentir aux États russe «'l germaniques quel service on leur a rendu en ne faisant qu'une guerre épisodique, et parla de les presse un peu. Le discours de clôture de l'Exposition avait le même sens équivoque. Tout l'art d<i ce ncnre d'éloquence consiste à avoir l'air d'être clair sans l'être le moins du monde. C'esl une harangue pacifico-guerrière. Il y en ;i pour tous les Hoùts.

Le soir, vers cinq heures, un drowski !«'■ roulait sur le quai des Invalides, devanl les somptueux et modernes hôtels du président »!<■ l'Assemblée et du ministre des Affaires étrangères. Le temps riait brumeux, froid. Ce quai, hôtels, cette galerie de l'Exposition qu'on démolit, rappelaient Saint-Pétersbourg. Le drowski, après plusieurs voiles gracieuses, entra dans !«■ premier des hôl<-ls. C'était M. de Morny qui rentrai! de présenter sa Chambre à l'Empereur, M. d<* Morny, qui a balayé l'autre Assemblée el

qui nous a fait ce que nous sommes. L'hôtel

contigu esl celui du comte Walewski, celui des Conférences. Les deux lils naturels habitent côte à côte, el continuent leur vie agitée dans les

deux plus beaux palais, daus les deux plus hautes positions de l'État. L'un tient la soupape de la représentation nationale, l'autre lient celle de la révolution européenne. L'Empereur sait ce qu'il fait.

M. de Morny était seul, tenait lui-même les guides. Je me suis approché, pour voir ce personnage élégant. Son chapeau couvrait son front, il avait l'air préoccupé. Je n'ai pas reconnu sa moustache.

Dimanche 9 mars. — Le cours d'Auzoux a été fort intéressant; il roulait sur le grand sympathique, le nerl qui fait agir, sans que nous le sentions ni le voulions estomac, foie, rate, intestin.

Le docteur s'est plaint à nous de ce qu'on l'avait autrefois surnommé « grand sympathique» parce que, avec Bichat, il accordait un trop grand rôle à ce système de nerfs.

Lundi 10 mars. — In poêle, ami de Maxime du Camp, plus jeune et plus fort, Laurent Pichat, vient de publier un gros cl riche volume de chroniques rimées.

Ce sonl d'abord les légendes à sens profond du temps do Gharlemagne el des Croisades; puis viennenl des récits en vers, très naturels, très fermes de ton, très touchants, où la vie

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actuelle du paysan et de sa Femme <i>t racontée avec une énergie contenue, mais pénétrante. J'ai lu hier à ma mère la vie de la femme de Jacques Bonhomme vie de dévouement obscur et ingral qui s'ignore lui-même et que tout éprouve : le mariage, la conscription, la vieillesse aussi bien que le moment fugitif de l'enfance et de la première beauté.

La préface est extrêmement remarquable. Elle est remplie entièrement par l'examen du rôle que le poète et le peuple jouent dans les sociétés modernes.

des deux grands acteurs sont entrés en scène en môme temps. Le peuple est un monstre, une mer à marées effrajantes. Le poète seul est de force à dompter et à diriger le peuple ; lui seul peut Inspirer confiance à la foule, cohue généreuse, mais ignorante et parla terrible; il esl l'ange appelé à sauver les sociétés modernes. Pichal cite pour exemples Byron, Lamartine. Victor Hugo, qu'il loue de s'être mêlés à la vie publique.

Maxime du Camp avait dit cela aussi, mais

dans un >iyle plus fatigant et plus embarrassé. Sa préface aux Chants modernes parlail de trop de choses à la fois; une question secondaire, l'industrie à chanter, le préoccupait démesurément. Lu Camp n'a du poète que la franchise, l'indignation et quelques autres facultés : il esl neuf fois pénible el systématique pour une fois

\ IgOUreUX et naturel.

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Pichat est continuellement ce qu'il est. Il a beaucoup de clarté, de fermeté et de facilité. Il a de l'élévation dans l'esprit et delà liberté dans la parole. Il ne cherche pas à dire plus qu'il ne peut. Son programme est très bien rempli.

Du Camp est riche, Pichat l'est aussi ; il est bon de le remarquer, il y a si peu de riches indépendants. Est-ce donc aux pauvres à l'être?

Mardi 11 mars. — Une lettre d'Henri Charonnet m'a fait un bien extrême; j'ai besoin d'être rassuré sur ce que je puis faire de bien.

Rien ne m'est plus sensible que de voir qu'on me lit avec attention et qu'on ne s'en repent pas J'aime surtout qu'on me cite les passages marquants : on ne saurait trop me préciser la page, la ligne, le mot qu'on a trouvés justes.

Je sais d'ensemble que je n'ai pas écrit en vain. Je le sais par le redoublement d'amitié, par les progrès même des amis de choix : mais cela ne suffit pas. Il me faut apprendre quel pasa le plus rempli son but et dans quelle disposition on était quand on a blâmé, quand on a loué. Les éloges ou les blâmes ne me touchent que si on les accompagne de ces explications : mais alors ils m'instruisent beaucoup, ils me corrigent.

Je n'ai «le guide que moi-même ; je suis sevré de conseils : je ne montre à personne ce que je

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fais. Aux indifférents, il n'est pas temps encore : je suis trop faible pour leur inspirer confiance, pour les persuader sans d'interminables développements.

Quant aux amis, il est si rare qu'ils vous cherchent dans vos papiers, ayant vos paroles, votre visage, ("est bon pour après la mort. Oh ! abus, ils sont stupéfaits de n'avoir pas été plus curieux, de n'avoir pas mieux compris.

Jeudi 13 mars. — - M. de Loménie a publié en deux forts volumes une Vie de Beaumarchais dont le succès est 1res grand eu ce moment.

C'est un homme bienveillant, plein de mesure et de bon sens, mais trop homme d'esprit pour bien comprendre les hommes extraordinaires. .l'ai dîné à table d'hôte avec lui. 11 était de la société de Chateaubriand et de Mme Récamier. 11 a le tort d'en sourire un peu. II souri! de Mirabeau, il souriait de Victor Hugo en isi-> 1' a compris Beaumarchais d'une manière remarquable.

Celui-ci a laissé des papiers qui remplissaient une chambre entière; Loménie a été autorisé par la l'amilb à les dépouiller devant le public cl en toute indépendance. Dans la chambre qui n'avail pas été ouverte depuis la mort, les araignées couraienl partout à l'abri des scellés, mais tout élail classé et étiqueté avec minutie. On a

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retrouvé jusqu'au ressort de montre à échappement que Beaumarchais avait inventé étant apprenti horloger; il l'avait gardé au fond d'une malle avec le manuscrit de Figaro. Voilà deux œuvres d'invention qui, rapprochées, donnent à réfléchir.

Dimanche desRameaux, 16mars. — L'Impératrice accouche, à trois heures du matin. A six heures, le canon réveille les Parisiens.

Le dernier cours d'Auzoux, sur la reproduction et les accouchements commençait à une heure ; Michelet y assistait. Eclat de rire quand Auzoux a confié n'importe à qui l'enfant en carton. Faute de Grande Gouvernante, il l'a jeté sur les planches.

Dimanche 30 mars. — La paix a été signée avec une plume d'aigle et une écritoire style premier Empire de onze mille francs.

Lundi 31 mars. —Le Pacific^ parti le .->'} Janvier de Liverpool avec cinq cents passagers, n'est pas arrivé aux Etats-1 nis. La mer l'a retenu à tout jamais. Est-ce un écueil sous-marin, un

iceberg, une étincelle? Que faut-il pour qu'une coque de navire s'ouvre et qur l'eau remplisse la coque el les cinq cents bouches suffoquées ?

Les yeux mouillés au départ interrogent maintenant le silence des journaux. Les cœurs qui battaient d'attente en Amérique se serrent à leur tour. Dans les deux mondes, des chaînes d'amour sont brisées. Los veuves - se lasseront d'attendre » !

Ah ! l'homme brave la mer, la mer se venge î KUe perdrait sa réputation sans cela. Ses horizons le soir n'auraient plus d'horreur. Ces! comme la vapeur que l'homme prend à son service, le coursier se cabre ; qu'il tratne une personne ou mille, peu lui importe.

Plus la civilisation marchera et plus les morts arriveront simultanées : plus que jamais on devra être prêt à la mort subite, à la mort effrayante, à la mort tous ensemble.

Mars. Au moment où les Contemplai ions vont paraître, 11 semble que les écrivains se bâtent de donner le jour à leurs œuvres, redoutant la grande distraction qui va s'emparer des ftme

Lamartine commence son Cours familier de Littérature, Pelletan presse ses articles de p< mique académique diplomatique <>u religieuse, Michèle! donne ses guerres <1«- religion <d son livre spiritualisle de V Oiseau, Eugène Sue voit

iaterdire au troisième feuilleton sa Femme de lettres où l'attaque contre le clergé pour être historique n'est pas moins crue et directe, Laurent Pichat publie ses Chroniques rimées où il est parlé aussi de Jacques Bonhomme.

Mardi 1er avril. — Grande revue pour fêter la paix de Dimanche. Soleil. Foule place de la Concorde tournant les yeux vers les piliers de la grille du jardin. Les aigles d'or qui surmontent ces piliers se détachent sur les premières feuilles des marronniers du 20 Mars. L'obélisque, échauffé par le soleil ardent, se dresse dans le ciel bleu. Il marque la place où la messe des Russes a été dite en Avril 1 S 1 4 et la place où le cortège de l'Empereur — le comte Orloff en fait partie — devra se détourner pour se diriger vers le Champ de Mars, autre champ de fédération. Dans la foule, je distingue Léouzon-Leduc dont le- livres contre le czar onl, pendant la guerre, alimenté la curiosité publique.

Le cortège apparat! h la grille. Il occupe une largeur immense. Après la ligne des cavaliers, la ligne des écuvers verts brodés d'or; la ligne des colonels el généraux officiers d'ordonnance; l'Empereur en avant, blême el demi penché, saluanl à chaque soubresaut du cheval; derrière lui, le prince Napoléon longeanl la haiede droite et ne tournant pas la tète. Tout l'état-major sui-

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vait. Le cavalier le plus à gauche, Canrobert, rouge, l<v^ bras en l'air pour élever les rêi les cheveux noirs ei gras tombant sur le collet d'or, le nez court, cherchait à causer avec son voisin, le comte Orloff. Ces! bien toujours le même caractère : le voilà désireux de plaire aux Russes, lui, le général français de Sébastopol. Il a tressailli en entendant par hasard son nom dans la foule 11 vibre au moindre souffle moqueur de popularité.

Le comte Orloff a l'aspect du czar Nicolas. Il

esl grand, gros, profil correct el sévère; il reste

tranquille sous le casque à pointe d'acier. 11

irdc devant lui sans froideur el sans sourire.

arrivé dans l'allée qui longe les débris de l'annexe et la Seine. l'Empereur, dont la foule esl un peu plus rapprochée, ralenti! le pas. montre des gamins au prince Napoléon, puis fait un signe au maréchal Vaillant qui se détache d'à côté du généra] Schramm el l'écoute respectueusement, courtisan dédaigneux. Je vois de face l'Empereur, tourné à gauche, parler à Vaillant. J'observe pour la première fois sa figure dans l'épanouissement. Ses yeux étaient nageants el remplis d'une s.» île de satisfaction romanesque. Ce qui donnait à ce sourire presque arabe un aspect singulier, c'esl «pie le blanc des yeux ne se détachait pas du blanc blême des joues qui semblaient grises de poussière. Il parlait au Maréchal avec une bonne humeur vraie et familière. Les crispations de la joue restaient, mais le> muscles adoucis parle

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sourire laissaient deviner moins un reste de contrainte que de manière et d'élégance. Toute cette physionomie me fit comprendre l'homme qui s'enivre d'illusions, de panache, l'homme à tendresses passagères, le bon compagnon, presque le voluptueux. Du reste toute sa tenue, chevelure et moustaches cirées comprises, est celle de l'homme à prétentions. Il n'y a dans ce visage souriant aucune bonté profonde, aucune mélancolie, mais, je le répète, beaucoup de romanesque, de romanesque allemand.

Du reste, bien qu'il ait en public un visage mort, fatigué, jlegmatique, ce visage blanc comme s'il sortait de la chambre m'a presque toujoursparu exprimer en-dessous quelque chose d'intime et trahir tantôt de la gêne, tantôt de la timidité, tantôt de la défiance. Louis-Napoléon commande à son visage mais, pour un d'il exercé, son visage n'obéit pas absolument. Ce doit être un homme à la fois avide et défiant, ramené à la bonne opinion de lui-même par ses succès, mais se rappelant ses échecs; entraîné un instant par la passion, mais à l'ordinaire timide el incertain. En toutes passions son physique a dû le gêner beaucoup. En dehors d'un succès qui se continue, son aplomb doit cl rc factice. Sa douceur lui es! commandée par son physique. S'il avail eu un fier visage, il eu! été moins doux, .le voudrais entendre sa voix.

Le prince Napoléon semblail avoir pris parti de son obscurité. Il ne tournait pas la tête, sauf

SOUVENIRS I» l\ PARISIEN

un moment où il l'a fait très vivement. Il filail en silence, le chapeau à cornes assez enfoncé, le ventre assez proéminent, le profil assez pur, sans saluer, ne se sentant vu par personne, très soigné du reste de tenue. N'ayant pas la chance, il n'avait pas la bonne humeur de son cousin.

