EPILOGUE
Terminons ces récits par quelques pages de gratitude à l'adresse de l'un des moindres Etats de l'Europe, qui sut grandement mériter de nous, il y a vingt ans, lors de nos désastres.
Car, en ces jours d'épreuve, ce furent les faibles seulement qui se montrèrent nos amis : le Luxembourg, la Suisse, la Grèce et le petit clan garibaldien qui, sur les pas de son vieux chef, vint nous payer sa part de certaine dette déjà oubliée, à cette époque, du reste de l'Italie. Notre sotte présomption s'obstinait à vouloir que les peuples, à défaut de ceux qui les mènent, dussent s'intéresser aux infortunes de la « grande nation sans laquelle le monde ne pouvait vivre », au dire emphatique des chauvins
littéraires du deuxième empire. Gouvernés pas plus que gouvernants ne se soucièrent de nous, et jamais la dolente maxime d'Ovide, donec e^ns felix^ ne reçut plus éclatante confirmation.
Que notre reconnaissance soit donc profonde à l'égard de ceux qui, en nos heures adverses, firent exception à la commune loi de l'ingrate humanité ; et ne soyons oublieux ni du bien, ni du mal, lorsque les temps seront devenus meilleurs.
On ignore beaucoup trop, chez nous, quelles généreuses sympathies pour la pauvre vaincue se produisirent, en 1870 et 1871 , dans tous les rangs de la société hellénique. Combien de nous savent-ils qu'à cette époque néfaste près de quatorze cents Grecs, dont quantité tombés sous les balles prussiennes, vinrent combattre dans nos armées de Paris, des Vosges et de la Loire?
En 1869, l'auteur écrivait à propos de l'insurrection Cretoise, sur laquelle la conférence de Paris venait de baisser le rideau, que la grande île, pendant deux années et demie, avait tenu bon devant un choc pareil
à celui qu'aurait à soutenir la France, aux prises avec une invasion maintenue à un effectif constant de sept millions six cent mille hommes. On rit beaucoup de ce propos, conforme cependant à l'arithmétique, — le chiffre ci-dessus étant aux trente huit millions d'âmes que comptait alors notre pays, comme les 30.000 soldats^ de la Porte étaient aux 150.000 chrétiens delà Crète.
Aujourd'hui, procédant delà même façon, au risque d'être pareillement traité, nous dirons qu'en nous envoyant son obole de chair et de sang la petite Hellade qui possédait en ce temps-là 1.400.000 habitants, à peine, se comporta comme si la France actuelle expédiait à son secours une armée de 37.000 combattants. Or, le général Maison, en 1828, ne conduisit en Morée
^ Nous avons dit dans le chapitre IV de ce volume qu'au moment de son arrivée à Candie. Omer-Pacha disposait de 40.000 soldats environ. Cet effectif s'amoindrit très promptement d'un quart, mais se maintint toujours, jusqu'à la fin de l'insurgence, au chiffre da peu près 30.000 hommes. Nous nous sommes basé sur cette évaluation minima pour établir l'écrasante règle de proportion ci-dessus.
que 13.000 hommes. Toute proportion gardée, le contingent auxiliaire à nous fourni par les Grecs, quarante-trois ans plus tard, fut donc environ trois fois supérieur à celui que leur avait envoyé la Restauration, sur la fin de la guerre de l'Indépendance.
Quelle réponse aux procédés du deuxième empire !
Le mishellénisme, non seulement du gouvernement de Napoléon III, mais, chose autrement grave, de la société française en général, où M. About avait fait école ; la grotesque apothéose du Turc au détriment du Grec, à l'ordre du jour, chez nous, depuis la guerre de Grimée; notre indifférence railleuse à l'endroit des Candiotes en peine, de 1866-1868, — tout cela avait à juste titre exaspéré le peuple grec. Aussi, la nouvelle de nos premiers revers de 1870 fut- elle accueilhe chez lui, comme partout ailleurs, hélas! avec une évidente satisfaction. Mais cette joie hostile que le parti napiste, — la Russie était alors de cœur avec la Prusse, — attisait de tout son pouvoir, tomba bientôt pour faire place à des sentiments plus gêné-
reux : savoir, une commisération profonde pour nos douleurs du jour et le souvenir reconnaissant de nos services passés.
