‹ Souvenirs d'un ParisienChapitre 3 sur 17 · > S0UV1 NIfffl D i n PARISII.N · texte numérisé non relu

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aime et de quelle manière il ressent et exprime l'amour, n'a pas besoin de le suivre furtivement d'arbre en arbre ou de se placer aux écoutes derrière une porte, il n'a qu'à ouvrir son théâtre. Oui, plus ([ne Gabrielle on que la Jeunesse, pourrait montrer M. Emile Àugier dans l'intimité de l'amour et dénoncerait mieux jusqu'à ses moindres caresses de mots, jusqu'à ses appellations favorites : « Chère femme ! »

Que l'on ouvre de même Angelo et Ihiy Blas si l'on veut pénétrer dans les secrets de l'Ame de Yietor Hugo : « Mon lion ! » et Toussaint Loaoerture pour Lamartine.

Byron, Schiller. Victor Hugo onl bien raison de le dire, ils saignent le sang qui sorl d<- leurs drames; ces drames renferment de rougissantes ou de douloureuses confessions.

Commenl voulez-vous qu'on prête à bod héros sur la scène plus <pie son idéal ou moins que lui? In bomme distingué, un peu maniéré en amour, eoinnie Aubier, peut-il créer une scène

d'amour exempte de distinction et de manière? Alexandre Dumas peut-il ne pas être cru et pas

si <> Il lié !

En fait d'indiscrétions, le théAtre a le pas sur l< - autres formes littéraires, parce qu'il donne 1<- dialogue de la passion H non sa seule peinture, 9a seule analyse comme le font les poésies fugitives. Mais celles-ci sont encore des indiscrêtes. <jui veut connaître l'amour de Casimir Delavigne doit les consulter comme il consulte

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celles de Victor Hugo, de Lamartine ou de Béranger.

Le roman se place à côté.

Février. — Cours de Saint-Marc-Girardin : trois mille auditeurs ou plutôt spectateurs, car c'est bien un spectacle; quatre issues débordantes de monde. Michelet, Yillemain ou Guizot n'en avaient pas plus.

Malgré soi, et bien qu'on connaisse Saint- Marc-Girardin, on s'attend à quelque grande parole. Tant de monde ne se rassemble pas autour d'une chaire sans avoir besoin de pensée ou d'éloquence; une simple allusion contre le gouvernement ne doit pas suffire. Saint-Marc- Girardin a là une responsabilité, il doit la comprendre, il se risquera évidemment. Espérons.

Saint-Marc-Girardin est le même qu'il y a cinq ans : tout habillé de noir, gilet fermé, cravate blanche sans nœud; même abord, l'air décidé, la tète insolemment rejetée en arrière, front incliné, cheveux noirs plats huileux et collés sur les tempes, lèvres hardies <t éclaboussa 11 (es, yeux noirs moqueurs, nez gros, voix prétentieuse et criarde.

Il a les mémo gestes qu'autrefois* Il se retourne à droite, à gauche, avec une impartialité exemplaire; il entoure familièrement son fauteuil du bras droit, puis du bras gauche ; il

s'étend en appuyant son coude sur sou dossier et laissant pendre nonchalamment la main: il tombe les bras croisés sur son pupitre, faisant lare avec la tête el 1rs reins; il secoue le menton.

IOute cette pantomime doit taire passer ce qu'il y a d'insignifiant dans ce qu'il dit. 11 vous paie de gestes comme à la foire. Plus la trame est faible, plus il se sent à l'abri. Avec son public, il semble un Harpagon; il ne demande qu'une chose, qu'on croie qu'il a l'escarcelle remplie et qu'on prenne ses liards pour des écus sonnants. A cet effet, il n'épargne rien, aucune modulation de voix, aucun cri, aucun mouvement. Ce pauvre mendiant de public est vraiment tic bonne composition car il se laisse prendre. Il ne s'agit que d'accommoder les choses.

Saint-Marc-Girardin est assez bel esprit pour y réussir. Outre ^a pantomime, il a un goût décidé pour l'antithèse qui met en relief les points de vue.

Vendredi 12 mars. — Quel est cet homme qu'on rudoie et qu'on attache pour le faire entrer dans cette voiture ? Où va-t-il î C'esl un homme qui a assassiné il y a trois mois, <>n l'emmène au bagne, il y restera toute sa vie.

Toute sa vie! Rien pourtant ne Be soulève en moi. J'ai de la pitié pour cet homme mais

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celte pitié ne me torture pas. Je me dis : La longueur même, la perpétuité de cette peine laisse place à l'espérance. Dans ces longues années, que d'occasions peut-être s'offriront à cet homme de prouver qu'il n'est pas un monstre, délaisser voir les restes d'homme qui sont en lui ! Que d'améliorations pourront être apportées à son sort clans la captivité même, que de consolations, s'il s'attendrit, ne trouvera-t-il pas dans les marques les plus légères de confiance ou d'estime qu'à la longue il pourra mériter ! C'est une peine intelligente, rationnelle que celle qui s'étire en longueur, qui répand son poids également sur une quantité de jours, qui laisse entrevoir la possibilité de l'abréviation ou de l'adoucissement, qui réserve enfin l'avenir et ses chances de toute espèce.

Mais il n'en est pas ainsi de la peine qui, ouvrant devant le criminel un gouffre où s'enfonce l'imagination, concentre tout son poids en une seconde effroyable et qui place cette seconde à deux mois de distance pour qu'il marche vers elle avec une terreur accrue de jour en jour. Celle-là c'est la peine sans pitié, sans intelligence et sans foi qui se rit, comme une barbare, de ce <[Lie pourrait réserver l'avenir du coupable, la preuve de monomanie ou de repentir, qui n'en tient aucun compte, qui traite l'homme comme une bête «>n comme un damné. G'esl la peine (|iii ne se connaît |>;is elle-même, la peine >;uis imagination el ^;m> clarté qui frappe à dix

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ans comme à dix jours du crime, qui frappe l'homme ayant encore soixante ans à vivre comme celai qui n'en a plus que six. celui qui monte à l'échafaud d'un pas ferme, ou qui s'y laisse porter comme Verger. (Test la peine qui tue quelquefois l'assistant, qui t'ait évanouir le prêtre qui assistai! Laforcade. La peine es! si peu me&ui si peu connue, si mystérieuse, qu'elle provoque des effets extraordinaii

Le condamné, si coupable qu'il soit, est stupéfait en apprenant que l'heure de la peine esl arrivée. Les assistants ne peuvent s'expliquer cet étonneiiieni (]u condamné. Gomment 1 II ne s'y ni tendait pas, il ne peut y croire, mais d'où sort-il donc? Je me l'explique, moi ! Ge qui arrache au criminel ce cri: L'est impossible! c'est que lui seul sait le rapport qu'il y a entre le crime ei le châtiment, et que ee rapport Lui semble absurde et monstrueux. Instinctivement,

il ne peut admettre une peine qui foudroie son

imagination un une.

Lu second lieu, le condamné excite une sorte de respect dan- la Poule rangée sur son passage. Elle verra sans sourciller brutaliser le condamné au bagne, mais si elle s'aperçoit que le valet du

bourreau donne des coups de pied dans les

jambes du condamné a mort pour le tirer de sa prostration et le faire descendre, elle frémit el s'indigne.

D'OÙ cela vient-il '.' c'est que l'échafaud qui se

dresse dans le ciel lui semble annuler et de reste

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tous les crimes du malheureux. Grand Dieu ! voir égorger devant tous un homme plein de santé accable assez l'imagination ; si on le brutalise, cela la soulève. Respect au malheur! murmure quelqu'un. C'est un malheureux, en effet, et deux fois marqué par la fatalité. N'est-il pas Fhomme qui a tué et qu'on va tuer, l'homme (ians lequel on juge témérairement qu'il n'y a plus rien de l'homme. Il est presque sacré, car on sent qu'il est démesurément puni. Sait-on bien d'ailleurs à quelle cause imputer sa férocité passée, son hypocrisie, sa noirceur? Et puis a-t-il bien la même âme qu'à l'heure où il a assassiné, cet homme qui est courbé sous trois mois d'enseignements, d'angoisses et de terreurs sous la sensation du couteau, sous la vision effrayée de ce qui est au delà ! Si c'est toujours le rnonslre de la nuit du crime, que signifient ces égards, ces attentions de tous les employés de la prison, directeur en tête, pour le condamné à mort? N'est-ce pas un être dix fois plus méprisable que les condamnés au bagne enfermés dans les bâtiments voisins et pour lesquels on ne montre qu'une dure et hautaine sévérité. Pourquoi donc cette pitié profonde, pourquoi cette sollicitude, que dis-je, ce respect involontaire? Comment expliquer la contradiction étrange, presque dérisoire dr ces hommes honorables qui se découvrent devant l<i scélérat dont ils surveillent la dernière heure H qui lui serrent la main avant de l'entraîner à l'échafaud? Une

si monstrueuse inconséquence ne vient-elle pas de ce < [in' chacun se dil <mi pensant au condamné : i < s! un misérable, il est vrai, mais il esi bien à plaindre : cria prouve qu'au fond de sa conscience chacun, craignant que la peine ne surpasse le crime, a besoin de réagir par un peu de pitié contre la rigueur d'une loi qui fait du coupable un malheureux, qui en l'ail peut-être nue victime.

Oui, une victime ! Je soutiens que la peine de morl n'esl pas une peine; la mort n'es! pas la dernière limite des peines, elle esi au delà de cette limite, comme elle est au delà de la vie même. Ce n'esl pas une peine puisqu'on ne sait pas ce que c'est. La peine capitale, c'est une opération de chirurgie terrible qui a pour lml de placer le condamné dans un étal tout à l'ait inconnu. La moitié de la peine, que dis-je ? le résultat de la peine esi dans l'ombre. Quant à l'opération de chirurgie on s'ingénie à l'adoucir par un contre-sens inexcusable. On finira sans doute par chloroformer le patient .

< e n'e-^l pas pour VOUS délivrer du coupable

que vous le condamnez car vous ne voulez pas qu'il se brise la tête contre la muraille, c'est pour le punir par la peur. Vous le condamnez à l'attente de la mort, a l'effroi du couteau el de l'éternité, vous le condamnez à une peine d'imagination donl nous n'avez pas la mesure, vous l'exposez avant l'échafaud à l'épilepsie ou à l'aliénation mentale. Est-il nécessaire d'opposer

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Mme Roland à Mme Du Barry, Orsini à Verger, La Pommerayc à Troppmann? Quelle peine inégale que celle qui a frappé ces divers degrés d'imagination î

Lundi 12 avril. — Je m'occupe d'insectes et de botanique peut-être à cause du printemps.

Je suis très amusé dans mes promenades par la floraison des arbres, cbènes, hêtres, ormes, à laquelle j'étais resté jusqu'ici affreusement indifférent.

Je trouve absurde que les huit grandes divisions de la classe des insectes se terminent toutes en ptère. Cette monotonie de rime est précisément ce qui dégoûte la mémoire qui a des secrets que les faiseurs de divisions ne connaissent pas.

Faites donc des mots tranchés comme les divisions, et qu'est-ce qui tranche le plus, si ce n'est les deux dernières syllabes, la fin du mot ?

Jeudi 15 avril. — Ma santé recommence à m'inquiéler. J'ai eu deux mieux marqués, du î er au 6 Janvier e\ du ier Février au i5 Mars; j'altends le troisième, en attendant, je retombe.

Il n'est pas de semaine que je ne prenne un ou deux jours de congé, et le reste du temps je oe travaille guère que pour la forme.

Vendredi 16 avril. — J'ai trouvé pour quarante sous une superbe édition reliée en deux volumes

des lettres de More Aurèle à son précepteur Fronton. Lachesnais me jalouse.

I les lettres, pleines de charmante tendresse et de détails qui semblent tout modernes, ont été retrouvées sur de vieux parchemins, ('/est une découverte de ce siècle. 11 faut la mettre à côté

de celle de la VénUS de Milo.

Je commence à raffoler des Ancien-, Burtout des Grecs; je m'y prends un peu tard, comme Allieri. J'ai rêvé l'autre jour des heures entières sur deux histoires qui nous viennent des Grecs et dont le sens est d'une étonnante profondeur, tandis que la forme est d'une saisissante originalité. Je parle de l'histoire de Cléobis et Biton ei de celle de l'anneau de Polycrate,

II v a un génie anonyme à <pii on doit rapporter chaque fiction profonde. La Bible a-i-elle mieux fa il sentir «pie la légende de Polycrate, par une fiction plus profonde, plus originale, plus dramatique, ce que la destinée cache de perfidie sous le voile d'une prospérité constante, surtout quand elle est imméritée I

Y a-l-il dans Shakespeare une imagination pi ns son il» re el plus extraordinaire, que ce renvoi de l'anneau par la mer, que ce refus de la destinée mystérieuse d'accepter la vaine compensation qui lui est offerte, que cet avertissement par l'excès même du bienfait arrivant en pleine orgie, dans le ventre ouvert d'un poisson,

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menace que Polycrate seul ne comprend pas?

Ah ! qu'il était bien inspiré, ce roi d'Egypte qui lui avait conseillé de conjurer tant de bonheur ! La trahison et le crucifiement se cachaient derrière.

Et cette admirable fable de Cléobis et Biton, véritable diamant monté, forme saisissante, ingénieuse, magique, donnée aux espérances immortelles. Ce temple qui s'ouvre, ces deux jeunes gens qu'on trouve morts, produisent d'abord sur l'Aine un effet brusque tout de surprise et de stupeur. Puis, on rêve longtemps à cette conclusion inattendue et sublime. Quelle consolation pour qui survit aux jeunes ! Quelle récompense en effet qui ne soit éphémère à côté de celle-là !

Jeudi 27 mai. — Quand, en exil, le général Lamarque s'aperçut qu'il était écrivain, il sentit que ses premiers combats sous la Tour d'Auvergne, aux Pyrénées, que la prise de Caprée, que ses quatre chevaux tués dans la plaine de Wagram, que ses services en Espagne et sa pacification de la Vendée en i8i5. que toute sa vie enfin allait s'éclairer d'un nouveau jour.

Montrer que l'on a de la chaleur, de la clarté dans l'Ame, que l'on obéil à des idées généreuses, intelligentes, c'est la plus haute justification, c'est la joie suprême. Celui qui a une plume à la disposition de son cœur fait indirectement des-

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cendre sur lous les actes de sa vie une explication qui 1rs grandi! et les transfigure. L'action la plus éclatante se voile en effet peu à peu si la conscience, si la raison de celui qui l'a Faite hésitent ;i l'avouer, à la reconnaître.

Aussi la secrète inquiétude de tous les hommes d'action est-elle de prouver leur intelligence, de s'exprimer par la parole. De là le battement de cœur de Napoléon quand une louange de Joseph Chénier, parlant au nom de l'Institut, lui lil espérer que ses discours grandiraienl ses actes devant la postérité. 11 s'écria, la main sur la poitrine : « Vous me comblez, Messieurs ! Il avouait ainsi que l'expression par la parole lui semblait la seule probante.

Qu'on ne vienne donc pas dire que la parole trahit l'homme. Mlle le sauve au contraire. San> die qu'adviendrait-il des Ships et des Charlotte Corday, voire même des Jeanne d'Arc cl des Garibaldi ?

Lundi 31 mai. — A ma grande cl continuelle préoccupation du degré de foi qu'il faut avoir dans la parole des écrivains, pivot de toutes mes études, je m'aperçois «pie, depuis quelques mois, depuis un an peut-être, est venue B'annexer une préoccupation accessoire qui eu doit être distin-

guée.

C'est une recherche passionnée de tout ce qui

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peut me conduire à la tolérance politique et religieuse, un besoin généreux d'écarter comme secondaires toutes ces dénominations de partis ou de sectes qui m'empêcheraient d'aimer ou de mépriser dans un homme tout ce qu'il y a en lui de bon ou de mauvais, un désir ardent de rejeter les faux signes de l'incapacité et du vice et de les faire rejeter par les âmes avides de paix et d'équité.

Certes la haine des fausses catégories était déjà forte chez moi à vingt ans et elle se montre assez dans ma recherche des signes auxquels on reconnaît les grands livres et les grands hommes ; mais c'est le point de vue particulier des séparations religieuses et politiques auquel j'accorde une nouvelle importance. Je veux en arriver à mépriser les fanatiques des deux ordres, sans cesser de doubler mes convictions par l'intelligence des convictions de mes adversaires. Il y a une tolérance qui ajoute aux convictions, que ce soit la mienne.

Dumas disait hier : « N'en déplaise aux puritains, je m'engage à baiser toule main qui viendra de sauver la vie d'un homme. » Ce mot m'a attendri. J'ai, moi aussi, horreur du puritanisme et de la raideur, moi si convaincu et si réservé. .l'ai achevé, Samedi, In quatrième partie de la Vie de Cromwell, de Lamartine ; j'y ai médité le républicanisme de libre examen. J'ai pleuré l'autre joui- encoresur: Une famille (in temps de Luther.

Ce sont là des marques auxquelles je reconr

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nais un sentiment d'une nature nouvelle laçonscience des dangers de l'intolérance en matière religieuse et politique et l'espoir de trouver les

moyens de prévenir tout cet ordre de malentendus.

Je veux me démontrer et démontrer aux antres

qu'il peut y avoir au moins un légitimiste de bonne foi et même de génie : je veux aimer par-dessus tout, admirer par-dessus tout les hommes qui savent aimer et admirer, jusque dans les rangs ennemis, les esprits sans exclusif orgueil qui pressentent une vérité supérieure, qui songent qu'il y a un ciel au-dessus de la bataille.

Mardi 1 juin. — Cela mérite réflexion que beaucoup d'hommes célèbres aient déjà eu des hommes célèbres parmi leurs ascendants, surtoul si l'on songe combien de membres de leur Camille oui été prématurément frappés de morl ou ne sont pas même nés par le fait des circonstances, de ceux qui auraient pu jeter de la célébrité sur le nom ; si l'on songe à tous ceux qui n'ont pas eu à leur portée l'instrument qui répondait à leur faculté principale.

