GUSTAVE FLOURENS ET L'INSURRECTION CRETOISE
De 1866-1868
Au commencement de l'année 1866, Gustave Flourens voyageait en Orient.
De Gonstantinople, où il s'était dirigé tout d'abord, l'homme à jDrésent oublié qui va faire le sujet de ce livre, parallèlement à « la Crète aux maux sans nombre ^ » , se rendit à Athènes; vers les premiers jours de mars, autant qu'il nous en souvient.
* / Criti pliris symphorôn, disent les chants nationaux de la Hellade moderne, en parlant de a l'Ile bienheureuse, » Macariom'ços, des idylles antiques : tout à l'heure, on verra pourquoi.
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Helléniste consommé, et, d'ailleurs, favorisé du don des langues comme si le Saint- Esprit en personne fût descendu sur lui, le jeune professeur d'anthropologie au Collège de France, où il venait de suppléer pendant un an son illustre père, s'était rapidement initié à tous les détours de l'idiome grec moderne. Cette connaissance approfondie, assez rare chez les touristes occidentaux, le charme de son esprit, l'affabilité de ses manières lui acquirent promptement les sympathies de tous, dans la ville de Pallas Athènè.
Mis en verve par la bienveillance générale dont il était l'objet, notre compatriote, après un mois de séjour au pied de l'Acropole, imagina de vouloir donner sur la place de la Concorde, en plein air, à la mode antique, une conférence à grand fracas traitant du rôle de la race grecque dans le monde.
Mais au dernier moment, la pohce, par ordre supérieur, s'opposa à cette fantaisie excentrique. Le gouvernement du roi Georges craignait, avec raison, que le véhément orateur qui avait déjà fourni à diverses
reprises la mesure de ses rancunes à l'égard du régime napoléonien, — rancunes motivées, semble-t-il, par la déconvenue d'ambitions trop Mtives, — ne profitât de la circonstance pour attaquer plus ou moins ouvertement une puissance amie.
A la suite de cette mésaventure, Flourens retourna sur les rives du Bosphore dans le but d'y fonder un journal français. En ce moment, c'est-à-dire vers le milieu d'avril, éclataient à Candie les premiers tumultes de la longue conflagration qui, durant plus de deux années et demie, devait bouleverser cette malheureuse contrée.
Au bout de quelques mois, une déception tout intime sur laquelle nous n'avons pas à nous étendre ici ramenait brusquement le professeur à Athènes. C'était peu de jours après le combat de Vafé, où le vieux Moustafa- Pacha, gouverneur de Ghii^it-Adassi — l'île de Crète, en turc — infligea une sanglante défaite aux raïas des Monts-Blancs candiotes, commandés en cette funeste rencontre par le major Zimvracakis.
Un grand émoi régnait alors dans la mé-
tropole hellénique qui venait de perdre en ce désastre nombre de ses plus généreux fils, enrôlés comme auxiliaires sous le drapeau insurrectionnel de l'île sœur : notamment le diacre Galamaridhès, le lieutenant Alexandre Praïdhis dont le trépas héroïque fut en son [ ajs un deuil national, le Macédonien Vafiadhis, l'un des « Mille » de Garibaldi, ]e docteur en droit Elsine, les étudiants Varnavas et Vodzoucakis.
Quelques compagnons de ces nobles morts, venus comme eux de la mère patrie, — entre autres le lieutenant Thrasjbule Manos, — étaient tombés vivants aux mains de l'ennemi, après une résistance désespérée.
Traités avec égard par les généraux ottomans, ils avaient été conduits à Stamboul et remis en liberté, à la seule condition de ne pas retourner en Crète : procédé que la presse grecque ne nous semble pas avoir apprécié dans son temps, comme il méritait de l'être.
Un peu pour secouer l'amertume de son âme, un peu par dévouement chevaleresque aux causes en péril, mais surtout en vue
du renom que cette campagne lui vaudrait sans doute, Flourens résolut de passer à Candie.
Une troupe de pallikares de l'Attique et de la Béotie se trouvait alors en partance pour la reine de l'Archipel, dans le port de Sjra. Le jeune savant, — il avait vingt-huit ans, à peine, était licencié es lettres et es sciences et avait déjà produit quelques œuvres sinon de haute valeur du moins d'une certaine originalité \ — le jeune savant s'engagea dans cette guérilla en qualité de simple volontaire, et prit la mer au milieu du mois de novembre.
1 Histoire de Vhomme, corps organisés ; Ce qui est possible, Ottfrid,hvoQhMTe qui eut quelque succès; Le discours du suffrage universel (Bruxelles, 1865).
Plus tard, G. Flourens publia encore : La question d^ Orient et Vinsurrection crJtoise (1867); Science de l'homme (1839, in-i8, t. I); et, pau de jours avant sa fin tragique, Paris livré.
L'insurrection Cretoise de 1866-1868 a été mal connue et très sévèrement jugée en Europe. Aujourd'hui encore, on attribue volontiers chez nous à des excitations étrangères ce soulèvement national qui se produisit de lui-même au contre- coup de l'émancipation italienne.
Les espérances soulevées un instant chez les raïas hellènes, par la réunion de la Lombardie au Piémont, n'avaient jamais cessé de couver dans la <( grande île » . Sept ans après la convention de Villafranca et deux mois avant la guerre austro-prussienne, elles se firent jour spontanément sous la forme d'une assemblée générale des principaux insulaires en appelant à Sa Hautesse elle-même des abus du régime turc dans
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leur pays. Puis, soit hasard, soit corrélation directe, toujours est-il que ce mouvement jusqu'alors pacifique se changea en revendication armée, dès la cession de la Vénétie aux heureux vaincus de Novare, Gustozza, Lissa et autres lieux.
De 1669, date de la prise de possession ottomane, jusqu'en 1821, Candie avait été le septième enfer de la géhenne hellénique.
Au bout de quelques années de domination directe, lorsque Stamboul par des moyens d'une violence inouïe eut obhgé une certaine fraction du petit peuple crétois à embrasser l'islamisme, elle se retira en quelque sorte de sa nouvelle conquête et l'abandonna à ces transfuges de la Croix. Sous cette oligarchie de musulmans autochtones, les insulaires demeurés fidèles à l'Evangile subirent pendant cent cinquante ans, — sauf dans les montagnes klephtiques de Sphakia, auxquelles nous consacrerons plus tard un chapitre spécial, — une oppression sans exemple dans les annales de la race blanche, depuis l'esclavage antique.
Après la retraite des Vénitiens, les meilleures terres de l'ile avaient été constituées en fiefs militaires, tant au profit de l'élite des soldats victorieux qu'au bénéfice des renégats indigènes de la première heure. Puis, très rapidement, pour lotir le flot toujours grossissant des apostats, le régime du ziamei et du timar était devenu celui de presque toute la propriété chrétienne, dans le bas pays candiote.
Suivant les prescriptions de la loi Solimane, ces sortes d'apanages, essentiellement viagers, ne conféraient au détenteur aucun droit sur la personne et les biens de ses vassaux, autre que celui de percevoir la dîme des fruits de leurs terres ou une redevance annuelle stipulée en argent. Propriété immédiate et directe du sultan, le raïa ne pouvait nulle part être attaché à la glèbe ni dépouillé de ses biens. Mais,' grâce à l'indépendance presque complète que surent bientôt s'arroger les timariotes de Ghirit- Adassi, leurs privilèges féodaux ne tardèrent point à devenir héréditaires, à s'accroitre d'une façon exorbitante, et, .souvent
même, parle fait d'une spoliation totale, à se changer en possession pleine et entière du sol qui en était grevé.
Les insulaires chrétiens n'ont pas oublié cette origine d'une notable partie de la fortune territoriale de leurs compatriotes islamites : origine qui est loin de se perdre dans la nuit des temps, puisqu'elle date du siècle dernier seulement. Et de là pourrait bien résulter unjour ou l'autre, dans l'Irlande de l'Archipel, une revendication agraire dont l'Europe, peu au courant des lamentables annales de l'ile aux maux sans nombre, s'offusquera vraisemblablement.
Ainsi s'établit en Crète une aristocratie héréditaire d'aghas et de beys, seigneurs de village, provenant, les uns des timariotes osmanlis, les autres — la très grande majorité — des anciens arkhontopouli ou notables du lieu; lesquels, pour sauvegarder leur fortune et leur rang, avaient été les premiers à embrasser la religion des vainqueurs. La plupart de ces familles existent toujours. Elles ont pris des noms musulmans, mais leur origine et leur filiation sont parfaite-
meQt connues dans le pays : ainsi les Hamid- Bey, les Ibrahim-Bey, les Gliakir-Bey, les Hedjed-Bey et nombre d'autres encore.
Bien que la conscription du cinquième des enfants mâles des raïas, au profit du Coran et de la milice des janissaires, fût abolie dans tout l'empire depuis 1645, chaque année, nombre d'impubères étaient ravis aux foyers chrétiens de l'île, élevés dans l'islamisme et incorporés à l'âge d'homme dans l'un des quatre régiments de Vodjali crétois. Et ces rapts multipliés, dont les victimes incon scientes faisaient ensuite souche de musulmans indigènes, contribuaient, non moins que les apostasies volontaires, à la propagation du culte étranger sur cette terre infidèle : terre de toute antiquité perfide et sans foi où, sept siècles auparavant, lors de la conquête des Mores anclalous, une notable partie de la population avait oublié déjà sa nationalité et ses croyances avec une singulière désinvolture.
Bref, cinquante ans après la deuxième apparition du Croissant dans le berceau des dieux olympiens, le sort des giaours crétois.
SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE li
ces fils des magnanimes Doriens et des Pélasges issus des Immortels, était devenu pire qu'en Occident celui des serfs de la glèbe aux jours les plus sombres de notre moyen âge. Protégé jusqu'à un certain point dans le reste de l'empire, sinon comme homme, du moins comme chose du padischah, l'infidèle était en cette contrée lointaine un être absolument hors la loi. Toutes les iniquités, toutes les violences, tous les attentats contre ce paria étaient permis au vrai croyant.
Il était interdit aux Grecs crétois, sous peine de mort, d'entrer dans une ville montés sur un cheval ou sur un mulet. Leur, archevêque métropolitain, seul, faisait exception à cette loi.
Le zimyni devant se prêter passivement à tous les outrages ne pouvait, au risque de sa tête, porter ni arme ni bâton.
En longeant les mosquées, les casernes, les corps de garde, il lui fallait ôter sa chaussure, en signe d'humilité.
Outre les impôts et redevances de toute
nature qui les écrasaient, les incirconcis étaient encore tenus de cultiver par corvées les domaines immédiats de leurs seigneurs féodaux.
Aucun orthodoxe ne pouvait se marier ni quitter le lieu de sa résidence, sans la permission de l'agha ou du bey de la localité.
Tous les chrétiens du même village étaient solidaires, au civil et au criminel, vis-à-vis de leurs maîtres.
A la Ganée, capitale de l'ile, ceux de la Croix ne pouvaient coucher dans leurs maisons. Les femmes et les enfants avaient seuls ce privilège. La nuit venue, tout baptisé payant le harasch devait se retirer hors de l'enceinte urbaine.
Le rapt des adolescents au bénéfice de l'islam se doublait de celui de leurs sœurs ail bénéfice des harems. Dans les villes, les femmes des giaours ne sortaient jamais de leurs maisons, par crainte des renégats ; et, du berceau jusqu'à la tombe, Texistence de ces tristes recluses se passait tout entière dans le huis clos de la demeure paternelle, d'abord, dans celui dulogis conjugal, ensuite.
Nous terminerons par le fait suivant qui dispense d'en dire davantage.
L'un des divertissements favoris des renégats, quand ils étaient échauffés par le vin, consistait à essayer la portée de leurs armes et la justesse de leur coup d'œil sur quelque passant de la religion proscrite. Et si le raïa ainsi mis en cible tombait mort à la première balle, sa famille, pour avoir le droit de lui donner la sépulture, devait payer une certaine somme à l'adroit tireur. Le vieux Mikhali Goracas, l'un des hommes les plus considérables de l'insurrection qui motive ces pages, avait eu son oncle assassiné de la sorte, au commencement du siècle, alors que notre drapeau flottait à huit lieues de la Crète, sur les îles Ioniennes.
Le temps qui suivit la prise d'armes des Sphakiotes, en 1770, — prise d'armes que nous raconterons tout au long plus tard, — fut la pire époque de la Crète chrétienne, sur laquelle les sévices des renégats se déchaînèrent alors avec un redoublement d'inten-
site, sous prétexte de complicité morale avec les klephtes de rAspro-Vouna.
Parfois se levaient soudain, dans ce pays aux abois, des ouragans de désespoir qui amenaient des défaillances collectives parmi les insulaires demeurés fidèles à l'Evangile. Alors on voyait des villages entiers, affolés et comme en démence, donner solennellement au Christ un délai plus ou moins long pour leur venir en aide. Puis, au jour ûxé, ils reniaient en masse le Crucifié et se faisaient circoncire. Et, chose étrange, ces nouveaux apostats étaient ceux qui se ruaient avec le plus de furie, au lendemain de leur abjuration, sur leurs coreligionnaires de la veille.
En vain les pachas de Stamboul voulaient réprimer les débordements des prétendus musulmans indigènes, gens tenus par les véritables sectateurs du Prophète pour hérétiques et damnables, comme buveurs de vin, rebelles à l'Imam, ne faisant ni les prières ni les ablutions obligatoires et, sauf la pratique de la circoncision et l'observance extérieure du ramadam et des fêtes officielles.
ne se souciant pas plus du Coran que de rÉvangile. Alaîtres absolus de la province, ses déri-beys ou bejs héréditaires, soutenus par le commun des renégats du pays enrégimentés en milice sous le nom de janissaires Cretois, bravaient ouvertement Gonstantinople et ses lieutenants.
Quelquefois un gouverneur, plus habile ou plus heureux que les autres, forçait un instant ces mécréants à obéir. Ainsi le séraskier Ghatzi-Osman qui, en 1813, à l'aide de montagnards sphakiotes armés au nom de Mahmoud II, organisa le même jour et à la môme heure, dans les trois places fortes, une véritable Saint -Barthélémy d'aghas et de beys où près de cinq cents d'entre eux furent décapités. Mais Tanarchie reprenait bientôt de plus belle au pire détriment des chrétiens.
Aussi, nul doute que sans la guerre de l'Indépendance, qui vint enfin mettre un terme à cet état de choses, l'élément orthodoxe, sous le coup des persécutions intolérables auxquelles il était en butte, n'eût fini par entièrement disparaître de la surface de
la Crète : terre de tout temps âpre et violente àTexcès, dont racharnement des conflagrations intestines avait scandalisé le monde païen, peu prude cependant en matière de ce genre.
Et, quoique filles de l'invasion étrangère, ces furies scélérates étaient, comme les discordes antiques de l'île aux cent villes, haines de famille et non de race. En effet, les timariotes ottomans installés en ce pays lors de la conquête, s'y étaient fondus dès la seconde génération dans la marée toujours montante des renégats insulaires. En sorte que la meute d'aglias, de beys, de janissaires qui se ruaient ainsi sur les fidèles de la foi vaincue, était comme eux de souche crétoise pure : hormis quelques-uns, dans les veines desquels coulait une légère infusion de sang asiatique noyée dans le fiot de leur sang grec.
Un fait certain, c'est que, durant ce long martyre à huis clos, le pays de Zeus sembla, comme Saturne son premier roi, se complaire à dévorer ses enfants.
La régime vénitien tout cruel, oppressif et
cupide à l'excès qu'il fut ^, avait laissé dans le regno di Candia plus de cinq cent mille âmes. En 1795, le naturaliste Olivier trouvait cette population déjà diminuée d'un grand tiers et répartie à peu près également entre les deux cultes. Vingt- six ans plus tard, au moment où éclata la guerre de l'Indépendance, le nombre des Candiotes, d'après le général Mathieu Dumas, se composait de cent trente mille circoncis et de cent huit mille baptisés. A la fin de ce formidable conflit qui ne fut nulle part aussi terrible qu'en Crète, le voyageur anglais Pashley n'estimait plus qu'à cent vingt- neuf mille le chiffre total de ces insulaires. La moitié des habitants de la terre classique, telle fut du reste — M. About lui-même en convient
1 a II faut traiter les habitants scbismatiques de nos colonies grecques comme des bêtes féroces auxquelles on coupe les dents et les griffes, en ne leur laissant que du pain pour les empêcher de mourir et le fouet pour les conduire ; quant à l'humanité, vous aurez soin de la garder pour une meilleure occasion. »
(Instructions de fra Paolo aux provéditeurs de la Seigneurie en Crète : Daru, Hist. de Venise^ liv. XXXIX, p. 579).
— la terrifiante moisson que faucha la mort sur les champs de bataille et dans les grandes tueries de foules désarmées de la résurrection hellénique.
Le cyclone albanais qui, pendant neuf ans, dévasta le Péloponèse, à la suite de l'insurrection de 1770, engloutit ou dispersa la moitié des Grecs de cette province.
Un demi-siècle plus tard, de 1824 à 1828, les fureurs d'Ibrahim d'Egypte réduisaient d'un Ijon tiers le nombre des Moréotes qui , depuis le précédent désastre, avait remonté à près de cinq cent mille : relèvement merveilleux, provenant de ce que, sous la république et l'empire, leur péninsule féconde était devenue, par l'intermédiaire de la marine hydriote, le grenier principal de Marseille.
Les massacres de Gonstantinople , de Smyrne, de Ghalcédoine, d'Andrinople, de Candie, d'Ipsara, deCasos, — nous ne citons ici que les principaux, — furent des hécatombes où la bête ottomane se gorgea de chair et de sang à en rompre.
Mais combien toutes ces tueries semblent pâles, en comparaison de celle qui va suivre !
Au commencement d'avril 1822, on comptait dans l'ile de Khios cent quinze mille habitants. Cinq mois plus tard, il n'en restait plus que trois mille. Voici ce qu'étaient devenus les autres :
Quarante- cinq mille avaient pu s'enfuir à bord des corsaires d'Hydra et d'Ipsara. Vingt-cinq mille avaient été passés au tranchant du sabre. Le reste — soit quarantedeux mille — avait été réduit en esclavage. Le chiffre de ces derniers est oflîciellement constaté par les registres de la douane turque, où l'on tenait note exacte delà sortie de ce bétail humain : lequel était transporté à Smyrne sur des vaisseaux marchands anglais, autrichiens, italiens et même français, hélas! pour y être mis à l'encan.
Les enfants que leur bas âge eût vraisemblablement empêchés de trouver acquéreur étaient noyés en masse dans le canal de Khios, avant l'embarquement.
Lors de la constitution du royaume grec,
la Crète, contre tout droit et toute justice, fut laissée au pouvoir des musulmans. Néanmoins, la crise épouvantable qui venait de la décimer cinq fois, eut pour cette terre malheureuse le résultat salutaire de faire disparaître à jamais la féodalité indigène qui avait pesé sur elle, durant un siècle et demi, d'une façon si violente.
A partir de cette époque, les clu'étiens de l'île en peine soutinrent contre le Croissant mie lutte en quelque sorte permanente pour la revendication de leurs droits : lutte sans autre exemple parmi les races serves de la Turquie, et qui a déjà abouti, en attendant mieux, à l'état de semi-autonomie consacré, quarante-huit ans plus tard, en faveur de Veyalet candiote, par le pacte de Khalèpa.
Mais en 1866, le joug ottoman était encore singulièrement dur à l'égard de ses giaours Cretois. Aussi le vent qui souftiait d'Italie les fit-il se lever en masse pour réclamer l'application effective de la charte nouvelle des raïas, le fameux hatt de 1856, demeuré lettre morte chez eux comme partout ailleurs dans les vastes Etats du sultan.
Cette explosion imprévue surprit la Grèce non seulement sans argent, sans flotte, sans armée, mais encore sans représentation clii^lomatique à l'étranger • les diverses légations helléniques ayant été supprimées partout, pour raison d'économie, après la chute du gouvernement bavarois.
Le ministère Rouphos, qui dirigeait en avril 1866 les affaires de la Hellade, fut atterré de cet événement et s'efforça de contenir les insurgés. Son successeur, le cabinet Boulgaris et Déligeorge, s'il ne fit rien pour les arrêter, fit généralement le moins qu'il put pour les encourager, bien que l'effervescence de la population athénienne réclamât impérieusement un concours plus efficace. En présence du fait accompli, le ministère Goumoundouros, qui prit en main la barre du petit navire grec vers les premiers jours de l'année suivante, favorisa l'insurrection de tout son pouvoir et chercha à la faire tourner au bénéfice de la « grande idée ». Mais il est douteux qu'il eut donné lui-même le signal de ce branle-bas intempestif.
Le mouvement crétois passa à l'état de
guerre ouverte sur la fin du mois d'août 1866. La lutte débuta par quelques succès pour les raïas, — à Gandlianès, à Vamos et surtout à Vryssès où toute une division égyptienne, arrivée sous les ordres de Sahin- Pacha au secours du Croissant, fut obligée de déposer les armes devant quatre mille pallikares des Monts-Blancs, commandés par le vieux Gostaro Véloudhakis.
Le désastre de Vafé vint mettre fin à cette série de fortunes propices, et fit entrer les insurgés candiotes dans leur voie douloureuse.
Les choses en étaient là, lorsque Flourens arriva à Candie quelques jours après la catastrophe d'Arcadhi : un nouveau désastre pour les raïas, mais qui devenu promptement célèbre, fît le tour du monde et, par rintérèt qu'il souleva, servit leur cause mieux qu'une victoire.
Cinq cents chrétiens dont l'inconnu qui écrit ces pages a vu et presque compté les cadavres, cinq cents chrétiens s'étaient réfugiés dans un couvent du mont Ida. Forcés en cette retraite après un furieux assaut, ils y périrent tous, à l'exception d'un petit nombre de femmes et d'enfants qui furent sauvés par Salil-Bev, lîls de Moustafa- Pacha alors gouverneur de la Crète.
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Les derniers défenseurs de l'abbaye, — l'higoumène Gavriel, le lieutenant grec Dhimacopoulos, le démogèronte Scalidhis, les deux frères Kérétis et quelques-uns encore dont nous regrettons de ne pouvoir citer les noms, — s'étaient retranchés dans la salle capitulaire où se trouvaient une douzaine de barils de poudre et de nombreuses caisses de cartouches. Ils s'y firent sauter, quand tout autre moyen de résistance leur fut devenu impossible.
Les journaux de Stamboul, ne pouvant nier le fait de l'explosion, s'efforcèrent de le réduire aux proportions d'un accident de peu d'importance, occasionné par une bombe ottomane; et notre presse conservatrice, à l'instar de la presse officielle turque, accueillit cette version avec empressement. Quelquesunes de nos feuilles mishelléniques firent mieux encore, et, insultant gaiement aux preux sans sépulture et sans mémoire qui avaient préféré la mort dans le saint combat à la vie dans la capitulation, trouvèrent plaisant d'attribuer le fait d'Arcadhi aux joj^eusetés d'un moine ivre, titubant dans
la soute aux poudres de la glorieuse laura.
L'auteur visita ce lieu légendaire, six mois après la catastrophe. Plus de quatre cents dépouilles humaines y gisaient encore, étalant pèle-mèle en pleine lumière des vivants toutes les dissolutions hideuses auxquelles notre chair est vouée dans les ténèbres de la tombe, avant de se résoudre en un peu d'humus noir et de phosphate de chaux.
Et cet effroyable spectacle est resté dans les souvenirs de l'écrivain, non comme un témoignage de néant, mais bien comme la preuve certaine d'une autre vie par delà celle-ci. Car la mort, quand elle commence à digérer sa proie, a des enseignements spiritualistes d'une évidence flagrante. Devant l'horreur de notre effondrement organique, il tombe alors sous les sens que l'être moral de l'homme ne saurait résulter du simple fonctionnement de son appareil terrestre ; et que par conséquent il y a chez lui autre chose que le limon d'Héden.
Sitôt débarquée, la troupe où se trouvait le professeur alla rejoindre un corps d'insurgés
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réunis autour de la forteresse de Kissamo- Gastelli dont ils avaient entrepris le siège. Cette tentative qui coûta la vie à nombre de braves, — au major hellène Froudhakis, notamment, — ne réussit point. Les assiégeants se dispersèrent et le bataillon où Flourens avait pris parti se débanda.
Assez embarrassé de sa personne, l'isolé fut trouver le lieutenant-colonel d'artillerie Goronéos qui était alors à la tète des volontaires grecs du centre de l'ile.
A la fois savant militaire et hardi capitaine d'aventure, cet ofiîcier vraiment supérieur, qui fut l'une des principales physionomies de l'affaire de Crète, dépassait déjà le demisiècle. Au moral comme au phj'sique, il avait quelque chose de Garibaldi dont il aspirait, du reste, à remplir, dans la péninsule des Balkans, le rôle libérateur.
Il s'était distingué dans les rangs de Tannée russe pendant le siège de Sébastopol et, plus tard, avait été attaché au titre étranger à notre expédition du Liban. Après avoir contribué de tout son pouvoir à la
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cliiite du roi Othon, il avait rempli quelque temps les fonctions de ministre de la guerre dans le gouvernement provisoire qui suivit l'expulsion du prince bavarois : fonctions difficiles où il déploya la plus louable énergie. Il était syntagmatarkis^ autrement dit colonel, de la garde nationale d'Athènes et du Pirée, lorsque, sur le refus du général Gallerghi, une partie du peuple candiote lui décerna le commandement suprême de Tinsurrection.
Goronéos força aussitôt le blocus ottoman sur un léger caïque conduit par le capitaine Soplio, marin fameux en ces parages, et débarqua dans la baie de Vali, vers le milieu du mois de septembre, suivi de sept compagnons seulement. Mais ce choix, — renouvelé à l'unanimité vers la fin de la guerre, sans que l'honorable /athénien crût alors devoir l'accepter, — ne réunit point au déljut la majorité des suffrages. Et il s'en consola bien vite, j'imagine, en voyant combien les forces dont il eût eu à disposer étaient peu maniables au gré de ses aptitudes.
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Quoi qu'il en soit, jugeant de son devoir de rester quand même, le vaillant colonel, aujourd'hui général de division et l'une des plus hautes personnalités de l'armée grecque, s'était réduit au métier de chef de bande, et, lors do l'arrivée de Flourens, faisait de son mieux dans cette mêlée de peaux -rouges : mêlée sans plan, sans ensemble, sans conception stratégique possible, où, de toutes ses brillantes qualités militaires, il n'en trouvait guère qu'une seule à exercer — son incontestable courage.
Mais, bien qu'écrivain disert, en sa propre langue et même aussi dans la nôtre, Goro néos n'aimait en campagne que les soldats et prisait p3u les gens de plume et les parleurs. C'était du reste un homme d'un caractère assez difdcile. 11 reçut sans beaucoup d'enthousiasme sa nouvelle recrue qui rejoignit, au bout de quelques jours, la troupe de Zimvracakis.
Celui-ci, Candiote d'origine, commandant d'état-major dans l'armée du royaume et frère du ministre de la guerre alors en fonc -
tion à Athènes, avait été le premier, parmi les officiers supérieurs de la Grèce, à venir au secours des insurgés.
Malgré la froidure de l'hiver, sasjntagme était alors cantonnée au cœur même de l'Aspro-Vouna, sur le grand omalos ou plateau de Sélino. Cette longue vallée sinueuse, très élevée, presque inaccessible, située vers les confins du pays de Sphakia et de l'agreste « éparkie » dont elle porte le nom, n'est habitable que durant la saison chaude. Aussi, en fait de maisons, s'y trouvet-il seulement quelques calyvia, espèces de huttes de trois à quatre mètres carrés où s'abritent en été les pâtres qui amènent leurs troupeaux brouter les savoureux herbages de ce haut lieu solitaire.
Là, bloqué par les neiges et les Ottomans maîtres de la plaine, Flourens dut supporter pendant six longs mois tout ce qu'un homme d'un tempérament plutôt délicat et d'une imagination ardente, habitué aux aises et au confort de la vie élégante, peut souffrir dans une inaction absolue et dans des conditions d'existence impossibles; conditions telles,
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que les durs pallikares grecs, ses camarades, en étaient eux-mêmes écrasés. Le froid, la fièvre, la faim, le manque absolu des choses les plus indispensables à un fils de nos milieux raffinés, l'entassement et la promiscuité dans des cabanes sordides ouvertes à tous les zéphyrs glacés de ces cimes alpestres, — voilà ce que durant la moitié d'une année eut à subir et subit sans jamais se plaindre le courageux philhellène.
Néanmoins, malgré toute son énergie, ce Parisien dépaysé, que rien dans son passé n'avait trempé physiquement pour de pareilles épreuves, fût, selon toute apparence, mort à la peine, n'eussent été les soins affectueux dont l'entoura l'un de ses compatriotes, volontaire dans la même troupe. Ce dévoué compagnon, rude soldat trempé à feu et à glace, était M. LéonPoinsot, de Dijon, qui a laissé à Candie la réputation méritée d'un homme sans peur et sans reproche, et s'en est allé, croyons-nous, mourir sous les drapeaux de Lopez, dans la république Argentine ^
1 U Indépendance hellénique, feuille athénienne rédigée en français, renferme au courant des années 1867
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D'autres encore furent de bons et loyaux camarades pour notre concitoyen, dans cette guérilla composée presque tout entière d'ofiîciers et de soldats de l'armée grecque venus au secours de leurs frères crétois, sous le couvert de démissions ou de désertions fictives. Ainsi les trois lieutenants Botzaris, neveux du grand Marco, la gloire la plus brillante et la plus pure de la renaissance hellénique; les sous-lieutenants Smolenski et Souliotis ; les adjudants Voyadzouglo ^ et
et 1868 plusieurs lettres de M. Poinsot : lettres de sol dat, vrais modèles du genre, sans prétention aucune, mais pleines de verve, d'entrain et respirant au plus haut degré le sentiment de l'honneur et du devoir.
M. Poinsot, alors sous- officier dans l'armée française, avait été décoré à Solférino de la médaille militaire sarde.
i Aristote Voyadzouglo mérite en ce volume une mention spéciale. Arrivé à Candie dès les premiers coups de fusil tirés par les insurgés, il y resta sans désemparer jusqu'à la capitulation générale des volontaires, en date du 2 janvier 1869. Quoique blessé à diverses reprises, il refusa toujours de passer en Grèce et ne quitta jamais la grande île. Après le départ de Zimvracakis, en juin 1868, il fut à l'unanimité choisi pour chef par tous les contingents grecs attachés à la région des Monts-Blancs.
Kitzos; les sous-ofÏÏciers Pétridzi, Psjkras, Anaghnastopoulos : les mis déjà morts, hélas! depuis longtemps à l'heure où nous écrivons ces pages ; les autres, officiers supérieurs ou même officiers généraux au service de leur patrie.
Ce fut pendant ce séjour de Flourens sur rOmalo-Sélino, que le major Zimvracakis, ancien élève au titre étranger de notre école militaire d'application, eut la légèreté, — pour ne pas se servir d'un terme plus énergique, — de tolérer ces appels déclamatoires à Jules Favre, Victor Hugo, Garibaldi et autres sommités du parti démocratique, dont notre jeune compatriote était l'auteur et au bas desquels ces deux irréfléchis mettaient, avec une incroyable désinvolture, le paraphe du petit peuple de Crète. Maladroitement enregistrées et plus maladroitement commentées encore par certains journaux d'Athènes rédigés en langues occidentales, ces tirades emphatiques partaient de là pour faire leur tour d'Europe et indisposer les gouvernements à l'égard des malheureux
raïas de Ghirit-Aclassi : braves gens à qui les dieux sauveurs auxquels on les vouait à leur insu étaient, — hormis le glorieux solitaire de Gapréra, — absolument inconnus.
C'est ainsi que dès son arrivée, le futur tribun de Belle ville et de Montmartre causa un préjudice grave au mouvement candiote, en le colorant, aux yeux des cabinets européens, d'une teinte fâcheuse de révolution cosmopolite.
Il était assez difficile d'admettre, on en conviendra, qu'un homme de l'intelligence de Flourens put estimer les alinéas de M. Hugo et les protestations de M. Favre plus efficaces pour le salut des Cretois que le bon vouloir des monarchies, aux oreilles desquelles toutes ces fanfares de trompette radicale sonnaient désagréablement. Aussi, maint organe de la presse athénienne qualiiîat-il sévèrement l'imprudence de Zimvracakis et sembla-t-il fort disposé à croire qu'en ces bruyantes réclames son Egérie se préoccupait beaucoup moins du drapeau de saint Tite, patron de la grande île, que du souci de se créer un rôle dans son propre pays.
34 SOUVENIRS D'L'N PHILHELLÈXE
Que l'érudit philhellène usa des circonstances pour se mettre en relief dans le monde de la démocratie, cela est hors de doute. Ils sont bien rares, ceux qui viennent se mêler à de pareilles aventures, sans visées personnelles aucunes et simplement guidés par la noble folie des redresseurs de torts. Mais que Flourens sacrifia de gaieté de cœur les intérêts de sa cliente aux siens propres, — voilà ce que nous nous refusons à admettre.
Ce grand enfant, à la fois entêté et naïf, dans la destinée lamentable duquel il entrait de presque toujours faire le mal en voulant et en pensant faire le bien, croyait tout ce qu'on lui disait, tenait ensuite pour article de foi tout ce qu'il croyait et se vouait alors corps et âme aux cliimères d'autrui. L'école dont il faisait partie l'avait assoté de la puissance de l'idée, de la force irrésistible du droit, du triomphe de la justice par la fraternité des nations et autres théories à longue échéance de la même utilité pratique dans le cas pressé de la pauvre Candie. En faisant de sa protégée la pupille des peuples, ce sectaire au vaste cerveau mal équilibré
croyait de la meilleure foi du monde pouvoir forcer les rois à embrasser sa cause.
Et c'était d'un cœur léger que, sans souci de la compromettre aux yeux des princes en la coiffant du bonnet phrygien, l'obstiné rêveur plaçait l'île en peine sous le patronage des coryphées de la démocratie : le plus ferme appui moral, disait-il, que pussent invoquer ses raïas.
A une quinzaine de lieues du campement de Zimvracakis, guerroyait sur le mont Ida, une autre troupe de volontaires grecs.
Cette bande auxiliaire se composait presque exclusivement de montagnards de l'ancien Taygète, c'est-à-dire de Maniâtes. Elle était sous les ordres d'un vieux pallikare des luttes de l'Indépendance, le colonel lacédémonien Dhimitrios Pétropoulaki, noble et chevaleresque vieillard dont on ne prononçait le nom qu'avec respect d'un bout à l'autre du pays hellénique.
Dans ce petit bataillon dorien se trouvait un Français.
36 SOU\ ENIRS D'UN THILHELLENR
Au commencement de mai 1867, Flourens adressa une lettre à ce compatriote qu'il connaissait seulement de nom. En cette missive, le professeur exposait que, se sentant mourir dans les chalets de TOmalo-Sélino et y faisant, du reste, depuis quelque temj)s, assez mauvais ménage avec Zimvracakis^, il désirait, pendant qu'il en avait encore la force, venir s'associer à la fortune des Ma niâtes : troupe agile dont les hardis guérilleros parcouraient l'orient de l'île dans tous les sens, portant secours aux Candiotes partout où besoin était, et livrant aux islamites escarmouche sur escarmouche.
Le Français en question transmit celte requête au vieux Pétropoulaki, lequel Taccueillit avec sa bonté ordinaire et fit répondre au philhellène en disponibilité qu'il serait le bienvenu. Quelques jours après, ce dernier ralliait la guérilla du Taygète, dans le monastère de Khalèpa, sur le versant nord des cimes idaïennes.
L'insurrection entrait alors dans sa phase la plus aiguë.
Commencée depuis un an, à peine, cette révolte avait déjà coûté à Constantinople cent cinquante millions et plus de vingt mille soldats dévorés par les fatigues, les privations, les maladies ou moissonnés par les balles des raïas.
En ce court espace de temps, deux vali ou vice-rois ottomans, le renégat ionien Ismaïl et son beau-père, Moustafa Ghiriili, autrement dit « le Cretois » , s'étaient usés à ce conflit. Le second, cependant, connaissait à fond son terrain de manœuvre, pour avoir antérieurement commandé dans cette province durant trente années consécutives. Osman-Pacha, le futur liéros de
38 SOUVENIRS D'UN PHlLHELLENb:
Plewna, et Server-EfFendi n'avaient recueilli dans ce tumulte que des insuccès; celui-là comme général, celui-ci comme pacificateur.
Son impuissance devant cette moitié d'île en révolution exaspérait Stamboul. La situation, d'ailleurs, devenait critique, ce dangereux foyer d'incendie commençant à inquiéter sérieusement les gouvernements européens. Aussi, vers les premiers jours d'avril 1867, le Divan avait-il envoyé à la Ganée son grand foudre de guerre, le Croate Michel Lattas, en islam, Omer-Pacha. On lui avait donné carte blanche, et il s'était chargé d'en finir, en six semaines, avec la peuplade de cent soixante mille âmes qui, depuis déjà si longtemps, tenait en échec la grosse Turquie, sa vassale l'Egypte et les cinquante mille renégats du terroir.
Le vainqueur du Monténégro s'était mis à l'œuvre aussitôt; et, un mois plus tard, la Crète, déjà bouleversée de fond en comble, offrait un spectacle étrange.
Les musulmans des campagnes entassés depuis près d'un an dans les places fortes y
souffraient cruellement, loin de leurs maisons et de leurs champs mis à sac par les insurgés. En butte aux sévices de cette foule exaspérée, les raïas demeurés dans les villes n'y conservaient la vie que grâce à la protection des consuls européens.
Les chrétiens du bas pays avaient abandonné leurs bourgades et campaient sur les hauteurs, à travers la broussaille ou parmi les rochers. Dans la montagne même, bon nombre de villages étaient devenus déserts, par crainte d'une irruption soudaine des islamites ; et leurs habitants bivouaquaient, comme ceux de la plaine, au plus épais des maquis.
Trente-quatre vaisseaux de guerre, aux ordres de l'amiral Bessim-Pacha, d'abord, plus tard, à ceux de l'aventurier anglais Hobart, évoluaient sans relâche autour de l'ile. Mais ce formidable blocus n'empêchait ni les corsaires grecs de venir ravitailler l'insurrection, ni les femmes et les enfants des giaours de fuir cette contrée lamentable qui s'acheminait, chaque jour davantage, à n'être plus qu'une arène où s'égorgeaient les hommes.
Dévastée jusqu'au sous-sol, la terre clc ce champ clos ne donnait plus de fruits. Aussi la famine commençait-elle à sévir durement parmi sa population affolée comme une ruche en désarroi. Les cadavres restaient sans sépulture et les fades exhalaisons de la mort se mêlaient, dans les villages silencieux, à l'acre senteur des incendies.
Quarante mille soldats ottomans, tant réguliers que bachi-bozouks indigènes ou autres, s'épuisaient vainement à réduire ce pays inextricable comme son labyrinthe et féroce comme son mino taure. Les meilleurs généraux de la Turquie, — Souleïman, Reschid, Dervisch, le renégat franco-prussien Méhémet-Ali, de son vrai nom Adolphe De droit, — commandaient, sous la direction de l'ancien ingénieur autrichien, cette armée exterminatrice, répartie en sept brigades volantes qui, sans halte ni cesse, parcouraient le pays en saccageant tout sur leur passage.
Point de quartier, ni d'un côté, ni de l'autre, dans la guerre d'extermination inaugurée par le nouveau vice- roi. Orga-
nisés en meutes de batteurs d'estrade, sous le nom de gendarmes indigènes, les musulmans candiotes, dont les haines séculaires surexcitées par leurs souffrances du jour faisaient de véritables loups enragés, servaient d'exécuteurs à la mission de mort que s'était donnée l'apostat croate.
(( Rendez -nous vos prisonniers, nous vous rendrons les nôtres, » lui écrivaient au mois d'août, les membres du gouvernement provisoire des insulaires : « que voulez-vous que nous fassions de vos soldats sur nos montagnes? »
— « Tuez -les, » répondait laconiquement Lattas.
Quinze mille adelphopihiti ou frères conjurés, — nom que se donnent entre eux les insurgents crétois, dans leurs levées de boucliers périodiques, à cause des cérémonies religieuses par lesquelles ils se lient les uns aux autres, avant de prendre les armes, — quinze mille frères conjurés harcelaient sur les flancs et les dt'rrières ces colonnes infernales et les décimaient nuit et jour. Leur habileté de tireurs, leur mobilité prodi-
gieiisG, leur entente innée de la guerre klephtique, jointes à la structure incroyablement tourmentée de ce pays abrupt, valaient à ces hardis miliciens une puissance défensive énorme.
Dans le total de leurs bandes redoutables, dont la tactique et l'organisation rappelaient assez volontiers celles de nos Vendéens, les Monts-Blancs entraient pour environ sept mille fusils; le massif de l'Ida, pour cinq mille cinq cents; la chaîne de l'ancien Dicté, pour le reste.
Les commandants des compagnies franches envoyées d'Athènes à la rescousse dirigeaient comme ils pouvaient les opérations de cette mêlée sauvage.
Les troupes auxiliaires recrutées par les soins du comité philo- crétois de la métropole étaient toujours sous les ordres d'un officier supérieur, en retraite ou démissionnaire, de l'armée du royaume. A ceux de ces intrépides vétérans déjà nommés en ces pages, ajoutons les lieutenants -colonels lennissarlei et Vydzantios, arrivés des premiers dans la gTande île, vers la fin de 1866; et les
colonels Saracizouglo, Dhimitracaracos et Sapoimdzaki, lesquels, vers le milieu de l'année suivante, vinrent se mêler aux événements que nous racontons. Le dernier de ceux-ci, un Candiote, comme Zimvracakis, devait plus tard, lors des graves incidents de 1886, commander en chef, devant les Ottomans, toutes les forces de la Grèce.
Le Tliébain Mitza, ancien capitaine de partisans aux Etats-Unis, durant la guerre de sécession, fut le seul arkhigos choisi par le Comité en dehors des troupes régulières de la Hellade. 11 survint avec sa guérilla en juin 1867 et resta sur le théâtre de la lutte jusqu'au dernier râle de l'insurrection.
Observons que le total des contingents chrétiens étrangers à la Crète ne s'éleva jamais, durant cette prise d'armes, au-dessus de dix -huit cents hommes, et descendit souvent au-dessous de cinq cents. Parmi ces champions de l'idée de patrie, trop légèrement qualifiés, chez nous, en ce temps-là, de ramas de bandits, bon nombre dont nous reparlerons à la fin de ce volume devaient
venir combattre et mourir pour la France, lors de nos grands désastres.
Attentifs à ménager la susceptibilité des Cretois, les chefs de corps expédiés par les zélateurs de la grande idée au secours du drapeau de saint Tite, cngissaient discrètement sous le couvert de la junte souveraine de l'insurrection et des capitaines généraux nommés par le suffrage populaire. Ces polémarques indigènes étaient au nombre de quatre : Spliakianakis, de Sitliia; Griaris, de Sélino, un citoyen des beaux jours de la Grèce pour le courage, le désintéressement et le dévouement à son pays ; Hatzi-Mikhali lannakhori, de Gydonie, un géant, l'Ajax de cette épopée villageoise, auquel les Ottomans avaient donné le même surnom que leurs pères à Jean Hunyade, ce le grand diable » ; enfin, le vieux AJikhali Goracas, de la Messara, dont nous allons parler plus longuement, parce que nous l'avons approché davantage.
Ancien outlaw du banditisme héroïque d'avant 1820, Goracas — en français, cor-
beau — était le capitaine armatole clés luttes féroces de rindépendance, dans toute son âpre physionomie. Son visage impassible comme celui des statues des dieux, son air de dignité sombre, le laconisme de ses discours, sa réputation de courage à toute épreuve, commandaient le respect. Mais l'expression vraiment formidable de ses yeux d'un rouge pourpre, injectés de sang, les plissements léonins de ses noirs sourcils, et surtout son renom trop bien établi de cruauté, inspiraient la terreur aux timides et certain froid aux plus hardis.
Malgré ses trois quarts de siècle, ce pallikare du temps jadis dont l'âge n'avait ni courbé la haute stature, ni affaibli la vigueur athlétique, était encore l'un des meilleurs cavaliers et, peut-être, le plus habile tireur de l'île entière.
Sur le plateau de Lassiti, en mai 1867, l'écrivain vit avec stupeur le septuagénaire en question tuer de sa main, à cheval et en combat singulier, un adversaire redoutable, l'agha Ali Vradzéras, colonel des bachibozouks indigènes de la province de Mégalo-
Castro. Huit mois plus tard, près du village d'Haghios-Mirôn, dans la plaine de Candie, un volontaire étranger, qui se trouvait en embuscade à côté du polémarque de l'Ida, put constater, à l'aide d'une longue-vue, qu'en dix coups de son vieux fusil levantin du temps de la grande guerre le farouche vieillard avait abattu sept ennemis.
Né en 1794, dans le village de Pometza, sur les versants méridionaux du Psiloriti, Coracas avait seize ans, lorsqu'un de ses .oncles fut blessé mortellement par un bey messariote, dans les conditions particulièrement odieuses que nous avons signalées précédemment. Quelques jours plus tard, le généreux adolescent poignardait l'assassin et gagnait la montagne où il mena la vie errante de klephte jusqu'à la grande guerre. Il se joignit alors à la famille des Courmoulis et combattit avec elle pendant trois ans, c'est-à-dire tant que les insurgés crétois purent tenir la camj^agne.
Celte race légendaire des Courmoulis qui par ses aventures, son héroïsme et ses mal-
heurs, pourrait faire le sujet d'un poème épique, avait sa résidence à Coudzès, dans la Messara. Déjà puissants à Candie au temps des Vénitiens, ces fils d'archontes s'étaient faits linovamvaki — littéralement « lin et coton » — vers le commencement du siècle passé.
Les Grecs donnaient alors tout bas, en Chypre et dans la grande île, ce nom irrévérencieux à certaines familles indigènes qui, pour sauvegarder leurs biens et leurs vies, avaient feint, lors de la conquête ottomane, d'embrasser l'islamisme, tout en conservant intacte, au fond du cœur, la religion des aïeux : héritage qu'elles se transmettaient fidèlement de génération en génération, dans le huis clos du foyer, sans que les raïas, toujours parfaitement édifiés sur ce secret de vie ou de mort, le trahissent jamais.
Vers le milieu du règne d'Abd-ul-Hamid, la fortune des Courmoulis, qui depuis leur apparente apostasie a^^ait progressé d'une façon merveilleuse, était à son comble. Plusieurs d'entre eux occupaient, à Stamboul et dans les provinces, les plus hautes charges
de l'empire. Les chrétiens de l'Ida et du Dicté qu'ils protégeaient de tout leur pouvoir contre les sévices des vrais renégats leur étaient dévoués corps et âme. Ils jouissaient auprès duséraskier de l'île d'un crédit illimité.
Juste à ce moment-là, un accès d'enthousiasme religieux de cette noble maison failHt avoir, pour elle et ses vassaux baptisés, les plus terribles conséquences. Entraînés par les prédications imprudentes d'un moine de l'Athos, trente de ses membres résolurent de lever la visière et d'aller à Mégalo- Castro confesser le Christ dans le sérail du gouverneur, à la façon des anciens martyrs dans le palais des proconsuls. Heureusement, l'archevêque métropolitain prévenu de ce projet eut le temps d'intervenir et parvint, non sans peine, à faire renoncer ces âmes avides des joies immédiates du paradis à l'acte de foi intempestif qui allait mettre à feu et à sang toute la Crète chrétienne. .