Un groupe d'hommes politiques, de militaires, de journalistes, la plupart anciens tenants de cette guerre de simples particuliers à Etat, que le parti de la grande idée venait de soutenir à Candie contre la Porte, donna, dans Athènes, le signal de ce revirement. Puis, s'inspirant de ce que nos philhellènes de la Restauration avaient fait pour leur pays, ces gens de cœur résolurent de prêter un concours militaire, en quelque sorte national, au peuple en péril à qui leur patrie devait pour une bonne part son indépendance. Malgré les efforts des zélateurs de la Russie, alors enrôlés au service de l'Allemagne, cette idée généreuse se propagea rapidement d'un bout à l'autre du monde hellénique, surtout dans la classe populaire.
Le rédacteur en chef du journal V Etoile^ M. Gennadios, dont le père avait été l'un des apôtres du grand mouvement national de 1821, fut le Pierre l'Ermite de cette croi-
sade en faveur de la France : croisade à laquelle s'associèrent également les colonies marchandes de la Grèce et ses provinces encore séparées.
Des épitropies se formèrent, des souscriptions s'ouvrirent pour recruter, équiper, entretenir et expédier à Marseille un corps auxiliaire dont l'effectif fut fixé à 2.500 combattants. On prêcha la guerre sainte contre les ennemis de la France. MM. Gennadios et Vitalis, à Athènes ; Léo nidas Pétropoulaki et Stékhoulis, dans le Magne ; Théophilopoulos , en Messéiiie ; Zervéas, à Sparte ; Piastiras, à Lépante, étaient à la tète de ce grand mouvement gallophile que patronnait hautement la presse libérale.
Des étudiants, des soldats congédiés, des officiers empressés à donner leur démission pour aller payer la dette de leurs pères, des pallikares de la montagne, et, chose à noter, quantité de séminaristes, prouvant ainsi que l'Eglise anatolique, sous ce rapport-là plus chrétienne que la nôtre, regarde les catholiques comme des frères et non comme des
réprouvés, — répondirent à l'appel de ces amis de la fortune adverse. L'organisation de ces premiers contingents fut très rapide, et nos messageries maritimes, qui se prêté rent aux circonstances aveo empressement, purent bientôt débarquer à la Joliette une nombreuse avant-garde de volontaires.
La Prusse, appuyée par la Russie, réclama, en sorte que le gouvernement grec dut prendre des mesures rigoureuses à l'encontro des faits et gestes de nos alliés. Mais, en dépit de la police et de l'autorité maritime, les gallophiles continuèrent par petits groupes leurs embarquements clandestins.
En arrivant à Marseille, ils allaient se mettre aux ordres de l'administration militaire qui les dirigeait aussitôt vers l'ennemi.
Le hasard voulut que l'auteur, en ce moment à Lyon, fut chargé de recevoir à la gare de Perrache et d'acheminer sur l'armée de la Loire le troisième tagma de ces pallikares.
C'était une compagnie de magnifiques soldats, entièrement équipée aux frais de la colonie hellénique de Marseille, laquelle, en
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ces jours de deuil, se conduisit admirablement vis-à-vis de nous. Un de ses résidents, M. Zaphiropouio, fournit à lui seul deux millions à la caisse de la Défense nationale. La troupe en question souleva, dans son passage à travers la cité lyonnaise, un véritable enthousiasme.
En touchant à Messine, ces braves avaient trouvé la ville illuminée à propos de l'une de nos défaites. 11 est vrai qu'à cette même époque, nos journaux cléricaux se pourléchaient de l'espérance que, si Garibaldi, qui combattait pour nous, tombait aux mains des Prussiens, il serait fusillé tout comme un simple franc-tireur. A coup sûr, les plus indignes n'étaient point les Messiiiois.
En janvier 1871, le nombre des volontaires hellènes accourus sous nos drapeaux, depuis le commencement de la guerre, montait à treize ou quatorze cents. Ce chiffre ne fut jamais dépassé, le bataillon compact que Léonidas Pétropoulaki devait nous amener d'un seul coup, ayant été arrêté dans sa formation par des empêchements de toute nature. Ces valeureux étrangers se
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distinguèrent en maintes circonstances. A la seconde retraite d'Orléans, ils sauvèrent un de nos drapeaux et furent mis à Tordre du jour. Dans la Haute-Saône, au mois de décembre, un de leurs avant-postes, cerné par dos forces dix fois supérieures, refusa de se rendre et fut presque entièrement massacré, à la suite d'une lutte à outrance que Garibaldi signala à l'admiration de l'armée des Vosges.