Le nombre de familles deux fois illustrées esi beaucoup plus considérable qu'on ne le croii généralement.

Deux raisons uni empêché que l'on s'enaper-

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çùt. La première c'est que les deux célébrités dans la même famille n'ont souvent aucune autre analogie que celle, pourtant si grande, de la célébrité. La seconde c'est que les deux célébrités peuvent appartenir à deux branches collatérales et, bien que du même sang, ne descendent pas toujours en ligne directe l'une de l'autre et ne portent pas le même nom.

Certainement rien n'est plus frappant que de voir deux parents avoir le même genre de célébrité et ne pas se ressembler seulement par le don de facultés extraordinaires, mais encore par l'application de ces facultés à des actions du même ordre, à des œuvres de même forme tels les deux Corneille, les deux Racine, les deux Dumas, les trois Vernet, les deux Pitt, les deux Mira beau, Mlle Mars et Monvel. Toutefois cette ressemblance est trop apparente pour être au fond bien réelle ; elle frappe doublement ici parce qu'il s'agit de parents très rapprochés et en quelque sorte de même état, mais que de différences de natures sous ce rapprochement né des circonstances ! Il n'y a de commun ici entre le père et son enfant que le don de facultés exceptionnelles pouvant amener la célébrité mais l'application de ces facultés n'est la même que par l'effet de l'éducation. Ne voyons pas là une Ira n fusion héréditaire des mêmes facultés exactement combinées de la même ma ni ère, une transfusion d'âme.

Non, tout nous prouve, l^s 61s qui ne sont pas une fois sur mille dignes de leur père aussi bien

que les fils célèbres dans un ordre tout opp< que les facultés ne se transmettent pas héréditairement en un seul faisceau mais quelques exemples saisissants semblent indiquer que, du moment où des facultés extraordinaires se sont lées dans une famille — la célébrité en i si l'indice — elles y reparaissent peu après ou longtemps plus tard combinées d'une tout autre manière, réduites ou augmentées <d par consé- [uent sous une tout autre apparence.

C'est cette diversité qui es I le point le plus curieux du phénomène général que nous constatons; elle prouve bien que l'âme n'esl pas de toute pièce et qu'il faudrait connaître les facultés mères pour expliquer comment Charlotte Corday descend de Corneille: Hugo, de Volney; Thiers el André Chénier de la même aïeule : pour deviner quel sera le genre de célébrité des descendants de Lamartine <>u de Napoléon.

On ne saurait admettre, en effet, que ce soil par le fait d'un pur hasard que, dan» l'arbre

généalogique ^\\\ peintre David, on trouve en remontant le rameau du peintre Boucher, contraire; que dans l'arbre de l'illustre Be< ria, celte fois sur la même branche, se trouve le poète Manzoni.

( m n'est pas saisi de ce qu'il

faut d'efforts, de facultés et île chances nuracii-

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leuses pour se rendre célèbre, pour soustraire à l'oubli sa personnalité.

Quand deux hommes arrivent à l'immortalité dans une même famille, c'est un prodige. C'est comme si deux enfants trouvés arrivaient au trône dans deux pays différents et reconnaissaient alors qu'ils sont frères.

Dimanche 27 juin. — Quand le moulin des idées décevantes se met à tourner, les pleurs jaillissent sans relâche et cela peut durer plusieurs jours. Tous les doux souvenirs viennent successivement se placer en regard de l'idée funèbre et prendre leur nouveau visage.

Longue, lugubre procession !

Juin. — C'était en Septembre 1807, le jour de l'enterrement de Daniel Manin ; la messe funèbre était terminée ; nous sortions de la chapelle provisoire de la Trinité, rue de Clichy, quand passa devant moi, fendant la foule, un homme d'assez haute taille, au teint blanc, aux cheveux gris, fins et touffus, dont les traits avaient un si grand air de distinction et de naturel commandement qu'on aurait pu le prendre pour un général homme du momie. C'était Arv Scheflfer, le peintre des femmes souliotes, des Marguerites,

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do saiiilf Monique, de Françoise de Rimini.

[1 semblait dominer un grand malaise. Il «lit d'une voix vibrante à quelqu un qui essayait de le retenir : < Non, non. je veux être là

El d'une marche rapide, il longea le trottoir en quête d'un fiacre où il se jeta.

Une voiture passait, j'y montai et parvins à le devancer au cimetière Je l'attendis à ce carrefour où est étendue, la main p sée sur une plume et sur une épée, la rigide statue de Godefroy Cavaignac, sous laquelle repose selon son vœu d'effacement fraternel l'intègre général qui fut le vainqueur attristé de la formidable insurrection de Juin.

Scheffer traversa cette pla< is un ardent

soleil, bottanl d'une façon pénible à voir, mais allant vite en homme qui esl le familier du lieu. Les — oyeurs, du reste, le connaissaient ils dirent à quelques hommes du peuple qui les interrogeaient: • Suivez ce Monsieur qui va là- . • Je courais entre le^ tombes, n'osant le suivre dans l'allée où dous étions seuls. Enfin, il

tourna à droite, là OÙ le terrain -'«'lève et forme

un long peinent. Aussitôt après le tombeau

de Nourrit, il s'arrêta devant un petit monument portant au fronton les initiales : \ S

Je compris alors pourquoi il tenait tant ;i être

présenl a l'inhumation : c'était son propre tombeau qu'il allait ouvrir, comme asile provisoire, an glorieux proscrit dont Venise devait tôt ou tard redemander les resto -

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Une ou deux personnes l'avaient rejoint. J'osai alors m'approcher. La porte de bronze venait de s'ouvrir ; des pliants en avaient été retirés et placés derrière le tombeau voisin, à droite. Ce tombeau, encadré par des chaînes, était celui de Mme d'Abrantès. Je m'y tenais appuyé. Quelqu'un, peut-être était-ce son frère Henri, le peintre si expressif de Jeanne d'Arc et de Charlotte Corday, le pressa de s'asseoir. Je fis le mouvement d'avancer un pliant. Il refusa du geste, et d'une voix impatiente, dont le timbre distingué, un peu féminin, me frappa, il ajouta : « C'est inutile, je n'en veux pas. » Appuyant alors au tronc d'un tilleul son épaule gauche et crispant sa main droite autour de la pomme de sa canne, il attendit, debout et concentré.

La chaleur était grande sous la voûte de feuillage. De son pur et large front perlait la sueur.

On entendait les roues du corbillard se rapprocher et grincer sur le sable. Enfin, elles s'arrêtèrent.

La foule qui suivait nous enserra de son croissant. Il y avait là des historiens, des portos, des hommes d'action et de pensée, tous ceux en tin que touchaient le passé et l'avenir de l'Italie.

J'oubliai un moment SchefTcr ; je me recueillis pour ne plus songer qu'à Venise, à son si modeste, intrépide défenseur donl j'étais encore loin de connaître tout le mérite el toute la vertu.

C'était un site doux cl on harmonie avec l<-^ sentiments <lo tons que cette allée ombragée,

tranquille dont la pente légère accentue de plus en plus l'espèce de précipice qu'elle longe et que dérobe une ligne de tombes illustres.

Le cercueil, penché sur le caveau, refusa quelques moments d'y pénétrer. Je regardais Scheffer, j'eus le temps d'admirer cette belle ligure où la plus exquise sensibilité se faisait jour à Iravers la fermeté et la noblesse des traits. A peine si un léger tremblement de la lèvre inférieure contractait cette sérénité douloureuse. A un moment, je vis ses yeux bleus se lever grands ouverts vers le cintre où étaient gravées ses initiales, avec un sentiment de mélancolique espérance, digne en tout du créateur de tant de

figures idéales.

Mon cœur a retenu l'expression que son pinceau lui-même n'aurait peut-être su rendre !

Bien vile se termina cette scène OÙ le Silence élail Imposé, mais bien des appels muets à l'avenir étaient au fond des cœurs.

On frappa de la pioche, on cimenta, on balaya

avec des rameaux de cyprès, puis les deux vantaux de bronze se rejoignirent.

Scheffer, vivement, retira la petite ciel' et, la

glissanl dans la poche de son gilet, s'éloigna en yappuyanl sa main blanche, amaigrie, nerveuse. Ce geste-là aussi avait sa signification. 11 voulait dire: ■< Maintenant je suis tranquille, j'ai l'ail mon devoir. Manin est à l'abri. J'ai la clef. A bientôt mon tour ! »

\ bientôt, en effel ! Le temps seulement d'aller

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en Angleterre donner un dernier témoignage de culte chevaleresque à la duchesse d'Orléans, à cette poétique et méditative princesse qu'il avait au jour du danger, le 24 Février 1848, accompagnée à la Chambre, et il revenait mourir à sa propriété d'Argenteuil dans le cercle d'horizon de son tombeau.

Samedi 10 juillet. — Je suis tout absorbé en ce moment par de longues copies du journal de Vuillemot pour faire à Victor Hugo un second envoi.

J'ai eu de grandes tristesses, de longs abattements. Je me suis raffermi en relisant mes douleurs d'autrefois dans mon journal et dans mes correspondances .

Ma mère est installée à Fleury avec ma nièce Blanche. J'y vais le dimanche.

Mardi 13 juillet. — Je viens d'acheter pour cinquante centimes une brochure très bien faite qui tâche de réduire au silence les insulteurs de Béranger ei en même temps ceux de Lamartine et de Victor Hugo, de Lamennais et de ( Ibateaubriand. Elle demande où on veut en venir en dénigrant ainsi toutes les gloires littéraires de la France.

Elle est d'un jeune homme sorti de l'École normale et qui est, je crois, orléaniste. Paul Boiteau. Elle a pour titre Erreurs des Critiques de Béranger.

Dimanche 18 juillet. — Dîner sous un toit de chaume à Villebon.

Retour le soir. On descend le plateau jusqu'à Meudon; têtes de bouleaux clairsemées dans le ciel pur. La caravane s'allonge, s'égrena le long des taillis qui exhalent la fraîcheur. On regarde se coucher le soleil sanglant. Mélancolie aux deux bouts de l'horizon,

Vendredi 27 août. — Lachesnais est de retour. 11 a rapporté pour un ami un morceau «1 une vieille poutre de la maison de Jeanne d'Arc. 11 rst encore dans l'enthousiasme de son pèlerioage à 1 knuréiny.

Il a causé avec 1rs deux sœurs qui, depuis la Restauration, gardenl la maison et présentent le livre aux voyageurs. Le duc d'Orléans, Mcne\ ic~ tor Hugo y sonl inscrits. Il a causé aussi avec le curé qui connatl à fond toul ce qui regarde l'héroïne. La vieille poutre esl «le l'époque ; on l'a retirée pour consolider l'édifice, Le Préfel qui est le frère de la Guéronnière, a eu le sans-

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gêne d'en prendre la bonne part pour se faire faire un petit meuble. Il a laissé le reste aux sœurs qui en distribuent au bénéfice de leurs pauvres.

Lundi 30 août. — Tout est miracle et tout est miracle incomplet. Tout frappe d'un double étonnement, Pétonnement que le Créateur ait été jusque là, et l'étonnement qu'il n'ait pas été plus loin.

Un jour, au bain, je regardais un homme assis dont les genoux étaient serrés à la poitrine, dont les bras entouraient les jambes. Je considérais avec étonnement cet animal pâle, pareil à moi, et son crâne, coupole de la pensée, que couvre, on ne sait pourquoi, un dernier reste de la fourrure des bêtes, et ses larges épaules et son corps d'une si vaste étendue. Je comparais ce corps avec la tête qui le surmonte et dont il entretient la vie. Je murmurais : Quelle disproportion î Ouoi ! il faut cet immense soufilet de la poitrine, cet énorme amas d'intestins, ces bras et ces jambes de deux et trois pieds de longueur, pour alimenter et faire vivre ce cerveau gros comme mes deux poings! Ouel miracle que ce cerveau! Mais à quoi bon cet autre miracle qui lui vient en aide, à quoi bon ce corps ? N«* puis-je concevoir ce que tous les peintres ont conçu, une IcUet deux ailes?

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Aussitôt, je réfléchis que ce corps est dans la proporlionqui convient sans doute avec les corps de tous les animaux, el qu'il est la défense de riiomme, s'il es! sa vulnérabilité. .le me surpris même à le souhaiter plus haut el plus fort. L'homme n'est qu'un animal supérieur. Dieu n'en a pas voulu sur terre de supérieur à lui. 11 doit vivr< de zéro à cenl ans et, si son corps diminuait ou grandissait, cela ne se pourrai! plus. Kst-il rien de frappant comme la vulnérabilité? I l'est le cerveau qui sauve le corps ou du moins qui prolonge un peu sa durée. Pourquoi l'homme ne serait il pas cuirassé comme un gros crabe?

Août. — David d'Angers, Paul Del a roche, A ry Scheffer! Trois majestés! L<is voilà descendus l'un après l'autre dans le tombeau. Leur vie s'inspirait de ces cimetières el de ce ciel où ils se son! enfin évanouis pour jamais. Leur œuvre était pleine d'immortalité. Sublimes solitaires, ils répandaienl dans le marbre <it sur la t <>i 1<toute la souffrance, toute la dignité de leur ft me. Le public étonné, pris à l' improviste par leur génie, avail un momenl mis la gloire à leurs pieds, mais il s'était bientôt lassé de leur désintéressement, de leur gravité, de leur poésie, et il était allé porter ailleurs son banal engouement. David, Delaroche, Scheffer étaient trop méditatifs pour que la foule, ivre de distractions, se

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plût longtemps à les acclamer. Ils étaient trop visiblement préoccupés de l'avenir pour que le présent consentît à s'occuper d'eux. Ouand, à l'Exposition universelle, un jury se chargea de distribuer des couronnes, tous trois étaient absents, et personne ne parut s'apercevoir de leur absence. Personne alors ne fit remarquer à la nation, au monde, que trois maîtres de la sculpture et de la peinture modernes, que trois des grands poètes muets de notre époque avaient négligé de réclamer leur part de cette gloire officiellement distribuée.

Ils étaient oubliés ! A la mélancolie de leurs œuvres on les supposait déjà de l'autre côté de la tombe. Ni bourgeoisie, ni peuple ne songeaient à s'informer d'eux. Hélas î comment s'en étonner? L'homme du peuple français a-t-il seulement dans la mémoire un seul vers de Lamartine et de Victor Hugo, ces deux bouches retentissantes de l'humanité?

On dit qu'à Venise, à Florence, à Home, de leur vivant même, on montrait de loin au voyageur ébloui, comme on montre des hommes de victoire, ces passants taciturnes, dévorés de tendresse et d'extase intérieures qu'on nommai! alors Michel Auge ou Dante Alighieri. Mais à Paris, qui donc éprouve de tels mouvements de curiosité, de l<il- tressaillements de reconnaissance et d'orgueil ? Qui sait reconnaître, à désignes certain-, les vrais hommes de génie, les inspirés d'en haut, ceux enfin qui découvrent

quelque chose dans l'ordre de l'impression, du cœur et de la pensée.

Bien peu connaissent leur visage et leur maison; pas un ne connaît leur àme. David, Delaroche, Scheffer, comme Lamartine. Victor Hugo, peuvent passer perdus dans la foule.

(l'est seulement au cimetière qu'ils risquent d'être devinés. Les fossoyeurs seul- savent les désigner du doigt. Oui, les ouvriers de la tombe sont habitués à les voir, j'en ai eu la preuve pour Scheffer, et c'est là précisément l'un des trait s les plus saisissants, l'un des points communs les plus caractéristiques de la vie de ces trois grands artistes, comme au reste d*- tous les g

nies (les temps moderne-.

Leur induré poétique et pensive le> attirail

naturellement au lieu funèbre; mais leur cœur brisé les y sollicitait encore plus, ('.'est là surtout que l'inspiration descendait dan- aies

souffrantes.

Artiste amateur, tu peu* peindre de chic des llamlei méditant sur des crânes, sans grand

effort d'imagination an milieu du bruit el des rires de l'atelier, mais, si tu n'a- pas de profondeur, si tu n'as pas de vraies tristesses dans

l'âme, «---saie donc de braver l'ennui, d'affronter le silence du champ des morts I Autant vaudrait

dire à un conscrit dont rien ne soutient le COU-

rage : Marche à l'ennemi ! »

Samedi 4 septembre. — Il semble que l'âme tombe du ciel au milieu de ses facultés, de ses penchants, comme un serrurier au milieu de ses outils, comme don César de Bazan au milieu du logis de Ruy-Blas. Elle est autre que ces facultés, que ces penchants, car elle s'en étonne, car elle les examine avec curiosité et y réfléchit.

Ces facultés, ces penchants, c'est son cerveau, ce n'est pas elle. Elle les subit, elle s'en réjouit ou s'en attriste. Le sort lui a dit : Tire-toi de là comme tu pourras. Aie du mérite ou du démérite dans ces conditions-ci. Voilà tes instruments, voilà ton partage. Tu as tiré ce billet à la loterie de la destinée. Te voilà avec un cerveau étroit <l;ms un corps superbe, lequel est revêtu de haillons. Marche avec cela.

Samedi 18 septembre. — Miss Billing, qui avait emporté les fragments copiés du journal de Vuillemot, écrit de Londres : « J'apprends que Victor Hugo est dangereusement malade. »

Voilà la peur qui me prend. Je cherche clans ma tète à qui je vais m'adresser à Paris pour avoir des nouvelles et des éclaircissements. Je cours d'abord chez Chutillon mais je n'ose me fier à sea promesses d'écrire tout de suite. Je me décide enfin à aller trouver à Passy, dans

son chalet, un des plus fidèles amis d'Hugo, un homme indépendant et dont chacun vante l'aimable caractère, Jules Janin.