Sitôt que la guerre de l'Indépendance éclata dans leur île, les Courmoulis se hâtèrent de jeter le turban aux orties et de tirer l'épée pour la Croix.
' Mikhali, chef de la famille, alors colonel d'un régiment du padischah, sous son nom musulman d'Houssein-Bej, fut nommé polémarque de la Crète orientale. Il mourut des suites d'une blessure reçue devant les murs de la Ganée. Ses deux fils Dhimitrios et Manolis lui succédèrent. Le premier fut tué au siège d'Athènes ; le second, au combat de Aloktô. De soixante-quinze pallikares que comptait, au début de la guerre, ce petit clan aristocratique, cinq seulement étaient encore debout à la conclusion de la paix. Trois de ses membres pris par trahison et décapités à Rétimo, en 1824, pour n'avoir pas voulu renier le Christ, sont inscrits comme saints et martyrs dans la légende dorée de l'Eglise anatolique.
En 1869, cette lignée de preux, vraisemblablement éteinte aujourd'hui, avait pour unique représentant un vieux papas que les hasards d'une vie tourmentée avaient conduit à Paris, où il végétait tristement dans la misère et l'abandon.
Quand Manuel Tombadzis, écrasé par les
généraux de Méhémet-Ali, dut se retirer dans le Péloponèse avec les derniers débris de l'armée candiote, Goracas suivit en Attique son chef Dhimitrios Gourmoulis. Après la mort de celui-ci, il se distingua sous Garaïscakis et Grivas, et prit part à tous les combats livrés en Grèce depuis cette époque jusqu'à la fin de la guerre. Lors de la pacification générale du pays hellénique, le valeureux insulaire revint dans son village natal.
Là, il figura dans toutes les tentatives insurrectionnelles de Tile, en 1833, 1838, 1841, 1858, et dut maintes fois reprendre sa vie errante d'outlaw sur la montagne. Aux premiers coups de fusil du soulèvement de 1866-1868, il fut nommé par acclamation polémarque de la région de l'Ida. A la suite des événements de 1878, le vieux klephte émigra à Athènes. Mais quatre ans plus tard, sentant sa fin approcher, il rallia sa chaumière patrimoniale et y mourut bientôt, rassasié de jours et chargé de gloire dans sa petite sphère.
Ge fort champion de la Grète avait, disait-
on, fait passer de vie à trépas presque autant d'ennemis qne le célèbre capitaine arcadien Nicétas le « turcophage » dont le sabre, pendant la guerre de l'Indépendance, ouvrit les portes du paradis de Mahomet à plus de mille Ottomans.
Un fait certain, c'est que, durant sa longue carrière, Goracas avait payé de sa personne, au premier rang, dans quatre-vingt-seize combats, et n'avait jamais été atteint que cinq ou six fois, toujours très légèrement, par le fer ou le plomb. Aussi, se croyait-il à l'abri de toute blessure mortelle, grâce à une relique de saint Tite qu'il portait constamment suspendue à son cou : opinion que partageait, au reste, la presque totalité de ses compatriotes.
C'était, en outre, une croyance générale chez eux que tout engagement où ce chef essuyait le premier feu tournait à l'avantage des chrétiens. En conséquence, au moment de la bataille, il se portait invariablement, au galop de son cheval, en tête de sa colonne. Le canon grondait, les balles sifflaient; et lui, immobile comme une statue équestre.
le bras droit levé et la carabine haute, invoquait la Panaghia et semblait défier la mort. Ce terrible homme n'a laissé qu'un fils, né sur le tard, lequel est officier dans l'armée du roi Georges.
Le pouvoir des polémarques était à la fois civil et militaire, mais fort restreint sous le premier rapport; de même, celui des commandants d'éparkhie et des capitaines de paroisse qu'ils avaient sous leurs ordres. Quant à l'autorité des officiers grecs, en dehors de leurs bandes propres, elle était purement morale, mais très respectée.
La junte nominalement dirigeante, désignée sous le titre d'assemblée générale des Candiotes, et la commission executive nommée par elle ne jouissaient, au contraire, que d'un faible crédit. La puissance effective se trouvait dans les « épitropies » régionales ou comités insurrectionnels qui fonctionnaient dans chaque district.
A travers toutes ses vicissitudes, la Crète est demeurée la province la plus foncièrement
communale du pays grec. Le tempérament particulariste et municipal à l'excès de ses insulaires, la configuration houleuse de son territoire aménagé en cantons isolés éminemment propices à Tautonomie locale lui donnent peu de goût, aujourd'hui comme autrefois, pour tout pouvoir central, même émanant de sa propre initiative. Et c'est là une manière d'être avec laquelle Athènes devra beaucoup compter après l'annexion : mot qui, pour la grande majorité des raïas de Ghirit-Adassi, comporte plutôt l'idée d'une sorte de pacte fédératif les affranchissant de la Turquie, que celle de leur adjonction à un Etat autoritaire et centralisateur.
Quoi qu'il en soit, durant cette longue crise, l'ile calamiteuse ne prit jamais grand souci de se pourvoir d'un chef suprême. L'un des caractères distinctifs des événements que nous racontons, — caractère qui, du reste, prouve bien leur spontanéité, — fut toujours l'absence de personnages nécessaires, tenant dans leurs mains les rênes et la fortune de l'insurrection. On n'y vit jamais d'individualités obligatoires, mais seu-
lement des masses agissant crelles-mêmes, et des coryphées. Les grands rôles s'y appelèrent toujours légion.
De là une certaine physionomie de simplicité primitive rappelant volontiers cette forme initiale de l'art tragique, où l'action du drame résidait surtout dans les faits et gestes du chœur. Cette manière d'être très étrange contribua sans doute à empêcher les raïas de remporter aucun succès de quelque importance. Mais, en revanche, elle fut peutêtre une des causes de l'opiniâtreté de la lutte. En effet, le cœur de la résistance était partout; sa tête, nulle part. Etouffée dans un endroit, elle renaissait dans l'autre. C'était l'hydre de Lerne, et Stamboul n'avait pas d'Hercule.
Telle était, au moment de l'arrivée de Flourens à Khalèpa, la situation de a l'île aux quarante monastères » , surnom moderne de l'antique Hecatompolis. Et rien n'indiquait que cet état de choses dut bientôt finir, étant donné, d'une part, le mésaccord des grandes puissances au sujet de la malheureuse
SOUVENIRS D'UN PHILHELLEXE 55
Candie; de l'autre, la ténacité dorienne de ses habitants et la configuration stratégique de leur territoire, lieu éminemment propice à la guerre à l'espagnole des peuples qui ne veulent pas se rendre.
On sait que la Crète, haute chaîne de montagnes escarpées qui se développe de l'est à l'ouest, entre la mer Hellénique, au nord, et la mer de Libye, au midi, est l'une des provinces les plus abruptes et les plus tourmentées du pays mythologique. Sa longueur avoisine vingt six myriamètres ^ Sa
* M. Louis Lacroix, dans son excellent travail sur la Crète (Univers pittoresque, Iles de la Grèce), donne à cette contrée une longueur de 140 kilomètres seulement, — soit un peu plus de la moitié de sa dimension réelle. Cette grosse erreur, résultant sans doute d'une faute d'impression, a été reproduite, depuis lors, par tous ou presque tous les auteurs qui se sont occupés de ce petit pays : preuve que l'on écrit et que l'on voyage beaucoup avec les livres dos autres.
Le Guide-Joanne lui-même (Grèce et Turquie) réédite ce lapsus AqV Univers pittoresque.
largeur, très variable, flotte entre douze et soixante kilomètres.
Cette terre houleuse se compose de trois courants successifs d'une étendue presque égale, — l'ancien Dicté, l'Ida et les Monts- Blancs, — soudés ensemble de manière à ne constituer qu'un seul système.
A l'est, s'élève le massif dictéen, scindé lui-même en deux blocs, Sithia et Lassiti, par l'étranglement que motive le golfe de Mirabello : étranglement où l'ile mesure à peine trois lieues d'une rive à l'autre. Ce premier soulèvement du sol candiote débute au cap Sidéro par des collines qui deviennent peu à peu de véritables montagnes se redressant, au delà de l'isthme, jusqu'à une hauteur de 2 1 30 mètres .
Le relief de Sithia forme une éparkhie seulement, à laquelle il donne son nom. Celui de Lassiti en compose cinq : au centre, Lassiti, proprement dit; sur la mer Grecque, Mirabello et Pédhiadhès; sur la mer Libyenne, Ghira- Pétra et Bidzo-Castro,
Ces deux masses jumelles, — d'une physionomie barbaresque prononcée à ce point que
Ton trouve dans la première un bois naturel de palmiers- dattiers, curiosité végétale unique en Europe, — ces deux masses jumelles sont la partie la plus ouverte et la plus accessible du pays crétois. Malgré cela, cette zone est beaucoup moins connue encore que l'ouest et le centre de cette île, tombée, depuis le départ des Vénitiens, dans un si profond oubli. Le district de Sithia et le promontoire Sidéro sont certainement moins fréquentés des touristes que la Laponie et le cap Nord.
Baigné par des flots solitaires que ne sillonne aucune route marine, le Dicté est muré dans son isolement par l'absence de tout moyen de communication, non seulement avec les rivages voisins, mais même avec le reste de la Crète. Aussi, cette contrée morte est- elle bien moins imprégnée de l'esprit national que l'Ida et les Monts-Blancs qui sont en contact permanent avec la Grèce.
Un emmêlement de collines indécises entre le Dicté et le massif idaïen, réunit ces courants. Il se divise en deux provinces : au nord, Téménos où s'élève, non loin de l'emplacement de l'antique Cnosse, la ville de
Mégalo-Castro; au sud, Monofadzi que traverse la riche plaine de la Messara.
L'Ida, où l'île atteint sa plus grande épaisseur, n'est pas une chaîne de montagnes, mais une pyramide colossale plongeant dans les deux mers. Il constitue quatre éparkhies et demie : au centre, l'agreste Amarione, qu'hahitent presque exclusivement des renégats indigènes; sur les eaux grecques, Malévisi, renommé pour ses vignobles, et le fertile Mylopotamo où se trouve la célèbre grotte de Mélidhoni ; sur les eaux africaines, la partie orientale de S>aint-Y asile et Pyr- [jotiça dont les entrailles recèlent, près des ruines de l'ancienne Gortjne, la vieille mine de pierres vulgairement connue sous le nom trop ambitieux de « Labyrinthe de Crète ».
Nous reviendrons plus tard sur cette admirable région qui, par un certain aspect asiatique, rappelle volontiers le Liban.
Puis se présente un second espace métis, où les dernières houles de l'Ida se marient aux premières vagues des Monts-Blancs, — Leuca-Ori, en grec ancien, Aspro-Vouna, en grec moderne, monts Sphahiottici, dans
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les chroniques de Venise, Leuke, chez nos anciens explorateurs. Cet espace se fractionne en deux districts : Rétimo, sur le versant septentrional, et, à l'opposito, la partie ouest de Sainl-Vasile.
Vient ensuite un deuxième étranglement large de dix- huit kilomètres environ, causé, celui-ci, par la baie d'Armyro. Au delà, se dresse la masse chaotique des Monts- Blancs. Cette chaîne âpre, violente, tourmentée, tantôt très aride, tantôt très fertile, rappelle, par son décor et son aménagement intérieur, ici les Alpes, là les Pyrénées, mais le plus souvent, le Jurjura. C'est, à tous les points de vue, la partie capitale de la terre Cretoise, celle qui, moralement, mène le reste de l'ile.
Ce massif forme cinq éparkhies :
D'abord, au point boréal, adossées toutes les deux au district de Sphakia, et baignant l'une et l'autre dans la mer Hellénique, Apocorona et (7// cZo;2zV; provinces éminemment patriotes dont les montagnards jouèrent, dans l'insurrection de 1866-1868, le rôle des Sphakiotes durant la grande guerre.
SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE ôl
Puis, s'appiivant au sud contre le pays de Sélino et terminant l'île dans la mer Intérieure, à peu près sur le prolongement du cap Malée, lù'ssamos, où la végétation du nord et celle de la Grèce se marient en de charmants édens, parmi lesquels la vallée d'Ennéa-Khoria est le plus remarquable.
Enfin, au midi, trempant dans les vagues libyennes, Sélino, véritable Suisse orientale, aux cimes neigeuses, aux plateaux bucoliques, aux vallées agrestes, qu'ombragent des oliviers grands comme les noyers de la Savoie ; et le canton de Sphakia, petite Crète dorienne pure qui exige en ce volume le chapitre particulier que nous lui consacrerons tout à l'heure.
Les rivages de Candie, — principalement ceux qui regardent les Cyclades, — présentent des contours irréguliers, sinueux, très découpés : « les bords contournés de l'île calamiteuse », disent les chants nationaux du pays. Ses échancrures principales sont : au nord, la célèbre baie de Souda, l'un des plus beaux ports du monde, et celles de Kis-
samos, d'Armjro, de Mirabello; à l'est, les golfes de Grandhis et de Garouba; au sud, celui de la Messara.
Parmi les caps de cette contrée, on remarque ceux : de Sidéro, à quarante lieues de la côte d'Asie; de Littinos, à soixante-dix lieues de l'ancienne Gyrénaïque ; de Spadha, à vingt lieues du Péloponèse; et l'énorme promontoire de l'Acrotiri, à Tabri duquel dort la baie de Souda.
L'île n'a ni rivières ni fleuves méritant ce nom ; mais seulement de petits cours d'eau, torrentueux en hiver, souvent à sec le reste de l'année. Le plus considérable d'entre eux, l'ancien PothermoSy aujourd'hui Inapodhouria, qui coule dans le sud de la région du Dicté, fournit à peine un trajet de huit ou dix lieues.
Le climat de la Grète est l'un des plus favorisés du monde.
Au bord de la mer et dans le fond des vallées, le thermomètre ne descend guère, en ce beau pays, plus bas que douze degrés au-dessus de zéro. De cette zone presque tropicale, jusqu'aux sommets neigeux des
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montagnes, la température s'abaisse doucement, de la façon la plus heureuse, à chaque étage de la chaîne. Mais, lorsque le khamsin ou vent du désert, qui parfois apporte jusqu'à Ghirit-Adassi les sauterelles de la Lybie, se met à soufder en tempête, la chaleur y devient étouffante. Malgré cela les conditions hygiéniques parfaites de cette terre fortunée, qui lui avaient valu chez les anciens le surnom à'aëria, s'affirment encore aujourd'hui par la robuste santé, la haute taille et la longue vie de ses habitants.
La population totale de cette contrée est d'environ deux cent mille âmes : cent cinquante mille Grecs restés grecs, — les seuls dont nous ayons à nous occuper ici, — quarante-cinq mille renégats, et le reste Albanais, Turcs, Fellahs venus d'Egypte ou résidents étrangers.
Tout ce monde-là est disséminé dans sept ou huit cents villages, les uns chrétiens, les autres musulmans, la plupart mixtes; et dans les trois places fortes ottomanes d'oc-
cupation : la Ganée, capitale de la province, qui s'élève sur les ruines de l'ancienne Kydonia^ Rétimo, jadis Rytkmmos, et Mégalo -Gastro ou Iléraclion, si fameuse autrefois sous le nom de Gandie.
Les huit neuvièmes des indigènes vivent exclusivement de la terre, laquelle rapporte ici de dix à douze pour cent de sa valeur courante à celui qui la cultive de ses propres mains. La dime des fruits du sol était, en 1866, l'impôt foncier du pays. Elle produisait au gouvernement turc environ quinze cent mille francs. Mais la moitié de la recette, au moins, se dilapidant avant d'arriver au fisc, on devait estimer à une trentaine de millions le rendement annuel de l'agriculture Cretoise.
Presque toujours, chaque famille champêtre a son toit et son foyer à elle, et possède, en outre, un jardinet quelques sillons.
Gomparativement à la misérable tanière sans fenêtre, sans âtre, sans mobilier, sans rien, où la plupart des paysans de la Hellade gîtent pêle-mêle avec leur bétail, la chaumine candiote, construite en gros blocs de
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l)ierre et couverte en pisé d'argile, offre un confortable relatif.
Les plus humbles de ces logis rustiques comportent au moins deux pièces, dont la principale nantie d'une cheminée. On y voit des estrades servant de lit, quelques coffres, quelques trépieds, une table basse, des ustensiles de ménage et des instruments aratoires. Il s'y trouve aussi presque toujours un métier à tisser la bure du pays. Un hangar tient lieu d'étable. La moyenne des habitations renferme une grande salle et quatre ou cinq petites chambres. Quant au manoir d'un démogéronte d'importance, il se compose de plusieurs maisonnettes disposées de façon à dessiner une cour intérieure. La plus considérable de ces chaumières est généralement surmontée d'un kiosque qui joue là le rôle de la tourelle de nos anciennes gentilhommières.
Le campagnard qui réunit, en biens meubles et immeubles de toute nature, un capital de cinquante mille francs, passe pour fort riche. L'avoir du commun des villageois, — (( les hommes de petite tente, » dirait-
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on dans le Sahara, — est du tiers de cette somme, environ. Sauf parmi les fonctionnaires ottomans et chez quelques familles renégates d'aghas et de bejs, les fortunes au-dessus de cent mille francs sont extrêmement rares dans ce pays d'égaux et de pairs.
Quelle que soit son opulence relative, le raïa candiote travaille ses champs lui- même, avec l'aide des siens, mais sans le concours d'aucun serviteur à gages, classe à peu près inconnue dans le pays. Si l'étendue de son domaine excède ses forces, l'heureux propriétaire s'adjoint à titre d'associée ou d'intéressée, une famille moins bien lotie, avec laquelle lui-même et sa propre maisonnée vivent sur le pied d'une égalité complète. On voit par là que le système moralisateur et fécond de la (( part » qui fait la fortune de la marine grecque s'applique également en Crète aux choses de l'agriculture.
Le rôle attribué aux femmes, dans les travaux rustiques, est beaucoup moindre ici que celui généralement dévolu à nos paysannes de France. Il y a une exception à
faire, cependant, pour le canton de l'ancienne cité dorienne d'Axos, dans l'éparkliie de Mylopotamo. Là, le sexe faible s'adonne, comme presque partout en Grèce, aux plus rudes labeurs de la culture : ce qui n'empêche pas ce district d'être réputé pour la beauté de ses filles, aussi bien que pour la vaillance de ses pallikares.
La rareté du numéraire, d'où provient une usure excessive, est l'un des grands lléaux de la contrée. Le taux de l'hypothèque monte jusqu'à vingt -cinq pour cent, et la majeure partie des petits cultivateurs est prise dans ses rets. La récolte des olives et la fabrication des huiles motivent même souvent, entre les chrétiens et les riches fonc tionnaires turcs, des contrats appelés sélems par le fait desquels l'intérêt de l'argent avancé aux malheureux raïas s'élève à plus de cent cinquante pour cent.
Les deux tiers, à peu près, du sol crétois sont susceptibles d'une culture efficace. Le reste, c'est-à-dire, le faîte des montagnes, n'est bon qu'au pâturage. Mais la moitié, à peine, de la partie arable est mise en rapport,
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à cause du manque de bras. Rien de triste, quand on traverse ces fertiles campagnes, coupées à chaque instant de vastes espaces en friche, comme les villages plus ou moins déserts, les bourgades aux trois quarts abandonnées, les chaumières croulantes, les monastères en ruines, les métairies délaissées qui attestent la dépopulation du lieu et les malheurs de ses habitants.
Après l'orge, base de l'alimentation des insulaires, les trois éléments capitaux de la fortune agricole de l'île sont : l'oranger, la vigne et l'olivier. L'arbre de Minerve est vraiment superbe ici ; et c'est grâce à lui que cette terre soleilleuse doit de conserver, même au cœur de l'été, de riches archipels de verdure.
Les autres produits principaux de la Crète, sont : à l'ouest, la châtaigne, au centre, la vallonée, à l'est, l'amande et la caroube ; et un peu partout, le blé, le seigle, le lin, la soie, les abeilles et, depuis quelques années, le coton.
Les naturels de cette glèbe de jardins et de vergers, plutôt que de labour et de grande
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culture, sont en outre chevriers et pasteurs de brebis. Leurs montagnes nourrissent plus d'un million de têtes de petit bétail, très prospère. La race bovine, par exemple, réussit assez mal dans cette contrée qui produit, en revanche, de fort beaux mulets, et possède une race d'admirables poneys très recherchés à Gonstantinople pour le service des harems.
Candie a peu d'oiseaux, et, dans sa gent ailée, ce sont les ramiers qui dominent. Ses baies sont très poissonneuses. Dans les eaux méridionales des massifs de Sithia et de Lassiti, on pêche en abondance des éponges estimées. Des agrimia ou chèvres sauvages peuplent les rochers de Sphakia. Ce sont les seuls fauves de cette ile qui ne renferme pas d'animaux malfaisants, point de reptiles ni d'insectes venimeux, — sauf une espèce de scorpions assez bénigne.
Les Cretois sont d'une grande sobriété, si ce n'est cependant un goût assez prononcé pour le vin. Mais ils vont rarement jusqu'à
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l'ivresse, et s'arrêtent presque toujours au seuil du gai royaume de Dionjços.
Du pain ou de la galette d'orge, des racines, des légumes cuits à l'eau ou à l'huile, beaucoup d'olives, beaucoup de laitage, un peu de poisson, des fruits, jamais ou presque jamais de viande, tel est le régime avec lequel ces montagnards se créent leur longévité d'anachorète, leur haute stature, leurs muscles et leur tempérament de fer.
Depuis quelques années, les raïas de la reine de l'Archipel font les plus louables efforts pour propager l'instruction dans leur pays. Très déliés, très fins, très doués, ces insulaires, sous le rapport intellectuel, rappellent leurs voisins des Sept-Iles •: race d'élite que la statistique prouve être la population du monde qui, relativement à son chiffre, s'est montrée, à partir du commencement de ce siècle, la plus riche, sinon en monnaie d'or de grands hommes, du moins en monnaie d'argent de personnalités notables.
La sévérité de mœurs de la Crète serve l'emporte encore sur celle qui est générale en
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pays grec^ Les liens de la famille y sont très étroitement noués, comme chez toutes les races martyres que F oppression fait naturellement se serrer autour clu foyer. Le mariage est extrêmement fécond, dans ce milieu fort et sain.
La foi religieuse est encore pleine et entière à Candie. Les quelques nihilistes, retour de Russie, qui peuvent exister cà et là dans le pays ne cherchent nullement à y faire école. La caste éminemment populaire des papas a toutes les sympathies de ses ouailles dont elle partage la vie de labeur et de famille, et auxquelles, peu ferrée sur les mystères de la théologie, elle se borne à raconter, en les commentant naïvement, les actes et les paroles du Christ consolateur.
Quant aux membres de l'épiscopat insulaire, apôtres vaniteux — ici comme ailleurs
1 Le grand ébranlement de 1866-1868, en jetant, pendant une année, sur la terre grecque, presque toute la population féminine de la Crète, en proie à la plus âpre misère, porta un coup funeste à la moralité des brebis de saint Tite. Mais depuis lors, les mœurs indigènes sont revenues peu à peu à leur intégrité première.
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— d'un Evangile travesti — ici comme partout — au gré des convoitises humaines et des appétits terrestres de l'Eglise, ils se sont, depuis longtemps, aliéné leur troupeau qui les tient beaucoup moins pour des chefs spirituels que pour des fonctionnaires ottomans.
Quoique bien supérieurs sous tous les rapports, — sous le rapport moral, surtout,
— aux Kabyles du Jurjura, les Candiotes ont avec eux une frappante analogie ; non seulement dans la manière extérieure, mais aussi dans le caractère national. La passion de l'autonomie du clocher, le sens inné de la vie municipale, forment la base du tempérament politique de ces deux énergiques petites populations, chez lesquelles surabondent la même sève rustique et la même verdeur communale ^
* Ce chapitre a été écrit en 1867. Depuis lors — comme on verra plus tard — l'état général de la Crète chrétienne s'est grandement modifié et amélioré.
Le pays de Sphakia prescpie inconnu chez nous, difficile à pénétrer, très curieux, possède une histoire à part, comme il a des mœurs, un langage, une physionomie qui lui sont propres. On peut dire de lui qu'il est au reste de l'île ce que notre Kabylie du Jurjura était, sous le régime turc, aux autres contrées berbères de l'Atlas algérien.
Ce donjon de la forte Crète, renommé jadis en terre hellénique à l'égal du Magne et du canton de Souh, s'élève à pic audessus des Ilots orageux de la mer de Libye, dans la partie orientale des versants méridionaux de l'Aspro-Vouna. Sa longueur est d'environ trois myriamètres. Son épaisseur varie entre douze et dix- huit kilomètres, escaladant des amas de montagnes absolu-
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ment nues, entassées les unes au-dessus des autres en un fouillis sauvage de dômes luisants et d'arêtes aiguës. Par sa structure hérissée, tourmentée, fracassée, ce labyrinthe de rochers arides rappelle la Gircassie et le Monténégro.
Les immenses falaises verticales de ses dangereux rivages, semés d'écueils et battus les trois quarts de l'année par le violent Zéphire, n'offrent qu'un seul abri aux vaisseaux en détresse : le petit port Loutro qui se creuse à égale distance des deux points extrêmes du littoral sphakiote. Ces bords inhospitaliers se déroulent en sinuosités abruptes, d'un aspect inquiétant, très sombre, malgré la lumière africaine que leur verse un soleil de feu. Ils sont gercés à leur base d'une multitude de cavernes où, pour peu que souffle le vent, les flots vont et viennent avec des gargouillements, des bouillonnements et des écumes qui les font ressembler à de petites Gharjbdes.
Une vallée très curieuse, la vallée d'Haghia-Roumélia ; quatre hautes plaines intérieures, enserrées de crêtes rocheuses, —
Aradhena, Néapolis, Askjfo, Galiicrati; quelques corniches dominant la mer; quelques plages étroites, sont les seules parties habitées et habitables de ce repaire.
Le val d'Haghia-Roumélia, dont Elysée Reclus donne une description dans sa Géograpliie Universelle^ forme la limite occidentale de Téparkliie de Sphakia. Cette gorge large, au seuil, de quelques centaines de pas, s'ouvre à deux kilomètres de la mer, en face d'une baie assez profonde. Elle encadre, à son entrée, le village de quarante à cinquante feux qui lui donne son nom : village bâti sur l'emplacement de l'antique cité dorienne de Tarrha.
La vallée escalade ensuite le Leuke entre des pentes tantôt sombres, tantôt fauves ou rougeâtres, se resserrant et s'écartant tour à tour de la façon la plus pittoresque. En certains endroits, les flancs du ravin se rapprochent l'un de l'autre ainsi que deux hautes murailles verticales, et le font ressembler à une tranchée gigantesque. Le torrent qui coule au fond obstrue presque
l'étroit passage et, pour peu que les eaux deviennent grosses, le remplit en entier de sa masse furieuse.
Ailleurs, l'agreste déchirure s'élargit en forme de cirques, d'entonnoirs, d'hémicycles, aux pentes adoucies, que boisent des arbres résineux, des chênes verts, des châtaigniers, des noyers. Dans le plus ouvert de ces évasements, se dresse un groupe de pins et de cyprès magnifiques. Sous leur ombrage triste, achève de s'effondrer une chapelle croulante. 11 serait difficile d'imaginer un décor mieux à souhait, pour ur.e scène de mélodrame, que ce lieu solitaire. Un peu plus loin, on trouve un petit bois d'yeuses et de platanes qu'arrose une source intarissable, trésor assez rare dans les monts Sphakiottici.
Après cette oasis, le val se rétrécit de nouveau et, tortueux, ardu, menaçant, grimpe jusqu'à Santa-Maria, — Samaria^ par abréviation, — village à la Salvator Rosa, dont les douze ou quinze chaumières s'élèvent sur les deux rives d'un torrent. Ici la gorge s'arrête en face de profonds préci-
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pices, que dominent les plus hautes cimes de la chaîne.
Le nœud central des Leuca-Ori porte aujourd'hui le nom de Madhara.
Des masses calcaires énormes, d'une blancheur marmoréenne, enchâssées dans une gangue schisteuse, composent les sommets de ce relief colossal. Ces météores, généralement arrondis en forme de dômes, se redressent en cercle au-dessus du pays de Sphakia et semblent le couvrir d'une égide inviolable. Bon nombre de ces coupoles conservent de la neige toute l'année dans leurs anfractuosités ouvertes au nord. La plus élevée d'entre elles, l'Elino-Séli qui est le point culminant de Candie, mesure 2430 mètres d'altitude.
Les hauts plateaux rocheux inscrits dans la ronde immobile de ces titans pétrifiés, sont difficilement accessibles et habités seulement par des chèvres sauvages et des oiseaux de jiroie. Ces lieux chaotiques, mornes et d'une désolation sans pareille, prennent, la nuit, au clair de lune, un aspect
étrange, — quelque chose des temps gênésiaques ou des planètes mortes. Le jour, quand le soleil poudroie sur ce désert de pierres blanchâtres, les objets, par le fait du mirage, y revêtent des proportions fantastiques. C'est à se croire alors au pays des géants; et lorsque, dans le lointain, retentit le bêlement grêle des troupeaux, on cherche le Cyclope ou le Lestrygon qui les mène.
Sur la frontière orientale du district sphakiote, du côté opposé au val d'Haghia- Roumélia, se creuse une autre gorge à peu près parallèle, mais plus profonde encore. Elle conduit de la petite plage de Franco- Gastelli au grand omalos d'Askyfo, fertile en céréales et même en vignes, malgré la froidure de ses hivers qui Tisole parfois des semaines entières du reste du monde.
Déjà fort étroite à son issue, cette longue tranchée devient, au bout d'une demi-heure de marche, une sorte de couloir obscur où trois hommes, en maints endroits, ne sauraient passer de front. Durant la moitié du trajet, la largeur moyenne do cette crevasse
n'est guère que de cinq à six pas. Des figuiers sauvages, des lierres, des plantes grimpantes, s'enchevêtrent au-dessus des murailles parfois en surplomb de ce sentier de gnomes, dans le fond duquel on chemine péniblement sur les pierres glissantes du torrent aujourd'hui desséché qui le creusa jadis. Quand les parois de l'abîme s'évasent un peu et deviennent moins verticales, des pins, des cyprès, des chênes verts les hérissent.
N'était l'absence de l'eau qui ne coule guère ici que lors de la fonte des neiges ou durant les grandes pluies, ce ravin vaudrait tout ce que les Alpes et les Pyrénées peuvent offrir de mieux en ce genre. Un silence solennel règne dans ces lieux à demi souterrains où les moindres bruits prennent un caractère et des proportions étranges. Un froid glacial y saisit l'âme et le corps, et ce n'est pas sans un certain plaisir qu'on arrive, après trois heures de marche, au débouché de leurs sombres méandres.
Cette redoutable lézarde se termine en une espèce d'entonnoir donnant accès lui-
même sur la haute plaine crAskyfo où s'élèvent sept villages, abandonnés en partie durant la saison rigoureuse.
Des pics escarpés, variant entre douze et dix-huit cents mètres d'altitude, complètement nus à partir d'une certaine hauteur, entourent d'une ceinture non interrompue ce vaste plateau qui, selon toute apparence, est le bassin d'un lac englouti dans quelque catastrophe volcanique. Il n'a d'autre écoulement pour les eaux très abondantes dont la fonte des neiges l'inonde au printemps, que des gouffres — caiavothra — se déversant on ne sait où : gouffres existant dans un marais sis en un recoin de cette cuvette.
Au nord- est de l'omalos, non loin du village de Garés, s'ouvre un second défilé presque aussi facile à défendre que celui de Franco-Gastelli. Il descend en tournoyant sur le versant septentrional de l'ile, jusqu'à la petite plaine de Garpi où commence la fertile éparkhie d'Apocorona, jadis domaine privé des césars de Bjzance.
A l'est, enfin, un troisième passage, non moins impossible à forcer que les deux autres,
conduit au plateau de Gallicrati, annexe du territoire sphakiote du côté de Saint- Vasile.
D'étroits sentiers serpentant le long des abîmes, des troncs de cyprès jetés en guise de passerelles sur d'effrayants précipices, relient les divers cantons de la province de Sphakia qui nourrit une race d'hommes pétrie par les siècles à l'image de cet âpre milieu.
Quelques champs de seigle, quelques vignobles, des prairies balsamiques où paissent des brebis et des chèvres au laitage exquis, des landes d'arbustes aromatiques où butinent d'innombrables abeilles dont le miel ambroisien est célèbre dans tout l'Orient, tapissent les pentes de ce relief partout où le roc vif a conservé le moindre épiderme de terre végétale. On y rencontre aussi çà et là des groupes de châtaigniers, de noyers, de cyprès, échappés au désastre général des hamadryades sphakiotes. Ce désastre est de date récente. Des traditions locales, confirmées par les chroniques de Venise, attestent, en effet, que de vastes
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massifs d'essences résineuses ombrageaient, il y a quelques siècles, les premiers étages aujourcriiui chauves et dénudés de l'Aspro- Vouna^
Place de refuge faite exprès pour une tribu de caterans amphibies, ce chaos de rochers inexpugnables, bastionné de falaises inaccessibles, comptait en ses beaux jours
i Flaminio Gornaro, dans sa Creta sacra (Venise, 1755), rapporte, d'après un manuscrit de famille, que vers le milieu du xv^ siècle, un gigantesque incendie flamba pendant trois ans dans les bois de cyprès des monts Sphakiottici, sans qu'on pût s'en rendre maître.
Ce Flaminio Gornaro appartenait à une branche cadette de la grande maison vénitienne de ce nom : branche qui vint s'établir à Candie, peu après la conquête. Un des membres de cette lignée, Yincenti Gornaro, écrivit en grec vulgaire, au commencement du xvi^ siècle, un roman de chevalerie, en vers, VErotocritos, encore aujourd'hui très goûté dans le Levant. Ce poème, réimprimé maintes fois, a valu à son auteur le surnom glorieux d'Homère de l'idiome hellénique moderne.
A peu près à la même époque, un autre insulaire, celuilà de souche crétoise pure, Khortakhis, produisait dans le langage de son temps et de son île, un recueil de poésies intitulé : VErophiîos. Ce recueil n'existe qu'en manuscrit — du moins à notre connaissance.
klephtiqiies de quinze à seize mille habitants. La population de ce repaire, aujourd'hui réduite des deux cinquièmes, occupe environ trente villages dont le robuste hhorio de Sphakia est le chef-lieu.
Ce bourg revêche, composé de cinq à six cents massives chaumières, croulant, la plupart, dans l'abandon, gît sur l'emplacement qu'occupait autrefois une ville à peu près inconnue, appelée Siphikium : ville dont il ne reste aucun vestige. Il s'élève au bord de la mer, suspendu aux deux versants d'une gorge en entonnoir. A ses pieds, les vagues moutonnent contre des récifs. Au-dessus de lui, s'ouvre un ravin profond conduisant aux deux omali jumeaux de Néapolis et d'Aradhena. A sa gauche, se dresse un haut promontoire, couronné par la masse grise d'un château vénitien, remanié à diverses époques, autour duquel croassent et tournoient des corbeaux.
I/aspect de la petite capitale sphakiote est bizarre et farouche au possible.
Ce n'est pas une ville, assurément; mais on ne peut pas dire non plus que ce soit un
village. C'est une agglomération de bourgs étages que séparent des ravins, des haies vives, des murailles de pierre sèche. Les demeures de chacune de ces cités champêtres sont isolées elles-mêmes par des enclos, des accidents de terrain et des obstacles de toute nature; en sorte que cette grosse ruche échelonnée, à travers laquelle circulent des sentiers encaissés qui ressemblent aux chemins de ronde d'une citadelle, compose un dédale extrêmement difficile.
Eli 1770, les Turcs s'emparèrent néanmoins de ce guêpier de frelons de terre et de mer où ils n'avaient encore jamais mis les pieds, et le saccagèrent de fond en comble.
La partie la plus vivante du khorio s'élève ou bord de la mer. Cet endroit a presque une t )urnure de ville. Il y a là des maisonnettes à un étage avec boutique au rez-de-chaussée. On y vend du vin, du raki, du tabac. Dans ces échoppes, sont installés des cordonniers, des tailleurs, des armuriers forgerons.
Devant ce quartier de la marine, quelques barques non pontées allant au besoin jusqu'en Sicile ou dans le Bosphore et même
plus loin, dorment sur la grève d'une petite anse abritée par des récifs où blanchissent les vagues. Ces légers caïques ont une grande voile en forme d'aile de goéland, six ou huit rames à deux mains et, pour ancre, un lourd bloc de marbre.
Dans les mers grecques, l'art nautique n'a pour ainsi dire pas changé depuis la guerre de Troie. De Gonstantinople au royaume de Naples, et des bords occidentaux de l'Anatolie à l'Adriatique, naviguent encore aujourd'hui sans boussole, ni cartes, ni sextant, des milliers d'embarcations dont les nautonniers empiriques se dirigent, le jour, d'après l'inspection du soleil et des rivages, la nuit, d'après celle des étoiles, avec une sûreté, une précision qui rappellent le flair merveilleux des conducteurs de caravanes du Désert.
Et pourtant, sans avoir les grandes lames pesantes de l'Atlantique ni le choc terrible des vagues de l'Océan austral, la Méditerranée orientale n'en est pas moins le théâtre de périlleuses tempêtes encore aggravées
par le danger continuel de faire côte. Dans r Archipel, surtout, les mauvais temps sont particulièrement à craindre. Brisés, divisés, condensés en mille courants divers par les îles innombrables de ces parages, les vents y soufdent dans tous les sens en rafales soudaines qui se heurtent et forment des cyclones très redoutables pour les petites embarcations. Aussi, le nombre d'existences humaines dévorées par les flots, dans le va-et-vient continuel de ces pays marins sur les sentiers éternellement effacés des eaux, atteint- il chaque année un chiffre lamentable.
Une tribu dorienne, épave des conquérants de la Crète primitive, est retranchée depuis les âges préhistoriques sur les météores sphakiotes, où elle a su conserver une indépendance relative, sous tous les régimes qui se sont succédé dans la grande île, à partir de la dislocation de l'empire romain.
Byzance n'eut garde d'inquiéter cette peuplade violente et la laissa, dans son dédale
de pierre, vivre à part du reste de la contrée. Les Mores andalous durent composer avec elle. Le lion de Saint-Marc finit par en user de même, après un siècle et demi de luttes incessantes. Revenant alors à l'ancien métier national de leur patrie, les montagnards de ce district prirent désormais parti, moyennant finance et en qualité d'archers, sous les drapeaux delà Seigneurie.
Loin de tendre les bras aux Turcs comme les autres Cretois, ces mercenaires fidèles leur opposèrent au contraire une vigoureuse résistance. Les nouveaux envahisseurs essayèrent d'abord d'organiser leur canton en agalik à part. Mais au bout de quelques années, reconnaissant combien il leur serait difficile de s'implanter sérieusement dans cette bauge, les Ottomans, pour s'en épargner la peine, lui concédèrent sa pleine et entière autonomie. Le hatt du padischah Ahmed III qui, vers le commencement du xviii" siècle, constitua l'éparkhie de Sphakia en pays indépendant, lui imposait pour unique tribut l'obligation d'envoyer, chaque été, quelques couffes des glaces de ses hauts
lieux au séraskier de Ghirit-Adassi; et, chaque automne, quelques sacs de châtaignes à la sultane validé, sa suzeraine platonique.
Le même firman interdisait aux islamites le séjour de ces montagnes et octroyait à leurs habitants le droit de port d'armes dans tout l'empire.
Ce furent alors les grands jours de Sphakia, et comme un regain de l'âge héroïque pour ces Dorions au cœur de lion, aux muscles et au tempérament de fer, à la longévité d'anachorète ^ — quand la mort rouge ne les cueillait pas en chemin. On les eût crus nourris delà moelle des fauves, et, dans leur labyrinthe stérile, ils ne vivaient que de miel, de laitage, d'un peu de farine de seigle et d'eau pure : race superbe, quand môme, faite encore aujourd'hui à l'image des dieux
1 « Ils sont de haute taille, d'une agilité et d'une force extraordinaires et très redoutables dans les combats; ils parviennent jusqu'à l'âge de cent ans, sans être sujets à aucune infirmité et, au lieu de vin, ne boivent jamais que du lait, » dit, en parlant des Spbakiotes, le voyageur florentin Buondelmonti qui visita l'Archipel au commencement du xye siècle.
SOUVENIRS D'UN PHILHELLENK 89
de ses pères et chez laquelle, s'il j avait des haras d'hommes, notre génération décrépite devrait aller chercher des mâles pour la reconstitution de l'espèce.
Groupés à la mode berbère par villages autonomes et par ligues, sur leurs omali voisins des nuages ou dans les environs de leurs calanques hérissées de récifs, les « hommes des rochers », comme on appelait en Crète ces caterans de l'Aspro-Vouna, donnèrent libre cours, durant un siècle et demi, aux instincts belliqueux des enfants de Dorus.
Ne pouvant se faire destructeurs de villes et conquérants à la façon de leurs ancêtres, ces pâtres nautonniers devinrent de plus belle ravisseurs de troupeaux dans leur ilo et pirates envers et contre tous dans les eaux de l'Archipel ^ Leurs guerres interminables
* Sous le régime vénitien, la République, dans l'intérêt de son commerce national, permettait aux Sphakiotes de courir sus, en ces parages, à tout pavillon marchand autre que celui de Saint-Marc. Un officier de la Seigneurie était installé à Loutro, l'ancien port Pbœnix, pour surveiller cette piraterie autorisée.
de canton à canton, de village à village, de famille à famille, leurs vendettes effroyables, leurs incursions dans les basses terres candiotes, leurs courses forbanesques, leurs descentes kleplitiques sur tous les rivages des alentours firent de ce recoin de montagnes perdues le milieu le plus excessif et le plus violent du pays gréco-turc, — après l'anarchie des Gaco-Vouniotes du cap Matapan, toutefois. Mais ceux- ci étaient des hyènes, et les autres, des lions.
La désastreuse tentative de Dhascalolanni, lors de l'insurrection fomentée par la Russie chez les Moréotes, eu 1770, vint modifier pour un certain temps et dans une certaine mesure cet étrange état social.
Chaque année, à Pâques et à la Noël,
lanni mettant son phessi sur roreille.
Disait au protopapas :
J'amènerai les INIoscovites dans nos montagnes i.
A la nouvelle du débarquement des Russes chez les Maniâtes, ce vaillant homme auquel
^ Chanson sphakiote du capitaine lanni.
son éloquence et son talent d'improvisation poétique avaient fait donner le surnom de maître ou de savant, dhascalo, pensa que l'heure de la Croix et de la liberté venait de sonner. En conséquence, il exhorta tous les clans des rochers à prendre les armes pour le Christ et pour relever la nationalité hellénique — tine romiocinine. Entraînés par sa parole, les Sphakiotes descendirent dans la plaine au nombre de dix -huit cents. Mais les quinze mille janissaires de l'odjak crétois s'étant réunis contre eux, ces highlanders, après plusieurs combats acharnés, durent regagner leurs météores dont ils fermèrent les défilés.
^ lanni fut alors à Paros demander secours aux gens du Nord qui avaient fait de cette île leur quartier général. Les Russes promirent beaucoup et ne tinrent rien. Voyant cela, ce précurseur malheureux de la grande guerre, dans l'espérance de traiter à meilleur compte avec les Ottomans, proposa une entrevue au séraskier de Mégalo- Castro.
Celui-ci se hâta de lui expédier un sauf-conduit, et le barde pallikare se rendit sans
escorte à une conférence dont le dernier mot fut l'ordre de le pendre.
Durant ce temps, les Turcs assiégeaient en vain les diverses portes des monts Sphakiottici.
Des filles renégates du bas pays, choisies entre les plus belles, furent alors envoyées par les musulmans vers une troupe de jeunes hommes qui défendaient l'escalier de Gallicrati. Le soir venu, ces sirènes les entraînèrent presque tous dans les grottes environnantes. Pendant les amours de ces gardiens infidèles, l'ennemi s'empara de l'étroit passage. A l'aube, les éphèbes voyant la trahison égorgèrent leurs compagnes d'une nuit et se firent tuer jusqu'au dernier, sans pouvoir reprendre les postes.qu'ils avaient abandonnés.
Les janissaires, poussant devant eux, en guise de boucliers, des milliers de femmes et d'enfants chrétiens de la plaine, envahirent alors le canton de Sphakia où l'on n'avait encore jamais vu leurs turbans. Ils massacrèrent ou dispersèrent la moitié de sa population et réduisirent le reste à la condition de raïas.
Mais ce clan indomptable ne tarda point à se relever partiellement de ce désastre, et ce fut lui qui, en 1821, arbora le premier dans la grande île l'étendard de la Croix.
Durant le mois de juin, nombre de chrétiens des basses terres, — le métropolitain Ghéraçimos, entre autres, — avaient été massacrés par les renégats. Les hommes des rochers résolurent alors de commencer à Candie la guerre sainte que leurs cousins germains du Magne venaient d'inaugurer, en avril, dans lePéloponèse.
Ils firent alliance avec une tribu musulmane du canton de Pyrgotiça, alors révoltée contre le pacha de Mégalo-Castro, — les Avadhiotes, peuplade qu'une tradition assez plausible fait descendre d'un clan arabe converti de force à la religion chrétienne, lors de la récupération byzantine, et revenu en masse à la foi de ses pères, dès la seconde conquête du Croissant. On se lia par des serments solennels, et les Doriens du Leuke descendirent dans la plaine au nombre de neuf cents, sous les ordres de Roussos, de Polyanakis, d'Anaghnostis le fils du prêtre,
d'Anaglinostis le fils de l'archiprêtre, des six frères Télianakis et de Zélapis, petitneveu de Dliascalo-Ianni.
Mais, abandonnés bientôt de leurs auxiliaires, ces braves, après quelques succès, durent regagner l'Aspro-Vouna. Heureusement, les montagnards de Gjdonie et d'Apocorona, les gens du Mjlopotamo et les renommés centaures de la Mes^ara, entraînés par leur exemple, ne tardèrent pas à venir les rejoindre. Les insurgés attaquèrent alors les Ottomans qui s'étaient avancés jusque sur la haute plaine d'Askyfo, et les exterminèrent dans le défilé de Garpi.
A la suite de cette victoire, une ghèrouçia ou junte dirigeante fut installée à Sphakia Gtl'ile entière se leva contre ses oppresseurs.
Les débuts de la grande insurrection Cretoise furent heureux, grâce surtout aux exploits légendaires du chevaleresque Antônios de Mélidhoni : un vrai héros, que la Discorde, déesse la plus immortelle de rOljmpe, fît tomber, au début de sa brillante carrière, sous les coups du polémarque de l'Aspro-Vouna.
SOUVENIRS D"UN PHILHELLEXE 95
Des oiseaux noirs volent par toute la Crète calamiteuse et font de tristes complaintes en haut des cyprès.
Pleurez, pleurez, chrétiens de l'île en peine, Antônios le sans pareil vient d'être assassiné par le traître Roussos ;
Et en mourant, il a dit ; que la paix soit avec vous.
Je pardonne au meurtrier. Il ne faut pas que le sang baptisé coule pour venger ma vie qui s'en va*.
