‹ Souvenirs d'un ParisienChapitre 4 sur 17 · UN P A · texte numérisé non relu

UN P A

J'ai pris en répugnance la mer, son bruit, vent . - 'leurs crues, verte <v' bl : je

préfère l'intérieur des ten i

Mercredi 22 août. — J'apprends à connaître les environs. Hier à sept heures, je suis parti avec Louis et son père pour Ambleteuse, par la pli nous avons doublé doux caps. Le premier éboulé «rime façon grandiose : il m'a fait ter le père Kuwasseg. Toute cette : st telle

que Jeanron l'a peinte, surtout le matin ; elle s'étend jusqu'à Calais. On peut, à marée bas aller «le Boulogne à Calais - mouiller les

pieds, en ml ;i une OU deux portées de

fusil des falaises. Nous avons rencontré les pêcheuses d'Andresselles qui vont pieds dus, panier au dos, porter le poisson à Boulogne et celles qui huent le ver. J'ai appris à huer l'oursin ; j'en avais un cette nuit dans ma cuvette qui jetait des lueurs phosphorescentes.

A ambleteuse, nous avons passé pieds qus une rivière asseï large el nous nous sommes trouvés au pied d'un fort «.pii défend la Ambleteuse est bien plus trisle que Wïmereux : grandes estacades de bois pourri, un vaste une barque, à peine quelques maisons. Il \ ;i pourtant un hôl c un dwï

vêtu de blanc et <\rux <»u trois merveilleuses dont une a failli m cuvette sur la tête. En

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somme, de Boulogne au cap Gris-Nez. on ne trouve qu'à Andresselles des barques de pécheurs ; Ambleteuse et Wimereux sont morts et enterrés sous le sable.

Nous sommes revenus par une route superbe; elle tourne, monte, redescend au milieu des dunes et en vue de la mer. La descente vers Wimereux a cela de curieux qu'on a à gauche, à un jet de pierre, la pyramide funèbre de Pilàtre de Rosier et, à droite, le port où a débarqué le prince Napoléon, deux hommes précipités du haut de leurs rêves. La briqueterie du traître, que masque un estaminet impérial, est là aussi; elle touche à la pyramide.

Wimille, où nous sommes allés à la messe Dimanche, est une toute petite ville avec beaucoup d'arbres. On vient d'y renouveler pour cinq ans les vingt et un du conseil municipal. Wimereux qui n'est pas représenté rêvait d'y asseoir MM. Delahodde et Mercier; tous deux ont échoué. M. Mercier a été plus de deux jours à se remettre, lui qui seul a su reprendre en sousœuvre l'œuvre de Napoléon I"' ! Lui qui entend. si le chemin de fer l'aide, l'aire de YYinicreux un petit Boulogne !

Nous -ouïmes ici entourés d'hommes historiques.

Le vieux père de M. Merciera battu la cais des bords du Nil aux plateaux de la Sibérie. Sepl blessures reçues le même jour en 1811 l'ont forcé, de laisser là son tambour mais le

nom <le Napoléon est resté gravé dans son cœur. Il était, en 1S0Ô, du premier camp de Boulogne

et il a suivi le neveu en 1 *',<,.

Le petit facteur avait dix-huii ans en i84o;ila assisté à la fuite du Prince el de ses trois compagnons après le coup de pistolet , il les a suivis jusqu'à la mer et, du haut de la falaise, les a vu arrêter. S'il avait été plus grand, le Prince lui faisait l'honneur de mettre sa blouse et lui

donnait en échange son uniforme brodé avec les

décorai ions.

Il paraît que !e Prince, quand il s'est rabattu vers la colonne, était très agité. < ta entendait au loin les roulements de tambours de la garde nationale. Le généra] Montholon lâchait de l'encourager. Le plus ferme des quatre était un médecin qui fut tué dans l'eau par un garde national zélé. Les Femmes Mercier qui ont vu le Prince arrêté dans l'omnibus sur le port de Boulogne, disent qu'il était d'une pâleur effrayante.

Il avait débarqué dans lr port même de Wimereuxet avait marché sur le poste des douaniers en criant : " Joe, en avant ! » 11 aurait do dire : Boutons (lu Joe, car c'étaient de Taux soldais. Il crovait trouver un régiment à la colonne. Le vieux Mercier assure qu'il était déjà \<'nu la veille et qu'on l'a vu, mais j'en doute.

Nous devons, ces jours-ci, aller dans la vallée du Dinagre <pii va de Wimille vers Boulogne et au cap Gris-Nez voir le phare et le câble électrique. Nous irons le malin barrer le chemin

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aux pêcheuses cTAndresselles et leur acheter du poisson; elles ont des bars de cinq et six francs. J'appelle cela aller toucher bar sur la plage.

Mercredi 29 août. — Ce soir nous avons vu distinctement le phare du cap Gris-Nez et un autre phare fixe de la côte anglaise qui semblait expirer dans les ténèbres.

Jeudi 30 août. — J'ai pris un bain ce matin par la pluie et m'en suis bien trouvé. Une vieille pêcheuse est entrée se réfugier dans ma cabane comme je me rhabillais. Nous avons beaucoup causé des misères des pêcheurs.

Nous avons eu, du haut du cap éboulé, la vue d'une mer écumante admirable. En une demiheure, le vent a rendu bleu le ciel sombre. Le soleil illuminait l'écume; c'était éblouissant et les lignes se prolongeaient jusqu'à Andresselles. Derrière chaque crête d'écume traînait une nappe de mousse blanche delà largeur de deux vagues, pareille à une toile de tisserand qui ondule. Les flocons de mousse s'envolaient des rochers comme de légères moelles de sureau. l)ès que le soleil s'est montré, trois grisants ont paru audessus d'Ambleteuse et se sont mis à longer

lentement le rivage comme des douaniers faisant leur ronde. Us s'élevaient avec le terrain, de sorte qu'arrivés au-dessus de nos tètes, Ils ont échappé au coup de fusil. Ces! à peine s'ils onl daigné donner un coup de rame pour se détourner mi peu vers la mer.

Vendredi 31 août. — De midi à cinq heures nous avons été à la vallée du Dinagre; c'est un endroit délicieux. Une rivière à fleur d'herbe, des pâturages admirables, tirs fermes de toute beauté, puis des encaissements dans le t'enill. des moulins, desécluses environnées de sapins, de beaux courants d'eau, des planches servant de ponts, des caravanes d'Anglaises, deux ou trois châteaux, telle est cette vallée perdue dans un pli <l<* terrain.

Samedi 1 r septembre. — Par un ciel blancbleu admirable, j ai emmené M. Duboukr M arquise.

Le Slackj qui se jette à Ambletei »ule là

au milieu d'une vallée v;i>tr et verte. On i dr loin fumer les hauts-fourneaux de l'usine Pinard qui occupe quinze cents ouvriers. Nous l'avons visitée en enti< p.

Le vallon se resserre ensuite entre des roches

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à pic et des feuillages charmants. Dans ces rocs sont creusées des carrières de marbre couleur de l'obélisque, qui sont de l'aspect le plus grandiose. On se croit dans les salles à ciel ouvert de quelque temple égyptien colossal. Des caps à demi sculptés, à demi fendus, s'avancent de tous côtés comme des décors de théâtre et forment ces salles immenses. Au sortir de là, un ruisseau, des feuillages, des rochers comme à Fontainebleau. On appelle ce coin perdu « la vallée heureuse », ces carrières se nomment « les hauts bancs ». Il y en a d'autres d'un marbre plus rare, mais qui sont moins vastes, creusées dans tous les environs. C'est un pays de fer. de verdure et de marbre, où Peau gazouille, où le soleil luit.

Paris, vendredi 28 septembre. — Je m'étonne qu'on élève Béranger jusqu'au rôle de fondateur en morale ei cependant je trouve bonne la façon dont Boiteau redresse Pelletas <kl Renan.