J'ai été accueilli avec la même boni*'' que par David d'Angers mais avec encore plus de facilité. Je n'ai pas même eu à me nommer, tout de suite Jules Janin m'a rassuré. La nouvelle était vraie : Victor Hugo venait d'échapper à une maladie de reins très grave mais il était hors d'affaire. Janin, tout réjoui d'avoir à me parler do l'ami à qui il a consacré tant de pages, m'a communiqué ses lettres, m'a montré les précieuses photographies qu'il possède et où la maison de Victor Hugo se voit de la cave au grenier, avec tous ses habitants. J'ai été saturé de renseignements. Jamais je ae m'étais trouvé à pareille fête.

Nous étions penchés sur le même livre. Jules Janin et moi, comme deux camarades de col-

ge; son favori me chatouillait la joue. 11 m'expliquait chaque photographie avec une patience et une amabilité dont j'étais confus,

Il m'a pressé à plusieurs reprises de l«i revenir

voir et il a voulu absolument, malgré son gros

ventre, me reconduire hors de son chalet et de son jardin jusqu'à la porte de la rue.

« Je veux VOUS accompagner jusque-là pour

votre première visite », m'a-t-il dit comme je l«v

priais de ne pas aller plus loin que le seuil de la maison. Et, circonstance aggravante, il y avait plu- de dix minutes qu'on lui avait annoncé le déjeuner.

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Je me demande maintenant ce qui m'empêche d'aller déranger tous les hommes ou femmes célèbres que je désire voir. Que Mme d'Agoult se tienne bien sur ses gardes!

Jeudi 14 octobre. — J'ai été à la découverte des tombeaux au Père Lachaise.

J'ai vu Deburau, Alfred de Musset au petit front, les deux frères Cuvier et devant eux comme dans une promenade, Mme Cuvier et sa fille. Tout près est le monument des Chénier. Les noms des quatre frères sont sur les quatre faces d'un petit cube ; le père et la mère sont étendus au pied du cube.

Autour du général Foy, j'ai trouvé les deux Dupaty et en face Girodet, tout humide. Le fameux saule des Lameth part de la tombe d'un ami de Desaix, le colonel Rattier. Derrière Béranger, le général Barbanègre que ma mère a connu ; près de Barbanègre une pierre oubliée, perdue, proscrite, dont une éponge vient de laver le nom, c'est la tombe de celui qui a fait la fortune de Napoléon, celle de Barras.

J'ai arraché à David une branche de marguerites, je lai jetée sur la pierre du général Hugo.

.le me Miis nssis, fatigué, sur une pierre aussi effacée que «**1 D* <1<- Barras. J'y ;<i lu ceci : « La fièvre jaune vient de la traite des noirs. Au-

360 SOUVENtRS D'UN PARISIEN

douard. » Pas un mot de plus! J'ai rêvé surin ténacité et l'obstination de ce morl qui Faîl parler la pierre <|ui rétouffe et lui l'a il dire ce <pii l'ut sans doute sou idée fixe. .le me suis Intéressé à lui. J'ai gratté avec un caillou tranchant son bizarre avertissement, je l'ai fait s'articuler davantage.

Je me suis demandé ce que je ferais dire à la pierre de mon tombeau. Sera-ce: Lise/ les poésies de Victor Hugo. H. Boucher; ou bien, comme le colonel Rattier : « Fui honoré de l'amitié de I >esaix. »

Vendredi 15 octobre. —J'ai acheté vingt-cinq centimes un portrait do Tieck, singulière léte; j'ai acheté vingt-cinq centimes l'article de Nettement, singulier article !

Samedi 16 octobre. — A quelques pas des tombeaux enthousiastes élevés par les libéraux delà Restauration à Manuel et au général Foy, dort depuis bientôt trente ans, dans une sorte de clairière qu'aucun sentier n'indique, un homme dont Napoléon a été le protégé, le lieutenant, l'ami avant d'être comme son glorieux succès seur ; cel homme, c'est Barras.

La pierre <jui le couvre <vsi dans un endroit

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tellement écarté et la lèpre noire des tombeaux Fa tellement envahie que nul passant ne songerait à en lire l'inscription si une main inconnue n'avait récemment lavé le marbre à l'endroit de ces quatre mots : Barras, ancien membre du Directoire.

Ses mémoires qui vont enfin parler lorsque les trente ans seront accomplis nous apprendront si l'étrange abandon de ce tombeau est une juste expiation et si l'homme étendu sous ce marbre qui attend une éponge a réellement mérité de son vivant par son caractère le surnom de « Barras le pourri » qu'il justifie maintenant dans la tombe.

Ah ! ça? Où donc dort Talleyrand?

Mercredi 20 octobre. — Je viens d'acheter les Châtaigniers de M. Eugène d'Araquy, un ami de Bida. Ce sont des descriptions de campagne, de marchés, des dialogues de jeunes gars, des « gaillonneries » enfin qui valent celles de Mordret si elles ne les surpassent.

Mme Kuwasseg achète une chaumière à Yport, en vue de la mer. Nous irons ton^.

Lundi 22 novembre. — L'intérêl effl sans doulo au fond des actes (\o dévouement, mais c'esl

352 i \ ENIRS i) r\ PARISIEIS

comme le cuivre au fond des monnaies d'or. Une pièce d'or sans alliage ne peul garder lo temps son empreinte el sa forme.

Sans ainoui- de soi, un boni nie ne pourrait conserver ni son caractère ni sa vie. Il s'immolerait à la première rencontre dans l'intérêt du premier venu.

11 y a donc une part d'endurcissement ou de fermeté légitime et nécessaire. Les La Rochefoucauld sont des chimistes qui placent cent parties d'alliage dans un creuset pour en extraire une partie de cuivre et la montrer à la foule ébahie. Mais les Vauvenargues surviennent, ils renversent le creuset et font tomber dans leur main le culot d'or.

Je ne les trouve pas déjà si dupes '

Dimanche 19 décembre. — Il y avait un pouce d'eau sur chacune des marches de l'escalier du chalet. Arr h é sur le balcon, commeje m'essuj ais les pieds, j'aperçus à travers les vitraux de la porte Mme Jules Janin qui m'annonçai! à bob mari avec un sourire aimable. J'attribuai cette bienvenue au soin que je prenais de ne pas salir ses tapis ; je me trompais. Le sourire que j'avais surpris était un sourire d'intelligence. Dès que j'eus tourné le bouton de cristal, elle s'enfuit en m.- saluant mais Jules Janin la retint : \<m. non. remets- lui seulement les papiers qui restent, dit-il.

ANNÉE l858 353

— Comment! Tu ne veux pas que nous montrions à Monsieur?

— Non, il verra cela tout imprimé. »

Et se tournant vers moi : « Soyez tranquille. C'est très bien venu, mais je ne veux pas que vous le voyiez avant Jeudi. C'est très bien venu, je vous le répète. »

Je m'étais assis. Janin restait toujours penché sur une épreuve d'imprimerie qu'il couvrait de ratures.

« Je suis très heureux de ce que vous m'assurez là, Monsieur. Je craignais que vous ne fussiez dérangé.

— Du tout, du tout. J'ai travaillé tout à mon aise. Hier soir ma femme et moi nous pleurions à qui mieux mieux. Vous verrez, vous verrez. Oh! C'est très beau.

— N'est-ce pas, Monsieur? m'écriai-je, me méprenant.

— Plus beau que vous ne pensez. Je vous promets que mon article aura du retentissement. Ceux qui ouvriront Mercredi 1' Indépendance belge ne se doutent guère de ce qui les attend.

— Ah! je m'y attends bien, moi. Je suis sans inquiétude. Je connais toutes vos notes. Est-ce que je ne me souviens pas de votre discours sur la tombe de Rachel? N'ètes-vous pas un peu devin?

— Oh! mon Dieu non. Mon rôle esl bien simple, il consiste à m'effacer. Je le dis au public,ma prose <vsl inutile en présence de pareilles

citations.

— Ainsi. Monsieur, vous me répondez de Vuillemot. vous jugez qu'il mérite la célébrité. C'est un écrivain, n'est-pi

— Un très grand écrivain. Ses p g al admirables. Ah! si vous aviez vu ma femme, hier. Je vous dis, il nous a fait pleurer tous h'- deux.

— Je suis profondément touché de cela, Monsieur, car je compte beaucoup sur les femmes. 11 y en ;i plus d'une déjà qui a pleuré en lisant Vuillemot. Je suis fier d'ajouter à la liste Mme Janin. Mais ne la remercierai-je pas? •

A ce moment, Mme Janin en Ira. Tandis qu'elle prenait les papiers qu'elle avait à me rendre dans le tiroir de la table du milieu, le tiroir du Dictionnaire de Musique autographe de Jean- Jacques, je lui fis des remerciements sur ce (pie je venais d'apprendre. A ^<>n tour, (die loua beaucoup Vuillemot, <\\rr un \if intérêt de curiosité plutôt qu'avec émotion, m'affirma qu'il y avait beaucoup de elm^e^ dans son journal. m'interrogea sur -ou ftge, sa mère, ses soeurs, me demanda qui possédait son journal et qu'est-tee qui en retardait la publication. Ton- dni\ alors me conseillèrent. Janin me pressa de ne pas laisser passer le feu de la jeunesse pour taire ee travail, dût-il même ne pas être publié. Mme Janin me remit les papiers

g reltant que tout ne pût pas tenir, hu reste, nous y avons mis presque tout.

Bile s'en alla, en me disant: .h- vais vous revoir. Monsieur

ANNÉE l858 355

Resté seul, Jules Janin continua à me presser, eut l'air de vouloir se charger de la préparation du volume, qui consiste à copier tout, à rayer ce qu'on croit ne pouvoir pas être publié et de temps en temps à changer un mot. un seul mot, comme il a fait dans son article pour donner à la période son développement.

Il me lut la fin de l'épreuve qu'il corrigeait. C'était son feuilleton du Lundi sur la pièce d'Héro et Léandre de M. Louis Ratisbonne. C'était cette fameuse citation de Bossuet, dont il m'avait parlé la veille, qu'il tient de son parrain, l'évêque d'Hermopolis, et qui lui est revenue deux ou trois fois depuis trente ans, sans qu'il ait trouvé l'occasion de la placer d'unemanière convenable: « J'allume mes flambeaux chrétiens aux rayons du soleil. »

Je lui dis que sa citation était bien préparée et bien soutenue. 11 me répondit en souriant : « C'est soutenu avec de la ouate. »

Je lui dis que le fils de David d'Angers que j avais vu la veille était très curieux de connaître son jugement sur cette pièce. A ce propos, il m'interrogea, se l'appela parfaitement que ce jeune homme lui avait un jour cédé sa place sans se Mire connaître et me chargea de lui renouveler l'offre d'une place dans sa loge.* Vous avez du lui dire qu'à toute occasion, je parlais de son père en bous termes. »

Il m'interrogea sur les enfants, ce qu'ils fai- ■flient, parut étonné que le gendre et le tils

fussent médecins. Ignorait que David d'Angers se fût ruiné en faisant de la sculpture, parce qu'il donnait ses œuvres, trouva comme moi que c'est une généreuse et rare manière d'accaparer les commandes et qu'il étaii plaisant d'en faire un reproche à David.

11 remet son épreuve à Pierre, l'encourage gaiement à courir, vient en revenant s'asseoir auprès de moi.

Il a écouté les nouveaux fragments que je lui apportais, a paru tenté de faire encore un article.

.le lui ai lu l'analyse du caractère de Vuillemot par lui-même quinze jours avant sa mort, puis une lettre du 16 Octobre Mon àme se crispe... » et noire lettre à sa mère à propos de

l'Aima.

Voulant que l'article aille jusqu'en Russie, Janin a l'ait des suppressions.

« 11 faut convenir aussi, dit-il, que votre ami se bat les lianes pour trouver cette guerre juste.

— Sa préoccupation perpétuelle étaii en effet de la comprendre et il ne voyait pas parfaitement comment elle «Mail conduite. »

Je lui dis que j'enlèverai beaucoup d'exemplaires; «pie \ uillemol avait parmi ses amis la plus belle réputation couverte; que cependant on serait encore surpris; qu'il était incompréhensible que Victor Hugo n'ait pas encore répondu à des phrases eonune eelles-ei : « .le

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m'inspire de lui, c'est l'oracle... Je vous remercie, mon Dieu, de pouvoir tant l'aimer... » que du reste j'étais sans inquiétude sur reflet produit. Vuillemot est bien le martyr militaire et sa vie est une réponse à la pièce A l'Obéissance passive.

11 était onze heures. Au moment de me lever, je cherchais un remerciement : « Laissez-moi vous dire des vers.

— Je veux bien, répond-il gaiement.

— Des vers de Victor Hugo.

— Voyons. »

Je commençai :

« Oui, j'étais endormi.... »

Janin, après avoir achevé lui-même le second vers, me dit :

« Non, non, je ne veux pas vous entendre, c'est sur moi, je ne dois pas entendre cela. »

Il s'enfuit du côté du balcon. Là il s'arrêta.

« Comme il pleut! Avcz-vous un parapluie? 11 faut vous en aller par l'esca lier intérieur, » et il retraversa la pièce clopin clopant. Je le harcelais. J'essayai de le tenter en reprenant la pièce au vers

« Le jour s'est celairci sur mon ile sonore »

Il parul un peu ébranlé. Alors je repris de plus haut :

< Et voici qu'à travers ces brumes e1 ers eaux

Tes volumes exquis m'arriveut blancs oiseaux. »

SOUVENIRS D l\ P \KI-U.\

Cette fois je parvins à mettre dans mon accrut quelque séduction irrésistible, car il n'y pu! tenir plus longtemps el s'appoyaat d'une main sur sa bibliothèque, nie prêta son attention la plus souriante. Je me découvris el j'achevai cette moitié de la pièce. L'émotion, l'émerveillement étaient complets et je m'écriai : C'est gentil, n'est-ce pas? Je me trouvais dans une disposition singulière de malice el d'attendrisse-

Janin fléchissait un peu sur ses genoux mais il paraissait enchanté. « 11 n'y a que voue qui sachiez ces vers-là ; autour de moi je ne sais seulement pas s'ils y ont fait attention. I glorieux (tour moi. Je vais du reste écrire demain à Victor Hugo. Il verra l'article. Il esi abonné à V Indépendance. C'est vraiment une singulière destinée que là mienne, ajoutait-il

eu descendant l'esealier. Voilà un Feuilleton sur

ce jeune Ratisbonne qui vient de partir pour les Débats, <m trois jours, en voieî un autre sur ce pauvre Vuillemot.

— (Test vrai, Monsieur, vous avei une vie pleine de louables actions. Quand M. Velpeau, à dix heures du malin, sort de la Charité remonte dans sa voiture, il a coupé autant de jambes, réduit autant de Fractures que vous avez, a la même heure, fondé ou raffermi de réputations.

— Allons, à Jeudi. Adieu, Monsieur, soyez content

ANNÉE l858 359

Mardi 21 décembre. — J'ai vu hier le drame de Paul ^leuvice, Fanfan-la-Tulipe, œuvre essentiellement faite en vue du peuple.

.Mme de Pompadoury est, historiquement parlant, méconnaissable ; mais c'est amusant et cela donne envie de se dévouer comme ce brave Fanfan.

Vendredi 31 décembre. — Relu et annoté VA me en fleurs: annoté! pour qui? Je voudrais éluder demain, je voudrais éluder la vie. Oh! six mois de sommeil !

ANNÉE i859

Mardi 11 janvier. — Temps gris, demi-dégel.

Jules Janin était dans son jardin. Appuyé sur deux cannes, il tournait autour de son immense chalet avec la rapidité d'une autruche ; il m'a entraîné dans son mouvement circulaire. Les plates-bandes se couvraient de terreau au pied des arbres verts; un jardinier creusait pour faire une plantation. De temps à autre, Jules Janin s'arrêtait pour le surveiller et me permettait ainsi de respirer, car j étais faible et j'avais peine aie suivre. Je perdais visiblemenl du terrain à chaque tournant d'allée .

Son premier mot a été : << Nous paraissons Mercredi. » Son dernier ;i été : « Je ne suis pas un enfant » Il m'a raconté qu'il était furieux de ne pas voir l'article paraître; qu'il était résolu à

SOT\ ! Mi;- 1) UN PARISIEN

rompre toute collaboration, mais que, lorsqu'il avait voulu reprendre son travail, ou n'avait pas voulu le lui rendre. Il m'a dit cela avec une satisfaction d'enfant.

Il m'a laissé lui parler de son article de l'autre Lundi sur Cendrillon; a paru content de mes éloges; m'a indiqué celui d'aujourd'hui: mutiné contre les David d'Angers qui viennent seulement d'entendre parler de son Histoire dramatique. Il s'est expliqué que je ne puisse acheter son livre sur Rachel. « Vous l'aurez dans deux ans petite édition . » .1»^ me suis récrié.

Je l'ai entretenu un instant de Mlle Stella I las el longtemps de Châtillon. Je lui ai débité Pierrot. Il se rappelle le portrait d'Hugo.

Il me salue la béquille baul

Vendredi 14 janvier. — Voici ce que m'a dit Paul M eu ri ce :

« Je puis vous assurer que la vue de Victor Hugo ne vous causerait aucune déception : elle est vraiment faite pour réaliser l'idéal (pion peut se former de lui d'après ses œuvres, à moins qu'on ne se figure qu'un poète doil avoir nécessaire-» ment la main dans la poitrine el les veux au ciel. \ ous vous ferez toul de suite L'idée de son accueil, de ses manières, de son \ isage, die toute son âme enfin, par ce seul mol : c'est la bonté même

ANNÉE lS5t) 363

< Il est arrivé, depuis quelques années surtout, à un degré de bonté et de simplicité qui ravissent. On voit qu'il est heureux de pouvoirs'abandonner à son naturel. Autrefois il n'était pas tout à fait ainsi, à ce qu'il paraît, et il m'en donnait la raison Tannée dernière. Il était alors contesté, discuté, décrié, et il devait s'imposer une dignité un peu sévère, sous peine d'être traité par beaucoup de gens sur le pied de la familiarité ou du mépris.