Les insulaires, pour remplacer ce vaillant homme, eurent recours au philhellène Baleste, ancien lieutenant de cavalerie dans la garde impériale et fils d'un négociant marseillais émigré à la Canée pendant la Terreur.
Cet officier rétablit promptement les aiFaires des insurgés qui avaient grandement décliné, depuis la mort d'Antônios de Alélidlioni. Mais le vice-roi d'Egypte expédiait renfort sur renfort aux musulmans candiotes, et le valeureux Provençal, accablé sous le nombre, tomba mortellement blessé dans une sanglante défaite, près de Rétimo.
Des Albanais lui coupèrent la tète et les mains, et coururent offrir ces trophées à leur
1 Chanson crétoise d'Antônios de Mélidhoni.
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général, le séraskier Hassan, qui les expédia courtoisement à l'amiral turc Gara- Ali, en ce moment occupé aux massacres de l'île de Khios. Mais aucun vaisseau du Croissant n'ayant osé se charger de l'envoi par crainte des croisières grecques, le lieutenant de Méhémet-Ali dut s'adresser à un navire anglais qui accepta volontiers, contre espèces, ces fonctions de valet de bourreau.
L'amiral ottoman iît clouer à la poupe de son navire les lambeaux de chair française que lui adressait le général égyptien. On était alors en plein ramadam, époque de carême, le jour, et de carnaval, la nuit, chez les musulmans. Gara-Ali convia pour le lendemain soir, à son bord, l'état-major de sa flotte et tous les principaux officiers de l'armée de terre du padischah, alors campée sur la côte voisine.
Mais, à minuit, pendant que près de deux mille invités encombraient la capitane, un coup de vent subit, arrivant du Taurus, se mit à fouetter la mer avec furie. A ce moment, deux brûlots sortant à toutes voiles du milieu des ténèbres et de l'orage, vinrent se
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harponner sous l'immense trois-ponts qui ne fut bientôt plus qu'une gigantesque fournaise. Dix-huit cents islamites, parmi lesquels l'amiral turc, périrent dans ce superbe holocauste.
Telles sont les funérailles que Constantin Canaris d'ipsara et Georges Petinis d'Hydra firent à notre compatriote Baleste. Nul héros ni dans la poésie, ni dans l'histoire, n'en eut de plus épiques, à coup sûr.
En février 1823, les Egyptiens parvinrent à forcer le pays de Sphakia et y firent d'affreux ravages. Au mois de juillet suivant, nouvel assaut qui dura huit jours et fut repoussé. On se battit de part et d'autre avec un acharnement inouï.
« Dans les torrents que reçoit la MosselŒy l'eau coulait rouge comme le vin des Francs ^ » , disait à l'auteur le vieux Coracas qui, un demi-siècle auparavant, assistait à cette semaine héroïque.
* Les vins de Crète sont, comme généralement partout en Grèce, plutôt blonds que rouges.
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Lorsque, au bout de trois ans de combats sans merci, les Cretois durent renoncer à tenir la campagne, cette guerre impitoyable se fondit en une guerrillerie peut-être plus meurtrière encore. Retournant alors à la vie klephtique de leurs pères, les hommes des rochers, par leurs déprédations incessantes, devinrent plus que jamais l'effroi des renégats.
En 1828, le capitaine moréote Hatzi- Mikhali, suivi de quelques compagnons, débarqua au pied du château vénitien de Franco-Gastelli, sur la frontière sphakiote, s'y établit solidement et s'efforça de ranimer l'insurrection. De nombreux guérilleros vinrent le rejoindre et Ton put croire un instant qu'une lutte générale allait recommencer à Candie.
Quittez vos brebis et vos chèvres, vous tous qui êtes de vrais pallikares ;
Quittez vos jardins, vos maisons, quittez vos enfants et vos femmes,
Et venez combattre le Turc, au pied des montagnes de Sphakia ^.
i Chanson crétoise de Hatzi-Mikhali le Moréote.
Moustafa Ghiritli, alors au commencement de sa longue carrière, était en ce temps-là gouverneur de Rétimo, pour le compte de son parent Méliémet-Ali auquel Mahmoud avait, de fait, déjà cédé la Crète. Il vint attaquer Franco-Castelli avec cinq mille Albanais. Hatzi succomba dans une sortie, le vieux donjon fut emporté d'assaut après de furieux combats et les Cretois se dispersèrent.
Bien que ceci se fut passé sur leur terri toire, les Sphakiotes n'avaient pas bougé. Mois pris de remords d'avoir laissé écraser le vaillant Moréote, ils descendirent soudainement de leurs montagnes et mirent en déroute les troupes de Moustafa. Poursuivis le sabre dans les reins jusqu'à l'entrée des gorges du Corbeau, les musulmans allaient être exterminés, quand le gouverneur s'avisa de faire jeter sur les sentiers le trésor de l'armée et tout ce que lui-même, ses officiers et ses soldats possédaient d'objets précieux. Les hommes des rochers s'attardèrent à cette moisson et, pendant ce temps, l'ennemi franchit l'étroit passage.
Au retour de cette expédition qui avait été
très meurtrière pour les Albanais, de nouveaux massacres de chrétiens eurent lieu dans les places fortes. Les Cretois des montagnes y répondirent par des représailles non moins sanglantes. L'amiral anglais Malcolm vint alors intimer aux deux parties Tordre de se tenir en paix, jusqu'à ce que les Puissances eussent décidé du sort de la Crète. Au bout de seize mois d'une trêve constamment violée, cette décision se traduisit par le protocole du 5 février 1830 qui remettait la reine de l'Archipel aux mains du padischah.
Deux ans plus tard, celui-ci abandonnait officiellement cette province au vice-roi d'Égvpte, lequel, en 1840, dut la rétrocéder à Stamboul.
Après la réintégration de Candie sous le joug de Tislam, les monts Sphakiottici continuèrent à former, comme par le passé, un canton autonome et vassal plutôt que sujet. Les Egyptiens leur imposèrent pour unique redevance un tribut ûxe de neuf mille francs. Mais épuisé par tant de luttes au-dessus de
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ses forces, le clan des rochers, désormais tout au souci de ses propres affaires, cessa d'être le meneur de l'île où les Rhidzioies, c'est-à-dire les montagnards des hautes terres de Gydonie et d'Apocorona, prirent peu à peu le rôle dirigeant.
Au moment où éclata l'insurrection de 1866, l'éparkie de Sphakia, régie par un système d'impôts spécial, ne payait à Stamboul que de faibles contributions relativement à celles qu'avait à acquitter le reste de l'île. Un moudir ou sous-préfet et quelques soldats de police albanais étaient les seuls musulmans tolérés sur son territoire.
Les Doriens de l'Aspro-Vouna jouèrent un rôle assez ambigu dans la levée de boucliers que nous racontons. Ils n'y prirent ouvertement les armes que lorsque Omer- Pacha vint, au mois de mai 1867, saccager leurs villages. Après le retrait du flot musulman, ces montagnards se renfermèrent de nouveau dans une attitude en quelque sorte expectante et passive.
Au fond du cœur de bon nombre de Sphakiotesde la vieille roche, il y avait certai-
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nemeiit à cette époque de secrètes répugnances pour l'annexion à la Hellode :
annexion qui eût été le dernier coup porté à la sauvage autonomie de ces kleplites à moitié convertis, chez la plupart desquels le regret des anciens jours occupait encore une très large place. L'individualisme farouche et l'étroit patriotisme de clocher de ces violents pallikares qui, dans leur for intérieur, du moins, n'ont modifié le vieil homme qu'en de certaines limites, regimbaient, — et regimbent peut-être encore aujourd'hui, — à l'idée de l'incorporation des Monts- Blancs dorions dans un milieu régulier.
Aussi, tout en profitant des circonstances pour donner isolément carrière à leurs instincts batailleurs, les gens de ce canton ne désiraient- ils que très modérément devenir sujets du roi Georges : ce qui ne les empêchait nullement, du reste, de prendre à deux mains les subsides avec lesquels Athènes s'efforçait d'acheter leur concours.
Durant la période qui suivit en Crète les événements de 1866-1868, — période à
laquelle nous consacrerons plus tard un chapitre, — le bourg de Sphakia devint le chef-lieu de l'une des quatre grandes divisions administratives de Gkirit-Adassi. Mais le pays des rochers conserva toujours quelque chose de ses anciennes franchises et continua de former comme un district à part, à cause de l'absence totale, en ce milieu, de l'élément islamite.
En 1878, lors de l'insurrection qui aboutit à la convention de Khalèpa, les Grecs obstinément particularistes de ces montagnes, constituèrent un gouvernement provisoire séparé. Puis ils essayèrent de traiter isolément avec la Porte, pour se faire concéder certains privilèges spéciaux. Mouktar-Pacha, le commissaire de Stamboul, refusa de se prêter à ces combinaisons. Les Sphakiotes se basant alors sur un motif parfaitement juste, d'ailleurs, savoir la stérilité de leur canton qui ne produit guère qu'un peu de seigle, du miel et du laitage, demandèrent une réduction d'impôts et offrirent de payer la même taxe que le gouvernement égyptien exigeait d'eux, quarante ans auparavant. On
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fit droit partiellement à la requête de ces caterans sans travail.
Peu après, Photiadhès- Pacha, premier gouverneur chrétien de l'île, les exonérait de toute redevance pendant un lustre, moyennant un tribut annuel de neuf mille cinq cents francs. Le parlement candiote refusa d'abord de sanctionner cette largesse. Toutefois, sur les instances du vali, il finit par accéder à cette mesure que ratifia le Divan. Mais, à l'expiration du bail, les hommes des rochers prétendant que les dîmes de leur pays devaient être considérées comme vacou f s, c'est-à-dire comme affectées aux établissements religieux musulmans, et que ces prestations étaient tombées en désuétude, se sont refusés à payer la moindre piastre, tant que la question ne serait pas tranchée.
Au moment où nous écrivons ces pages ^, le litige est encore pendant.
Le dialecte des montagnards de Sphakia s'éloigne sensiblement du romaïque parlé
* Mai 1886.
dans le reste de File et du pays grec, en général. Ces divergences le rattachent manifestement à l'ancien mode dorique. Elles seules suffiraient donc à établir la filiation de ces fiers pallikares, quand bien même leur nature morale et leur nature physique n'in ■ diqueraient pas déjà clairement qu'ils descendent du second fils d'Hellen.
Froids, réservés, hautains même, à l'inverse des autres Candiotes dont les manières sont plutôt afifables et liantes, les habitants des monts Sphakiottici ont quelque chose d'aristocratique qui en impose. Les Vénitiens attribuaient le courage, l'indomptable caractère et les grandes allures de ces villageois patriciens, à la conviction qu'ils avaient d'être les descendants purs et sans mélange des anciens Rômœi : mot qui résumant toutes les gloires antiques, désigne à la fois les Grecs et les Romains, dans la langue hellénique moderne.
Depuis qu'elle a dû renoncer au métier de pirate de terre et de mer, cette peuplade entreprenante s'adonne avec succès aux choses de l'agriculture et du négoce. Nombre
de Spliakiotes, aujourd'hui propriétaires de vignes et d'oliviers dans le bas pays, no reviennent plus qu'accidentellement dans leurs aires. Mais ils y conservent toujours un domicile. Ceux d'entre eux qui émigrent soit en Grèce, soit à Stamboul ou ailleurs font généralement très bien leurs affaires. Les Vernadhaki, famille de ce clan établie à Saint-Pétersbourg, possèdent une fortune évaluée à plusieurs centaines de millions, gagnés dans le commerce et dans la banque.
La curieuse histoire des Gallerghi, lignée la plus ancienne des monts Sphakiottici, peint bien le tempérament, paré à tout et généralement taillé pour la réussite, des insulaires de ce canton.
Après avoir tenu tête au lion de Saint- Marc, dans le regno di Candia, durant les cent cinquante premières années de la domination italienne, ces arkhontopouli s'étaient laissé inscrire, de guerre lasse, au Livre d'or de Venise : ville où l'un des leurs ayant amassé de grandes richesses dans la pêche et le commerce des éponges, bâtit le
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palais qui porte encore aujourd'hui le nom de sa race.
Lors de la conquête ottomane, les Gallerghi ne voulant ni émigrer, ni abjurer ou feindre d'abjurer l'Evangile, abandonnèrent aux renégats leurs domaines des basses terres; puis, se retirant à Sphakia, ils s'y firent caterans et frères de la Côte comme les autres pallikares des rochers.
Après la chute de la république forbanesque de l'Aspro-Vouna, les survivants de ce petit clan aristocratique allèrent s'établir en Russie. Là, de klephtes de terre et de mer, devenus armateurs et traficants, ils surent bientôt acquérir dans le commerce et dans la banque une fortune colossale. Dès le commencement de la guerre de l'Indépendance, ces gentilshommes marchands, voués à tous les destins, laissèrent le négoce et revenant bien vite à l'épée, coururent offrir à la Hellade renaissante leurs trésors et leur sang.
Le général Dhimitrios Gallerghi, grand écuyer du roi Georges, ancien ambassadeur de Grèce auprès du cabinet des Tuileries et ami particulier de Napoléon 111, était en
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1866 le chef de cette noble maison. Les raïas candiotes, au début de l'insurrection, lui en offrirent le commandement suprême : honneur que des raisons politiques faciles à comprendre, obligèrent ce vieux brave à refuser.
Ce fut un soir, que Flourens, pâle, amaigri, exténué, en haillons rejoignit la guérilla laconienne.
L'un de ses nouveaux camarades se dévêtit d'un cafetan en bure de Tlemcen qui lui servait de surtout, et en couvrit les épaules de l'étranger : mince cadeau, mais qui, dans notre complet dénûment, faisait presque du donateur un émule de saint Martin.
Quelques philhellènes, attachés jusqu'alors à la troupe de Zimvracakis, avaient suivi le professeur. C'étaient MM. Poinsot; Bougouin, un enfant de Paris qui passa honorablement et modestement dans l'affaire de Candie; Fontana, del Taglio*, Ardema-
* Grièvement blessé le 15 mai suivant, à Assîtes, en défendant le drapeau de la guérilla maniate.
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giii^, ces trois derniers, italiens et soldats d'élite ; et le futur agent provocateur Jules B.. ., en ce temps-là volontaire au service de rinsurrection, sous le faux nom d'Anémos.
Grand, un peu voûté, le front vaste, les yeux très doux, le nez long et menaçant de rejoindre sur le tard un menton en saillie, les cheveux châtains, la barbe blonde et taillée en pointe, — tel était, quant à l'extérieur, à ce moment-là, du moins, le courageux savant.
Au premier abord, il ne plut que modérément dans son nouveau milieu. Sa physionomie avait quelque chose de singulier rappelant à la fois deux types bien différents, mais également désagréables : Méphistophélès et Polichinelle. Cette expression provenait, du reste, en majeure partie, des souffrances au-dessus de ses forces qu'il venait de subir; souffrances qui avaient étiré et contracté ses traits d'une façon bizarre.
Quoi qu'il en soit^ cette impression fà-
^ Mis à l'ordre du jour pour sa belle conduite à la sanglante défaite de Lassiti. à la fin du mois de mai sui vant.
SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE Itl
cheuse s'effaça bien vite, pour faire place à r entraînement sympathique dont on ne pouvait se défendre, en le connaissant mieux, à l'égard de ce charmant compagnon ouvert, spirituel, bienveillant, toujours d'égale humeur et d'une verve intarissable.
L'arrivée de Flourens chez les Maniâtes coïncida avec une accalmie passagère de la tourmente Cretoise. Après avoir traversé, en petit Attila, les riches provinces du centre de l'ile, Omer-Pacha reprenait haleine à Rétimo pour de nouveaux incendies et de nouveaux massacres : incendies et massacres que ce sinistre apostat perpétrait, orné delà plaque de grand officier de la Légion d'honneur, dont l'avait gratifié Napoléon III.
Durant ce temps, les volontaires lacédémoniens perchés, comme des faucons sur des cimes, dans les villages les plus élevés du Psiloriti, guettaient l'ennemi et se reposaient, en l'attendant, des fatigues de leur longue campagne d'hiver.
L'état-major de la guérilla était cantonné dans le petit monastère de Khalèpaj sur le
versant nord du Mylopotamo, au sein d'un vert dédale de montagnes agrestes, d'un aspect mythologique exquis.
Ce paisible intermède d'églogueet d'église succédant brusquement, en ce couvent bucolique, aux scènes effroyables de cette guerre à la comanche, est resté dans la mémoire de l'écrivain comme l'une des meilleures haltes de" ses pèlerinages. Aussi, quand, à l'instar du dromadaire qui, faute d'une pro vende fraîche, rumine à la couchée son repas de la veille ou de l'avant- veille, l'auteur de ce récit égrène et ressasse tout bas le rosaire de ses caravanes, l'un des souvenirs qu'il évoque le plus volontiers est celui de cette riante trêve de mai, sur les flancs ombreux de l'Ida, au milieu de toutes les splendeurs du divin printemps de la Crète.
Le mont Ida, aujourd'hui Psiloriti, s'élève à peu près au centre du berceau des dieux olympiens, dans la partie la plus large de ce long ruban de terre. Bien que son alti-
tilde — 2.420 mètres environ — soit inférieure à celle de l'Elino-Séli, dans TAspro- Vouna, sa masse isolée semble en faire le géant de l'ile et lui vaut, parmi les insulaires, le surnom de la « Grande-Montagne » . Jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, ce puissant relief offre plusieurs sommets distincts. A partir de ce point, il se dresse en pyramide solitaire.
Un diadème de neige couvre pendant huit mois la tète de ce mont sacré, jadis succursale de l'Olympe et lieu de plaisance chéri des Immortels. Mais un vert tapis de plantes et d'herbages aromatiques, doux au regard, suaves à l'odorat, remplace en quelques jours, sur ces météores limpides, le manteau d'hermine de l'hiver. Des pasteurs de brebis et de chèvres, chantant l'hymne de saint Dhimitrios, patron des troupeaux, viennent alors fouler d'un pas indifférent ces pelouses ambroisiennes qu'effleurait, jadis, le vol éthéré des déesses et des dieux de leurs pères.
Les cimes idaïennes où, grâce à la légèreté de l'atmosphère, on croirait nager dans
Téspace plutôt que marcher sur la terre, ont quelque chose d'éljséen. Du haut de ces régions d'une transparence idéale, calmes, sereines comme tout ce qui plane au-dessus du domaine ordinaire de l'homme, on découvre, du Taurus au Taygète, des horizons immenses : à ses pieds, la Crète entière; à l'ouest et au nord, la mer Grecque, semée d'îles, comme le Sahara est semé d'oasis ; à Test et au sud, la mer de Libye, solitaire et morne comme les vagues arides du Grand Désert.
Le Psiloriti est toujours le vieil Ida des poètes. Dans ce vert labyrinthe de vallées plantureuses, de ravins et de gorges d'églogue, à souhait pour une troupe de klephtes, à souhait pour la troupe des muses, tout n'est, en cette saison charmante, que bucolique et pastorale — Homère, Virgile, Fénelon.
Des jardins, des vergers, des champs multicolores, environnés de haies de chardons et d'artichauts sauvages, se pressent autour de robustes hameaux dont l'aspect n'a guère changé, vraisemblablement, depuis
SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE liS
les Périèques de la Crète dorienne. Des platanes immenses, des mûriers enguirlandés de vigne, des chênes à vallonée d'un effet décoratif superbe, ombragent leurs massives chaumières en pierre sèche qu'éclairent des tuyaux d'argile, sertis, en guise de ciels ouverts, dans de lourdes toitures en terrasse.
Des archipels d'orangers magnifiques, chargés à la fois des ileurs de la saison présente et des fruits de la saison dernière, des bois d'oliviers gigantesques meublent superbement le paysage. A travers la campagne soleilleuse, des rubans de lauriersroses, de trembles au feuillage doublé d'étain, de roseaux et autres soupirants éplorés de l'onde fugitive, se déroulent le long des ruisseaux et regardent passer leurs amours.
Au fond des ravins, sur le bord de petites sources solitaires dont les urnes seront bientôt taries, des arbousiers, des myrtes, ornement obligé de toutes les fêtes de la Grèce, des lentisques amers aux pointes rouge sombre, pareilles à des aigrettes de
flamme, des cytises aux grappes d'or, des tamaris à la chevelure aérienne forment des bosquets pleins d'ombre opaque et de fraîcheur periîde.
Les tourterelles s'abattent au bord des fontaines, paire par paire. Les rossignols chantent sur les hauteurs ; les perdrix, sur les versants.
Des pâturages éphémères, emplis de bêlements grêles et de graves mugissements, des landes buissonneuses, des broussailles basses tapissent le flanc des montagnes. Ailleurs, ce sont de vastes fourrés de bruyère fleurie, hauts de deux mètres, blancs à perte de vue comme des nappes de neige, et qui offrent, au lever du soleil, un spectacle féerique.
Sur les crêtes, se profilent çà et là des lauriers-daphnés d'un dessin monumental; des caroubiers trapus, ramassés sur eux comme des lutteurs en garde; de grands cyprès au feuillage tragique.
La tête casquée de frimas du géant Ida domine tout cela ; et de maintes cimes heureuses de cet agreste dédale — de Khalèpa,
notamment — on aperçoit les deux mers.
Jusqu'aux noms de ces lieux classiques qui résonnent encore comme les échos de la llûte de Pan : Amaryllis, Dhaphnès, Amvgdhalia, Margaritès, Platània, Mélidhoni, Amaranthis !
Quand la lune, à travers l'éblouissant écrin des nuits blondes de l'ile des dieux, gravit lentement le profond ouranos en répandant autour d'elle une rosée de vermeil pâle, il semble voir alors, dans les lointains bleuâtres de cette terre sainte de la mythologie, errer tristement les grandes ombres des Olympiens déchus.
Ainsi les fantômes d'Ossian pleurant le temps jadis, sur les rochers de Morven.
Gomme tous les rivages fortunés qui s'épanouissent au soleil méditerranéen. Candie a deux printemps.
Le premier commence avec les ondées d'octobre. Il atteint sa plénitude à la fin de Tannée, se traduit par l'apparition générale des herbages, des fleurs, des plantes basses et revêt tout le pays oriental d'un épais tapis
H8 SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE
émeraude, aussi frais que le plus frais gazon des parcs de Thumide Angleterre. Le second débute en janvier, lors des grandes pluies hivernales. Il arrive à son apogée vers les derniers jours d'avril, alors que son aîné est encore dans tout son éclat, et se caracté rise parla renaissance universelle des arbres et des grands arbustes dont une sève nouvelle vient revivifier les feuilles desséchées.
La fusion de ces renouveaux est, dans la campagne Cretoise, une époq.ue exquise autant que passagère. Peut-être quelques-uns reprocheraient-ils alors à sa luxuriante parure la monotonie de ses teintes vert sombre! Mais le décor est splendide, malgré ce coloris un peu uniforme.
La lune de miel de l'hymen fugitif et charmant où les deux éclosions s'unissent pour quelques jours, est le commencement de mai. C'est là l'instant parfait, celui où la nature n'ayant plus rien à acquérir va bientôt commencer à perdre. Car, sous cette zone brûlante, la saison chaude est pour la végétation k moment de sommeil et de repos que l'hiver est pour elle, dans nos climats ; et, deux
mois, tout au plus, suffisent à produire en ces frais paysages une métamorphose analogue à celle dont la froidure gratifie nos sites du Nord. En sorte que, dès le commencement de l'été, les descriptions bocagères datant de Pâques ou de la Pentecôte concordent avec ce qui est alors, comme, chez nous, des pages inspirées par les splendeurs de juin peindraient à la Noël les lieux qu'elles auraient célébrés au temps où fleurissaient les roses.
Mais revenons à Flourens qu'ont fait oubher un instant à l'auteur les souvenirs champêtres de son pèlerinage au pays de (( Zeus, pasteur de chèvres ».
Sous les allures simples et familières do la nouvelle recrue des Laconiens, perçait une certaine fermeté froide qui leur servait de correctif; en sorte que les manières faciles de ce gentleman démocrate marchaient de pair avec une dignité très grande et des façons parfaitement comme il faut. Aussi, fut-il bien vite accepté dans le cercle d'offi-
ciers grecs, de chefs maniâtes ou crétois et d'étrangers qui formaient l'entourage intime de Goracas et de Pétropoulaki : petit cénacle militaire que l'un de ses membres exotiques avait assez plaisamment surnommé « les pallikares de la table ronde » .
L'une des meilleures qualités de Flourens était alors l'esprit de conciliation.
La plus grande partie des simples volontaires occidentaux encore retenus à Candie, par les difficultés d'un exode que maints empêchements rendaient presque impossible au commun des soldats, avait rallié la syntagme du Magne. D'âpres dissentiments s'élevaient parfois entre ces gens qu'aigrissaient les souffrances et les privations d'une campagne au-dessus des forces ordinaires de l'homme. L'aimable professeur avait le don de les apaiser par la seule autorité morale de ses remontrances ; ce qui évita dans les rangs de ce petit bataillon bien des complications fâcheuses.
Soit à cause de sa voix blanche et perçante, soit en raison du bruit généralement accrédité que le courageux philhellène avait encore
droit à la fleur d'oranger, les officiers grecs l'appelaient, entre eux, l'eunuque Narsès. Ce surnom bizarre était assez bien trouvé. Il y avait quelque chose de l'androgyne chez ce grand jeune homme pâle qui joignait une certaine douceur féminine à la fermeté la plus virile, et semblait n'avoir jamais eu avec les filles d'Eve que des relations platoniques. Les Cretois, parmi lesquels il était fort populaire, lui donnaient généralement le titre de maître ou de professeur, dhascalo.
Notre jeune compatriote dont le talent d'orateur — d'improvisateur, surtout, — l'emportait de beaucoup, à mon sens, sur le talent d'écrivain, était un causeur ou plutôt un discoureur infatigable. Tantôt en grec moderne, idiome qu'il possédait maintenant à l'égal d'un érudit d'Athènes, tantôt en français, il ne tarissait pas au milieu d'un cercle d'auditeurs attentifs. Car aujourd'hui, non moins qu'autrefois, les enfants de la terre classique sont friands de belles paroles, comme les mouches, de sucre et de miel; et lors même qu'il s'exprimait en sa propre langue, familière à beaucoup dans l'état-
major de la guérilla, on voyait des Cretois et de farouches Maniâtes, suspendus à ses lèvres, chercher à saisir le sens de son discours par ses gestes et ses intonations.
A cette époque, déjà, la haine de Flourens contre le régime napoléonien était des plus violentes : violente au point de lui faire oublier que, en dehors de la frontière, nos dissensions intestines doivent être traitées avec la même réserve que les inimitiés de famille devant les étrangers.
Il mettait à plaisir sous les yeux de son entourage l'état réel de la France du basempire ; colosse aux pieds d'argile — disait-il — chamarré et galonné d'or sur toutes les coutures, comme un laquais de bonne maison, par le maître qu'il s'était donné. Il contait, sur la cour et la ville, des anecdotes à la Suétone qui pouvaient être vraies, mais qu'il eût mieux valu taire en ce lieu. Au profond étonnement et même au grand scandale de ces Hellènes habitués à regarder de loin la Gallia un peu à la façon dont leurs ancêtres regardaient l'Olvmpe, il expliquait par le menu, sans ménagement
patriotique aucun, refFondrement de nos classes dirigeantes et la décadence manifeste de tous les étais principaux du système bonapartiste. Au sujet de l'armée impériale, surtout, il laissait échapper des augures pessimistes qu'on se refusait à croire et que les événements devaient trop tôt justifier.
Le professeur expliquait aussi comment, depuis que le fils d'Hortense avait été salué césar, le pontife de Rome, ce pire ennemi des Grecs — pire même que le sultan — visait de plus en plus à l'autocratie spirituelle dans la maison du Christ; comment, chez les latins, le culte de l'homme fait Dieu se substituait chaque jour davantage au culte du Dieu fait homme; comment les Jésuites, Pie IX, Veuillot, soutenus de tout le clan des laïques tripoteurs de choses dévotes, chargeaient à plaisir l'édifice croulant de nos vieilles croyances d'un surcroît de dogmes nouveaux, de pratiques et de doctrines insensées, de superstitions indignes ; et comment l'éducation cléricale, devenue plus que jamais notre éducation nationale, redoublait d'efforts pour coiffer, chez nous, toutes les
jeunes cervelles d'une calotte de force qui les estropiât de façon qu'elles pussent accepter, à la fois, le vieux et le neuf des enseignements de l'Egiise.
11 avait des indignations vraiment superbes, lorsqu'il dépeignait cette périlleuse recrudescence d'aplatissement religieux et de servilisme politique où s'ankylosait notre pays ; et sa voix aiguë prenait des accents de pjthonisse en parlant des dangers de l'avenir au point de vue extérieur, et du formidable raz de marée qui se préparait dans les couches profondes de la nation française, en travail d'un ordre de choses nouveau.
Obligé à une grande circonspection visà-vis des Grecs et des Cretois sur tout ce qui touchait à l'essence de la foi chrétienne, Flourens jetait le masque devant les philhellènes de la table ronde et quelques officiers d'Athènes, nourris à la mamelle de l'Occident.
Quoique généralement en dehors de toute église, ces auditeurs intimes n'en étaient pas moins, presque tous, des spiritualistes fervents, -bien convaincus que la mort est un
tunnel noir aboutissant à de lumineuses sphères; le jeune savant, lui, professait le matérialisme le plus complet. Libres penseurs nullement intransigeants, ces isolés estimaient que les religions, philosophies autoritaires à l'usage des foules, doivent être échenillées comme des arbres à fruits et non point jetées au feu comme des plantes nuisibles; l'intraitable nihiliste affirmait, au contraire, qu'il faut avant tout extirper des masses l'idée religieuse, attendu, prétendait-il, que tout mal provient ici-bas de la notion de Dieu. Et du choc de ces croyances opposées, jaillissaient, le soir, autour de nos feux de bivouac, des controverses transcendantes peu ordinaires dans les quartiers d'une troupe klephtique en armes sur la montagne.
Les oliviers de la Crète sont les plus beaux du Levant.
La hauteur moyenne du tronc de ces végétaux varie entre sept et neuf pieds. Deux hommes se tenant par la main ne sauraient
embrasser la circonférence de bon nombre d'entre eux. Leur feuillage d'un vert émeraude, teinté d'argent en dessous, leurs branches régulières et touffues qui volontiers s'élèvent jusqu'à dix ou douze mètres du sol, en font un arbre au port magistral et sévère, à l'ombre religieuse, — l'arbre toujours le même des anciens bois sacrés.
Quelques-uns, trois ou quatre fois séculaires, forment des bocages solennels qui ressemblent à des temples abandonnés.
Leurs troncs s'élèvent assez loin les uns des autres; mais si vastes sont leurs tètes grises, un peu inclinées sous le poids des ans, qu'elles se touchent presque. Et leurs racines tourmentées se prolongent au loin, tantôt enfouies, tantôt à découvert, pareilles à des pythons gigantesques faisant des efforts désespérés pour sortir des entrailles de la terre.
Ces anciens du peuple des oliviers crétois ont, comme les arbres saints de Gethsémani, quelque chose d'hiératique et de divin.
Non loin du monastère de Khalèpa, siège un aréopage de ces démogérontes augustes. Un silence mystique emplit les perspectives
profondes de ce lieu solitaire, consacré jadis à des dieux redoutables. Tamisée par le feuillage grisaillant, la lumière descend jusqu'aux pieds des arbres en pénombre argentée. Ce n'est pas l'obscurité tantôt verte, tantôt noire, de nos forêts du Nord ; c'est un crépuscule pâle, la lueur douce et paisible des bosquets élyséens où conversent les justes.
Certain soir, le groupe damnable des libres penseurs de la guérilla était assemblé dans ce vieux sanctuaire païen.
L'higoumène du couvent, un moine presque octogénaire, assistait par hasard à cette réunion. On respectait beaucoup ce vieillard, à cause de la sainteté de sa vie. Malgré cela, ses confrères le tenaient généralement pour hérétique, parce qu'il s'occupait d'astronomie : science qui rend l'homme religieux, mais n'en est pas moins suspecte à toutes les religions, dont elle fait ce que le pied d'un mastodonte ferait d'un brin d'herbe.
La lune, à peine nubile, ne montrait qu'un mince croissant d'or pâle, semblable à la
faucille de la déesse des blés. Mais le ciel était d'une limpidité extraordinaire, et, dans son azur sombre, les constellations resplendissaient d'un éclat féerique.
Du zénith à l'horizon, c'était partout un même scintillement qui éblouissait. Grâce à la transparence idéale de l'atmosphère, l'espace inondé de la lueur subtile des étoiles semblait, ce soir-là, dévoiler à l'œil nu les premières perspectives de ces échappées vagues et mystérieuses que les télescopes puissants nous ouvrent sur les mondes de l'archipel infini les plus voisins du nôtre. Dans le bleu limpide de l'immensité, on voyait la cendre d'or des astres osciller comme des atomes de poussière dans un rayon de soleil ; et la contemplation prolongée de ces fourmillements donnait le vertige des abîmes,
« Père, dit tout à coup Flourens en s'adressant à l'higoumène, dont le regard scrutait fixement les lumières lointaines du ciel silencieux : père, toi qui es savant en ces choses-là, explique-nous comment s'est formé le grand Univers.
— Dieu ! répondit laconiquement le hiéro-
nomaque auquel la cosmogonie mosaïque faisait peut-être défaut.
— Dieu! répéta Flourens : père, ce mot ne me dit rien. Je suis d'une Eglise où Ton croit seulement à ce que perçoivent les sens et à ce que conçoit la raison.
— Ami, ta raison conçoit- elle tous ces phares qu'on voit luire là-haut dans la mer sans bords ? demanda le cénobite qui n'était pas un grand clerc, mais qui, — chose assez fréquente chez les moines d'Orient, — avait comme un reflet de la sagesse antique.
— Non.
— Seulement tu y crois, parce que tes yeux les perçoivent.
— Oui.
— Eh bien, je te le dis en vérité, si tu étais né aveugle tu serais fondé, d'après ta doctrine, à nier la voûte céleste, au même titre que tu nies Dieu maintenant ; car elle échapperait à la fois à tes sens et à ton intelligence. »
L'higoumène de Khalèpa rappelait un peu ces premiers philosophes de la Grèce antique auxquels on a donné le nom d'autodi"
130 SOUVENIRS DUN PHILHELLENE
dactouSy parce qu'ils s'étaient instruits euxmêmes dans l'art de la sagesse. A part quelques connaissances élémentaires d'astronomie et de sciences naturelles qu'il avait puisées dans les livres, ce rustique enfant de saint Basile dont on suspectait à bon droit l'orthodoxie, n'avait rien lu, rien étudié et s'était contenté, durant toute sa longue vie, de méditer et de réfléchir devant les œuvres de Dieu.
Un autre soir, au retour d'une visite à Arcadhi, une dissertation sur nos destinées d'au delà s'était engagée entre pallikares de la table ronde. On venait de voir dans les saintes gémonies de ce monastère tant de coques humaines vides, qu'il était assez naturel de se demander ce qu'avaient bien pu devenir leurs âmes.
L'un pensait qu'elles avaient été appelées, ici -bas même, à de nouvelles incarnations; l'autre, qu'elles étaient retournées dans le sein de Dieu, comme toute eau retourne à la mer. Celui-ci croyait qu'elles avaient été poursuivre, dans quelque île de l'archipel sans bornes 3 un pèlerinage sans fin à tra-
vers les champs de l'espace et de l'éternité; celui-là, qu'elles étaient allées, conformément à leurs œuvres terrestres, revivre à jamais là-haut dans un séjour de peine ou d'élection, — chose difficile à admettre, les faits et gestes d'une existence éphémère ne pouvant, en bonne justice, décider de l'heur ou du malheur de toute une immortalité : et puis, dans la laura funèbre, gisaient tant de petits enfants impossibles à classer !
Mais Flourens riait de tous ces vagues espoirs de survivance, et disait que ce que nous appelons l'âme s'évanouit comme une bulle de savon avec le dernier souffle de Tagonisant.
L'higoumène survint en ce moment et demanda de quoi il s'agissait. On le lui expliqua, en le priant de donner son avis.
« Je ne sais trop, répliqua le vieillard après avoir réfléchi quelques instants; mais, voyant que tout ce qui tombe sous nos sens dans le grand Univers, depuis les amas de soleils de la Voie lactée jusqu'aux infiniment petits de la goutte d'eau, est manifestement régi par des lois d'une sagesse infinie, je
crois avec une ferme foi que tout est aussi pour le mieux dans le monde invisible et dans le destin des êtres. Et cela me fait attendre avec sérénité l'heure du renaissement heureux... ou du sommeil sans fin ni rêve. »
Ainsi se passaient nos soirées sur le mont Ida, durant les loisirs que nous laissait le serdar-ekrem.
Malgré le charme du commerce de Flourens, malgré les efduves sympathiques qu'exhalait sa personne, on ne tardait cependant pas à découvrir chez lui des côtés faibles, de regrettables lacunes et des germes fâcheux.
Entêté sur certains chapitres à l'égal d'un enfant obstiné, il avait en ses idées politiques, ainsi qu'on l'a dit précédemment, une foi aveugle, absolue, qui le rendait beaucoup trop autoritaire dans la discussion. De plus, ce manque de tact et de jugement dont nous avons rapporté quelques exemples, et qu'on verra plus tard atteindre les dernières limites
de rinconscience, arrivait parfois à lui faire perdre tout sens commun.
Ainsi à Khalèpa, dans un conseil de guerre auquel assistaient les principaux chefs candiotes du massif de l'Ida, il proposa très sérieusement de faire assassiner le padischah à Stamboul. Le naïf conspirateur dont, à cette époque déjà, des velléités régicides hantaient la cervelle, développa même complaisamment, à ce propos, un plan d'une puérilité incroyable tout à fait dans le goût de son futur complot de 1870.
Cette singulière ouverture causa une stupeur générale et souleva d'énergiques protestations : notamment de la part de sir Hilary Skinner, l'auteur honnête et consciencieux de Roughing it in Crète, et le philhellène le plus méritant à coup sûr de cette grave insurgence, à laquelle il sut rallier, en Angleterre et en Amérique, de nombreuses sympathies ^
* Nous rappellerons, à ce propos, que le corps législatif du Maine vota, en 1868, une motion tendant à ce que le gouvernement américain reconnût la Crète comme Etat indépendant; et que cette proposition, reprise un peu plus
Mais tout cela, on le passait à Flourens, en raison de son aménité et de sa bienveillance, partout ailleurs que sur le terrain brûlant de la politique.
En toutes choses, par exemple, le sens pratique lui faisait complètement défaut. Aussi, en tant qu'homme d'action, était-il d'une nullité radicale.
Quant à son courage, c'était une témérité fatigante atteignant parfois la démence. Certain jour, près du redoutable cap Griô, le promontoire Ténare de la Crète, on le vit, par un assez mauvais temps, se jeter à la mer avec l'aplomb d'un pêcheur d'épongés, sans savoir aucunement nager; cela, sous prétexte que la grève n'était qu'à dix pas et qu'il saurait bien y arriver.
D'autres devaient le voir plus tard, lui qui n'avait touché de sa vie un fleuret, provoquer gratuitement M. de Cassagnac à l'un de ces combats de gladiateur ou la victoire appartient forcément au plus expert en ce genre d'exercice. Malgré l'âpreté du cartel, son
tard au congrès de Washington par M. Thanks, ne fut ajournée qu'en deuxième lecture.
adversaire l'épargna, du reste, autant que faire se pouvait. Mais l'imprudent n'en reçut pas moins trois coups d'épée, dont le dernier fut assez grave.
Notons, en passant, que déjà lors de son premier séjour en Crète, Flourens, bien qu'en dépit de sa folle audace il n'eut absolument rien du soldat, aurait été très friand d'un rôle militaire : petit germe qui devait faire comme le grain de sénevé de la parabole.
Et maintenant, quelques pages sur les nouveaux compagnons qu'était venu rejoindre Flourens.
Les auxiliaires de l'insurrection si peu connue que nous racontons ont été généralement plus malmenés encore que les Cretois eux-mêmes, dans nos journaux conservateurs. Outrée de la résistance de ces insulaires, cette presse turcolâtre s'obstinait à rapporter aux « hordes cosmopolites soudoyées par Athènes » l'incroyable durée d'une lutte aussi inégale.
On a donné plus haut le chiffre moyen des combattants étrangers à File qui arrivèrent de la Hellade au secours des raïas candiotes. Notons ici qu'en dehors d'une cohorte racolée dans les quartiers francs de Smyrne et d'Alexandrie, — cohorte dont les pauvres
recrues se rendirent toutes aux Ottomans, après quinze jours de campagne, — le nombre des volontaires de sang non hellénique mêlés à ce conflit atteignit à peine soixante : la majeure partie, Italiens.
Pour la valeur morale et les antécédents, le commun de ces auxiliaires, soit philhellènes, soit Grecs du royaume ou des provinces séparées, valait ce que valent partout et toujours la plupart des hardis compagnons que leurs instincts poussent en de semblables caravanes. Mais cette milice aventureuse, parfois sujette à caution, possédait une élite méritante et des chefs de sérieuse valeur. Aussi, le cadre de la petite légion laconienne, tagma ton Laconôn, se composait-il d'hommes de cœur et d'honneur, dignes du preux en fustanelle qui la commandait.
Le colonel Pétropoulaki était le chef de l'une des principales familles de Taristocratie patriarcale et militaire du Magne; famille très influente, mais non des plus anciennes du pays, cependant. Car, en ce recoin de
montagnes klephtiques d'où certaines légendes, — plausibles en ce qui concerne les premiers, apocryphes en ce qui concerne les seconds, — font sortir les Médicis et les Bonaparte, on trouve encore à présent maintes races champêtres presque aussi vieilles que les Gallerghi ou les Gourmoulis de Crète : ainsi les latraki*, les Dzanne-
*■ Les latraki, petits médecins^ lignée de pallikares aussi habiles à casser les têtes qu'à panser les blessures, sont l'une des plus vieilles races du Magne où, depuis un temps immémorial, ils exercent traditionnellement l'art de guérir. Panaïotaki latraki, chef militaire du canton de Mistra, fut l'un des plus vaillants capitaines et le meilleur chirurgien de la guerre de l'Indépendance. Ainsi Machaon et Podalire, à la fois médecins et généraux dans l'armée du roi des rois. Chose à remarquer, les latraki sont originaires, — comme l'étaient ces deux héros, — du canton de Zarnate, l'ancienne Gérénia du « cavalier gérénien Nestor ».
Suivant une tradition fort ancienne dans cette famille, un de ses membres fut chercher fortune en Toscane, il y a très longtemps, — au commencement du xii« siècle, semblet-il, — et y fit souche, après avoir traduit son nom en celui de medici^ médecins.
Quant à la légende au dire de laquelle les Bonaparte seraient également sortis du Taygète, elle ne repose guère que sur la présence en Corse de la colonie maniate
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taki, les Mavro-Mikhali, les Goumoimdouros, les Tint-araki, les Mourdzinos, les Godzonaki et nombre d'autres.
Les Pétropoulaki résidaient originairement sur les bords du golfe de Messénie, dans le village de Khiélafa qui s'élève en face d'.Etylos, à côté des ruines d'une forteresse bâtie par les croisés. Lors des troubles dont fut suivie dans le Magne l'expulsion du dernier Gomnène, ils durent abandonner leur
qui vint, en 1673, s'établir dans cette île où elle subsiste encore aujourd'hui à Garghèse, avec son langage, ses mœurs, son culte et sa physionomie propre. La duchesse d'Abrantès, née de Saint-Martin-Permon, dont la mère était une Gomnène, prétend, dans un but facile à comprendre, que, lors de l'expulsion de ses ancêtres de la principauté du Magne, le dernier de ces petits dynastes envoya l'un de ses fils en mission auprès de François II de Médicis ; puis, que son père étant mort en exil durant ce voyage, le jeune Maniate qui s'appelait Gallimèros, en français bonne part^ se fixa à Florence où il prit pour nom patronymique son prénom traduit en italien — buona parte; enfin, que plus tard, les descendants complètement italianisés de celui-ci allèrent en Gorse rejoindre leurs compatriotes grecs. Mais cette version ne supporte pas l'examen, attendu qu'il y a trace certaine des Bonaparte, en Italie, — notamment à Florence, à San-Miniato, à Sarzana, — dès le xii^ siècle: et, en Gorse, dès 1529.
manoir héréditaire et se retirer à quelques milles plus au nord, dans le bourg de Panitza, aujourd'hui chef- lieu du « dhème » deMalévri. Là, ces gentilshommes lacédémoniens qui portaient alors le nom de Vodzi, se construisirent une demeure fortifiée encore debout en ce lieu où on l'appelle « le Palais ». Puis ils firent alliance avec deux familles puissantes des alentours, chassèrent les Turcs des vallées adjacentes, et occupèrent peu à peu une partie des plaines qu'arrose le cours moyen de la Vordhounia.
Moitié lairds des Highlands, au temps de Bruce et de Wallace, n^.oitié capitaines de bande à la façon des Macchabées, ces chieftains maniâtes abandonnèrent alors leur dénomination patronymique pour celle de Pétropoulaki, les enfants de Pierre : substitution motivée par le renom de l'un des chefs de ce clan batailleur, appelé Pétros, que ses exploits avaient rendu fameux dans le pays.
Vers cette même époque, changeant une seconde fois de domicile, ils passèrent la Vordhounia et furent s'installer sur l'autre versant de leurs domaines, à Rakhi, près
à\Egiœ^ rancien « Lac de Neptune ». Ce khorio, qui gît à une heure du golfe de Laconie, non loin de l'îlot de Granaë où le beau Paris et la fugitive Hélène donnèrent leur premier coup de stylet dans le contrat du roi Ménélas, est encore présentement la résidence de cette lignée féodale.
Glorieuse épave des grandes luttes de l'Indépendance, Dhimitrios Pétropoulaki avait pris part à tous les combats, à toutes les assemblées politiques de la renaissance de sa patrie.
Après la mort de Gapo d'Istria, il fut nommé commandant militaire du Magne. A cette époque, il se lia d'amitié avec le futur maréchal Pélissier, alors officier d'étatmajor dans la petite armée du général Maison. La régence bavaroise le promut au grade de colonel. En 1854, lors de l'insurrection de la Thessalie à laquelle il se mêla activement, l'intrépide Lacédémonien reçut deux blessures graves. Uni au roi Othonpar les liens de la reconnaissance et ceux de l'hospitalité, il voulut, à l'expulsion de ce
prince, prendre les armes en sa faveur. Ses amis d'Athènes le firent renoncer non sans peine à ce dessein.
Ce paladin Spartiate, dont le cimeterre fauchait jadis les Turcs dans la mêlée, comme autrefois l'épée albanaise de Scanderbeg, pouvait avoir, à l'époque des événements qui nous occupent, environ soixante-dix ans.
L'âge, les fatigues et surtout de nombreuses blessures avaient courbé sa haute taille et répandu sur sa belle physionomie, à la fois de patriarche et de chevalier, une expression de souffrance résignée qui allait à l'âme. De ses grands yeux noirs, habituellement à demi clos, jaillissait un regard de vieux lion mourant d'une douceur singulière. Sous sa longue moustache à peine grisonnante, ses lèvres fines avaient un constant sourire de bonté paternelle et d'inaltérable bienveillance. Sa poitrine était trouée de balles à ce point que lorsqu'il parlait, on entendait chaque mot produire en son sein des chevrotements douloureux. Ses mains, ses bras étaient tailladés de coups de sabre et percés d'arquebusades : car, sur sa chair
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martyrisée, le poème épique de sa longue vie était écrit partout en cicatrices profondes .