Si nous inscrivions ici les noms de tous L.s enfants de la terre classique qui se firent remarquer, en ces temps de malheur, dans les rangs de nos troupes auxiliaires, la liste serait longue. Faute de pouvoir le faire, nous citerons quelques-uns d'eux seulement qui, personnellement connus de l'auteur, viennent les premiers au bout de sa plume : parmi les soldats et les capitaines d'aventure, MM. Gheorglii Pétropoulaki, Pavlo et Papadhakis, ces deux derniers sphakiotes, Voulgaris, Galendzaros et l'étudiant en théologie Gjpriadhès, un Souliote de Lépante ; parmi les officiers de l'armée régulière de la Hellade, MM. Nicolaïdhès,
dont nous avons déjà parlé à diverses repri ses, au cours de ces récits, Mavro-Mikhali, Bourbaki, cousin du général français de ce nom S Zygomalas et Léondharidhis, celui-ci mort pour nous dans les Vosges, sous l'uniforme de simple soldat, après avoir refusé le grade de chef de bataillon que voulait lui conférer le gouvernement de la Défense nationale.
Après l'armistice, les volontaires grecs retournèrent dans leur patrie. Ceux d'entre eux qui appartenaient à l'armée passèrent en jugement, comme déserteurs, — à l'instigation de la Prusse dont les soldats, dans les Vosges, avaient fusillé leurs camarades tombés aux mains de ces bachi-bozouks teutons. Mais l'opinion publique se pro-
^ Le père du général Bourbaki était, croyons-nous, un Souliote émigré à Gorfou où il entra au service de la France, quand les Sept-Iles passèrent sous notre domination Il était parvenu au grade de colonel, lorsque éclata la grande insurrection grecque, à laquelle il courut aussitôt offrir son épée. Fait prisonnier dans l'un des premiers combats de cette longue épopée, il eut la tcte tranchée sur le champ de bataille, par des renégats albanais.
nonça avec une telle énergie qu'il fallut renoncer à ces poursuites.
Des services funèbres, en l'honneur des Hellènes morts sous nos drapeaux, furent ensuite célébrés dans les principales villes du royaume; et la population se porta en masse à ces manifestations, plus anti-prussiennes encore que religieuses.
Voilà comme en usèrent vis-à-vis de nous, au pire moment de nos désastres, ces Hellènes tant décriés, pour lesquels la France du second empire n'avait eu que procédés hostiles, raillerie et dédain. Certes, il y a là de quoi nous faire amèrement regretter l'injustice de notre attitude passée à l'endroit de ce peuple qui, — sorti hier de la tombe tel que le sabre d'Osman l'y avait fait choir, c'est-à-dire dans toute sa barbarie du moyen âge, — a vécu son ère moderne en moins d'un demi-siècle et, depuis les trois ou quatre lustres, à peine, qu'il a rallié l'Europe contemporaine, s'efforce de marcher de pair avec elle dans les voies de la civilisation.
Cette sympathie qu'a pour nous la très grande majorité de Ja nation grecque, quelle que soit, d'ailleurs, l'orientation politique de son gouvernement, n'est point chose purement sentimentale. Elle procède aussi — et c'est là ce qui fait sa force — de raisons d'intérêt majeur et de similitudes de tempérament nombreuses.
L'ensemble de ce peuple encore dispersé se rend parfaitement compte que, en l'état actuel de l'Europe, il ne peut compter, dans ses revendications légitimes, sur l'appui d'aucune Puissance. Le dogme fondamental de la politique anglaise, en Orient, est le statu quo de l'empire turc, sauf démembrement au profit du léopard britannique, bien entendu. L'Allemagne, — à moins que les noces princières qui viennent d'être célébrées au bord du Géphise n'aient changé son opinion à cet égard, — l'Allemagne professe que la réalisation du programme de la grande idée ne vaut pas les os d'un seul grenadier poméranien. L'Autriche marche sur Salonique, où les fils de Deucalion voudraient aller. Les Italiens, dans leur furieux
appétit, convoitent FAlbanie dont une partie appartient à la petite Hellade, que ces affranchis d'iiier ont traitée, lors de l'affaire du blocus, avec toute Tarrogance propre aux parvenus sans mérite. La Russie s'efforce de dénationaliser dans le sens slave des provinces que la Grèce considère à juste titre comme siennes.