Béraoger est un homme moyeu qui nedevrail provoquer ni admirations ni fureurs extrêmes. Mais on a Irop souvent le tort de donner au peuple pour type idéal l'homme honnête et prudent qui, ne ntani pas à la hauteur des grands emplois, les refuse <•! qui, ne se sentant p;is non plus à la hauteur des vertus sublimes, les raille doucement Je suis que j'ai

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souffert de voirie peuple entier chercher à environner son corbillard ; je m'explique donc une lion. Béranger la prévoyait lui-même.

C'était, comme je l'ai dit à Boiteau, un homme qui doutait sincèrement de soi, mais qui avait le tort de vouloir maintenir l'illusion dont il était l'objet.

Je me rappelle avoir fait rire Vacquerie en lui disant que Béranger, c'était une Mme li mier mâle. Il a en effet usé de la même diplomatie qu'elle, attirant chez lui d'un air modeste plus illustres de son temp> et s'eu faisan! une cour devant la postérité. 11 voulait que Lamennais. Chateaubriand, Lamartine et, sur la lin. Victor Bugo fussent ses répondants devant les siècles, comme Molière, Racine <-{ Boileau Boni les répondants du Pablier. Il sentait qu'eux surtout seraient des témoins graves aux veux des siècles. Cela ne l'empêchait pas de les mordre quelque peu en arrière car il y avait au tond de sa uature un mauvais levain de dénigrement contre lequel je crois qu'il luttait sincèrement, sans pouvoir s'en défaire. ( l'était, à cause de cela, un homme mixte. t»on et caustique, bumbL jaloux. 11 n'avait pas une bonne figure franch loyale, il avait l'air plutôt ferme et rusé

une bouche équivoque. Lamartine lui-même l'avoue.

Quant ;i moi. je fus déconcerté par la vulgarité <!<■ sa démarche <-l de son visage 1<' matin !< Janvier i ^ .'»."» où j«- le vis descendre le petit ;

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ron de David d'Angers, pour suivre le cercueil. Son regard faiblement surpris s'arrêta quelques secondes sur moi comme s'il se demandait pourquoi je restais le chapeau sur la tête en le voyant passer, tandis que mon voisin était tête nue et le regardait avec admiration. Sa popularité était sa préoccupation instante. Pendant toute la cérémonie, je ne surpris pas sur sa figure la moindre expression d'élévation ou de sensibilité.

Mercredi 3 octobre. — J'ai reçu une lettre signée de M. et Mme Guinon m'annonçant la naissance et la bonne santé de Louis. J'y vais répondre demain.

Vendredi 19 octobre. — Notre ami Regnard est dans son droit en protestant, car j'ai trop rudoyé Béranger, l'ami de Lamartine.

Le père Enfantin lui disait ce mot charmant : « Monsieur Déranger, vous êtes bon et malin ; moi je ne suis que bon. » Rien ne rend mieux l'impression double que causait le bonhomme à ceux qui l'approchaient. Il était bon, à n'en pas douter. Il y a de l'âme dans beaucoup de ses chansons. Il y a même quelquefois, dans les dernières, une tendresse touchante. Mais. malgré l'efforl qu'il faisait pour se dominer, il ne

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pouvait pas toujours contenir ce qui était un des Impérieux besoins de sa nature, la malice, et malheureusement cette malice ressemblait parfois à de la malignité.

Ouand il touchait à des noms propres, les mauvais ferments remuaient en lui; la causticité, l'aigreur, l'envie se sont fait jour plus dune fois, comme chez Chateaubriand. Plus il était défiant de lui-même et de ses œuvres, plu était modeste et plus il s'inquiétait des supériorités, plus il les jalousait, plus il les dénigrait, h ailleurs il recherchait plus qu'il ne comprenait les supériorités modernes.

Sa correspondance prouve qu'il pouvait commettre les plus énormes bévues. C'était un homme d'un autre inonde et d'un autre temps: il

se donnait mille peines pour se tenir au eouranl

du mouvement d'idées en Littérature et en philosophie. Etait-ce grand âge, était-ce étroit d'esprit ? Je l'ignore mais il es! certain qu'il faisaitsemblant de s*enthousiasmer pour nos grands Lyriques; sa vue ne portait pas au quarl de Leur hauteur.

Nul ne se piqua davantage d'admirer les Châtimenls, nul ne déclara avec plus de conviction que c'était la plus sublime des ouvres de Yielor

Hugo, et que celui-ci était Le poète du siècle par excellence. Chacun s'étonnait de rencontrer chez Béranger une pareille Largeur de critique, mais voici que dans une Lettre du quatrième volume tout vient à s'expliquer : il suffit d'une seule

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ligne pour donner la mesure de toute cette folle admiration du vieillard. « Oui, écrit-il, Victor Hugo est notre plus grand poète lyrique. Jean- Baptiste Rousseau n'en approche pas. » Cette citation ne dispense-t-elle pas d'en fournir d'autres?

Vacquerie compare Déranger à un canotier de l'île Saint-Ouen habitué à longer les saules, à ramer tranquillement d'un arbre à l'autre et qui se trouve peu à peu entraîné par le fleuve jusqu'à son embouchure. Quand il voit les hautes vagues et qu'il entend le mugissement de la mer, il a la tête perdue.

De même qu'il ne comprenait rien aux vers, il ne comprenait rien à la conduite d'Hugo ni à son exil. Il suppliait Vacquerie de le détourner d'emmener ainsi « sa dame et ses enfants loin de France » ; il lui faisait dire que « jamais on n'est arrivé au pouvoir par l'opposition », s'imaginant sans doute que Victor Hugo, c'était M. Thiers ou M. de Girardin. Bref il n'avait pas la tète épique.

En général, ses conseils étaient sages, mais d'une sagesse qui se souvient, plutôt que d'une sagesse qui devine ou qui découvre. Sa prétendue profondeur, c'était de l'observation et de périence, pas autre chose. Tout ce qui cl ait sans précédent le déroutait. C'était un vrai type d'homme d'Etat connue on les aimait sous la lies ta 11 rat ion.

SOUVENIRS n IN PARISIEN

Samedi 17 novembre. — Hier soir, comme je me sentais seul, je suis allé me réchauffer au

Théâtre Lyrique.

J'ai été très satisfait de Mme Yiardot. Son jeu muet est aussi beau que son ehant. La scène où elle cherche Eurydice parmi les ombres de jeunes filles estime de celles dont j'ai été le plus impressionné. Ouand elle sent .sa main saisie, elle a un spasme très dramatique.

Mardi 11 décembre. — .Ma mère entre bravement dans sa soixante-huitième année, mais quel sombre brouillard il t'ait toujours le n Décembre !

La grande avenue du château que je descends et remonte chaque matin pour faire de l'hydrothérapie à Bellevue était fangeuse d'humidité ; cenl trente-six arbres roux qui la composent se perdaient dans la brume.

Kn arrivant dans ma cabine, le petit Sarde aux yeux bleus, La Farina, le cousin du Ministre, m'a salué à travers le rideau de son gai bonjour

habituel. C'est un gentil enfant de douze ans qui remonte souvent avec moi l'interminable axenue. Le Liaiçon le taquine toujours en le frictionnant et leur dialogue atteint parfois au plus haut comique. Farina a un cousin polytechnicien qui entre dans le Génie et l'est venu voir

l'autre joui1.

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« Qu'est-ce qu'il est donc, votre cousin ? demande le garçon.

— Il est sous-lieutenant.

— Sous-lieutenant de quoi? Il n'a pas d'épaulettes.

— Qu'est-ce que cela fait donc? Vous n'avez pas regardé sur sa manche?

— Ah ! c'est un sergent ?

— Mais non! Est-ce que les sergents ont des chapeaux longs comme cela ?

— Ah ! oui, c'est vrai ; je l'ai pris pour un sergent de ville. »

Ici Farina entre en fureur et crie en pur idiome de Sassari : « Hippolyte. si vous seriez soldat, il faudrait que vous le saluiez. Dans la rue, tous les soldats, on le salue! »

Hippolyte n'est pas le seul à le tourmenter. M. de Prémaray, le feuilletoniste de la Patrie, vient parfois au secours du garçon.