Modèle accompli d'honneur, de générosité, de vaillance, le colonel Pétropoulaki était bien l'un des plus sympathiques vieillards qui se pût rencontrer. Ce baron maniate au visage martial et doux, aux grandes allures, au lier costume albanais d'une magnificence un peu théâtrale, vous captivait irrésistiblement.
Les Dorions du Taygète ont, du reste, assez généralement ce don-là. Alexandre Goumoundouros, entre autres, cet homme illustre qui, sur une plus vaste scène que la petite Hellade, eut été un grand hommes possédait au suprême degré l'attrait charmeur que la Commission scientifique, expédiée en Morée par le gouvernement français, en 1829, constata à diverses reprises chez les gens du Magne.
Obligé par ses cruelles souffrances de quitter la Crète après quatorze mois de campagne, Dhimitrios Pétropoulaki revint généreusement dans la grande île, accompagné de cinq à six cents hommes de son
clan, lorsque rinsurrection agonisante fit à la mère patrie un dernier appel. Mais la lutte n'était plus possible, et, le 2 janvier 1869, l'intrépide vieillard dut signer avec la Porte, par l'intermédiaire de M. Ghampoiseau, consul de France à la Ganée (dont les bons offices en cette circonstance furent très mal à propos attaqués dans la presse hellénique), une convention aux termes de laquelle il fut ramené à Syra, lui et tous les siens, avec armes et bagages.
Un an et demi plus tard, ce preux des temps héroïques de la Grèce moderne trépassait à Athènes d'une maladie de cœur : fin assez commune chez les vieux pallikares, surmenés par les fatigues exagérées de leur vie guerrière.
Le corps des Spartiates, à Candie, se composait pour les trois quarts et demi de gens du Taygète, autrement dit de Maniâtes.
Quelques Schypetars des colonies albanaises établies en Morée depuis le ix^ siècle, quelques Serbes, quelques Monténégrins, quel-
ques Valaques et une dizaine de bandits contumax, venus là, sous le couvert d'un saufconduit tacite, dans l'espérance de mériter leur grâce, complétaient son effectif.
Parmi ces brigands plus ou moins repentis, s'en trouvait un appelé Pilios, fameux dans le pays hellénique. Il était frère d'un autre birbante plus célèbre encore, l'illustre Kitzos, surnommé « le prince de TAttique », qui, après avoir longtemps exercé sur leParnès, avait du se réfugier dans le Péloponèse, où il était enfin tombé sous les balles des soldats du roi, au commencement de cette même année 1867.
Ces deux notabilités du pallikarisme de la montagne étaient originaires de l'Acrocéraune, en Epire. L'une et l'autre appartenaient à l'étrange catégorie des Don Quichotte du banditisme grec : natures sauvages et dévoyées, mais non sans quelque aspiration vers l'idéal, auxquelles les chants nationaux célébrant la gloire des klephtes héroïques de la période ottomane avaient troublé la cervelle, et qui se faisaient outlaws
sur les hauts lieux, pour vivre à la façon des anciens braves.
Pilios, personnage de grandes allures, plein de dignité comique, très chatouilleux sur le point d'honneur, compagnon dévoué jusqu'à la mort, absolument inconscient et tout à fait convaincu de l'excellence de sa profession, Pilios se distingua en Crète, à diverses reprises : notamment en mai 1868, à Gozès, près de Mégalo-Castro, où il fit preuve d'un courage vraiment léonin. Après la capitulation générale des insurgés, ce gentilhomme de grand chemin passa en Egypte, s'engagea dans l'armée du khédive, déserta et finalement fut pendu haut et court, sur les bords du Nil, à la suite de nombreuses aventures.
Le tagma maniate comptait dans l'origine sept à huit cents hommes. Mais, lors de l'arrivée de Flourens, l'usure de la guerre, depuis six mois que cette troupe tenait la campagne, l'avait déjà réduite de près d'un tiers. Plusieurs de ses officiers, entre autres MM. Palamas et Vassili, de l'armée grec-
que, étaient tombés glorieusement sous les balles emiemies.
Un escadron de cavaliers messariotes, aux ordres du polémarque Goracas et de son proto-pallikare, le renommé capitaine Assimakis, partageait la vie errante des Maniâtes.
Ces hommes de la plaine, montés sur les admirables petits chevaux du pays, formaient, avec les agiles fantassins du Penté- Dhactjli, une brigade volante d'une incroyable mobilité. Cette double cohorte servait de centre de ralliement aux agglomérations subites d'insurgés qui livraient à l'ennemi les mille petits combats éparpillés de ce soulèvement à la vendéenne : combats après lesquels, vainqueurs ou vaincus, les Cretois disparaissaient comme par enchantement, en ne laissant derrière eux que la solitude et le vide.
Les volontaires de la syntagme lacédémonienne se divisaient en sections de trente à quarante soldats commandées, chacune, par un capitaine et son proto-pallikare ou second.
Une s'y trouvait plus alors que cinq officiers hellènes : le colonel et son fils aîné Léoniclas, lieutenant d'infanterie et député de Gvthiôn au corps législatif d'Athènes; le lieutenant du génie Nicolaïdhès, professeur à l'école des Evelpides, — l'école Saint- Gyr de la Hellade, — mathématicien connu dans le monde savant par des travaux remarqués sur le calcul différentiel; le lieutenant de vaisseau Vodzis, marin ipsariote réputé dans les eaux grecques, et le médecin militaire Valdhengas. Les autres chefs de cette compagnie franche étaient des braves du Magne ayant tous plus ou moins guerroyé sur terre ou sur mer, en Italie, en Amérique, en Pologne, et sachant à fond le métier de partisan. Parmi ces derniers, se trouvait un frère du colonel, beaucoup plus jeune que lui : le cap' tan Mikhali Pétropoulaki.
Citons aussi, dans les soldats de marque de ce petit bataillon, deux très jeunes hommes, deux adolescents presque : l'évelpide thessalien Tzapaléos, détaché comme secrétaire auprès de Goracas qui ne savait ni lire, ni écrire, vu sa qualité d'ancien klephte ;
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et le fils aîné cleLéonidas, l'éphèbe Ghéorghi Pétropoulaki, lequel, eu 1870, fut littéralement le premier de ces nombreux enfants de la Grèce que nous vimes accourir sous nos drapeaux, pour combattre les Prussiens.
Quelques philhellènes revêtus du titre honorifique de capitaine, mais sans commandement et marchant au feu en simples guérilleros, servaient de gardes du corps au vieux Dhimitrios, sous la désignation purement platonique d'aides de camp. C'étaient :
Le colonel de Sodfried, un Hongrois, qui pendant la guerre franco-prussienne, figura honorablement dans notre armée auxiliaire ; un Anglais, sir Hilary Skinner, dont nous avons déjà fait l'éloge mérité; un Serbe de la Croatie, le capitaine Alessandrowitz ; le voïvode monténégrin Marco, tué à Lassiti; un Français, M. D..., que l'amour du divin Homère avait conduit en cette aventure, après l'avoir promené depuis Ithaque jusqu'aux rives troïennes ; et le lieutenant italien de Grandi.
Achille de Grandi, né à Milan, avait
d'abord servi sous Garibaldi, pendant la guerre d'Italie. Il passa ensuite aux Etats- Unis et se distingua dans l'armée fédérale, durant la grande lutte américaine. Revenu dans sa patrie, il entra comme lieutenant au soixante et unième régiment d'infanterie, fut mis deux fois à l'ordre du jour pendant la campagne de Venise et vint mourir à Candie d'une affreuse mort.
Tombé sur le champ de bataille de Lassiti, les genoux fracassés d'un éclat d'obus, le vaillant Lombard eut les pieds et les mains coupés par les Tcherkesses. 11 râlait encore, lorsqu'un de ses camarades de la table ronde le trouva se tordant au milieu d'une marv? de sang et mit fin, d'un coup de revolver, à son atroce agonie. La bonté parfaite, l'élévation de caractère, les manières chevaleresques de ce noble jeune homme en avaient fait, en Crète, dans la guérilla du Magne, le plus aimé de tous les philhellènes.
A ces officiers, à ces soldats d'élite du corps des Laconiens que Flourens eut pour compagnons sur le mont Ida, ajoutons aussi
les principaux primats et capitaines insulaires, les plus intimement liés avec Goracas et Pétropoulaki :
L'abbé Milétios, higoumène du couvent de Jérusalem et président de la junte centrale du Psiloriti ; le iatros Lamvrinidhis, de Sellia, chirurgien habile dont le zèle pieux avait fait de son village un vaste hôpital, où chaque chaumière tenait à honneur d'héberger quelque blessé; le vieux Mastracas, de Pedhiadhès, le Nestor de la troupe, grand conteur d'histoires du temps passé et, malgré son âge, encore le meilleur homme de cheval de cette île à la fois de pédestriers infatigables et de hardis cavaliers; le démogéronte Callokyri, d'Aloïdhès, chez lequel, en des jours de cruelles souffrances, l'auteur de ces récits fut soigné comme un enfant de la maison;
L'ultra-centenaire Makhimos, de Margaritès, âgé, disait-on, de près de cent vingt ans, qui, blessé pendant l'insurrection de 1770, devait, un siècle plus tard, être décapité par ordre de Reschid- Pacha, gouverneur de Mégalo-Castro : lequel rentra
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dans sa ville, traînant à la queue de son cheval, la tête de ce mathusalem candiote^;
Les commandants Scourlas et Sgouro, du Mylopotamo, Romanos et Plevros, do Saint- Vasile, — ce dernier blessé plus tard trois fois dans la même journée, près de Mélambès ;
Le chef sphakiote Dhascalakis, de la famille historique des Dhascalo-Ianni, mort en vrai Dorien des rochers, au désastre de Néapolis; les capitaines Gandhiliéris, Gontaxakis, Tzélépakis et Phrangouski, tués tous les quatre sous les yeux de l'écrivain, le premier, à Loulos, le second, à Sisyphe, le troisième, près de Rétimo ; le dernier, à Mélidhoni ;
i Ce meurtre odieux est exposé tout au long dans une lettre de Goracas à Attil-Pacha, général en chef des forces ottomanes dans la région de l'Ida : lettre datée de Nivritone de Malévisi, 7 août 1867, insérée au recueil des actes et documents de l'Assemblée générale des Cretois, publiée en son temps par toute la presse hellénique et qui ne fut jamais démentie.
La longévité des Candiotes est proverbiale en Orient. Presque en même temps que Makhimos, mourait à Smyrne, — nous avons lu le fait dans le journal Amalthêe, — un autre insulaire de la grande île âgé de plus de cent vingt ans.
Le codja-baschi * Ghéorghioulas, d'Arghyropolis, qui, pour sauver sa petite cité de la fureur du serdar-ekrem, se dévoua dans les mêmes circonstances qu'Eustache de Saint- Pierre, mais perdit la vie en cet acte magnanime ;
Enfin, le chevaleresque Héraclis Godzinidhis, en français Hercule le Rouge, commandant supérieur des éparkhies de Téménos et de Malévisi : vrai soldat, vrai capitaine, vrai gentilhomme, qui fut le Bajard de cette épopée champêtre et tomba percé de cinq balles, à Gozès, le 3 avril 1868, en défendant seul un étroit passage contre toute une meute hurlante de bachi-bozouks.
Et combien d'autres encore, non moins dignes de mémoire ^, Unirent en Grecs des
^ Magistrat municipal, exerçant à la fois les fonctions de maire et celles de percepteur, dans chaque nahéyès ou commune du territoire ottoman.
2 Voici, en outre de ceux que nous nommons au courant de ces récits, les pallikares crétois qui, d'après les souvenirs personnels de l'auteur, marquèrent le plus dans la prise d'armes de 1866-1868. Nous en omettons, sans doute, beaucoup — et de très méritants, peut-être. Mais il y a
temps antiques dans cet obscur soulèvement du peuple candiote! soulèvement meurtrier dont le long" nécrologe est un livre d'or pour la reine de l'Archipel.
Ah ! pauvres héros privés de gloire, inconnus chez nous et déjà peut-être oubliés en Crète dans vos rustiques sépultures, éparses sous les ronces, au flanc des montagnes, oui^
un quart de siècle de ces événements et « la race des hommes est oublieuse sur la terre ». Parmi les braves que nous signalons, quantité moururent à l'ennemi, pendant la guerre. Nos réminiscences ne sont plus assez précises pour nous permettre de dire au juste lesquels.
Anaghnostis lannakoii ;
Gadzantonis, Galliméraki, Gamvouri, Codzerakis, Gokinaki, Gokidhis, Gorkidhi, Graniotis, Graniotakis;
Dhénidhakis,Dhimitrios,Dhimertzaki, Dhmitra, Dzico, Dzographos, Dzoupa ;
Fassouli;
Gakhi-Dzicou, Ghélimi-Arpadzi-Bey, Gogonis;
Hatziaki, Hatziacakis, Hatzi-Manoli, Héraclis, Hondhros;
lannoudhakis, lannouvardhakis, Iraclakis;
Lambro-Nacos, Lakerdho, Liviakis;
Manioudhis, ]Manoussakis , Marcoulaki , Marinakis, Marouliano, Moscoviti, Myloni, Mylonakis ;
j'aimerais faire pour vous ce que le Vieillard des tombeaux de Walter Scott faisait pour les saints de sa petite Eglise.
Car, dans la froide armée des braves fau chés au service du dieu des batailles, ceux que je préfère ne sont point les généraux ni leurs brillants états-majors, mais bien la foule silencieuse, le commun des martyrs tombés sans peur et sans bruit et jetés, sans épitaphe et sans discours, dans la tombe bâtive du soldat. De là, tous les noms propres ignorés dont sont jalonnées ces pages. A les écrire, ces noms généreux ensevelis dans le huis clos de leur île lointaine, le chroniqueur anonyme de ces événements obscurs éprouve un religieux plaisir : celui de penser que, grâce à son livre, ces modestes épaves seront parfois retirées un instant des oubliettes de
Papa-Marouli, Paithénios , Pétimakis, Portalios ; Rhidzo ;
Sacorapho, Scalidhis, Siphi, Stélianakis, Syphacas; Tzagrapha, Tzéloudhakis, Typhopoulos; Vandharaki, Yardhakis, Vassouli, Yéloudhakis- Costa, Véniani, Véninakis; Xamblara.
l'histoire. Le sauvetage d'un noble mort, prêt à disparaître dans les eaux du Léthé, n'a-t-il pas quelque chose du sauvetage d'un vivant que les Ilots vont engloutir.
■ « Mon fils, disait à l'auteur un démogéronte de Sphakia, en le voyant inscrire sur ses tablettes les noms, demeurés sans écho hors du pays grec, des héros de la grande guerre à Candie; mon fils, tu fais comme ces savants voyageurs qui vont, dans les climats lointains, chercher des fieurs inconnues chez eux, pour en enrichir leurs herbiers et le^ jardins de leur patrie. »
La trace des événements et des hommes disparaît, avec une incroyable rapidité, chez les peuples qui n'ont pas un ensemble de chants nationaux traditionnels, à défaut d'annales écrites. Ce peu de mémoire des générations nous avait déjà frappé en Kabylie, où, dans un siècle d'ici, les dernières réminiscences de la période turque auront rejoint dans l'oubli le souvenir des splendeurs du royaume de Bougie, et celui de ces Ben -
Ziri du Jurjura qui régnèrent sur tout le Mahgreb, et dont les Zégris de Grenade se glorifiaient de descendre.
Le silence des choses passées n'est guère moindre en Crète.
Depuis la conquête ottomane, on ne trouve pour ainsi dire plus de documents relatifs à l'histoire de la grande ile : quelques chansons populaires très courtes, d'une forme plus concise et plus fragmentaire encore que celles du reste de la Grèce, des traditions locales confuses qui s'embrument chaque jour, et ce qu'ont pu raconter d'elle, incidemment, les écrivains du dehors — voilà tout. Aussi, ses fastes du siècle dernier sontils déjà fort obscurs, et même les choses de la guerre de l'Indépendance commencentelles, du moins dans les détails, à y devenir souvent nébuleuses.
Un Candiote de la vieille génération, M. Critovoulidhis, mort à Athènes, depuis plusieurs années, avait fait une étude patiente des événements survenus dans son île, à partir de l'installation des Turcs. Mais, faute de documents authentiques, ce labo-
rieux glanage qui eut mérité d'aboutir à une riche moisson, n'a guère récolté, dans le domaine des faits certains, qu'un mince bou quet d'épis.
Ce manque de données historiques indigènes est, du reste, propre à toute laHellade de la période ottomane. A peine çà et là quelques chroniques de moines, sortes de (( livres de raison » sans intérêt et sans vie, se bornant à raconter les choses du couvent et le nom de ses higoumènes^ D'ailleurs, à quoi bon prendre la peine d'écrire, quand, pour thème unique de ses récits, on n'aurait que les opprobres et les souffrances de l'esclavage?
Seuls, les Maniâtes eussent pu dire autre chose. Malheureusement, les annales si pittoresques et si curieuses de ce violent petit pays n'ont tenté la plume d'aucun caloyer du Taygète.
* Deux ou trois chroniques du diocèse de lanina font exception à celte règle, et possèdent une certaine valeur historique locale.
Les montagnards du Targète jouèrent un rôle important, comme auxiliaires, dans la levée de boucliers que nous racontons. Ce fut au milieu d'eux que Flourens passa la meilleure partie de son séjour en Crète. L'auteur, après avoir été leur compagnon dans la grande île, fut quelque temps l'hote de ces braves en leurs propres foyers. Par ces motifs, il estime pouvoir intercaler ici, concernant le curieux pays maniate, un chapitre qui ne sera pas absolument un hors-d' œuvre.
Et il hésite d'autant moins à le faire, que ce petit recoin de montagnes doriennes, aussi fameux dans les annales de la Grèce serve que Sparte dans celles de la Grèce antique, est fort peu connu chez nous.
Le Magne ou Maïna, i Mani ou Mawi,
en grec moderne, est formé par la chaîne de l'ancien Tay^ète, aujourd'hui Pente- Dhactylone ou Penté-D/iactylif a les Cinq Doigts », parce que, vue d'une certaine distance, la partie centrale ch ce massif hérissé offre quelque analogie avec une main ouverte, les ongles en l'air.
En y comprenant le canton de Gaco- Vouni , le Magne s'étend sur une longueur d'environ huit myriamètres, depuis le redoutable cap Matapan, jadis cap Ténare^ au midi, jusqu'aux alentours de Mistra et de Galamata, vers le nord. Sa plus grande largeur est de cinq à six lieues. La rive droite du golfe de Laconie ou de Marathonici, d'abord, puis les crêtes occidentales du bassin de l'Euro tas, le limitent à l'est. Du côté opposé, il baigne dans le golfe de Messénie ou de Coron, Toutefois, le véritable territoire maniate, — le Maïna « maïnant », comme on dit chez nous la Bretagne « bretonnante », — ne commence guère, au sud, qu'à la hauteur de la baie de Golokyntha, et, à l'est, qu'au delà du petit fleuve de la Vordhounia.
Le point culminant de ce massif est le
mont Saint-Hélie, autrefois Taygeton. Ce formidable soulèvement de 2400 mètres d'altitude, presque toujours empanaché d'orage et battu par la foudre, constitue, après le Parnasse, le sommet le plus élevé de la Grèce moderne.
Le promontoire Matapan, ouvrage avancé de la forte bauge maniate, est l'un des endroits les plus sinistres du monde. De là, chez les poètes, la synonymie des mots l'énare et Tartare. Un petit isthme joint au reste du Taygète ce lugubre amoncellement de roches chaotiques, déchiquetées, noirâtres, haut à la cime de plus de six cents coudées, long d'à peu près cinq kilomètres et large, en moyenne, d'une demi-lieue, dont une mer toujours mugissante bat sans cesse les falaises à pic.
Le canton qui suit immédiatement cette funèbre terrasse n'est guère moins désolé qu'elle.
Ces parages lamentables sont le repaire immémorial d'une race à part, les Gaco- Vouniotes ou mauvais moniaf/nards, des-
quels tout à l'heure nous dirons l'origine : race qui jusqu'à ces derniers temps y vécut à l'état de nature, n'ayant ni lois, ni gouvernement, ni règles d'aucune sorte, ne buvant que l'eau des citernes, ne subsistant que du vol, de la piraterie, des épaves de la tempête, et de la capture des cailles dont chaque année, en automne, d'innoml)rables légions viennent s'abattre en ces lieux deshérités. Les pyrghi, petits donjons sans porte où l'on entre par une fenêtre au moyen d'une échelle, les maisons fortifiées, les chaumières crénelées de ce triste séjour, indiquent au mieux quel était naguère l'état social de son étrange population.
Les montagnes nues et calcinées de cette région mise à mal, pendant des siècles, par les guerrilleries et les vendettes sans paix ni trêve de ses propres habitants, projettent dans le golfe de Messénie un cap plus dangereux encore que le Ténare, le cap Grosso, autrefois Thy ridés. Cette énorme masse verticale de marbre gris, longue de cinq ou six milles et aussi haute que le point le plus élevé de Matapan, est percée à sa base d'une
SOUVENIRS D'CJN PHILHELLÈXE 163
multitude de cavernes sombres où les flots toujours furieux de ces parages s'engouflrent avec des mugissements sinistres, des glouglous de monstre marin avalant une proie, que les anciens prenaient pour les aboiements lointains de Cerbère.
Après le territoire maudit de Dieu et des hommes des Caco-Vouniotes, bandits sans gloire klephtique aucune, qui ne combattirent jamais pour la patrie, mais seulement pour le butin, vient le « bon pays », c'està-dire le véritable Magne, auquel sa déplorable annexe du sud vaut les trois quarts et demi de son fâcheux renom.
Inextricable dédale de montagnes hérissées, bouleversées, fracassées, ce massif farouche est presque toujours aride et nu sur les cimes, mais généralement fertile et souvent très boisé dans les gorges et le long des versants. A partir de la petite baie de Goucoura, sur le golfe de Messénie. et du kliorio de Dryali, à l'opposite, où finit à peu près l'affreux canton de Gaco-Vouni, le bon pays monte, en se déridant à mesure, droit vers
rheureuse Arcadie, dont cinq à six lieues à peine le séparent au nord. De ce côté, il se termine par le riant canton de Zarnate, le jojau, la perle de la Mani.
Là, pas un espace de terrain, tant petit soit-il, qui ne fasse partie d'un champ ou d'un verger; et pas un verger ni un champ qui ne soit une conquête de l'industrie humaine sur la nature. Toutes les pentes des montagnes ont été converties, dans ce district, en une multitude innombrable de terrasses planes adaptées à la configuration du sol et soutenues par de fortes murailles en pierre sèche, généralement à hauteur d'homme ou à hauteur de ceinture. Cet aménagement, destiné à empêcher les pluies d'entraîner la terre végétale de ces déclivités rapides, emprunte à son étendue et à sa continuité un caractère de grandeur saisissant.
D'après les traditions du pays, ces terrassements gigantesques, ombragés de mûriers et couverts, en leur temps, de moissons magnifiques, ne remonteraient pas à une époque bien antérieure à l'invasion des Turcs, dans le Péloponèse. Cette création
fut en entier l'œuvre des femmes auxquelles sont exclusivement dévolus, dans le Magne, tous les travaux de la gièbe. Gela étant, la main du sexe faible a remué plus de pierres dans ce petit recoin ignoré de l'ancienne Laconie, que tous les pharaons pour l'érection de leurs pyramides, que toutes les générations d'hommes de la Grèce antique, pour la fondation de leurs monuments et de leurs villes.
Le Zarnate confine aux flancs occidentaux du mont Saint-Hélie qu'on ne saurait gravir, de ce côté -là, qu'au prix de très grandes fatigues et même de certains dangers. Un véritable chaos d'éboulements, d'entassements, de fracassements épouvantables, entremêlés de forêts sombres et de prairies aériennes, forme ce versant de l'ancien Taygète.
Beaucoup moins âpres et surtout beaucoup plus accessibles, ses pentes opposées qui plongent dans le bassin de VJri, nom moderne de TEurotas, sont riches en eaux, en cultures variées, en ravins idylliques, en vallées plantureuses. Des bois de châtai-
gniers superbes, de chênes à vallonée, de sapins, de mélèzes dont les masses brunes tranchent sur leurs fonds verts, les diaprent çà et là. Et ces agrestes penchants se déroulent « à souhait pour le plaisir des yeux » , sous des crêtes admirablement dessinées qui, blanches de neige, l'hiver, éblouissantes de roches soleilleuses, l'été, se profilent dans l'azur du ciel, comme en un tableau de maître.
A une heure de la frontière du Magne, au sommet de l'un des derniers contreforts nord- est du Penté-Dhactyli, gisent, à l'entrée de la magnifique plaine de Sparte, les ruines de Mistra, le bourg seigneurial des Villehardouin.
Moitié croulante, moitié écroulée, cette capitale des princes d'Achaïe dont la population atteignit jadis près de trente mille âmes, est aujourd'hui complètement déserte. Le vieux palais champenois, les maisons franques du xiii^ siècle, l'Acropole, les fortifications, le château moyen âge de cette ville morte où, sous le soleil de la Grèce,
semble palpiter un reste de F ancienne vie féodale du Nord, — ses places et ses rues solitaires, ses églises, ses couvents, ses mosquées qui s'effondrent silencieusement dans l'abandon, présentent un spectacle étrange dont rien ne saurait rendre l'effet glacial et saisissant.
Aux temps homériques, les rois de Mjcènes, de Lacédémone et de Pjlos se partageaient la Mani qui, sous le régime de Sparte, fît partie du nome d'Amjclée.
Pour récompenser le courage déployé à la bataille de Philippes par un corps airxiliaire de Taygétins, Octave érigea leur canton en commune indépendante sous le nom d' (( Eleuthéro-Laconie », et fut ainsi le fondateur du Magne comme pays autonome.
L'histoire constate qu'au milieu du troisième siècle de notre ère, les lois de Lycurgue étaient encore partiellement en vigueur dans cette petite république patriarcale et champêtre que gouvernaient des gérontes et des éphores, élus par l'assemblée du peuple.
168 SOUVENIRS D"UX PHILHELLENE
Vers l'année 740, une invasion scjthoslave ou plutôt albanaise s'abattit sur la Grèce. En se retirant, elle y laissa quelques épaves : notannnent à Lala, en Elide, et à Vardhouna, sur la frontière nord-est du territoire maniate. Une autre de ses tribus fut refoulée vers le Ténare, asile immémorial des proscrits et des malfaiteurs du Péloponèse. Cette dernière horde ne tarda pas à se fondre dans la population hybride de ces montagnes déshéritées, au milieu desquelles Nabis avait autrefois établi une colonie de mercenaires et d'affranchis. De ce mélange impur descendent les Gaco-Vouniotes.
Ce fut seulement à la fin du ix' siècle, sous l'empereur Basile P', que les habitants du Taygète abandonnèrent le culte des dieux olympiens dont ils furent, dans le monde, les derniers adorateurs, et embrassèrent la religion chrétienne. A partir de cette conversion, les césars de Byzance entretinrent presque constamment autour de leur personne une garde particulière de ces montagnards, gens aussi renommés pour leur courage que les Spartiates l'étaient jadis.
L'érection de Lacédémone en des^jotat ne semble pas avoir modifié le régime autonome du Magne. Mais la conquête latine changea sa constitution intérieure qui, de démocratique, devint alors aristocratique.
Une bataille perdue par les Eleuthéro- Lacons dans le défilé des Mélinges, ouvrit aux croisés champenois, (( sauterelles bardées de fer », l'entrée de leurs montagnes. Ces chevaliers y bâtirent des châteaux forts et firent alliance avec les principales familles du pays. D'après le conseil des guerriers francs, celles-ci se construisirent des tours et, sous le patronage des étrangers, ne tardèrent point à exercer, chacune en son canton, une influence proportionnée aux forces dont elle disposait.
L'effondrement de la principauté d'Achaïe rendit au Penté-Dhact\li son antique indépendance, sans y amener toutefois la chute complète du système féodal ou plutôt militaire importé par les barons du Nord. Certains districts revinrent aux formes républicaines de jadis. Mais bon nombre d'entre
eux restèrent groupés autour de leurs chefs. Ce labyrinthe inextricable se divisa dès lors en villages ochlocratiques et en capitanaca ou petites seigneuries, la plupart héréditaires et quelques-unes électives.
Ce fut depuis cette époque, surtout, que les courses klcphtiques à la façon des Gaëls écossais, dont les Maniâtes étaient déjà coutumiers depuis longtemps, prirent le caractère et les proportions d'une guerrillerie nationale permanente contre les envahisseurs des basses terres.
Le second despotat de Lacédémone ne put rien sur les outlaws de cette forte bauge, dont la réduction de la Morée, en province turque n'entraîna point l'asservissement.
La preuve de ce fait, c'est que, en 1473, un Gomnène de Trébizonde échappé au massacre général de sa famille ordonné par le sultan Mohammed II, vint chercher un asile sur cette terre de refuge. Ce proscrit sut acquérir une grande influence parmi ses nouveaux compatriotes, lesquels lui décerné-
rent, sous le titre de proestos ou président, une sorte de principat héréditaire.
Ce régime qui n'a laissé dans le Magne que des souvenirs très vagues, compta onze titulaires, au dire de la duchesse d'Abrantès, dont la mère, fille d'un Gomnène de Corse, était issue de ces podestats.
Mais, au bout d'un siècle et demi, les descendants de l'exilé ayant voulu convertir en pouvoir monarchique l'autorité restreinte originairement consentie à leur aïeul, un chef maniate appelé Livrakis, allié à la famille déjà puissante des Mavro-Mikhali, expulsa ces. petits djnastes; et le dernier d'entre eux, suivi de ses principaux adhérents, s'en alla fonder en Corse la colonie grecque qui subsiste encore aujourd'hui dans cette île, à Carghèse, avec ses mœurs, son langage et son culte.
A la suite de cet événement, les Turcs et après eux les Vénitiens forcèrent les cantons les plus accessibles de la Mani à reconnaître leur suzeraineté.
Les Ottomans, à leur retour en Morée, sommèrent les gens du Penté-Dhactyli de
payer le harasch. Ceux-ci, pour tout tribut, envoyèrent deux porcs au rêala-bey ou contre -amiral turc qui était venu, dans le port de Liméni, leur faire cette injonction... et les choses en restèrent là. Ce redoutable dédale était donc indépendant de fait, lorsque les Russes, un demi-siècle plus tard, vinrent soulever la péninsule. Durant cette néfaste tentative, les Maniâtes, sous les ordres de lôannis Mavro-Mikhali firent montre d'un courage que les généraux de la tzarine ne surent pas toujours imiter. Après la défaite, ces montagnards fermèrent leurs défilés, et le cyclone albanais qui, pendant neuf ans, saccagea la presqu'île, battit le pied du Taygète, sans pouvoir en atteindre ni les flancs ni les cimes.
Enfin, en 1777, la Porte, comme elle avait déjà fait pour le canton de Sphakia, se décida à conférer officiellement au Pente -Dhactylî l'indépendance que ses lieutenants ne pouvaient venir à bout de lui ravir. En conséquence, un hatt du padischah Abd-ul-Hamid
constitua ces montagnes en province autonome, sous l'autorité d'un bach-bagou ou maniat-bey, gouverneur indigène à vie, élu par ses principaux compatriotes et agréé parle Divan.
Cette nouvelle organisation acheva de faire du Magne, comme au temps des princes d'Achaïe, un véritable état féodal, comportant :
D'abord, à sa tête, un grand feudataire, le bey, relevant directement de l'amirauté turque; puis, autour de lui, une aristocratie de hauts barons, les capitaines de district ^, retranchés avec leurs hommes d'armes, mercenaires albanais, la plupart, dans les
* Voici quelles étaient, au commencement du xviii« siècle, les principales capitaineries du Magne, et les familles dont elles dépendaient.
En sortant du territoire de Galamata, on trouvait d'abord, sur le golfe de Messénie, Armyros, apanage des Capitanakis, très vieille lignée du pays. Cette petite seigneurie s'étendait le long de l'Aris, et prenait son nom dune fontaine salée qui jaillit au bord de la mer, à côté du meilleur port de ces parages. Ses khoria les plus notables étaient Sélitza et Sélitzanica.
Le district de Slravo-Pighiow de Zarnate, l'ancienne
vieux manoirs des croisés champenois; ensuite, au-dessous de ces vavasseurs, quan-
Gérénia du vieux Nestor, entre les flancs occidentaux du mont Saint-Hélie etles eaux niesséniennes, formaitdiffeî entes capitanaca dévolues aux Goumoundouros, aux Dzannetaki,aux latraki, auxMavrico-Pavlo, aux lannaki- Ketzéas et autres encore. On remarquait, parmi ses villages, les deux Mandhiniès, les deux Dholous célèbres par la beauté de leurs femmes, Kitriès, Gamvos et Malta. Là se trouvait aussi le château franc de Zarnate, résidence des Goumoundouros, où l'un d'eux, en 18 19, soutint victorieusement, contre les Turcs, un assez long siège. Ge fut dans ce manoir héréditaire qu'un demi-siècle plus tard, le noble, le généreux Alexandre Goumoundouros vint se réfugier, pour échapper au décret de mise en accusation stupidement lancé contre lui par ses adversaires politiques, à la suite de la douloureuse issue de l'insurrection crétoise.
Venait ensuite l'agreste canton d'Ariâhrouvista, partie la plus difficile du Magiie, à laquelle le mont Saint-Hélie qui la couvre de son ombre, sert de donjon. Ses principaux villages étaient Andhrouvista, Leftro, l'ancienne Leuctres, et Scardhamoula, l'ancienne Cardamylê, — l'une des sept villes dont le roi des rois, pour apaiser la colère du divin Achille, lui offrait de doter celle de ses trois filles qu'il plairait au héros d'épouser. Elle obéissait aux Mourdzinos.
Zygos, dont Platza et Nomitza étaient les bourgs les plus importants, faisait suite à Andhrouvista. LesGoutoupharis dominaient en ce district au sud- ouest duquel s'élevait, non loin de la mer, le korio libre de Coulouphari
tité de hobereaux possédant un petit donjon et pouvant y entretenir quelques satellites ;
d'où ces petits lairds tiraient leur nom. A l'est de ce gros village, s'ouvrent des gorges profondes conduisant sur l'autre versant du Taygète, aux deux anciennes capitaineries de Castaghnitza et de Milias, situées dans la vallée de l'Eurotas. La première qui se prolongeait jusqu'aux environs de Mistra, était gouvernée par les Vénékhani; la seconde, par les Dhouracari.
MdJévri, où le Magne devient une presqu'île, s'étendait sur les deux versants du Taygète, entre Zygos et le golfe de Laconie. Ses principaux khoria étaient : Panitza, Sidhérocastro, Pilala et Palova. Différents chieftains, — notamment les Pétropoulaki et les Zervacos, — se partageaient ce canton.
Au-dessous de Zygos et de Malévri, on trouvait, sur le golfe messénien, le district plus particulièrement appelé Mani, lequel a fini par donner son nom au pays entier. 11 appartenait aux Mavro-Mikhalide Tsimova, l'ancienne A'éroupolis. Au nord de cette capitainerie, s'élevait, dominant la baie de Liméni, la cité libre de Vitylos, jadis jEtylos.
Le canton de Phocas séparait la baronnie des Mavro- Mikhali de celle de Tzigonas, apanage des Grégoraki d'Aghérano. Cette dernière seigneurie gisait le long du golfe de Laconie, depuis la baie de Scoutari jusqu'à l'embouchure de la Vordhounia,
Au delà de ce fluviole, commençaient les domaines de la puissante famille Dzannetaki. Ils se prolongeaient sur le pourtour du golfe, jusqu'aux îlots de Triniça; et, en
enfin, à la base — non aux pieds — de cette hiérarchie seigneuriale, au lieu de serfs de la glèbe, une paysannerie klephtique gravitant volontairement dans l'orbite des chefs qui la menaient à la guerre et au butin, mais peu disposée à se laisser molester impuné-
remontant le Taygète, jusqu'au pays de Vardhouna. Ses deux bourgades principales étaient Mavrovouni et Marathonioi; cette dernière généralement considérée comme le chef- lieu du Magne.
La capitanaca des Gladhiani, qui s'étendait depuis les îlots de Triniça jusqu'à l'embouchure de l'Eurotas — et même au delà, — terminait de ce côté le Magne oriental.
Au-dessous de Tsigonas, le territoire de Scoutari formait une capitainerie élective, dévolue à des chefs tantôt réellement choisis par la population, tantôt s'étant imposés eux-mêmes au moyen de la ruse ou de la violence, à la façon des « tyrans » antiques : mot qu'il ne faut pas toujours prendre dans un sens odieux . Kolo kyntha qui séparait ce district de l'anarchie pure des Gaco-Vouniotes, était dans le même cas que Scoutari. Mais D/îî/ro qui, sur le versant opposé, terminait au sud le bon pays, était inféodé aux Trouphianos.
Dans les capitaineries héréditaires, les femmes, à défaut de mâle, recueillaient la succession du défunt. Le Magne a eu deux capitainesses de renom : lannoula Dzannetaki, veuve de son premier bey, et la belle Héléni de Kitriès, sa nièce.
ment par eux. Et à travers ce pays moyen âge, çà et là, en guise de communes franches, des bourgades autonomes ne tolérant ni grands ni châteaux sur leur territoire et s'y gouvernant chacune à sa guise * .
Le premier bey du Magne fut Dzannetaki Goutoupharis, de Kitriès. Il gouverna avec sagesse et se fit aimer de tout le Penté- Dhactyli. Mais en ITS-'î, ayant voulu étendre les limites orientales de sa principauté jusqu'au cours de l'Eurotas et même au delà, dans le canton d'Hélos, il fut mandé au sérail sous prétexte d'y venir exposer la validité de ses prétentions. Le bach- bagou se rendit sans défiance à Stamboul où, sitôt arrivé, il fut mis à mort comme rebelle.
Sa veuve hérita de ses domaines particuliers et, pour venger la mort de son mari, fit aux Turcs des basses terres plus de mal, à elle seule, que tous les klephtes du Taygète, ensemble.
MikhaliTrouphianos, deDhyro, succéda à
* Ainsi les khoria de Goutouphari, d'.Etylos, et autres encore.
Dzannetaki et remplit sa charge pendant cinq ans. Après cela, il eut l'imprudence de se rendre à Gonstantinople où il fut étranglé, à l'instigation des Mavro-Mikhali qui pensaient faire nommer l'un des leurs à sa place.
Cette espérance fut déçue et Dzannetaki Gljgoraki, deMarathonici, recueillit en 1789 la succession du défunt.
Celui-ci fut le plus méritant des hospodars de la Mani. 11 chercha le bien de sa province : traça des voies muletières, creusa des canaux, bâtit des moulins, des ponts, des églises. Lorsqu'il parcourait ses petits Etats pour percevoir l'impôt, il rentrait généralement chez hnles mains vides, toute la recette s'en étant allée, chemin faisant, en largesses et en œuvres d'utilité publique.
Ce fut vers le milieu de son principat que le corsaire Lamvro Candzionis qui, depuis deux ans, faisait retentir la Méditerranée orientale du bruit de ses exploits forbanesques, vint s'installer chez les Caco-Vouniotes, hors des limites du pouvoir effectif du bey.
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Ce pallikare de mer, natif de l'île de Géos, avait fait la course, dans sa jeunesse, avec les pirates du cap Matapan. Passé au service de la Russie, il se distingua au combat naval de Tchesmé où la liott j turque fut anéantie, dans la nuit du 6 au 7 juillet 1770, à l'aide de brûlots dont il avait été le principal ingénieur et l'un des plus hardis pilotes. L'impératrice Catherine lui attribua, à cette occasion, le rang de capitaine de vaisseau.
Vingt ans plus tard, la lutte ayant recommencé entre Saint-Pétersbourg et la Porte, des négociants hellènes de l'Adriatique armèrent à Trieste une flottille de bâtiments légers. Lamvro en fut nommé commandant et, muni d'une commission de la tzari ne, s'en alla, sous pavillon moscovite, courir sus aux Ottomans, dans l'Archipel.
A la conclusion de la paix de Jassy, en janvier 1792, l'aventureux Géote dont les hauts faits ont inspiré à Byron son poème du Corsaire, refusa de désarmer, se fortifia dans le havre de Porto-Gaillo, chez les Gaco- Vouniotes, et devint plus que jamais l'effroi des Turcs dont il enlevait non seulement les
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navires marchands mais aussi les navires de guerre. 11 poussa même l'audace jusqu'à se faire couronner roi des Grecs dans Vitylos, l'ancienne .Etylos, jadis capitale des Eleuthéro-Lacons et du Magne des Gomnènes.
Mais ayant eu l'imprudence d'inquiéter le commerce de Marseille, ce prince des mers helléniques vit, en juillet 1792, une frégate française, la Modeste^ détruire toute son escadrille, sous les rochers du Ténare. A la suite de ce désastre, Gandzionis se retira en Russie où l'impératrice Catherine fit del'exroi des Hellènes un contre-amiral moscovite.
Glygoraki fut appelé plusieurs fois à Stamboul où l'on trouvait avantageux d'étrangler le maniât- bey tous les cinq ou six ans, sous prétexte de piraterie ou de haute trahison, à cause des grosses sommes que rapportait au sérail l'intronisation de son successeur. Mais le second Dzannetaki refusa toujours de passer les Dardanelles et se tint sur ses gardes. En 1795, il résilia le pouvoir et se retira dans sa capitainerie héréditaire de Marathonici.
L'ex-bey, qui savait vaguement qu'une migration maniate avait été jadis s'établir en Corse, tenait volontiers tous les habitants de cette île pour des compatriotes. Aussi, en 1797, au bruit des victoires de Bonaparte dans la vallée du Pô, envoya-t-il son lils compli^ monter le jeune général en chef de l'armée d'Italie, et lui proposer de soulever les Grecs contre lepadischah.
Cette ouverture n'eut pas de suite; mais le vainqueur des Autrichiens et des Piémontais accrédita auprès de Glygoraki deux agents chargés d'étudier le Pente -Dhactyli et de nouer avec ses montagnards des relations amicales. Ce voyage diplomatique n'aboutit à rien, du reste, les événements qui survinrent ayant fait oublier au futur empereur cette préoccupation d'un jour.
Les émissaires expédiés par Bonaparte au seigneur de Marathonici étaient deux Corses de la colonie moréote de Carghèse, ayant nom Dino et Nicolo Stéphanopoli. Dans leurs rapports au général Bonaparte, ils citent fréquemment, de la part de Glygoraki dont ils font le plus grand éloge, des actes de
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bienfaisance et de générosité tels, qu'on est fondé à croire que cet obscur principicule fut l'un des plus grands hommes de bien, non seulement de son pays, mais de son époque. Quelques années plus tard, il se démit de ses domaines héréditaires en faveur de son fils et se retira à Zante, où il mourut paisiblement dans un âge avancé, entouré du respect de tous.
Panaghioti Goumoundouros, de Gamvos, grand-père du ministre Alexandre Goumoundouros, avait été nommé à la place de Glygoraki et accepté de la population, grâce à l'entremise officieuse de ce dernier. Il gouverna sans encombre jusqu'en 1808. A cette époque, avant eu quelques démêlés avec le pacha de Morée, il descendit dans la plaine suivi d'un millier de pallikares, fut battu, fait prisonnier et conduit à Stamboul où on l'empala.
Antônios Grégoraki, d'Aghérano, le remplaça. Homme avisé non moins que vaillant capitaine, il ne tarda pas à reconnaître que la situation n'était pas tenable et se démit promptement de son dangereux hospodarat.
Les Turcs voulurent alors s'emparer de sa personne. Mais le vaillant Maniate, fortement retranché dans sa capitainerie de Tzigonas, sur le golfe de Laconie, y brava victorieusement les efforts de ses ennemis.
Constantin Zervacos, de Malévri, lui succéda en 1809. Sous son gouvernement, dont la durée fut de dix mois à peine, les courses de terre et de mer des klephtes de sa principauté redoublèrent d'audace. Le capitanpacha vint mouiller à Marathonici, afin d'en conférer avec le bach-bagou qui se rendit à son bord et fut incontinent hissé au bout d'une vergue, pour les méfaits de ses administrés.
Théodhoros Dzannetaki, de Mavrovouni, hérita de ses fonctions en 1810. Celui-là était un sot, parait-il, car avant été engagé l'année suivante à se rendre à Constantinople, sous prétexte d'y recevoir un cafetan d'honneur, il accepta l'invitation et, sitôt arrivé, fut étranglé pour le même motif en raison duquel son prédécesseur avait été pendu.
Pétro Alavro-Mikhali, huitième et dernier
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bach-bagou, succéda au troisième Dzannetaki.
Le nouveau bey, fils du vaillant lôannis Mavro-Mikhali, le héros de l'insurrection de 1770, n'était pas homme à aller à Stamboul. Il se tint constamment sur la défensive, dans sa formidable bauge de Tsimova. Ce fut lui qui donna, au mois d'avril 1821, le véritable signal de la guerre de l'Indépendance, en descendant, avec Golocotroni, à Galamata de Messénie et en y convoquant la première assemblée générale de la grande insurrection grecque.
Durant cette longue lutte, les Maniâtes, qui pouvaient mettre de huit à neuf mille hommes sur pied, tinrent continuellement la campagne. N'ayant point d'ennemis à combattre chez eux, ils se portaient partout où Texigeait le souci de la commune défense.
Au commencement de l'année 1826, tout le Péloponèse, moins Nauplie et le Magne était au pouvoir des Égyptiens. Ibrahim envoya sommer les gens du Penté-Dhactyli de rendre leurs armes*
« Les Maniâtes insultent ta barbe et t'attendent, » lui répondirent-ils aussi laconiquement qu'eussent fait leurs ancêtres.
Exaspéré de cet outrage, le lion du Nil attaqua leur repaire par Armjro, d'abord; par Verga, ensuite. Il fut repoussé. On lui indiqua alors un défilé qui, de l'intérieur du Magne, aboutit au fond du golfe de Marathonici, presque en face des écueils de Triniça. Une tour appelée Camaria, sise dans une enceinte carrée, commande ce ravin. Elle était déserte en ce moment. Les Africains s'y portèrent en hâte. Mais deux cent soixante hommes appartenant à la capitainerie des Dzannetaki et à celle des Pétropoulaki, voisines de ce fortin à demi écroulé, eurent le temps de se jeter dans ses ruines. Investis aussitôt, ces braves tinrent ferme pendant deux jours : un contre trente. Puis, le vieux pvrgos fut forcé, et tous ses défenseurs, jusqu'au dernier, périrent après des prodiges de valeur sauvage.
Ce fait de guerre vaut celui des Thermo pyles; mais il est à peu près inconnu. Cependant, trois années plus tard, la Commission
scientifique, envoyée dans le Péloponèsepar le roi Charles X, s'arrêtait stupéfaite devant le prodigieux amas d'ossements humains entassés en ce lieu ; et son président, le colonel Bory de Saint -Vincent, consignait dans sa relation ce glorieux épisode des luttes ie l'Indépendance.