Un cheik arabe décoré, noir comme un Maure fermai! le cortège, lier dans son burnous blanc sans s'inquiéter des trente mille hommes qu'on va jeter en Kabylie pour égorger ses frères. 11 représentait, dans ce groupe européen, la colonie algérienne; à côté de la grande guerre finie, la petite guerre persistante. 11 représentait aussi l'humiliation et la honte de son pays.

Samedi 5 avril. — On ne considère pas as l'écrivain d'après ses sujets, on ne lui fait pas un mérite de s'être consacré à ceci «t pas à cela. ( In passe jugement sur le sujet, on q 'examine que la manière dont il a été traité. Cela parait singulier quand on réfléchît à tous les livres inédits de Victor Hugo et à ceux qu'il produira, qu'on ne se demande pas avec anxiété ou avec intérêt : Quel sujet adoptera-t-il ? Sur quel terrain lutteral-il ? sous quelle forme? dans quel sens? Pour Napoléon ne doit-on pas se demander à chaque instant de sa carrière quels seront les sujets d'application de son génie, si c est Rome ou Ma Irid

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qui attirera son attention, Londres ou Saint- Pétersbourg?

Pour moi, j'aime considérer, méditer le catalogue d'un écrivain et, dans chacun des livres de ce catalogue, la table des matières. C'est une indication sans prix à mes yeux de savoir que Victor Hugo a fait un roman sur ce sujet, les Misérables, que ce roman a trois volumes; qu'il a fait de Petites Epopées, essais de légendes historiques ; qu'il n'a pas seulement essayé d'aborder l'histoire épique, qu'il se reprend à essayer la comédie, Mazarin,et qu'il continue ses poésies détachées, son plus grand titre à la gloire. Combien je voudrais connaître les objets de ses Contemplations !

Mardi 8 avril. — Aident soleil de printemps.

On creuse sous une tente la fosse de Paul Delaroche.

Deux ouvriers, vieux et jeune, sont étendus sur l'herbe.

Le vieux me dit : « 11 sera entre deux couches de béton. Il peut y avoir des révolutions à Paris, on ne le dérangera pas de là. »

Le jeune me montre, en bas de la colline, la pierre énorme qui y esl arrêtée, «(l'es! une des plus légères. Encore trois semaines de travail. » 11 m'indique derrière le cœur du maréchal Lannes

la tombe de Mme Delaroche, la fille d'Horace Vernet.

Sous les arcatures de la pierre, en se haïssant, on aperçoit le portrait peint de la jeune femme. C'est dans ces trous que Delaroche plaçait des branches de (leurs.

Jeudi 17 avril. — J'ai vu passer h» vieux maestro Rossini, marchant au soleil boulevard de la Madeleine, s'a b ri tant de la main, traînant son corps infirme, remarquable seulement par sa décrépitude. Comment le revêtir d'un peu de poésie ?

De Ions ceux qui, comme Courbet, étaient assis au seuil des cafés, pas un ne devinait l'âme du musicien ailé dans cette lourde chrysalide.

El pourtant, Rossini est l'homme qui doit être le plus universellement admiré de ce temps-ci; admiré du vulgaire qui sent la musique, admiré des hommes de toute opinion, de tout principe, parce qu'il n'est (pie musicien, parce qu'il est un pur artiste; et comme maestro, particulièrement admiré, parce qu'il est le plus limpide, le plus vif, le plus expressif, le plus enjoué, le plus entraînant de passion artistique, amoureuse.

.le suivais ce \ ieillarden me disant : Est-ce bien lui? S;i laideur est plus grande encore «pie celle de Réranger. Cette peau transparente, tachetée, grise ci ridée, cet œil à demi brillant, cela sent

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la vie de soirées, de théâtre, la vie mondaine. Voyons donc s'il marchera longtemps sans être reconnu. Ah ! voici un personnage jeune au visage lie de vin qui l'aborde ! Ils marchent ensemble. Rossini a un peu le profil de Louis- Philippe.

A l'angle de la rue du Luxembourg, l'inconnu lui dit adieu et lui fait une invitation; il répond gaiement de ses dents blanches dont une seule est gâtée. Son regard pivotant lance de petits éclats vers nous, avec la préoccupation d'être examiné. De l'autre côté de la rue, un jeune homme à barbe le montre à un enfant de dix ans et semble peser dans sa main, par un geste énergique, tout le poids de ce génie.

Tous nous nous séparons. Le jeune homme achève d'expliquer à l'enfant ce qui est caché sous cette décrépitude. Le vieillard continue sa route, sa cravate trop haut montée, sa canne dressée en arrière. Nous revenons et trouvons l'interlocuteur, déjà au bras d'un autre, en abordant un troisième et lui disant : « Je viens de rencontrer Rossini, je me suis promené quelques instants ;i\ ec lui. »

Voilà les derniers remous du passage de ce grand compositeur : une satisfaction d'amourpropre de l'avoir rencontré, la contemplation d'un jeune homme qui comprend mal peut-être sou génie el l'étonnemenl d'un enfanl qui ignorait son nom. C'est encore quelque chose.

Quant à Courbet, le peintre discuté, assis

sous un auvent de café, de sa figure franche, claire, hardie, un peu satisfaite, il regardait les passants, sans se douter qu'il s'y mêlât un maestro.

Lundi 21 avril. — A cinq heures, devant le

magasin de Michel Lcvy, il y avait deux piles de volumes dans une charrette à bras. On refuse de nous en vendre. En repassant à huit heures, il y avait un camion avec un fort cheval. Un commissionnaire y entassait des ballots allongés, Je tournai autour, je lus les adresses : A M. Bronivet, libraire à Bruxelles, trois, quatre ballots; à M... libraire à Marseille...

Les Contemplations sous forme de hallols.de colis !

« Les ballots qu'en dormant le marchand vit en rèvë. ^>

Ce joyeux libraire va faire de l'or avec cela. Hue ne donnerait pas le proscrit pour

rire rue Vivienne en ce moment ! Cette œuvre d'exilé, ces sourires, ces consolations enveloppées de toile grise qui vont partir pour

toutes les Capitales! Demain, en province, tous

les libraires étaleront ces arrivées de Paris; ces Contemplations s'assoieronl entre le frère <it hfrère, entre l'ami et l'ami. J'allais caresser l'heureux cheval. Mais il ne les porte que jusqu'au chemin de fer; ce sont les effrayants hippogriffes qui, cette nuit, rouleront ces ballots à

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travers les campagnes du Rhône et de l'Escaut.

0 Virgile ! tes manuscrits ne prenaient pas cette forme et ce chemin, ils n'avaient pas cette puissance: imprimerie, écriture, chemin de fer.

Je dédoublais cette marchandise, ce colis. Je déchirais la toile. Je voyais l'exemplaire inconnu reproduit à satiété.

Jeudi 24 avril. — Au Jardin des Plantes, magnolier immense, éblouissant, de larges tleurs blanches à pétales creux rosés. Dans le bleu du ciel, plus encore que sur le vert des arbres, c'est radieux. Gela a Pair de jaillir des branches à l'instant, c'est la magnificence dans toute son explosion. Pas une feuille, rien que des fleurs ! De longs bourdons bleus luisants frémissent au milieu de ce vaste bouquet. A la moindre brise les pétales tombent à terre, déjà jaunis sur les bords. Féerie d'un instant, rareté charmante!

Tout à côté de l'arbre à fleursgéant, mie haie, un bosquet moucheté de rouge, un coignassier du Japon. Le feuillage esl jaune et loulïu, les petites fleurs sonl pourpres. Quel contraste! Au pied de l'arbuste une pluie rouge ; à côté une pluie blanche. Entre les branches fleuries de frais petits asiles où les reflets pourpres ei le verl transparent se croisant BUT l'aile des mouches. ( !age liante et d'où Ton sorl '.

256 50UVENIHS 1) IN PARISIEN

<> printemps! Quelle merveille! A côté des arbres d'Avril, les arbres de Mai attendent: leur heure n'est pas sonnée. Le bois reste noir el l'arbuste aux longs serpents laisse encore pendre ses barbes d'hiver. Végétation, prodige éternel!

Je donne mes fleurs de magnolia à un jeune bouc 11 refuse le pain louche par une petite 611e, il accepte ma fleur. Gela fera du poil de cbèvre ! J'avais failli en faire du poil de lama.

Dans la cour, un squelette de baleine. La tôle est un toit, un toit oblique à deux pans de ebaume ou de crin abondant qui flotte au vent. Un homme y tiendrai! debout. La bête est immense; les deux mains battoirs sonl à ses côtés. L'arête du toil est un vrai bec, c'est l'os du crâne allongé. Au-dessous des parois de fanons velus, deux os circulaires indiquent la mâchoire inférieure.

Deux jeunes Liens causaient : « Tu en a> vu, disait l'un.

— Ah ! certainement ! Mais comme on voit

ce> animaux en mer, au jet d'eau qu'ils l'ont. - J'écoutais, l'o il sur le squelette aux côtes

énormes, à l'épine dorsale sans fin de celte vache marine démesurée. Cet homme par sa simple phrase m'avait l'ait voir ces animaux en mer, dans une des plaines du Pacifique. Qui les connatt? ( )n ne les voit qu'à leurs évenls.

Je pensai aux grands hommes qu'on connaît d<- la même façon, par tout ce qu'ils lancent

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au-dessus de leur tète, perdus dans leur élément où nul queux ne plonge.

Vendredi 25 avril. — Le feu flamboie. Prends garde, dit la mère à sa petite fille, cela brûle.

Je ne sais quel pétillement sinistre avertit les serpents; ils fuient. Les lions fuient aussi, tête basse, devant la forêt qui marche, embrasée. Du doux foyer domestique, le chien approche, il se couche délicieusement auprès, mais il ne touche jamais de sa patte le bout des tisons; le chat non plus, même en jouant.

Le feu trouble soudain des savanes ou des meules que le soleil embrase ; le feu, destruction et rajeunissement, mort et vie, transformation.

Le feu, terreur du présent pour les premiers hommes, joie de l'avenir, mystère ! Il Lèche, il s'enroule : tout tombe en cendre, en cendre purifiée, en cendre génératrice, en cendre jeune comme au jour de la création, en cendre pleine de vie. Le feu, révélation soudaine du mystère chaleur, caché au fond de la branche de bois mort et de la froide lame du couteau.

Le feu ! Du sein de la nature, il jaillit, effrayant comme la mort môme, agent, comme elle, des volontés de Dieu ! e Tourbillon éblouissant, si beau et si destruc leur de la beauté ! o II avance! la vie, la forme, le présenl fonden! de\ an! lui. Toute

la métairie, meubles, animaux, habitants évanouie. L'air reprend la fumée el la terre la cendre. Dieu reprend l'éternel !

Dimanche 27 avril. — Il y a loin de Rousseau se souvenant du banc de pierre de Lyon el de la Saône rougie par le couchant, de Rousseau cherchant a intéresser le lecteur au doux m 1ère de ce souvenir; il y a loin de ces premiers balbutiements de la poésie contemplative aux Contemplations de Victor Hugo. Il va l'intervalle de l'enfance qui s'ignore à la maturité qui se sait. Non seulement Victor Hugo »ul>it des Impressions, mais il les interroge. Non seulement il éprouve, mais il en a conscience. Bien plus, il veuf en avoir la science.

Constituer la science, faire la lanière, eV,si sa mission en philosophie, €■ religion, en poé sic. en politique cl en grammaire.

Mardi 29 avril. — Lamartine oampajne lfean

qui se retient aux rochers de la eliule de Terni à

des titans qui s'accrochent ; il compare le mol

uni à l'idée au corps uni à Pâme. Tous les poètes ont l'ait ainsi. Saisir des ressemblances au passage, s'] arrêter, c'est la poésie, série de faculté intuitive.

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Faut-il se contenter de ce rapport saisi entre la tristesse et la nuit, entre la lumière physique et le fiât lux moral, entre le mot et l'idée? Fautil n'en tirer aucun parti, si ce n'est un parti littéraire, n'y voir qu'un ornement? Victor Hugo ne paraît pas le penser.

Il y voit la clef d'une découverte ; il suppose que la comparaison doit mener à une raison ; il croit que Ton doit plus insister sur de telles facultés divinatoires, qu'on doit s'arrêter davantage devant le mystère de l'analogie, de la comparaison, de l'image.

Il a retrempé le mot, le langage poétique. Il l'a plus concentré, plus trempé d'harmonie musicale et d'harmonie réelle ; il l'a approprié à l'élément mystère où il doit s'enfoncer. Il a créé le mot à hélice, l'argument progressif, à spirale. Il a fait dans la langue ce qu'on a fait en industrie, de véritables découvertes, des instruments nouveaux de navigation et de transport.

Il entend tirer parti de ces instruments ; il veut que ce progrès de sa langue soit l'expression, la révélation, la réplique d'un progrès de sa pensée. En tout, Victor Hugo est de tous les poètes le plus accusé, le plus pressant, le plus clair, le plus profond, le plus énergique.

Mercredi 1 mai. — Je vais salle d'Apollon. Je

regarde le> quais.