Seule, la France, qui présentement ne peut rien pour personne, n'a d'autre intérêt dans la péninsule des Balkans, que celui de la justice. Mais les Grecs, qui sont des gens avisés, ont la ferme foi que tôt ou tard notre patrie, — non plus comme autrefois, sous le sceptre d'un césar incohérent, mais comme aujourd'hui, libre et maîtresse d'elle-même, — reprendra son rang parmi les nations. Et c'est en cette heure-là qu'ils espèrent.
Voilà pour les intérêts. Disons maintenant un mot des similitudes.
Bien que les Grecs soient sous certains rapports les Anglo-Saxons de l'Orient, ils en sont surtout les Français par les traits principaux de leur tempérament national.
Le sang des vieux Pélasges qui coule dans
les veines des races celtiques, comme dans celles des Hellènes, se traduit, chez eux et chez nous, par de nombreuses conformités. Même légèreté apparente et même profondeur réelle, même vertu expansive, même sentiment du beau; une passion d'égalité semblable, une soif d'indépendance et de liberté pareille, une activité intellectuelle identique; une rapidité de conception et d'exécution, une mobilité, égales, et, partant de là, une fluctuation d'institutions politiques analogue. LaFrance, en un peu plus d'un demi- siècle, a passé par toutes les phases gouvernementales qui peuvent régir une nation. La Grèce, d'abord république présidentielle sous Capo d'Istria; puis, successivement monarchie absolue et monarchie constitutionnelle, sous le roi Othon ; ensuite, république nantie d'un gouvernement provisoire; après cela, démocratie pure, avec une assemblée souveraine, élue au suffrage universel, et un ministère nommé par elle, — la Grèce, aujourd'hui de nouveau monarchie constitutionnelle, sans chambre haute ni conseil d'Etat, avec une
législature unique et un roi qui règne et ne gouverne pas, nous offre, en un espace de temps moitié moindre, le tableau changeant de vicissitudes deux fois plus rapides.
Pour reconstituer intégralement leur nationalité, les Hellènes ont besoin présentement de se serrer autour d'un monarque; sans quoi ils risqueraient de rester longtemps encore morcelés. Tout le monde est d'accord là- dessus, dans ce jeune royaume où les haines de coteries et les rivalités de personnes sont des plus âpres, mais qui parfaitement uni, d'ailleurs, sur toutes les questions générales, n'est divisé ni dans l'ordre politique, ni dans l'ordre religieux, ni dans l'ordre social, par aucune compétition de principes, aucun antagonisme de sectes et de castes. Ajoutons que ce petit pays a la fortune grande d'être gouverné par un prince de sérieuse valeur rappelant volontiers, dans la galerie des souverains actuels, la haute personnalité de ce feu roi Léopold qui, désigné jadis pour présider aux destinées de la Hellade, fut appelé plus tard au trône de Belgique.
Mais, malgré leur sage inféodation à la royauté, le génie essentiellement démocratique des enfants de la Grèce, leur goût inné pour le self g over muent, et enfin le sens communal antique, encore développé chez eux par leur hilotisme autonome sous le régime turc, font très bien sentir à ce peuple de pairs et d'égaux que sa pente naturelle le conduira forcément tôt ou tard à la forme républicaine et vraisemblablement fédérative. De là, une tendance instinctive à regarder vers nous, qui lui avons déjà fourni tant de choses de son économie intérieure, plutôt que du côté des Etats autoritaires et monarchiques.
On voit que les affinités existant entre cette contrée et la nôtre sont au-dessus des unions princières et des alliances dynastiques. Le mariage du duc de Sparte avec une sœur de l'empereur d'Allemagne ne peut donc pas plus éloigner la Grèce de la France, qu'il ne doit nous indisposer contre les Hellènes. Et si, par fortune, les Cretois, qui recommencent à s'agiter et semblent à
Fauteur entrer dans une passe critique, voyaient leurs aspirations se réaliser du fait de ce mariage, il faudrait nous réjouir de cotte victoire germanique.
Car une nation mutilée de deux provinces ne saurait qu'applaudir à la réussite d'un petit pays séparé qui lutte, depuis trois quarts de siècle, avec un courage au-dessus de ses forces, pour rentrer dans le sein de la mère patrie.
Décembre 1889.