Plus effrayé de cette victoire que de ses deux défaites précédentes, Ibrahim se retira à Alistra. Puis il aborda le Taygète par le nord, avec quatorze mille hommes. Les Maniâtes le laissèrent s'avancer jusqu'à Poliaravas, dans le canton de Scardhamoulà, où ils écrasèrent trois de ses bataillons noirs commandés par des renégats francs^ : désastre à la suite duquel le féroce Albanais se hâta d'évacuer ce dangereux
i Au nombre des officiers européens de l'armée égyptienne, se trouvaitenqualitédechef d'état-major d'Ibrahim, le renégat lyonnais Sève, en islam Soliman- Pacha. Par un juste châtiment de son apostasie et des sanglantes besognes dont elle le fit complice en Morée, son fils (ou son petit-fils) malgré tout le sang chrétien, malgré tout le sang français qui coule dans ses veines, est à cette heure l'un des plus abjects et des plus fanatiques santons du Caire.
labyrinthe où il n'eut garde de remettre les pieds.
L'avènement de Gapo d'I stria, en 1827, mit un à l'existence autonome du Magne dont le dernier bev, qui avait été l'un des plus fermes soutiens de la guerre de l'Indépendance, mourut en 1848, chargé d'honneurs et de dignités.
L'école qui veut qu'il n'y ait plus de Grecs en Grèce affirme que les Maniâtes sont des Slaves, provenant de la grande intrusion de 746.
Pour professer une semblable théorie, il faut n'avoir jamais vu les gens dont on parle. Dans la guérilla laconienne, à Candie, se trouvaient, comme nous l'avons déjà dit, des Serbes, des Bosniaques, des Monténégrins, des Albanais, des Valaques. Or, il n'était pas besoin d'être grand clerc pour découvrir, au premier coup d'œil, entre ceux-ci et les pallikares du Taygète, des différences morales et physiques bien plus caractérisées
encore que celles qui distinguent nos Arabes du Sahara de nos Kabyles de l'Atlas.
Conception bizarre de l'Allemand Fallmerayer, cette doctrine de la substitution des Slaves aux Grecs, — les premiers ayant abandonné leur essence propre pour prendre le langage, les mœurs, en un mot toute la physionomie psychique et somatique des seconds, — a chez nous de nombreux adeptes, par genre ou mishellénisme.
Quant aux Maniâtes spécialement, Constantin Porphyrogénète, qui régnait et écrivait un siècle et demi après l'expulsion des Slaves de la presqu'île moréote, Constantin Porphyrogénète déclare dans son Traité de V administration de V Empire qu'ils sont de provenance romaïque pure, c'est-à-dire Grecs : assertion que Chateaubriand, redressant par la seule force de son génie une erreur du césar historien dans la statistique de ses propres Etats, a la naïve impertinence de déclarer, sans expliquer pourquoi, « parfaitement ridicule )).
Nous ne prétendrons pas, assurément, que les Laconiens de la Mani soient les des-
cendants sans mélange des Lacédémoniens du temps de Lycurgue. Il y a certainement dans leurs veines des infusions de sang romain, slave, albanais et même franc. Mais ce que Ton peut affirmer sans crainte, c'est que par l'idiome, les traits du visage et le caractère général, ils avoisinent leurs ancêtres d'infiniment plus près qu'aucune race latine, par exemple, ne se rapproche des siens.
Les Dorions du Magne forment avec ceux des monts Spliakiottici les deux rameaux les plus purs de la souche hellénique. Non seulement la ressemblance morale, mais aussi la ressemblance physique de ces cousins germains est frappante. Peut-être les premiers ont-ils, dans leur robuste charpente, quelque chose de plus athlétique et de moins svelte que les seconds. Mais l'aspect général est le même. Ajoutons que, dans le reste de la race grecque, le sexe fort est généralement supérieur à l'autre au point de vue esthétique, tandis que chez ces tribus jumelles, les femmes et les sœurs valent leurs maris et leurs frères. Les types de grandes déesses,
JuQon, Pallas, Vénus, aux yeux noir tendre ou bleu très foncé, voilés de longs cils, au visage d'un ovale parfait, aux cheveux brun cendré ou blonds, avec un air chaste et fier, un port de reine et des formes sculpturales, foisonnent dans le Taygète. En Crète, ce seraient plutôt les Eucharis et les Nausicaa.
Pouqueville, d'une exactitude si parfaite quand il décrit ce qu'il a vu, traite les Maniâtes avec une extrême rigueur. Mais il a soin de prévenir qu'il n'a jamais visité leur pays — ni même la Laconie — et qu'il connaît seulement par ouï- dire les gens du Taygète. Or ces montagnards qui dans leurs courses klephtiques confondaient trop souvent les raïas avec les Turcs, étaient aussi mal vus de leurs voisins du bas pays, que les Gaëls écossais l'étaient autrefois des lowlanders.
L'ancien tempérament lacédémonien, plus ou moins modifié par le temps et les circonstances, forme encore aujourd'hui la base du tempérament maniate. L'auteur qui trouva toujours les Doriens du Penté-Dhactyli compagnons braves et dévoués en campagne,
hôtes affables et courtois chez eux, voudrait pouvoir discuter ici toutes les fâcheuses imputations généralement accréditées à leur préjudice. Il mettrait les unes à néant, réduirait les autres à leurs justes proportions, établirait les circonstances atténuantes.
Mais ceci Tentraînerait trop loin. Aussi, pour tout plaidoyer, se bornera -t- il à dire qu'il doit être beaucoup pardonné aux pallikares de la Mani, comme à toutes les autres tribus de klephtes et d'heiduques de la péninsule des Balkans : d'abord, parce que leurs défauts et leurs vices furent en majeure partie l'inévitable conséquence de la vie hors la loi que les calamités de la conquête les avaient forcés d'embrasser : ensuite, parce qu'ils ont défendu leurs droits contre l'étranger, à la façon dont les lions défendent leurs petits dans les bois... et que c'est ainsi qu'il faut faire, le cas échéant.
Maintenant, quittons le Magne et retour nous à Candie.
Le drame déjà ancien, généralement mal compris et mal jugé, dont nous cherchons, dans ces récits, à rétablir la physionomie véritable, eut pour lever de rideau une assemblée du peuple à la manière antique : assemblée tenue par les démogérontes des Leuca-Ori et de l'Ida, sur le haut plateau de rOmalo-Sélino, mont Aventin traditionnel de toutes les revendications de la Crète.
Ce parlement en plein air, qui siégea six semaines et auquel on ne saurait dénier une certaine grandeur, aboutit à une supplique de ses membres exposant leurs griefs au padischah. Ces griefs étaient exorbitants et sembleraient impossibles, si l'on en voyait l'énoncé ailleurs que dans une pétition de toute une province en demandant le redres-
sèment ^ Stamboul répondit par une fin de non-recevoir jésuitique et paterne qui amena la prise d'armes.
Mais, ainsi qu'il arrive forcément dans tout conflit de ce genre, quand il n'est pas aussitôt réprimé, les aspirations des insurgés n'avaient point tardé à s'élever au-dessus de leurs visées premières ; si bien qu'au bout de quatre mois, elles s'étaient traduites par une déclaration de déchéance du gouvernement existant et d'annexion à la mère patrie. La faiblesse et l'entêtement de la Porte, les excitations du parti de la grande idée, et, surtout, ce fait alors notoire que les revendications des raïas, quand elles n'aboutissaient pas à leur affranchissement complet, n'aboutissaient jamais à rien, avaient amené les insulaires à brûler leurs vaisseaux par cet audacieux coup de tète.
Toutefois, la prolongation de la lutte, l'immobilité des autres hilotes de Stamboul, l'indifférence ou le mauvais vouloir de l'Occident, ne tardèrent point à faire réfléchir les
1 Voir ce long document à la fin du volume.
Cretois. Deux courants d'opinion s'établirent alors chez eux : celui des unionistes n'admettant, quand même, d'autre solution au litige que l'annexion à la Hellade ; et celui des autonomistes qui eussent parfaitement accepté une transaction basée sur l'octroi de franchises locales analogues à celles de Samos : largesse dont la diplomatie européenne, en remettant la Crète sous le joug de l'islam, avait jadis leurré cette île, à trois reprises différentes ^
* ...Les soussignés sont également chargés, par leuis Cours respectives, de fixer, sur un ol)jet qu'elles ont vivement à cœui". l'attention du gouvernement de Sa Hautesse. Ainsi qu'ils l'ont observé déjà, les îles de Samos et de Candie doivent rester sous la domination de la Porte, et être indépendantes de la nouvelle Puissance qu'il a été convenu d'établir en Grèce. Toutefois, les Cours, en vertu des engagements qu'elles ont contractés d'un commun accord, se croient tenues d'assurer aux habitants de Candie et de Samos une sécurité absolue contre toute réaction quelconque, à raison de la part qu'ils auraient prise aux événements antérieurs; et c'est cette sécurité qu'elles réclament pour eux de la Sublime-Porte, en lui demandant de la baser sur des règlements précis qui, rappelant leurs anciens privilèges ou leur accordant ceux que l'expéritnce aurait prouvé leur être nécessaires, offriraient à ces populations une protection efficace contre
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Le premier de ces partis était, en réalité, peu nombreux et se composait d'un groupe
des actes arbitraires et oppressifs. Les trois Cabinets se plaisent à croire que dans sa sagesse éclairée, la Sublime- Torte se convaincra elle même que, attendu les rapports de proximité et de religion qui unissent les Grecs de Samos et de Candie aux sujets du nouvel Ktat, une admi nistralion équitable et douce est le moyen le plus certain d'y maintenir sa domination sur des bases inébranlables. (Protocole du 3 février 1830).
-..Cependant les Puissances alliées s'empressent de déclarer que, en vertu des engagements qu'elles ont contractés d'un commun accord, elles se croient tenues d'assurer aux habitants de Candie et de Samos une sécurité complète contre toute molestation, en raison de la part qu'ils auraient prise dans les troubles antécédents. Dans le cas où l'autorité turque serait exercée d'une manière qui pourrait blesser l'humanité, chacune des Puissances alliées, sans prendre toutefois un engagement spécial et formel à cet effet, croirait de son decoir d'interposer son influence auprès de la Porte, afin d'assurer aux h i.bitants des i/es susmentionnées, une protection efficace contre des actes oppressifs et arbitraires. »
(Protocole du 20 février 1830).
...Les trois Gouvernements, en vertu des engagements qu'ils avaient contractés d'un commun accord, ont assuré aux habitants de Candie et de Samos, outre la sécurité contre toute réaction quelconque à raison de la part qu'ils
de meneurs énergiques, inféodés corps et âme à Athènes, soit par intérêt, soit par conviction sincère. Le second était, au fond des cœurs, celui de l'immense majorité des insulaires; surtout dans les provinces du centre et de l'est. Mais, comme l'insurgence ne subsistait que par l'appui de la Hellade qui n'eut envoyé ni un sac de farine, ni un baril de poudre à ses frères séparés, s'ils eussent eu l'air de poursuivre un autre but que celui de l'union, — et que, même au point de vue autonomiste, il fallait lutter encore afin de traiter en combattants et non en vaincus, — il en résultait que les
auraient prise aux événements antérieurs, des règlements précis qui, rappelant leurs anciens privilèges et leur accordant ceux que l'expérience aurait prouvé leur être nécessaires, offriraient à ces populations une protection efficace contre des actes arbitraires ou oppressifs.
(Note des trois cours d'Angleterre, de France et de Russie à la Sublime-Porte, en date du 8 avril 1836)
Tels sont les passages les plus saillants des instruments diplomatiques, en vertu desquels les Cretois se considèrent comme directement sous la tutelle des trois pays de France, de Russie et d'Angleterre.
apôtres de la grande idée entraînaient File, bon gré mal gré, dans leurs voies.
Au fond, le but des uns et des autres était identique. Tout aussi bien que les annexionnistes, les autonomistes voulaient TafFranchissement complet de leur pays et son entrée dans le giron de la patrie grecque.
En effet, ceux qu'eussent satisfaits pour le moment des concessions restreintes n'entendaient certainement pas s'en tenir là, et se réservaient de marcher ensuite progressivement à une émancipation totale, aboutissant forcément à l'annexion; attendu que personne dans l'île n'avait la folie de rêver une Crète indépendante, constituée en État à part. L'idéal était donc le même. On différait seulement sur la route à suivre. Les uns persistaient à vouloir arriver à leurs fins par la ligne droite de la lutte à outrance. Les autres préféraient le chemin plus long, moins ardu et plus sûr de Samos ; ce dont Athènes ne voulait entendre parler à aucun prix, l'exemple de cette égoïste petite principauté lui ayant démontré combien le génie éminemment particulariste de Ja race hellé ■
nique est susceptible de s'ensommeiller, au détriment de la grande idée, sur le lit de roses de l'autonomie locale.
L'avenir lui a prouvé qu'elle se trompait à l'égard de la généreuse Candie qui, dans sa semi-indépendance d'aujourd'hui, ne cesse, quand même, d'aspirer en fille pieuse au moment de son entrée dans le sein de la patrie hellénique.
Jusqu'à son arrivée sur le mont Ida, Flourens avait toujours vécu au milieu d'un même petit cercle d'unionistes ardents, composé d'officiers du royaume et de chefs Cretois spécialement inféodés à Athènes. Ses allées et venues ne l'avaient jamais conduit hors de la région des Monts-Blancs, partie de l'ile la plus voisine de la Grèce, où prédominait le courant annexionniste, sauf dans le canton privilégié de Sphakia. Aussi, notre compatriote était-il un chaud zélateur du parti de l'union. D'ailleurs, il avait besoin avant tout d'un instrument sonore à faire retentir, et la trompette de l'annexion était la seule qui se pût emboucher à Candie en
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ce moment, comme nous Tavons expliqué déjà.
Mais, au contact de la population des éparkhies orientales, population presque tout entière autonomiste, ses idées ne tardèrent point à se modifier; et, de radical, le futur tribun devint opportuniste dans la question Cretoise.
La mission de Server-EfFendi, envoyé par le Divan, au mois de novembre de l'année précédente, pour essayer de s'entendre directement avec les insurgés, avait échoué grâce aux efforts du parti annexionniste. Voyant que les massacres et les dévastations d'Omer- Pacha n'aboutissaient qu'à affermir davantage les insulaires dans la voie de la résistance, la Porte avait chargé deux nouveaux commissaires. Grecs orthodoxes l'un et l'autre, — Adhossidhès-Effendi qui fut plus tard prince de Samos, et Savouas-Effendi, depuis lors vice-roi de Candie, — de renouer avec les autonomistes des négociations secrètes. Cette fois, ce n'étaient plus simplement des franchises analogues à celles du Liban qu'offrait le padischah, mais bien une
véritable constitution séparatiste dans le genre de celle des Samiens.
Une Cretoise du village d'Alikiano était l'agent le plus actif de ces pourparlers. Cette femme, nommée Eliçabeth Contaxakis, d'un esprit supérieur cultivé à Athènes par une éducation européenne, avait su acquérir auprès du serdar-ekrem une influence qu'elle avait déjà possédée antérieurement sur Véli- Pacha, gouverneur de Ghirit-Adassi lors de l'insurrection de 1858.
Le métropolitain de l'ile appuyait de tout son concours les deux délégués de Stamboul; car, si les papas et les calojers du pays étaient en général ardents patriotes, le haut clergé, lui, penchait plutôt du côté de la Turquie. Un seul prélat candiote, le vénérable Ghéracimos, de Kissamo-Gastelli, s'inspirant des vieilles traditions de l'épiscopatgrec, s'était rangé dans le parti national, dès le début de l'insurrection. Ses collègues, au contraire, n'écoutant que la voix de leurs intérêts terrestres, bien plus favorisés sous le régime turc qu'ils ne l'eussent été sous le régime hellénique, parcou-
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raient leurs diocèses à la suite des colonnes ottomanes et prêchaient la soumission au padischah.
L'un de ces tristes pontifes, celui de Rétimo, qui porte le titre archiépiscopal de l'ancienne Lampe, aujourd'hui Arghyropolis de Saint- Vasile, avait même été mis hors la loi par décret de l'Assemblée générale, en date du 30 novembre 1866, enjoignant à quiconque pourrait le faire, de le tuer sans miséricorde : arrêt draconien — demeuré platonique, d'ailleurs — que motiva la complicité de l'archevêque dans les événements qui furent le point de départ du lamentable épisode d'Arcadhi.
Sur ces entrefaites, il arriva que dans l'éparkhie de Malévisi, la Côte d'Or de Candie, les démogérontes du bourg de Groudzonas, sollicités d'accéder aux propositions des commissaires de Gonstantinople, eurent l'idée de venir consulter à ce sujet certains philhellènes de la table ronde.
Quelques unionistes de haut bord assistaient par hasard à cette conférence, dont le
petit manoir du commandant Héraclis Godzinidhis était le théâtre . Ils se hâtèrent d'inviter leurs auxiliaires occidentaux à répondre qu'il ne fallait rien entendre, parce que les puissances protectrices venaient eniin de tomber d'accord pour intervenir efficacement en faveur de l'annexion.
Il était difficile à des étrangers dont les excitations patriotiques du panhellénisme n'exaltaient pas le cerveau, de n'être point avec les autonomistes : gens qui professaient tout bas, comme on sait, que, dans les cir constances présentes, les concessions offertes par la Turquie valaient mieux pour le pays que la continuation d'une guerre sans espoir, visant à l'incorporation immédiate de la Crète dans la monarchie hellénique. Mais le volontaire le plus spécialement interrogé par la mission villageoise en question avait, en outre, un motif personnel des plus graves pour n'encourager en rien les malheureux insulaires dans la voie de la lutte à outrance. Et ce motif était assez singulier pour mériter d'être rapporté ici.
Ce philhellène, un Français, était débarqué à Candie, au plus fort de la tourmente, seul et en simple touriste.
Or, le premier personnage notable trouvé par lui sur ces bords, avait été un chef sphakiote fait à l'image d'Ulysse, type du pallikare des Iles, comme Achille est le type du pallikarc de la Grèce ferme. Dès leur rencontre, ce rusé Dorien s'était ingénié à faire jouer au nouvel arrivant un rôle assez original, dans une combinaison patriotique destinée à surexciter le courage des insurgés. Cette combinaison, qui eut d'ailleurs un plein succès et se prolongea durant quelques jours, à l'insu du voyageur, consistait à le donner tout bas comme un émissaire secret de Napoléon III, venu pour renseigner son maître de visu sur le bien ou le mal fondé du mouvement candiote. On comprend aisément le surcroît de confiance et d'ardeur qu'une semblable mesure, prélude manifeste d'une toute-puissante intervention, devait insuffler aux raïas.
Les déférences inexplicables pour lui, dont l'ambassadeur sans le savoir était l'objet,
ne tardèrent point à éveiller ses soupçons. Le pèlerin dont il s'agit n'avait pas le tempérament assez naïf pour rapporter à son seul mérite personnel les fleurs que les jeunes filles venaient lui offrir à son entrée dans chaque village, sous les auspices dudit cicérone; pas plus que le mouton qu'en ce royaume de la famine on y sacrifiait ensuite à son appétit. Un beau jour, en l'absence du Sphakiote, l'étranger tira la chose au clair, grâce à des progrès dans Tidiome grec moderne plus rapides que ne le supposait son cornac, avec lequel il s'entretenait généralement en arabe : langue qu'ils possédaient assez bien tous les deux. Une véhémente explication et une rupture immédiate avec le montagnard suivirent cette découverte du touriste français, dont les énergiques dénégations eurent beaucoup de peine à faire tomber la fausse importance, vis-à-vis du commun des paysans Cretois. Il lui en demeura même toujours quelques bribes, et ce peu suffisait pour qu'il dût religieusement peser ses paroles dans l'incident qui a motivé cette digression»
Aussi, sans se soucier des^ convenances de ceux qui l'incitaient à mentir, ce philhellène répondit-il dans un sens opposé au point de vue unioniste. De là une violente altercation qui eût pu tourner au tragique, sans la présence d'Hercule le Rouge.
Flourens assistait à cette scène. Depuis longtemps déjà, il avait assez de la reine de l'Archipel et méditait une retraite honorable. Aussi, à diverses reprises, avait-il annoncé son prochain départ, en le motivant surd'état de santé de son père, alors atteint du mal dont il devait mourir. L'aventureux professeur résolut de clore son séjour de sept mois à Candie par un acte honnête et courageux. En conséquence, quelques jours après l'incident que nous venons de rapporter, il développait longuement, dans une réunion de chefs militaires et d'épitropes du Psiloriti, la thèse suivante, savoir que :
Vu l'inertie des raïas épirotes et thessaliens qui ne se décidaient pas à prendre les armes; vu l'indifférence ou le mauvais vouloir des peuples et des rois, en général, à l'égard de la Crète; vu l'attitude de la jeu-
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nesse du royaume qui, au lieu d'arriver en masse au secours des insurgés, se contentait de trépigner sur place de l'autre côté de la vaste mer, — il y avait lieu pour les Candiotes d'examiner si la route de Samos ne les conduirait pas plus vite à l'union que la ligne droite de la lutte à outrance.
De vifs applaudissements accueillirent ce discours tout enguirlandé de fleurs de rhétorique et de tirades d'un patriotisme sonore, mais néanmoins très clair. Les officiers grecs présents à cette assemblée gardèrent naturellement le silence. Les quelques unionistes qui se trouvaient là protestèrent bruyamment. Mais le vieux Goracas, bien que champion officiel de la grande idée, ne réclama que pour la forme. Car, toute dure que fût son âme, elle commençait à saigner devant les souffrances de ses compatriotes.
Quelques jours plus tard, Flourens se mettait en route pour Athènes, où il arrivait à la suite d'un voyage des plus scabreux, durant lequel il avait constamment fait preuve d'autant de froide indifférence vis-à-vis du péril que d'incapacité à le prévoir et à le combattre.
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Une semaine après, vers le milieu de juillet, il s'embarquait pour la France, sans esprit de retour et quelque peu refroidi, intérieurement, à l'endroit de la Crète et des Hellènes, en général.
L'affaire de Crète soulevait alors à Paris une certaine curiosité, bien qu'on lui fût, en somme, assez peu sympathique.
La lutte en champ clos, dont cette île lointaine était le théâtre, avait le prestige des choses mystérieuses. Flourens était le premier qu'on vît revenir de ce contiit aux épisodes dramatiques. Le hardi voyageur fut recherché, entouré, questionné, et, dans un milieu qui devait plus tard fournir à la Commune quelques-uns de ses premiers rôles, il devint un personnage. Cette situation, que lui valait sa campagne au pays des dieux, ranima dans son cœur le tison quelque peu refroidi du philhellénisme, et lui fit jeter tout à coup une grande flamme.
(( J'ai pleinement oublié les mécomptes
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qui m'avaient fait prendre un instant la terre classique en moindre affection, et me voici redevenu plus que jamais l'ami des Grecs, et surtout celui des pauvres Cretois », écrivait-il, vers l'époque de ce renouveau, à l'un de ses anciens camarades de la guérilla laconienne.
Certaines appréciations fâcheuses, certaines confidences amères qui lui étaient échappées, à diverses reprises, en présence de ce compagnon, sur la fin de son séjour à Khalèpa, motivaient l'annonce de cette rentrée dans le giron de l'Orthodoxie. Car Flourens, énervé par les souffrances excessives qu'il avait supportées et, plus encore, par le spectacle fatigant des petites passions dont se doublaient trop souvent les hauts intérêts enjeu dans la grande ile, Flourens — nous l'avons déjà dit — s'en était allé en philhellène toujours fidèle, mais quelque peu désillusionné, en son for intérieur, sur le compte de ses amours.
Quoi qu'il en soit, voyant que l'insurrection candiote lui constituait un excellent
cheval de bataille dans la carrière, le futur tribun se voua tout entier à sa cause : dans son intérêt à elle, et dans son intérêt à lui, désormais confondus à ses yeux, il faut croire. Mais, le plus ou moins de franchises locales à départir aux raïas de Ghirit-Adassi ne constituait pas un thème à la hauteur de ses vues. Aussi, afin de pouvoir le prendre sur le mode majeur du principe des nationalités et de l'indépendance des peuples, Flourens redevint -il unioniste, comme dans la guérilla de Zimvracakis.
Il voulut d'abord donner, en l'Athénée de la rue Scribe, une série de conférences à propos de la Crète. Le gouvernement s'y opposa. De nombreux articles sur les événements dont ce petit pays était le théâtre, furent alors pubUés par lui dans les journaux démocratiques.
Il fit aussi paraître, à cette époque, une l)rochure assez considérable, la Question d' Orient et rinsun^ection Cretoise, brochure très sage, très judicieuse, pleine de mesure et de vérité, bien pensée, bien écrite et qui méritait plus de retentissement qu'elle n'en eut.
Dans cet excellent plaidoyer, publié sans nom d'auteur au commencement de l'année 1868, l'avocat de la grande ile préconisait, comme solution au litige oriental, l'émancipation graduelle .des raïas et la confédération des Balkans, sous l'hégémonie morale delà Grèce, — Gonstantinople devenant ville libre et cosmopolitaine. Il y a bientôt un quart de siècle de cela ; et cette idée, dont l'honneur revient en grande partie au héros de ces pages, a fait son chemin depuis lors.
Peu après la publication de cette brochure, ce même ancien compagnon de Flourens dont nous venons déparier, lui adressait, du fond de l'Algérie, quelques observations sur son attitude et ses accointances politiques qui commençaient à le ranger parmi les adversaires irréconciliables de l'empire.
« Mon cher ami, terminait l'Africain, je n'aime pas plus que vous les gens qui conduisent la France. Mais, enfin, pour le quart d'heure, les flottes et les armées sont aux ordres des « tyrans » et non pas à ceux de la démocratie. Ne craignez-vous point que, par une solidarité fâcheuse, la défaveur que
VOUS acquérez auprès des gouvernements monarchiques ne rejaillisse sur vos clients de l'Archipel, qui les implorent chaque jour et attendent d'eux leur salut?
— L'idée est plus forte que la poudre, répondait à cela le jeune agitateur. Les rois s'en vont et les peuples arrivent. C'est delà démocratie que le salut doit venir aux Cretois ; et c'est d'elle qu'il leur viendra, soyezen sur. »
Au mois de mars 1868, Flourens qui, sur la fin de l'année précédente, avait eu la douleur de perdre son père, s'embarqua pour la Grèce où le cabinet Boulgaris venait de succéder au cabinet Moraïtinis : lequel avait remplacé peu de jours auparavant, le ministère de la grande idée, mégala idéa, que dirigeait l'ardent et sympathique Coumoundouros.
La jeunesse turbulente, mais peu militante, d'Athènes fit un chaleureux accueil à notre compatriote.
Cette jeunesse venait, au reste, d'avoir
une idée lumineuse, bien faite pour combler de joie le cœur du fervent liugolâtre : celle de mettre solennellement l'insurrection Cretoise sous la haute protection de l'auteur des Châtiments, Gela, au moment même où Napoléon III, jusqu'alors champion du principe des nationalités, là seulement où il nous était un flagrant péril, c'est-à-dire à nos portes, semblait, malgré ses tendresses- pour la Turquie, vouloir l'appliquer enfin à la reine de l'Archipel.
On échangea force discours sur la république universelle, les futurs Etats-Unis d'Europe, la fraternité et la fédération des peuples, le cosmopolitisme et la puissance de l'idée : puissance sur laquelle ces braves jeunes gens semblaient compter beaucoup pour le salut de la Crète, ce qui les dispensait d'aller faire le coup de feu contre les Turcs. Car, il faut bien le reconnaître, pendant les deux années et demie que dura cette lutte acharnée, on ne vit se manifester en Grèce, parmi la génération en état de porter les armes, aucun élan militaire sérieux.
Toute proportion gardée, cet élan res-
treint dépassa, quand même, celui qui s'était produit en 1859, chez la jeunesse italienne, dans des circonstances autrement graves encore. En effet, le chiffre moyen des auxiliaires grecs à Candie, pendant toute la durée de la guerre, fut de mille, environ, pour une population de moins d'un million et demi d'habitants; tandis que, au lieu des cent cinquante mille volontaires que Cavour avait promis à l'empereur des Français, Garibaldi, sur toute l'étendue de la péninsule, eut peine à en ramasser huit ou dix mille, aujourd'hui métamorphosés par l'imagination ultramontaine en des myriades de héros libérateurs.
Les hommes mûrs des classes dirigeantes de la Hellade, que leur patriotisme fit s'installer, à leurs risques et périls, intendants et fournisseurs des raïas candiotes, furent à la hauteur des événements ; mais non les jeunes hommes qui, généralement, se contentèrent de trépigner sur place, durant toute cette longue crise.
Or, en de pareilles aventures, il ne suffit pas que les anciens payent de leur argent;
il faut surtout que les jeunes payent de leur personne, le dieu des armées étant un dieu féroce que touchent seulement les libations de sang. Si cinq ou six mille éphèbes du royaume, agissant en dehors de leur gouvernement — même à son encontre, — se fussent jetés à l'abordage de la grande île, les choses, selon toute apparence, eussent tourné d'une autre façon, sinon de haute lutte, du moins par l'intervention forcée de la diplomatie.
Au bout de quelques jours, l'ancien professeur, dont Fun des traits caractéristiques était la passion de parler en public, voulut débiter en grec moderne, sur la place de l'Université, une harangue de circonstance. Gomme deux années auparavant, à propos d'une semblable fantaisie, l'autorité se mit en travers de son dessein. A ce sujet, le fougueux agorète adressa au directeur de la police d'Athènes, et publia, dans les journaux de l'opposition, une lettre qu'on va juger. Gonflé par son semblant de rôle pohtique, le Flourens de la seconde manière revenait
216 SOUVENIRS D'UN PHILUELLENK
en personnage d'importance, et faisait savoir à tous et à chacun que désormais il entendait agir et parler comme tel.
Voici cette lettre :
Athènes, 5 avril 1868.
Monsieur le Directeur,
Je vous ai fait prévenir que, le lundi 6 avril, je prononcerais undiscours sur la place de l'Université.
Vous m'avez envoyé un agent de police me dire que vous me le défendiez.
Je ne puis accepter de pareils procédés.
Xai beaucoup fait pour la Grèce. Je ferai davant ige encore; mais j'entends y être respecté.
J'auraistrouvé tout au plus acceptable que vous fussiez venu vous-même m'exposer les motifs de cette mesure illégale.
Lorsqu'on 18t0 je voulus également parler en public à Athènes, V Etlmopliylax et plusieurs autres journaux ont parfaitement démontré que M. Rouphos, alors président du ministère, n'avait pu m'en empêcher que par une violation de la constitution.
Aujourd'hui vous la violeriez davantage encore, si vous commettiez cet abus de pouvoir.
Je suis citoyen crétois de la province de Kissamos. Et la Crète entière a voté son union à la Grèce.
J'ai donc le droit de parler en Grèce, avant d'aller mourir en Crète pour Vhellénisme.
J'userai de ce droit à l'heure indiquée.
C'est la résistance légale, le respect de la loi qui sauve les nations et les fait grandes.
G. Flourens.
SOUVENIRS D'UN PHILHELLEXE 217
L'incident se termina par l'arrestation du bruyant philhellène, au moment où il allait prendre la parole sur la place de l'Université, et par son élargissement au bout d'une demiheure de détention.
Quelques jours après cette deuxième mésaventure, Flourens partait pour Candie à bord d'un vaisseau corsaire commandé par le capitaine Sourméli, de Alycone, ancien pilote de l'amiral Simon, pendant la guerre de Grimée. Ce triton de l'Archipel était, avec l'Ionien Orlof, le plus renommé de ces intrépides officiers de V Hétairéia syriote (les Messageries maritimes grecques), qui, du 5 novembre 1866 au 3 décembre 1868, forcèrent cent quatre-vingt-six fois le blocus ottoman : série de prouesses nautiques presque incroyables, exécutées d'abord avec les steamers Hydra et Panhellinione, ensuite avec les « blockade-runners » A^^cadJii^ Enossis et Criti^ — sans autre sinistre grave que la perte du troisième de ces vaillants petits navires.
Depuis dix mois que Flourens avait laissé Ja Crète en proie aux fureurs d'Orner- Pacha, bien des événements s'étaient succédé dans cette ile où la lutte se poursuivait toujours avec des chances diverses ; mais aussi, de part et d'autre, avec une sorte de lassitude.
Justement effrayées des exploits du renégat croate, les puissances chrétiennes — à l'exception de l'Angleterre — avaient autorisé leurs escadres, en août 1867, à forcer le blocus ottoman et à transporter au Pirée les non -combattants de la malheureuse Candie : sauvetage qui devait finir par mettre à la charge de la petite Hellade près de soixante mille bouches affamées. Puis la diplomatie, voyant que les moyens extrêmes employés parLatfas, pour réduire
l'insurrection, n'aboutissaient pas, avait exigé son rappel.
En conséquence, le Divan, au commencement d'octobre, avait envoyé à Gliirit- Adassi le premier de ses hommes d'Etat, le grand vizir Aali-Pacha. Ce haut personnage était muni de pouvoirs l'autorisant à traiter avec les raïas au prix des concessions les plus étendues, pourvu qu'elles sauvegardassent le principe de la souveraineté de Stamboul.
Sitôt arrivé, x4ali s'était empressé de couper court aux œuvres d'Omer, en décrétant une trêve de quarante jours. Car, hormis le Croate sanguinaire dont les faits et gestes dans la grande île furent ceux d'un bachibozouk, les pachas turcs, — si l'on en excepte encore Reschid, le gouverneur de Mégalo- Castro, — montrèrent plutôt une certaine mansuétude, durant cette longue guerre.
Toutes les barbaries de peaux-rouges, trop réelles, hélas! signalées par l'assemblée générale des Candiotes dans ses adresses au corps consulaire de la Canée, provenaient soit des bandes albanaises ou circassiennes
220 SOUVENIRS D'UN PHILHELLEXE
qu'avait amenées le serdar-ckrem, soit des renégats du terroir. Dans l'armée régulière, chefs et soldats se conduisirent presque toujours assez humainement.
Le grand vizir avait ensuite promulgué, sous le nom de « Loi organique », le rescrit impérial qui, élargi et modifié onze ans plus tard par la convention de Khalèpa, est encore à cette heure la charte constitutionnelle de la Crète.
Les autonomistes voulaient accepter ou tout au moins, parlementer. Mais les annexionnistes tenaient maintenant plus que jamais le pays dans leurs mains, par la foule dolente réfugiée en Hellade, où elle subsistait uniquement des largesses du parti de l'union. Ce dernier fît tant et si bien que la mission d'Aali échoua, comme avait échoué celle de Server; en sorte que, après cinq mois d'efforts miUtaires et de pourparlers inutiles, le j^remier ministre, lui aussi, s'était vu forcé de se retirer. En partant, il avait laissé à Ho ussein-Avni -Pacha la tache de réduire les insurgés par la force, s'il le pouvait; et à Savouas-Effendi, plus tard
SOUVENIRS D'UN PHILHELLÈXE 221
gouverneur de l'île, le soin de reprendre les négociations, le cas échéant.
Candie en était là, lorsque Flourens débarqua dans la baie de Vali, six semaines après le départ du grand vizir. A cette époque, le spectacle étrange que les montagnes de la reine de l'Archipel offraient déjà l'année précédente, empruntait un caractère de grandeur épique à l'excès de sa désolation .
Les villages, les chaumières, les couvents, presque partout incendiés, étaient partout vides et silencieux. Les champs, les vergers, les jardins revenaient peu à peu à l'état de nature. Plus une femme, plus un enfant, et pour seuls hôtes de cette morne solitude, des hommes armés : les uns, perchés sur les hautes cimes, commodes milans; les autres, terrés sous bois, comme des fauves.
Ainsi la Phocide, après la guerre sacrée; ainsi le Languedoc, après la croisade contre les Albigeois.
Et, chose singulière, au lieu d'applaudir les tenants de ce duel en champ clos disproportionné à n'y pas croire, les fils des Gau-
lois et des Francs les gouaillaient plutôt. De la part d'une nation généreuse, traditionnellement amie des faibles et secourable aux opprimés, le fait est assez étrange pour mériter qu'on lui consacre le reste de ce chapitre.
L'une des causes du discrédit, où la prise d'armes que raconte ce livre tomba rapidement dans notre pays, fut assurément l'inexpérience, pour ne pas dire la maladresse, d'une partie du journalisme grec. Non contentes de se faire les messagères de la prose oftîcielle, souvent mallieureuse, des pères conscrits villageois de cette insurgence, certaines feuilles athéniennes, dans leur ardeur à embellir la vérité qui n'en avait nullement besoin, semblèrent prendre à tâche, durant ce conflit, de fatiguer l'Occident d'exagérations et de récits invraisemblables. De là, une suspicion légitime à l'endroit d'événements que des bulletins simples et véridiques eussent fait priser des foules, dans l'Europe entière, comme ils méritaient de l'être.
Mais ni cela, ni l'attitude ennemie du gouvernement impérial à l'endroit des raïas candiotes n'eussent empêché qu'il se formât en France un courant d'intérêt sérieux en leur faveur, sans le grand revirement mishellénique survenu, chez nous, dès la majorité du roi Othon.
Ce revirement avait commencé dépeindre presque aussitôt après l'émancipation de la terre classique. Certains, oublieux du temps que mettent les peuples à se civiliser, s'avisèrent de trouver que les Grecs, à peine sortis de la tombe où ils étaient descendus, treize générations auparavant, en plein état de barbarie, ne se relevaient pas suffisamment vite à la hauteur de leurs aïeux. Ils firent école, et ce mécontentement prit, sous le second empire, les proportions iniques d'une véritable antipathie nationale.
La raison de cette crue soudaine d'hostilité fut la politique turcophile de Napoléon 111 : politique qui nous valut la guerre de Grimée d'abord, et, par contre, dans une certaine mesure, nos désastres de Tannée terrible, que l'alliance ou simplement la
22A SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE
bienveillance du tzar eût singulièrement atténués.
Une fois décrété en haut lieu, pour le plus grand bien de l'Angleterre et le baptême de gloire de la dynastie renaissante, que les Moscovites étaient nos ennemis naturels, les Turcs devinrent nos pupilles obligatoires. Dès lors, par une conséquence forcée, la petite nation qui, durant le siège de Sébastopol, avait bouillonné contre l'oppresseur héréditaire et tenté une diversion en Thessalie, fut mise au ban, chez nous, comme satellite damné de l'empire du Nord.
Aujourd'hui, le cas ne serait plus pendable, puisque les amis de nos amis sont nos amis. Toutefois, simplement pour être vrai, observons en passant que la prétendue inféodation de la race hellénique à la race russe est une grosse erreur.
Non seulement le génie des fils de Deucalion est l'antipode du génie des enfants de Rurik, non seulement les aspirations du panslavisme sont directement opposées à celles de la grande idée, mais — chose autrement importante — l'incompatibilité entre
Grecs et Moscovites s'aggrave, chez les premiers, d'une cause religieuse toute-puissante.
En effet, les orthodoxes du royaume se rendent parfaitement compte qu'avec l'autocrate la libre Eglise d'Athènes serait bientôt réduite au rôle de vassale du saint synode de Pétersbourg, dont le pays évangélisé par saint Paul n'entend pas plus être serf qu'il ne veut être sujet du pontife romain. Or, la masse du peuple des Hellènes sacrifierait encore aujourd'hui, comme au quinzième siècle, son indépendance politique à son indépendance spirituelle : arche sainte de ces populations passionnément éprises de leur autonomie religieuse à laquelle les Turcs ne touchèrent jamais, vu leur complète indifférence à l'égard de la foi des vaincus.
« Plutôt le turban que la tiare », ont dit les ancêtres; a plutôt Stamboul que la sainte Russie », diraient encore les fils.
Quoi qu'il en soit, nos financiers qui, prê tant à gros bénéfice l'argent des autres au potentat banqueroutier de Stamboul et à ses
odalisques, avaient naturellement intérêt à parer leurs clients de toutes les vertus, et nos ultramontains qui, dévotement, préfèrent le croissant à la croix byzantine, contribuèrent pour la plus grande part à cette réaction outrée, succédant aux sympathies de nos pères. Habilement exploités par les souteneurs de la Turquie, les défauts et travers caractéristiques des Grecs consommèrent ensuite notre rupture avec ce peuple toujours le mieux doué du monde, mais trop nouvellement affranchi pour n'être point encore maculé, çà et là, des empreintes de Fesclavage.
Deux choses principalement ont été imputées à crime à la Hellade contemporaine : l'impossibilité absolue où elle s'est trouvée de faire face aux engagements financiers qu'on avait pris pour elle, et le brigandage, le brigandage, surtout.
Au sujet du premier de ces griefs, nous ferons deux observations, seulement :
D'abord, que les sommes avancées au peuple grec, sans son consentement préa-
lable, furent gaspillées en pure perte pour lui par les gérants dont l'avaient nanti les prêteurs. Ensuite, qu'un créancier hypothécaire, se désistant lui-même de la meilleure partie de son gage, ne saurait s'étonner que le reste ne puisse subvenir aux échéances de l'emprunt. Or c'est exactement là le cas de la Grèce que la diplomatie restreignit, en fin de compte, aux parties les plus improductives et les plus pauvres du territoire sur lequel devait peser l'ensemble de la dette.
Passons maintenant au brigandage, cette queue néfaste du pallikarisme héroïque des temps de douleur.
Durant toute la géhenne ottomane, quiconque parmi les Grecs avait le cœur vaillant allait se faire bandit sur la montagne, pour échapper aux humiliations et aux souffrances de l'un des plus intolérables hilotismes dont ait jamais pâti la pauvre humanité. Jusqu'à la renaissance politique de leur patrie, ces généreux proscrits, avec lesquels les vainqueurs durent finir par composer, maintinrent debout, dans leurs
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ligues klephtiques, le drapeau de l'indépendance nationale. Ceux-là sont à juste titre les héros de la Grèce moderne. Ses chants populaires célèbrent leur gloire. Leur souvenir est demeuré passionnément cher aux masses. Ce furent eux qui commencèrent la lutte sainte, en 1821, et leurs chefs d'alors, fameux dans l'histoire, firent, du pâle troupeau des raïas, le peuple libre des Hellènes.
Après la constitution du royaume grec, la régence bavaroise en ne prenant aucun souci du co:nmun de ces soldats sans peur, sinon sans reproche, que leur existence antérieure rendait impropres aux travaux de la paix, les mécontenta gravement. Nombre d'entre eux recommencèrent alors à vivre de proie sur les hauts lieux, non pas au détriment des Turcs, puisqu'ils étaient partis, mais à celui de leurs propres compatriotes soumis au gouvernement contre lequel ils s'insurgeaient. De Vendéens, les klephtes se faisaient chouans, en attendant de finir en chaufifeurs. Ce fut la seconde manière d'être du pallikarisme de la montagne.
Puis ces rebelles disparurent peu à peu, en laissant pour uniques héritiers de leurs méthodes les vulgaires brigands de la Hellade contemporaine.
Malheureusement, de son culte enthousiaste pour les caterans de l'époque héroïque, résulta dans la masse de la nation grecque une sorte de complaisance à l'endroit de leurs misérables successeurs, chez lesquels elle s'obstinait à voir les soldats d'avant-garde de ses revendications futures. De là, une apparence de complicité morale dans des méfaits dont le dommage pesait, en somme, exclusivement sur elle. Mais, il y a vingt ans, une catastrophe féconde, autant que douloureuse, dont nous reparlerons tout à l'heure, mit tin brusquement à cette folie ; et l'extinction totale du banditisme s'ensuivit à court délai.
Les lecteurs des œuvres de M. About ignorent malheureusement tout cela.
Bref, grâce à la quadruple alliance du trône et de l'autel, du chauvinisme et de la Bourse, la France, oublieuse de toutes ses
traditions nationales, en arriva insensiblement à faire cause commune, de cœur, avec les oppresseurs contre les opprimés ; avec la force bête contre l'intelligence et le droit ; avec une société musulmane en pleine décrépitude contre une société chrétienne en pleine renaissance ; avec une race asiatique contre la race européenne par excellence et à laquelle nous devons tant.
Aussi, tout en s'étonnant, en s'irrilant presque de la résistance prolongée des Cretois, n'en fît-on point, chez nous, honneur à leur courage. On préféra expliquer le fait par les raisons les plus extravagantes. Autre chose encore, que nous allons dire, incitait à ce déni de justice.
Depuis la disgrâce des Grecs, nombre d'écrivains se sont évertués à amoindrir les luttes épouvantables et les sanglants sacrifices au prix desquels une partie du peuple « trois fois subjugué » sut reconquéi'ir son indépendance. Da là, cette doctrine, maintenant accréditée, que les combats de la renaissance hellénique furent des combats dans le genre de nos représen-
tations du Cirque. L'idée avait fait rapidement son chemin, et elle ne fut certainement pas sans contribuer au scepticisme du temps à l'endroit des efforts désespérés des Candiotes, dans leur île lointaine.
Du reste, au dire des mêmes. Marathon, Salamine, les Thermopyles sont aussi des contes bleus, éclos dans l'imagination des auteurs classiques. Parce que nos tempéraments émasculés ne se trouvent plus à ces hauteurs, on nie à présent les plus belles pages de la légende des siècles. C'est de la pauvre besogne que fait là cette école. Quand une race a perdu la foi aux grandes choses enfantées dans le passé par l'amour de la patrie et les vertus qu'il inspire, elle n'est, sur ce terrain-là, capable de rien dans le présent. Car, en cette matière, les peuples vivent surtout de traditions et d'exemples.
L'histoire n'a pas gardé souvenir de revendication . nationale où les demandeurs aient aussi largement payé de leur personne et de leurs vies, que les Grecs pendant la guerre de l'Indépendance. Ce quesonéman-
cipation a coûté de chair et de sang à ce peuple martyr est effroyable : la moitié de sa population, nous l'avons déjà dit. Peutêtre même plus encore.
Non, l'héroïsme des Hellènes de la génération précédente n'a pas été surfait. Ils ont demandé leur salut au dieu des armées et ne l'ont point attendu de la diplomatie. Sans alliés, sans appui^ presque sans espoir, ils se sont levés, un jour, d'un élan unanime contre l'ogre stupide et féroce qui piétinait sur leur race, depuis quatre siècles. C'est à force d'hécatombes humaines, d'holocaustes et de sanglants sacrifices, qu'ils se sont rachetés de l'esclavage. C'est en fatiguant les peuples et les rois du bruit de leurs résistances acharnées, en les lassant du râle de leurs agonies, qu'ils les ont forcés d'intervenir.
Lorsque l'Europe arriva enfin, la Grèce mutilée, pantelante, allait de nouveau disparaître dans la tombe. Mais elle avait supporté seule, pendant un lustre et demi, sans demander grâce, sans accepter merci, tout le poids d'une lutte à outrance, incroyablement inégale.
(( Nous mourrons, nous ne nous rendrons pas, » répondaient, à Ibrahim d'Egypte, les obscurs paladins du troisième siège de Missolonghi.
Oui, malgré ses fautes, ses erreurs, ses crimes, la terre classique a donné, de 1821 à 1829, Tun des plus beaux exemples, l'un des spectacles les plus grandioses des annales humaines ; et elle a mérité de revivre, parce que ses fils surent mourir.
Cessons donc de dénier aux Hellènes modernes les actes magnanimes de leurs aïeux et de leurs pères, et tâchons plutôt de les imiter, quand viendra l'heure.