One pensent les jeunes princes de celle foule? Commeni peuvent-ils se faire ridée i\u genre de vie, des besoins, des idées de cet ouvrier en blouse qui passe sur le pont, de cette femme avec son enfant, de ces paletots qui se croisent et qui vont? Quelque homme sage, quelque Dupin aîné, si ce n'est quelque maréchal Villeroi, s'approchant du jeune prince pensif dans l'embrasure dorée, lui explique qu'il faul bien prendre garde de donner des espérances à tous ces hommes-là, qu'il faul se contenter de quelques bonnes institutions de prévoyance et détenues moyens de répression. Il semble en cfTet que des fenêtres royales de celle galerie, la foule apparaisse comme un amas d'étrangers et d'ennemis. Tout passant est un mystère, mais, vu d'ici, c'est un mystère el une menace.

Pauvre jeune prince ! Comment se persuader que ces hommes sont peut être pins importants

que lui? Que ce poète, cet architecte, ce mécanicien, cel historien qui passenl fonl l'Histoire

qui a l'ail ces maisons el ces quais tels qu'ils s'étendent en perspective.

Toute vie a sa source hors de ce palais, tout fait sort dune âme de celle foule. VA vous croyez être l'âme, le mens agitât molem de la France! \ oua ordonne/,, mais avez-vous ordonné Ames, ces talents, ces existences .' Ne vous sentez-vous pas l'une «les moindres, pauvre

Louis XVII, pauvre duc de Bordeaux?

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Comment le sentiriez-vous? Avez-vous l'imagination de vous mettre à la place de cet homme qui passe, de rêver ses rêves, d'envier ce qu'il désire?

C'est à peine si le duc d'Orléans, élevé au collège, pouvait se le figurer. Oh! le milieu, l'éducation ! Le roi est le plus mal élevé de tous, le plus séquestré, le plus opprimé d'idées fausses. Allez donc avertir le comte de Paris de ne pas écouter les fusionnistes, de ne pas croire à Guizot, Thiers ou Salvandy. Essayez donc par une phrase*, un écrit saisissant d'ébranler tout à coup sa foi en eux. Vous ébranleriez plutôt de votre seule main la pierre de ce parapet.

Galeries françaises, on peint. J'aime le coloris d'un tableau à son début ; j'aime comparer copies et original.

Admiré encore la Vierge de Murillo et le jeune penseur de Francia. Que cette vierge paraît jeune, animée, heureuse, innocente ! Puis tout à coup ses beaux Irai! s se sont un peu altérés par l'émotion de la révélation qu'elle entrevoit, reconnaissance candide qui ne se prosterne pas.

Et ce jeune homme, quelle profondeur de regard! Ce regard prouve L'âme humaine. Quelle finesse et quel mystère dans les petits plis de de ces paupières sombres !

Vendredi 9 mai. — Le passé esl aussi curieux que l'avenir.

Jeanne d'Arc ! Encore une femme éclairée d'en haul ! encore une qui réunit en son ame tous les rayons du beau moral, l'enthousiasme, le dévouement, la piété directe, la clairvoyance, la pénétration vis-à-vis de la Fausseté el <ln crime, el le mépris sublime. Naïvetéef finesse ; exaltation et bon sens.

Vendredi 23 mai. — On cl i I toujours : l'homme degénie esl effrayant, il provoque les révolutions en voulant toul améliorer. On a tort. L'homme de génie n*' l'ait pas les révolutions, il les

pressent, il cherche à amortir le coup, il se jette au vrai frein de la machine.

Quand vous voyez l'animal se tourmenter par un ciel pur. se préparer un abri, l'accusez-vous d'' provoquer l'orage ? Ici es! l'instincl du génie.

\ ons le voyez aller el venir, donner des ordres, déranger toul le monde. Voua dites : Gel homme esl bien tourmentant. Puis toul à coup le l'eu se déclare. Vous trouvez à la fenêtre

un e8Calier par où vous descendez dans la rinv II avait senti la fumée.

Il faut que cet homme soil Ion ou méchant, disiez-vous, puisqu'il interrompt ainsi noire tranquillité. Sommes-nous sur un vaisseau prêt

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à sombrer? La cabane est solide, on vient de la reconstruire tout en bois, en forts madriers. Ce « tout en bois » ne rassurait pas votre homme dont le flair sentait la fumée. Une maison croule de bien des façons. Plus elle a d'appartements et d'étages, plus il y a de causes d'incendie.

Plus tard, si vous vous rappelez l'avoir vu donner ses ordres une chandelle à la main, et chercher le foyer menaçant, vous le calomnierez encore. Vous direz : C'est lui qui a mis le feu : rappelez-vous sa chandelle. C'est son excès de prudence qui nous a perdus. Il n'y a que nous qui ayons des lampes de Davy.

Jeudi 29 mai. — Hier soir, nous avons commencé à lire les Contemplations avec quelques amis.

L'un d'eux s'est inquiété, en parlant, de ce que Victor Hugo se découvrant et se défendant luimême, rien ne reste plus à l'aire. 11 est resté le dernier au haut de 1 escalier, me disant cela.

Oh ! l'ami de la maison qui s'arrache et ne s'en va pas !

Samedi 31 mai. — < i'est une étude intéressante que celle de la violence des motsel des images,

- XJVENIRS 1) UN PARISIEN

Ce mol viol. Mit •) dit assez qu'ils violent L'Ame du lecteur. Ils la froissent d'une image désasrréable ou ils la forcent à réfléchir, à être saisie. Dans [< - deux cas Ils pèchent par manque de ménagement >oit pour la délicatesse d'impression, la pudeur, soil pour l'apathie indifférente de l'esprit qui n'a encore ni appris ni réfléchi.

Voilà comment le génie passe pour manquer de goût . Tout au plus pourrait-on dire qu'il manque d'une espèce de goût très particulière, le discernement de ce qui violentera par trop le public. Le public tolère difficilement qu'on l'éclairé, qu'on l'instruise, qu'on le saisisse. 11 crie, au premier mot, qu'on vent le bless qu'on veut l'éblouir, qu'il n'a pas l'habitude, qu'on vent toucher à son ignorance, sanctuaire sacré. Le génie manque de tact. Il sup] toujours un peu de génie au public-, il ne se figure jamais assez son ignorance. Quelle tâche que d'entretenir quelqu'un qui ne vous pardonnera ni de l'ennuyer ni de l'émouvoir, de le faire frémir ou de le l'aire éclater de rire, qui veut Intéressé sans vouloir rien apprendre <'t sans être secoué !

Les mots bagne, forçai sont de la catégorie des mots violents, et, s'ils sont employés comme comparaison, de la catégorie des comparaisons violent

La foule a peu réfléchi sur les situ ttions exceptionnelles, en particulier sur la situation du forçat. La masse n'a jamais vu ni de bagne ni

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de galérien, elle n'a pas médité sur les peines comme Bentham ou Beccaria. Elle sefait duséjour au bagne une idée insuffisante, de ses habitants une idée monstrueuse. Le mot bagne ne la frappe pas, le mot forçat, galérien, la frappe trop. Les consonnances force, gale, galère lui épouvantent l'oreille au moins autant que l'imagination. Elle se figure tout de suite un homme hideux, un assassin atroce, coiffé d'un bonnet vert. Voilà l'image éveillée dans l'esprit d'un paysan et surtout de son député par le mot forçat. Jamais vous ne pourrez faire avec ce mot une comparaison qu'on accueille.

Précisément le génie est tenté d'employer ce mot et cette image. Le génie voit le bagne comme institution, il voit le forçat comme situation d'une manière sinon abstraite, au moins moins instinctive et répulsive que la foule. Il la contrarie ainsi sans cesse, elle l'accuse de mauvais goût, d'inconvenantes comparaisons, de défaul de jugement, d'images théâtrales (Test un malentendu.

Il serait curieux de savoir à quel moment de sa vie Victor Hugo a vu un bagne, des forçats et d'où datecette impression profonde mais éclairée, réfléchie, qui lui en esl restée.

A dater de ce moment, ce mol reparaît sans cesse dans son œuvre, de Lucrèce Borgia aux Contemplations, ei chaque lois il blesse le public au lieu de le saisir.

Vuillemot, au bagne de Toulon, a senti ses impressions se modifier.

Samedi 1 juin. — Dans les Contemplations, je ne relis pas le livre . 1 u bot d de T Infini. ( l'est la première Pois que je me refuse à suivre Victor Hugo, niais je m'y refuse absolument.

Jamais les Contemplations, surtout le second volume, ne seront une lecture à conseiller. Ou disnit : Oh! quand Yietor Hugo parlera de la mort de sa fille, quelles belles pièces il y aura ! Ce sera magnifique. Xul ne prévoyait ce que le bon sens aurait dû «lire, c'est que la douleur n'arrache pas à une pareille âme deux ou trois symphonies poétiques qu'où lit avec des bravos dans un salon. Elle produit, secousse par secousse, un livre étrange, tiraillé, décousu, désolé, plutôt noir que sombre, plein de raisonnements sublimes et de ratioeinations compliquées et fatigantes, un livre qui étonne, qui épuise, qui assombri! le lecteur troublé et mal à l'aise, un livre <pii peut aider un père en deuil à devenir fou un peu plus vite, aussi bien qu'il peut l'aider

à fondre en larmes et le sauver.

Voilà encore une oeuvre de Victor Hugo qui ne ressemble ;■ rien de connu, et que la critique doit contempler sans mot dire.

Lundi 16 juin. — L'effet de la Lumière est la plus universelle et la plus profonde des Impressions. G'esl le plus extraordinaire peut-être des moyens d'abordage, La prise la plus pénétrante

que Dieu ou la nature extérieure ait sur lame.

Quand Dieu change le fanal, quand il ôte le soleil et qu'il met à la place la lune, ce simple changement suffit pour que tout change d'aspect au dehors et en nous. Je me souviendrai toujours de l'effet de cette lueur sidérale sur les plaines, les bois, les vallons que traverse le chemin de fer de Fontainebleau. Il me semblait être mort. Ou'est devenu le gai compagnon à qui je montrais l'aspect étrange qu'avait pris la terre? Mon étonnement l'étonnait un peu et pourtant il est où il n'y a ni soleil ni lune.

L'autre nuit encore, j'admirais l'effet du clair de lune sur les cimes d'arbres silencieuses, et sur la limpide région des étoiles où brillaient, où ruisselaient, dans cette lueur qui les rend diamantées, le zigzag de Cassiopée et la croix du Cygne. Ces figures inconnues du ciel répondaient bien par leur mystérieux sourire à la mélancolie de cette brume planétaire et de ces touffes dormantes de verdure. Des oiseaux sans cris dormaient dans ces arbres. Il y avait peut-être des fleurs invisibles dans ces étoiles, filets de lumière tout tremblants. Une rangée de peupliers placée à quelque distance rappelait la solitude des campagnes et des grandes routes.

.le pensais à Vuillemot, comtemplateur prêl à mourirdeces nuits mystérieuses el je révais au monde bien autremenl mystérieux où il esl passé! Je médisais : Quoi ! l'étonnemenl es! sur nous sans effet durable ' Entre deui sommeils, noue

208 ~ N I NIBS D l n PARISIEN

regardons avec stupéfaction le clair de lune, nou> entrevoyons un avertissement d'une autre vie dans l'impression de cet aspecl extraordinaire de toute la nature, et, au réveil, trouvant « l'alouette qui chante, le pavot qui s'ouvre, Mai tout mouillé qui rit dans les champs . nous oublions, comme on oublie le rêve, le souvenir des impressions «le la nuit. L'inhabituel, pourtant, est la ->eule chose qui puisse faire réfléchir 1 homme et lui attester que h* mystère l'entoure. L'homme s'habitue à mettre le plus proprement possihle les cadavres dans leurs bières et il les mène administrativement au cimetière. Il n demande plus où vont les âmes. L'homme s'habitue à tout, à l'œuf du rossignol, au mystère de l'étoile, au gland du chêne, à la toile d'araignée. Rien ae le frappe : d cesse de se croire un être mystérieux et par conséquent réservé à des mystères d'outre -tombe. 11 trouve la vie banale, mesquine, dérisoire : ses cris de joie, ses larmes ><>nl des surprises d'un instant. 11 ne lui «-M accordé (pic des secondes de révélation; à peine a-t-il entrevu qu'il redevient aveugle .

Jeudi 19 juin. — Le Sénal s'est enfin opp à une loi! Il ae veut pas qu'où mette dimpôl sur ses voitures. Encore si c'était sur les charrettes '.

A lin d'adoucir sa n sistance au pouvoir, afin de bien prouver «pie l'intérêt seul de ses voitures

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était son véhicule, il a émis le vœu d'élever une colonne à l'Empereur. Cette colonne a tout sauvé !

Mardi 8 juillet. — L'âme est un kaléidoscope. Sous l'influence de ce qu'on appelle colère, en un instant, tous les souvenirs sont bouleversés en elle; les uns tombent la tête en bas, les autres montent pour les remplacer ; il en est qui fuient dans les profondeurs ; il en est qui, des profondeurs, s'avancent, livides, jusqu'au visage.

Qu'est-ce que la colère? C'est un remuement du kaléidoscope qui a pour effet d'attirer à la surface, au visage et de jeter dans les gestes et dans les mots tout ce que l'àme cache au fond d'elle-même de remarques mauvaises et de pensées hostiles. L'éclair de celte passion soudaine est affreux. C'est une décharge électrique. En une minute tout ce que les bas-fonds du soin nir recèlent est entrevu et soutiré. Le poison ne coule pas plus rapide le long de la dent d'une vipère.