« Mais aujourd'hui qu'il semble avoir à peu près fait son trou, qu'il ne craint plus qu'on se méprenne sur ce qu'il vaut, il peut à son aise se livrer à toute la naïveté de son bon cœur. Il est impossible d'avoir plus de naturel, de douceur, je dirais presque de bonhomie. Il vous subjugue par là. Il en est revenu, en quelque sorte, à la candeur de sa première jeunesse. C'est une véritable joie d'être auprès de lui et de l'entendre, d'autant plus que sa conversation est extrêmement variée et originale. Il s'y montre inépuisable d'esprit, de gaieté, d'imagination. Mais ce qui en fait encore le plus grand charme, c'est la tendresse, la simplicité, l'oubli de soi qu'il apporte dans ses épanchements. Je vous le répète, c'est la boulé même.

El ici, Meurice entr'ouvrait involontairemenl ses bras, avec l'expression de tendresse paternelle du Christ disant : « Laisse/ venir à moi les petits enfants! »

Samedi 15 janvier. — L'article de Jules Janin esl plein d'Ame, il assure la renommée de Vuil-

lemot, il nous a remplis de joie.

Hier nous avons été le remercier, il a été plus aimable et plus expansif que jamais. Sa bonne action brillait dans ses regards. Il a appelfemme pour quelle reçûl aussi nos remerciements. 11 nous a retenus longtemps.

Delà, nous avons couru chez Lamartine. Nous avons été reçus ; nous avons remis L'article en mains propres. Je ne sais pas encore Telle! produit. J'ai rappelé (pie Vuillemot, en i848, ouvrait à Lamartine la grille de l'Hôtel de Ville.

Je n'ai que peu de chose à dire sur cette entrevue pleine de la plus singulière émoi ion. Jamais les apparences ne m'ont plus glacialemenl éprouvé.

Dimanche 16 janvier. — Mous faisons recueil de loul ce <pii se dil sur l'article de Jules Janin.

Je n'ai encore reçu de province que 1<' remerciemenl de de Vérigny. Sa lettre est pleine d'enthousiasme cl di- sensibilité. 11 a beaucoup pleuré.

Ici, Telle! esl parloul le même. La seule critique, chez les esprits froids, c'est que l'énergie du caractère de Vuillemol n'est pas assez mise en relief. Cela est vrai mais on ne peut tout mon-

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trer à la fois. (Test l'écrivain, le tendre cœur que Janin a voulu faire admirer.

Le soir du j4< ^a plus grande joie m'attendait: je trouvais chez Paul Meurice la réponse de Victor Hugo. Elle passe toute attente.

Yacquerie est à Paris pour quelques mois. Meurice, chez qui je suis invité au thé du Lundi soir, lui a parlé de moi et il veut me voir.

Malgré ces grands contentements d'à me, le cœur n'est pas heureux. C'est la loi cruelle des contrastes.

Samedi 22 janvier. — Visite h Paul Menrice très content de l'article. Les passages qui l'ont surtout frappé sont les descriptions. Il trouve Vuillemot éminemment paysagiste et dit que Jules Janin s'est acquitté de sa tâche avec beaucoup de cœur.

J'ai dit à Meurice qu'il était digne de comprendre Vuillemot, lui qui a compris le soldnt ancien, Fanfan-la-Tulipe.

« J'ai voulu, dans ce drame, montrer le soldat de la monarchie avec toute la générosité, le dévouement possibles. Ce n'est plus M. Vuillemol.

— Non certainement, mais connaissant vos idées sur l;i guerre on plutôt contre la guerre, je crois «[lie vous avez <lù trouver un aliment ;i vos opinions dans la lecture de l'article.

366 SOUVENIRS n r\ PARISIEN

— J'ai voulu déjà faire quelque chose contre la guerre, une nouvelle. Ce n'es! plus un lieutenant, puisque je veux le faire parler contre la guerre, c'est un chirurgien. »

Il se lève pour me montrer cela cl tire «le ses papiers une petite couverture bleue. 11 y feuillette des notes, en tire des extraits de journaux de Crimée, mais ne lit rien. Cette nouvelle s'appellerait le Baiser.

Hue Vuillemot L'encourage à continuer'.

Dimanche 23 janvier. — Lettre de Leperchc qui a copié l'article en entier.

Visite à M. Kuwasseg. 11 n'a pas, «lit-il, l'air de sentir, mais il seul profondément : ce qu'il «lit nous le prouve. L'article a réveillé ton- ses bouvenirs de voyageur.

En lisant l'arrivée des contents de Lons-le-

Saulnier, il a pensé à une scène d'oppression dont il a été témoin en Autriche.

« C'était un tambour qui apprenait à battre à un jeune homme. Il était déjà vieux; le jeune homme était frais comme une rose, innocent comme une demoiselle. Il ne réussissait pas; l'autre lui tourna les oreilles en tire-bouchon. C'était horrible, voyez-vous J »

Toutes les oppressions dont il a été témoin en Autriche, «mi Styrie, «mi Amérique, reviennent à -.i mémoire confuse mais profondément péné-

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trée ; l'émotion gagne presque les yeux de cet homme épais, enveloppé, mais bon et plein de cœur. Lui qui d'ordinaire s'exprime si mal trouve des mots, des intonations pour nous montrer combien il a été frappé de sa lecture. Rien ne lui a échappé.

Il trouve Vuillemot ferme, fortement trempé, militaire idéal, philosophe, écrivain. Ce qu'il nous détaille nous montre qu'il est un de ceux qui Pont le mieux compris. Nous remarquons que c'est peut-être parce qu'il est artiste, comme Colin, Aube.

Mme Kuwasseg est plus spirituelle mais plus sèche que son mari. Le feuilleton l'a intéressée, mais pas émue.

Mardi 25 janvier. — Jules Janin a d'abord feint d'applaudir à notre idée de porter son feuilleton sur Vuillemot à la comtesse d'Agoult comme à Lamartine, mais cela l'a ennuyé de voir que notre désir s'obstinait. Il a oubli*'1 qu'il avait précédemment partagé notre admiration, qu'il avait déclaré qu'elle était loin d'être à son rang el qu'il venait de se vanter d'avoir récemment reçu sa visite; il a cherché brusquement à l'abaisse!- dans notre estime par une de ces injures étourdies, par nue (le ces hyperboles violentes ei Inconsidérées donl abonde parfois sa conversation quand elle devient maussade et vindica-

SOUVENIRS l) IN PARISU N

tive. Il n'a fait qu'irriter notre foi et notre curiosité.

Nous lui arrachâmes quelques renseignements vagues et assez déroutants sur sa demeure. Elle habite sa rue même; mais comme cette rue a une lieue de long à travers champs, il ne ["'ut nous fixer; il croit que c'est à l'autre bout qui touche à l'avenue de l'Impératrice. La véritéc'esl qu'elle demeure dans L'avenue même.

Dieu sait à combien de maisons isolées nous frappûmes quand nous fûmes à l'extrémité de la rue de la Pompe. Nul ne pouvait nous renseigner; mon ami se lassa et partit. Moi, je tins bon. Enfin, à l'une des dernières maisons, on me lit espérer que je trouverais celle que je cherchais dans l'avenue de l'Impératrice.

J'ai trouvé en effet, en tournant à droite, une maison toute fraîche bâtie, haute el carrée, à quatre étages, entourée d'un vaste enclos dont on n'a pas encore achevé de faire un jardin. Je sonnai à la grille. C'était bien là. J'étais crotté, mais qu'importe! Cela prouvai! ma persévérance, car le temps était asseï sec. Je montai.

Jamais je ne gravis un escalier inconnu avec plus de légèreté, de confiance. Il me semblail que j'allais nouer une des plus délicates, des plus solides, des plus honorables amitiés de nia vie. .!< sentais qu'avec ce! esprit femme j'allais complètement m'en tendre. En me frottant les pieds sur le tapis avanl de sonner, je me répétais : Tu sais, c'est bien convenu, ce n'esl pas la vanité

ANNÉE l85g 369

qui t'attire ici, c'est la persuasion que tu peux, inconnu et blessé, apporter assistance, réconfort à une grande intelligence évidemment sujette à de profonds découragements. Tu ne viens pas pour solliciter, recevoir; tu apportes.

Un grand domestique morose m'ouvrit, tergiversa avant de convenir que sa maîtresse était là et de se décider à aller dire que je venais de la part de M. Janin, que j'avais un journal à remettre en mains propres. Je fus admis. Tout ce que j'avais rêvé se trouva réalisé et je puis dire surpassé dès le premier coup d'œil que je jetai sur Mme d'Agoult el sur l'appartement qu'elle occupait. Des fenêtres donnant sur le Mont-Valérien laissaient entrer le soleil d'un bel après-midi d'hiver.

Première impression : une taille élevée, noble ; de belles épaules; un cou gracieux; une coupe de figure allongée, un peu allemande ; un teint de blonde demi-coloré; des yeux d'un bleu limpide, sincères, accueillants, pleins d'intelligence, singulièrement attentifs ; un front vaste, encadré d'épais cheveux blancs et pourtant jeune et rose, d'un calme et d'une pureté admirables ; un profil de médaillon presque romain mais souple el nerveux, la lèvre supérieure, volontiers mordue, infléchissant gracieusemenl la ligne du nez; une expression de physionomie remplie de naturel aimable el sérieux, de cordialité distinguée, .ihir spirituelle ; \\n rire sonore, mais contenu etde bon goût, que la main vient souvenl cou-

370 ^ >UVEN1RS I) l N PARISIEN

vrir; une voix de musicienne, d'un timbre mélodieux, voix 1res influencée par la lente modulation italienne, ayant aussi retenu d'origine une légère intonation allemande, le tout mêlé à la vivacité, à la justesse françaises, donnant à l'oreille une Impression complexe des plus agréables et des plus rare-.

On a été frappé surtout de sa grâce attentive; le charme qui m'a paru l'emporter en «die. c'est la candeur intellectuelle abritée par l'esprit.

Vendredi 28 janvier. — .le suis toujours -ouïe charme de ma visilc> à .Mme d'Agoult.

Nous relisons encore une fois ses Esquist

11 y a tout un feuilleton but elle dans les Mémoires de George Sand. Elle avait alors poulain i s Liszl, Chopin, Eugène Sue. le baron d'Eckslein, Mickiewicz, Nourrit, Victor Schœlcher, Lamennais, Pierre Leroux. Henri Heine. George Sand passa une grande partie de 1835 ou l836 avec elle à Genève à l'hôtel de France, â Paris et à Nolianl <>ù elles eurent un été magnifique. Elles ont cessé de se n oir.

Mme d'Agoull m'a interrogé sur ( îeorge Sand. J'ai été franc là -dessus comme surtout le reste. J'ai livré les romans en général el défendu les mémoires

ANNÉE l859 371

Samedi 5 février. — J'ai eu, rue de l'Est, en face le Luxembourg, un entretien de deux heures avec Vacquerie. Il demeure là chez sa mère.

Vacquerie a été pour moi très affectueux, très ouvert. Je lui ai lu quelques-unes de mes analyses de Victor Hugo. Cela a redoublé son empressement à me faire connaître, autant qu'il dépend de lui, les profondeurs de ce génie insondable.

Dimanche 6 février. — Mme d'Agoult m'a encore plu extrêmement, surtout quand ceux qui étaient là,Guéroult, de la Presse; Perrens, l'historien de Savonarole, ont été retirés. Elle est. dans le tete-à-tète, beaucoup moins femme d'esprit et du monde ; l'auteur des Esquisses morales se montre alors dans sa noblesse, son naturel, sa sincérité.

J'irai bientôt lui reporter un article de peinture qu'elle nous a prêté et discuter avec elle la théorie de l'art pour l'art. Elle y tient.

Vendredi 11 février. — Châtillon passe pal- sa redoutable crise annuelle. Je l'ai vu ce matin ; son propriétaire menace de le renvoyer si le malheureux n'a pas versé le i5 les quatre a-nl cinquante francs qu'il «loi!. Noua oe savons com-

ment conjurer le péril. On va tâcher d'obleni j une avance de (rois cents francs sur un tableau que l'Etat lui a commandé et que, depuis deux ans, il n'a pu mener à terme.

L'éditeur Poulet-Malassisse charge de publier son nouveau volume de vers. Après-demain à midi, nous, nous constituerons en tribunal pour en entendre la lecture. Puissions-nous obtenir d'utiles retranchements!

Dimanche 20 février. — Mme d'Agoull était assise au coin de la cheminée, seule et souffrante. En face d'elle, entre les fenêtres, un buste de marbre blanc jeune H pur environné d'une jardinière de fleurs d'hiver évoquait peut-être <m ce moment le souvenir des jours de l'Italie cl de l'espérance,

Klle nous parla de son état d'affaissement moral, de son impuissance à poursuivre ses études préférées. Sa maladie entrave surtout les opérations de l'intelligence.

L'un de nous i-appelant celle pensée de Voltaire : « La liberté dans l'homme esl la santé de l'Ame », elle a dit : « II esl en effet singulier que moi qui ai fait de la liberté le premier besoin de l'âme, je me tr uve entravée dans la mienne aussi complètement. Mille projets d'ouvrages viennent me séduire, mais il ne rn esl permis de m'arrêter à aucun ; je dois me détourner de ce

courant d'idées trop fort qui contribue à mon épuisement. Je me rejette sur des lectures de pure distraction, mais rien ne me relève. Je m'étonne de ce peu de ressort, moi qui avais tant d'activité. Bien loin d'avoir besoin d'être excitée, c'était moi qui donnais toujours le coup de fouet aux autres. Les voyages me distrairaient, mais encore faut-il se décider à partir. Et puis, qu'est-ce que cela, se distraire ? Le mot me fait pitié. De ma vie je n'ai eu besoin de distraction. »

Souffrant d'un mal semblable, je lui ai dit qu'il était bien difficile de laisser passer sans tristesse ce que Balzac appelle les flamants roses, c'est-à-dire les belles conceptions, les idées tentantes qui traversent le cerveau ; mais qu'enfin, le repos, c'est de l'accumulation : il peut en repasser d'autres.

A propos de son article de la Libre Recherche que nous lui rendions, elle a désiré savoir ce que nous pensions de son portrait de Savonarole. Nous n'avions qu'une objection à faire, au sujet de l'association des deux mots inintelligence et génie qui paraissent se contredire. Le génie, pour elle, c'est le don de spontanéité, d'intuition; c'est un don très différent de l'intelace. Nous avons reconnu qu'on peut avoir de l'intelligence sans génie, mais le contraire ne nous es! pas démontré. N'est-il pas dangereux <1«' laisser entendre qu'un homme borné puisse avoir du génie ?

Si le génie ne consiste qu'en lueurs et en résolutions soudaines, si c'est une faculté fragmentaire, on ne s'étonnera plus de voir appliquer ce moi à Napoléon III, par exemple: cependant nous ne lui croyons pas ! - Elle en doute

aussi car, depuis dix ans. il n'a pas encore montré qu'il eût de plan On ne peut néanmoins rien affirmer.

W-l-il pas né —ire d'ailleurs de garder pour les grandes occasions cette expression magnifique el de la réserver pour caractériser un ensemble complet de facultés extraordinaire

Depuis (roi- visites, nous remettions à causer de ce que Mme d'Agoult appelle l'art pour l'art. Elle y tenait absolument. Nous nous en sommes expliqua s.

Lundi 21 février. — Nous avons lu deux li\ extrêmement intéressants.

Le premier c'est V Histoire de mes Idées, par Edgar Quinct. Ces! une analyse admirable des

s, des sentiments, des impressions d'un faut el du développement graduel de son intelli-

L'autre livre, c'est 17// . l<i Ducfn

Orléans par un anonyme que Ton sait être la comtesse d Harcourt. Nous en avons l<<n^ été charmés : c'est ra> issanl de i sse et de | Bie. Comme j'ai les nerfs très ébranlés, les larmes

ANNÉE l859 375

me venaient à chaque nouvelle lettre. On peut dire que les détails, inconnus jusqu'ici, fournis par cet ouvrage, réalisent tout ce que l'on supposait de la Duchesse.

J'ai lu encore une Histoire de la Littérature sous Louis XIII, par Demogeot. C'est froid, quand ce n'est pas pointu. Cependant cela se laisse lire.

Enfin j'ai revu l'article de Mme d'Agoult paru dans la Libre Recherche de Bruxelles. Ce sont des fragments d'un voyage en Italie qu'elle a fait en 1807. Son érudition artistique et historique est extraordinaire. Elle goûte peu les artistes modernes, elle est toute aux Grecs et aux artistes de la Renaissance. Pas moi.

Mardi 22 février. — Perrodil a écrit une charmante lettre sur Vuillcmot. Il se relève grâce aux soins de sa jeune femme, mais il est encore faible, car il prend du lait d'ànesse. Cela m'attriste.

Vacquerie va donner au Théâtre français Souvent homme varie, comédie en deux actes en vers, .h' ne l'ai pas revu.

Le prochain volume «le ( ihâtillon promet beaucoup. Nous avons obtenu quelques additions, mais pas de retranchements. 11 nous dédiera, à ( îaulier <■! ;i moi, des pièces de vers.