C'est du reste un singulier assemblage que cette maison. Un missionnaire qui arrive des Indes descend de chemin de fer avec moi tous les soirs pour prendre sa douche mais aucun de nous ne son trouve bien.

Mercredi 19 décembre. — Je n'ai pas la mémoire évocatrice du mot. .l'oublie quel est le mot qui, chez 1rs Allemands, correspond au mot ami. Rien ne m'aide a retenir que c'est le mot freund.

11 m'est donc à peu près impossible d'apprendre 1rs langues étrangères. Dans ma langue même, j'ai de la peine à évoquer le mot qui correspond

à ma pensée. Celui que j'écris ne me satisfait pas complètement. Le temps d'arracher au souvenir rebelle le mot ou le lour de phrase que j'entrevois suffit pour me faire perdre le til de la discussion écrite. Ma mémoire fui ne me

permet donc, surtout par écrit, que îles furtivités d'inspiration.

Mais par un contraste frappant je nie souviens parfaitement de> mots employés par d'au! je distingue nettement toutes les nuances d'une pensée, je sais combien il existe d'expressions diverses destinées à les noter, je goûte avec délices le choix qu'un grand écrivain sait faire des différents termes de la langue et l'habileté avec laquelle il les met en valeur. Aussi jamais je ne confonds les mots ni ne les altère soit que je cite xte d'un auteur soit que je rapporte des paroles entendues et je peux apprendre des milliers s comme je puis reproduire des fragments entiers de conversation.

On conçoit qu'un enfant organisé ainsi aura i apprendre par cœur des pages entières de français ou d'allemand, il n<* Fortifiera en rien le genre de mémoire qui lui manque : révocation du mot ne se produira pas pour cela avec plus de faeilib

Dimanche 20 janvier. — Un phénomène curieux, presque étrange, c'est la diversité absolue des remarques que font deux individus dans un même lieu.

Supposez qu'ils soient présentés à la fois à une maîtresse de maison, supposez-les assis et causant. Tout en parlant l'un disperse son attention dans tou> les sens, l'éparpillé sur toutes les tentures, sur tous les meubles, distingue presque malgré lui les moindres particularités de ruban et de pantoufle. Du pied doré des fauteuils aux grecques du plafond rien ne lui a écbappé. Celuilà a une mémoire matérielle el de détails.

L'attention de l'autre s'esl au contraire concentrée. Il n'a rien vu, rien absolument de 1 ami pourrait si bien décrire, il n'en a reçu qu'une impression générale. En revanche

il n'est pas un pli du front, pas une contraction de la bouche, pas une finesse du regard, pas une inflexion de la voix, pas une révélation de lYune dans le visage et surtout dans la parole qui lui ait échappé. Celui-ci a une mémoire morale et d'ensemble. L'un a vu ce qui intén un peintre, la vie extérieure; L'autre n'a vu que ce qui intéresse un moraliste, la vie intérieure.

Mercredi 13 février. — Chez les poètes profonds, on peui toujours affirmer qu'il n'y a pas un membre de phrase inutilisé. Il y a plutôt deux pensées dans un mot que le vide.

I le qui l'ai! qu'on ne s'en aperçoit pas toujours, c'est qu'on ne s'attend pas à ce brusque entassemenl d'idées, c'est qu'on ne prévoil pas qu'une réflexion d'une mélancolie profonde, qu'une image terrible, qu'une pensée à vue lointaine, puisse rire presque sacrifiée en incidence. Habitué à trouver une pensée au plus par plu par strophe, on ne suppose pas qu'il y en ait une par membre de phrase, presque par mot, on ne sail pas arrêter son attention.

Faut-il blâmer cette concentration du poète, cette méthode opulente qui se nuit à elle-même en oe ménageant pas ses effets, qui ne craint pas «le jeter la plus belle œuvre au détour du chemin, à l'angle du mur. au lieu de la placer en perspective et de la faire précéder d'une

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avenue de préparations, afin que le voyageur le plus rapide ne puisse passer sans la voir?

Non, mille fois non, la poésie c'est delà prose concentrée, c'est de la prose prodigue, touffue, mystérieuse. La poésie, ce n'est pas le développement limpide, ce n'est pas la facile clarté. La poésie, c'est la langue que parle le mystère, c'est la plus sobre de mots, c'est celle qui vise le plus au saisissement, à la méditation étonnée, qui fait rêver longtemps ; la poésie indique, elle murmure, elle arrête ! Elle se sert de l'harmonie, elle consent à se faire musique s'il le faut pour faire entendre l'inexprimable. C'est elle qui dit : « Admire! prie! pleure! effraie-toi! indigne-toi ! »

Mardi 5 mars. — Étrange chose que l'imagination ! Elle vous fait voir le péril tantôt plus grand et tantôt moindre qu'il n'est en réalité. Si l'on veut mesurer le courage d'un homme, il ne faut pas mesurer le péril qui est devant les yeux de son corps mais celui qui est devant les yeux de son imagination. Quand deux patients sonnent l'un après l'autre à la porte d'un dentiste il peut arriver que celui qui tremble soit plus courageux que celui qui ne bronehe Ge dernier qui, la veille, s'esi fait opérer, a le souvenir exact du genre <!<■ douleur qu'il bra\ ce moment, et il sait que cette douleur

esl cent fois moindre que L'autre ue l'imagine.

Il en est de même du conscrit qui se trouble on entendant Les premiers coups de canon. Les vieux soldats qui le raillent aujourd'hui seront forcés de le saluer demain en voyant la croix sur sa poitrine. Murât fait le mort à sa première affaire; a la suivante, il se bat comme un lion. C'est toujours le même homme en présence du même péril, mais il le voit avec d'autres yeux. Voilà cinq soldats qui s'élancent, égaux d'ardeur, sur une batterie prête à les foudroyer, vous les croyez tous cinq égaux en courage, car Le danger qu'ils bravent vous semble pour tous être hv même. Quelle erreur est la votre ! Cinq hommes, cinq imaginations, cinq courages divers. \ ous admette/pourtant bien qu'ils voient la batterie et qu'ils ont assez d'expérience pour savoir ce qu'elle leur réserve?

Bien entendu. J'admets même qu'ils estiment que quatre d'entre eux seront tués ou mis hors de combat mais vous m'accorderez que Le plus courageux des cinq est celui dont l'imagination e>t la plus dramatique, la moins illusionnée d'espérance, celui dont aucun amour-propre ou aucune récompense bumaine n'excite L'intrépidib

Si de ces cinq hommes, il en est un qui, sans que nul le sache, pourrait se retirer du mauvais pas où il >c trouve,qui en cas de succès ne forme aucun désir personnel, qui envisage en frémissant comme la plus grande des probabilités Les

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tortures de l'ambulance, l'amputation, la mort, la séparation d'avec des êtres adorés et pardessus tout le renoncement à l'espoir d'achever un grand édifice moral, s'il en est un, dis-je, sur les cinq qui ait une imagination aussi désintéressée et aussi haute, c'est celui-là qui est le véritable héros .

Jeudi 18 avril. — Au nombre des problèmes que l'historien doit se poser, Thiers place celuici :

Tel homme a causé beaucoup de mal, mais ce mal appartient-il à lui ou à son temps ? N'at-il pas été entraîné? Les passions auxquelles il Je n'étaient-elles pus celles de ses contemporains? S'il a été assez malheureux pour verser le sang, ne faut-il pas tenir compte des temps?