Il n'y a pas d'ami, il n'y a pas d'amant qui n'ait remarqué quelque imperfection dans ceux qu'il aime Mais, au milieu de rimpression immense et continue d'admiration qu'il éprouve, c'estàpeinesi celle impression petite et fugitive a été ressent ie au moment où elle s'est glissée dans l'àme. Honteuse, elle est allée se loger au plus

profond, au plus sombre recoin de la mémoire. Rien oe pourra l'en tirer, tant que l'amour fera dominer dans L'âme l'ordre équital - aéreux, bienveillant qui y règne. Jamais le défaut secondaire, la légère imperfection ne préoccupera sérieusement celui que mille qualités rares, mille conformités et mille diversités merveilleuses de caractères, tiennent attentif et charmé. Ce Il'esl point nassion;i\ eugle, c'est passion clairvoyante. La passion aveugle, c'esl la colère. C'est elle qui met le désordre, qui bouleverse toute harmonie, tonte proportion, tonte équité, qui déplace les souvenirs et. comme une émeute, essaie pour un moment de faire monter la lie bourbeuse Irouble au-dessus du vin limpide et généreux. \ son appel tons les impurs atomes sortent de

leur obscurité, de leur honte et s'affirment pour

un instanl à la lumière.

La colère, comme tous les débordements, n'a qu'une heure pour triompher : le bon sens, le bon ordre se remettent vite dans les souvenirs .

mais de celui qui a VU la colère el de eelni qui

prouvée, un seul esl sûr que l'ordre eal rétabli.

Voyez ces deux amis qui se querellent. Chacun semble sourd à la voia de l'autre, occupé seulemenl en apparence de ce <pi*il dit lui-même. < In

croirait entendre deux auteurs Se lisant leurs

ouvi Quand ils se seront quittés, chacun

oubliera au contraire Bes propres paroles et ne

pensera qu'a celles de l'autre.

A\NÎ;E l85(i 271

Sans songer que Tordre, que la justice est rétablie en lui, il s'écriera : Ah ! c'est là ce qu'il pense de moi ! Ah ! c'est ainsi qu'il me juge ! Ah ! c'est là l'ordre, la justice, la loyauté, la clairvoyance qui régnent en lui î Gomme il me trompait ! Gomment ai-je pu croire qu'il m'aimait, qu'il m'estimait, qu'il m'admirait? Tout à l'heure il ne m'a donné que des raisons de ne pas m'aimer, de ne pas m 'estimer, de ne pas m'admirer. Donc il n'en a pas d'une autre espèce. La colère, comme l'ivresse, c'est la franchise ; il n'est franc que lorsqu'il est en colère, il ne l'est pas quand il est calme.

Voilà comment chacun raisonne. On ne se dit pas que la colère est au contraire un mensonge, car c'est une fièvre, une disproportion de souvenirs, que c'est pour un momentla contre-épreuve de l'amitié, que, sousl'influence de cette passion, préoccupé d'un seul but, on cache avec soin la plus énorme réserve de souvenirs, de motifs d'affection, qu'on a intérêt à la dissimuler et qu'on met en avant, et qu'on grossit par les mots le peu de souvenirs mécontents dont on dispose. C'est une poche à (ici, un petit abcès qui crève. La guérison suit.

Samedi 19 juillet. — Ge nmlin, à ma porte, je rencontre Gautier qui veut m 'engager à dîner ;'i

Montmartre avec Raymond. De là nous irions

au cénacle el aous y verrions L-être Chatil-

lon.

Étant Irop épuisé, je refuse : el pourtant depuis deux ans qu'ont paru les poésies de dernier, nous sommes trois amis à sa recherche.

Un jour, en pleine place <lu Carrousel, nous avons failli aborder Théophile Gautier pour le prier de nous mettre sur la trace de l'écrivain qu'il a présenté au public et lui demander quelle nature d'homme ce peut bien être.

Je ne saurai- rendre avec <piel contentement j'ai appris que Gaulier avait montré à Chfttillon mes lettres à Vuillemol dans lesquelles, dès l'apparition du petit volume de ver-, je me hâtai de placer son auteur entre Hégésippe Moreau et Alfred d<" Musset : avec quelle ••motion j'ai su que le poète voulait soumettre à mon appréciation sa pièce la plus récente, . 1 lam. charretier de grains : avec quelle sorte d'ivresse j'ai pensé qu'enfin nous allions être réunis à dtner dans une auberge au pied du Moulin de la Galette, sur cette butte Montmartre célébrée en maint endroit du livre.

Je me suis déjà, il esl vrai, trouvé en rapport avec un artiste autrement célèbre, avec David d'Angers : mais cela a été dans des circonstances tellement graves el douloureuses que je n'ai pas cru pouvoir en faire le poinl de départ d'aucune intimité. Ici, au contraire, tout semble s'annoncer connue devant être familier, facile, riant. Je vais m» rencontrer pour la première fois avec

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un poète, un vrai poète, que son obscurité relative met à ma portée et à qui mes éloges ont été d'autant plus agréables. Je vais étudier à Taise une imagination très originale d'écrivain et d'artiste assez vive et variée pour passer soit du sourire aux larmes, soit d'une certaine complaisance pour les idées aristocratiques à une compréhension admirative des types populaires. Je rêve de l'entretenir du héros dont nous portons le deuil, d'obtenir peut-être pour lui quelques vers; je veux surtout le questionner avidement sur le grand exilé à la vie duquel la sienne a été mêlée.

C'est en 1802 que le nom d'Auguste de Chàtillon a pour la première fois attiré mon attention. J'étais dans le salon lumineux que Victor Hugo avait habité rue de Latour-d 'Auvergne et qui, formant l'aile avancée de la maison, avait vue sur le faubourg Montmartre et Notre-Dame de Lorette dont il était séparé par un terrain vague en pente d'une certaine étendue.

Il y avait à cette vente peu de visiteurs ; on parcourait librement les quatre ou cinq pièces livrées au public. Je ne cherchais à examiner personne, bien qu'il pût y avoir là plus d'un habitué intéressant de la maison ; j'étais tout à mes impressions.

Dès l'entrée, en suivant un corridor au fond et à droite duquel étail un cabine! de travail, j'avais été frappé d'un bruit métallique assez lugubre rappelant celui du tam-tam; il était pro-

is

•J74 >UVEPfIRS D UN I'\I;IM!\

duit par les médaillons de David d'Angers don! la collection était amoncelée sur une table et qu'on laissait retomber l'un sur l'autre après !<■> avoir examinés. Au-dessus, au mur, dans un encadrement tic bois, il y avait un choix d'une quinzaine «le ces médaillons, sans doute ceux offerts par le sculpteur; là j'observai pour la première fois le profil d'Alfred de Vigny.

.le ne me rappelle plus guère avoir vu, dans cette pièce assez vide, (prune façon «le lutrin moyen âge en forme de roue tournante, grinçante, pouvant supporter une dizaine «le volumes ouverts et, comme dessus de porte, trois têtes de vieilles édentées, grimaçantes, que j'ai su depuis, de la bouche même de M. Alexandre ( lolin, être les exacts portraits de trois sorcières qu'il avait rencontrées près du pont du Gard, lien avaii fait présent à Victor Hugo.

En quittant cette pièce et tournant le dos aux fenêtres qui donnaient sur la cour d'entrée, on trouvait de l'autre côté «lu corridor une vaste et longue salle ;'i manger aux tentures somptiu u^-'dans le prolongement « 1 « * laquelle s'ouvrait le salon.

On apercevait tout de suite, au fond entre les fenêtres, le superbe buste .lu maître couronné de lauriers par le ciseau prophétique «l<i David d'Angers el taillé dans un marbre dur ; peutêtre trop scintillants, les chenets gigantesques de quelque burg du Rhin remplissaient la cheminée à droite; en face, le tableau dramatique

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donné par le duc d'Orléans représentant Pierre le justicier forçant les seigneurs à baiser la main du cadavre d'Inès de Castro replacé sur son trône. A côté le portrait du maître de la maison assis, tenant familièrement son fils en blouse d'écolier contre sa jambe gauche ; cette toile était signée Auguste de Châtillon.

Bien que très affaibli par une rougeole récente, je n'avais eu garde de laisser échapper l'occasion de visiter l'intérieur d'Hugo, de pénétrer ses habitudes intimes et ses goûts d'artiste. Je ne me doutais pas que le nom d'Auguste de Châtillon allait attirer mon attention en même temps que ceux du peintre Alexandre Colin et de David d'Angers, qui devaient, dans l'avenir, m'entretenir avec des sentiments divers de mon poète de prédilection.

Mercredi 23 juillet. — Chant et Poésie d'Auguste de Châtillon a paru en 18^4, au beau milieu de la guerre de Crimée. Je me souviens encore du jour et du lieu où j'en fis la découverte, car j'ai eu rarement surprise littéraire aussi vive.

C'était le 3 Novembre, vers onze heures du soir, sur remplacemenl des galeries de bois du Palais-Royal. Je m'étais approché de la devanture illuminée du libraire Garnier, avec \r très vague espoir d'y rencontrer un livre nouveau

dont l'apparition fût une fête pour un de mes

amis.

Mes regards s'arrêtèrent sur un petii volume

très mince sur la couverture jaune duquel on

lisait Chant et poésie, avec préface par Théophile

Gautier. Par une singularité de modestie assez

rare, le véritable auteur n'avait mis son nom qu'à

la seconde page.

I est hier que Gaulier m'a fait dîner avec lui. Sous la tonnelle, il nous dil :

u Oh ! moi. voyez-vous, d'abord le> fleurs me pénètrent surtout par leur parfum ; il n'y a rien de mystérieux comme cela. C'est tout un monde de souvenirs qu'éveille le plus léger parfum, de souvenirs d'enfance. Il n'y a rien qui agisse autant sur les fibres les plus ténues du souvenir; c es! l'association d'idées la plus subtile qui soi!.

« Théophile Gautier aime autan! les arbres en peinture que dan-- la réalité.

u Voyez-vous, il y a des gens qui éprouvent un instant certaines émotions de nature, mais qui ne s'y arrêtent pas, ils n'ont pas le temps ou

le moyen ; il y en a d'autres qui l'ont de ces

jouissances-là leur vie, leur métier pour ainsi dire, qui sont chargés de rappeler aux autres ce qu'ils ont éprouvé en passant Chacun a son lot eu ce monde.

Moi, j'aime les arbres. Dè^ que je suis au milieu de la verdure, à Montmorency par exemple, je me sens tout autre. Vous savez, il

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vous revient, sous forme d'impressions, toutes sortes de souvenirs. Ce n'est pas gai, ce n'est pas triste non plus, c'est entre les deux... une sorte de pénombre, tout un monde sauvage et singulier. On est dans un état dont on ne voudrait pas sortir : il y aurait une fête, on n'irait pas. Et puis tout à coup, au milieu de ces petites impressions vagues qui passent, voilà que, sans savoir pourquoi, vous vous sentez plus léger, plus content. Tiens ! voilà la bonne humeur qui est venue ! 11 faut que j'allume une cigarette ! Et vous ne vous rendez même pas compte comment cela vous est arrivé.

« Oh ! j'ai une pauvre idée de ceux qui n'aiment pas la nature. Il faut qu'ils soient bossus quelque part.

« Le fait est que par le raisonnement on ne voit pas le lien, mais il existe entre le cœur et le sentiment de la nature. La nature, d'abord, c'esl tout ce qui esl : est-ce qu'il ne faul pas aimer ce qui est ?... »

Chàtillon déteste les regards bleus; rien de si dur, les hommes du Nord. Au contraire, il aime les yeux noirs du Midi, les gazelles.

Nous avons parlé de Vuillemot, d«' MmeMarsaudon, de Victor Hugo e( de ses amis, de Liszt, le favori des cours qui, dans une promenade à ânes, étail comme une croûte de pain derrière une malle

Aux ténèbres, j'ai récité Pierrot el Berceuse.

I);ms la rue, Chàtillon me dil : « Ceux à qui

j'ai montré vos lettres m'ont di1 que ce n'était pas d'un jeune homme ordinaire, que c'était en dehors des gens de lettres. Parbleu ! si c'étaient de- gens ordinaires qui me louent sans rien comprendre, je serais très flatté; mais c'est justement parce que vous jugez et que vous distinguez très bien, que vous donnez des raisons de tout, que je suis si heureux. »

Nous descendons par le chemin tournant, ayant sous les yeux un ruban de Paris illuminé qui répond aux étoiles.

Lundi 28 juillet. — Visite à l'atelier de Châtillon.

Toutes les rapines dont il aété victime; le bénitier aux deux anges, son tableau d'Amérique...

Il va chercher Artillerie copié pour moi et le lil avec Force.

Mercredi 30 juillet. — Il y a un moi charmanl de Voltaire sur La Fontaine. Vauvenargues avait un peu exalté le génie du conteur <'i du fabuliste.

Le caractère de ce bonhomme «''lad >i simple, lui écrit Voltaire, que dans la conversation il n'était guère au-dessus des ani-

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maux qu'il faisait parler; mais comme poète, il avait un instinct divin, d'autant plus instinct qu'il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable, mais c'est dans sa ruche; hors de là, l'abeille n'est qu'une mouche. •>

Ce mot s'applique avec une parfaite justesse à Auguste de Chàtillon. Lui aussi a un instinct divin ; lui aussi est admirable, mais seulement dans sa ruche. Hors de là ce n'est qu'une mouche. La demi-déception de notre première entrevue m'en avertit assez.

Il est singulier du rcsle comme Chàtillon provoque ce parallèle avec La Fontaine, d'abord et surtout par le contraste de sa conversation et de son talent, mais aussi par son talent luimême, bien qu'il atteigne trop rarement la perfection que La Fonlaine atteint presque toujours.