SOUVENIRS D l \ PARISU N

Mercredi 2 mars. — Il élail plus de six beun s.

soleil flamboyant avail achevé de s'éteindre derrière l'horizon romain du Calvaire: la nuit fraîche étendait ses premières ombres sur l'Arc de Triomphe, masse ciselée qu'elle idéalisait encore, et sur les vastes avenues doi l cet Arc est le centre. Mille candélabres croisaient, à travers ce quartier de patriciens et d'artistes, leurs doubles lignes d'étoiles, donl la chaîne lumineuse se resserre à mesure qu'elle s'affaiblit.

soir-là, au premier étage d'une maison de la solitaire avenue Montaigne, au-dessus d'un pauvre pâtissier qui ravivai! ses fourneaux, deux jeunes gens se incitaient à table, le dos tourné à une bougie qui brûlait à quelque dislance el qui fatiguail leurs yeux. Quand le garçon les eut laissés seuls, ils échangèrenl un serrement de mains dont l'ombre alla se dessiner en grand sur les petits rideaux de la Fenêtre pour se perdre dans l'avenue déserte. Ils le remarquèrent en souriant.

« e serrement de mains, ce n'était pas une

onciliation, c'était une continuation de six ans d'amitii 3 deux jeunes gens sentaient mieux que jamais ce soir la la force de l'union, de l'union pour le bien. Il> comprenaient le mutuel appui (ju'ils se prêtaient l'un à l'autre. ll> murmuraient : Quand on est deux, on est mille. Ils axaient l'imagination remplie de la splendeur de

celte ><>irée. de ce ciel, de ces édilices, (pli

ANNÉE l859 377

enveloppaient la maison d'où ils sortaient; remplie aussi du passé qui avait préparé lentement pour eux les satisfactions généreuses de ces derniers mois, satisfactions d'autant mieux ressenties qu'elles avaient été plus tardives, qu'elles promettaient detre plus fécondes.

Nous sortions de chez Mme d'Agoult que nous connaissions à peine depuis deux mois mais qui venait de nous donner les plus nobles marques de confiance et qui nous avait dit au moment de l'adieu : « Je vais décidément me mettre à mes Mémoires ; vous pourrez vous vanter de me les avoir fait faire. »

Dimanche 6 mars. — Nous étions quatre personnes réunies dans un salon et nous parlions d'un homme illustre.

Une bouche disait : « Cette défense que j'ai faite de lui — c'est du plus loin qu'il me souvienne — cette défense le transporta de reconnaissance. Il dit à un (h1 ses amis : « Quand cet homme aurait couché deux mois avec moi à l'Hôtel dp Ville, il n'eût pas mieux connu mes pensées. » 11 un; dit à moi-même : « Si je revenais au pouvoir, je vous ferais ministre de l'Instruction publique. »

Et la bouche éclatail de rire sous sa moustache ; puis elle ajoutai! : « .le ne le vois plus. »

l ne autre bouche disait : « .le lui ai l'ail dans

mon Histoire de la Révolution de 184$ une part que je croyais aussi belle que possible et il a suffi dune petite note, d'un renvoi sur le peu de gaîté de son esprit, pour le détacher de moi. 11 m'a dii pour tout remerciement : « .le ne suis pas susceptible. » Il a été ingrat envers moi aulant qu'il a été reconnaissant pour vous. Je ne le vois plus. »

Cette deuxième bouche se tut. C'était celle qui a dit : « Qu'importe qu'on soit aimé ! Aimer est tout. »

Les deux autres personnes se taisaient. Elles aussi auraient pu dire : .le ne le vois plus, ayant eu leur petite déception.

Mais quand la raillerie mondaine vint Faire écho dans ce salon, quand les mois de chapeau crasseux, de taches de tabac se firent entendre > Il prend du tabac! Ah! Monsieur Janet, voilà où <vn est noire idéal d'autrefois! . quand fui proféré le reproche de tendre la sébile, je me rappelai que nous ('lions quatre aussi chez Jules Janin, quatre également chez Mme David d'Angers, et que partout on ignorait les explications du poète «'l que les reproches implacables remontaient jusqu'au Voyage en Orient. A ces entraînements de persiflage, j'élevai la voix et parlai, comme circonstance atténuante, des phénomènes de la mémoire chez Lamartine.

J'aurais pu parler des phénomènes de la mémoire chez mes interlocuteurs 0 mélancolie ! Celle qui réunissait Lamartine et Lamennais

à sa table les mord tous les deux, sous prétexte qu'elle a été mordue par eux, elle, l'impartiale, la sereine Nélida ! Toujours et partout l'oubli, l'oubli des motifs d'admiration; toujours le souvenir, le souvenir des motifs d'inimitié !

« Gardez vos illusions » a-t-elle dit. Oh ! oui. gardons-les ! Oui, M. Paul Janet a raison ; oui, Mme d'Agoult a raison ; oui, Lamartine a tort ; oui, nous sommes un peu froissés nous-mêmes; mais qu'est-ce que cela prouve? A-t-on le droit d'omettre, d'oublier ce qui est dans l'autre plateau ?

Mon ami, le quatrième interlocuteur, n'avaitil pas raison de dire : « Il ne faut pas oublier qu'il a fait une république idéale. Ne regrettez pas votre brochure. Monsieur. »

Décidément, et que ce soit la morale de tout ceci, l'homme qui écrit est plus vrai que celui qui parle, surtout que celui qui parle à plusieurs personnes.

Mardi 15 mars. — Leperche me donne son portrait. Il sera aide de camp de Bourbaki.

Mercredi 30 mars. — L'idée de la mort,

pareille à des coups de venl furieux, m'assaille la nuit .

54 lUVENIRS I» IN PARISIEN

Mars. — N'en déplaise à Mercier et à - pronostics, j'ai enfin tué en rêve; j'ai tué d'une manier»1 atroce, comme un boucher, en frappant sur la tète mais j'agissais avec un vag sangfroid. Cela m'avait l'air, dans le moment même, d'être un événement pass j'en étais peu troublé, point du tout bouleversi

Mon ennemi se glissait à quatre pattes, sour- Doisement, dans L'ombre de la porte entrouverte : il m'effrayait moins que cela ne m'effraie d'y repenser.

Cette même nuit, j'eus des promenades paisibles sous des allées de tilleuls, des ressouvenirs d'église où je pleurai-: je me trouvais heureux, calmé, de rentrer au collège; je m'en étonnais avec un ami.

Je me rendormis et j'eus les mêmes cauchemars sanglants entrecoupés de sentiments tranquilles.

J'avais lu Nélida.

Dimanche 3 avril. — Vision.

t m baul il un \ ;i s t •- et royal escalier.... Rapide, elle passa, grande, noble et sévère.

.if cru», .1 -"ii .!■ -tin sentir mon sort h

Pour la voir plus longtemps, j<' lis eourir ma mère.

m et vain pressentimenl !

Cinq ans moo cœur battit après cette chimère Pour être, avec froideur, luise dans un moment, Comme au marbre heurte vient éclater un verre !

ANNÉE l859 381

Lundi 4 avril. — Par un gai soleil, clans la cuisine de son chalet, Jules Janin, qui n'a des accès de goutte que tous les dix-huit mois, est sous le rasoir, le poignet gauche et la main entortillés de flanelle rouge; bonne figure d'enfant, épanouie, reposée, une sorte de Béranger comme je me plaisais à me le figurer avant la déception.

« Eh bien ! le saltimbanque est venu hier passer une revue. A-t-il fait ses frais ? »

Sa vaste éponge où disparaît sa ligure ronde.

« On dit qu'une main lave l'autre. Ce n'est pas toujours vrai. »

Il a cité Louis XIV et sa serviette; moi, Dickens et La Flèche. A propos de la bibliothèque, Janin me raconte qu'il a sauvé du sac de l'Archevêché un Saint-Jean-Chrysostôme et deux burettes. Il les a reportés à l'Abbaye-aux- Bois à Monseigneur qui lui a promis de dire, avec les burettes, la messe à son intention, et l'a autorisé à garder les volumes. Ce même jour, Froment-Meurice a sauvé le irésoret les orfèvreries de Notre-Dame.

Un tiers étant survenu, Janin me dit : « Restez donc, vous êtes de la maison, mon petit ami

« C'est la première fois depuis quinze ans que je passe un jour sans me faire la barbe, et il est justement venu hier une dame à qui je voulais plaire. J'aurais bien donné quatre cents francs pour èire ras»'. Heureusement qu'elle m'a sauté au cou sans cela. »

-' n \ KMIts I) UN PARISIl N

Jeudi 21 avril. — Les troupes onl quitté Paris cette nuit. Adieux affectueux de Leperche.

Je vais chez Mme d'Agoult qui me présente à 9a fille, Mme de Charnacé. Survient de Ron* chaud.

Nous causons de ['Essai sur- lu Liberté <jue j'avais lu tous ces matins. Mme d'Agoull le Veul refaire.

« Pour moi, dit-elle, la conversation est un délassement ; c'est aussi une pierre de touche.

— Je conçois parfaitement, répondis-je, qu'on y hasarde les suppositions, les paradoxes ; qu'on s') amuse à défendre une seule moitié d'une thèse, la moitié décourageante, ><' réservanl l'autre moitié pour un autre jour : ou (prou éparpille sur la laide, en se jouant, un pêle-mêle d'arguments, sans prendre la peine de les remettre ensuite <'n ordre.

I ne conversation pesée, tendue, prévoyante, sans rien d'aventuré, de piquant, de conciliant, manquerait d esprit ei de grâce. Cependant voyez le danger, el pardonnez-moi d'avoir pouf idée fixe ce péril : l'accusation de contradiction entre ta parole et l'écrit, entre l'homme et te livre.

Quant à faire de l'entretien une pierre de touche, péril encore. Connaître l'homme, quel rêve! Connaître un grand homme, quelle

folie!

Réfléchissons sur nous-mêmes. Moi. par exemple, qui m'efforce pourtant de me traduire

ANNÉE l85c) 383

au dehors, est-il un seul de mes amis qui ne se figure me connaître et qui ne soit à mille lieues de la vérité ? Est-ce que tout ne fait pas dévier notre geste, notre expression de visage, notre parole? s

Mercredi 4 mai. — -Ma mère me quitte après cinq ans pour aller habiter Meudon.

Jeudi 5 mai. — Premier jour de solitude. Achevé YEssai sur la Liberté.

L'Empereur a tourné l'Arc de Triomphe, saluant les équipages. Il tient la corde. C'est le jour où sa femme est née, où sou oncle est mort. Napoléon avait cinquante et un ans et demi quand il se retira de la scène; celui-ci a le même âge, et il va y entrer. Il continue son oncle.

Vendredi 6 mai. — Quatorzième visite à Jules Janin, encore dans sa cuisine comme il y a un mois; sa grosse éponge el son gros bras nu. accueil gai co nme le soleil qu'il faisait.

Nous non- promenons dans le jardin; (leurs el bergeronnettes.

S84 S< 'l \ BNIRS D UN PARISIEN

Mercredi 11 mai. — Gardé le lit tanl j'étais aveuglé e! brisé, enseveli tout le jour dans l'oreiller si doux de la mélancolie, comme «lit Ducis.

Le soir, pris le thé chez le> Kuwasseg avec deux Anglais. Parlé avec le vieux peintre voyageur des mystères de la nature, des étonnements de la mer. La lune demi-voilée évoquant les blancs spectres de la mer: cette cause calme el ce! effet hurlant. Le soupir de l'océan sous l'équaleur l'épouvantait.

Jeudi 12 mai. — Mme David a loué politiquement son mari, Delaroche el Schefler. Ce rapprochement m'a fort i 1 1 1 « '• i . >s< . moi qui l'ai fait

à un autre poinl de vue.

Après dîner, je vais à Meudon. .!<■ reste longlempsavec ma mère el Blanche sur la terrasse,

Vendredi 13 mai. — Je rencontre Vacquerie; nous montons sur une voilure. Sa 1 onhomie. Il dîne demainavec Gautier, Flauberl el Feydeau. ture de Tragaldabas.

- i pièce, à quatre pour cent, lui rapporte quatre-vingts francs par représentation, huit cents Iran»- (tour dix. 11 a touché cinq cents francs Bur le manuscrit .

ANNÉE l859 385

Jeudi 26 mai. — La vie m'apparaît comme une bataille d'Alma, comme une haute colline que gravit l'humanité.

Cette montagne a cent marches qui sont autant d'étapes. La mort est en haut; elle foudroie, invisible, tous les degrés de la rampe. Mais ses coups portent surtout sur les premiers et les derniers degrés.

A mesure que Ton monte, la fatigue prend, la lassitude de la marche ou de l'âge. Onestharassé. Ceux qui sont en haut, qui ont atteint par exemple le quatre-vingt-dixième plateau font pitié.

Au degré d'en bas, l'humanité se range en bataille, à demi réveillée du néant, engourdie, trébuchante encore. La France fournit 855. 3io soldats. La bataille commence ; 67.000 cadavres d'enfants jonchent le terrain

Après le cri : Debout! un autre cri : En avant! est poussé par une bouche inconnue. Irrésistible commandement : le terrain glisse sous qui ne marche pas. Il y en a qui se tuent pour se dérober à cet assaut funèbre ; d'autres font dans un coin la vraie guerre, la guerre accélérée, par ennui de cette sourde guerre de désastre qui n'en finit pas : ils se donnent l'émotion d'exister plus vite. Mais les vainqueurs sont les vaincus, car il leur finit revenir à la guerre lente de la vie, guerre étrange qui n'a (l'autre bul qu'elle-même.

Oui, la vie est une bataille étrange, un abat- . une destruction qui semble n'avoir d'autre Lui qu'elle-même ei <l<»ni l'action traîne.

SÔUVENIR8 D IN PARISIEN

Comme toute armée, on a des moments de répit. On rit, on pille, on aime entre la mort de son père et celle de son lils. Sons les boulets de bastopol, le soldat trouvait bien le temps de s'ennuyer! Ici, bout se passe encore plus lentement; c'est une guerre de cenl ans: là est la différence. Chaque minute es! un coup de canon mais il y a tant de soldats qu'on espère. On n'espère pas échapper, car il n'y a pas de vainqueurs; mais on espère s'étourdir encore longtemps.

Ah! ne nous (lisons pas: Qu'importent ces 3oo.ooo cadavres renversés derrière nous; nous irslons ô!îi .000 ! ( ieux-là, c'étaient les chélifs, les condamnés, les poitrinaires. Us portaient déjà la mort sur leurs pâles visages; ils n'étaient

pas nés viables. Nous, nous avons de la;

poitrines, des vi réjouis, ^^> cœurs (pie

rien ne trouble, de la chance, pour tout dire :

nous n avons rien à craindre Nous sommes la majorité; nous sommes 1rs élus, les vrais représentants de I;» vie sur la terre. V OS 300.000 eadavres ne nous prouvent qu'une cln est que

nous avons été 3oo.ooo fois vainqueurs de la

mort. Nous sommes trempés pour la plus robuste vieilles*

Raisonnement d'insensés

Mon, ceux qui sont tombés n'étaient pas des victimes prédestinées. Non, rien ne les avei sait; rien ne trahissait autour deux que le mo ment était proche. Ils n'étaient pas plus pâles ni plus faibles que nous. V quel Bigne \<>ii-oii qu'on

va succomber à une fièvre typhoïde, aune balle, à une roue de voiture?

Une égalité formidable règne dans la menace. Cette femme délicate, cet homme que plie en deux la souffrance, ce vieillard qui tremble, sont aussi loin et aussi près de la mort que toi, jeune homme.

A l'heure qu'il est, dans ta tête insolente, dans ta bouche étourdie, le germe de l'imprudence, de l'imprévoyance qui doit te tuer, est déjà près d'éclore. Ta large poitrine te rassure ; mais la conversation que tu as eue hier, mais le livre que tu as négligé d'ouvrir ce matin te rassurentils aussi? Ta poitrine te dit-elle que le choléra s'avance, que l'émeute où tu dois être fusillé par mégarde se prépare dans le cerveau d'un régicide, que tu vas tout à l'heure poser le pied de travers sur la marche de ton escalier?

Dimanche 29 mai. — Ma mère est tombée à la renverse, d'une hauteur de sept à huit marches. La tête a porté, mais heureusement le choc n'a pas été direct. Elle n'a eu qu'une lég cor-

chure. .Je suis arrivé de Paris une heure après. Mlle était déjà remise, ne s'étant pas même évanouie ; niais il y a de quoi frémir quand on songe à quel hasard on doii la vie dans de pareils moments.

Mlle ^«' trouve extrêmement bien de son séjour

38s souvenirs r> in parisien

à Meudon. Blanche ne cesse de courir du matin au soir. .l'y passe mes dimanches.

Mercredi 1er juin. — Je suis en retard avec toute l'année d'Italie, avec de Vérigny et Déaddé qui sont très exacts. J'ai aussi à répondre à mon frère Camille dont nous avons reçu hier soir une caisse d'oeufs d'autruches, de tortues vivantes et de piquants de porc-épic. Je o'ai pas félicité le commandant Yuilleinol de son avancement, mais nous n'eu avons pas moins •'•prouvé une joie profonde. Garric seul a à se Louer de moi : je l'ai averti qu'il passail capitaine.

Les succès de Garibaldi me réjouissent extrêmement. Il représente le côté enthousiaste, le beau côté de cette guerre qui deviendra bien assez tôt stratégique el diplomatique. Oo dit que l'affaire d'hier a été sanglante pour les Piémonbais; cellede Montebello nous coûte douze officiers morts ei quarante-cinq blessés. Peut-OD Laisser quatre mille hommes aux prises avec quinze mille pendant six heures ! Faut-il accuser les généraux du voisinage?

Dimanche 5 juin. — A midi et demi, visite a Paul Meurice que j'ai trouvé en manches de che-

ANNÉE l859 389

mise, une tasse de café sur un guéridon, très cordial et causeur, intéressant.

Jeudi 23 juin. — Mme d'Agoult veut un style organique et non à procédés.

Elle parait croire que si, au début, elle avait été frappée par la grandeur d'Hugo, elle eût fait bon marché de ses défauts.

Dimanche 3 juillet. — Lu à Mme d'Agoult dans Chàtillon « Les cigales chantaient au vent » Briochard. la Grand' Pinte. Elle s'est écriée : « C'est un vrai poète! » Le succès a été complet. Seul, Michel-Ange lui a paru faible.