Les officiers grecs, venus au secours des Cretois sous le couvert de démissions fictives, avaient été rappelés impérativement dans leur patrie, après la chute du ministère Goumoundouros. Quelques-uns avaient cru devoir rester quand même, au risque de briser leur épée. Le capitaine Léonidas Pétropoulaki était de ceux-là.
Ce digne fils du colonel Dhimitrios avait conquis ses grades sur la frontière ottomane, dans le rude métier de pourchasseur do brigands. En 1854, il prit part avec son père à l'insurrection de laThessalie où il fut grièvement blessé. Cinq ans plus tard, l'éparkhie de Gjthion^ le choisissait pour député.
Gijthion, jadis port de Sparte, s'élevait à un kilo-
Lorsque le vieux Pétropoulaki, accablé sous le poids de l'âge et de la souffrance, dut se retirer quelque temps de la tourmente Cretoise, pour y revenir généreusement à l'heure de la défaite, son fils prit le commandement de la guérilla laconienne. A Gallicrati et à Aradhena de Sphakia, il fit tête victorieusement à Méhémet-Ali et à Omer- Pacha. Plus tard, sur le mont Ida, il tint ferme pendant six mois contre Houssein-Avni, le plus redoutable adversaire que les raïas de la grande île aient eu devant eux, durant ce long tumulte.
Après l'affaire de Candie, Léonidas Pétro poulaki fut mis dans le cadre de réserve. Ses compatriotes, pour protester contre cette disgrâce, s'empressèrent de le réélire député, à l'expiration de son mandat.
En 1870, il envoya son fils Ghéorghi guerroyer sous nos drapeaux; et, nous l'avons déjà dit, ce jeune homme fut le premier arrivant de cette foule de valeureux
mètre au nord de Marathonici, qui a relevé officiellement le nom de cette ville antique dont il ne reste plus que quelques débris.
Hellènes que l'on vit alors accourir dans notre pays, pour combattre les Prussiens. Vers cette même époque, les comités gallopbiles de la Hellade ayant organisé à destination de la France un petit corps auxiliaire, la voix publique en désigna comme chef l'ancien commandant des volontaires lacédémoniens à Candie. Mais, ainsi qu'on le verra dans l'épilogue de ce livre, diverses circonstances s'opposèrent au départ de cette troupe. En 1878, le vaillant Maniate rentra dans le service actif, comme chef de bataillon. Devenu colonel, il vit bientôt, grâce à son intelligente direction, son régiment prendre place parmi les meilleurs de l'armée. Aussi, en 1886, fut-il envoyé l'un des premiers à la frontière. La Grèce entière admira le sang- froid de l'intrépide syntag matarkis à Gridzovalli où, au milieu des circonstances politiques et militaires les plus difficiles, il sut, par la fermeté de son attitude et l'habileté de ses mesures, arrêter toute une division turque et l'obliger à rétrograder. Le Magne, à cette occasion, lui offrit une épée d'honneur.
Ce noble Spartiate, l'un des plus dignes et des plus méritants officiers de l'armée hellénique, avait hérité de son père de toutes les qualités aimables et de toutes les fortes vertus. Son martial visage, à la fois énergique et doux, possédait, lui aussi, l'attrait charmeur si souvent dévolu aux fils de la Mani.
Léonidas Pétropoulaki mourut à Athènes, dans les derniers jours de l'année 1887, emporté, comme le vieux Dhimos^, par une maladie de cœur. Ses funérailles eurent lieu au sein d'un immense concours de peuple, rappelant les deuils antiques. Bien que le mort fût seulement colonel, le roi Georges, pour glorifier sa mémoire, lui fit rendre les honneurs dus à un général de brigade.
Flourens alla d'abord trouver cet ancien camarade, alors aux prises, sur le Psiloriti, avec Housseiu-Avni-Pacha. Puis, il fut rejoindre la junte centrale et le gouvernement
^ Dhimos, diminutif de Dhimitrios : c'était, en Crète, l'appellation familière de Pétropoulaki l'Ancien.
provisoire, composés tous les deux des plus ardents zélateurs du parti annexionniste.
Parmi ces non-combattants, bon nombre, établis en Grèce ou à l'étranger, étaient revenus dans leur île natale, pour les besoins de la cause et aux frais des comités helléniques. Grands faiseurs de proclamations, d'adresses, de décrets, C3s pallikares de la phrase et de l'écritoire eussent tous été, chez nous, avocats et clubistes. Aussi, possédaient-ils un certain vernis de révolutionnaires cosmopolites, plutôt que d'insurgents, dont se délectait l'infatigable harangueur.
Les épitropes en question siégeaient à ce moment-là dans le petit village de Rhouphos, à l'entrée de la crypte profonde connue sous le nom de Labyrinthe de Crète :
crypte qui avait été, pendant les guerres de l'Indépendance, la principale forteresse chrétienne de l'Ida, et que les Candiotes tiennent encore aujourd'hui pour un endroit tutélaire et sacré, hanté par des génies propices aux raïas.
Cette cavité célèbre, généralement beau-
SOUVENIRS D'UX PHILHELLENE 2i9
coup trop surfaite par les rares voyageurs qui l'ont explorée, s'ouvre au flanc d'une montagne nue, vers les confins des trois éparkhies de Malévisi, Pyrgotiça et Monofatzi.
Le souterrain en question n'est, selon toute apparence, qu'une vieille mine de pierres d'où les Cretois des anciens jours tirèrent, à diverses reprises, les matériaux avec lesquels fut construite et reconstruite l'antique Gortyne, dont les ruines gisent à une lieue de ces catacombes. Le seuil en est aux trois quarts obstrué, et le visiteur doit marcher presque en rampant, durant les cinquante premiers pas de sa promenade aux flambeaux dans ce noir séjour.
Cet antre de gnomes se redresse ensuite davantage, en ne permettant, néanmoins, que par intervalles de s'y tenir complètement debout. Le lieu était certainement beaucoup plus élevé jadis. Mais le sédiment des eaux que distille la voiate, et surtout l'épaisse couche de guano dont les innombrables chauves- souris domiciliées sous ces lambris le tapissent depuis des siècles, en ont progressivement exhaussé le sol.
Les galeries de cette carrière ténébreuse que soutiennent, de distance en distance, de lourds piliers carrés, sont le plus souvent taillées en ligne droite, mais parfois aussi, nous a-t-il semblé, s'enchevêtrent en forme de dédale. Le long de certaines parois, on voit encore, empilés, des amas de moellons attendant, depuis des milliers d'années, des chars qui ne sont pas venus.
Si l'on en doit croire les gens du pays, ces excavations, où règne une pesante et fétide atmosphère, occuperaient une étendue très considérable : assertion dont nous n'avons pu vérifier l'exactitude, faute du peloton d'Ariane, dans la courte promenade que nous fîmes jadis en cet érèbe, à la lueur de branches de cyprès enflammées.
Une chose certaine, c'est que, pendant la grande guerre, trois mille insurgés se blottirent dans ce vaste terrier et en firent une véritable place de refuge. Ils bâtirent quelques ouvrages de défense, en pierre sèche, devant son étroite ouverture, repoussèrent plusieurs attaques et se maintinrent dans
SOUVENIRS D'UN PHILHELLEXE 54!
leur invisible forteresse, du commencement de 1822 à la fin de 1823.
Flourens n'eut pas besoin d'aller jusqu'au Labyrinthe pour trouver ceux qu'il cherchait. Chemin faisant, il rencontra les comités unionistes à Goniès de Malévisi. Pourchassés à outrance par les colonne i ottomanes, ils erraient de khorio en khorio, ne séjournant guère plus de quarante -huit heures au même endroit et réduits souvent à tenir leurs séances sur les hauts lieux solitaires, dans les villages abandonnés ou au fond des grottes dont foisonne cette terre poreuse.
Une petite presse portative accompagnait ces épitropes dans toutes leurs pérégrinations. Elle servait à publier le moniteur ofû ciel de l'insurgence, un journal hebdomadaire intitulé i Criti, la Crète. Un jeune Candiote, naguère étudiant en droit à Paris, était tout à la fois le rédacteur, le compo siteur et l'imprimeur de cette feuille. Ladite éphiméns rapportait les séances de l'Assemblée, publiait les actes et promulguait les décrets platoniques du gouverne-
ment : toutes choses où se trahissaient, en général, une inexpérience fâcheuse et, souvent môme, une naïveté puérile. Ainsi, par exemple, aux termes d'une délibération de ces hommes d'Etat, les nations chrétiennes étaient autorisées à armer en course, sous pavillon crétois — fond rouge avec croix bleue — contre les navires du padischah.
Pendant ce temps, entraînés par la force des choses et, si l'on peut dire ainsi, par Ja vitesse acquise, les pallikares continuaient désespérément la lutte; sans guère se soucier de leurs prétendus gouvernants et man dataires, qu'à l'exemple des officiers grecs ils qualifiaient volontiers de mascaradhès^ farceurs.
Le président de la commission executive était alors Constantin Véloudhakis, un montagnard de la province de Gydonie qui, sur la fin de la guerre, vint — nous ne savons trop pourquoi — à Paris, où son costume crétois lui valut un certain succès dans le monde où le pilota Flourens. Quant au président de l'assemblée générale, c'était en ce moment le député Voulvoulakis, de Mégalo -
Castro, petit homme alerte et remuant comme un corbeau, fin et rusé comme un paysan moréote ou bas-normand. Celui-ci, le plus grand consommateur d'encre, assurément, de cette diète rustique exorbitamment écrivassière, sut du moins mourir en vaillant soldat, huit mois plus tard, à Akydhonie, dans la dernière échauffourée de l'insurrection.
La presse hellénique avait fait tant de bruit depuis quelque temps autour du nom de Flourens, que les deux épitropies en question accueillirent l'ancien volontaire comme une sorte de délégué de la démocratie universelle : expression qui, pour certains de leurs membres, signifiait une entité personnelle et effective pouvant intervenir matériellement en leur faveur, ainsi que la république américaine ou tout autre Etat constitué.
La présence de ce verbeux auxiliaire se manifesta tout d'abord par une série de proclamations urbi et orbi, qu'il confectionnait à la fois en grec et en français, et que les pères conscrits de l'insurrection signaient des deux mains. Dans ces proclamations, dont la
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muse ordinaire de Flourens dut s'étonner fort, il était parlé de l'Evangile et de la Croix, sur un certain mode lyrique un peu essoufflé, que les nouveaux amis du démocrate trouvèrent indigne d'un libre penseur.
Puis, d'après ses conseils, les politiciens de l'Assemblée résolurent d'envoyer à Athènes une députation, laquelle, se basant sur le décret d'union rendu par eux le 2 septembre 1866, se présenterait au parlement grec pour prendre part à ses travaux, comme mandataire d'une partie intégrante de la monarchie. Dans l'opinion du professeur, cette manoeuvre était un moyen infaillible d'arriver à une solution prompte et favorable de la question candiote, en forçant la main au gouvernement du roi que l'opinion publique obligerait, disait-il, d'accéder à la requête de ces envoyés. Et de là, entre la Turquie et la Hellade, une crise aiguë d'où sortirait le salut de l'île — affirmait leur Egérie à ces insulaires.
Arrivé le 17 avril à Candie, notre compatriote, trois jours après, avait été renommé citoyen crétois par acte du gouvernement
provisoire, siégeant à Goniès deMalévisi. Le 30 du même mois, à Ghéradzo de Mylopotamo, les membres de l'Assemblée, domiant par ce fait la mesure de la valeur de leurs propres mandats, se l'étaient adjoint pour collègue. Enfin, au bout de deux semaines, un troisième décret attribuait, paraît-il, au remuant philhellène, le titre et les fonctions de « plénipotentiaire général et envoyé extraordinaire du peuple crétois auprès du roi Georges ».
Ce dernier arrêté fut pris par le gouvernement provisoire dans la célèbre grotte de Mélidhoni dont les mystérieuses profondeurs, connues seulement des villageois d'alentour, étaient alors le principal entrepôt de guerre des insurgés de l'Ida.
Cette caverne, que sa bizarre structure et ses souvenirs historiques rendent doublement intéressante à visiter, s'ouvre à quatre ou cinq milles de la mer Hellénique, audessus du village qui lui donne son nom : village d'où le chevaleresque Antônios, le héros de la grande guerre à Candie, était
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originaire et dont il porte généralement Tappellatîon dans les chants nationaux de la Grèce moderne.
On entre dans les vastes cavités naturelles que nous allons brièvement esquisser, par une sorte de corridor à demi éboulé. Go couloir s'ouvre dans une muraille de roches calcaires que la main de l'homme a travaillée jadis. La grotte, pour le pittoresque et l'étrangeté, ne le cède en rien à celle d'Antivari. Elle se compose d'une agglomération très étendue de salles, de ronds- points, d'impasses, de carrefours, emmêlés et enchevêtrés au possible. A l'origine, ces excavations devaient être un grand espace vide, où l'eau pétrifiante que laisse filtrer le rocher aura créé, peu à peu, leur décor fantastique et leur aménagement intérieur aujourd'hui divisé à l'infini.
Des gerçures nombreuses, dont quelquesunes sont de véritables abîmes, crevassent le sol de ce palais de Gyclopes. Son plafond ruisselant tantôt s'élève à perte de vue, tantôt s'abaisse de manière à presque obstruer le passage. Des tentures immobiles, de lourds
piliers, d'élégantes colonnades, entremêlés de chapiteaux, de frises, de jeux d'orgue, d'arabesques et de moulures fantastiques, séparent les divers compartiments de cette noire demeure qui, beaucoup mieux que les catacombes de Gortjne, rappelle le fameux Labyrinthe. Par moment on s'y croirait dans une cathédrale du x^ siècle; un peu plus loin, sous les voiites écrasées d'une basilique ; le plus souvent, au milieu des galeries funéraires d'une nécropole. Les stalactites, aussi bien que les stalagmites, de ce dédale effrayant sont d'un blanc terne et n'ont absolument rien de ces chatoyantes couleurs, de ces teintes irrisées et prismatiques dont l'imagination des poètes se plaît généralement à décorer les antres de cette nature.
11 serait très dangereux de s'aventurer sans guides experts et, surtout, sans do nombreux flambeaux, dans les noirs méandres de la caverne de Mélidhoni ; loin de cette douce lumière des vivants que les élus delà religion païenne, eux-mêmes, regrettent en foulant l'asphodèle des Champs Elyséens.
Cette sombre demeure fut, vers la fin du mois d'août 1822, le théâtre de l'un des plus lugubres épisodes de la guerre de l'Indépendance, à Candie.
Trois cent soixante villageois des environs, presque tous femmes, enfants, vieillards, s'étaient réfugiés en cet antre profond , dans l'espérance d'échapper aux Egyptiens qai promenaient alors le massacre et l'incendie à travers toute la région de l'Ida. Mais, un jour où le vent soufdait droit contre l'entrée de la grotte, deux colonels africains, Hussein-Bey et Moustafa- Ghiritli, vinrent les y enfumer avec du bois vert et de la paille humide. Poursuivis par les nuées asphyxiantes dans tous les replis de l'immense souterrain, les malheureux y périrent jusqu'au dernier. Leurs ossements gisent encore éparpillés au fond de ce tunnel sans issue : les uns, déjà cachés sous la pierre tombale dont les ont recouverts les naïades charitables du lieu ; les autres, adhérant au sol et tels que des statues informes enveloppées d'un suaire épais ; plusieurs, simplement revêtus d'une mince dra-
perie de cristaux grisâtres, modelée comme le tissu d'un léger linceul.
Si peu sérieux que fût, en réalité, le mandat dont il s'était fait investir dans la caverne deMélidhoni, Flourens, dès qu'il l'eut reçu, se considéra comme le fondé de pouvoirs légal de la Crète. En conséquence, trois jours après, c'est-à-dire le 19 mai, il s'embarquait sur le corsaire Enossis, en compagnie de huit démogérontes chargés de représenter leur île au corps législatif d'Athènes.
Le deuxième et dernier séjour à Candie du philhellène parisien avait été d'un mois.
L'arrivée de cette députation causa quelque émoi dans la capitale.
Malgré les rodomontades de la presse et les trépignements de la foule, personne, à Athènes, étant donné les dispositions peu sympathiques des cabinets européens, n'avait la folie de vouloir une lutte ouverte contre la Porte. La disproportion entre les deux adversaires était par trop excessive.
Qu'on en juge :
D'un côté, douze mille hommes sous les drapeaux, une réserve de huit mille pallikares avant servi, trois bans de gardes nationaux montant à soixante- dix mille fusils, environ, et possédant en fait d'instruction militaire ce qu'en ont généralement les milices citoyennes : tout cela commandé par des
stratèges n'ayant jamais vu le feu ni manié deux régiments à la fois. D'autre part, cent mille soldats du nizam, autant de soldats du rediff, aguerris par maintes campagnes, des bandes d'irréguliers nombreux comme les sauterelles du Désert, et des chefs habitués tant bien que mal à faire mouvoir des masses.
De plus, pour défendre contre la marine, alors redoutable, du padischah, une étendue de côtes à peu près égale à celle de l'Espagne, le jeune rojanme n'avait que deux forteresses — Nauplie et Navarin — antédiluviennes, l'une et l'autre; une pauvre flottille de trente bâtiments légers, à voile ou à vapeur, et une frégate cuirassée, la vieille Bel las.
En cet état de choses, la petite Grèce ne pouvait tenir huit jours devant Constant! nople ; à moins, cependant, d'attendre l'ennemi chez elle et, là, faisant litière de toute sa fortune publique et privée, de lui opposer sur le sol hellénique, si bien aménagé pour la défense, une guerre à la Cretoise. Or, un pareil projet n'entrait nulle-
ment clans les vues de la classe dirigeante, dont la civilisation a présentement réglé les courages à l'instar des nôtres. Aussi, l'attitude belliqueuse des sujets du roi Georges ne pouvait être qu'une démonstration platonique ; ou, s'ils poussaient les choses à l'extrême, qu'un coup de tête analogue à celui d'une femme nerveuse qui se jetterait à l'eau devant un groupe d'habiles nageurs, intéressés à ne pas la laisser périr.
Ceci dit, comme il ne faudrait pas que cet exposé rétrospectif laissât dans l'esprit du lecteur des idées caduques au sujet de la Hellade actuelle, nous allons ouvrir la parenthèse suivante.
Depuis ces vingt dernières années, ce petit pays n'a cessé de cheminer dans la voie du progrès et de la civilisation avec une vitesse, une continuité, que l'Europe ne suit pas d'un regard assez sympathique, et qui présentement modifieraient, dans une certaine mesure, les conditions d'une lutte entre la Turquie et lui. Il faudrait aller en Améri-
que, pour trouver, parmi les nations modernes, d'autres exemples d'une marche ascendante aussi rapide.
L'ouverture du premier chemin de fer hellénique, celui d'Athènes au Pirée, en 1869, donna naissance dans cette contrée à un mouvement industriel inattendu. Grâce à cet heureux éveil, l'exubérante activité des Hellènes, jusqu'alors enserrée chez eux dans des Hmites tellement étroites que, forcément, elle devait aller s'ingénier au dehors, a commencé à pouvoir s'exercer enfin d'une manière fructueuse sur le sol même de la patrie.
L'année suivante, le drame lamentable connu sous le nom de « catastrophe des touristes de Marathon » fit plus encore pour l'avenir de ce petit État. Car, en soulevant partout dans la terre classique un même élan de honte et de douleur, ce sanglant sacrifice extirpa du milieu d'elle le fléau national de la hlephtophilie et du banditisme, qui la paralysait. Depuis lors, le relèvement moral de son peuple, toujours aussi doué que jadis, mais mis à mal par
plus de trois siècles et demi de délétère hilotisme, n'a cessé de marcher de pair avec le développement de sa prospérité matérielle.
Eu 1881, la convention de Gonstantinople, bien que réduisant fâcheusement les largesses du traité de Berlin à l'égard do la Hellade, ne lui en remettait pas moins les trois quarts de la Thessalie et tout le canton d'Arta, en Epire : soit environ trois cent mille de ses iils séparés, et un territoire à peu près égal à celui que nous avons perdu en 1871.
Bref, cet embryon de royaume né, il y a un demi- siècle, dans des conditions d'existence presque impossibles, avec une population dérisoire de moins de six cent mille régnicoles, en possède aujourd'hui plus de deux millions; et ce chiffre augmente rapidement tous les jours par l'accroissement naturel de la race, le sang des Hellènes, peuple essentiellement maritime et champêtre, étant l'un des plus féconds aussi bien que l'un des plus sains du monde.
Athènes, bourgade de onze à douze cents feux avant la guerre de l'Indépendance qui
devait en faire un désert, compte à cette heure, avec sa banlieue, cent quinze mille âmes. La sève de vie nouvelle survenue dans ce pays, dont le vingtième de la population aspirait naguère soit aux emplois publics, soit aux carrières trop souvent eunuques et parasites, appelées libérales, a réagi sur sa métropole qui offre maintenant à la classe dirigeante des activités plus fécondes.
Le Pirée, où l'on ne voyait en 1830 qu'une seule maison, celle de la douane turque, est présentement une cité de quarante mille habitants que ses nombreuses manufactures ont fait surnommer le Manchester du Levant, et à laquelle le raccord des raihvays helléniques avec ceux de la Porte, réserve, peut-être, des destins merveilleux. Syra, Patras et, en général, tous les principaux centres des provinces ont suivi, à des degrés divers, la même progression.
Des routes carrossables, des chemins de fer sillonnent maintenant le labyrinthe naguère inextricable de cette contrée, dont
la superficie égale le huitième de celle de la France. On poursuit avec activité le percement de l'isthme de Gorintlie; on dessèche les marais de la fable ; on canalise les fleuves mythologiques. De vastes espaces en friche sont annuellement rendus à la culture, dans le pays des dieux.
Enfin, la marine marchande grecque, gigantesque compagnie de roulage à prix réduits de la Méditerranée, prend des proportions dont s'exaspèrent les Anglais.
Et, puisque, en ce siècle de lumière, la valeur d'une nation se mesure surtout au nombre de gens de guerre qu'elle peut mettre en campagne pour tuer ses voisins et ennemis, terminons par quelques mots sur les forces présentes de la Grèce.
Conformément à la loi Tricoupi de mai 1882, les troupes de terre du roi Georges se composent actuellement, en temps de paix, d'environ trente mille hommes ^ aux-
^ Ces forces se décomposent ainsi : 27 bataillons d'infanterie de ligne, à 4 compagnies; 9 bataillons de chasseurs à pied, evzones, à 4 compagnies; 3 bataillons du génie, à 4 compagnies \ 1 compagnie de guides ; 5 batail-
quels, en temps cle guerre, vient se joindre une réserve de cent mille combattants. Derrière cette armée de première ligne, se masse une milice territoriale de cent quarante mille fusils. Le service militaire, obligatoire pour tous les citoyens parvenus à leur vingtième année, est ûxé à un an.
Grands, sveltes, vigoureux, rompus à toutes les fatigues, endurcis à toutes les intempéries de l'air, dormant impunément à la belle étoile, n'importe le temps et la saison, sobres à l'impossible, pédestriers sans rivaux, et habitués dès l'enfance au maniement de l'arme à feu, les fils de la terre classique — ceux de son âpre paysannerie,
Ions d'artillerie à pied, à 4 batteries ; 3 cohortes de cavalerie, à 4 escadrons; 180 brigades de gendarmerie à pied et 14 montées ; un service d'administration, un service médical et un service d'aumônerie.
Chaque bataillon, chaque cohorte, constitue une unité tactique indépendante, — sauf les 27 bataillons d'infanterie de ligne, condensés en 9 régiments, depuis le mois d'octobre 1885. L'armée se recrute au moyen de la classe arrivée à l'âge voulu, et par voie d'engagement volontaire. Le pays se divise en trois grandes circonscriptions militaires : Athènes, Missolonghi, Larissa.
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surtout, — réalisent physiquement le type parfait du soldat. Les aptitudes morales de ces braves pour le métier militaire valent leurs aptitudes somatiques. Etre un vrai (( pallikare * » , sorte de preux fait à l'image des anciens klephtes, coulés eux-mêmes dans le moule des guerriers antiques, constitue encore aujourd'hui l'idéal de la plupart des jeunes Grecs, principalement dans la montagne.
Ajoutons que la petite armée hellénique, dont ces virils compagnons forment la base, est aujourd'hui parfaitement organisée et outillée; et que ses officiers, possesseurs, non seulement d'un savoir technique très suffisant, mais aussi d'une instruction générale remarquable, sont dignes en tous points des vigoureuses cohortes qu'ils mènent.
^ « Pallikare », o 'pallikaros ou mieux to pallikari, de l'ionien -kolIIt,^, jeune garçon, jeune fille, signifie littéralement un beau jeune homme plein de force et de vaillance, le « bon gars » bas-breton. Par extension, ce mot est devenu synonyme de brave soldat, d'intrépide compagnon et, par extension encore, l'appellation nationale de tout Hellène. Dans un café, dans un hôtel, on crie pallikari l comme, chez nous on crie garçon !
Quant aux forces navales de ce peuple essentiellement nautique, dont la marine marchande, la plus considérable relativement du monde entier, comporte près de quarante mille matelots ou officiers, tous gens de mer incomparables, elles ont aug^ mente davantage encore. Un fait récent le prouve d'une façon trop péremptoire, pour qu'il soit besoin d'entrer ici dans de plus grands détails à ce sujet. Nous voulons parler du blocus des ports grecs par les flottes de l'Europe, confédérée (moins la France) au profit des vaisseaux inquiets du padischah.
Et maintenant, fermons la parenthèse.
Le cabinet Boulgaris fit enjoindre aux épitropes crétois d'avoir à se tenir tranquilles et à ne point venir aggraver, par des complications nouvelles, une situation déjà trop tendue. Quant au ministre plénipotentiaire et envoyé extraordinaire, dont personne ne prenait au sérieux le titre ni la mission, on ne s'en préoccupa point autrement.
Depuis son retour à Candie, le crédit du volumineux philhellène avait beaucoup baissé dans la métropole. Tant qu'il s'était simplement posé en défenseur de l'idée annexionniste, dans la presse française, Flourens avait soulevé, parmi la jeunesse lettrée de la Grèce, un véritable enthousiasme. Mais l'inanité de ses derniers agissements dans le pays insurgé, sa prétention d'y mener les choses à sa guise par l'intermédiaire des épitropes, le peu de cas que ]es pallikares et les capitaines crétois faisaient de toutes ses manœuvres avaient considérablement affaibli son prestige.
Ses démarches et ses réclamations bruyantes demeurèrent donc sans grand écho parmi les Athéniens, qui commençaient à trouver intempestif ce zèle exorbitant dans leurs propres affaires.
Enfin, au bout de huit jours, Flourens, assez embarrassé de son personnage, sollicita une audience du roi. Le maréchal du palais réconduisit poliment. Alors, le 29 mai au matin, il se rendit à la villa royale do Képhissia et deman'la, sans plus de céré-
monie, à être introduit auprès du jeune monarque. Une altercation s'engagea à ce propos entre le plénipotentiaire général de la Crète et l'écnjer de service, M. de Guldenkionn, gentilhomme danois, gendre de M. de Gobineau alors ambassadeur des Tuileries à Athènes. A la suite de cet incident, le fatigant étranger qui se posait delà sorte en puissance dans ce petit pays et pré tendait imposer ses propres vues à son gouvernement, fut mis en prison et consigné, le soir même, par la légation française, à bord d'un paquebot des Messageries, pour être conduit à Marseille.
Remis en liberté en débarquant à la Joliette, l'opiniâtre champion de la grande île revint au Pirée par le courrier suivant et s'amusa quelque temps à jouer au proscrit dans les environs d'Athènes.
Le gouvernement hellénique, auquel ce mutin sans conséquence n'inspirait absolument aucun ombrage, ferma les yeux sur sa présence et attendit une nouvelle incartade de sa part pour le restituer à son pays d'une façon définitive.
Cette occasion ne se présenta point. Au bout de peu de temps, en effet, Flourens, comprenant que tout cela n'était ni sérieux ni digne, s'en allait, non pas à Candie, « mourir pour l'hellénisme », comme il l'a-vait trop pompeusement annoncé, mais simplement voyager dans le royaume de Naples où un délit de presse le fit condamner à quelques jours de prison.
Après cela, il revint à Paris, vers la fin de cette même année 1868.
Tels sont, comme philhellène, les états de service de Gustave Flourens.
Certains journaux ont avancé, dans le temps, qu'à la suite des mésaventures dont nous venons d'être le narrateur fidèle notre jeune compatriote était retourné dans la grande île. C'est une parfaite erreur. Ce bruyant ami des Candiotes ne fit, chez eux, que deux séjours : l'un de huit mois, que nous avons exposé tout au long; l'autre, de quatre semaines, que quelques pages nous ont suffi à raconter par le menu.
Dernièrement, en cherchant une date dans une collection de journaux de l'année 1867, nous tombions sur une nouvelle de l'époque qui nous égaya beaucoup.
« Les Cretois commandés par Coronéos,
Zimvracakis et Gustave Flourens, se disposent à livrer bataille aux Turcs, au pied des Monts-Blancs. »
Durant ses deux pérégrinations à Candie, le retentissant philhellène, ainsi bombardé général, ne touchajamais un fusil, ne brûla jamais une cartouche et n'assista qu'à une seule affaire, laquelle eut lieu devant Kissamo-Gastelli, peu après son premier débarquement : affaire où il figura en simple spectateur, à côté du colonel Vjdzantios. Nous nous sommes suffisamment expliqué, déjà, sur le courage ou plutôt la folle témérité de notre concitoyen. Mais être brave et être soldat sont deux choses bien différentes, et l'intrépide agorète n'avait absolument rien de militaire. Aussi, l'un des plus étranges travestissements de la funèbre mascarade de la Commune nous a-t-il toujours semblé la métamorphose de Gustave Flourens en homme de guerre.
Notons, on passant, que, dans l'insurrection de 1866-1868, aucun étranger ne joua l'ombre d'un rôle militaire ni n'exerçajamais
le moindre commandement. L'appellation de capitaine dont étaient décorés quelques volontaires occidentaux ne comportait, nous l'avons déjà dit, nulle autorité effective.
Certains d'entre eux furent même inves tis de titres honorifiques plus élevés encore, mais non moins platoniques. Ainsi, l'écrivain conserve en ses modestes archives mi brevet en bonne et due forme qui, sans cette courte explication, pourrait mi jour donner à croire à ses petits-fils que leur aïeul fut un personnage dans cette lutte du temps passé : lutte où il ne tint jamais, en réalité, d'autre emploi que celui de simple guérillero faisant le coup de feu en tirailleur, durant la bataille, et raccommodant, le soir, au bivouac, ses grègues et sa chaussure.
Les insurgés, n'ayant absolument rien à donner à ceux de ces auxiliaires auxquels ils pensaient devoir quelque chose, leur attribuaient parfois des grades honoraires, comme ailleurs on leur eiit conféré des croix ou des parchemins de noblesse.
Quoi qu'il en soit, la seconde expédition
de Flourens au pays des dieux n'avait pas valu la première. Six mois de camaraderie avec les futurs héros de la saturnale rouge de 1871 avaient suffi pour amener, chez lui, une désastreuse transformation.
Ce revenant n'était plus le sympathique étranger des deux années précédentes, aux allures dignes et simples malgré, deçà et delà, quelques incartades fâcheuses. C'était déjà le brouillon inconscient, l'agitateur encombrant, inquiet, stérile, que désormais il allait être dans la vie, avant de finir tragiquement, d'une mort volontaire et non sans grandeur, mais, quand même, en criminel de lèse-['atrie. Sous ce nouveau philhellène affublé d'un costume crétois, flanqué d'un sabre et se faisant décerner, par quelques pauvres paysans sans autorité ni crédit sur leurs compatriotes, le rôle de plénipotentiaire auprès du roi Georges, perçait maintenant en plein le « major de rempart », le colonel de fédérés soutaché jusqu'aux épaules et botté jusqu'au ventre, qu'il était destiné à devenir plus tard.
Par un singulier amoindrissement. Flou-
rens, qui avait presque l'étoffe de pouvoir être orgueilleux, s'était fait vaniteux à la façon des pitres galonnés de la Commune, ses compagnons de l'avenir. Nous avons des lettres de lui, écrites lors de son deuxième voyage en Crète, qu'on dirait celles d'un écolier posant pour le personnage d'importance. Mais enfin, si l'homme politique, — en admettant que le néfaste communaliste mérita jamais ce nom-là, — débutait ainsi dans la carrière, l'homme privé n'en demeurait pas moins bon, loyal, confiant, serviable, généreux; en sorte qu'on aimait quand même ce grand enfant, tout en commençant à en sourire, en attendant qu'on eût à en pleurer.
Du reste, il ne faudrait pas attribuer les impertinentes façons de Flourens uniquement à l'infatuation puérile du personnage qu'il se croyait devenu. Sa croyance exaltée en son Eglise politique avait encore augmenté, depuis qu'il comptait parmi les notables du temple. Et c'était ce fanatisme de sectaire qui l'induisait surtout à dire et à faire, comme ayant autorité.
Au cours d'un long article publié par luimême sur sou expulsion d'Athènes, l'un de ses amis avait relevé la phrase suivante à propos du roi Georges : Ce jeune homme qui ne pouvait i^ien 'pour moi, et pour lequel y moi, je pouvais beaucoup. Cette superbe affirmation dépassait toute mesure, et dans une lettre de condoléance à propos de sa mésaventure, ledit ami ne put s'empêcher de lui en faire la remarque. Voici la réponse qu'il reçut :
(( Ces mots dont vous vous scandalisez, mon cher ami, n'ont cependant rien que de parfaitement vrai. Jugez vous-même. Vous savez bien que, de cet aspirant de marine couronné, je n'accepterai ni un lepto ni un empan de terre, ni une place ni une décoration, ni une dignité quelconque. Donc, il ne pouvait rien pour moi^ tandis que, moi, je pouvais beaucoup pour lui, eu l'éclairant sur la fausse voie que lui faisaient suivre ses ministres. »
Un chrétien des premiers siècles, s'en allant dessiller les yeux d'un proconsul encore attardé dans les ténèbres de l'ido-
latrie, n'aurait pas parlé autrement. Flourens, dans les passes critiques, et même à l'ordinaire de la vie, avait volontiers cet aplomb merveilleux, cette croyance sereine en la réussite, propres aux dévots excessifs dont on dit qu'ils ont la foi : manière d'être qui, suivant les temps et les lieux, fait faire des sottises ou des miracles.
Sa première expédition dans le pays grec l'avait sacré champion de la cause des peuples. La seconde, dont il revenait victime de l'arbitraire des rois, acheva de le mettre en vedette parmi les chevau-légers de la démocratie militante, avec lesquels il commença tout aussitôt la bruyante série de ses campagnes contre le gouvernement impérial.
Nous passerons rapidement sur cette période de la vie de Flourens, pour arriver plus vite à son complot de 1870. Ce complot, en effet, se lie intimement à son passé de philhellène, parles antécédents de l'individu qui fut l'araignée de cette trame policière : le nommé Jules B..., en Grèce et à Candie, Jules Anémos.
Mais, d'abord, prenons congé de la reine de l'Archipel dans un chapitre résumant son histoire, depuis 1869 jusqu'à ces dernières années. Puis, nous consacrerons au mode religieux byzantin, qui rattache à la petite Hellade toutes les populations grecques de la Turquie, quelques pages sans lesquelles cette étude sur la Crète serait absolument incomplète.
Après quoi, nous reviendrons à Flourens, dès lors seul objet de ce livre.
Après la retraite d'Aali, la lutte se poursuivit encore pendant onze mois.
Vers le milieu de l'année, les autonomistes, résolus à en finir, adressèrent au Divan des ouvertures de paix que les annexionnistes parvinrent à faire échouer.
Mais, au commencement d'octobre, les premiers se levant en masse renouvelèrent, par l'entremise de la Grande-Bretagne, leurs propositions d'arrangement. Le blocus du port de Sjra consomma la défaite du parti de l'union, et la déclaration de Paris, du 20 janvier 1869, acheva la pacification de l'ile.
Le conflit avait duré du milieu d'avril 1866 aux derniers jours de décembre 1868. Pendant ce long drame, la Crète avait donné.
devant le public indifférent des peuples et des princes, le spectacle vraiment merveilleux d'une tribu de cent quarante mille âmes luttant, sans pouvoir être réduite, contre la Turquie, l'Egypte et les cinquante mille renégats du terroir. Les faits et les chiffres sont là; on n'en peut rien rabattre.
Dans ce duel incroyable, la Porte avait vu se fondre deux armées. Elle s'y était endettée de sommes énormes. L'élite de ses généraux et de ses hommes d'Etat n'y avait recueilli que des revers. Enfin, pour être tout à la répression de cette moitié d'île en révolte, le padiscliah avait été obligé de concéder aux Serbes l'évacuation des forteresses qu'il occupait encore sur leur territoire; et, aux Monténégrins, la destruction des blockhaus élevés, en 1862, dans la Tzerna-Gora, par Omer-Pacha.
Ce qui devait permettre à ces Slaves, quelques années plus tard, d'entamer et de soutenir la guerre de 1876, point de départ des grands désastres financiers de Stamboul.
Cette sauvage conflagration laissait la
reine de l'Archipel ruinée, dévastée, dépeuplée, mais debout. A bien prendre, les unionistes, seuls, avaient succombé; les autonomistes, eux, s'étaient soumis moyennant les concessions du grand-vizir, devenues, sous le titre de Loi organique de 1868 ^ la charte constitutionnelle de Candie.
Entre autres clauses principales, ce rescrit instituait à la Ganée une sorte de parlement mixte ou plutôt de conseil général du pays, nanti d'attributions administratives assez importantes, mais dénué de tout rôle politique. Il consacrait le principe hardi de l'élection des juges et stipulait, en foveur de l'éyalet candiote, un système de taxes fixes, moindre de moitié que la somme moyenne des impôts de toute nature généralement exigés dans le reste de l'empire.
La conférence de Paris, en sa séance de clôture, avait stipulé une amnistie pleine et entière pour tous les chrétiens de Ghirit- Adassi. Le gouvernement de Sa Hautesse publia bien, en effet, un édit conforme à l'injonction des Puissances : seulement, cet édit se terminait par cette restriction, « que ceux
qui ne s'étaient point soumis immédiatement après la promulgation de la Loi organique, demeuraient en dehors du bénéfice de l'arrêt ». Or, comme personne n'avait déposé les armes à ce moment-là, il en résulta que tous les insurgés, sans exception, se trouvèrent exclus de la mesure prise en leur faveur. La conséquence de cette escobarderie fut naturellement une avalanche d'emprisonnements, de confiscations, d'amendes et d'avanies de toute nature, à l'encontre des malheureux raïas.
Les quatre années suivantes s'écoulèrent sans incidents notables. L'île se recueillait et pansait ses blessures.
Mais, en 1873, la Porte, estimant qu'une constitution de cinq ans était en âge d'être violée, décréta un impôt foncier contraire à ses prescriptions. Les Cretois réclamèrent énergiquement et procédèrent aux cérémonies religieuses qui sont le prélude sacramentel de leurs prises d'armes. Heureusement, l'insurrection de l'Herzégovine ayant éclaté vers cette même époque, Stamboul, peu soucieux d'avoir à la fois deux mau~
SOUVENIRS D'UX PHILHELLENE 275
vaises affaires sur les bras, rapporta l'ordonnance en question.
A partir de ce moment, des tumultes périodiques recommencèrent à troubler la Crète, — le Divan s'ingéniant sans cesse à éluder les privilèges qu'il avait consentis aux insulaires chrétiens, et ceux-ci les défendant pied à pied, parfois même s'efforçant de les élargir. Le soulèvement des Bulgares, le meurtre d'Abd-ul-Aziz, le conflit qui se produisit Tannée suivante entre Gonstantinople, d'une part, la Serbie et le Mon ténégro, de l'autre, motivèrent^ chez les orthodoxes du pays calamiteux, des levées de boucliers partielles, sans grande effusion de sang, toutefois.
La guerre turco -russe de 1877 amena dans l'île une prise d'armes générale, à la suite de laquelle tout l'élément islamite dut se réfugier dans les places fortes. Maîtres absolus de la campagne, les raïas déclarèrent ne vouloir traiter que sur la base d'une entière autonomie, comportant cependant la suzeraineté honorifique du padischah.
L'insurrection de l'Epi re et celle de la Thés-
salie, dont les premiers coups de fusil éclatèrent en ce moment-là, firent faire un pas de plus aux Candiotes, et le parti annexionniste proclama l'union à la Grèce.
Mais, sous l'influence des femmes, énergiquement opposées à toute mesure aboutissant à une guerre inévitable, un rapprochement eut lieu entre les deux groupes et, le 15 février, une convention siégeant à Arghyropolis de Saint-Vasile vota à l'unanimité les résolutions suivantes : rompre toutes relations avec la Porte ; remettre le destin de la Crète entre les mains du congrès européen qui allait se réunir en vue du règlement de la question turco-russe; repousser par la force toute tentative des Ottomans pour sortir du statu quo militaire actuel.
Le mois suivant, le traité de San-Stefano (3 mars 1878) apportait aux insurgés un premier indice de meilleur avenir.
En effet, l'article XV de cet instrument diplomatique s'exprimait ainsi : «La Sublime Porte s'engage à appliquer scrupuleusement dans l'ile de Candie le règlement organique de 1868, en tenant compte des vœux déjà
exprimés par la population indigène, »
Et, le 13 juillet de la même année, l'article XXI II du traité de Berlin confirmait cette clause dans des termes à peu près identiques : « La Sublime Porte s'engage à appliquer scrupuleusement dans l'ile de Candie le règlement organique de 1868, en y apportant les modifications qui seront jugées nécessaires. ))
A l'annonce de la décision européenne qui les maintenait sous le joug de l'empire turc, moyennant certaines restrictions non définies et, par conséquent, fort élastiques, les insurgés, sans déposer aucunement les armes, demandèrent la médiation de la Grande-Bretagne, pour composer avec le padischah aux meilleures conditions possible. Celle-ci accepta, et le résultat de son intervention fut la signature, entre les parties intéressées, de Yacte additionnel de KJialèpa, en date du 15 septembre 1878.
Cet appendice à la loi organique de 1868 ne constituait point encore pour la Crète un self government absolu. Mais il acquiesçait
278 SOUVENIRS D'UN PHIl.HELLENE
à ses réclamations capitales et, sous la triple garantie clu traité de San-Stefano, du traité de Berlin et d'un engagement solennel de la Porte, lui faisait une situation semiautonome de principauté vassale, régie constitutionnellement par un vice-roi chrétien à la nomination du padischah. Ladite convention, sous le régime de laquelle ce petit pays vit encore, peut être considérée comme la réalisation tardive, après trentehuit ans de luttes incessantes, du protocole des grandes puissances en date du 20 février 1830, stipulant, en faveur de Samos et de Candie, une organisation à part et des privilèges spéciaux : protocole devenu effectif en ce qui concernait la première de ces îles, mais demeuré lettre morte à l'endroit de la seconde.
Gara-Théodory-Pacha, un Arménien, fut envoyé tout d'abord à la Ganée, comme vice-roi. Mais au bout de onze jours, ce personnage était rappelé à Stamboul et remplacé par Photiadhès-Pacha, ambassadeur de la Porte à Athènes.
Ce dernier, homme conciliant, sympathi-
que, plein d'aspirations généreuses, remplit sa charge difficile avec une incontestable habileté.
Ce fut lui qui jeta les premières bases de l'ordre social nouveau auquel aspirait cette île où tout était à abattre, où tout était à créer, pour la faire transiter de l'état do barbarie à celui de civilisation : oeuvre que rintelligent Phanariote poursuivit au milieu de difficultés sans nombre résultant du mauvais vouloir de Stamboul, de l'opposition systématique des musulmans indigènes, des impatiences frémissantes de ses coreligionnaires, et des rivalités de personnes si âpres dans la race grecque. Après avoir gouverné sept ans sa province, non pas en vali, mais en prince constitutionnel, il se démit de ses fonctions en 1885, à propos d'une question brûlante qui menaçait de mettre la Crète en feu : la question des vacoufs, dîmes au profit des établissements religieux musulmans, dont étaient grevés certains villages chrétiens.
Savouas-Pacha, un Grec orthodoxe de rÉpire, dans sa jeunesse étudiant en méde-
cine à Paris et, plus tard, ministre des travaux publics à Gonstantinople, fut désigné pour lui succéder. C'était un homme énergique, adroit et, de plus, un lettré raffiné, grand admirateur de Lamartine et de Musset.
Les Cretois refusèrent d'abord de l'accepter, à cause du rôle qu'il avait joué chez eux pendant et après l'insurrection de 1866- 1868, tant comme délégué de la Porte que comme préfet de Sphakia. L'affaire allait tourner mal, lorsque l'intervention du corps consulaire de la Canée vint heureusement apaiser le conflit. Le vice-roi promit solennellement, devant le parlement candiote réuni dans l'église archiépiscopale, de gouverner selon les lois et pour le plus grand bien du pays; et, en outre, il s'engagea à se démettre de ses fonctions, s'il venait à s'élever un désaccord sérieux entre lui et la majorité des représentants de la province.
La gestion du nouveau vali se heurta aux mêmes écueils que celle de son prédécesseur. Aussi, Savouas, après un an et demi d'exercice, a-t-il cru devoir se retirer.
Gostaklii Authopoulos, un Grec de l'Anatolie, lui a succédé. Ce dernier, homme de bien et de valeur, comme ses deux devanciers, avait été également commissaire de la Porte à Candie en 1868. Le Divan, pour faire acte de courtoisie à l'égard des insulaires, a investi ce haut fonctionnaire de la dignité de vizir, en l'envoyant dans son redoutable éjalet qu'il régit présentement depuis six mois^
Réussira-t-il mieux que ses prédécesseurs? Nous ne le pensons pas. Dans ses conditions actuelles de semi-autonomie, cette province est ingouvernable; non par le fait du tempérament crétois, mais en raison des circonstances.
Une force d'attraction irrésistible entraîne vers la patrie hellénique tout l'élément chrétien de l'île : soit plus des trois quarts de ses habitants. Le reste, c'est-à-dire les renégats, que la conscience des crimes de leurs pères fait trembler devant les raïas encore frémissants des sévices de leurs
i Août 1887.
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anciens maîtres, se cramponne désespérément à Gonstantinople qui ne peut les abandonner. L'antagonisme de ces frères ennemis, dont les aspirations et les intérêts sont aussi opposés que leurs haines sont encore intenses, paralyse toute l'administra tion du pays, confiée à des épitropies mixtes où naturellement la métropole s'efforce de soutenir la minorité musulmane contre la majorité orthodoxe.
De plus, tandis que le parlement insulaire se regarde comme investi de la pleine puissance législative, le Divan prétend avoir sur ses décrets un droit de veto absolu. Do là, de perpétuels conflits. Au milieu de ces empêchements de toute nature, le malheureux gouverneur, poussé par ses coreUgionnaires, retenu par le Divan et les islamites indigènes, se débat dans une situation insoutenable.
Ajoutons que l'œuvre déjà si difficile du vali candiote se comphque encore de maintes intrigues étrangères, en jeu dans sa province. L'Angleterre, dont la kéralitza, si l'empire ottoman venait à s'ef-
fondrer, serait volontiers acclamée par les renégats en haine du Morêote maudit; l'Italie, qui, dans cette île où les excès des pachas n'ont pu faire oublier ceux des provéditeurs, ose parler des bienfaits du régime vénitien; et la Russie, d'une façon plus discrète, prêchent effectivement aux raïas, fort incrédules d'ailleurs, Texcellence de leur protectorat, au cas où le croissant battrait en retraite de l'autre côté du Bosphore.