Evidemment, et bien que Chàtillon ait sur La Fontaine l'avantage d'être artiste en trois arts différents, il n'a aucune chance d'être égalé à lui par la postérité, parce qu'il n'a pas créé un genre où il se soit renfermé, mais il est curieux de noter chez les contemporains ce besoin de rapprochement.

Août. — Je lis une œuvre de Mme Wethereii, méricaine comme S d'être sa compatriote.

Américaine comme Mme Slowe et bien digne

501 \KNlfcS D IN PARISIEN

Le titre esi le Monde le vaste monde, c'està-dire épreuves qui attendent une enfant sans

mère dans le monde, le vaste monde.

Nous avons assisté à la séance

de l'Institut. Quel pêle-mêle de récompenses !

C'est Gilbert, le répétiteur de La Flèche, qui a eu le premier prix pour l'Eloge de Vauvenargues. Il était là avec sa jeune femme qui jouissait de son triomphe mérité. Je l'ai félicité à la sortie. Il m'a dit que Fay était dans l'assistance.

I n autre prix de mille francs a été remporté par Heine Garde, simple ouvrière d'Aix. ('/est, sans aucun doute, celle à qui Lamartine dédie Geneviève; comment Villemain n'y a-t-il fait aucune allusion ?

Caro a aussi été récompensé. Villemain en a fait un grand éloge, sans doute parce que Caro appartient au parti dont Ozana m, couronné éga lement quoique mort, était le chef.

Les académiciens étaient peu nombreux.

Sainte-Beuve était isolé sur un banc du haut. Son mouchoir pendait de sa main droite avec laquelle il a essuyé tout le temps ses lunettes, s'interrompant pour regarder si les verres étaient enfin éclaircis. Son interminable front luxant était couronné comme d'une coupole, d une calotte de velours noir. Sa figure ronde et pleine

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rappelle Victor Hugo, comme Chàtillon le remarquait le soir, mais Victor Hugo en laid. La grimace de sa figure et de ses sourcils a été, tout le temps de la séance, celle d'un chat vivement contrarié. On louait pourtant Vauvenargues qu'il a pris pour bouclier dans tant d'articles.

Villemain, qui lui a lancé quelques regards de côté assez malveillants, est encore plus effrayant qu'autrefois et plus blême avec sa tête rasée d'idiot. Il lit avec force et en accentuant de la manière la plus intelligente et la plus spirituelle. A côté de lui présidait Barante, pauvre vieux à voix chevrotante. C'est Legouvé, secrétaire, qui a lu les fragments excellents du discours de Gilbert. Il Ta fait avec beaucoup d'habileté, mais pas tout à fait avec assez de sérieux.

Au-dessous de nous, il y avait Alfred de Vigny, le seul qui fût en costume. Franck, Pisraélite, mon inspecteur d'Angers pour la philosophie et les lettres, n'a cessé «le lui faire la cour; Hase, l'helléniste, vieil intrigant, je crois, vieux bavard en tout cas, a cherché aussi à l'attirer à lui. Alfred de Vigny est encore celui de l'assemblée qui représentait le mieux; si son regard était moins en vrille, il aurait tout à fait un air d'écrivain do premier ordre

Pas de Lamartine, pas de Guizot, pas de Thiers, pus d'Alfred <l*' Musset, enfin personne : de- bancs dégarnis.

J'ai pourtant remarqué encore à côté du botaniste Decaisne et de Patin, M. Ampère, l'en-

thousiastc élève de Chateaubriand, le voyag en Bretagne et en Amérique, l'auteur de vers charmants. Mon compagnon a remarqué que, depuis quelques années, son visage maig allongé, coloré, orné d'une moustache, ;i beaucoup vieilli.

Lr frère de Battioni, lieutenant au

■■- . m'est venu voir comme je partais pour l'Institut, il n'a j>as plus été blessé que son n quoiqu'il ait appartenu comme lui aui éclaireurs délite.

11 m'a dit que Yuillemot avait, la nuit de sa mort, la calotte rouge <'t la capote d'officier à galons.

Dimanche 28 septembre. — Rapides son! les progrès qu'a faits, parmi les gens réfléchis,] idée qu'un homme peul être partiellement coupable <.u criminel; et que tout n'est pas perdu pour une erreur, une faute, même pour un crime.

Gall est \ enu, et il a jeté dans le monde le grand argument de tolérance qui ressort de la séparation des entraînements <»u des facultés. En rompant l'unité classique de l'âme, il a b l'intolérance absolue, 1«' mépris tout d'une pi.

foutes les œurres de i1»1 siècle sont pénétn

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de cette vérité généreuse. Je l'ai retrouvée dans les romans d'Eugène Sue, les Sept péchés capitaux, comme dans les drames de Victor Hugo. Les biographies dont chaque jour s'empare la foule avide achèvent ou continuent la grande œuvre d'éclaircissement. Rousseau comme Byron, Mirabeau comme Napoléon achèvent de prouver ce que Gall cherchait dans la vie des fous et des criminels. Les idées d'éducation marchent dans le môme sens.

Vendredi 3 octobre. — Gorget le hâbleur a une mémoire tournante, excitée, semblable à un accès de maladie nerveuse, qui ne suit aucun sujet, qui passe d'un souvenir à un autre avec la mobilité de l'onde, sans choix, sans autre lien que celui qu'y voit sa vanité de briller et de tout connaître, homme> ei choses.

Il passe en revue, dans une course plus folle et plus vertigineuse que celle de Pécopin, une foule d'hommes qu'il dit être toujours pendus après lui ou le tutoyer. (Test, de beaucoup chargé et démesurément allongé, le discours que Louis Desnoyers met dans la bouche de l'homme aux quinze cents idées.

Cette revue est divertissante par sa variété inépuisable, par le détail plaisant donné en passant sur chaque individu, par la bizarre ténuité d'à propos de chaque apparition.

Gorget a retenu de chaque chose ce qu'il appelle le suc, c'est-à-dire moins que rien, le côté singulier, la saillie de chaque chose ei de chacun, le pittoresque, au hasard du premier aperçu superficiel. Sa prétention est «le connaître le plus fort en fait d'escrime, de traduction d'hindou, de dandysme, de pastiche...

Tous les phénomènes, quels qu'ils soient, l'intéressent s'ils sont bizarres et à condition qu'ils n'auront aucun intérêt philosophique réel,

11 connaît tous les diagnostics de Joutes les maladies. Velpeau lui a dit : « Pourquoi alors m'avez-vous appelé? » 11 a tout son musée Dupuytren dans la tête. Dans de telles revue-, conversation a quelque chose de cruel et de cynique : il ne veut que surprendre et faire frissonner : l'esprit de curiosité dans tout ce qu'il a de stérile, de froid, d'égoïste, d'inhumain. 11 arrache ce mot à un témoin assez dur lui-même : i L'humanité est vraiment condamnée !

Rien <!<■ ce qu'il a remarqué n'étant philosophiquement et raisonnablement remarquable, il affirme que si. Il déclare avoir le plus profond mépris du public eu masse, <le> majoriti

Lui dédaigne les peintures de Delà roche, de Gros, les livres de Victor Hugo ei de Lamartine; il aperçoit le fin et le surfin dan- un pissenlit desséché transporté sur toile, dans la Jument

sonnante de M. de Caylus, dan» le Chat hotte de

Perrault ou dan» le Lézard aux pièces <\'<>r de N >dier.

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Il tombe d'admiration devant le premier caustique d'estaminet venu ou devant celui dont on lui dit : Il est le premier au billard, le premier en chinois. .. Il fond en éclats de rire devant un non sens comme : « Vous n'êtes que des perruquiers pour dettes ! » « Vous concevez, dit-il, c'est très drôle; on cherche le sens et il n'y en a pas ! »

Il ergote sur une question d'orthographe étant homme de style, artiste et galliste, et ayant ciselé des articles de Moniteur. Dans les lois, il ergote en faveur de la lettre. Il ergote de même sur une question de convenance, de cravate ou de politesse. Il vous enseigne gravement, car il suppose toujours que vous ne savez pas, qu'on ne salue pas un domestique dans la rue, mais qu'on le salue en entrant dans l'antichambre.

Il connaît le fin de chaque chose, le fin du fin; il saisit partout des nuances. Il voit une nuance entre le blanc et le noir. Le mot nuance est celui qu'il a le plus fréquemment à la bouche.

Tremblant qu'on ne le prenne en défaut de finesse, il ne manque pas une occasion de montrer qu'il vous a deviné. « Oui, oui, je vois bien où vous voulr/ en venir. C'est contre moi que vous dites cola, m

Par exemple, quoique très avancé, il est pour la peine de mort paire qu'il est radical et qu'il es! en toui pour ce qui esi < tranché ». Or faire des prisons d'où on ne se sauve pas exige des dépenses, H puis ce serai! une population à

386 » HJVENIR8 H UN PARISIEN

nourrir. On lui objecte qu'il n'y a que soixante décapités par «in.

Du reste, il est doux et tourne adroitement, spirituellement quelquefois : « Vous m'accorderez bien un petit chemin de ronde. »

Il a saisi le coté plaisant de certaines situations administratives, gendarme, génie militaire appliqué aux prisons...

(iorget no peu! souffrir qu'on

écrive : le 1 Février dernier. Premier el dernier lui semblent contradictoires, au moins en apparence.

I îhef-d'œuvre de nuance :

<■ .le donne ma parole d'honneur que je la donnerais presque... el même je la donne

Dimanche 26 octobre. — Au sortir du colM le jeune homme émancipé qui va être juré, être critique, être mari, être père, qui va sans cesse, dans toute conversation, faire montre de sou instruction, de ses observations, de ses princi] commence à s'apercevoir qu'on ne lui a rien appris de tout ce qui pouvait lui former un jugement . une expérience, un caractère.

Son éducation l'a-t-elle au moins préparé à se choisir des guides ? Non. Elle B trop de fois

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déçu ses facultés d'admiration, de curiosité, de découverte, d'etonnement, pour que ces facultés ne soient pas émoussées et remplacées par l'indifférence pour les grands livres et les grands guides, et pour qu'il puisse discerner ses libérateurs.

Il n'a aucun indice, aucun signe pour les reconnaître. Il va demander au hasard des rencontres, des parentés, des habitudes ce qu'il doit faire. Il sera officier comme son père ou son cousin, il croira à l'esclavage comme son oncle des colonies, il sera persuadé comme ses camarades que le génie ce n'est pas la vertu.

Comment serait-il tenté de demander conseil aux testaments des grands écrivains ? Comment 1«' pourrait-il ? A quel signe reconnaîtrait-il les bons livres, les grands hommes ?

Il lira alors les articles de critique, il consultera ce qu'on appelle les critiques de profession, ceux qui n'écrivent pas eux-mêmes, surtout les railleurs.

Lundi 8 décembre. — Pourquoi Dieu mVt-i] l'ail connaître tant d'êtres sublimes qui m'ont lentement consumé d'admiration H de pitié?

Quand on creuse la vie, quand on donne son âme à la contemplation, ou aboutit toujours à ic double alternative, frayeur ri extase.

Lamartine et Victor Hugo ne connaissent

plus d'étal moyen entre l'effroi et le ravissement

qui tour à tour les remplit. Ce sont les deux verres du télescope. D'où vient cela ? D'une seule cause, de l'étonnement que leur donne l'œuvre mystérieuse de Dieu.

Développez votre puissance d étonnement, et selon le jourou la nuit vous verre/, des spectacles qui vous donneront l'épouvante ou l'extase.

Mercredi 17 décembre. — Ni le tableau, ni la statue, ni la découverte scientifique, ni la bataille gagnée n'attestent avec autant de sûreté et de fermeté que l'expression parlée ou écrite la supériorité des pensées, des émotions el du caractère.

La découverte? la bataille gagnée ? l'opération politique ou chirurgicale réussie? Qui peu! dire ce qu'il entre dans chacune d'elles de facultés dignes d'être admirées ? Oui peul savoir si le

hasard, la dextérité, l'érudition, la mémoire, que sais-je, vingl autres causes subalternes n'en ont pas le principal honneur ? C'est à peine si la répétition, la fréquence du succès peuvent donner confiance à notre critique infirme.

L'artiste lui-même peut-il nous convaincre aisément «le rr qu'il a concentré de passions, de pensées, d'aspirations dans sa toile, dan- sa

statue à demi muettl

ANNÉE l856 289

Décembre. — Sache aimer ceux que tu ne connais pas. N'aime pas que tes amis. Regarde derrière eux. Tes amis ne sont que le premier rang du cercle humanité qui t'entoure. Leurs vertus, leurs élans vers l'amélioration te révèlent les vertus, les élans des inconnus. Si c'est toi qui provoques ces élans, poète, espère en provoquer de pareils chez les étrangers. Parmi les inconnus, il y en a d'inférieurs à tes amis, mais il y en a de supérieurs, il y en a qui te comprendront mieux encore. Instruis, aime l'humanité.

Aime tes amis, comme tes aïeux, selon ce qu'ils produisent de bonté, de dévouement, de lumière, et non selon qu'ils sont tes amis, tes parents, tes aïeux grâce au hasard du titre et de la rencontre.