Nous avons parlé de sa Marie Stuart. Elle gémit d'avoir, dans toutes ses pièces, fait un très bon acte et de l'avoir placé au milieu d'une œuvre injouable. Elle m'a interrogé sur les causes possibles de sa non-réussite.

Je lui ai dit que, dans Marie Stuart, le troisième acte étail froid parce que, Darnley étant mort, la pièce ne devait pas lui survivre. Le poêle dramatique n a ni historien ni moraliste parmi ses spectateurs, l'eu importe au parterre de savoir si Marie Stuarl a clé punie, peu lui importe même d'étudier el de suivre le caractère de Marie Sluail. Dans tout draine il y a une

DVENIRS D UN PARISIEN

victime : ici, c'est Darnley : c'est lui < jn i est le aœudde l'action, elle finit avec lui. On s'inté-

se au caractère de Marie S tua H avant la mort de Darnley parce qu'on veut savoir s'il mourra: on s'intéresse aux scènes épisodiques extérieures qui expliquent le caractère «le Marie S tu art, tout cela est dans l'action; mais dès que Darnley est mort, tout cela cesse «l'en faire parti» moins que Marie u'apparaisse comme une conde victime : seulement il est trop tard.

Déplus, ce dernier acte composé d'abandons successifs*, cette abdication de Fontainebleau prolongée, intéresse peu. Marie est dupée, voilà tout : Knox lui-même est trop peu connu du spectateur pour faire trembler, d'autant que Marie m - -t qu'une victime en sous-ordre.

Le cinquième le Louis XI et celui de

Guillaume Tell sonf des bors-d'œuvre semblaétudes de moraliste et d'historien.

Les scèm a du début son! froides en tant qu'ex* position historique. Qu'est-ce que Morton -t

pectateur? 11 faut que l'auteur soit aussi peu érudil que possible; un peu d'ignorance ne lui nuit pas, il se confond mieux avec le spectateur. < ,i nue des forces de Shakespeai

Mardi 5 juillet. — Nos nouvelles d'Italie sont général l»onn<>. hr Vérigny, Leperche, le q de Vuillem< sontpas blessés. Déaddé,

qui était à Solférino, est revenu s'embarquer à Toulon. Il va traverser l'Italie par Livourne, Florence et Rimini. Là il s'embarque de nouveau avec le général de Wimpffen. Celui-ci commande les troupes qui vont à Venise.

A Magenta, Battioni a été tué ainsi que Lagrandville. Désandré a été blessé dans les jambes.

Davout, qui est dans les turcos, a échappé, à Solférino comme à Magenta.

Jeudi 1 juillet. — J'ai enfin, avec le concours de Gaulier, arrêté un logement rue Neuve-du- Luxembourg, 43' dans un hôtel somptueux. J'habiterai avec les valets au cinquième ; j'aurai trois pièces communiquant entre elles et ouvrant toutes trois sur un corridor. Elles donnent sur trois ou quatre jardins gazonnés environnés de beaux hôtels. L'amour-propre est à peu près sauf.

Ce logement me coûtera sept cents francs. Je ferai une grande épargne de voilures : je pourrai aller à pied au Ministère, à travers les Tuileries et le nouveau pont de la Légion d'Honneur. Je serai à quelques pas du boulevard des Capucines, de la Madeleine, de la place Vendôme. C'est un quartier précieux pour mes jamb<

Je m'installerai dans les premiers jours de l'autre semaine, vers l<i 11, peut-être plus tôt.

Mardi 2 août. — Un de mes amis se sert [>our fermer ses lettres d'une pierre où est gravé 1»' mot audi: j'aimerais opposer l'impératif « questionne » à l'impératif « écoute ».

Audi est une maxime très noble et très belle, niais elle est certainement insuffisante. Elle n'est ni assez vigilante, ni assez inquiète, ni assez charitable. Elle est reine : elle attend les sollicitations, les doléances. Elle n'ose prendre sur elle de questionner la maigreur d'un visage : elle craint d'aller au-devant des misères cach< des souffrances contenues : elle songe aux convenances, aux périls peut-être ; elle ne songe pas à forcer doucement, d'une main bienfaisante cl bardie, les consignes de la fausse bonté <>u de la vraie fierté. Elle est la vertu, mais la vertu qui attend l'occasion de faire le bien et ne la provoque pas. Tant pis pour qui ne l'appelle pas à son secours.

Ce malin, j'avais un horrible spectacle sous les yeux. Dans ma cour, étendu sur la paille d'une remise, un jeune couvreur précipité d'un troisième étage livrait son corps brisé aux recherches des médecins. Je les voyais, sans attendre les explications du pauvre enfant, interro un à un ses membres douloureux. Quelle anxiété généreuse! Je crois qu'il en doil être ainsi de la charité morale. Elle ne doit pas se contenter de prêter l'oreille. Elle doit interroger ; elle doil deviner qu'on a à lui parler el qu'il y a toujours, au fond d'un cœur ami. des blessures de senti-

ment, des déceptions d'amour-propre, des espérances, des plans, mille secrets enfin plus douloureux les uns que les autres et qui attendent une ouverture pour s'épandre au dehors et cesser d'étouffer.

Je sais que, quant à moi, les seuls amis sérieux que je me sois faits, c'est par l'interrogation. Il n'en est pas un qui ne m'ait su gré et qui ne m'ait remercié plus tard avec effusion d'avoir été au devant de ses aveux ou de ses plaintes. Tous ont compris, à la hardiesse même de mes questions, que j'avais pour eux un cœur de frère et ils m'ont aimé pour avoir pris à ma charge l'effort qu'eux-mêmes auraient dû faire.

Jeudi 18 août. — Il y a entre deux sommeils, ou entre le sommeil et le réveil complet, un état bien tranché, bien distinct de l'un et de l'autre, qui peut durer un certain temps. Le corps marche, il est réveillé ; le cerveau croit l'être, mais, sans qu'il s'en doute, il est encore faible ; c esi une cire tiède. Dans cet état singulier, qui l [»as le demi-sommeil, l'âme s<> meta repasser son rêve, elle sourit encore de ce qui la faisait éclater de rire en dormant. Ce qui était tout à fait comique lui paraît à demi plaisant.

J'avais rêvé ceci la nuit dernière. Nous étions plusieurs amis en promenade; tout à coupnous

croyons voir un serpent sur une haie l'un de nous l'abat intrépidement ai main et le

jette à nos pieds. 11 se trouve que c'est une simple courroie de cuir. Chàtillon se penche et, d'un ton de déception grotesque, s'écrie : « Ce n'est pas même un ours ! » Ce mot nous semble du dernier comique et le fou rire s'empare de nous tous.

Une demi-heure après le réveil, n'ayant pas repris mon sens critique, je souriait souve-

nir. Ce qui n'est que stupide me semblait en<

jez drôle.

.Je remarque cependant qu'autrefois, mon cerveau fut impressionné par une plaisanterie anale. In tuyau de poêle glissant le lonir d'un toit était entré dans une mansarde et avait roulé aux pieds du même Chàtillon au milieu d'un tourbillon de suie et de fumée. Hens! dit seulement le poète, cela me fait l'effet d'un oui

La personne de qui je tenais l'anecdote me l'avait racontée comme une preuve de naïveté, de niaiserie sans exemple, comme un trait caractéristique tout à fait propre à me détourner de voir son auteur.

( )r voilà que, dans mon rêve, Chàtillon SUTg sait précisément pour s'écrier à la vue d'une courroie n'es! pas même un OUrS 1 i Aulrementdit: Cela ne fait pas même l'effet d'un ours. < m ne peut pas nièni- se taire peur comme je me suis fait peur avec mon iuyau de pOêl< qui de\ ient presque risible.

Le rêve est ainsi plein de réminiscences d'impressions plus ou moins éloignées qui se mettent bout à bout et forment tant bien que mal une aventure suivie. Ce faux serpent, c'est celui que Ton avait imité avec une paille autour d'un arbre de Meudon; cette main intrépide, c'est celle d'un de mes amis abattant des guêpes sans souci de leur piqûre.

Mardi 23 août. — Nous voyons beaucoup ces jours-ci de Vérigny qui va aller à Nancy et qui, proposé pour la croix mais mal soutenu par son Maréchal, est le seul de tous les officiers détachés aux Etats-Majors qui ne soit pas décoré. Ganrobert n'a vu réussir aucune de ses propositions, tant il a peu d'influence; tandis que son général de division, Trochu, obtenait tout ce qu'il demandait.

Déaddé, qui recommence à bâiller et à maudire les hommes, accompagne son général à Lyon.

Davoutesten Corse avec lefrèredeLachesnais.

Jeudi 8 septembre. — Mistral, l'auteur de Mireille, a \ ingt-neuf ans.

C'est jusqu'à présent, avec Vuillemot, lopins remarquable en fan! de l'année iNiio.

Vendredi 9 septembre. — Sainl-Just fait peine quand on le voit monter à la tribune et poser des principes. H affirme avec tant de conviction et si peu d'expérience! Ses vingt-six ans lui ont tout appris.

« Ce jeune homme sévère », comme dit Hugo, veut discipliner la France et réformer ses mœurs. Il est le maître des existences, et il croit dès lors qu'il doit enseigner les intelligences et diriger les cœurs. Il croit à l'Être suprême, il croit à la femme, c'est bien; mais tant d'autres croyances lui manquent qu'on frémit du hasard qui l'a fait réfléchir sur la nécessité de ces deuxlà. S'il était né orphelin, s'il n'avait eu sa mère, ses deux sœurs pieuses, qui sait s'il n'aurait pas eu dans ses idées deux exclusivismes de plus! Devant ces natures systématiques et fermées, on s'écrie involontairement, quand une vérité de leur bouche : Quelle chance que celle-ci ait pu entrer avant la fermeture des port

Une fois au pouvoir, Saint-Jusl avait néc< sairemenl dos ses études; c'était en plein tourbillon, au milieu des signatures qui poussaient 1rs hommes aux frontières ou à l'échafaud, qu'il se recueillait pour entasser dans un certain nombre «le pag - aphorismes obscurs, hachés, pédantesques, lucides par éclairs <•! selon le basard des souvenirs.

La force de son caractère le trompait sancesse sur la force «le -on intelligence, -le me sens de quoi surnager dans le siècle . écrivait-il.

ANNÉE l859 397

Il avait des vertus rares, nées de son caractère, telles que le mépris des complaisances, le mépris de l'insolence, le mépris de l'incrédulité, le mépris de la vie. Il les croyait nées de son intelligence.

Si j'ai de si grandes qualités, je dois, pensaitil, avoir de grandes lumières.

Erreur profonde. Les vertus naissent surtout du tempérament, de l'organisation. L'on est humain, l'on est ferme, Ton est loyal, l'on est austère, Ton est croyant dans les intimes profondeurs de son être. L'intelligence est d'un ordre différent.

Voyez ce qu'est devenue à l'heure des grandes crises l'humanité d'intelligence de Saint-Just, tandis que son mépris de la vie, qui était de tempérament, de caractère, n'a jamais eu une seconde de défaillance.

Mardi 13 septembre. — Perrodil m'annonce qu'il lui est né un (ils le jour de la Nativité de la Vierge. « Mon enfant a le front grand ; c'est ce qui me fait le plus de plaisir, m'écrit-il. Que Dieu lui accorde L'intelligence ! » On le nommera Fernand, abréviation du nom de son père.

Voilà un petil Fernand qui va prendre place dans mes préoccupations à côté du petii André ( îuinon.

:^<ist \ ENIRS 1) UN PARISIEN

Samedi i*' octobre. — .le suis «lié voir aux Beaux-Arts la Femme endormie que Clément a envoyée de Rome.

C'est mi chef-d'œuvre de réalité, sans intention de réalisme mais sans recherche d'idéal, une éblouissante nudité qui attire une foule considérable et qui lui apprend le beau physique, à défaut d'autre.

Mardi 4 octobre. — Le livre de Victor Hugo m'occupe presque exclusivemeni depuis trois jours. Le titre Légende des Siècles n'est nullement rempli, le sous-ti tre Petites Epopées est le seul qui corresponde ;'« l'ouvrage. Ce sont en (Miel, de petits poèmes.

Victor Hugo ne sait et ne saura jamais — grouper et ordonner ses poésies de manière à en formerun livre ayant de l'unité. Leur variété,

leur diversité est son excuse. Ces lilles de son

imagination n'ont entre elles aucune ressemblance, mienne parenté. Mlles vivent de leur vie propre: il faudrait les publier séparément. Pour les nouer en volume, l'auteur a imaginé

de dire dans la préface qu'elles étaient des

pierres d'attente, distantes entre elles, d'un édiconsidérable. .!<• lui pardonne ce! innocent charlatanisme qui l'obligera à interoaler d'autres chefs-d'œuvre entre ceux-ci, sans repos ni tr< car je doute <pie jamais il s'en rencontre <\i>\\\

ANNÉE l859 399

qui consentent à s'emboîter l'un dans l'autre.

J'imagine Voltaire ou Gœthe prétendant fondre leur œuvre en un tout, sous un titre général.

Balzac avait inventé pour la sienne le mot Comédie humaine et ses admirateurs ont avoué que la mort lavait surpris sur les premières marches de son imaginaire édifice.

Lundi 31 octobre. — Désiré Nisard n'est ni spirituel ni attrayant, mais il est fin et délié. C'est un logicien qui enchaîne les sophismes avec habileté et qui sait se maintenir dans l'esprit de son rôle, sans se laisser surprendre par aucune distraction. Il joue serré. Il sait les raisons de ses adversaires en philosophie, en littérature, en politique. Il a des idées d'ensemble. Il eût pu faire un bon évêque, un bon préfet, un bon chargé d'affaires. Il a tenu sa place comme député conservateur et comme chef de Division.

Je l'ai vu dans sa chaire de Sorbonnc. Sa figure était froide et fixe; son attitude, compassée, studieuse ; sou accent, net e( monotone. Le publie était peu nombreux. Le sujet du cours était d'une extrême aridité et répandait l'ennui dans la salle aux trois quarts vide, mais le choix de ce sujet m'est resté : de la Diplomatie.

Nisard se pique d'être diplomate, [la jugé la

-i IUVEN1RS 1> IN PARISI1 N

diplomatie une science permise et n --tire, que l'on peut pratiquer avec candeur. 11 suflit pour cela d'être insinuant sans jamais être insidieux.

Octobre. — Gorget a un nombre incalculable d'amis. 11 ne peut passer dans la rue sans ôter son chapeau : les tète> se découvrent devant lui ;i le Lasser; il y en a beaucoup qu'il nepeul pas reconnaître.

Les personnes gui pensent à L'utilité des connaissances «'t des amitiés envient cet homm< mesure de faire tant de bien. 11 ne c — e en effel de leur répéter : Un tel est millionnaire mon intime ami, je le tutoie ! < îef autre, qui pro- Les a ri i >!<•-. vous -ave/.. M., le célèbre M., je Le tutoie aussi. Ils ne jurent que par moi : toujours ( ■ • vt par ci. I > <t par là, allez demander cela à ( rorget. »

Mais pourquoi donc tient-il tant à vous faire savoir qu'il les tutoie? Voudrait-il, par hasard, vous offrir s< - services auprès d'eux.1 .le les tuto la veut-il dire : .le suis presque de leur

famille, leur frère et je n'éprouve aucune urne

à réclamer d'eux un bon office, bien que je sau^ fortune, sans position. Ils m'aiment et, entre amis, Les différences de fortune ne sont un avantage que pour ceux qui sont moins favori-

ANNÉE l859 401

« Je le tutoie » ne veut rien dire de pareil ! Gorget est du monde et, qui pis est, du monde artiste où il entre bien de la vanité et du mensonge. Les mots y sont loin d'exprimer les choses.

Un de nos grands artistes, Jeanron, rencontre Gorget. Ils se connaissent de longue date; ils ont jadis rédigé un journal ensemble; ce sont, bien entendu, des amis qui se tutoient. Jeanron cause de la difficulté que les artistes ont à vivre, il fait entendre familièrement le plaisir qu'il aurait à vendre un de ses tableaux et invite Gorget à venir à son atelier. Je dis à celui-ci : Vous irez bientôt? Il me répond : « Je n'irai pas.

— Gomment! Vous n'irez pas?

— Certainement. Je vois bien où Jeanron en veut venir; il me proposera de lui servir d'intermédiaire auprès de M. pour vendre un de ses tableaux.

— Mais Jeanron n'est-il pas votre ami?

— Certainement, je le tutoie. Mais vous savez comme je suis fier et honnête. Je me suis posé dans cette maison-là à ne rien demander.

— Entre amis. Monsieur, entre amis qui se tutoient, est-ce que la fierté peut intervenir? Est-ce que demander est demander?

— Non... mais, vous savez, quand on n'a jamais profité de sa position d'ami pour solliciter ou exciter en rien la générosité des autres, l'honorabilité reste Intacte. C'esl à quoi j'ai toujours \ isé, ei où je suis arrivé. »

402 IDVENIRB n IN PARISI1 N

Je n'ai rien répliqué mais j'ai fait mon profit de In confidence. Ce qu'est ce personnage répandu, < e qu'il y a de chaleur de cœur dans cei ami qui tutoie tout le monde, je le sais maintenant : à l'œuvre, on connaît l'artisan. Le tutoiement envers ses .unis millionnaires, ce n'est qu'une usurpation de familiarité de parasite qu'il paie à force de bienséance, d'inutilité, de stérile impuissance et, comme il dit. d' honorabilité

( let homme manque de cœur comme il manque d'intelligence cl de jugement.

Il a une certaine franchise par laquelle on laisse séduire et on rappelle bon enfant. Mais «•elle franchise, qui révèle tout, à quoi sert-elle, sinon à montrer qu'il n'y a rien au fond de ce tout?