Cette dispositioo éclairée el prudemment bienveillante es! très bonne, mais il faut prendre de de la pousser trop loin. Dans fous les problèmes qu'il pose ainsi, Thiers n'a qu'une craint*', c'est d'être hop sévère avec i<i> coquins haui p] Il s'yjoint quelque scrupule défaire

la pari trop 1 >* * 1 1 * ' aux grands hommes. Tel a cuté de grandes choses, mais a-l-il tout l'ait Lui-même? N'a-t-il pas «m des collaborateurs ou des pi- Voilà son seul souci. Thiers

ne craint pas d'être trop indulgent ef il craint d'être trop louangeur. Et encore cela rentre dans sa crainte systématique, trop rapportera l'individu.

Il ajoute : Que d'autres problèmes encore! Voilà un général éprouvé qui un jour se trouble et perd une armée ! Voilà un personnage toujours sage qui un jour, distrait ou affaibli, s'est laissé grossièrement tromper ! Comment apprécier tant d'accidents divers .'

Singulier embarras en effet, et qui nous détourne plus que jamais d'une juste sévérité ! Mais cet embarras existe-t-il dans l'ordre moral? N y a-t-il pas là des lois sans exceptions? Tbiers ne pose le problème que dans l'ordre de l'intelligence et de l'esprit. Pourquoi cela ? Sans doute on peut manquer de promptitude d'intelligence, de sûreté de coup d'œil, une fois par hasard, on

peut manquer aussi de finesse, ou d<

comme dit M. ïhiers qui a un vocabulaire à lui,

mais il y a une autre sagesse dont il faudrait

parler.

La disposition conciliante, ou, si l'on veut, la disposition à ne jamais flétrir de M. Tbiers vient donede ce qu'il étudie surtout le degré d'intelligence des acteurs et de ce que, curieux et intelligent comme il l'est, il accorde sympathie aux hommes de tous partis, pourvu qu'ils soient bien dans leurs rôles. C'est une tré> rare et très heureuse disposition pour faire une histoire administrative, financière et militaire, pour i

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clair, instructif. Ce n'est pas tout pour être moral.

Mai. — Charles Comte a une imagination riche, vive et vraie. Son pinceau réfléchi et spirituel crée des personnages d'une expression fine, exquise, souvent profonde mais son tour d'imagination lui fait placer plutôt l'effet dramatique dans ce qui encadre et revêt ces figures, dans les costumes et dans les édifices. Il a pour les murailles une passion évidente. Elles l'aident à se retrouver dans l'histoire, à évoquer le passé disparu.

Comte a une remarquable puissance de résurrection de l'homme, d'après le vêtement et d'après la demeure. Il semble qu'en voyant les salles d'un palais, il devine l'aspect et le caractère des personnages qui y ont passé.

L'escalier du château de Blois et la maison de briques qui lui fait face ont été pour lui comme une révélation. Ils l'ont inspiré. Il suffit de rapprocher du tableau dramatique de l'entrevu» ■ l'étude d'architecture qui en a été h' point de dépari . I tans cette étude il n'y aaucun personnage, il n'y a pas même de neige; l'escalier est vide, le ciel n'existe pas, la place es! nue cl déserte. < )n dirai! un lever de rideau sur un théâtre avanl l'entrée des acteurs. Cet escalier en spirale, tordu ri guilloché, es! comme un énorme coquillage

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dont il restait à deviner le genre d'habitant. El voici que tout à coup ses fenêtres se remplissent de tètes, la neige se met à tourbillonner, les costumes brillent, la place se peuple. Les grandes passions du seizième siècle t'ont irruption dans le tableau;

I le qu'il a fait pour l'angle du château de Blois et pour d'autres fragments intérieurs de palais. Comte la tenté aussi pour un des plus grands édifices deFrance, pour la cathédrale de heims. Dans son tableau d'Henri 111. l'homme et l'édifice se venaient mutuellement en aide et se dramatisaient l'un l'autre dans un- !-■ proportion. Etait-ce Blois qui avait rappel»' au peintre les figures d'Henri 111 et du due de Guise, étaientce au contraire ces ûgures qui avaient pou--. l'artiste au voyage de Blois? Il était permis d'hésiter. Mais celle fois-ci c'est bien certaine* ment l'édifice qui a décidé de la conception de l'œuvre en- ses voûtes el ses riches vitraux ont attiré à elle une part considérable d'impression. Une cérémonie grandiose à personnages multiplies étend en largeur les dimensions de la toile et lui permet de s'élever pour embrasser la basilique jusqu'au faite. Les Ûgures son! nécessairement réduites à proportion de leurnombn de la hauteur des voûtes. Elles doivent, bien que chacune Boil parfaitement distincte, se perdre un peu dans la richesse de la cérémonie et dans la majesté de l'édifice.

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Dimanche 9 juin. — Dans mon jardin de Meudon, tout me charme ou m'émeut : l'abeille altérée qui vient boire au robinet de cuivre contre la rocaille du mur de soutènement du réservoir; le long bourdon bleu frémissant dont la haute envolée monte et descend de treillage en treillage; l'araignée qui débarrasse d'un fétu sa toile mouillée où oscille un arc-en-ciel ; la jeune chanson de blanchisseuse qui s'élève du fond de la vallée et s'échappe de derrière les brise-vent vermoulus du séchoir; le pas hésitant du vieux retraité aveugle, mon voisin de jardin, qui, après avoir recueilli à tâtons les œufs de son poulailler, pénètre dans l'ombre capiteuse du bosquet de clématite où il va savourer sa part des bruits et des senteurs de ce beau jour; enfin, d'une colline à l'autre, h; beuglement sourd et formidable d'une vache séparée de sou petit.

( I Lucrèce ! c'est bien là le douloureux mugissement qui te faisait tressaillir il y a vingt siècle**. Une lionne ne fouillerait pas les profondeurs des bois d'un rugissement plus caverneux et plus redoutable!

Lundi 22 juillet. — Pourqui tienl dans sa main, Comme Hamlet,uoe tête de mort, pour qui songe à ce qu'elles abrité de visions el de chimères, la cavité du crâne ressemblée une salle de spectacle. Sa botte c'esl le manteau d'Arlequin, la dé-

coration du théâtre où se joue, de la naissance à la mort, une inépuisable série de scènes qui s'interrompent et se (liassent l'une l'autre.

L'œil intérieur contemple ce spectacle coloré et mouvant.

Un homme à l'air grave et pensif se promène sur la place Royale. 11 regarde avec distraction les passants. Il ne les voit pas. Ce qu'il voit, c'est un appartement dans un palais d'Espagne, c'est une femme grande et pale qui va vers son prie-Dieu. Ce qu'il entend, ce ne sont pas les cris joyeux des enfants qui jouent à quelques pas de lui, c'est la prière de celte femme, de cette reine, prière qui Hotte el varie dans son imagination, à lui, comme l'ombre même de la suppliante.

Cet homme assiste à la première répétition d'une pièce que nul que lui ne sail encore. Cette représentation a lieu sur son théâtre intérieur. Ces! Victor Hugo. 11 fait Ruy-Blas.

Mais il n'y a pas besoin d'être auteur dramatique pour faire jouer ainsi des ombres el pour les faire parler dans la salle illuminée de ce théâtre magique.

Tout homme, à tout moment du jour, suppose une des scènes dont il sera ou pourra être l 'acteur ou le témoin! 11 multiplie autour de lui les décors splcndides ou lugubres. Il hausse ou il baisse la rampe. Il commande à l'orchestre. Son épanouissement de nature dépend de la gaieté, de la variété de son répertoire habituel.

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Malheur à lui si, sous le théâtre dont lui seul est spectateur, il a laissé s'entasser des décorations lugubres, des apparitions hideuses qui ont pénétré là par ses yeux, son odorat, ses oreilles, par tous ses sens à travers le plancher criblé de l'ethmoïde.

Sans cesse les noirs fantômes tendront à monter sur la scène et, même aux heures des représentations les plus riantes, ils seront prêts à amener quelque coup de théâtre subit.

Malheur à lui encore si quelques-uns de ces points de vue terribles qu'on nomme des maximes mauvaises ont pris une trop grande place et se mêlent à ses conceptions théâtrales.