Mentionnons aussi les convoitises occultes des congrégations du Levant, lesquelles se flatteraient, parait-il, de pouvoir, à un moment donné, attirer les mahométans indigènes dans le giron de l'Eglise latine : illusion dont résulte la présence à la Ganée d'un prélat romain qualifié « d'évèque de Crète » par la Curie, — ledit prélat assisté d'un nombreux personnel de prêtres, de nonnes, de moines répartis dans les places fortes de ce pays où, sauf quelques résidents étrangers, il ne se trouve pas un seul catholique. La réalisation de cette espérance un peu osée serait une belle revanche de la superbe
mystification dont les orthodoxes de la contrée bernèrent, en 1859, le pontife de la Ville Éternelle; alors que, pour forcer le tzar à intervenir énergiquement en leur faveur auprès de la Porte, ils firent proposer au Vatican de reconnaître son autorité spirituelle, s'il voulait leur garantir, de la part des puissances latines, la même protection qu'aux chrétiens du Liban.
C'est le châtiment de toutes les conquêtes qui n'ont point su se faire accepter à la longue, de ne pouvoir subsister que par l'écrasement continuel des vaincus. Pas de moyen terme en cette situation : la loi du plus fort, dans toute sa rigueur, ou le droit, dans toute sa plénitude.
Aussi, n'est-il que deux solutions à l'état actuel de la Crète : le retour de la Porte à la méthode autoritaire ou l'annexion de la grande île à la monarchie hellénique. En présence de ce dilemme, Stamboul, un jour ou l'autre — très prochainement, selon toute apparence, — en arrivera certainement à un
coup d'Etat. Le sang coulera, et, si l'Europe laisse faire, les chrétiens seront écrasés et le pacte de Khalèpa aura vécu. Peut-être, cette manière d'essayer de trancher la question précipitera- 1- elle un dénouement conforme aux aspirations de la grande idée? Peut-être, aussi, aboutira- t-elle à un protectorat quelconque qui le retarderait plus longtemps que le régime actuel ? Mais, quoi qu'il advienne, d'ici à quelques années, l'union se fera : c'est écrit.
Et alors, que deviendront les musulmans insulaires ? vont se demander les bonnes âmes qui, dans les drames de haute justice, s'apitoient principalement sur le sort de l'assassin.
Que ceux-là se rassurent, dont le cœur tendre éprouverait plus d'intérêt pour les cinquante mille renégats indigènes qualifiés par la Porte (( d'Ottomans candiotes », que pour les deux cent mille raïas^ demeurés fidèles à leur foi et à leur nationalité, à tra-
* Tel est à cette heure, croyons-nous, le vrai chiffre de la population Cretoise (1888).
vers toutes les douleurs d'un effroyable martyre de plus de deux siècles.
La réalisation du but poursuivi en Crète par les orthodoxes ne sera pas moins profitable aux enfants des tourmeateurs, qu'aux enfants des victimes. Car, dix ans après l'annexion de leur pays à la Hellade, tous ces fils d'apostats que de mystérieux instincts font rôder, la nuit, commodes âmes en peine, autour des sanctuaires de leurs aïeux, y seront rentrés au grand jour. Or, pour cette race amoindrie, abâtardie, appauvrie, il n'est de salut matériel et moral que dans ce retour à l'Évangile qui l'arrachera à son pseudoislamisme,— lequel n'est pas une religion, mais bien l'absence de toute religion, — et la sortira de la situation de plus en plus difficile que lui fait la marée toujours grossissante de l'élément chrétien.
Mohammed II organisa les infidèles de son empire en ratas (littéralement (( troupeaux ))), remis à la garde de leurs pasteurs spirituels respectifs, qu'il institua bergers et collecteurs de ce bétail tributaire.
(( Travaille, prie et paye comme tu l'entendras, mais paye, surtout, car tous me répondent de tous, » dit le conquérant au peuple vaincu, en le parquant de la sorte, en dehors des vrais croyants, dans le ghetto de son hilotisme.
Grâce à ce système, les serfs du padischah conservèrent une sorte d'autonomie, au sein de leur effroyable esclavage. Aussi, les Grecs sont-ils passionnément attachés â leur Eglise qui les recueillit dans son sein après la catastrophe, devint la forme nou-
velle de leur nationalité et les sauva de la dispersion et de l'anéantissement.
Aujourd'hui, encore, l'Eglise byzantine est le lien indissoluble par lequel la « Grèce du dehors », c'est-à-dire la Grèce serve, se rattache à la « Grèce du dedans )), c'està-dire à la Grèce libre. Car, suivant la formule parfaitement juste de Gapo d'Istria, premier apôtre de la grande idée, « la nation grecque se compose de tous ceux qui, depuis la chute de Gonstantinople, n'ont pas cessé de professer la religion orthodoxe, de parler la langue de leurs pères et de vivre sous la juridiction spirituelle ou temporelle de leur Eglise, n'importe le pays qu'ils habitent en Turquie. »
Le mode chrétien oriental est très imparfaitement connu chez nous où la dévotion papiste accrédite à son sujet, depuis des siècles, les erreurs les plus invraisemblables.
c( Les prêtres grecs sont- il baptisés? » demandait un jour à l'auteur un ancien oratorien, dont la profession consistait à ensei-
SOUVENIRS D'UN PHILHELLEXE 289
giier aux fils de famille les choses de la terre et celles du ciel.
L'Eglise orientale ou anatolique, plus généralement désignée sous le nom d'Eglise grecque ou byzantine, n'est pas la chose de Bjzance et de son patriarche, comme sa sœur d'Occident, l'Eglise romaine, est la chose de Rome et de son pontife. Sorte de république fédérative, sans gouvernement central, elle se divise en groupes distincts, complètement indépendants les uns des autres.
Ces groupes « autocéphales », qui n'entretiennent entre eux que des rapports de pure courtoisie et de fraternité évangélique, sont susceptibles de se fractionner plus encore ou de se réunir à leur gré, selon les convenances nationales de leurs membres. Des fluctuations de ce genre, purement temporelles, ne sauraient altérer en rien l'unité de communion religieuse de la manière chrétienne orientale. En effet le dogme, et même la discipline et le rit, en leurs parties essentielles, du moins, v sont clos, d'après sa doctrine, depuis le septième
2t)0 SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE
concile universel; et rien ne peut y être ajouté ou retranché sans une nouvelle assemblée générale delà chrétienté, à laquelle assisteraient toutes les Eglises et toutes les sectes reconnaissant la divinité du Glirist.
En ce moment, l'Eglise grecque qui compte à peu près quatre-vingt-cinq millions de fidèles, répartis entre deux cent quatrevingt-deux diocèses, environ, se compose de quatorze familles autonomes dirigées, chacune, par un saint- synode local et un prélat métropolitain. Ces familles sont :
L'Eglise de Gonstantinople, qu'il faut bien se garder de confondre avec l'Eglise grecque, en général, dont elle fait simplement partie à titre de groupe particulier, sans y posséder aucune suprématie autre qu'une primauté d'honneur, ressortant du passé de sa métropole. Elle comporte cent vingt sièges épiscopaux.
L'Eglise du patriarche de Jérusalem (quatorze diocèses), celle du patriarche d'Antioche (sept diocèses), et celle de l'archevêque de Chypre (quatre diocèses). Ces trois Eglises, au point de vue canonique,
jouissent d'une indépendance complète. Il en était de même, autrefois, de chacun des deux diocèses d'Okhrida et d'Ipek, aujourd'hui réunis au patriarcat de Byzance.
L'Église du patriarche d'Alexandrie (cinq diocèses) et celle du mont Sinaï (un diocèse) .
L'Église de l'archevêque grec de Venise (un diocèse).
L'Église slave do l'Austro-Hongrie, ou patriarcat de Carlo witz (onze diocèses).
L'Église russe (soixante- six diocèses).
L'Église du Monténégro (un diocèse).
L'Église d'Athènes (vingt- quatre diocèses) et l'Église des îles Ioniennes (sept diocèses), aujourd'hui réunies.
L'Église moldo-valaque (onze diocèses).
L'Église serbe (cinq diocèses).
Enfin, l'ÉgHse bulgare, tout récemment démembrée du patriarcat de Byzance (cinq diocèses).
On voit, par ce qui précède, que la communion grecque, une au point de vue dogmatique et disciplinaire, ne forme nullement un tout compact, à l'instar du catholicisme. Malgré l'opinion contraire, généralement
accréditée, elle ne fait donc pas plus corps sous le saint-synode du patriarche de Gons tantinople, que les protestants, sous un consistoire quelconque. Même en pays turc, c'est uniquement au point de vue de leur juridiction temporelle et de par les exigences de l'administration ottomane, que les diverses Eglises anatoliques de l'empire ressortissent au patriarche vizir de Stamboul, prince des raïas orthodoxes.
On peut dire de l'Eglise orientale qu'elle est la forme constitutionnelle du christianisme, dont le catholicisme est la manière autocratique et césarienne, et le protestantisme, la méthode républicaine.
Les orthodoxes, — nom que se donnent les fidèles du rit byzantin, comme les Latins, celui de catholiques, — les orthodoxes n'admettent de chef spirituel que le Christ et ne lui reconnaissent aucun vicaire terrestre. Ils nient le dogme qui, chez les Romains, attribue la procession du Saint-Esprit au Père et au Fils, et l'accordent au premier seulement : débat peu fait, en ce temps-ci, pour
passionner les masse». Ils rejettent la confirmation, l'éternité des peines de l'enfer, le purgatoire et ne tiennent pour valables que les sept premiers conciles. Ils administrent la communion sous les deux espèces, procèdent au baptême par immersion, font quatre carêmes par an et célèbrent les offices en grec du IV ^ siècle. Enfin, ils confèrent les ordres majeurs — jamais l'onction épiscopale, par exemple, — aux clercs mariés.
L'Église grecque est, dogmatiquement, plus tolérante et moins âpre que l'Église romaine. Non seulement elle rejette la théorie impie et grotesque des flammes éternelles, mais elle professe hautement que chacun peut être sauvé dans sa propre croyance.
Les prêtres orthodoxes octroient, au besoin, leurs sacrements à tous les membres de la famille chrétienne, sans leur imposer nul symbole, sans exiger d'eux aucune formule d'adhésion à leur mode particulier. Ils assistent à l'heure suprême tout baptisé de n'importe quelle secte et, quand la mort a fait son œuvre, accompagnent à sa dernière
demeure le pauvre exilé parti, loin de sa petite Eglise terrestre, pour la grande Eglise d'outre- tombe.
Le clergé grec se divise en deux catégories. La première, celle des hiéi^omonakhi ou prêtres voués au célibat, comprend les moines, les membres du bas clergé séculier qui s'interdisent volontairement le mariage, et tous les hauts dignitaires de l'Eglise. La seconde, celle des cosmipopadhês, est formée de la classe éminemment populaire des papas ou prêtres de paroisse, qui, contractant le lien conjugal avant de recevoir les ordres, s'enlèvent par cela même, sauf le cas de viduité, la faculté de pouvoir arriver à l'épiscopat. Une fois revêtu du sous-diaconat, nul clerc, pas plus dans le rit oriental que dans le rit latin, ne peut prendre femme. L'ecclésiastique devenu veuf est inhabile à s'engager dans une deuxième union, tandis que la loi byzantine concède au laïque la faculté de convoler jusqu'à trois hymens successifs. Le divorce, autorisé chez ces derniers jusqu'à concur-
rence de deux fois — pour raisons valables, s*entend, — est prohibé dans le corps sacerdotal.
L'épiscopat anatolique se recrutait autrefois soit dans les monastères, soit chez les prêtres séculiers en état de veuvage, soit, le plus souvent, par la voie d'une sorte de domesticité cléricale auprès des évoques, analogue à cette domesticité féodale des châteaux et des camps qui, jadis, conduisait nos pages à la chevalerie.
Aujourd'hui, toutes les Eglises orientales ont des séminaires à l'instar des nôtres. Bon nombre de leurs élèves se vouent au célibat, dans l'espoir d'arriver un jour à la mitre. Mais la plupart des modestes papas s'initient le plus souvent encore au métier sacerdotal, dans la maison d'un de leurs aînés dont ils se font, dès l'adolescence, le servi teur et l'apprenti.
Dans certains groupes de la communion byzantine, les étudiants en théologie appartenant à des familles riches vont parfois suivre les cours des universités d'Allemagne ou d'Angleterre : pérégrinations d'où ces
jeunes gens reviennent assez volontiers avec des tendances secrètes à ce protestantisme libéral qui sera, vraisemblablement, la dernière forme de la religion chrétienne.
En Russie, le clergé « noir » ou régulier pencherait plutôt vers le catholicisme ; et le clergé « blanc » ou séculier — les popes, autrement dit, — vers l'anglicanisme.
Les moines grecs sont tous de l'ordre de Saint-Basile dont la règle, basée sur les con stitutions de saint Antoine, n'impose à ses disciples, outre les trois vœux monastiques ordinaires de pauvreté individuelle, chasteté et obéissance, que deux obligations impératives : la prière et le travail manuel.
L'Eglise orthodoxe possède aussi des communautés de femmes, mais en très petit nombre. Elles suivent des statuts provenant de l'impératrice Irène.
Le monachisme oriental est, d'ailleurs, une institution qui s'en va. La célèbre répubUque monacale du mont Athos, elle-même, est en pleine décadence.
On peut préférer, assurément, la croix de
saint Paul à celle de saint Pierre : autrement dit, la méthode nationale et constitutionnelle, la doctrine plus tolérante et plus douce de l'Église orientale à la manière de sa sœur d'Occident. Mais le niveau intellectuel et moral du clergé catholique est très supérieur à celui du clergé orthodoxe. Ainsi que ses ouailles, ce dernier sort à peine des ténèbres de son moyen âge. De là, chez lui, de nombreuses tares provenant de son récent état de barbarie. Tel était le corps ecclésiastique romain avant la Renaissance; époque où, à l'exemple de la haute classe, il commença à s'instruire et à s'affiner, à prendre des allures convenables, décentes, comme il faut.
Bien que comptant aujourd'hui — en Grèce et en Russie, surtout, — nombre de lettrés et même de savants, la gent sacerdotale anatolique n'en est pas moins, en thèse générale, d'une grande ignorance. Le menu fretin de ses moines, les frères ou caloyersS
^ On donne communément, à tout moine grec, le nom de caîoghéros ou caloghiros (xaXoç yépwv, bon vieillard), dont nous avons fait « caloyer ». Cette appellation,
n'en sait guère plus long que le commun des paysans ; et les pères ou hiéromonaques, souvent pas davantage que les pauvres prêtres mariés des villages.
Mais, tels qu'ils sont, le peuple aime beaucoup ses humbles papas, qui, vivant de la même vie que lui, partageant ses joies, ses peines^ ses travaux, furent ses consolateurs durant les mauvais jours et ne l'opprimèrent jamais; au lieu que la houlette épiscopale pesa souvent sur lui jjresque autant que la courbache ottomane. Ces rustiques pasteurs d'âmes ont quelque chose de nos honnêtes curés de campagne : gens de bien, la plupart, qui, s'ils n'enseignent pas la vraie doctrine de l'Evangile, répudiée depuis longtemps par l'Eglise, prêchent généralement sa morale, de parole et d'exemple.
Toutefois, quel que puisse être dans l'ave-
cependant, ne devrait s'appliquer qu'aux religieux non engagés dans les ordres. Le moine revêtu du caractère sacerdotal a le titre de hiéromonakhos (lepb; [xovaxor, saint moine), chez nous « hiéromonaque » et non hiéronomaque comme une interversion de lettres nous fait dire à la page 129 de ce livre.
SOUVENIRS D'QN PHILHELLENE 299
nir le relèvement intellectuel du bas clergé byzantin, ce clergé sera toujours au-dessous du nôtre. Car le lien conjugal est un abaissement pour le prêtre dont l'esprit et le cœur doivent être tout aux choses d'en haut, tandis que le poids de la famille le ramène sans cesse à celles de la terre.
Les évoques, ces successeurs des apôtres, travestis par Constantin en dignitaires de l'Empire, sont, en Orient comme en Occident, princes du siècle et grands de ce monde; c'est-à-dire juste l'opposé de Celui dont ils se proclament les représentants parmi nous.
Dans le pays gréco-turc, ces hauts personnages se sont fort amoindris, comme carac tère, depuis la guerre de l'Indépendance. Une notable partie d'entre eux se compose aujourd'hui de gens de peu ; et même de gens de rien, simoniaques, concussionnaires, prévaricateurs, voire pis encore. Mais les raïas, comme tous les Grecs, en général, établissent une distinction complète entre l'homme et le prêtre; en sorte que leur respect, toujours très sincère pour le second,
se double, quand il y a lieu, d'un mépris à peine déguisé pour le premier.
Dans les autres Eglises byzantines, les évêques valent beaucoup mieux; sans valoir cependant nos prélats catholiques chez lesquels — en France, du moins, — l'orgueil professionnel étouffe Pessor des basses passions humaines.
XYIII
Le nouveau personnage, que nous sommes obligé, sur la un de ces récits, de mettre en scène un peu longuement, était arrivé à Candie, on ne sait d'où, en qualité de volontaire, dans le courant du mois d'octobre 1866. Il disait s'appeler Jules Anémos, être né à Paris d'un père d'origine grecque, et avoir servi dans l'armée française, d'abord, dans les bataillons garibaldiens, ensuite. En réalité, il se nommait Jules B... et était fils d'un honnête commerçant du Havre ou de Rouen.
Quel mobile pouvait l'induire à se terrer ainsi sous un pseudonyme ? C'est ce dont ses anciens compagnons dans la grande île ne se sont jamais rendu compte.
yV cette époque, l'individu en question
n'avait à cacher aucun antécédent fâcheux, notoirement connu, du moins. D'autre part, admettre qu'il débarqua sous le masque à titre d'espion, comme certaines feuilles athéniennes l'ont avancé plus tard, n'est guère possible. A propos de quoi, dans quel but et aux gages de qui, un émissaire de ce genre?
Dès ce temps -là, Jules B..., ainsi qu'on le verra dans un iustant, avait déjà les instincts de sa profession future. Il est donc assez probable que, venant dans la tourmente candiote avec le ferme propos d'y pêcher en eau trouble, si l'occasion s'en présentait, il dissimulait son vrai nom, d'avance et à tout hasard, pour ne pas l'entacher dans les besognes plus ou moins scabreuses que pourrait lui offrir la fortune.
Quoi qu'il en soit, le nouvel arrivant alla d'abord rejoindre la bande de Zimvracakis, lequel le reçut cordialement et l'admit dans son intimité. Mais l'avisé major, avec la finesse du tempérament grec, ne tarda pas à démêler dans cet étranger quelque chose de suspect ; en sorte que, au bout de peu de
jours, il le reléguait sans plus de cérémonie clans le commun de sa troupe.
Le prétendu Anémos s'attacha alors à Flourens qui était déjà une personnalité parmi les philhellènes, et le suivit lors de son passage dans la guérilla maniate, où la présence du soi-disant métis gallo-grec fut assez peu goûtée. Le nom de guerre dont il avait fait choix — anémos, le vent, — est, chez les Hellènes modernes, l'euphémisme dont on se sert le plus volontiers pour désigner le Diable. Or, parmi les superstitieux enfants du Taygète, cela seul eût suffi à jeter une certaine défaveur sur le titulaire de cette appellation de mauvais augure.
B. .., qui pouvait avoir alors de vingt-huit à trente ans, ne possédait pourtant rien de satanique, malgré la funeste influence qu'il devait exercer un jour sur le malheureux Flourens. Grand, bien planté, très brun, d'une figure assez régulière mais commune, ce bellâtre faisait l'agréable et le complaisant, chantait des chansonnettes comiques, racontait des histoires facétieuses et excellait dans Tart de confectionner, avec
rien ou presque rien, une cuisine des mieux réussies.
Il ne manquait, d'ailleurs, ni d'une certaine verve gauloise, parfois amusante, ni d'une certaine facilité littéraire, h' Indépendance Hellénique foisonne, en 1867, d'articles signés Julei Anémos, où Hellènes et Candiotes sont naturellement portés aux nues, et les Turcs arrangés de la belle façon. Ce policier en voie d'éclosion faisait aussi des vers qui valaient même mieux que sa prose. Voici un échantillon de sa muse, publié le 18 juillet 1867, dans la feuille que nous venons de citer :
Jadis, j'avais en Crète,
Des troupeaux et des champs,
Un abri pour ma tête,
Du pain pour mes enfants,
De grands bœufs dans la plaine,
Et, près du noir rocher,
Retenu par sa chaîne,
Un kaik bleu, caché.
Bientôt, demain, sans doute, Le passant cherchera.
Dans les rochers sans route.
Ma demeure... et verra
SOUVENIRS D'UX PHILHELLENE 30:
Dans un trou, sous la terre, Quelques pauvres enfants.
Serrés près de leur mère.
Et, de froid, grelottants.
C'est qu'un jour, l'autre année, Des soldats sont venus.
Sortant de la Ganée.
Affamés, demi-nus, Avides de pillage, Ils ont, la torche en main, Passé dans le village, Ivres de sang... de vin.
Ils ont semé la honte, La mort, le désespoir Et la rage qui monte Vers le cœur, en flotlioir.
Puis l'affreux incendie, Secondant les bourreaux, Des villes de Candie, Fit d'immenses tombeaux.
Passant, à ma prière, Si ton cœur n'est pas sourd, Dis à l'Europe entière Que le joug est trop lourd ; Que le Cretois succombe Et se meurt aujourd'hui, Mais qu'il combat et tombe, Implorant son appui.
Ah ! dis-lui que notre île, Pays jadis si beau, Est devenu stérile, Sous la main des bourreaux.
iMais dis aussi sans crainte Que nous saurons mourir, Pour la liberté sainte Et pour ne plus souffrir.
Vraiment, en lisant ces vers un peu incultes, mais où vibre quelque chose de mâle et de généreux, on se demande comment celui qui les avait écrits put, trois mois après, se mettre aux gages de la Turquie en qualité de pamphlétaire crétophobe. Et l'on reste confondu à la pensée que, deux ans plus tard, ce même homme postulait les fonctions d'agent provocateur, chargé d'amener tout doucement son plus intime ami dans un piège où ce dernier pouvait laisser sa liberté et même sa vie.
Quoi qu'en aient dit par la suite ses anciens compagnons, dans leur âpreté bien naturelle à lapider un traître, B... ni sur l'Omalo-Sélino, ni parmi les Maniâtes, ne mérita jamais d'être taxé de couardise.
Il ne s'exposait point en première ligne,
SOUVENIRS D"UX PHILHELLENE 307
c'est vrai, ne se souciant pas plus du drapeau de saint Tite que de l'étendard du Prophète, et ayant bien vite reconnu que, de franc jeu, il n'y avait pour lui rien de valable à gagner dans cette affaire. Mais il n'en possédait pas moins de l'audace, de l'énergie et du sang-froid, qualités servies chez lui par un robuste tempérament de soldat.
Le personnage n'était pas incapable, non plus, de bons sentiments ni même de certaines actions méritoires. Diverses fois, alors que nos estomacs criaient famine, l'auteur de ce volume le vit partager sa mince ration de biscuit avec de pauvres enfants crétois mourant de faim.
En somme, durant son passage dans la grande île, la conduite de B... fut extérieurement correcte. Mais, à notre connaissance personnelle, il y commit une félonie clandestine, tout à fait digne de l'homme qui devait s'enrôler un jour dans la police secrète, pour y perpétrer contre Flourens l'acte de haute trahison que le Journal officiel de la République française nous
dira tout au long plus tard. En effet, dans le but de se venger d'un volontaire de la table ronde dont il croyait avoir à se plaindre, le futur détracteur de la Crète, prêtant à cet étranger ses propres desseins, l'accusa sournoisement auprès de quelques chefs indigènes de méditer un livre des plus hostiles à leur pays : calomnie dont les conséquences faillirent être graves pour l'un des meilleurs amis de ces insulaires.
On nous a dit que, plus tard, le héros de ce chapitre redressa ses sentiers et marcha honnêtement dans la vie. Gela n*eiit point suffi, cependant, pour nous faire remplacer, en ce volume, par une simple initiale un nom que nous avons déjà ouvertement flétri, jadis, à diverses reprises. Mais ce nom est l'apanage de plusieurs; et certains, paraît-il, le portent d'une façon trop honorable et trop digne, pour qu'il soit convenable de le clouer, en toutes lettres, au pilori.
Sans doute, on pourrait trouver que c'est s'appesantir ici bien longtemps sur la personnalité d'un agent provocateur. Gepen-
SOUVENIRS D'UN PHILHELI.ENE 309
dant, si l'on songe que cet individu fat la chenille ouvrière du dernier complot policier du deuxième empire; que ce complot fut un des principaux moyens mis en jeu pour faire aboutir le plébiscite de mai 1870; enfin, que ce plébiscite impliquait virtuellement la déclaration de guerre à jamais néfaste qui le suivit à courte distance, — peut-être accordera-t-on un certain intérêt à ces détails infimes.
D'ailleurs, l'écrivain poursuit un but et remplit une tâche. Chez nous, en effet, les sources premières où puiser, quand il s'agit des événements que nous racontons, sont à peu près nulles, et V Histoire de VInsurrection Cretoise par un volontaire français peut, dans cette pénurie, prendre une certaine importance^. Il est
* L'Angleterre a des données de première main sérieuses sur l'insurgence Cretoise de 1866-1868 : notamment le livre de sir Hilary Skinner et celui de sir Stilman, consul d'Amérique à la Canée, pendant ce long tumulte. Nous n'avons, nous, en fait de documents de ce genre, que des diatribes et des pamphlets, sauf un ouvrage peu connu, Etudes et Souvenirs helléniques, par un ancien volontaire delà guérilla maniate»
donc de notre devoir de dire par le menu ce que fut l'auteur de ce livre, afin de l)ien établir le degré de confiance que mérite son œuvre.
D'après V Officiel, les documents trouvés à la Préfecture de police constateraient que B... ne devint un des stipendiés de cette officine, que vers le commencement de l'année 1870. Quoi qu'il en soit, ce que nous pouvons affirmer, c'est que, lors de son séjour à Candie, il avait déjà, sinon l'estampille d'agent de la police secrète, du moins toutes les qualités voulues pour réussir dans la carrière. En effet, ce bas- normand, qui devait un peu plus tard traduire en français le livre de sir Hilarj Skinner intitulé Roughing it in Crète, ne laissa jamais soupçonner alors à aucun de nous qu'il connut l'anglais; langue dans laquelle l'honorable gentleman s'entretenait journellement devant lui, sans défiance, avec certains officiers grecs de notre entourage.
Revenu à Athènes à la suite de Flourens, en juillet 1867, B... repartit pour la Crète, au bout de quelques jours, avec une compa-
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gnie de volontaires sous les ordres du lieutenant Nicolaïdhès. A peine débarqué, il blessait grièvement un de ses camarades, le philhellène américain de Kay, en maniant malheureusement un fusil. L'auteur de cet accident ramena lui-même sa victime en Grèce, non sans peine et sans dangers, en l'entourant de soins assidus.
Là, cet aventurier, sans états de service valables ni à Candie ni ailleurs, postula d'abord une sous-lieutenance dans l'armée du roi Georges : ce qu'on lui refusa, naturellement. Il se rabattit alors, sans plus de succès, sur la croix du Saint- Sauveur. Pendant ce temps, le comité philo -crétois, malgré sa générosité grande à l'égard des volontaires étrangers, devait couper court à ses demandes d'argent réitérées. Déçu dans ses espérances et toujours Anémos, comme devant, il partit pour Gonstantinople, en menaçant la reine de l'Archipel et la Hellade des foudres de sa vengeance, dans une lettre adressée au président de l'épitropie candiote de Syra.
Ismaïl-Pacha, le même renégat ionien
312 SOUVENIRS D'UN PHILHELLEXE
qui gouvernait Ghirit-Adassi au début de l'insurrection, était alors ministre de la police à Stamboul. Estimant avec raison qu'il s'entendrait mieux avec celui-là qu'avec tout autre, Anémos-B... alla trouver l'ex-vali candiote, et s'offrit pour écrire un livre à la confusion des Grecs en général et des Cretois en particulier.
La Porte, très friande de ces sortes d'éreintements de l'île insurgée à l'adresse de l'Occident, avait alors la naïveté de les payer fort cher; surtout quand ils provenaient de gens pouvant se dire témoins oculaires des faits qu'ils avançaient. Jusqu'alors, le Divan n'avait trouvé pour ce métierlà que de prétendus garibaldiens ^, transfuges ou capitulards, qualifiés à cette occasion par le vieil ermite de Gapréra de « honteux coquins cachés sous la chemise rouge » . Un nom de la noble France, à ajouter au bas de cette liste italienne, était une vraie bonne fortune pour Stamboul. Aussi le bureau de la
1 La vérité sur Vinsurrection de la Crète, par des garibaldiens qui y ont pris part. Paris, Dentu, 1867.
presse ne marchanda-t-il pas trop, et l'affaire fut -elle bientôt conclue.
Quoi qu'il en soit de ces négociations préliminaires, que nous rapportons ici d'après quelques feuilles helléniques du temps ^, toujours est-il que ledit volume parut vers le milieu de l'année suivante, à Paris, sous la véritable appellation du faux Anémos.
Toute la substance de ce livre, aussi hostile que possible à la Grèce et à la grande île, avait été fournie à B... par un autre mishellène mieux au courant que lui de la question . Le déserteur, qui ne connaissait pas un seul mot de la langue grecque, et dont toute la campagne dans le pays de Jupiter se réumait en six mois de réclusion absolue sur le haut plateau de l'Omalo-Sélino et trois semaines de villégiature à Khalèpa,
i II existe, dans Y Indépendance Hellénique du l^r octobre 1868, une très longue et très curieuse lettre de M. Léon Poinsot, relative aux faits et gestes de Jules B... à Candie, à Athènes et à Constantinople.
Cette lettre se trouve aussi, mais en résumé seulement, dans le Salut Public de Lyon, en date du 9 mai 1870.
chez les Maniâtes, n'avait rien vu, ne s'était mêlé à rien, ne savait rien des choses de rinsurrection. Malgré cette collaboration anonyme, ce gros pamphlet ne fît pas beaucoup plus de bruit dans le monde que ses aînées, les petites brochures d'outre-monts flétries par Garibaldi.
Consacrés le plus souvent à ses rancunes personnelles, les passages fantaisistes et de pur agrément du volume étaient seuls de son père putatif qui, né plaisant et facétieux, visait généralement au comique. Le vieux Pétropoulaki y était travesti en grotesque. Ainsi des autres chefs hellènes et candiotes et des principaux volontaires étrangers, selon que le transfuge estimait avoir eu à s'en plaindre. C'était, d'ailleurs, la flèche du Parthe, B... se disposant à aller chercher fortune en Amérique, quand des circonstances que nous ignorons lui firent trouver, dans les derniers bas-fonds de la police secrète, un champ d'activité à la hauteur de ses instincts.
On pense bien que cette administration ne nous a pas ouvert ses archives ; mais il y a
preuve certaine des actes de B..., chez elle, dans les colonnes du Journal officiel de la République française qui fait foi en une question de ce genre.
On a vu précédemment que, parmi ces Maniâtes dont Flourens avait été l'hôte, sur la fin de son premier séjour à Candie, se trouvait un Français, le capitaine D...
Ce philhellène, — auquel nous allons, pour ainsi dire, laisser la parole dans les deux chapitres suivants, parce que les souvenirs personnels, qu'il veut bien mettre à notre disposition, nous semblent la façon la plus claire de poursuivre un récit qui va devenir quelquefois assez difficile, — ce philhellène habitait ordinairement l'Algérie, où le lotus africain lui avait fait oublier son pays.
A la fois homme d'action et contemplatif, il avait divisé sa vie en deux parts : l'une,
consacrée tout entière aux activités viriles et productives; l'autre, abandonnée sans réserve au doux far niente de l'Orient.
Huit mois durant, seul avec sa hache, son couteau de trappeur et son fusil, le téméraire promenait sa tente par monts et par vaux, dans les cantons les plus âpres du territoire militaire, ravissant leurs cuirasses de liège aux géants des forêts de l'Atlas. Le reste de l'année, il se reposait des fatigues excessives de ce dur métier, dans le calme claustral d'une petite maison moresque des hauts quartiers, restés indigènes, de l'ancien DJezah' : quartiers aujourd'hui émiettés et tout en loques qui faisaient, il y a quelque trente ans, une si pittoresque acropole à la ville française d'Alge^\ Frordentin et Feydau ont dit les séductions étranges de ce lieu perfide et charmant où la Gircé barbaresque, les énervant peu à peu de ses philtres subtils, changeait parfois les fils de Japhet en véritables Orientaux.
Les loisirs d'une trêve forcée dans ses campagnes de chercheur de liège, le goût des aventures et l'amour du divin Homère,
compagnon inséparable de sa vie forestière, avaient induit . M. D... à aller voir, en 1867, ce qui se passait dans la grande île. Une fois là, le coureur de bois en vacances avait ramassé un fusil et, pour un temps, s'était fait guérillero sur le mont Ida. Et il avait peine à croire qu'il eût changé de paj^s, tant la belle Crète, Criti oraia, ressemble, au printemps surtout, à la belle Algérie.
Les montagnes barbaresques et les mon tagnes helléniques sont, du reste, partout sœurs jumelles ; même palette du ciel et du sol, et, partant de là, même couleur et même muse; des altitudes, des accidents de terrain, des horizons semblables; une végétalion pareille; enfin, dans le paysage, des manifestations de la présence de l'homme, à peu près identiques. Aussi, les solitudes de l'Atlas répètent-elles les échos de la lyre homérique, d'une façon non moins saisissante que les steppes sahariennes modulent les accords des harpes de Sion.
Puis, lorsque, au bout du temps de villégiature que les circonstances lui avaient
permis de s'octroyer, le souci de ses propres affaires était venu le rappeler en Afrique, AI. D. . . avait quitté non sans peine la pauvre reine de l'Archipel. Car il s'était attaché à ce pays en raison des périls qu'il y avait courus, en raison des souffrances qu'il y avait éprouvées : choses qui lient les uns et délient les autres, suivant les tempéraments et les cœurs.
Bien souvent, à Candie, Flourens avait manifesté l'intention, s'ils se tiraient tous les deux de l'aventure, d'aller passer quelques semaines en Algérie, auprès du batteur de broussaille.
Sitôt réinstallé sur les pentes de l'Atlas, le Mahgrebin rappela sa promesse au docte philhellène. Celui-ci, revenu à Paris depuis déjà plusieurs mois, faisait alors retentir la presse de ses bruyants plaidoyers en faveur des Candiotes. Il s'excusa, eu égard à ses projets de retour dans la grande île. Sa lettre, où il donnait au solitaire des nouvelles de quelques-uns de leurs anciens camarades, se terminait ainsi :
(( Quant au sieur Anémos qui, sous ce léger pseudonyme, cachait le nom pesant de B..., c'était un parfait coquin, comme vous l'aviez toujours professé. Il est allé se vendre à la Turquie et marmitonne, en C3 moment, contre son ancien drapeau, un livre où il calomnie à tour de bras Grecs et Cretois. Croiriez- vous qu'il a eu l'impudence de se présenter chez moi? J'ai jeté ce drôle à la Porte. »
Au commencement de l'année suivante, six ou sept mois après les dernières aventures et mésaventures de Flourens sur la terre classique, M. D... dut se rendre à Bougie où il faisait un chargement de liège.
En rade de cette ville, se trouvait un brick grec commandé par un capitaine avec lequel l'ancien guérillero avait navigué à bord de VArcadhi. Entre autres choses, ce pallikare de mer lui conta qu'il avait rencontré dernièrement, sur la Cannebière, un de ses compatriotes, arrivant de Paris, où il avait été voir Flourens, en son appartement de la rue Radziwill. « Mais, avait dit au marin
l'Hellène en question, je n'y suis jamais retourné, parce que je trouvai ce jour-là, chez le professeur, sur le pied de la plus cordiale intimité, un certain Anémos, autrefois volontaire à Candie, qui a fait paraître contre nous un livre des plus hostiles, payé par la Turquie. »
Ceci. sembla étrange au forestier. Il en écrivit quelques mots à Flourens, ne reçut aucune réponse et envoya sans plus de succès une seconde missive. Pensant que ses lettres s'égaraient à Paris, il en expédia une troisième, en l'adressant sous enveloppe à M. de Rochefort, au palais Bourbon. Même silence. Dès lors, il fut avéré pour l'ermite des forêts berbères, que, malgré qu'il eiit jeté le drôle « à la Porte » , le champion officiel de la Grèce et de la Crète faisait à huis clos commerce d'amitié avec le transfuge B..., leur détracteur avoué.
Cette façon d'agir révélait chez son auteur un singulier sans-gêne à l'endroit de ses convictions apparentes. Cependant elle ne surprit pas M. D... outre mesure.
Depuis la première retraite de Flourens,
sa tendresse pour la pauvre Candie avait toujours semblé à l'Algérien reposer principalement sur la situation qu'elle lui créait à Paris. Au fond, le démocrate n'aimait follement ni les Grecs ni les Cretois, avec lesquels sa nature et ses goûts n'avaient rien qui pût beaucoup sympathiser. Le peu de succès local qu'il s'était attiré, dans son deuxième pèlerinage au pays hellénique, l'avait encore refroidi. Anémos avait été pour lui, durant leur longue réclusion sur rOmalo- Sélino, un compagnon utile et dévoué. De plus, le tribun, crédule et confiant au possible, était l'homme du monde le plus facile à circonvenir, pour peu qu'on sût s'y prendre. Bref, le liégeur s'expliqua très bien ce renouveau d'intimité entre les deux anciens camarades. Néanmoins, la conduite du soi-disant patron des raïas candiotes lui sembla, dans cette circonstance, dépasser les limites de la légèreté et mériter une qualification plus sévère.
11 s'en ouvrit à l'un de ses meilleurs amis d'Athènes, également très lié avecFJourens : le généreux, le sympathique Miltiade Canél-
lopoulo, rédacteur en chef de V Indépendance Hellénique.
Celui-ci lui répondit que ce parfait accord entre Anémos et Flourens n'avait rien qui l'étonnât. Il lui revenait, en effet, de diverses sources que, depuis son incartade de Képhissia, ce dernier, très irrité du peu d'effet qu'il avait produit parmi les Grecs, s^ était beaucoup désaffectionné de leur patrie. Le digne Athénien terminait en disant que le tribun resterait toujours officiellement philhellène, parce qu'il ne pouvait cesser de l'être, sans s'amoindrir et se déjuger; mais que, à présent, le cœur n'y était plus.
L'écrivain ne saurait laisser passer le nom qui vient d'être incidemment prononcé, sans s'y arrêter un instant. Un livre ayant trait aux événements qui font le sujet principal de ce volume comporte de plein droit quelques lignes à la mémoire de Miltiade Ganéllopoulo.
Ce dévoué champion de la Crète naquit à Gorinthe, d'une famille de marins, cinq à six ans après la grande guerre. Doué d'une
remarquable intelligence, d'un cœur d'or et d'un esprit charmant, mais surtout d'un patriotisme ardent qui devait l'user vite, comme la lame trop souvent mise au clair use le fourreau, le jeune Moréote, dès son âge d'éphèbe, rêva de plaider auprès de l'Occident la cause de la pauvre Grèce tant décriée.
Dans ce but, il commença par apprendre notre langue, seul, à l'aide d'une petite bibliothèque classique fortuitement composée, à l'exclusion de tous autres, de nos meilleurs écrivains du xvii^ siècle. De là, dans la conversation, même familière, de l'aimable Athénien, une certaine tournure surannée des plus piquantes qui vous ramenait au temps du grand roi.
Vers les derniers jours de l'année 1865, Miltiade Ganéllopoulo, voyant poindre à l'horizon de sa patrie de graves événements^ entreprit de fonder à Athènes un journal français et en vint à bout au milieu de difficultés sans nombre.
Ce journal, dès les premiers coups de fusil tirés à Candie, devint en Europe le
moniteur officiel de rinsurrection. Durant trois ans, l'homme de bien, à l'âme candide et naïve, qui le dirigeait, y défendit les droits de l'indépendance des peuples et ceux de l'hellénisme, avec une ardeur juvénile, une bonne foi et une conviction profondes; mais aussi — il faut bien le dire — avec une inexpérience souvent fâcheuse, provenant de ce que ce fils de la Grèce en fustanelle et les quelques autres jeunes hommes, guère moins novices, qui l'aidaient dans sa tâche, ne savaient rien du milieu pour lequel ils écrivaient.
Puis, lorsque la Crète, par arrêt des Puissances, eut été définitivement remise sous le joug, le pauvre publiciste, frappé au cœur, languit quelques semaines et mourut de chagrin, — méritant ainsi sa place dans le nécrolûge des patriotes tombés durant la lutte sainte.
Une année, presque, s'écoula, et M. D..., absorbé, tantôt par les labeurs de sa vie agreste, tantôt par les béatitudes du kief oriental, ne songeait plus à cet incident,
quand, certain jour, au fond d'une vallée du Jurjura, un cavalier du bureau arabe le plus voisin lui apporta une lettre et un livre. La lettre, assez terne, était de Flourens et no répondait à aucune des questions que l'Algérien lui avait posées dans le temps. Mais le livre y répondait mieux que n'eussent pu le faire les plus longs éclaircissements ; car ce volume n'était point le pamphlet de Jules B..., que le coureur de bois avait inutilement demandé au démocrate, à trois reprises différentes, mais bien le tome premier d'un ouvrage que ce dernier publiait en ce moment : la Science de V Homme.
Ce gros in-18, d'une lecture impossible, était écrit tout d'une haleine, en quelque sorte, ne comportant, d'un bout à l'autre, aucune division ni en chapitres, ni en paragraphes. Gela rappelait la célèbre loi de Minos, gravée d'un seul « tènement », sans intervalle entre les mots, dans le bief du moulin d'Haghi-Déca, près des ruines de Gortyne.
Macédoine incohérente de faits, de théories, de souvenirs, entassés pêle-mêle dans
un désordre fiévreux, ce prétendu traité de philosophie sociale n'avait ni liaison, ni méthode, ni sens commun, — ni queue ni tête, en un mot. Les doctrines matérialistes que le tribun nous prêchait dans la grande île, avec une sorte d'enthousiasme religieux, s'y mêlaient parfois à une espèce de mj^sticisme très étrange. Flourens qui avait quelque chose du moine, provenant, sans doute, de la continence absolue où il semble avoir vécu jusqu'à sa mort, Flourens — nous l'avons déjà dit — pensait, parlait et agissait volontiers en apôtre.
Entre /a Question d'Orient, si pondérée, si clairement écrite, et la Science de V Homme, il n'y avait qu'un an et il y avait un abîme. Cette dernière production indiquait, chez son auteur, un état moral qui se détraquait. Les cases dominantes de son cerveau semblaient s'être hypertrophiées. Flourens devenait l'exagération maladive de luimême.
Presque aussitôt après avoir reçu ce volume inquiétant, M. D... partait pour un voyage d'exploration commerciale dans nos
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oasis sahariennes, sur lesquelles on se faisait alors, chez nous, de singulières illusions. Ce voyage le retint longtemps et coupa les iîls par lesquels le pionnier de l'Atlas correspondait, de temps à autre, du fond des bois, avec ses amis. Au bout de quelques mois, il ralliait notre poste militaire le plus au sud et trouvait là des journaux déjà anciens, racontant divers incidents qui s'étaient produits à Paris : notamment la tentative tragi-comique de barricades, essayée par Flourens dans la nuit du 7 février.
Gomme c'était bien lui ! Certes, on n'eût pas nommé le héros de l'aventure, que M. D... n'aurait pu s'y méprendre.
Pour armer ses camarades d'émeute, Flourens, — après les avoir bien et dûment prévenus « qu'ils souperont tous ensemble, le soir, chez Pluton », — va réquisitionner les sabres de boi^ et les fusils de fer-blanc du théâtre de Belleville . Il harangue un poste de braves lignards et les exhorte à faire cause commune avec le peuple; la sentinelle croise baïonnette pour toute réponse, et il se retire en gémissant sur la dureté de
cœur de ces suppôts de la tyrannie qui restent sourds à la bonne parole. Il s'empare d'un commissaire de police ; quelques énergumènes de sa bande veulent assassiner le prisonnier; lui, le couvre de son corps et le fait évader. Enfin, traqué par la police, il trouve moyen, au moment de passer en Angleterre, de faire tenir sa carte à M. Piétri, avec ces mots au crayon : jpart j^ou?' la campagne et reviendra bientôt.
A son retour du Sahara, d'autres destins échurent au chercheur d'écorces qui revint en France, juste au moment où le gouvernement impérial faisait résonner à tour de bras la grosse caisse et les cymbales du complot Flourens, Beaury, Guérin et B..., ces quatre noms désormais accolés ensemble — pour le châtiment du premier — en une seule et même raison sociale.
Ce pauvre petit complot nébuleux, incohérent, qui sentait sa police d'une lieue, ne surprit en rien M. D... Il retrouvait là Flourens tel qu'il s'était montré jadis à Khalèpa; il voyait là B..., dont il s'était enfin procuré le livre en débarquant à Mar-
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seille, tel qu'il l'avait toujours flairé et tel qu'il ressortait de sa trahison envers les Cretois et les Grecs.
Condensant alors en quelques lignes le dossier de l'ex-Anémos déjà stigmatisé à diverses reprises, dans la presse du jour, par plusieurs de ses anciens camarades , — notamment par l'honnête et vaillant Poinsot, — le philhellène alla trouver les journaux républicains de la cité phocéenne, d'abord, ceux de Lyon, ensuite, et leur dit :
« Défiez -vous. Il y a quelque trame policière là-dessous. De ces quatre conspirateurs, j'en connais deux : l'un, Fiourens, incapable de tremper sciemment dans une machination de ce genre, mais confiant, crédule et naïf à l'excès; l'autre, le voilà. »
Ah ! comme il fut reçu, le pauvre habitant des bois.
Il calomniait Harmodius; il insultait Aristogiton. Un seul journal, très gouvernemental cependant, le Salut Public, de Lyon, inséra les quelques lignes où, après avoir raconté ce qu'avait été Anémos dans l'affaire de Candie, M. D... laissait à chacun le soin
d'apprécier ce qu'il pouvait bien être en l'affaire du jour. Naturellement, cet entrefilet n'empêcha pas les oies conservatrices de mordre à l'hameçon ; et le clan bonapartiste entraînant l'immense troupeau des honnêtes trembleurs, la France vota oui au plébiscite du 8 mai 1870.
Quelques jours après cette intelligente manifestation du suffrage universel, M. D... recevait une lettre de Flourens alors caché, ou plutôt réfugié, en Grèce où il était venu chercher un asile, lorsque la folle conspiration qu'il avait été ourdir à Londres, avec la collaboration de B..., son fondé de pouvoir à Paris, l'eut fait expulser de la Grande-Bretagne ^ Le liégeur, ainsi qu'on vient de le voir, n'avait jamais envisagé le complot du bruyant philhellène que comme une gloriole d'écolier, doublée d'une manoeuvre de police. La lettre en question motiva une longue réponse qui se terminait ainsi :
1 Le gouvernement français demanda au cabinet d'Athènes l'extradition, ou tout au moins l'expulsion, de Flourens. Mais le ministère grec, vivement soutenu par l'opinion publique, refusa.