Mercredi 14 décembre. — Je n'ai pas en ce un »ii icnt de privation plus cruelle que celle de De pouvoir écrire à Mme d'Agoult qui passe l'hiver

à ( laniK

Les expressions pénétrantes dont elle s'est servie pour m'assurer de sa sympathie et d< compassion m'ont causé un vif attendrissement. Elles fermaient dignement une année ouverte par un accueil si bienveillant et si empressé. Elles me prouvaient que mes intentions de dévouement, pour être demeurées stériles, n'en avaient pas moins été devinées et appréc i

ANNÉE l859 403

Comment ne serais-je pas touché de recevoir des lettres qui sont la preuve que je lui ai été bon à quelque chose ? Mon souvenir lui est utile, puisqu'elle l'appelle à son aide dans ses moments de solitude et de mélancolie, dans ses longues promenades au bord de la mer. Que pourrais-je désirer de plus?

Je me résigne plus facilement à mon affreuse captivité d'âme et, satisfait de ce peu de bien qu il m'est donné de lui faire, je laisse à ses amis célèbres la joie de la juger avec intelligence et de la faire admirer du public.

Vendredi 23 décembre. — Je redis sans cesse aux amis qui m'écrivent : Les conversations en l'air m'attristent ; qu'est-ce donc que les conversations en l'air par écrit!

Quand on se trouve réduit, comme je le suis, à quelques amitiés ; quand on est condamné par la distance à échanger tous les quinze jours quatre pages de causerie seulement, au lieu des mille entretiens do chaque jour, on est bien excusable de demander que ces quatre pages soient concentrées, réfléchies, l>i<in fermes, bien simples, sans enchevêtrement . ni élision, ni sous-entendu, ni à peu près, ni embrouillamini.

Je oe vous demande pas d'efforts. N'écrivez pas pour la postérité, écriveî pour moi. Il me semble quelesdeuxne font qu'un. Un ami n'a-t-il pas

les mêmes droits qu'un étranger à ce qu'où tâche de mériter sa bonne opinion son attention? mérite-t-on si on lui écrit par-dessous la jambe ?

C'est an fond pour vous plus que pour moi que je vous demande de compléter, d'élucider, de fortifier vos phrases.

De Rossignol, de Durieu, de tons mes morts, je ne me souviens que par quelques phrases bien faites, et bien faites à mon intention, avec le désir de m'amuser, de me frapper ou de m "mouvoir.

Je vous aime et voudrais être aimé.

Jeudi 29 décembre. — Visite «le nouvel an au chalet de Passj .

Jules Janin nous a reçus avec sa cordialité et sa bonne humeur habituelles, linons a donné son éloge d'Horace, extrait de la Revue européenne;i] venait d'achever L'éloge de Béranger, il préparait l'éloge de Buffon. Comme si ce n'était pas assez, il voudrai! encore entamer l'éloge de David d'Angers; il m'a envoyé quai \ oltaire à cette intention. 11 ne se prête pas aussi volontiers à l'éloge de Mme d'Agouli ; il faudra pourtant qu'il y arrive, aussi bien qu'à

celui de (Jiàtillon.

\ i- à vis la maison de François I . j'ai vu la souche de l'arbre qui B'est abattu sur l'omnibus

ANNÉE l859 4i)r>

de Passy et a failli le broyer. Cette souche, pareille à un billot sanglant, recevait la pluie sur sa large table; sa teinte rouge m'a frappé. Le malheureux jeune homme, placé sur la voiture, qui a été tué par cette chute foudroyante, a vu l'arbre s'ébranler. Il a crié: « Gare! Gare! Fouettez, cocher! » Il n'avait pas achevé qu'il était mort ; la tête était brisée et l'épaule détachée du corps. L'arbre avait effondré l'arrière de la voiture ; le sang de la victime coulait par les déchirures du plafond sur les personnes de l'intérieur.

Je me figure cet arbre gigantesque et sa ramure effrayante s'abattant sur le seul individu qui ait eu le temps de s'en épouvanter. En passant là et en repassant, j'éprouvais la même impression qu'en passant devant la Roquette, quelques jours avant l'exécution de Verger. Cette exécution capitale, dont un tour de roue pouvait sauver le condamné, ne me fait pas moins frémir que l'autre!

A la tombée de la nuit, j'étais dans le salon <l(k Mme David d'Angers. Conversation ardente sur David et sur Vuillemot en présence du docteur Gûbler, gendre de Mme David, et de sa femme. .)<- parlais dans l'ombre. Tous se sont, à vingt reprises, exclamés d'admiration sur notre pauvre ami, l'héroïque. Mme David a rappelé et raconté de la façon la [dus affectueuse la manière dont je lis la connaissance de son mari ; nous ('■lions tous Gdèles à nos souvenirs. Elle nous a

•• N ENIRS D UN PARISIEN

cité dos traits admirables de David, à propos de détails que je lui demandais sur sa bonne action envers Rouget de Lisle. Il est question de cela dans la correspondance de Béranger et

Janin veut, dans son article, ajouter une note explicative.

Samedi 31 décembre. — Visite du matin à Paul Meurice. Il m'a montré un dessin de Victor Hugo, don! le sujet esi tiré du Petit roi de Galice et qui doil servir de première page à l'exemplaire de Jules Janin. (Tes! un cadeau de 1" Janvier. Il y a derrière le dessin une dédicace pleine de reconnaissance.

Causé de Victor Hugo. 11 lit très peu : il ignorait les Tragiques d'Agrippa d* Au b igné quand il a fait ses Châtiments et, à l'heure qu'il esi, il ne paraît pas les connaître encore. Il les a demandés à Meurice.

Visite de l'après-midi à Vacquerie que j'ai relancé jusque dans un cabinet de lecture borgne vnism de V( tdéon .

Promenade sous les arcades. Causé politique et théâtre. Vacquerie ne sera pas joué celle ansi le succès de la Tireuse de cartes dure tout l'hiver à la Porte-Saint-Martin : ce succès semble factice et tout d'allusions. Le Père prodigue d'Alexandre humas Bis semble 6 Vacquerie au-dessous du médiocre et d'une grande

ANNÉE l859 407

absurdité morale. Dumas père a beaucoup loué l'œuvre de son fils pour ne pas paraître savoir qu'on cherche à le lui opposer, mais il serait au fond assez sensible à la mauvaise foi des adversaires.

Dumas fils, dans la conversation, est fatigant de scepticisme et de raillerie. Jamais d'idéal et peu de sensibilité ; il appartient à la secte usée des moqueurs. On lui dit, croyant lui être agréable : « Victor Hugo aime beaucoup votre père; je crois même savoir que c'est l'homme qu'il aime le plus au monde. » Il répond : « Ce n'est pas présumable; car l'homme qu'il aime le plus au monde, c'est lui. »

J'ai fini l'année par une visite à mon frère Emile. Il monte à seize cents francs ! Décidément j'ai là, dans Glaire et Camille, deux gentilles petites nièces.

Lundi 2 janvier. — Mme Kuwasseg, tout en cherchant des serrures des quatorzième et quinzième siècles m7a trouvé un meuble à seize ou dix-huit cartons qui vaut, à ce qu'il paraît, son pesant d'or et qu'on me cédera pour rien.

Visite à Mme de Charnacé, souffrante, mais toujours gracieuse et empressée. Echange d'articles sur sa mère, la comtesse d'Agoult. Ellemême va publier dans la Revue des Deux-Mondes ou la Presse une notice sur Miss Blackwell, le chirurgien-femme.

Jeudi 12 janvier. — Vérigny a bien raison «le dire qu'à notre Age les camarades peuvent se;

l'aire, mais non pas les amis.

110 mVENIRS D UN PA1

Je le sens profondément: il est des tendresse -

qui ne se recommencent pas, quand bien même ceux qui en seraient dignes se présenteraient. Rien ne remplace les premiers attachements : et quand on a comme moi le bonheur de les avoir tous conservés et de les sentir s'accroître, on n'a personne à envier, pas même les bien portants.

Qu'importe que ma maladie tienne avec rage si je reste en possession du plus puissant des antidotes, l'amitié, qui est la saute du cœur. Avec elle, on est à l'abri de l'absolu désespoir. Jamais autant que celte année je oe me suis vu entouré de compassion et de sollicitude: la petite lettre bleue de Vérigny, celle d'Henri ('.baronnet, arrivée la première de L'année, sont perdues au milieu d'une dizaine d'autres qui achèvent de me réconforter.

Parmi les amitiés nouvelles il y en ;i d'inattendues et d'illustres, mais elles sont nouvelles el elles ne peuvent pas taire que je ne nie rejette vers les anciennes avec un surcroît d'abandon.

Lundi 16 janvier. — Avant-hier, à un au de distance, qous sommes allés remercier Janin de

son article sur Vuilleniol.

Nous avons rencontré M. Piscatory. Ces! un personnage de haute taille, assez simplement

ANNÉE l86o 111

vêtu dune longue redingote bleue, qui a de la raideur dans la démarche comme dans la parole et qu'on pourrait prendre de loin pour Lamartine. Malgré cette froideur et cette dignité apparentes, le tour de sa conversation et le cynisme de ses paroles excluent tout rapproche-

Il a été quelque temps avant de tenir compte de notre présence et malgré ses cheveux blancs il ne nous a pas épargné les propos et les récits graveleux ; il est devenu plus tard attentif et poli.

C'est du reste un homme instruit qui a de la fermeté de caractère et de la force de jugement. Il lit huit heures par jour et est au courant des écrits philosophiques comme des œuvres de scandale. Il s'est mis vingt fois en travers des opinions de Janin.il allait et venait d'un meuble à l'autre, examinant et furetant comme un homme qui a le droit d'être familier et qui cependant ne rend que rarement visite. Il s'est même installé dans le fauteuil et devant le pupitre du maître de la maison, allongeant ses pieds sur une magnifique peau d'ours noir à reflets jaunes, et remuant les serrures. Quant à Janin, il avait son beau front rond, bien dégagé, ses yeux gais à fleur de tête, ses dents rieuses, son teint vermeil ; sa tête se détachai! admirablement sur le dossierde sa chaise. 11 allait et venait, lui aussi, mais d'un pied un peu boiteux car il a toujours la goutte. Il était assez gêné par M. Piscatory

412 80 \ ENIRS D UN PARIS11 N

pour désirer de plaire, et assez familier pour tout aventurer.

La conversation était tombée sur Mme ( iolet et sur sa brochure autobiographique, Lui. A celte occasion Janin racontait en se frottant les mains et en roulant l'un sur l'autre ses poignets de llanelle rouge, les histoires les plus scabreuses, les plus compromettantes pour les noms propres (jui s'y trouvaienl engagés. Ces noms d'académiciens, de philosophes et de diplomates illustres, il les saluait d'épithètes ordurières empruntées moitié à Rabelais, moitié à Piron; ei rien ne saurait rendra avec quel honnête épanouissement, avec quelle pureté de rire et de regard, avec quelle bonhomie candide et patriarcale, il

laissait s'échapperde son sein cette volée d'anecdotes abominables. Sa légèreté esl telle qu'il peu! voleter sur l'immonde sans se beaucoup salir et sans paraître y enfoncer. Il avouait de même, avec l'aplomb et l'effronterie d'un écolier de sixième, les plus énormes ignorances ei je crois qu'il s'amusait à les exagérer. Une lois

entre autres, eomine il prenait pour un port de

mer une des villes centrales (lu Péloponèse, son interlocuteur qui a été en ambassade dans ce pays se prit à sourire et à relever les sourcils.

o Bah! dit Janin, qui s'aperçut de sa méprise,

VOUS pouvez, tant que VOUS voudrez nu- coller la-

dessus. .le m'en moque. Moi. je n'ai pas été ambassadeur en ( rrèce. o

Voilà par quelles réparties câlines ou spiri-

ANNÉE l86o 413

tuelles il sait réparer ses méprises et ramener les rieurs. C'est bien là Phommequi aurait écrit en parlant des Portes de Fer que força le duc d'Orléans « les portes de fer, ce chef-d'œuvre de serrurerie ».

Dans son étude sur Horace, il porte aux nues Aristippe, Atticus, tous ceux qui prennent légèrement la vie sans rien outrer, ni la sagesse, ni la licence et qui cherchent à bien vivre plutôt qu'à faire parler d'eux. Il rit de ceux qui souffrent par vanité, des austères, des pédants, des glorieux ou de ceux qui souffrent par imprévoyance, les dissipés et les extravagants. Mais il comprend et il admire, sans les trop imiter, ceux qui souffrent pour le devoir, pour l'honneur et pour l'humanité. Janin est curieux à suivre dans la voie morale sinueuse qu'il s'est tracée et dans l'application de la théorie épicurienne dont ses œuvres sont remplies.

En le lisant, je crois lire un philosophe ; et en allant chez lui, je crois rendre visite à un professeur de légèreté, d'aimable insouciance, et tout à la fois de prudence et de bon sens. Je prends plaisir à discerner ce qu'il y a en lui de bourgeois H <•<• qu'il y a de porlc *•<■ qu'il y a <l<- prudemment égoïste et de loyalement généreux, ce qu'il y a d'étourdi et de sagace, cequ'il y a de mobile cl d'inébranlable. Il v a dans cei homme d'étranges harmonies H il v a de non moins singuliers contrasb

Pourquoi, par exemple, a-t-il tan! de finesse

lit Uy BNIRS I) I N PARISII N

el a-t-il si peu de goût? Pourquoi a-t-il tant du poète el si peu de l'artiste? Pourquoi a-t-il une âme 9Î enthousiaste, une inspiration si légère, tant dans Tidée et si peu de facultés

créatrices, si peu de solidité, de beauté, de I heur enfin dans la forme? Puis-je oublier que j'ai été attiré chez lui par son intelligence, par amour des poètes, par tant d'éloges charmants «'l profonds qu'il a su mériter?

J'ai donc raison de dire que ce Brillât- Savarin de la littérature es! lait de matériel cl d'idéal ei qu'eu sa nature conciliante plus d'une incompatibilité prétendue se trouve démentie, ('est i de pareilles figures qu'on arrive à déchiffrer la grande énigme humaine. Il se doute bien un peu du parti que nous comptons tirer de lui car il nous a dit en Qous quittant : Adieu, mes deux philosophes. Or nous n'avons jamais Boufflé mol a\ ec lui de ee que M . < iousin appelle la philosophie.

Nous nous sommes complus, l'autre jour, à endre el à étudier son intérieur. Ce que M. Piscatory faisail avec les mains, nous le faiivec les yeux. La richesse el la quantité des objets amassés, sans entassement, dans les diverses pièces de ce chalel rustique, sont vraiment surprenantes. Mme Janin, dont il parle toujours et qu'on ne voil presque jamais, tient toul cel ameublement Bplendide dans un état d ordre et de propreté qu'une servante suisse ou hollandaise ne maintiendrait pas.

ANNÉE l860 415

Janin, à propos de 1 article qu'il vient d'achever pour défendre Déranger, ce Déranger qu'on peut appeler son compère en finesse et en bonhomie, faisait valoir auprès de M. Piscatory, très mal disposé, la pauvreté volontaire du chantre de Lisette et son désintéressement. Cela était piquant à entendre sous ce plafond couvert de peintures, près de ces tables à marqueterie de cuivre, de ces chaises d'or et de satin bleu, de ces tapisseries où le nom de Juli Janini est enroulé dans une devise latine, près de ces vases gigantesques, de ces quadruples fenêtres à vitraux armoriés dont Técusson porte les mots : Patrie et Liberté, et devant ces quatre bibliothèques sculptées qui embaument du parfum exquis des reliures, devant ces portes et ces fausses glaces qui ouvrent sur d'autres appartements, sur d'autres dorures, sur d'autres chefsd'œuvre.

Cela était comique, mais cela n'était pas contradictoire. Il est permis de louer Déranger, recevant les visiteurs en manches de chemise et mangeant devant eux son fromage de Drie, alors même que l'on ne se sent pas de force à jouer son rôle sur un si modeste théâtre e! avec de si pauvres accessoires. Tous deux, au fond, ne faisaient, selon leurs organisations diverses el leurs diverses philosophies, qu'obéir à un même mobile Chacun a sa vanité el cherche à frapper les autn a manière. Béranger n'avait qu'un pe-

iii jardin mais il le faisait arroserpar Château-

4]i-. SOUVENIRS DUN PARISIEN

briand ; il n'avait qu'un moulin à café, mais il le faisait tourner par Lamennais.

Janin d'ailleurs ne l'ignore pas. G'esi à dessein, c'est par système, qu'il prend ces airs de bourgeois opulent. Il le fait de par Aristodemus, Pindare, Atticus.

Mercredi 29 février. — En voiture, aux Champs- Elysées, à l'enterrement de Raffet, Janin se raconte.

Le grand-père, président du tribunal à Lyon, décapité en 1793, porté sur L'échafaud, à cause de sa goutte, « .!•' tiens cela de lui », a eu pour tils un avocat, ami de Ja paresse, des daines et

des beaux livres. Il a laissé une bibliothèque de dix mille volumes. Les biens du président avaient «'•lé partagés entre sept enfants. L'un d'eux, bibliothécaire, a écril sur saint Jean < Ihrysostôme. L'avocai avait donc une très petite fortune. 11 allait »!<' Saint- Etienne à Condrieu, une maison que Jules Janin a eue pour sept mille Francs, sur une de ses mules; son fils trottait à pied. Il était éloquent, improvisait avec chaleur. Un joui-, plaidant pour un faussaire, il reconnul «pie l'affaire était embrouillée mais il attesta sa conviction de rinnocence, ajoutant qu'il n'oserai! mentir, se ^<>n\enanl de son pèreei en présence deson enfani « et il plaçait sa main dans mes petits cheveux ébouriffés

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Tl a laissé deux fils, Jules et son frère, directeur du Journal de Saint-Etienne, supprimé en i85i sans autre forme de procès. Ce frère, ruiné par là, a deux filles, dont une très spirituelle qui écrit à Janin : « Ta nièce, fille un peu trop fière. »

D'aucun des oncles il n'y a eu d'enfants. Ces deux filles sont seules à continuer la filiation.