Qu'est-ce qui fait la gaieté habituelle d'un homme, qu'est-ce qui remplit son répertoire cérébral de tragédies ou de comédies, de vaudevilles ou de mélodrames? Je l'ignore. Qu'est-ce qui lui fait voir toute chose voilée ou sans voile, vague ou précise, qu'est-ce qui lui donne pour décorateurs des barbouilleurs de panoramas ou des peintres sublimes? Nul ne le sait. En tout cas, la vision dramatique peu! aller si loin, devenir si obsédante, malgré l'effort du monde extérieur, que tout à coup l'homme prend un pis tolet et anéantit du môme coup sa pièce ef sa salle de, théâtre.

A bien observer pourtant, ce n'e^l pas toujours le drame qui est pour lui le plus à craindre, c'est bien souvent le vaudeville, le vaudeville insi-

pide, vulgaire, ricanant, équivoque, blasé; c'est tout ce qui écœure, tout ce qui ne laisse rien après soi !

Août. — Il y a les lois, les règles, les procédés.

Les lois embrassent l'art bout entier, nul ne peu! s'y dérober sans péril, car elles naissentde la nature des choses. Telle esl la clarté.

Les règles s'appliquent à telle ou telle forme de l'art, à l'éloquence, à la statuaire. Elles obligent déjà moins, venant surtout de L'expérience.

Les procédés -oui les moyen-- matériels d'exécution, les conventions ingénieuses, souvent artificielles mais indispensables. Us sont soumis à un progrès continuel.

Vendredi 20 septembre. — Toute pensée est

une poix brûlante qui adhère à mon cerveau et étend comme une lâche de graisse.

.le m'aperçois Bans cesse de nouveaui oublis. .le veux compléter, revenir but... Tout m'appa* raîi alors évident, palpable, car je vois dans toute question mille éléments, nulle points de rue; je Les évoque et ils s'évoquenl d'eux-mêmes mais je me défie de ma mémoire qui fuit et i-e-

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vient sans cesse, qui n'aime pas soutenir de si larges tables de sable.

J'ai la perpétuelle tentation de changer ces caractères fugaces tracés sur le sable de la mémoire en caractères éternels. Je prends la plume. Illusion ! Ma maladie commence avec l'exercice de l'attention lente et de l'expression successive. Dès les premiers pas, je ne vois plus devant moi que deux ou trois jalons; le brouillard au delà. J'avance pourtant, espérant qu'à mesure... Illusion! Le chaos et la douleur.

Evidemment, l'absence de méthode en pareil cas vient de la mémoire qui abandonne, qui est atteinte par la maladie et vaincue à tout instant. L'incidence devient alors une sorte de periide consolation. La mémoire ne pouvant vous offrir en avant, vous offre à côté, et avec quelles séductions, quelles facilités! Vous vous apercevez à peine du déraillement. Les fous vont d'un pôle à l'autre, sans aucun lien apparent entre leurs idées; mais ici comme l'incidence parait nlielle, motivée, indispensable ! Comme elle tient à la question !

Qu'on ne s'étonne pas si dans la conversation, là où, d'incidence en incidence, la question décrit des courbes qui sont quelquefois des cercles, ma triste mémoire affaiblie qui n'es! plus faite que d'associations d'idées promptes, involontaires, forcées, amusantes, qui l'assiègent de dix côtés ii la lois et la tentenl en dix directions diverses, si ma mémoire me serl dans la conver-

sation ; et qu'on s'explique de même qu'elle m'abandonne sitôt que j'entreprends une œuvre dont j'ai dressé pourtant la méthode, le plan, dont j'ai quelquefois même limité le parcours el borné l'étendue.

Et si elle m'abandonne ainsi, comme c'est avec inllammation de l'œil, engourdissement de la nuque, toux, lassitude des jambes, il est permis de croire que c'est le résultat d'un mal physique et non le résultat naturel d'une intelligence faible et borner.

Rien de moins naturel que cette sollicitation, cette obstination, cette brûlure, que cette profusion, cette richesse de la mémoire d'une part et son infidélité, son abandon d'autre part, .l'ai pu être frappé dans le >ens de mon organisation intellectuelle, mais j'ai été frappé.

Vendredi 4 octobre. — Ma mère et Blanche sont venues demeurer avec moi et mon pernupiei de Chine.

Elles vont emporter le perroquet el me laisser seul.

Ce perroquet m'a été envoyé par mon frère Camille qui l'a acheté d'un navire venant de Chine. Il esl gros comme un merle, il est tout apprivoisé el commence à parler. A table, il prend pouréchasses les verres et les carafes,

plonge dans les sucriers et les soupières un bec

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familier et ne redescend de ces hauteurs que pour courir sus à Blanche et lui grimper sur les épaules. Il est d'un vert doré si beau que quand il tourne le bec on le prendrait pour un couroucou.

La famille Vuillemot vient de faire

une seconde perte cruelle dans la personne de la religieuse de Montpellier, la sœur chérie de notre ami. « Elle primait ses sœurs, nous écrit le père, comme Henri primait ses frères. »

Elle était déjà très faible à l'époque de la guerre de Crimée.

Dimanche 6 octobre. — Croit-on que Raphaël, Pérugin et les peintres de Vierges ne faisaient point appel à une autre séduction que celle de la beauté des lignes et des couleurs en s'adressanl au sentiment religieux, au sentiment maternel?

La figure humaine choisie de préférence ;i la nature morte, c'esl déjà un appel à drs sentiments étrangers à l'ari ; Mahomei le savait bien. Est-ce que VAtalante de Pradier et, dans un tout autre ordre, la Vénus de M Ho, ne sonl pas des appels faits à ces sentiments ?

Si le sujet n'es! rien, si la composition, consé-

quence du sujet, n'est rien, si tout le mérite d'un peintre est dans la couleur el la ligne, el «-«'lui d'un sculpteur dans l'anatomie, pourquoi alors tout le mérite d'un littérateur n'est-il pas dans le style?

Prenons deux sujets neutres : des cigognes au bord d'un bassin, des femmes turques assises.

On peut concourir à qui y mettra le plus d'art, mais l'art y manque de carrière.

Samedi 28 décembre. — Napoléon scia ôternellemenl ballotté d'âge en âge, de penseur en penseur, el même de poinl de vue en point de vue chez un même penseur. Jamais un seul témoin n'embrassera d'un coup d'œil cette âme el cette destinée et ne pourra conclure par un

anél d'ensemble. J'^n suis plus convaincu que

jamais. Je viens de lire la belle <d profonde discussion de Lamartine avec Thiers sur ce grand sujet. Je pense à un troisième témoin que je place entre eux, à Victor Hugo, qui me semble les égaler, sinon les Burpasser en clairvoyance. Je dis que la ténébreuse affaire au milieu de la* quelle esl compris l'immortel accusé ne saurait prêtera un résumé impartial de la pari d'aucun -ideni d'assises, d'aucun historien. L'abondance des pièces ne lait que compliquer la difficulté. I bien les a dépouillées toutes, mais il

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manque de ce qu'il faut pour donner l'âme à cotte masse de documents, datés de chaque jour, de chaque minute, pendant vingt ans. La culpabilité c'est le rapport des actes à la conscience, comment plonger au fond de cette conscience de Napoléon? Qui, d'après son propre caractère, jugera ce caractère? Quel est le poète, le philosophe, l'analyste qui se mettra à la place de Napoléon à chacun des moments de sa vie, et la science du cœur humain est-elle assez avancée pour décomposer ce vaste ensemble intellectuel et moral en ses diverses facultés, en ses diverses vertus, et pour les classer, les comparer, les graduer?

Lamartine conclut à l'égoïsme absolu.

L'égoïsme absolu ne donne pas la clef de toutes les journées de cette vie. 11 faut une vue d'ensemble mais à coup sur ce n'est pas celle-là. Thiers conclut à l'orgueil. D'autres ne verront que le besoin d'aventures, la passion surexcitée du joueur. Mais, pour alimenter une de ces persévérances qui ne se reproduisent que tous mille ;ms, il fallait qu'il y eu! au fond de cette âme quelque plan sublime, désintéressé, ^oisme personnel ou paternel s'essoufflerail plus vite. Je crois que la postérité a bien fait d'en juger ainsi.