Aime le poète que tu n'as pas vu, mais qui t'enseigne et qui te rend meilleur. Si tu l'avais vu, si tu étais né son frère ou son voisin, vous vous seriez aimés. Aime Jeanne d'Arc, aime Vauvenargues, aime Gorday. Aime dans le passé, le présent et l'avenir. Aime à tous les degrés, aime pour ce qu'on a fait, aime pour ce qu'on est capable de faire. Aime davantage la vertu chez un étranger que le vice aimable chez ton aïeul ou Ion parent. (Test dans ce sens que le Christa parlé de division etde rupture au sein des familles. Romps le moins possible. Epuise tous les moyens de persuader l'amour «lu vrai, du clair, du beau qui esl l«- seul milieu où l'union dure. Attire dans ce cercle tout ce que tu con-

290 301 VI mi;- D UN PARIS1I S

nais, mais ne suis pas celui qui > en éloigne, fùtil ton père : c'est là ce qu'a dil le Christ Seulement cache Ion visage dans les mains el pleure. Pleure de regret, parce que celui qui fa fait du bien ne permet pas que tu lui en I pleure

de houle el d'impuissance, puisque ni par t- b actes, ni par le- paroles, ni pat- (ou sourire, ni par tes encouragements lu n'as su ui convaincre qu'il y a un chemin qui sort du Lroulïre ni busciter un élan qui en lire.

Quand je te dis: Aime l'étranger, je te donne un motif déplus d'aimer l'étranger, sans te donner un motif de moins d'aimer les tiens. Va audevant de tout ce qui fait naître et alimente i les délicieuses bienveillances », fais appel au hasard même. ( lui, traite le hasard de la rencontre comme si e'élail une intention divine, un avis providentiel. Mets ta dignité à remarquer, à pénétrer loul ce que le hasard place sur ton passage, enfants ou vieillards, hommes ou choses, vertus ou taules. Influe, fais qu'on gagne à te rencontrer.

Pour cela sois constant, sois immuable. Souviens-toi. Sois comme le soldai sûr de lui qui, dans la déroute, s'arrête : les fuyardsse rallient. Le monde semble entraîné dans une course absurde, dans un fol oubli : il ne demande qu'à s'arrêter. Il adore l'immuable, comme il adore la foi. Il n'esl inconstant el Incrédule que par imitation. Le premier qui s'arrête, le premier qui est convaincu, voit, à si vive surprise.

qu'autour de lui tout s'est arrêté. Il reconnaît les autres, il est aussitôt reconnu d'eux.

Voicideux hommes qui se voyaient sans cesse. Deux ans, dix ans passent-; ces deux hommes se rencontrent. Ils se voient etils ne s'abordent pas, et ils ne se saluent pas. L'un d'eux, chacun d'eux peut-être pense avec pitié : Nous sommes des ombres. Tous deux se trompent : que l'un marche vers l'autre, il le verra sourire, se confondre en excuses. C'est l'image de ce qui attend ici-bas l'homme immuable, l'homme qui se souvient.

ANNÉE i857

Jeudi 8 janvier. — Je demandais à un enfant de six ans, croyant l'embarrasser: « (Ju'est-ce que le hasard? »

Il leva sur moi les yeux, avec rétonnement d'une question si facile. « Le hasard, c'est comme ça se trouve. »

Philosophes, éludez mieux la difficulté ; faiseurs de dictionnaires, trouvez une plus exacte, une plus brève définition.

Ce même enfant apprenait le système de Newton et parlait de la terre et des étoiles. Je lui dis: «■ Comment te 6gures-tu la terre?

— Comme une grosse, grosse boule

— Crois-tu qu'elle soi! aussi grande que d'ici à la boutique du coiffeur, là-bas .'

— < Mi ! non. »

11 n'en comprenail pas moins, de la théorie de

Newton, ce qu'un enfant peut comprendre. Que de Le Verrier mathématiciens sont comme cel enfant !

Le même, dans la fable Le Corbeau et le Renard, ainsi que Rousseau l'eût prévu, ne connaissait ni le renard, ni le corbeau, tout au plus le fromage ; mais cela ne le gênait en rien.

L'enfant laisse de côté, remet à plus tard ce qu'il ne peut savoir tout de suite et passe outre sans se laisser troubler pour si peu.

Jeudi 22 janvier. — Devant la Roquette, où je sais Verger enfermé, je murmurais :

Crime étrange! Au moment où il VOUS paraît le plus atroce, surgissent quelques réflexions qui peu à peu vous le font trouver presque justifiable; et au moment où vous le trouvez ainsi, surgissent deux ou trois raisons qui vous le rendent de nouveau intolérable. Fluctuation bizarre, qui a dû êtrecelle de l'accusé lui-même.

Ce crime prouve que, par le temps le plus calme, la foudre tombe. Les institutions emprisonnent une multitude d'êtres qui ploient : mais il arrive un jour qu'un des membres sent dans m tête s'éveiller ou se croiser les étonnements, les complications, les embarras. Il cherche dans son esprit ;» demi faussé, malgré lui, sans qu'il le Bâche, le remède. Si c'est une de ces natures h la Claude Gueux, peut-être, hélas I ;» la Karl

ANNÉE l85j 295

Sand, qui généralisent et suppriment l'idée de l'individu, dans leur fureur abstraite, qui prennent pour victime, aussi bien qu'un Marat, un Napoléon, un Henri IV, un Monseigneur Sibour, on se récrie devant tant de férocité, de cruauté systématique et froide.

0 destinée! C'est le prélat le plus circonspect, le plus prudent, le plus souple, le plus ménager, qui tombe victime.

Tout homme dont on ferme la bouche, pense Verger, a le droit de se faire entendre, fut-ce à l'aice du couteau ; et il Ta dit à l'audience à peu prè;- en ces termes, comme il l'avait dit au Préfet le police.

Ainsi le prélat est victime, malgré ses préeau ions, son désir de tout concilier, le feu et l'eai, Verger et Homo, les républicains et l'Empermr; que dis-je, malgré? c'est à cause même de 3ela qu'il est choisi.

On se fût expliqué un scandale public ; mais le crime n'est pas le scandale, c'est le crime, cVsi le coup de massue de la brute implacable. Usassiner, c'esl donner le plus exécrable rxemple, pour faire un exemple ; c'est appliquer, le sou propre chef, la peine de mort dans l<--> >lus iniques conditions. Charlotte Corday a pu [\<>v pour sauver de nombreuses existences, >arce que Marat passait avec raison pour un ►ourvoyeur d'échafauds ; mais on wc tue pas pour une idée e\ on n'esl pas justifié parce qu'on risque sa propre tête

SOI VEN1RS 1) l N PARISIEN

Dimanche 1' février. — Vers inspirés par Henri Vuillemol :

Ouaud il était blessé, sanglant et demi-nu,

D'un bras désespéré tu l'aurais soutenu : Puisqu'il te reste encore à défendre >a gloire, Maintiens-le. sans faiblir, debout dans ta mémoire.

Mardi 3 février. — La rime n'es! pas Bellement un rappel de sons, une harmonie d'oreille, une symétrie ; c'est aussi un rappel d'impressions, un réveil de souvenirs, une associa ion confuse, mais certaine, de mots ayant la mime assonance et d'idées représentées par ces mits.

Je crois que quelquefois la rime d'un jers amené l'autre vers, et je vois là une heure occasion d'originalité, de profondeur mène, entre les mains d'un grand poète <pii peut retourner <lr mille manières sa pensée sans la mutiler, ('/est une sorte de cri poussé par me voix invisible et sur lequel il faut se raccorder.

La monotonie est le pins grand des défauts1 chez un écrivain. Toutes se tiennent : monotonie de rimes, «le mots, d'images, de pensées, de découvertes. Être saisissant, être neuf d'expressions, d'images, de mots, c'esl la même qualité que d'être peintre ou penseur original, c créer.

Mercredi des Gendres. 25 février. — Pauvre mémoire humaine ! Elle laisse fuir le souvenir intraduisible des joies du cœur: c'est tout au plus si la vue de quelques objets retrouvés la réveille à peu près comme un cadre vide rappelle qu'il y avait là un tableau. Dans une dispute, la mémoire ne laisse que le souvenir du mot cruel et point son excuse. Partout le fait, l'acte triomphe de ses motifs dans la mémoire des hommes, Pacte brut et stupide ; toujours la tunique tachée du sang de César déployée par Marc-Antoine ! Ah ! qu'est sublime l'effort de mémoire qui maintient vivantes dans lame ou qui ressuscite les causes des actions.

Cela est si fatigant de se souvenir, de se représenter, de se mettre à la place, de songer aux amis morts et aux jours disparus du bonheur !

Sans mémoire pourtant pas de bonté, pas de foi, pas d'honneur, pas de justice, pas d'esprit de conduite, pas de doux lit de mort.

Le faux soupçon des personnes âgées, c'est la mémoire affaiblie qui laisse fuir les sentiments et ne retient que les ruptures, fausse expérience qui ne se souvient plus des pourquoi.

L'amertume et l'incrédulité ne viennent le (tins souvent que de l'oubli.

Jeudi 26 février. — Saint-Marc-< îirardin, devant

ces cascades de t<Hes nues qui descendent de

degrés en degrés par les deux portes latérales, a loué, à propos de du Bartas el du cantique d'action degràces de la bataille d'Ivry, la Fraoce de rebondir après tout aplatissement, avec Jeanne d'Arc, avec Henri I V.

Jamais l'allusion n'a été poussée plus loin sans le moindre danger. Le monarchiste s'en donnail ;'i cœur joie.

Saint-Marc passe la moitié de son cours à conlrarier3 à atténuer la seconde moitié.

Jeudi 5 mars. — Un incessanl coup de pied remue la fourmilière humaine. Que notre prévoyance paraîl peu de chose ! Elle est bonne pour réparer les éboulements dans l'intervalle de

deux secousses, pour en éviter même une mit deux, mais voilà tout.

Nous ne dépendons pas seulement de notre prévoyance, nous dépendons de celle des autres, de Celle de noire nourrie»', «le celle «le

notre architecte, de celle du maître qui nous a élevé, de celle du mécanicien qui dirige notre

locomotive, de celle du SOUVeraÎD qui nous

gouverne. Mais notre naissance elle-même, notre arrivée sur terre, de quelles prévoyances dépend-elle pas, el que de hasards à la traverse !

Des perroquets qui passenl détournent du nord au sud le vaisseau de Colomb ci préservenl *\^ h»

ANNÉE l85j 299

conquête espagnole le territoire futur des Etats- Unis !

Malgré cet enchevêtrement des événements où la fatalité semble se jouer de toutes les prévisions, il faut croire au triomphe de la sagesse humaine, il faut détester l'imprévoyance. Je nomme ainsi tout ce qui expose l'homme au soufflet des lois physiques ou morales, tout oubli, tout vice, tout crime. Les imprévoyances qui tournent bien peuvent n'être que des bonheurs apparents, relatifs. La moindre des imprévoyances qui a amené Napoléon au terme de la Révolution française, si elle n'eût pas été, eût peut-être amené un plus grand homme encore.

Après tout, les lois étant certaines et ancrées au cœur de l'immense multitude humaine, leur violation ne peut être qu'un mal et leur observation qu'un bien. Ou'imporlent les prévoyances généreuses qui tournent mal, et qu'en savonsnous ? Louis-Philippe a-t-il été naïf de ne pas faire décapiter Louis-Xapoléon et le tribunal révolutionnaire a-t-il été prévoyant quand il a envoyé à l'échafaud le père de l'un, le grandpère de l'autre? Si le général Beauharnais eût vécu, pas d'impératrice Joséphine et pas d'empereur Napoléon 111.

Il est sur que, par l'observation des lois morales H physiques, on met <lr son côté le plus de chances sans les mettre jamais toutes. La fatalité jonc dans la vie de l'homme un mlc considérable, mais il dépend de l'homme de réduire

ce rôle. 11 peut lutter contre elle avec autant de succès que le navire contre le^ vents. Ce qu'on appelle le possible, c'est précisément la mesure dans laquelle l'homme peu! lutter.

Dans la vie de chaque homme comme dans la vie des sociétés, bonne chance non pas aux audacieux, mais aux généreux prévoyants. Ils sont en nombre, ils triompheront.

N'oyez comme les libérateurs, les grands hommes, deviennent de plus en plus fréquents, soit que Dieu intervienne pour les faire naître, soit que l'effet des lois providentielles soit arri\ é à ce moment où il est possible que les grands hommes se développent et ne meurent pas tous comprimés. Après la création des antédiluviens et des monstres, la température s'abaissant, les éléments se séparant, l'homme a pu naître. De même l'atmosphère morale, intellectuelle, le degré de confiance physique, de foi morale. augmentant avec les lumières de la science, ave l'épreuve des événements et des réussites, le grand homme peut se mesurer avec la fatalib la réduire encore.

Mardi 10 mars. — Victor I [ucro et Balzac n'ont-

ils rien de commun ?

Balzac a vanté Hugo vivant et prophétisé sur lui. I lueo a vanté Balzac mort.

La vie de Napoléon racontée par un vieux soldat, récit si profond, si philosophique, si épique môme sous sa forme plaisante, originale, vraiment populaire, a mille rencontres avec des passages d'Hugo.

Tous deux admiraient Napoléon. Cela prouve entre eux plus d'une opinion et plus d'une intention communes dans ces sortes de sujets.

Rien de commun en apparence dans leur style; il y a pourtant de commun les chapelles latérales, point important.