La mère de Jules, la femme de l'avocat, est la fille dune religieuse décloîtrée, un peu bossue, qui s'était réfugiée chez M. Rittier à la dispersion de son couvent et qui l'a épousé. Cette religieuse serait le petite-fille du maréchal de Bassompierre, l'ami d'Henri IV.

Un officier du génie en Crimée, M. Rittier, dit un jour au duc d'Orléans qu'il descendait des Bassompierre et qu'il était cousin de Jules Janin. Le Duc lui en fit parler. Janin n'en a jamais soufflé mot : son beau-père a été très étonné de le lui entendre dire à table récemment.

Mardi 6 mars. — Je suis très fatigué, et cette fatigue vient en grande partie de ce que j'ai enduré, hier soir, trois heures de lumière chez Paul Meurice, 11 y avail là \\\w réunion à laquelle mes yeux ne son! guère accoutumés.

D'abord Mme Victor Hugo, enveloppée d'un burnous el oonchalammenl assise auprès de son buste «le marbre, dans une attitude moins théâ-

H s SOI \ l.MUS 1) l \ PARISIEN

traie mais tout aussi imposante que celle que Préault lui a donnée. Ellea le teint extrêmemenl sombre, des yeux noirs tranquilles et souriants, un Iront large rasé en dessus et que deux touffes de cheveux élargissent encore. .le ne sais si cette coiffure du temps de Louis XIII y contribuai! ou si c'est l'etTet de son profil singulièrement accentué, mais elle éveillait en moi le souvenir d'Anne d'Autriche. Elle semblait se regarder là comme une mère de famille : elle souriait à tous et ne paraissait pas avoir besoin de parler sinon par monosyllabes.

.te lui ai été présenté <\r± mon entrée dans le salon. Je lui avais adressé Châtillon l'avaiil-veille. C'est de lui surtout et des moyens de le sauver

• pie nous nous sommes entretenus. Il a été question aussi de \ uillemol mais sans qu'on s'.'-len-

dil beaucoup. L'arrivéede Mme et de Mlle Hippolyte Lucas, deux beautés, a interrompu l'entretien que j'ai repris seulement à la lin (le la soirée. Al<>i^ je lui ai parlé d'elle, de Victor Hugo, de mon impossibilité d'aller a Guernesey. Vacquerie et sa famille étaient là. Vacquerie, toujours 1res bien pour moi, m'a appuyé auprès

de Mine HugO avec la même chaleur (pie M. et

Mme Meurice.

Les autres invités étaient : Michelet et sa femme; le graveur qui vient d'épouser la sœur de Mme Hugo; Noël Parfait el Guérin, deux proscrits rentrés en France; de Pêne; Alfred

Busquet de Y Illustration .

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J'ai causé avec tous, même avec Mme Michelet : mais ma plus forte prise a été sur son mari. J'avais là pour second le loyal Paul Meurice. J'ai parlé à cœur joie de David d'Angers, de Vuillemot et de Mme Marsaudon. Je crois avoir frappé de ces trois figures idéales l'imagination de Michelet. Vuillemot ne lui était pas tout à fait étranger; quant à Mme Marsaudon, il se l'est très vite rappelée. Il supposait qu'elle vivait encore.

Dimanche 18 mars. — J'avais sur sa demande, envoyé à Michelet le feuilleton de Janin sur Vuillemot ; il me répond :

« Rien de plus touchant que cette lecture, rien qui élève davantage. »

Vendredi 20 avril. — Quand l'un de nous est en proie au malaise nerveux de l'ennui ou de la douleur, et qu'il un se sent pas môme la force de s'habiller pour sortir de chez lui, il a deux moyens de se ranimer et un impérieux instinct les lui indique, c'esi d'étendre la main vers un flacon ou vers un livre. Aussitôt le relâchement des nerfs, la sensation du vide es! conjurée. Un •on de chaleur pure enveloppe les épaules ri pénètre la poitrine, la vie renaît dans le cerveau

420 lUVENIRS 1» i N PARISIEÏS

qui semble 'andir, l'imagination se peuple,

elle s'entr'ouvre de boutes parts. L'homme ;i oubli*'1, il a repris force, le soleil s'esl levé dans sou àme.

Maintenant, selon que col homme a demandé l'oubli de ses misères au vin ou à la lecture, selon qu'il s'appelle Désaugiers ou Montesquieu, on le plaisante ou on l'admire, mais, dans la réalité, c'est toujours de la joie factice que oubli-là, c'est toujours du bonheur provoqu

•ni mot qui vienne à la bouche pour le bien caractériser es! le même dans les deux cas le moi c< ivresse ei cela esl si vrai que >i vous poussez loin celle extase dangereuse, que si vous la laissez dégénérer en habitude, elle vous mèneà l'oubli des devoirs, à la dégradation physique ei à la mort.

La pensée, pas plus que le vin, m'esi perm si elle retieni hvs forces «le l'homme, si elle lui l'ail payer chaque soulagemeni de malaise par un malaise plus grand, chaque dose d'activité,

curiosité ei de vie par une dose redoublée d'ennui, de misère ei de torpeur. Malheur à qui ne peut pas dire de la méditation ce que le sage grec disait de Lais : .. Je possède Laïs mais elle ne me possède pas.

L'amour, le vin, la lecture infiltrenl en oous la même passion, la même sujétion, le même escli ei cette passion, ce a'esi pas celle de

l'amour ou du vin ou de la science, c'esl la passion c'esl à-dire l'énervemeni de la volonté. Se

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distraire de Tune par l'autre est la dernière des imprudences, c'est précipiter la catastrophe, c'est mourir comme Alexandre ou comme Alfred de Musset.

Qu'on n'exalte pas l'ivresse de la lecture en lui opposant ce qu'offre de hideux l'ivresse du vin. Toutes les ivresses sont au début pleines de pureté et de poésie. Bacchus est aussi riant qu'Apollon. Tant qu'on en est le maître, tant qu'on ne leur demande que ce qu'elles doivent donner, tant qu'on les possède enfin, on est dans la grâce et dans le perfectionnement de sa nature. Mais, dès qu'elles sont maîtresses de vous, l'indignité commence et se trahit môme à l'extérieur. Dans sa démarche, dans ses vêtements, dans la distraction de tous ses actes, dans l'oubli de soi-même et des autres le penseur absorbé offre, comme le buveur, une prise légitime à la moquerie du dernier des passants.

Vendredi 1er juin. — Notre mois de Mai s'est partagé entre quatre passions : 1rs autographes, les minerais, les fleurs et les vers.

La Grand! Pinte et son heureux auteur marchent de succès en succès. Barbey d'Aurevilly leur a consacré dans le Pays tout, un feuilleton. Châtillon y est appelé un bu veur doux" ei rassis et non p;is un rouleur de futailles; on le surnomme le doux des doux, !<■ résigné des rési-

SOUVENIRS D in PARISU

gnés, le descendant des bonim< - armés, le chevalier déshérité, l'Ivanhoé de la Po< Cela passe de ceni coud< - qu'avaient «lit la Henné Européenne, le Moniteur el même Sainte- Beuve.

J'ai été voir le sous-chef du bureau des secours, le fils de Desbordes- Valmore, qui est un homme de lettres très délicat, très fin, très aimable, traducteur de poésies étrangères. 11 s'intéressait déjà à Châtillon el avait lu ses vers.

Jules Janin a été très bon garçon l'autre jour; il m'a promis solennellement de faire quelque cl pour c< l'Ivanhoé <le la Poésie . d'écrire sur lui, d'en parler au ministre. Nous verrons bien.

Châtillon ne sait de quel côté saluer, tanl compliments s'avancent à la Fois de toutes parts. Il a écrit à Sainte-Beuve, à Barbey d'Aurevilly, ;t M me de < lharnacé, Instigatrice du mouvement : il taille encore >a plume. Il nous a peint «Unix petits tableautins représentant un berger sorcier et un compteur d'or. Nous cherchons à les vendn

Jeudi 7 juin. — Notre intérieur s'est animé de la présence d'un bouvreuil. 11 est très farouche mais comme Buffon «lit qu'il ne dm! pas l'être, nous le condamnons de temps à autre à vin quatre beures de cachot en couvrant sa i d'un foulard et enfermant les volets.

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Quant on se met à faire du despotisme, il ne faut pas faiblir une seule minute. Jusqu'ici tout va bien. Sitôt que notre victime est dans les ténèbres, on ne l'entend plus s'agiter et le silence de sa tombe n'est interrompu que par le craquement du chêne vis.

Le feu roi de Naples disait : « Mon peuple n'a pas besoin de penser; je me charge du soin de son bien-être et de sa dignité. » Nous pensons comme lui.

Vendredi 8 juin. — Une supposition très répandue c'esi que Russie et France vont s'arrondir, indemniser la Prusse et F Autriche et fondre sur l'Angleterre, toutes voiles dehors, pour la forcer à la résignation.

Si ce plan gigantesque avait quelque fondement, je sais deux écrivains qui feraient bien d'achever au plus vite le livre qu'ils sont en train d'écrire. C'est Victor Hugo qui travaille à ses Misérables et se trouverait fort troublé, étant au point de rencontre des trois tlottes. ('/est Napoléon III qui compose, afin d'obtenir un fauteuil à (Institut, une Vie de César pleine d'allusions à sa propre destin*

Ou a déjà offert cent vingt mille francs du premier ouvrage ; j'ignore ce que le second sera

124 SOUVENIRS ù UN PARISIEN

Juillet. — Dans le bois de Meudon :

Alors, le nom d'Hugo rendait un son étrange Et sur lui s'exerçait l'insulte ou la louanf Ouand, par ses chants d'exil, mon cœur <;tait gonflé Que de fois, à Meudon, furtif. j<i suis allé. Pour sonder du passant la faveur nu la haine. Graver son nom vengeur au tronc rugueux d'un cli Et que de fois, l'appel se trouvant entendu, Lorsque je repassais, l'arbre avait n'-pondu.

Jeudi 2 août. — Je vais aller au bord de la mer passer une vingtaine de jours avec les I tubouloy. Nous partons le \\ pour Wimereux.

Ma fête a été superbe. Blanche m'a offert, en liranl le pied en arrière d'une façon modeste, une belle paire de pantoufles eu tapisserie, dr couleur épinard cru sur épinard cuit, avec points rouges, don! aucune paire «le pantoufles passée ne peul donner l'idée. La commune «le Meudon a voulu elle aussi se mettre en frais. Sans réfléchir que le roi Jérôme est à peine enterré, elle a préparé devant la grille du château un feu d'artifice splendide. Je n'ai pas cru pouvoir me soustraire a celte démonstration et, un bon quart d'heure durant, j'y ai roussi mes Ai^w yeux sans défaillir.

1 e a'esl pas tout. A l'heure <lu midi, j'avais eu, de la bouche «le Vacquerie, la primeur d'un poème immense où tous les systèmes de philo-

sophie et de théodicée sont successivement démantelés à grands coups de canon. Il n'en reste pas pierre sur pierre. Pendant une heure et demie, je les ai entendus croulant les uns après les autres avec un bruit effroyable. Ce qui me tourmentait un peu, c'était de voir que la fumée et la poussière obscurcissaient le ciel, mais Vacquerie m'a rassuré en m'affîrmant que tous les nuages se dissiperaient et que, quand son œuvre serait terminée, mes regards plongeraient en plein azur, en plein infini. Depuis feu Corneille je ne crois pas qu'on ait encore entendu un pareil fracas d'arguments se battant les uns les autres. Il n'y a que la Normandie pour mettre au monde d'aussi enragés dialecticiens!

Mme d'Agoult est revenue et s'est fait précéder par une lettre charmante ; sa confiance en nous paraît avoir redoublé. La correspondance de Béranger contient contre elle trois lignes de la plus acrimonieuse et de la plus inepte malveillance. Elles font partie d'un recueil de fragments sans date, sans authenticité même, publié en Suisse par une femme. Je me suis offert à aller trouver le jeune éditeur des quatre volumes de la correspondance, M. Hoiteau. Elle a bien voulu me le permettre et j'ai été assez heureux pour obtenir la promesse que non seulement les lignes offensantes seraient effacées dans les prochaines éditions mais qu'elles disparaîtraient même <le celle-ci au moyen d'un carton. M. Boiteau se trouvanl être un partisan de

- r\ ENIRS I> UN PARISIEN

Y Histoire de la Réooluiion de is/(* de Daniel Stem et de ses lettres du Siècle, ma lâche a I rès simplifii

Mardi 14 août. — En wagon sur Boulogn

La foudre autour de nous semblait vouloir se taire...

Au zénith grandissait un cercle de lumièi

Et moi je comparais, repris «l'espoir vainqueur,

L'orage du dehors à celui de mou cœur !

Comme une bydre qui sent quelque dieu sur sa tête,

Tordant ses noirs anneaux, se roulait la tempête

oyais voir là-baul Apollon triomphant.

raits d'or, cribler le monstre pantelant. A tout moment croulait la nue amoncelé Bientôt, je contemplait d'une ame consol<

larmes se mêlant au rire de mes yeux, Dans le ciel délivre le soleil radii

Wimereux, jeudi 16 août. -- .1 ai eu un pou de tristesse mais pas un moment d'ennui pendant no-- -i\ heures de route. La pluie qui, au départ, tombait si lugubrement sur L'hôpital Lariboisière a bientôt cess» Vies voisins avaient l<>u^ figures qu'on pouvait regarder. A ma gauche, un spectacle charmeur, incessamment renouvelé. .l'ai aperçu à Saint-Leu I de M. Renan. Il

;i raison : elle <-^t dans une situation très pitto-

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resque à droite de l'Oise et à pic sur une falaise. C'est une vallée qu'il faut aller voir pour ellemême. A deux heures, comme nous étions à moitié de la route, le soleil a triomphé décidément de l'armée des nuages ; le ciel était jonché de lambeaux de vapeurs à tous les degrés de fusion, c'était grand comme une victoire de la lumière. Le Ilot vif des tourbières scintillait au milieu des saules. Sur une colline s'élevaient au dessus d'un bois deux grands débris. deux grands ossements de château-fort. Les rayons tombant du ciel traversaient ces vieux murs. J'avais jusqu'à ce moment cherché une comparaison pour exprimer ce que fait la prière quand elle triomphe dans notre âme des plus forts et des plus durs raisonnements et que l'âme parvient à traverser les barreaux de fer qui la séparent du ciel; je crus lavoir trouvé*

A Saint-Valéry presque tous les voyageurs descendaient. J'ai ouvert la bouche pour rassurer un jeune couple d'amoureux assez inquiet des hasards qu'il allait courir. Le coup d'oeil de la baie était ravissant comme toujours. Nous longions l'extrême fond, là où le sable meurt au milieu des plantes blanchies par le sel. < h\ apercevait distinctement l'estacade où court maintenant l'embranchement du chemin de fer <it audelà le quai <|ui tourne, dominé par le vieux Saint-Valéry.

A Ètaples, j'étais resté seul. J'ai vu là une baie presque aussi belle que «-elle de Saint-Valéry,

l-> - A VI HIRS D DN PARISII N

où quatre bateaux pareils à d< - ies n< hors do leur bassin bottaient adroite gauche. Au-delà, la mer moitié ombre et moitié lumière : du côté de l'ombre, à gauche, de noirs vaisseaux semblaient chercher une ouverture dans les nuages.

Enfin Boulog Le wagon s'était rempli de jeunes Anglaises et de paysans allant à la fêle. M. Dubouloy était arrêté avec son âne par la plus interminable procession de bannières et de jeunes filles qui ail jamais défilé sur le quai de Boulogne. Je devinai la cause de son retard. «1rs que j'eus fait quelques pas hors de la sur le pont. Trois quarts d'heure après, dous «-lions réunis et le bon petit âne nous entraînai! à toute vitesse.

Quelle soirée ! Tout était gris-perle. Aux fenêtres des hôtels, de languissantes ladies regardaient une lueur en forme de croissant, une lueur de clair de lune, que le soleil à demi ouvert de nuages faisait à l'extrémité de l'orbe immense de la mer. Milles rides, d'une fin telle qu'on eût cru les voir parle >s bout d'une

^nette, remuaient le détroit. Nous gravissions une côte superbe, à droite, dans un demi-vallon; je voyais la pierre où s'est assis Napoléon pour distribuer les premières croix d'honneur et d'où il s est levé plusieurs lois pour regarder en mer le résultat d'un engagement entre quelques frégates, rout est calme dans ce vallon où irradiaient les régiments d'Àusterlitz, et parmi eux

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celui de mon père ; mais les temps sont un peu revenus, car on travaille à l'édification d'un fort. Du haut de la route, j'ai aperçu VYimereux, Ambleteuse, Andresselles, villages de brique rouge au milieu des sablonnières. On croit toucher le cap Gris-Nez, tant il est visible au-delà. Toute la famille venait au-devant de nous ; à sept heures, nous étions à table. Quel lapin de garenne parfumé!

Je viens de faire en pantoufles un tour dans les dunes. Là croît le chardon bleu des sables; il est justement en fleurs. Il y a quelques crapauds rugueux; ils ne me déboutent nullement. L'air es! plein de chants d'alouettes, de mugissements . aches, sans parler des rafales frémissantes et des lointaines cataractes.

Wimereux est une réunion de douze ou quatorze cabanes de brique formant rue parallèlement à la mer ; presque toutes sont au père Mercier, plusieurs sont vides. Des buttes de sablon arent le village de la mer; il faut marcher cinq minutes au travers de cette poudre. Hier soir, je croyais être dans un paysage de neige. La pluie nous a pris comme j'arrivais au Ilot qui me glissait sons les semelles. Une cabane abandonnée sert pour se déshabiller.

Samedi 18 août. — Mon premier bain m'a si mal réussi que je a'ei) prendrai plus.

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