Pour cette tentative, un million d'hommes sont morts. Napoléon a donc plus coûté à l'humanité que i7,,)'>»: a l'humanité oui, mais pas à la justice. L'humanité ne veul plus semblable

tentative, à cause du million de morts, mais elle désire des tentatives. Pas cette route, niais une autre.

L'humanité déteste le repos. Elle sait s^iv à ceux qui s'efforcent, puis pardonne, même à Napoléon. Il ne faut pas compter les morts contre lui, mais contre son système.

Samedi 18 janvier, — Liberté! Encore un mot qui ne contient rien ou qui contient tout! Tu dis : Je veux être libre Et de quoi faire? Est -ce que tu veux être libre d'être égoïste, libre d'être oppresseur, libre d'être libertin? Si c'est cela ta liberté, je la méprise.

Je ne connais qu'une liberté, c'est celle de faire bien, c'est la liberté d'Auguste. Ob! la liberté du devoir, liberté sublime et qui enchaîne! Yio tor Hugo s'écrie : Fût-on cent millions d'esclaves je -ni> libre !

Qu'est-ce que cela veut dire? me demandait une dam»' en tricotanl um' pain- de bus. Est-ce (pic nous ne sommes pas libres, au fond, de faire ce que nous voulons? En quoi a-t-il besoin d'être plus libre que non- ri pourquoi dit-il « Je suis libre » précisément dans une de dont il ne peut sortir?

\>Vj SOUV1 NIRS 1) UN PARISIEN

Madame. quand Victor Hugo dit «Je suis libre . cela veut dire: Je suis libre d'écrire Napoléon le Petit, les Châtiments : je suis libiv d'épancher au dehors et de confier au public le tumulte de mes réflexions, de mes aspirations el de mes espérances; je suis libre enfin d'éclairer el d'aimer.

Ce n'es! pas le besoio de se venger, comme pourrai I le croire la dame, c'est le besoin de re- \ endiquer le droit, la justice.

Qu'importe la liberté de parler à qui n'a rien à dire, la liberté de faire à qui ne \oil rien à faire. la liberté de regarder le soleil à qui ne lient pas au soleil, la liberté d'aimer a qui n'a pas d'amour?

Vous êtes tiède d'intelligence el de cœur, el vous avea le calme que cela donne. Vous méprisez les ion-, les cruels, les excessifs, les lib tins. Méprisez-les, vous ave/, raison, liais 1- aie, entendez bien, lient de Dieu le droit d'être libre, le droit de se dévouer aux intérêts des hommes : ce droit-là, mais c'esl un devoir!

Pascal étouffe, Voltaire étouffe, Mirabeau étouffe, Napoléon étouffe, Victor Hugo étouffe. Qu'ont-ils doue? dii 's-vous, moi je n'étouffe pas.

Ah! m VOUS aviez dans la poitrine ou dans la

les plans de Napoléon ou les poésies d'Hu ira de Mirabeau ou les écrit» de Voltaire, l'oppression commencerait

Quand on a cela dan- la poitrim , il faut que

ANNÉE l8()2 163

cela sorte. La goutte d'eau qui fend la montagne pour se soulager n'est pas plus indomptable ni plus obéissante à la volonté de Dieu.

Février. — Au moment où paraissait Y Amour de Michelet, les journaux annonçaient qu'il était destiné à un plus grand retentissement encore que ses aînés. Celle facile prophétie s'est complètement réalisée. Sur la seule foi de son titre et du nom de son auteur, le volume a été enlevé parle public de tous les étalages de librairie et il est devenu l'objet de toutes les conversations. On ne pouvait guère entrer dans un salon sans être exposé à s'entendre demander avec un sourire quelque peu malin : « Avez-vous lu VAmourl »Ce sourire du maître du logis s'adressait-il au livre, à son auteur? S'adressait-il à vous-même ou à la maîtresse de la maison qui ne semble pas a voir été mise dans laconfidence de M. Michelel ? Ce livre es! en effel 1res singulier, très mystérieux, 1res intime, très confidentiel ei tout à l'ail propre à piquer la curiosité du 1< ci- nr. Malgré l'affectation, la prétention, le maniérisme souvent insupportable qui y règne, on peu! dire que l'auteur y a en même temps donné des preuves d'une simplicité el d'une naïveté de cœur dignes des |>lu> grands poètes. Dans ce livre Michelet a réelle me ni beaucoup livré de lui-même. Certes si chacun pense comme

Pascal et veut trouver l'homme derrière L'œuvre, il y a de quoi être satisfait. Ce livre livre auteur.

.Maintenant cela coùte-t-il beaucoup à Michèle! de se livrer ainsi ? C'est une autre question. Cela ne tenait-il pas un peu, beaucoup au sujet? Est-ce que ce n'esl pas toujours en amour, en politique et en religion que l'on se découvre? Ouoi qu'il en soit, tout M. Michèle! s'y montre à. n u dans la diversité de ses aptitudes et de & goùl-.

I hi ne peut donner une idée de cette variété que par la variété des tous et des citations.

D'abord ce n'est pas un livre, c'est un recueil de cotes, un assemblage de remarques, reliées tant bien <pic mal. tantôt banales, tantôt inspir tantôt subtiles, tantôt pénétrantes, tantôt minutieuses, tantôt élevées i l rapides. Aujourd'hui on ne fait plus de livres et on n'en a peut-être fait jamais. Cela a l'avantage de donner des ouvrages très substantiels mais ils sont d'une lecture fatigante et la première impression causée par la bigarrure du style, l'inégalité du ton. la dissonance, est très défavorable. Plus tard on apprend à connaître les bons endroits du livrée! on les détache dans sa mémoire en oubliant ce qui déplaît.

Michèle! a donc ramé, rampé, comme il le dit. Tantôt il a écrit en vue de l'étudiant, et il est muguet; tantôt en vue de l'ouvrier et il est vulgaire.

ANNÉE l862 465

Michelet est gêné; il est spirituel et moqueur tout à coup ; il est brusque, rude, cynique tout à coup. Pour qui l'a vu, son sourire est bon, sa bouche maniérée.

Il a des douleurs générales, diffuses, vagues, des idées humanitaires, des idées de repas civiques, des pleurs au Champ de Mars; il est absorbé, c'est son ornière. Cela lui fait trouver quelquefois des vues vastes qui étonnent comme celle sur le moyen-àge, mais dont on n'est pas sûr.

Dans ses dernières histoires, il cherchait à tout expliquer par les digestions, les adultères, les portraits physiques. Il exaltait la gaieté de tempérament, il en faisait une vertu. Sa pénétration ne s'est pas tournée versTàme, elle s'est enfoncée dans le corps. 11 pousse aujourd'hui le système à outrance dans ses analyses de la femme.

Il n'a pas écrit pour le inonde, comme disait David d'Angers de Victor Hugo. Ce changement d'auditoire n'est pas bon. En somme tout le monde le lira, mais personne n'admirera complètement et les femmes, en vue desquelles l'ouvrage a été écrit, n'oseront y jeter les yeux. Ce ne sont pas seulement les crudités médicales qui choquent, c'esl le Ion parfois cynique et libre, c'esl aussi la vulgarité naïve. Michelet ne sain-. iil plaire aux natures Unes, aux femmes dislm aux poètes.

plus grande force, c'esl Ba pénétration, son

46G SOIVKMHS I) IN PARISIEN

effort d'éducation, c/est aussi son fond de pitié pour le. faible.

Quelle est la conclusion définitive? Bstrôlle favorable à la femme? Oui et non. Elle donne pour elle de l'attendrissement mais elle lui ôte des droits au respect. On l'y voit trop malade, trop sensitive, trop instinctive, on sourit dès qu'on croit deviner les ressorts de cette charmante machine et les causes extérieures qui influent sur elle.