(( ... Mais ce que ni moi, ni aucun de vos camarades de Tîle calamiteuse ne comprendrons jamais — c'est l'ami B... Là, par exemple, vous avez cessé d'être naïf pour devenir coupable ; il faudrait même dire criminel, si vous aviez d'autre part, en votre œuvre néfaste, des complices sérieux dont ce collaborateur suspect eût pu causer la perte.
« Gomment! voilà un homme, votre intime en Crète, qui a renié hautement son ancien drapeau. 11 est allé offrir à la Turquie son sabre innocent et, sur son refus, lui a vendu à terme — c'est de vous que je tiens la chose — tout ce qu'il avait de littérature. Il a bafoué, insulté, calomnié la cause que vous faites profession da défendre et qui vous a installé ce que vous êtes dans la démocratie. Vous savez cela, vous le savez mieux que personne, et prenez quand même ce félon pour lieutenant dans votre conjuration bouffe,
« Mon cher Flourens, si, comme je n'en doute pas, vous avez été poussé dans une machination livrée d'avance, et si, comme
je n'en cloute guère, Anémos a récidivé dans le métier de traître, en cette ténébreuse affaire, il vaudrait mieux pour vous que vous vous fassiez englouti dans les eaux profondes, certain soir où, sous les falaises couleur de sang du promontoire Gorycos, les poissons de la merde Candie se réjouissaient déjà de votre chair.
« Car, en admettant que j'y voie clair en tout ceci, cette trame policière, ourdie dans un but maintenant facile à comprendre, se dévoilera tôt ou tard. Et alors, à ceux qui, devant cette accointance nouvelle entre deux hommes dont l'un, au vu et au su de l'autre, avait déjà forligné, — à ceux-là, dis-je, qui, devant cette nouvelle accointance, prétendront que, en cette deuxième affaire, Flourens et B. . . , c'était tout un, nous n'aurons, nous, vos amis, que deux choses à objecter : votre honneur et votre naïveté puérile. Or, ce seront là deux témoignages que pourra récuser, en .toute justice, quiconque ne vous aura pas personnellement connu .
« En attendant, vous avez contribué dans
une large mesure à nous enfoncer un peu plus avant dans le bourbier du césarisme.
« Votre ami, quand même.
cf E. D... »
Vint le commencement de la grande débâcle : Wissemboiirg, Wœrth, Forbacli.
Flourens reçut coup sur coup ces nouvelles , avec une joie délirante.
— Prenez garde, lui dit un de ses anciens camarades de l'Omalo-Sélino, prenez garde de tant vous réjouir. Ce n'est peut-être pas seulement l'empire qui tombe, mais aussi votre pays. Or, s'il est vrai que vous ayez involontairement contribué au résultat du dernier plébiscite, et que ce vote ne soit pas sans avoir influé sur la déclaration de guerre du cabinet des Tuileries à la Prusse, vous vous trouveriez être pour quelque chose dans la ruine de votre patrie.
A ces mots Flourens, qui depuis quelque temps se laissait aller, paraît-il, à des emportements d'une violence maladive, bondit et d'une voix de pythie irritée, s'écria.
— Dans la ruine de ma patrie! dans la
ruine de ma patrie ! Mais c'est daas son salut qu'il faut dire. L'action, la lutte, les combats vont régénérer la France et la tirer de son abaissement, en élevant les caractères, en fortifiant les âmes, en réveillant toutes les nobles passions endormies. Nous mourions dans le calme plat ; nous allons ressusciter dans la tempête. Après la guerre étrangère dont nous sortirons victorieux, viendra la guerre sociale, et nous arriverons enfin à cette égalité bienheureuse que je rêve et pour laquelle je donnerais tout mon sang. Voici l'aurore des grands jours qui commence à poindre. Hosanua!
Et pendant une demi-heure, il continua sur le même mode, avec une éloquence épileptique.
Chose étrange chez un agorète, Flourens était possédé de la passion de faire, d'agir ; et, bien que, en raison de son manque absolu de sens pratique, ses entreprises n'aboutissent jamais à rien, il s'y prodiguait toujouro avec la même audace puérile. Car ce champion à tort et à travers était un vrai paladin, mais un paladin héroï-comique, à la façon de
Don Quichotte, qu'on trouvait invariablement sur le carreau, à la fin de toutes ses aventures.
Flourens n'eut qu'une page réellement grande dans sa vie : celle de ?a mort.
Parfois, nous nous sommes demandé avec une certaine inquiétude si, malgré sa nature chevaleresque et sa bonté native, ce névrosé militant n'eût pas fini, au cas où il aurait vécu, en apôtre de la propagande par le fait.
Disons tout de suite que les événement de septembre ouvrirent au large les portes de leur prison devant B . . . , Guérin et Beaury, condamnés par la Cour de Blois à quelques années de détention ; et que les trois compères rentrèrent triomphalement à Paris, le même jour que Flourens.
Peu après, un avocat portant le nom véritable du faux Anémos était nommé d'emblée, paraît- il, à un poste assez élevé dans la magistrature. SvùysmiV Indépendance Hellénique, — journal à même d'être bien renseigné, puisque son correspondant à Paris
était alors un frère de Jules B..., — suivant V Indépendance Hellénique ^ ce nouvel élu était un autre frère de l'agent provocateur; et la république reconnaissante l'investissait de ces fonctions, en raison de ce que ce dernier avait souffert pour la bonne cause.
Si le fait est vrai, et si cette nomination avait été le point de départ d'une haute fortune dans la carrière, la chose serait assez curieuse.
Cependant, nos désastres s'aggravaient toujours.
Au mois d'octobre, M. D..., alors capitaine dans l'armée auxiliaire, se trouvait à Tours où Gambetta, à défaut d'homme d'épée, faisait tout ce que pouvait faire un homme de toge. Des régiments improvisés campaient autour de la ville. La nuit venait. Un froid âpre, avant-coureur précoce du rigoureux hiver qui se préparait, commençait à sévir. Le temps, noir et triste, était à l'unisson des cœurs.
Assis devant un feu de bivouac, au milieu d'un groupe de soldats novices qui frissonnaient, sans se plaindre, sous le brouillard aigu, l'ancien pallikare, pour réchauffer son âme transie, songeait au soleil d'Orient.
Mais lorsque, sortant de son rêve bleu, il se retrouvait dans ce campement de pauvres miliciens endoloris, voués fatalement, malgré tout leur courage, à l'hôpital et à la déroute, une angoisse amère le poignait. Et il s'ébahissait de l'inconcevable folie des hommes qui, ayant cru devoir se mettre au gouvernail de la chose publique en perdition, avaient été s'enfermer dans une place assiégée, en laissant à quelques vieilles barbes antédiluviennes le soin de galvaniser la France livrée à l'étranger, et de faire jaillir des armées de son sol, en le frappant de la semelle de leurs pantoufles.
Tout à coup, le bruit se répandit dans le camp qu'un aérostat, arrivant de Paris, venait de tomber aux environs de Poitiers. M. D... envoya bien vite aux informations, et on lui apporta un journal tourangeau, sortant de dessous presse, où il lut, dans les nouvelles de la capitale, un passage conçu en ces termes :
« Grand émoi dans la démocratie.
« Conduits naguère en triomphe au Gapitole, les auteurs du dernier complot contre
Napoléon III se cachent maintenant, pour n'être pas précipités du haut de la roche Tarpéïenne. Toute cette triste affaire n'était qu'une comédie entre amis, machinée à la préfecture de police. Jules B,..^ Guérin, Beaiuy — tous mouchards de M. Piétri.
« Dans le dépouillement des papiers secrets de cette caverne, on n'a rien trouvé encore de compromettant pour Flourens qui, peutêtre, n'a joué que le rôle de niais en cette farce. Mais comme B..., son ancien cornpagnon d'armes à Candie, avait déjà trahi les Cretois à la pleine et entière connaissance du démagogue philhellène, et n'en était pas moins resté son intime ami, il est assez p7^obable que les deux font la paire, en V aventure, »
La prophétie qui terminait la lettre à Flourens, qu'on a lue tout à l'heure, n'avait pas été longue à se réaliser.
Le lendemain, à l'aube, le capitaine dut partir sans en savoir davantage au sujet de cet incident, dont il ne retrouva plus trace dans les journaux suivants, lesquels avaient, hélas ! bien d'autres faits à enregistrer. Mais à
SOUVENIRS D"UX PHILHELLENE 341
trois mois de là, un deuxième hasard achevait de le mettre au courant de TafFaire en question : hasard aussi singdier, du reste, que celui qui l'avait fait passer à Tours juste à temps pour j cueillir la primeur de cette nouvelle, tombée des nues peu d'heures auparavant.
En effet, chargé de porter aux généraux Glinchant et Bourbaki deux plis du ministre de la guerre, substituant le premier au second* dans le commandement de l'armée
^ On a contesté la révocation du général BourLaki. Voici la vérité sur ce fait :
Dans la journée du 27 janvier 1871, il y eut plusieurs échanges de dépêches, à ce sujet, entre Gambetta, d'une part, et MM. Trouillehère, administrateur du département du Jura, et CoUos, capitaine de vaisseau, commandant la 23 subdivision de la 1^ division militaire, de l'autre. Ces messieurs, qui seuls étaient à même de faire parvenir à leur destination les ordres du ministre delà guerre, estimaient que, dans le terrible désarroi où se trouvait l'armée de l'Est, cette révocation allait encore compliquer les choses, et s'y opposaient de tout leur pouvoir. iSIais, à cinq heures du soir, arriva une dernière dépêche du ministre, impérative celle-ci, et à laquelle il n'y avait qu'à obéir.
Ce jour-là, le capitaine D... traversait Lons-le-Saunier, avec sept ou huit autres officiers de toutes armes,
de l'Est^ M. D... fut obligé, au cours de cette mission assez dangereuse, de se déguiser en roulier dans un village franc-comtois. Quelques jours plus tard, le maire de cette localité lui renvoyait à l' état-major de Lonsle- Saunier son sabre et son uniforme, enveloppés de vieux numéros du Siècle, dans l'un desquels ^ on lisaii ceci, extrait du Journal officiel de la République française, en date du 1'' octobre 1870 :
cherchant, comme lui, à rejoindre leur corps. Le colonel Gollos requit l'un d'eux de porter àleurs destinataires les ordres ministériels, et l'ancien guérillero s'offrit pour cette mission scabreuse, à laquelle ses antécédents de pallikare, habitué à louvoyer à travers l'ennemi, le rendaient plus apte que ses compagnons de route.
Le capitaine se mit d'abord à la recherche du général Clinchant, qu'il rejoignit, non sans peine. Puis il s'achemina vers Besançon. Mais en approchant de cette ville, il apprit que le général Bourbaki, sans rien savoir de sa révocation, venait de se démettre volontairement de son commandement, par le fait de sa tentative de suicide.
Donc le général Bourbaki fut révoqué par Gambetta; mais il ne reçut jamais l'avis de cette mesure dont la notification gît vraisemblablement encore dans les archives de la 2^ subdivision de la 1^ division militaire, où le capitaine D... s'empressa de la déposer après l'armistice.
* Numéro du 12 octobre 1870 (édition de Tours).
« En ce qui concerne les divers complots jugés récemment à Blois, il résulte des révélations recueillies qu'ils ont été provoqués et organisés en partie par MM. Lagrange, Piétri (préfet de police), Jules B..., Guérin, Beaurj, Bernier (juge d'instruction) et plusieurs autres. Guérin était depuis longtemps un agent secret. Beaury et Jules B... le devinrent quelques mois avant le complot. B... n'avait pas craint de demander 500.000 fr. ; il en avait déjà touché 20.000 qui lui avaient servi à payer ses sousagents.
« M. et M""^ B.,. ont fait tous les aveux et signé leurs dépositions, acquises aujourd'hui à V enquête. »
A la quatrième page du même journal, on lisait encore ce qui suit :
« Les découvertes faites dans les papiers secrets du ci-devant empereur abondent en révélations intéressantes. Ainsi Jules B..., l'ami intime de Flourens et son correspondant, avait reçu 100.000 fr. pour servir d'agent provocateur auprès de lui. On l'a prouvé à Flourens. »
Cent mille francs! c'est un beau chiffre. Judas trahit le Christ au prix de trente deniers seulement. Néanmoins, ce n'était pas trop cher, puisqu'il s'agissait pour le joyeux Anémos de mener tout doucement au bagne ou à l'échafaud ^ l'homme dont il avait été le compagnon, l'ami, le confident intime, l'obligé sous tous les rapports. Il serait puéril de faire ici de Tindignation à propos des actes d'un agent provocateur. Cependant, lorsqu'on songe que tous deux, en Crète, avaient si longtemps partagé les mêmes fatigues et les mêmes périls, rompu le même pain, bu à la même coupe, dormi sous la même couverture, il est bien permis de trouver que le cas de Jules B... dépasse de beaucoup ce que Ton peut raisonnablement demander à la bassesse humaine.
Disons tout de suite que la découverte en question se produisit durant les plus mauvais jours du huis clos de Paris assiégé, et passa presque inaperçue au milieu des péri-
i La cour de Blois condamna Flourens, par contumace, à la d^porcatiou dans une enceinte fortifiée.
péties de l'aniiée terrible. En province, elle n'eut aucun écho; et, dans la presse étrangère, les journaux grecs furent à peu près seuls à la reproduire et à la commenter — • autant, du moins, que nous le sachions. On la trouve, cependant, racontée tout au long en différents ouvrages ayant trait à cette lugubre période : notamment dans le livre de M. Lucien Dubois intitulé : Chapiti^es nouveaux sur le siège et la Commune de Paris.
Quelques jours après l'armistice, le lieutenant N... ^ l'un des premiers officiers de l'armée grecque accourus au secours de ia France, sortait de Paris, avec tous les volon-
^ Peut-être va-t-ou trouver que l'auteur a])use de l'initiale, en ces récits?
En ce qui concerne Jules B..., nous avons expliqué nos motifs. Relativement au capitaine D..., nous estimons qu'il a volontairement manqué trop de bonnes occasions de S8 faire imprimer en vedette, pour le nommer dans UQ rôle aussi secondaire. Quant au lieutenant N.... on verra dans un instant les motifs de haute convenance qui
346 SOUVENIRS DUN PHILHELLENE
taires hellènes qu'il pouvait réunir, et reprenait à leur tête le chemin de la patrie. Cet intrépide Moréote, Tune des physionomies les plus saillantes, à coup sûr, de Taffaire de Candie, si féconde en types originaux, flairait, dans la ville chauffée à blanc qu'il avait bravement défendue pendant le siège, une lutte intestine où des étrangers n'avaient que faire, et quittait sagement la place.
Le lieutenant N. . . , né dans le Péloponèse, d'une famille champêtre, montra dès son enfance des aptitudes hors ligne pour les sciences exactes : aptitudes qui attirèrent sur lui l'attention du gouvernement. Elevé aux frais de l'Etat, il alla ensuite à Paris faire ses hautes études dans nos écoles spéciales. A son retour en (îrèce, il fut promu lieutenant dans l'arme du génie et attaché, en qualité de professeur, à l'école des Evelpides.
M. N... se fît alors connaître, dans le monde savant, par des travaux remarqués sur des questions de mathématiques transcendantes.
Mais, dans cette riche organisation où le
dompteur de nombres se doublait du lettré raffiné, il y avait encore une nature de soldat, servie par un corps de fer et par tout le courage aventureux des anciens pallikares.
Arrivé l'un des premiers au secours des Cretois, le lieutenant N... ne quitta la grande île qu'après le dernier râle de l'insurgence.
Lors de nos désastres, il fît partie de l'avant-garde de ce bataillon déjeunes Hellènes qui, pour payer à la France la dette de leurs pères, vinrent dans nos rangs combattre les Prussiens. Il s'enferma dans Paris et s'y fit remarquer à diverses reprises par son intrépidité.
Sitôt la capitulation signée, il revint dans sa patrie, comme nous venons de le dire. Mais, peu après son retour, de noirs nuages commencèrent à obscurcir par intervalles sa vaste intelligence, et les nombres se mirent à tourbillonner en désordre dans son cerveau, comme des armées en déroute. Puis, le mal augmentant toujours, le savant officier, en vertu d'un décret du corps législatif d'Athènes, fut envoyé en France pour être
traité par nos médecins spécialistes, entre les mains desquels il se trouve encore présentement, cr oyons- non s.
En passant à Lyon avec sa troupe, l'officier hellène rencontra le capitaine D... à Tétat-major de la place. Ils se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, bien qu'ils n'eussent pas été toujours amis, en Crète.
— Eh bien! et Anémos? dit l'ancien philhellène, en éclatant de rire. Car, une fois la première indignation passée, il lui était devenu impossible de songer à son ennemi B... « faisant tous ses aveux et signant ses dépositions acquises aujourd'hui à l'enquête », sans être saisi d'une hilarité grande.
Le lieutenant N... qui, à Candie, avait toujours soutenu le futur policier contre M. D..., dont il qualifiait les défiances instinctives de préventions injustes, leva les yeux au ciel et se frappa silencieusement la poitrine.
— Mais Flourens? parlez -moi de Flourens, reprit le capitaine.
SOUVENIRS D'UN PHILHELLENE 3t9
Ici les traits du mathématicien pallikare se rembrunirent, et il répondit d'un ton grave, après avoir hésité quelques instants :
— Ce que j'ai à vous en dire est étrange. Écoutez-moi sans m'interrompre et, quand j'aurai terminé, ne me demandez rien de plus.
(( Arrivé à Paris quelques jours avant son complet investissement, je fus aussitôt attaché à un corps spécial de l'armée auxiliaire et envoyé dans l'une des positions les plus avancées de la zone de défense. Peu de temps après, un matin, en sortant de chez le général Trochu, je rencontrai Jules B... Le traître, alors à l'apogée de sa gloire de conspirateur, venait, je crois, d'être nommé chef de bataillon dans la garde nationale de Belleville. Il me tendit la main. Je refusai de la prendre. Il insista et me demanda de redevenir amis comme autrefois. Je le repoussai et passai mon chemin.
c( A votre aise, me cria-t-il en s'éloignant, (( mais sachez bien qu'il y a, dans mon livre, (( plus d'une page revue et corrigée par (( Gustave. »
« Je courus chez ce dernier. Il était absent. Après l'avoir vainement cherché, je dus retourner à mon poste qu'il ne me fut plus loisible de quitter durant longtemps. Sur ces entrefaites, eut lieu la découverte du pot aux roses que vous savez. On voulait écharper B... Flourens le fit évader, le cacha et, plus tard, à la levée du blocus, l'aida à passer en Belgique. C'était trop de générosité, convenez-en.
« Je pus enfin venir un jour à Paris. Flourens était alors en prison. J'obtins l'autorisation de le voir. A peine parut-il à la grille du parloir, que je lui demandai s'il était vrai qu'il eut collaboré peu ou prou au livre de B... Il affecta d'abord de vouloir plaisanter. Puis comme j'insistais, il se troubla, pâlit et finalement se retira sans répondre.
« Je ne l'ai pas revu depuis et souhaite ne jamais le revoir. Ne prononcez plus ce nom-là devant moi, et parlons d'autre chose. »
M. D... ne crut pas devoir insister et ils en restèrent là; carie lieutenant N... avait été l'ami intime de Flourens, et la pensée de
cette félonie inconsciente, qu'il tenait, à tort ou à raison, pour bien avérée, lui causait une émotion profonde.
Deux ou trois jours après, un secrétaire d'ambassade grec, que M. D... avait beau^ coup connu à Athènes, s'arrêtait quelques heures à Lyon. Cet étranger était très hostile à Flourens : d'abord, parce que, dans les événements de Candie, celui-ci n'avait jamais été pour la Hellade qu'un embarras et un ennui; ensuite, à cause des impertinentes allures que cette mouche du coche avait trop souvent prises vis-à-vis du gouvernement de ce petit royaume.
Le jeune diplomate vint voir le capitaine qui, naturellement, lui rapporta sa conversation avec le lieutenant N. . .
— Ce que vous me dites là ne m'étonne en rien, fît le secrétaire d'ambassade. J'avais reconnu Flourens dans certains passages du livre de B... Complaisant de celui-ci dans sa première manœuvre, il a été son compère dans sa deuxième opération, soyez-en sûr.
— Voyons, répliqua son interlocuteur
tout abasourdi, prétendriez- vous sérieusement qu'en l'affaire du complot le tribun (( fût aussi de la maison », comme on dit dans notre argot policier ?
— Non, pas du tout : mais l'un voulait faire de l'argent, l'autre voulait faire du bruit, et ils se sont associés ensemble. Gela leur a réussi, du reste. Le premier a eu ses cent mille francs; le second, sa condamnation platonique qui l'a fait prince dans la démocratie.
— Mais qu'entendez-vous par cette association ?
— Flourens sentait crouler l'empire, répliqua l'Hellène. Il mit à profit son exil pour se créer, devant Belleville et Montmartre, une gloire dont il moissonnerait plus tard les lauriers. Seulement, faute d'un Orsini pour faire un complot de tragédie, il dut se contenter d'un complot d'opérette, en collaboration de l'ami Jules. Et, sans se commettre le moins du monde avec la police, il laissa ce dernier, qui était un malin, mener la chose à sa guise, — en lui abandonnant, bien entendu, toute la
recette de la farce, pour n'en retenir que l'honneur.
Et comme M. D... protestait énergiquement, le diplomate ajouta :
— C'est une rude besogne, que celle de tuer un empereur, dans son palais ou dans la rue.
« Flourens, avec les sicaires bouffes dont il disposait, — le bachelier Beaurj^, notamment, qui devait jeter la bombe, — Flourens n'a jamais cru conspirer pour de vrai. Quand, après son retentissant coup de tam-tam, le Brutus parisien vint se réfugier en Grèce, plusieurs y remarquèrent, comme moi, qu'il n'avait pas toujours l'air de prendre sa con~ juration fort au sérieux. Aussi, lorsque le dernier mot de cette mystification policière parvint à Athènes, ne fus-je point seul à y penser que le démagogue et le mouchard avaient fait leur cuisine ensemble.
« J'ai vu souvent Anémos dans les bureaux de Y Indépendance. Eh bien ! je vous le dis en vérité, ce matois bas-normand, facétieux, hâbleur, bon vivant, n'était pas coulé dans le moule du scélérat grandiose qu'il
fallait être, pour commettre vis-à-vis de son meilleur ami le forfait excessif que lui prête V Officiel. En sorte que ma version a cela de vraisemblable, qu'elle ramène B... à ses proportions réelles : un madré coquin qui sut faire à la fois les affaires de Flourens et les siennes, — en se moquant de Piétri et des autres.
« D'ailleurs, termina l'Athénien, en rail lant amicalement le capitaine, votre camarade Gustave était trop bien né, trop bien élevé, trop galant homme, en un mot, pour vouloir perpétrer sérieusement un assassinat, même décoré du beau nom de régicide. »
Bien souvent, depuis loro, nous avons entendu mettre Flourens sur la même ligne que les autres acteurs du complot policier qui prépara le plébiscite de mai 1870. Et comment s'étonner de pareils jugements chez des étrangers et des adversaires politiques, quand plusieurs de ceux qui avaient personnellement connu le démagogue — d'une façon superficielle, il est vrai — ont pu croire à une sorte de complicité res-
treinte, de sa part, en cette néfaste machination.
La légèreté, l'inconscience, le manque absolu de sens moral, sous certains rapports, de ce grand enfant exalté, capable de toutes les folies, même les plus criminelles, comme il ne le montra que trop pendant le siège, mais incapable, crojons-nous, d'une bassesse; enfin l'inexplicable persistance de ses relations intimes avec B..., devenu le détracteur gagiste des Cretois et des Grecs, — tout cela n'était-il pas fait pour justifier, en apparence, les pires conjecturées.
Les panégyristes de Flourens — nos dictionnaires biographiques en font foi — semblent généralement embarrassés, quand ils arrivent à l'affaire du complot. Les uns le laissent complètement dans l'ombre. Les autres en disent seulement quelques mots, et passent vite, comme on sort d'une situation gênante. Tous leurs anathèmes sont à l'adresse de Beaury et de Guérin. A notre connaissance, pas un seul de ces historiographes ne parle de Jules B. .. que son intimité notoire avec le tribun était bien faite,
cependant, pour mettre en relief clans leurs notices.
Cette tactique maladroite n'est pas de nature, assurément, à dissiper les soupçons qui s'élevèrent, dans le temps, chez bon nombre, à l'encontre de Flourens : soupçons que notre devoir de narrateur impartial nous imposait de rappeler et non de taire. Mais l'écrivain, lui, n'a jamais mis en doute l'entière bonne foi de son ancien camarade dans la puérile tentative de régicide où l'avaient entraîné des traîtres. Il l'a dit et écrit jadis. Il le répète encore aujourd'hui.
Quant à affirmer que le champion de la grande île n'ait pas retouché quelques pages du livre de l'ami Jules, c'est une autre affaire. Nous croyons la chose parfaitement possible, étant donné, d'une part, la légèreté inconsciente de l'homme; de l'autre, certains mécomptes et certaines rancunes dont nous fûmes le confident en Crète.
En apprenant que l'ennemi commençait à envahir la France, Flourens partit d'Athènes. Il débarqua à Trieste, gagna Genève et, caché sous un faux nom, attendit là les événements qui se précipitaient.
A la nouvelle de la chute du gouvernement impérial, il passait la frontière et, presque aussitôt après l'avoir franchie, était arrêté à Gex comme espion prussien. Relâché au bout de vingt- quatre heures, par ordre de Grémieux, auquel il avait télégraphié sa mésaventure^ l'exilé arriva le 8 septembre à Paris.
A peine installé, il exposait au gouvernement provisoire un plan qui, d'après lui, devait sauver la France, en révolutionnant l'Europe entière. On l'écouta et ce fut tout,
naturellement. Dès lors, il demeura avéré pour lui que les hommes de la Défense nationale n'étaient point à la hauteur de leur tâche, — ce en quoi il ne se trompait guère, — et qu'il fallait s'en débarrasser au plus tôt.
A partir de ce moment, Flourens donna plus que jamais carrière à cette humeur inquiète, agitée, brouillonne, qui, depuis son deuxième voyage en Grèce, s'était attachée à lui comme une déité malfaisante, et semblait à présent tourner à la névrose.
En raison de la popularité que lui avaient value, près des masses, son complot et sa condamnation, le gouvernement provisoire voulut se le rallier. Le tribun refusa fièrement ces avances, n'usa de son crédit sur la tourbe de Belleville et de Montmartre que pour entraver la défense nationale, et, par sa conduite inconsciemment scélérate devant l'ennemi, dans une place investie où gisait la fortune de la France, mérita dix fois la mort, pendant le siège.
Les découvertes relatives à sa conjuration policière, faites dans les papiers secrets
de l'empire, — découvertes qui, du reste, n'entamèrent en rien son prestige vis-à-vis de la foule, — le plongèrent dans un trouble extrême où achevèrent de s'obscurcir ses dernières liteurs de sens et de raison.
En effet, deux semaines plus tard, le 12 octobre, ce néfaste agité qui prétendait sauver la France à sa guise, comme jadis il avait voulu sauver la Crète, fomentait un premier tumulte au milieu de la capitale assiégée, pour laquelle il n'était de salut possible que dans la discipline et la concorde. Cette tentative insurrectionnelle avorta et, au lieu d'en fusiller sommairement le fauteur, on crut politique de le laisser en paix.
Vers la tin du mois, une coupable indiscrétion lui ayant révélé la capitulation de Bazaine, qui avait pu jusqu'alors être tenue secrète, Flourens s'empressa d'en publier la nouvelle. Puis, il organisa avec Pyat et Blanqui cette émeute du 31 octobre qui faillit renverser le pouvoir, coupa court aux négociations pendantes entre Bismarck et Jules Favre, et fut l'une des œuvres les plus funestes du malheureux insensé, auquel elle
360 SOUVENIRS D'UN PIIILHELLENE
valut do figurer clans T éphémère combinaison Dorian.
Le gouvernement aux abois poursuivit mollement ces criminels^ qui virent bientôt une ordonnance de non-lieu intervenir en leur faveur. Mais, dans le courant de décembre, le (( major de rempart », descendu de nouveau dans la rue avec sa séquelle ordinaire, était arrêté et mis en prison. Le 22 janvier suivant, des bandes armées qui allèrent ensuite saccager, et surtout piller, la mairie de Belleville, l'arrachaient à la captivité. Condamné à mort par défaut, Flourens se réfugia dans un quartier excentrique, chez un ami fidèle, et disparut quelque temps de la scène.
Ce fut dans cet asile qu'il composa son réquisitoire contre le gouvernement de la Défense nationale, intitulé Pm^is livré : réquisitoire insensé, mais d'une bonne foi parfaite, comme tout ce que disait, écrivait et faisait ce funeste irresponsable.
Un étudiant d'Athènes, venu à Paris comme volontaire, le rencontra vers cette
époque, aux alentours de Meudon. Flourens avait fait couper sa longue barbe; il était méconnaissable. Ce fut lui qui aborda l'étranger. Il avait l'air de se cacher pour la forme et de ne se soucier en rien de l'arrêt capital suspendu sur 'sa tète. Le malheureux tribun, en proie à une tristesse profonde, semblait découragé de tout. Il voulait s'expatrier, changer de nom, renoncer à la pohtique, et projetait de se rendre à Bruxelles, sitôt que les chemins seraient libres.
(( Je suis las de moi-même et des autres, termina- t-il en prenant congé de l'Hellène . Heureux ceux qui meurent jeunes ; ce sont les favoris des dieux. »
Le souvenir du rôle qu'il avait joué dans l'œuvre de police, si féconde en résultats désastreux, où il s'était laissé prendre, tour • mentait Flourens sans relâche. C'était une véritable obsession, doublée sans doute de la conscience intime du mal qu'il avait fait, au lieu du bien qu'il aurait pu faire, en usant utilement de l'énorme popularité dont l'avait investi la sottise de la plèbe parisienne.
Après le 18 mars, Flourens reparut dans Paris en proie à la Commune où, huit jours plus tard, le dix-neuvième et le vingtième arrondissement l'envoyaient siéger. On l'y galonna aussitôt général provisoire de la xx^ légion. Puis il fut nommé membre de la commission militaire et colonel au titre définitif^.
Le soir même de cette dernière promotion, c'est-à-dire le 2 avril, les fédérés, d'après le conseil de Gluseret, tentaient un mouvement sur Versailles et sortaient de leurs lignes, en trois colonnes.
*■ Voici les états de service de Flourens pendant le siège et la Commune ;
20 septembre 1870 ; chef du 63e bataillon de la garde nationale.
22 septembre: membre de la commission des barricades.
30 septembre : chef des cinq bataillons bellevillois, avec le titre nouveau de major de remjjart,
...Chef des francs tireurs de Belleville.
7 novembre : adjoint du 20^ arrondissement.
26 mars 1871 : membre de la Commune pour le 19'^ et le 20^ arrondissement.
29 mars : général provisoire de la xx« légion.
30 mars : membre de la commission militaire. 2 avril : colonel au titre définitif.
La première, ayant à sa tête le citoyen Bergeret, prit par Rueil; la seconde, que dirigeait le citoyen Eudes, prit par Glamart; la dernière, au centre, scindée en deux corps aux ordres, l'un, de Duval, l'autre, de Flourens, prit par le Bas-Meudon. La brigade de celui-ci, auquel sa campagne Cretoise avait valu, dans les faubourgs, une haute réputation militaire, marchait la première. Le 3, à quatre heures du matin, elle ralliait, au rond-point de Gourbevoie, les bataillons de Bergeret et se portait sur Rueil où eut lieu, dans la journée, l'engagement à la suite duquel disparut le trop célèbre démagogue.
Les journaux de l'époque ont raconté de diverses manières la mort de Flourens : mort dont les circonstances précises sont toujours demeurées enveloppées d'un certain mystère.
La version la plus généralement accréditée fait tomber le colonel de la xx" légion des fédérés, à Ghatou, les armes à la main, dans une auberge soudainement envahie par les éclaireurs de l'armée de Versailles. C'est
une erreur, et nous allons rapporter dans les plus grands détails, au sujet de ce fait historique, la vérité vraie, telle que nous la tenons — avec pièces probantes — de l'honnête soldat qui, dans ce lugubre épisode de nos discordes intestines, joua le rôle principal, après celui de la victime.
La tragédie est lamentable, et nous eussions aimé à la passer sous silence. Mais il est de noire devoir, au contraire, de la dire bien haut, parce qu'elle est tout à l'honneur de notre ancien compagnon d'aventures qui, terminant sa fâcheuse existence par une fin magnanime, mourut volontairement, silencieux et sans peur, à la façon des grands vaincus du monde antique.
Ce ne fut point à Ghatou, où la terre avait déjà bu son sang lors de sa rencontre avec Paul de Gassagnac, que succomba Flourens, mais àRueil.
Aux premiers coups de canon tirés par le fort du mont ^^alérien, la colonne de Bergeret s'était éparpillLC en criant à la trahison. Gelle de Flourens, alors aux prises avec
les Versaillais, devant la gare de Riieil, ne tarda pas à en faire autant, et son chef demeura presque seul, en face des soldats de Galiffet.
On se rappelle dans quel état moral l'étudiant athénien avait trouvé Flourens. Depuis lors, cette disposition d'esprit s'était encore assombrie. Il est certain que, durant la journée du 3, l'ancien philhellène s'exposa, non pas en vaillant qui brave la mort, mais en désespéré qui la cherche. D'ailleurs, avec sa foi d'apôtre, il avait imprudemment réédité, la veille, une parole alors récente : « mort ou victorieux » ; et ce plagiat le vouait au ridicule, s'il revenait battu. Le malheureux ne se sentit pas le courage de rentrer dans la capitale, à la suite de ses bataillons en déroute. N'aj'ant pu se faire tuer, il résolut donc de se faire prendre ; ce qui était tout un, car il ne doutait pas qu'il ne fût jugé sommairement et fusillé sur l'heure.
Flourens, qui s'était adonné avec passion à l'étude de l'antiquité, professait un culte enthousiaste pour les trépas héroïques, les
sacrifices volontaires. Léonidas, Décius, Constantin Dracosès, Winkelried, d'Assas, Samuel le Jugement Dernier^, Thigoumène Gavriel et autres martyrs de l'honneur militaire et du devoir civique étaient, en Crète, le thème le plus ordinaire des espèces de conférences patriotiques que Tagorète se plaisait à faire aux insurgés. Sa dévotion particulière aux morts généreuses avait encore grandi depuis cette époque. Peu de temps avant sa fin tragique, il adressait au peintre Ernest Pichio une lettre toute débordante de ce fier sentiment, et qui a quelque chose de prophétique ■-^.
^ Samuel, surnommé le Jugement Dernier, moine grec coulé dans le moule des prophètes de Jérusalem, fut 1 ame de la résistance héroïque des Souliotes contre Ali-Tebeleu, le Néron de l'Epire. Après la capitulation de Souli, il s'enferma dans la poudrière de son acropole et s'y fit sauter avec mille soldats du pacha, dit-on.
* « Citoyen Ernest Pichio :
« Bien mourir, comme Baudin, est le suprême bonheur pour un républicain.
« Vous avez heureusement tracé l'une des plus belles pages de notre histoire révolutionnaire.
« Vous voulez bien nous envoyer votre Baudin, afin
Déclarant donc qu'il n'entendait quitter Rueil qu'après le départ du dernier homme de sa troupe, Flourens resta devant la gare, sous prétexte de surveiller la retraite des siens. Alors, quand il eut vu la queue de sa colonne disparaître en désordre dans le lointain, le communaliste s'achemina lentement vers une maison voisine de la Seine, maison où il s'était déjà reposé, dans la matinée.
Elle était déserte. Il monta au premier étage, entra dans une petite chambre dont il laissa la porte ouverte, s'étendit sur une ottomane et attendit sa destinée, avec le calme stoïque d'un Romain voulant mourir et mourir dignement.
Cependant les éclaireurs versaillais commençaient à affluer dans le village.
Bientôt, une escouade appartenant au
que son exemple soit toujours présent à nos yeux, comme il l'est à notre esprit.
« Nous vous remercions de cœur.
« Salut et égalité.
« Gustave FJourens. « 2 janvier 1871. »
(Le Mot cV Ordre, n» du 8 avril 1871).
deuxième régiment de gendarmerie mobile à cheval, alors attaché à la seconde division du troisième corps de l'armée du maréchal Mac-Mahon, s'approcha silencieusement de l'habitation où venait d'entrer Flourens. Un fédéré en retard se trouvait encore dans le jardin de ce logis. En voyant apparaître les bufdeteries jaunes, il tira en l'air, pour donner l'alarme, et gagna au large, en criant par deux fois à pleins poumons : les Versaillais, les Versaillais !
Dans la crainte qu'une fusillade plus sérieuse ne suivît cette explosion isolée, les soldats de la prévôté se précipitèrent dans l'allée de la maison et s'y tinrent sur la défensive, attendant du renfort pour fouiller ce bâtiment qu'ils supposaient plein d'insurgés.
Ni le coup de feu parti dans le jardin, ni le cri d'alarme poussé sous sa fenêtre, ni le bruit que firent les gendarmes en se jetant dans l'allée qui s'ouvrait juste au-dessous de la chambre où se trouvait Flourens, ne le tirèrent de son immobilité. Pourtant, rien ne lui eut été encore plus facile que do
fuir. La croisée, très basse, s'ouvrait sur un labyrinthe de vergers et d'enclos, à souhait pour la circonstance. De plus, le tribun, pédes trier émérite, connaissait à fond la localité, pour l'avoir maintes fois parcourue, lors de sa convalescence dans le cottage voisin de Ghatou, où sa noble mère l'avait si longtemps et si tendrement soigné après sa folle rencontre avec AI. de Gassagiiac.
En ce moment, deux gendarmes du même escadron que ceux qui se tenaient cois audessous de la retraite de Flourens traversaient la place principale de Rueil. Un couple du lieu, demi-bourgeois, demi-manant, déjà sur le retour, les prévint charitablement qu'un oftîcier de la garde nationale était caché dans la maison où l'on venait de tirer un coup de fusil. Les soldats y coururent.
En les voyant approcher, leurs camarades, toujours blottis sous le porche, les hélèrent. Ils furent les rejoindre.
L'escouade en question n'avaitpas d'homme gradé. Mais l'un des deux survenants, décoré de la médaille militaire, faisait fonc-
370 SOUVENIRS DUN PHILHELLENE
tion de brigadier. Il se dirigea vers l'escalier, en ordonnant à ses compagnons de le suivre. Ceux-ci refusèrent, déclarant qu'il fallait attendre d'être plus nombreux encore, avant de tenter l'aventure.
Voyant qu'il ne pouvait rien faire de ces couards, le brigadier postiche, qui était un brave, monta seul pour visiter la maison.
Dans le corridor du premier étage, une porte était entr'ouverte. 11 la poussa et vit, étendu sur une ottomane, un officier supérieur de fédérés qui, la tête dans la main gauche et le coude appuyé, « semblait se livrer à des réflexions ^ ». Le soldat le mit enjoué et le somma de se rendre. Flourens répondit qu'il se rendait. Le Versaillais cria alors à ses camarades qu'il venait de prendre un colonel insurgé. Un lieutenant de gen-
* Voici le rapport du gendarme en question. Cette pièce, que nous tenons de son auteur lui-même, n'a jamais été publiée. Le 22 juin 1871, il en parut un extrait dans le journal de la localité d'où ce soldat était originaire, et ce fut tout. Ce document nous a été communiqué sous la réserve expresse que nous tairions le nom du signataire. Bien que celui de l'officier qui tua le malheureux
darmerie arrivait en ce moment clans la maison. Il monta et voulut s'emparer du prisonnier, pour en tirer gloire et profit.
Flourens soit écrit en toutes lettres dans certains journaux du temps, nous avons estimé inutile de le réimprimer.
ARMÉE DE VERSAILLES VersaiHos, le 4 „:ai 1871.
3« Corps d'armée 2e Division
PRÉVOTE A Monsieur le Ministre,
Por>n«^t A r, r.^^r.r^^ A Secrétaived'Étatde
Kapport du gendarme A...
sur l'arrestation et la mort la guerre... à Versailles.
du Nmé Flourens (Gustave).
Monsieur le Ministre,
J'ai l'honneur de vous rendre compte que, le 3 avril dernier, faisant partie du 2^ régiment de gendarmerie à cheval, je suis sorti avec le régiment pour aller à Rueil où on nous a donné l'ordre de faire des perquisitions dans les maisons de cette localité.
Exécutant cet ordre immédiatement, et me trouvant près de la Seine, avec un camarade, j'ai été informé par un monsieur et une dame que des insurgés se trouvaient dans une maison, non loin de la Seine. Cette maison me fut indiquée, et il me fut dit que l'on venait d'y tirer un coup de feu sur un gendarme. M'étanl rendu en toute bâte auprès de l'habitation indiquée, je trouvai cinq à six gendarmes dans le corridor du rez-de-chaussée de cette maison : comme je me trouvais encore dans la cour, ces derniers me dirent de me retirer, que l'on pourrait
Son subordonné protesta énergiquement et délara qu'il entendait le remettre lui-même
tirer sur moi et me luer; je rentrai aussitôt dans ce corridor et invitai mes camarades à me suivre pour nous livrer ensemble à une perquisition minutieuse dans les chambres de cette maison. Voyant leur indécision, je leur dis : « Je nie mets à votre têle, comme je remplis les fonctions de brigadier, et, bien que père de famille comme vou.=, suivez-moi » ; comme ils ne voulurent pas suivre mes conseils, je montai seul au premier, armé de mon fusil. J'y trouvai une porte non fermée à clef ni au loquet, je la pous.-ai et entrai dans cette chambre où je trouvai, couché sur un canapé, un ms^uvgé paraissant se litrer à des réflexions. L'ayant sommé de se rendi-e, il fit un mouvement et me parut chercher quelque chose à sa ceinture. Je le sommai de nouveau de se rendre, en ai-mant mon fusil et en l'ajustant, pui< ea lui disant que, s'il faisait le moindre mouvement ou la moindre résistance, j'allais faire feu sur lui ; alors, il me répondit qu'il se rendait, mais, comme il tourna la tête contre le mur, je l'empoignai au collet et ci iai aussitôt que je tenais un insurgé et que c'était un officier. Un instant après, un officier de notre régiment, dont j'ignore le nom, arriva et voulut b'emparer du prisonnier; je lui dis que le prisonnier était à moi, que seul j'étais monté pour le saisir et que je ne l'abandonnerais à personne, qu'enfin j'allais le conduire devant notre colonel.
Après avoir descendu les escaliers, avec le prisonnier, je trouvai au rez-de-chaussée plusieurs camarades qui voulurent aussi s'en emparer, mais inutilement, ils luipor-
à son commandant. L'ofâcier n'insista pas et se retira.
tèrent quelques coups seulement; enfin, je pus parvenir avec l'insurgé devant la porte de cette maison et M. le capitaine X... qui se trouvait là; je lui donnai connaissance de ma capture, en lui faisant connaître que cet homme avait tiré sur la gendarmerie; cet officier porta alors un coup de sabre à l'insurgé, et lui fendit la tête, pendant que je le tenais au collet.
Notre colonel arriva peu d'instants après et ordonna de fouiller cet homme qui ne donnait plus signe de vie, et l'on trouva sur lui des papiers constatant son identité, et c'est seulement alors que l'on apprit que cet homme se nommait Flourens Gustave, et était l'un des principaux chefs de l'insurrection.
Ces faits sont constatés avec la plus scrupuleuse exactitude, ils ne contiennent que la vérité et ne peuvent être mis eu doute.
Après cet exposé, j'ai l'honneur, Monsieur le Ministre, de vous prier de vouloir bien examiner et apprécier ma conduite dans cette circonstance; et, si toutefois j'ai le bonheur que vous trouviez quelque mérite dans mon aclion, je suis convaincu que votre bienveillance impartiale me fera obtenir quelque récompense.
J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect, Monsieur le Ministre, votre très humble et très obéissant serviteur. Signé : A..., gendarme.
Fait à Versailles, le -4 mai 1S71, au Palais du Grand Prévôt par ordre ministériel.
Le soldat descendit alors avec Flourens qui marchait devant, la gueule du fusil aux reins. En le voyant déboucher au bas de l'escalier, les gendarmes, qui n'avaient pas bougé delà, voulurent l'assommer à coups de crosse et le frapper à coups de sabre.
Le pseudo -brigadier se jeta devant lui, le couvrit de son corps et repoussa ses camarades, en leur reprochant leur lâcheté de tantôt et leur lâcheté d'à présent. Dans cette bagarre, Flourens reçut cinq blessures légères.
Enfin le digne soldat parvint à conduire son prisonnier hors de la maison. Mais sur le seuil, ils se trouvèrent tous les deux face à face avec le capitaine X... (du troisième de gendarmerie mobile à cheval, lui aussi), « un très bon homme », disait naïvement à l'auteur le brigadier par intérim. Cet officier avait le sabre à la main et, en voyant apparaître Flourens que le gendarme tenait par le collet de son uniforme, il le frappa à la tète d'un coup qui l'étendit raide mort. Le colonel du régiment survint juste au même instant ; il fit fouiller le cadavre, et les
papiers qu'on trouva sur lui permirent de constater son identité.
Ainsi mourut l'ancien philhellène, massacré par des soldats d'élite de l'armée française, comme un insurgé candiote tombé aux mains des bachi-bozouks. Ceci se passa à quatre heures du soir, le 3 avril, dixseptième jour des neuf semaines et demie que dura la grande saturnale rouge de 1871. Le pauvre exalté pouvait avoir alors environ trente-trois ans. Son corps fut transporté à l'hôpital de Versailles, où sa courageuse mère vint le reconnaître, au milieu d'une longue file de cadavres sanglants. Flourens avait reçu le dernier coup, comme il venait de recevoir les estocades des lâches qui s'étaient rués sur lui, c'est-à-dire impassible, silencieux et vraiment superbe de hautaine indifférence vis-à-vis de la mort.
En voyant le capitaine X... lever son sabre, il avait porté la tête un peu en arrière, et regardé bien en face, avec un froid dédain, le lourd officier prévôtal qui allait le tuer \
^ Peu après cet exploit, le capitaine X... quitta Par-
376 SOUVENIRS D'UN PHILHELLKNE
Plusieurs ont écrit que cette mort hâtive fut pour Flourens une grâce insigne, en ce sens qu'elle raya son nom du sinistre tableau des membres de la Commune, avant leurs crimes de la dernière lieure. Nous pensons, nous, au contraire, qu'elle lui fut un grand dommage ; car il aurait certainement voulu s'opposer aux fureurs suprêmes de son parti. Or, comme le chevaleresque démagogue eut, selon toute apparence, perdu la vie dans cette tentative, ce trépas généreux aurait racheté ses fautes et réhabilité sa mémoire.
mée et fut nommé percepteur dans le chef-lieu de l'un de nos départements de l'Ûutst.
Le gendarme A... fut fait chevalier de la Légion d'honneur. Retiré du service, il occupe aujourd'hui un poste de confiance, à Paris, dans l'un de nos grands établissements financiers. 11 avait un fils unique, officier d'avenir, sorti l'un des premiers de Saint-Maixent. Ce jeune homme qui, durant sa dernière garnison, habitait à côté du logis de l'écrivain, est mort il y a quelques années.