Balzac rabelaisien outré, Balzac spéculateur, Balzac mystique, Balzac attendri sur la pauvre Nanon, charge Hugo dans les points où il lui ressemble. Il fait ressortir par son exubérance, sa volubilité, ses bretelles rompues, son peu d'ordre, sa crédulité d'espérance, ses mille projets subalternes, son peu de dégoût et de poésie, l'absence de ces défauts chez Victor Hugo. Les Parents pauvres, les Paysans sont des œuvres de lutte, des œuvres noires dont le ton outré ne semble pas destiné à réformer quelque chose, comme y sont destinées les œuvres d'Hugo.

Balzac semble avoir plus de bon sens qu'Hugo parce qu'il a moins d'espoir, d'enthousiasme, parce qu'il ne croit ni aux paysans ni à la république, parce qu'il adore Catherine de Médicis el Napoléon; mais au fond il esi systématique, contradictoire, sans suite, fantaisiste, artiste plus que convaincu, très sagace mais peu réfléchi, malhabile à généraliser, approfondir et con-

■:"Vi:nirs I» IN PARISIEN

dure, cent mille t'ois plus rempli d'illusion-. Dans la visite d'Hugo à Balzac, le plus enfant • loux. celui <pii faisait sourire l'autre, i Balzac. La tenue, la dignité extérieure chez un homme bouillant au vis coloré,sera toujours un indice de grande destinée. Cela manquait à Balzac <pii. de sa vie, n'a l'ait un acte publie sérieux.

Mercredi 11 mars. — Loménie «lit : La poésie lyrique exige de l'entrain, de l'enthousiasme. Je trouve le rapprochement injurieux. conférencier croit-il que l'enthousiasme soi! de l'en Ira in à la deuxième puissance? Il peul bieo le croire, lui qui se bat les liane-, à la lettre, pour donner de la chaleur à sa parole et qui, refusant son enthousiasme à Mirabeau, a Victor Hugo, le garde pour Descartes, Malherbe, Bossue! et Augustin Thierry, lui qui lit avec entrain el vénération — rapprochement naturel — l'éloge de la chasteté de Louis XIII, les vers de

.m sur la retraite auxquels il ne trouve à comparer (pie Au Lamartine.

11 n'a aucun sentiment de l'harmonie du \< 11 n'a cité d l'ai- que : 1 ii vieux faune

riait .. cl il l'a cité comme étant le trait qui l'a sauvé de l'oubli.

Quant à la poésie lyrique, il en trouve l'expression dans le jeune homme de Goethe qui

an Mit: iSr>7 303

crie : a Toujours plus haut ! » et dans l'allégorie du poète américain qui gravit le mont Blanc, répondant à tous ceux qui l'arrêtent : Excelsior ! Seulement Loménie a bien soin de dire, tant il a peur d'avoir trop d'enthousiasme, qu'il ne faut pas voir dans cette devise la domination de la terre, de la matière ni des astres, mais celle de soi-même. Cette chute lui a retiré la moitié des applaudissements, à la grande désapprobation d'une dame assise sur deux bancs à la fois, des notes sur ses jambes, et qui disait : « Aujourd'hui au moins il sait quelque chose et on ne l'applaudit pas ! »

M. de Loménie est bien léger, bien étourdi. Il prend toutes les poses que la fatuité imagine quand la distraction s'y ajoute. Il prononce les r et les finales eur avec le ton moqueur des salons. Il cite des vers charges comme ceux de Racan sur Judith ou des sermons charges comme ceux contre Ravaillac. Il pense amuser les dames par ces citations risquées.

Il craint toujours de faire sourire à ses dépens. S'il dit le mot « pédantesque », il ajoute : « Passez-moi le mot », ce qui le rend lui-même précieux ou pédantesque. il éprouve un embarras et une gêne extrêmes quand une image qu'il a annoncée comme superbe: « L'Univers ne sail où tomber , l'ail rire l'auditoire. Il balbutie : << Oui, oui, certainement; mais cependant, enfin, on peut y voir quelque majesté. »

11 a aventuré aussi comme grande nue pensée

de Racan des plus banales et l'a détachée : « Quand vous serez au ciel, grand héros, vous verrez les armées humaines comme des fourmis. » Je lui ai fait une moue significative.

Dimanche 12 avril. — Un cabine! de lecture esl pour moi un lieu de débauche.

Quel supplice de Tantale ! Recevoir de Dieu une hoîte de compas et ne pouvoir que regarder ces instruments de vérité; ne pas fttre paralysé; pouvoir secouer à demi sa paralysie, juste assez pour donner dans le piège de l'espérance el de la douleur! A Sainte Hélène, Napoléon pouvait faire quelques pas avant de rencontrer les sentinelles et de s'entendre dire : Halte-là !

Quelle tentation que celle de l'âme ne se senlanl ni prisonnière ni malade, faisant quelques mouvements, éprouvant ses ressorts, les sentant bons, croyant pouvoir se confier enfin à eux, el tout à coup frappée par derrière el ramenée en prison. Lèse-majesté humaine !

Rien, absolument rien n'indique l'outrage ni à moi ni aux autres. Oo me questionne comme je me questionne, sans se douter que faire une question à mon ame, c'est la supposer libre de s'expliquer avec clarté, sans rapide épuisement. Questionner l'esprit, lui dire: Explique-moi, c'est dire au papillon traversé d'une épingle : Bats des ailes ! c'est dire à mes yeux qui brûlent : Lise/.'.

ANNÉE l85j 305

Lundi 4 mai. — C'est aujourd'hui que le service funèbre d'Alfred de Musset a été célébré à Saint-Roch. La matinée était douce et menaçait d'être pluvieuse.

Vers dix heures du matin, quand je franchis le portail, déjà les tréteaux attendaient; l'un d'eux s'abattit avec un bruit sinistre aux pieds d'un des assistants, le blond, l'élégant Arsène Houssaye. Il était a peine relevé que le tambour se fît entendre au dehors, et le cercueil entra suivi tout d'abord par Paul de Musset et la députation académique. Yitet, Empis, Vigny, Sainte-Beuve et Augier. La station fut longue autour des tréteaux.

J'avais en face de moi Yillemain qui, en sa qualité de secrétaire perpétuel, a présidé tant de cérémonies de ce genre. Le jour blafard rendait encore son teint plus blême; il faisait ressortir les rides singulières qui sillonnaient, balafraient sa physionomie très expressive malgré les yeux demi-fermés. Par besoin de signaler les manquements au cérémonial, il sortait avec humeur de son immobilité.

A ses côtés se tenait Alfred de Vigny, l'autre Alfred, au rose et placide visage, à l'attitude surveillée rappelant toujours, sous l'habit aux palmes vertes, l'officier de la garde royale.

Dans le groupe qui les enveloppait, je ue connaissais de vue que Diaz, Chenavard <■( Félix Mornand.

»U VENIR 8 n UN PARISIEN

Mai. — Musset cherchait le génie, puisqu'il s'écriait un soir en rentrant chez lui :

Tu te frappais le front en lisant Lamartine. Hdouard, tu pâlissais comme un joueur maudit:

Ali ! frappe-toi le cœur, c'est là qu'est le génie, < "est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour... »

Hélas ! 11 ne suffît pas d'avoir de la sensibilité pour avoir du génie. Il faut y joindre la force intellectuelle.

( h- tout trahit la faiblesse de Musset non seulement comme penseur, mais aussi comme écrivain, comme artiste. La forme lui manque au même degré que le fond.

Le caprice moqueur de ses poèmes sans queue ni tête, au ton leste, dég ■ spirituel, ne le sauve pas de la monotonie parce qu'il n'y a aucune conception forte, aucune richesse d'invention. En vain il adopte la forme si facile du récit, il ne peut mener ce récit jusqu'au bout et rien ne répond moins à la pompe du début que la tin: il ne 1«' soutient qu'en y enchâssant péniblement quelques morceaux composés à part, quelques hors-d'œuvre brillants, entre autres de longues comparaisons, tirées des animaux.

Je préfère de beaucoup à ces beautés artifîcielles sa comparaison, dans la Lettre à Lamartine, entre ramant trahi et le laboureur ruiné par le feu 11 y a là, surtout dan> la première partie, de rémotion, de la vigueur dans la fonte

ANNÉE l857 307

et un amalgame heureux de divers souvenirs poétiques.

Juillet. — A propos de l'enterrement de Déranger.

Que de soldats à ton convoi !

Ah ! Béranger, quelle aventure !

On croirait qu'on enterre un roi.

Que de soldats à ton convoi !

Le peuple seul est loin de toi.

La fanfare éteint son murmure.

Que de soldats à ton convoi !

Ah ! Béranger, quelle aventure !

Saint- Valery-sur-Somme, août. — Cette immense étendue de sable de trois lieues de profondeur et d'une largeur telle que ses deux rives boisées se distinguent à peine comme à l'entrée d'un fleuve d'Amérique, est d'un aspect étrange, inaccoutumé. On se demande pourquoi ce désert où s'aventurent de petites caravanes, ce déserl sillonné de cours d'eau et bordé do verdure. Que de terrain perdu !

Si vous voulez avoir le mot de cette plaine,

irdez à l'horizon iin<v barre bleue de quelques

lignes de hauteur qui ressemble à la pierre

d'une bague ou a la lame d'eau qui déborde le

verre. Cette goutte qui tremble fait ce désert,

5< WVENIRS 1» ON PARISIEN

cette désolation. Plaine pareille à celle que sillonne le boulet entre deux armées, à la route déserte <>ù court le wagon terrible, cette plaine, la mort l'occupe deux fois par joui-. L'Océan vient deux fois par jour s'opposer à ce que l'homme en dispose. Nulle part le phénomène de la marée n'est plus extraordinaire à voir: le soulèvement, le simple soupir de l'Océan «'tend les flots à trois et quatre lieues.

\ oilà, voilà l'inondation ! ( laravanes, rejoignez vite... Mais la catastrophe esl attendue, elle si ée. \ <>ii> n'irez pas plus loin. »

Déjà le chenal remonte, rapide, 1- - ►svaisseaux attendant au loin, légers comme des plumes; les flots mugissent, courent tous à la fois et viennent battre inexorablement la rive de leur secousse alternative qui attaque toujours par quelque endroit : les ondulations de l'eau noient ondulations du sable : les crabes, les soles retrouvent la liberté ; l'écume fouette le visage des baigneurs et la proue du passager.

Sur cette route de Dieppe à Eu,

que suivit en automne le conquérant d'Azincourl commençant l'invasion de la France, passa quinze ans après, en Décembre, et dans la direction opposée, une jeune paysanne que des \nglais traînaient à Rouen.

était Jeanne d'Arc, livrée au Crotoy. Elle

était perdue. La France était sauvée. Jeanne avait rayé tout ce qui s'était passé depuis quinze ans, depuis qu'elle existait.

Paris, mercredi 9 septembre. — Hier soir, comme on se levait de table, ma nièce d'Algérie, Blanche, voyant les deux amis, si souriants d'ordinaire, se quereller « pour de vrai », a tout à coup senti du resserrement dans sa poitrine. Au choc de ces paroles dures, à l'aspect de ces visages subitement glacials, l'insoucieuse enfant de sept ans a repensé tout à la fois au pays lointain qu'elle vient de quitter, à son père, à sa mère qui pleure le soir — la dernière lettre le dit — à ses sœurs vivantes, surtout à ses sœurs mortes. « Je voudrais qu'elles viennent, qu'elles descendent par une porte du ciel ! » Et elle s'est mise à sangloter.

Les arbres du parc massés devant la fenêtre el que le soleil couchant livrait au sinistre envahissement de l'ombre ont certainement aussi contribué à faire couler ses larmes. Impression révélatrice ! Ni les dangers de la traversée, ni les nouveaux visages, ni les quinze jours écoulés depuis son arrivée à Paris, n'avaient produit sur elle ce qu'oui produit cette dispute ei ces arbres, ce froid moral uni à ce froid de la nature.

En vain, pendanl le repas, j'avais, comme à plaisir, provoqué !<*> mômes regrets de la patrie

el de la famille, je n'étais parvenu qu'à lui faire dire : « Non. je n'y pense jamais. » El l'instant d'après, la voilà qui s'écrie en pleurani : « Moi, j'y pense toujours, à mes sœurs! »

L'autre jour, du reste, il lui riait échappé de dire, entre deux accès d'enfantillage : e Est-ce que la (in du monde va venir ? J'ai peur! » Trisl sse fugitive el inattendue, délicatesse nerveuse cl profondeur de rêverie qui surprennent !

Les enfants ne s'analysent pas. Un gisement de douleur peut exister au tond de leur àme. Ils l'ignorent. Ils n'en ont conscience que lorsque les Idées Lristes se rencontrent, se placent l'une derrière l'autre avec précision comme 1rs sondes d'un puits artésien et, doublant, triplant leur portée, pénètrent ainsi jusqu'à la nappe d'où jaillissent les pleurs.

Voilà commenl ce fonds de mélancolie causé par la mort, puis par la séparation : comment ce Fonds de sensibilité délicate s'est montré tont-àcoup dans cette ftme enfantine, dans cette gracieuse nature ordinairement si rieuse et si distraite.

Octobre. — Les types- intéressants pour le public sont ceux des hommes bavards «jni se développent devant vous ayant l'air de vous dire : - Prenez des notes 1 , des hommes frottés d'art ou de littérature et offrant par là des reliefs :

ANNÉE l857 311

des hommes enfin que Ton peut observer souvent et dont l'absence de cœur et l'esprit de dénigrement autorisent un froid examen.