Cela est faux d'ailleurs. Comme ou l'a remarqué, le mobile moral des actions a'est pas assez souvent rappelé. Certes, l'impression mène la femme, mais il ne faut pas trop lui accorder. p)1 le mène riiomine d'ailleurs connue la femme. Michèle! se félicite à tort d'avoir été lié surtout avec des médecins. Cela lui a nui, l'a préoccupé outre mesure, en histoire comme en morale; cela lui a ôté de ce <pii t'ait le charme des poètes. La femme dans sa conduite agil par dignité, par poésie, elle a une suite, un libre arbitre, elle n'est pas à la merci d'une sensation, d'une circonstanoe.il es! beau d'être indulgent après évér

neincnl mais il est peu moral doter par avance

à cet événement sa gravité, D'ailleurs, il va femme el femme. Michèle! a pris celle de dixhuit ans. il fallait bien se restreindre pour être pratique. Michelel a-l-il rencontré la femme forte, perses érante? A-l-il son^é à ( lharlotte 1 îorday, a Jeanne d'Arc? On ne le soupçonnerai! pas. Son introduction est une conversation où des

amis lui exposent tout ce qui les empêche de se marier. Il les réfute en leur montrant la destinée de l'ouvrière, de la femme lettrée et d'une femme qu'il a vue à l'amphithéâtre de Clamart et dont, à la seule inspection du cadavre, il avait deviné la vie entière.

M. Michelet a donc été à Clamart. Il s'est fait étudiant en anatomie, il conseille à tout le monde les études de l'amphithéâtre. Il a d'abord découvert que c'est le dessous du cerveau qui révèle le caractère tout entier d'une personne et non pas la boîte osseuse, comme Gall l'a prétendu. Le cerveau des enfants lui a dit qu'il fallait les élever dans la lumière, aux étages supérieurs, en pleine vue des grands édifices.

Michelet a par endroits des appels aussi puissants que ceux des poètes. Les pages consacrées aux petites filles sont dignes d'être rapprochées d'une des plus touchantes poésies d'IIégésippe Moreau mais ses conseils d'éducation nous semblent Insuffisants et très problématiques.

Inonder les enfants <l<i lumière, habiter pour eux les étages les plus élevés des maisons, l'aire

voir du haut des haïrons à ceux qu'on lient dans

bras 1rs dômes des grands monuments, approcher d'eux un à un les objets pour dissiper le chaos fatigant qui. selon le bon Frœbel, existe dans leur esprit, touteela nous paraîl douteux comme toul ce qui esi systématique. Si M. \Iichelel enfanl a été impressionné parle Panthéon placé un jour entre lui el le soleil, cela tien! à ce

qu'il avait déjà en lui la sensibilité dont 1rs artistes sontdoués, niais nous n'espérons pas qu'il l'eût acquise ainsi, ni même qu'elle se fût par là considérablement développée.

Lundi 10 mars. — En admettant qu'on puisse se lier à ses portraits, la dignité de Chateaubriand est un hasard heureux comme la dignité de son nom. L'imagination s'est complue à cette rencontre et en a encore étendu les effets poétiques.

Dimanche 6 avril. — Si Ton pouvait douter (jue Murillo ne soit un novateur des plus hardis, un urine naturel et libre aussi bien préparé par son Immaculée Conception que par son Jeune mendiant à faire se heurter tout ce que le bon goûl sépare, on n'aurait qu'à aller voir le Miracle de san Diego ou, pour parler aussi crûment que le tableau lui-même, la Cuisine des Anges,

Quelle occasion celle légende naïve lui offrait d'opposer le réel à l'idéal, ci connue il l'a saisie avec audace, avec bonheur! Que «le noblesse et «1 esprit dans ,-,■> deux figures d'anges qui passent S< rler m de r;i|»i<les paroles! Quel

• nouvel nenl lier et décidé chez l'un d eux! Comme

ANNÉE l862 469

son genou, sa jambe, s'avancent d'une façon souveraine ! En dépit du milieu où ils s'agitent, ces grands jeunes gens alertes, découplés, vivants, obéissent, on le sent, à des ordres d'en haut. Ces divins envoyés savent qu'ils vont faire une surprise, ils en ont bien l'expression. Ils ennoblissent tout ce qu'ils touchent, les quartiers de chevreuil comme les assiettes blanches et les chaudrons. Cela tombe du ciel ou de l'imagination, les amours aux ailes courtes roulent avec les concombres et les tomates.

Et comme ils sont beaux et vrais, ces étrangers qui entrent! Dans ce saint qui s'envole, quelle foi ! Tout ce coin du tableau rappelle l'Assomption. C'est l'idéal qui se fait jour dans le réel, il faut que le contraste crie.

En somme jamais fantaisie plus singulière ne tenta le pinceau, jamais sujet bizarre ne fut rendu avec une plus spirituelle réalité et avec si peu de réalisme.

Lundi 5 mai. — Jean-Jacques a reposé seize ans dans l'île des Peupliers comme Napoléon a dormi dix-neuf ans muis le saule.

On est venu les déranger tous deux, et pourquoi? L'un pour tenir compagnie dans un noir caveau à des sénateurs de l'Empire el finalement passera l'égoût; l'autre pour jouer aux quatre

SOUVENIRS D UN l'UM-il \

coins dans une église d'invalides avec Turenne, Vauban, Duroc el Bertrand.

Plaisante chose en vérité <|m' L'enthousiasme embarrassé des nations promenant sur les routes les cadavres de leurs grands hommes >ans pouvoir cependant trouver mieux que n'avail trouvé la force d(^ choses!

Jeudi 12 juin. — Si chacun de nous énumérait la suilc de tous les étonnements charmés qu'il a eus dans sa vie, quel livre cela formerait! De la

somme de tous ces ébranlements de L'âme d'un homme, quel lecteur ne serait pas ébranlé, averti, inspiré? Ce Livre serait L'exanlen de l'univers physique et moral, j'entends son examen stupéfait <-l profond. Il en serait conséquemntenl la description poétique <d saisissante.

L'étonnemenl étant le point de vue du livrer en étant L'unité, chaque beauté merveilleuse entrevue constituerait un chapitre. L'ordre en serait bien simple, ce pourrait être L'histoire chronologique de nos principaux étonnements devant un même spectacle, la série de dos heures de saisissement à mesure qu'elles * >n t sonné.

Ce sérail la légende de l'homme, de ses ravissements pouvant aller jusqu'au trouble mystérieux .

Edgar (Juinel a é< rit Histoire de nies fdéés,

ceci serait : Histoire de mes surprises et viserait plus haut car ce qu'il faudrait noter en première ligne ce sont les étonnemcnts du cœur, les surprises de l'attendrissement.

Mardi 22 juillet. — Après une année de séjour à Paris, une dame de province disait : « J'ai le mal du pays. Ce qui manque ici, c'est l'intimité. On est si loin de ses meilleurs amis qu'on les voit à peine une fois par mois. Il faut être né à Paris pour s'y faire. »

Ce mot touchant et juste donne une bonne définition de ce qu'on doit entendre par intimité.

L'intimité, c'est la vie ensemble écoulée jour à jour, l'intérêt mutuel accordé à toutes les particularités de l'existence, l'accord des habitudes, presque des goûts.

Août. — Auguste de Chàtillon n'est pas seulement peintre, sculpteur, ciseleur, il es! musicien; cl c'esi là, en poésie, sinon l<- plus grand, nu moins le plus rare des mérites.

De ses vers purs, sonores, légers, cristallins, qu'Hégésippe Moreàu eûl enviés, se dégage une musique tantôt plaintive el pénétrante comme dans / /* clinnl (VÀHislè :

« L'amour est toujours sans pareil,

Le ciel vermeil,

Votre âme pure.

Ine plainte n'arrête pas

Le pas

De la natuie. »

comme dans Oasis :

« Ln suivant la route inégale, J'écoute le frissonnement Des blés mûrs, et le roulement De la cigale. »

ou comme dans Soir :

« L'ombre incertaine Voile la plaine.

Le soleil est couché, L'oiseau perché.

La nuit commence...

Dans le sentier.

Le voiturier Marche en silence. »

tantôt douer, spirituelle, comme dans Berceuse t chef-d'œuvre de finesse naïve el de grâce mélodieuse :

« Enfant, si tu dors.

I «-s anges alors T'apporteront mille choses :

l tes petits oiseaux,

Des petits agneaux, - lis, des lilas, des roses. .. »

tantôt joyeuse el retentissante comme dans /?/-

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quel, le gai Noël des vendangeurs ; tantôt enfin imitative, pittoresque, bourdonnante comme le son des cloches dans le Dimanche des Rameaux, tournoyante et gaie comme une ronde dans Ronde gauloise :

« J'ai vu la fille du meunier,

Comme elle est belle!

Avec son bonnet de dentelle Qui voltige au vent printanier... »

ou sautillante comme le tintement même du triangle dans Chinoiserie :

« On entendait, au lointain, Tinter un son argentin De triangles, de sonnettes, De tambourins, de clochettes; C'étaient des gens de Nankin, Des Mandarins en goguette, Qui revenaient d'une fête, D'une fête de Pékin, »

Vendredi 1 novembre. — Vacquerie me dit : « Le choix du moment est très important pour la production (Tune œuvre. Par exemple les Funérailles de VHonneursx je les avais données en 1847 quand je les ai conçues, elles auraient passé

inaperçues, elles auraient été applaudies sans étonnemenl comme rentrant dans les habitudes du public tandis que, cette année, la pièee ;i produit lout son effet ; cela a été comme un immense

bëttoièmenl des écuries d'Augias. Chacdti s'esi dit : Enfin! voilà donc quelque chose de propre el de clair.

« J'ai dit dans Profils et Grimaces : Quand parai! une grande œuvre comme les Misérables^ nature devrait en être troublée, l»>s comètes devraient accourir. Vous allei voir maintenant comme les détails rendent cela curieux, surtout pour moi qui crois que toui s'enchaîne dans l'univers el que la fourmi esl en relation avec les

monde-.

Victor Hugo va finir son livre le soir; la comète arrive mais elle reste inaperçue, voilée: il ne peut terminer ce soir-là, il achève le matin, la comète parait.

I l'es! moi qui lui en ai fait la remarque car il n'y a pas songé: .le lui écris : Elle a l'ait antichambre. "

Décembre. — Le poète èsl un découvreur. 6 es! le découvreur de la beauté. On dirait que partout où il entre, un rayon de soleil entre derrière lui. H pend ravissant le moindre des objets tju'il considère; il donne aux êtres comme aux choses un intérêt, nue \ le, un charme inattendu-. Il peu! faire resplendir une cuisine d'auberge, un atelier, une magnanerie ; il peul rendre épiques un loches, uti soldai aux guêtres de

ANNEE l8fi2 175

couiil, un tailleur de pierres, une servante, un pêcheur de sangsues.

Comme on sait que jamais il ne se détourne avec dédain, chacun se hâte d'entrer dans le cercle qu'embrasse son bienveillant regard. Tous attendent qu'il décide s'il y a en eux, ou tout aU moins autour d'eux, un peu de celte beauté, un peu de cette poésie qui console et qui gonile le cœur des déshérilés. La jeune Provençale dont le front ne brille que de jeunesse ne peut imaginer, dans sa timidité, que c'est elle précisément qui sera placée au premier plan du poème, comme la reine de grâce et de beauté. Mistral lui dit : Tu n'es qu'une fille de la glèbe. En dehors de la Crau il s'est peu parlé de toi, tu n'as ni diadème ni manteau de dame. Je veux qu'en gloire tu sois élevée comme une reine, et caressée par notre langue méprisée.

Car le patois, lui aussi, a le droit qu'on cherche s'il n'a pas quelque poésie épafse dans ses mots, dans ses proverbes, dans ses chansons. Mireïo, surprise, rougissante, se demande lequel des moments dé sa vie régulière, laquelle de fees* simples paroles le poète va pouvoir recueillir" pour l'enchâsser ddns ses vers. Klle ignore que tout esl poésie, jusqu'à son lever danssé petite chambre, jusqu'au balbutiement qui lui échappe dans le mûrier, quand elle ne sail répondre aux louanges «le son amanl que par celle exclamation naïve : « Oii ! ce Vinccnl !

- »UVENIR9 1» I N PARISI1 N

Ei ce Vincent, il va donc, lui aussi, sortir de -"•i obscurité, lui qu'on méprise.

Le poète le surnommera le beau tresseur de bannes; il trouvera beau et son courage, <'t son amour, et sa pauvreté, et sa probité, el ><m adresse.

Ce qu'il fera pour le vannier, il le fera à des degrés moindres pour le vieux matelot du Bailli de Suffren, pour le berger de la montagne, pour le garde ur de chevaux, pour le garçon de charrue. Tous se trouveront relevés de leur humilité, tous verront tomber sur eux un peu de lumière, un peu <le louange, un peu de poésie.

Tous retourneront à leurs travaux, le contentement dans l'âme, leur métier «'tant devenu presque auguste à leurs yeux, la bénédiction du poêle, c'est-à-dire presque la bénédiction de 1 > i < m i étant tombée sur l'élément louable de leur œuvre. Dans la magnanerie, par exemple, l'ombre a fui des ateliers el le dégoût avec elle.

Ce oe son! plus des balais remplis de cocons que l<v^ ouvrières on! à désenchevêtrer, ce Boni « d<-s touffes de romarin où, attirée par la senteur de la montagne, la noble chenille s'emprisonne si volontiers avec son écheveau qu'elles finissent par ressembler à des palmes d'or

1 esl ainsi qu'une révélation soudaine leur a f;>il entrevoir la beauté là où elles n'avaienl vu que la laideur, et leur a fait sentir la poésie dans UD étal dont elles n'éprouvaient que de la bonté. Autant d'humiliations, de répugnan

ANNÉE l862 477

de mornes lassitudes métamorphosées en fiertés, en attrait, en activité souriante.

Et ici, il n'y a pas d'illusion. Le poète ne peut tromper, il ne peut créer le beau là où il n'est pas, il ne fait que le découvrir.

Les natures brutales telles que celle d'Ourias, le toucheur de taureaux, seront montrées par lui sous leur farouche aspect. C'est seulement dans le paysage qui l'environne que le charme se retrouvera.

Après les hommes, en effet, c'est la nature que Mistral éclaire. Voici chaque Heur, chaque alouette, chaque roche, chaque heure du jour ou de la nuit, chaque libellule, qui demande au poète : Me placeras-tu dans ton livre? Me donneras-tu une place à ton soleil? Déjà Homère a parlé de moi. Tu sais, j'ai des titres. Je suis belle. Je suis classiquement belle.

Et l'humble souchel de ruisseau, dont il n'a jamais été parlé, désespère! Mais le poêle lui dit tout bas : Je trouverai moyen de te nommer. Il y aura dans mon poème une image exprès pour toi.

Rien ne prévaut contre les conquêtes de la poésie. Elles sont éternelles comme celles de la vérité.

Lamartine ;i raison : 1<- beau c'esl la splendeur du vrai. La Provence esl aujourd'hui transformée. Mlle a trouvé son amant. Il a dévoilé ses

magnificences. Elle brillera éternellement dans l'imagination des homm<

Elle a pris la g Face, la jeunesse, l'éclat printanier de celui dont les regards se sont fixés sur elle. Klle pourrait lui dire ce que dit la maît resse du poète :

« J'ai le rellet charmant des veux dont tu m'accueilles. »

IXDFA DES NOMS

Abbt Thomas. — 123.

A branles duchesse tf'). —

Agoult (comtesse cf). — 17.

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