Mercredi 18 novembre. — Le Hâbleur a du ventre, le teint fleuri, l'air joyeux. Son œil bleu clair, à fleur de tête et qui, de profil, se laisse traverser par la lumière, exprime le contentement et joue à s'y méprendre l'émerveillement. Il a des breloques et s'habille à la façon des financiers dont il recherche la compagnie; mais, comme il est passé maître en avarice, il a de ses vêtements un soin extraordinaire et fait adroitement alterner leur petit nombre.

Après quelques minutes d'attention et de condescendance, dès qu'il a vu à quel genre d'homme il a affaire, il prend le dessus et s'empare de la conversation. Alors, si vous êtes artiste, il vous apprend qu'il a d'importantes fonctions administratives; et si vous êtes administrateur, il vous entretient de ses études et même de ses missions artistiques.

Caria preuve officielle est celle qu'il préconise ei avec laquelle il tue en germe votre incrédulité naissante, ^'cst ainsi qu'il s'est spécialement occupé de vitraux, qu'il a tout créé dans ce genre, jusqu'aux moufles dont il a du se servir, et qu'il a été chargé par 1«- gouvernement d'accompagner des préfets en tournée pour étudier les vitraux

312 ^',l V KNTRS l» UN PARISIEN

des vieilles églises. 11 s'esl occu| ilemenl d'aquarelle et a apporté toutes sortes «le perfectionnements matériels, a été admis aux expositions. Du reste, il a une merveilleuse faculté de coloriste, comme vous pouvez le vérifier à la corne de son sourcil, discerne les nuances ef les contre-nuances, saisit et rend l'effet des ombres dans l'ombre même...

11 a aussi une faculté mécanique, une science des procédés qui lui esi propre. En toute cbose, il a étudié ce que les autres négligent, il sait tout ce (pion ne sait pas. De là mille services inattendus qu'il peu! rendre en société. Klanf un peu de Ions les états, il vienl au secours d'une dame qui a taché -a robe à la campagne en s'as-

seyanl sur l'herbe : un teinturier n'en saurait pas

plus long. 11 aide la cuisinière à sauver une sauce compromise. 11 indique au maître de la maison la provenance <-t la valeur vraie de - tableaux ou de ses meubles; il s'offre à lui taire faire des échanges, il a lui-même une modeste collection.

Oh! les échanges! C'esl sur eux que roule toute l'économie de ses pas et démarches, de ^e^ relations, de ><•> paroles en apparence les plus étourdies. Vanter son goût, vanter sa collection, vanter certains marchands, certains artistes, c'esl là pour lui battre monnaie. Sa bouche esl une trompette.

ANNÉE l857 313

Jeudi 19 novembre. — A propos d'une affaire Peaudecerf, Gorget cite les enfilades de noms qu'on a faites sous la Constituante :

« Vous les trouverez dans les mémoires de Mme de Créqui. On a imité cela en 1848. Ledru- Hollin, Levet, Laissac, Grémieux, Leydet... Descendez à la Gavaignac du vin... Il ne faut pas vous Béranger, nous avons de Lamennais dans notre Pagnerre. » Il rit surtout à cette dernière citation.

Un de ses amis, Puvis de Gha vannes, vient d'enfiler tous les noms des peintres : Il attache son chien avec un Kubens... On a servi des Troyon de choux et des Géricault rouges... L'histoire se termine par Vélasquez — voilà ce que c'est — ... C'est trop fort !

« Ce Puvis de Chavannes est un de mes amis; il est beau, riche et noble. Il ne rêve que d'être peintre mais sa peinture est une chose très agressive, en dehors; c'est presque inadmissible. Je doute que, s'il ne change pas de peau, le public puisse jamais le supporter.

— Dessinc-t-il?

— Oui, mais c'est le côté mélancolique, rêveur qui le préoccupe; ça a l'air d'être l'ail par un individu détraqué. II a fait une Vierge à la grotte avec un coup de lumière par la figure et un Saint Sébastien dont le principal personnage tient son arc derrière la Lête comme l'ours Martin son bâton. Il esl original, c'esl inconcevable î 11 a des manières de «lire el de faire extraordinaires. »

ANNÉE i858

Mardi 12 janvier. — Quelle admirable pièce de vers que celle qui a pour titre A vous qui êtes là ! Gomme Hugo sait faire comprendre et partager ses souffrances! Oh! oui, la famille ne peut faire oublier l'exil, la famille qu'on voit souffrir autour de soi et pour soi;

Son exil, il est vrai, est aux frontières mêmes de France, il n'est pas séparé de la patrie par deux mois d'Océan, mais si cette pensée est adoucissante à un point de vue, qui peut dire combien, d'un autre côté, elle est excitante et amère. Se savoir à deux heures de la patrie et se dire : Je n'y puis rentrer, je n'y rentrerai peut-être jamais ! Napoléon, à Sainte-Hélène, n'était pas plus loin de la France. Il s'en es! fallu <le neuf ans qu'il n'y renl râl . Pour Victor Hugo, le problème <(sl pareil. 9 Qui de nous deux mourra le premier ? » voilà la

:ur> souvenirs n in parisien

question qu'il pose sans cesse à l'Empereur el dont I Heu lui-même neveu! peut-être pas sa\ oir la solution. Que de nobles cœurs attendenl derrière ce grand cœur que la mort leur ouvre les portes «le la patrie terrestre ou de l'éternelle patrie ! Quelle pression contre la porte do la France! Oh ! quelle imprudence de la pari de Napoléon III d'avoir mis contre soi tant de vœux, tant de cœurs, d'avoir forcé de grands citoyens et de grands poètes de vivre dans l'attente de sa mort. Sa situation es! aussi implacable (|ue la leur, sauf le cas impossible du repentir.

Vous dites : 11 n'aurai! dû exiler personne. Ce n'es! pas ainsi qu'il faul juger la situation. ( le n'es! pas son décret de proscription, c'esl son action qui ;i exilé. Sou repentir ne sérail pas un rappel, ce serai! une abdication et c'est bien là ce qui

fait de celle lutte une lutte extraordinaire, mie lutte ;'i mort; c'es! précisément ce qui me fait admirer autrement «pie la foule la proscription de Victor Hugo que je regarde connue naturelle el volontaire.

Quand un homme s'empare s;ms droil des <\>^ti nées de tous et prétend empêcher les hommes mille fois plus dévoués el plus éclairés que lui de sauver les hommes présents cl à venir, il voudrait bien que nul ne souffrît, que mil ne se plaignit, il ne demanderai! pas mieux (pie de tout diriger mieux que personne, que de rendre juste son injustice cl Innocenl son crime. Cela ne dépend p;<s de lui el son premier châti-

ANNÉE l858 317

ment est de voir la souffrance régner autour de lui, d'entendre s'élever des gémissements. L'effusion du sang, il peut l'éviter, mais l'effusion de l'indignation et des intelligentes, des héroïques vertus, cela lui est impossible. Il voit s'enfuir de sa cour l'honneur et de son empire, la poésie, l'histoire, le génie. Oh ! restez, historiens, publicistes, généraux; poètes, restez ! Toi surtout, Victor Hugo, reste, je t'en supplie. Non, non ! Et la même fatalité de justice qui fait crier cela à Napoléon III, fait murmurer à Victor Hugo sa prière aux ruisseaux, aux oiseaux, aux arbres de son pays.

Oui, c'est là le propre d'un crime public, c'est là sa marque, c'est même là son degré de forcer à la protestation une plus ou moins grande quantité, une plus ou moins grande qualité d'âmes.

Un crime public sans protestation, ce serait comme un incendie sans objet qui le reflétât : il accomplirait impunément ses ravages. Ton crime ne se reflète sur aucun des grands fronts de ton pays : tu n'as pas commis de crime. La foule ignorante se résigne ou s'habitue, elle ne voit le danger que s'il csl reflété quelque part. Quand une commotion publique a lieu, elle regarde ses tribuns, ses écrivains, ses guides. Si elle n'en voit aucun pâlir, aucun froncer le sourcil, elle se persuade qu'elle a tort et, souiïril-elle, elle attribut- à la fatalité sa souffrance, (h- les vrais moniteurs (l'une nation ce soni ses vastes, sesgénéreuses intelligences, ce soni ses honnêtes grands

hommes, ce sont surtout ses poètes. Tant pis pour la nation qui n'en a pas, c'est comme si elle n'avait pas d'yeux. Je dis que le crime ne devient crime que par la protestation, la protestation des hommes de franchise et d'inattaquable dévouement; je dis aussi que cette protestation porte avec elle sa garantie de sincérité, cette garantiec'esl la souffrance acceptée, c'est le sacrifice. Le crime se mesure à la protestation, la protestation au sacrifice. La postérité jugera toujours le 18 Brumaire et le 2 Décembre d'après l'éclat relatif des protestations, c'est-à-dire des souffrances qu'ils ont provoquées, fût-ce malgré eux.

Tout est complexe dans les événements bumains surtout à distance niais la postérité a des signes certains pour les bénir ou les maudire. Pour juger de l'étendue d'un désastre elle sait mieux que la foule quels sont les témoins qu'elle doit interroger. Elle regarde André ( ihénier pour savoir ce qu'elle doil penser de Robespierre, elle regardera Victor Hugo pour savoir ce qu'elle doil penser de Napoléon 111. » • l c'est pour l'éclairer que ces hommes courageux se dévouent. <m peut dire qifils souffrent pour des millions d'hommes

\ ictor Hugo a compris qu'il fallait un témoin en regard de ce grand crime pour que la postérité n'eût aucun doute et que, puisqu'il était le plus grand homme d'honneur de ce temps, il lui fallait porter jusqu'à sa mort le deuil de l'honneur. Il

ANNÉE l858 319

savait bien que la postérité le regarderait. Ne l'eût-ilpas su, c'eût été plus fort que lui, il aurait agi de même.

Les poètes souffrent et crient pour leur siècle dont ils sont les voix, dont ils sont les âmes. Ils obéissent à la loi indiquée par Pascal. Jamais les saints ne se sont tu. C'est pourquoi Lamartine s'est privé de beaucoup de grandeur en se résignant au mutisme et en ne s'exilant pas.

Mercredi 13 janvier. — Je suis entré ce matin à Saint-Sulpice pour voirl'endroit où, Vendredi, un calorifère a fait explosion et tué quatre personnes.

Comme cet événement a eu lieu le matin même de la mort de Mme Séguret, c'est à elle que je pensais en priant.

Jeudi 14 janvier. — Déaddé nous fait des visites fréquentes. Je lui ai donné à lire le Rhin dont il s'amuse beaucoup; en échange, il nous a forcés d'avaler Madame Bovary, le plus exécrable roman qui soit.

« Pour trouver cela beau, disait un de mes amis, il faudrait admettre que le beau varie.

Je ne conçois pas que Sainte-Beuve ait pensé, fût-ce même par contraste, à Mme Marsaudon à propos de cette plate et ignoble production.

Vendredi 15 janvier. — Gorge! esl charmé d'une revue où il y a : prendre l'Helvétie poui des lanternes >». 11 trouve bien supérieur le calembour par à peu près au calembour vrai, qu'il appelle « de la Restauration el de l'Empin On objecte que le premier esl bien plus facile, qu'il esl naturel aux illettrés: D'importé !

Il cite pourtant de Dan tan jeune, un jeu «le mots plaisant : « Les Arabes sèment des pois, les enfants des douars en écossenl ». Dame ! cela ne vaut pas: La carpe scnl toujours le hareng, auquel il préfère : Le Temps esl un grand maigre, ou encore: Courir comme un lambourde basque.

11 a donné à une dame un album de mots écorchés >»>rti> de lui et en cite trois :

I )eux babils valent mieux qu'un.

Abondance de riens ne nuit pas.

II est posé comme un oiseau sur la hanche.

Il rappelle les calembours par inversion de lettres :

Une remine à genoux : Un mou de veau, el

j<- suis sau> »'•<

La différence entre \\\\*' glace et un étourdi: » il parle >ans réfléchir, elle réfléchit >ans parler . lui semble d'un genre trop recherché.

Si on lui cite le monsieur qui, dans un café, s'endort sur le Constitutionnel et refuse de le céder, disant : ■ C'est la preuve que je le lia il oppose \\\\ autre personnage s'écrianl : Je ne lui donnerai jamais ma fille.

ANNÉE l858 821

Vous n'en avez pas.

A plus forte raison. »

Samedi 16 janvier. — Le Hâbleur voyait chez des amis la Malibran, enfant rieuse. Elle serrait sa robe avec ses mains autour de ses chevilles et faisait la culbute sur le tapis.

Lui cherchait à lui être agréable en se mettant sur le dos et ramenant ses jambes de manière à frapper le sol de la pointe de ses souliers de chaque côté de sa tête. Malheureusement, il ne pouvait faire complètement la culbute en arrière, comme il savait la faire dans l'eau.

Oh ! dans l'eau, il mettait ses genoux contre ses joues et faisait de suite à la renverse neuf culbutes; jamais il n'a pu dépasser ce nombre. Mais ce n'était pas même pour cela qu'il était connu; son plus fort c'était la coupe selon les règles. Tout le monde sortait de l'eau pour le voir y entrer. C'était un nageur d'école.

Ses seuls rivaux étaient Nieuwerkerke, Antonin et Alexis de Xoailles, Tilmant, le chef d'orchestre.

Vendredi 12 février. — L'esprit indiscrel el curieux qui désire savoir de quel Ion un ('crivain parle, dans le tète à tète, à la femme qu'il

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